LES FAITS HISTORIQUES
Que les matériaux de l’histoire nous donnent directement ou non, selon qu’il n’y a pas ou qu’il y a place pour la er1tique historique, la conviction de certaines affirmations, jamais elles n’ont pour nous une certitude absolue : Fhistoire n’est susceptible que d’une « certitude morale (1) ». Cette certitude n’est jamais qu’une très haute probabilité, puisque les vérités de faits ne peuvent être que probables (2).
Le principe de la certitude morale est le suivant : tout ce qui est confirmé par plusieurs indices, dont le concours ne peut guère s'expliquer que par la vérité, est moralement certain ou incomparablement plus probable que le contraire (3). La probabilité, qui est à la certitude comme la partie est au tout(4), n’est jamais, comme la vérité, quelque chose d’absolu : étant donné des propositions certaines, qui ne nous suffisent pas pour résoudre une question, il peut nous arriver cependant de juger en quel sens est la solution;
4. V. pl. haut, p. 339, n. 7. Sur la certitude morale en général chez Leibniz, v. FoucHEr pe CarREIL, Mém., t. I, p. 273-983.
2. Coururar, p. 258 et 240. Cf. « L'opinion fondée dans la vraisemblance mérite peut estre aussi le nom de connaissance, autrement toute connaissance historique et beaucoup d’autres tomberoient. » Nouv. Ess., K IV, ch. 11,8 48. Gexr., Phil., t. V, p. 353.
3. «Principium certitudinis moralis : Omne quod multis indicis confirmatur, quod vix concurrere possunt nisi in vero, est moraliter certum, seu incomparabiliter probabilius opposito. » CouTurAT, p. 260 note.
4. Lettre à Placcius s. d. (début de 1687). Sylloge, t. III, p. 78-79 (Du- TENS, t. VI, p. 36).
la question est d'autant plus facile à résoudre qu’elle comporte moins de données. Il y a des degrés dans la probabilité : quand elle est si grande qu’on ne peut croire le contraire, elle devient la certitude morale. Parmi les choses qui sont simplement probables, il y en a qu’on doit tenir pour vraies Jusqu'à preuve du contraire (1).
Le fondement de la probabilité est toujours un certain nombre de raisons, prises soit dans la chose elle-même, s’il s’agit de sciences démonstratives, soit en dehors d’elles, dans le domaine des sciences morales (2); il ne réside pas pour celle-e1 dans l’autorité du plus grand nombre ou des gens compétents, qui peuvent également se tromper, mais dans la vraisemblance (3). C’est pourquoi la faculté qui
1. « Sunt .… propositiones veræ aliæ de veritate aliæ de probabilitate. Probabilitas autem non est aliquid absolutum, ex datis quibusdam notitiis certis, quæ licet non sufficiantadsolvendum problema, efficiunt tamen ut rocte judicemus, utrum oppositorum sit facilius, ex datis circumstantiis nobis notis, Facilius autem est cujus minora aut pauciora sunt requisita. Sunt autem gradus in probabilitate, quædam enim usque adeo probabilitate excedunt, ut nulla possit cum opposito institui notabilis comparatio; hæc dicuntur moralia certa; alia communi nomine probabilia appellantur. Et ex his sunt aliqua quæ non tantum probabilitate habentur, sed et vera præsumuntur, donec contrarium ostensum est, ut vera credantur. » GEunRr., Phil. t. VII, p. 43-44. Cf: « vel absolute determinetur veritas, vel quando sufficientia non sunt data, saltem maxima probabilitas quæ ex datis haberi potest demonstretur, ut quantum possibile est rationem sequamur. » Ta po:
2. «Si la demonstration fait voir la liaison des idées, la probabilité n’est autre chose. que l'apparence de cette liaison fondée sur des preuves où l’on ne voit point de connexion raisonnable…..Lorsqu’on a certitude, il y a intuition dans toutes les parties du raisonnement qui en marquent la raison, mais ce qui me fait croire est quelque chose d’étranger. Or la probabilité est fondée en des conformités avec ce que nous sçavons ou dans Je temoignage de ceux qui le sçavent » ou plutôt «elle est tousjours fondée dans la vraisemblance ou dans la conformité avec la vérité », conformité dont le témoignage exact et impartial est une espèce. « On peut donc dire que la similitude du probable avec le vray est prise ou de la chose même ou de quelque chose etrangere. » NouvnEss MIN CRERNV ES A MTANT: V, p. 439.
3. «Principium probabilitatis mihi non videri collocandum in auctoritate
.vel plurimum vel sapientium sed potius in ipsis rebus, sive in similitudines veri, et si enim hine consequatur auctoritatem quoque ad probabilitatem conierre, eam non satis simile vero sit plures et Sapientes decipi. » Lettre du 25 mars 1700 à Heineccius (corr., fol.7), qui lui avait envoyé son de gradibus probabilitatis et le lui dédia : « Quant à la grandeur de la consequence et les degrés de probabilité nous manquons encore de cette partie de la Logique, qui doit les faire estimer et la plupart des casuistes qui ont écrit sur la probabilité, n'en ont même pas compris la nature, {a fondant sur l'autorité avec
s'exerce dans la recherche de la probabilité est le jugement (1), la faculté critique par excellence (2).
La probabilité a différents degrés, suivant qu’elle est plus ou moins fondée (3). Leibniz s’efforçait de d'stinguerees différents états d'esprit qui, d’après lui, avaient été jusquelà peu éclaireis (4). Le « premier et le plus haut degré de probabilité » est l'assurance; elle a lieu « quand un fait particulier est conforme à nos observations constantes, et au rapport uniforme des autres. et quand il est conforme au temoignage de tous les hommes, dans tous les siecles, autant qu'il peut être connu... par exemple que le feu echauffe ». Le second degré est la confinne:, quise produit quand le fait est appuyé par de bonnes raisons conformes à la nature des choses, comme lorsque « tous les historiens rapportent qu'un tel à préféré l’intérêt particulier au public », ce quicest la coutume de tousles hommes ». Le troisième degré est la ferme créance, «quand la nature des choses n’a rien qui soit ny pour ny contre un fait, attesté par le temoignage de gens non suspects, par exemple que Jules Cesar a vécu ». Les degrés suivants sont la croyance, la conjecture, le doute, l'incertitude et la défiance; ils ont lieu «lorsque les temoignages se trouvent contraires au cours ordinaire de la nature, ou entre eux (5) ».
Parmi les raisons qui fondent ces divers degrés de probabilité, les jurisconsultes distinguent « la notoriété, où l’on
Aristote, au lieu de la fonder sur la vraisemblance comme ils devraient, l’autorité n’étant qu'une partie des raisons qui font la vraisemblance.» Nouv. Ess., AIT CN EXxTE SE 66:
1. « Il faut souvent se contenter d’un simple crepuscule de probabilué. Et la faculté de s’en servir est le jugement. » Id., 1. IV, ch. x1v, $ 1-2, p. 438.