V. pl. haut, p. 363, n
9. « Quanquam enim ab ineunte ætate me in literis exercuerim, putavi sem-
style semble avoir été d'écrire rapidement, convenablement et sans fautes (1). Cependant, à cause de sa nature si complète et de son amour des choses musicales, il était loin d’être insensible aux charmes de la diction. On lit un cuvrage plus facilement, dit-il, « suivant le style de l’auteur» et celui-ci, «s’il prétend à quelque éloquence, ne se contente pas d’une expression qui rende exactement et peigne vivementsa pensée, il y ajoute... des comparaisons des exemples, des mots ingénieux, même une cadence harmonieuse des périodes (2). » Aussi jugeait-il très nettement, au besoin, du raffinement dans le style, comme lorsqu'il s'agissait de l’Art de bien penser, du P. Bcuñcu:s (3).
C’est pourquoi, d'une manière générale, sa langue a de grands défauts à côté de grandes qualités. Voltaire a admirablement qualifié ce style « profond, mais un peu diffus et embarrassé », qui est celui de Leibniz en philosophie (4); on a, de nos JCu:s, remarqué que sa phrase est, «en général, une unité organique qui peut être, à volonté, développée ou réduite, mais non brisée, cu soudée à une unité voisine (5) ». Il est vrai qu'il ne soignait guère la forme que par patriotisme, quand il écrivait en français (6), afin de se
per verbis res jucundas (sic) esse. » Lettre à Lincker, s. d. (1680). KLopp, t. V. p. 15 (Durens, t V, p. 245).
1. «Scribere celerè, pulchrè et citra errores, C’est tout ce qu’on peut attendre d’un parfait écrivain ». Ms. X XIII. 217 a, 1 fol. 6 v°. Note d’un secrétaire avec titre de Leibniz : « Scribentis requisita ».
2. Système théologique, trad0n nr BroGLrr, p. 95. Cf. « Les Anglois sont fort delicats, même par rapport au Style, et ils ont raison : ectte delicatesse contribue beaucoup à faire exprimer nettement et agréablement les pensées.» Lettre à Caroline, 11 septembre 1716. KLovp. t. XI, p.185.
3. Lettre à Sophie-Charlotte s. L. n. d. (Berlin, 1702-1703). Geur., PAi., t. VIT, p. 522-8° (Foucer DE CAREIL, Lettres, p. 252-61). Sur les ouvrages d'agrément en général, v. son jugement s. d. dans la Biographie Hærre (Firmin Didot), art. Lersnrrz. — Sur la différence de style des philosophes modernes, v. Leibnitiana, $ 2rrr. FELLER, p. 161-2. (Durens, t. VI, p. 303).
4. Lettre à Kœnig, 17 novembre 1752. ®Œ. compl., édon Garnier, 1883 5s. (52 vol. in-8°), t. XX XVII, p. 544.
5. Bourroux, édon des Noue. Ess., introdon, p. rv. C£.Coururar: « Comme le disait un de nos maîtres {sans doute le précédent), la phrase de Leibniz se développe par intussusception.ou plutôt à la facon d’une monade qui déroule ses replis ». Opusc., préf., p. v.
6, Picarer, t. 1, p. 41-49.
faire lire de tous les honnêtes gens (1), et qu’il prenait soin de faire revoir ses écrits (2). Et l’on trouvait en France qu'il écrivait très bien pour un étranger (3); à l’Académie des sciences, on admirait l'élégance de son style et sa faeilité à écrire le français (4). Au fond on reconnaissait les qualités prine'pales de son style : clarté, facilité et scuvent vigueur de l’expression, qui font presque de Leibniz un classique français (5). :
1. I dit lui-même que c'était la langue universelle : lettre au comte de Kœnigseck du 30 décembre 1688 sur le Mars très chrestien. Kzopr, t. .V, p.516; à Hansch du 23 juin 1707 sur la Théodicée. ontes tp 751 (Du- TENS, &. V, p. 162) et lettre.à Jacquelot citée ci-dessous. .— Il déclarait préférer le français au latin en mathématiques. Lettre à Molanus du 4 février 1679. Sylloge, t. I, p. 287 (Durews, t. III, p. 623).
2. Ex. pour les Nouveaux Essais, édon citée, préf., p. r et nr. Îl écrivait à Jacquelot, le 28 avril 1704, qu'il devait les faire corriger par un Français. Jacquelot lui répondit lo 6 mai qu'il écrivait très bien. « Il faudroit seulement prendre garde à ne pas laisser de mots latins en françois ». Geur., Phil. t. LIT, p. 474 et 476-7. Cf. lettre du 2 février 1705 sans signature (de des Vignolles) : « Au Cas que vous vous déterminez à faire imprimer votre ouvrage, je crois que vous ferez bien de le retoucher avec plus de severité ». Ed Et EN pets, note 2.
3. « Votre style est mâle ct nerveux et tout ensemble poli, et nous. avons peu de nos académiciens à Paris qui puissent aller pour la belle diction au deià de celle de M. de Lebenitz». Lettre de Chappuzeau (corr., fol. 5) du 18 septembre 4692. Cf. «On doit admirer en Mr. de Leibniz, qu'estant Estranger il puisse écrire aussi bien, aussi juste et aussi naturellement en notre langue ». J. des SS. de mai 1692, p.153 (compte-rendu de la Tolérance des religions). — Leibniz avait d'autant plus de mérite qu'il ne savait pas le français à son arrivée à Paris. Lettre à Boinebourg, février 1672. Ksopp, t. Il, p.117; c'était en partie « pour apprendre la langue » qu'il y était venu. Lettre à Linsingen, mai 1675. In., t. III, p. 280.
4. « Ex lifteris Domini Varignonis heri acceptas, intelligo Tuam Epistolam, ad Acadermiam missam, perlectam fuisse omnium cum applausu et admiratione, ob siyli elegantiam et stupendam linguæ Gallicæ facilitatem ». Lettre de Jean Bernouilli, 6 avril 1700. Com. Ep. Bern., t. II, p. 9 (Geur., Math, t. III, p. 268). Il s’agit de la lottre à MM. de l’Academie Royale des Sciences de Paris, sur la reformation du Calendrier Gregorien, du 26 février, citée pl. haut, p. 428, n. #4.
5. « Sa prose française n’est pas exempte d’incorrections: mais on y trouve cette noble simplicité qui distingue les écrivains du siècle de Louis XIV.» Franck, Dictionnaire philosophique, art. Leignirz. — Certains de ses vers bien frappés rappellent la facture de Voltaire et même de Boileau, par exemple :
Madame, tout reçoit vos sentences divines, Pour juger des héros, il faut des héroïnes.
S°ul vit dans tous les cœurs, dira-t-on qu’il n’est plus ? » Vers à la duchesse Benoîte sur Jean-Frédéric, 1680. Kzopp, t. VII,-p.1 et8.
LErBNIZ, 42
En histoire, il avait les mêmes idées au point de vue de la forme. La vérité étant l’âme de l’histoire, l'exactitude des termes y importait plus à ses yeux qu'un style élégant et recherché (1) : pcur les annales d'Allemagne, son idéal était encore la manière de Baronius, c’est-à-dire moins un style soutenu qu’une sorte de genre didactique, où on s’attacherait à reproduire les termes mêmes des documents (2) et où les récits seraient entremêlés de discussions critiques : c’est ce qu'il essayait pour les Annales Imperii (3). D’une façon générale il croyait bon, non seulement de citer les auteurs, mais de reproduire leurs propres termes (4); il croyait que c'était plus nécessaire encore pour l'histoire du moyen âge, où les documents sont rares et d’une seule langue, le latin.
Cette langue était alors, pour Leibniz comme pour ses Contemporains, la langue des savants (5). En 1680 elle lui
1. « Le stile de l'historien et celuy des piéces qu’il rapporte sont d’une na- Lure à ne les pouvoir traduire avec beaucoup d'élégance et beaucoup de fidelité tout ensemble. On a choisi le dernier; ces sortes de versions devant estre presque litteralos pour faire foi comme les originaux mesmes. » Suit la traduction d’un passage de Rainaldi. FELLER, p. 370 (trad. p. 370-401).
2. À propos des Annales projetées pour le Collège historique, il rappelait ses conseils à Ludolf : « Optavi…. ut scribatur Baroniano more, nec tam elegans ct arguta dictio quæratur, quam rerum pondus et fides atque huic fa- Giendæ aptum, et didacticum dicendi genus Passim Autorum verbis inters- Wictum, cum alioqui in pluribus symbolum conferentibus styli æqualitas teneri non possit». Lettre À Paullini, 14 janvier 1691. FOUCHER DE CanxiL, t. VIT, p. 177 (allusion à la lettre de Ludolf du 2/12 décembre 1688 citée pi. haut, p. 78, n. 2). « Gaudeo, Cogitationes qualescunque meas, Circa annalium Ccrmaniæ Stylum ac methodum ad Baronianum morem, tibi non displicuisse : ita enim non tantum facilior erit labor, sed et exactior. Nam in historia votore omnino testibus est opus ». Lettre à Ludolf, 10/20 janvier 1689. MicHaAELIS, p. 25 (Durens, t. VI, p. 96).
3. «Mos Annales de l'Empire de Bronsvic… Paroistront bien tost. Le style y ost molé de Historique ct du dogmatique, parce qu'i entrer des recherches critiques pour deterrer ouvrage de l'Histoire moderne, il faut un Style purement Historique. Prioli et Pufendorf ne me Satisfont point : l’un est tr le pore Strada me plait bien d'avantage ». Lettre à Tournemine (corr., fol. 9) du 80 juin 1745.
5. À propos du dictionnaire de Bayle, il écrivait : «le meilleur seroit de rapporicr les passages des auteurs Sur lesquels on S’appuye et de donner leurs parolss à l’imitation de Pexcellent Ouvrage de Mer du Cange. — Car en matierce do fait il n°y a rien de tel que de faire voir les paroles.» Lettre à Basnige, 8. d. (12/22 septembre 1692). FeDER, p. 50. Cf. pl. haut, p. 557, n. 1-2.
5. En 1688, il écrivait, à propos de l’histoire de Léopold qu’il projetait
op affecté, l’autre trop negligé, -
paraissait propre, par sa contexture, à fonder une langue philosophique (1). Trente ans après, il y voyait la langue européenne universelle et durable pour la postérité, immuable äu regard des langues vivantes et, par suite, la seule langue scientifique possible (2). D'ailleurs, il Y reconnaissait, comme à toutes les langues anciennes, une élévation et une concision qu'il ne trouvait pas dans les langues modernes (3). Aussi était-ce peut-être la langue qu'il préférait personnellement : il prenait volontiers des notes en latin (4) et il était arrivé à écrire dans cette langue d’une manière élégante, tcut ensemble facile et simple, concise et châtiée (5).
C’est en latin, à son avis, qu’on devait écrire l’histoire pour la postérité (6). C’est en latin qu'il parlait de rédiger le Code Léopold et l’histoire de l'Empire (7); c’est dans cette langue qu'il écrivit les préfaces de tous ses recueils histori-
en latin : « Dolui autem sæpe nihil lingua eruditorum, quæ sola ætatem ferre potest (cum aliæ in dios muterentur) scriptum extare ». KLopp, t. NMIApruis- C£. pl. bas, p. 660, n. 4.
4. « Linguæ philosophicæ Speeimen in Geometrica edendum. » CouTurar, Opusc., p. 152.
2. « Es muss wegen obangeführter ursachen das Latein als lingua Europæa universalis et durabilis ad posteritatem (zumahl da die lebenden sprachen verändorlich seyn) zumahl inter eruditos beybehalten und geübet werden. » Mémoire du 14 mars 1711. Kzopp, t. X, p. 441.
3. « Quicumque in Veterum Scriptorum lectione versati sunt, agonoscunt in illis grandius aliquid et erecto ingenio dignius, quam vulgo in hodiernis libellis occurit, sive quia subinde in rocentioribus apparet servilis imitatio, sive quia multa non videbitur animos attollere supra seculum suum, ac contenti plausu brevi ne curare quidem gustum posteritatis ». GEnr., Phi., t. VII, p. 146. « Les Langues Antiques ont un certain air d’elevation, que les modernes nesauroient attrapper parce qu’elles ne sont pas si serrées ni si pleines de nerfs ». Lettre à Tournemine citée pl. haut, p. 658, n. 3. Dans une lettre à Wotton (corr., fol. 4-5) du 20 juin 1708, il déclare les anciens supérieurs pour la beauté et les modernes pour la pensée.
5. A propos des Miscellanea Berolinensia, Jean Bernouilli lui écrivait, le 10 décembre 1710 : « Dedicatio ct Præfatio, quas a Te profectas credo, . sunt elegantissimæ latinitatis; stylus planus et facilis; sed-simul versus et castus, uniformus et simplex, et tamen sublimis, video Te selectiora tantum edere voluisse ». Com. Ep. Bern., t. IT, p. 238 (GEur., Math., t. III , p. 859).
6. « M. Basnage est maintenant Historicgraphe de Messieurs les Estats. Je ne sais s’il aura le loisir de travailler à leur Histoire. Je suis surpris qu’ils ne pensent pas à la faire écrire aussi en Latin ». Lettre à la Croze, 9 octobre 1716. Konru., t. I, p. 453-4 (Durens, t. V, p. 518).
7. 1688-1689. KLopp, t. VI, p. 16. Cité par WEGEeLe, p. 630, n. 3. Au con-
ques et la plupart de ses dissertations d'histoire (1). C’est en latin qu’il pensait rédiger l’histoire de Brunswick, dès qu’il la conçut (2) et qu'il écrivit, par suite ses Annales Imperu.Wegele a cru voir un véritable contresens dans l’idée d'écrire en une langue morte une histoire nationale (3); mais il doit reconnaître (4) que ce’était là la langue des savants et de leu? journal à Leipzig, que, même au xvirie siècle, des hommes comme Mascov et Bünau, écrivant en aliemand l’histoire d'Allemagne, furent des exceptions. Bien d’autres historiens allemands au xvire siècle, Pufendorf entre autres (5), et, au xvrire, tous les historiographes de Brunswick devaient écrireleurs œuvres en latin (6). Du temps de Leibniz, d’ailleurs, le latin était encore en Allemagne la langue universitaire, celle de tous les ouvrages scientifiques et, à moins d'écrire en français, le philosophe ne pouvait guère employer d’autre langue, s’il voulait être lu. Au lieu de le lui reprocher, voyons comment il a écrit en latin.
On a dit qu'il écrivait très mal dans cette langue (7) et que ses Annales étaient, en particulier, assez mal écrites (8). Comment comprendre alors qu’il eût préféré cette langue à d’autres à cause de sa beauté (9) et qu’il comptraire, Ludolf avait réservé aux membres du Collège historique la possibilité d'écrire en allemand. Art. xr. Kzopp, t. VI, p. 8.