CONCLUSION
Leibniz est un des plus grands historiens de l’époque moderne (1) et de tous les temps. Il s’est cécupé d'histoire durant toute sa vie, surtout dans ses dernières années. Ses recherches ont porté sur presque tous les points de l’histoire, sur presque toutes les périodes alors connues et s r la plupart des questions qui pouvaient se poser de son temps (2). Il a fait des recueils diplomatiques valables pour le moyen âge entier, des recueils d’historiens qui pouvaient servir, non seulement à toute l’ Allemagne, mais encore à une partie de l'Italie, de l'Angleterre et même de la France. Son ouvrage principal embrasse l’histoire de l'Europe occidentale dans une durée de deux siècles et demi. C’est à la fois un érudit de tout premier ordre et un remarquable historien au sens propre du mot, car il ne s’est pas seulement préoceupé, comme tant d’antres en son temps, surtout en Allemagne, de réunir et de publier des documents, il a su les mettre en œuvre par une méthode à la fois consciente et complète.
Tout d'abord, il a conçu l’histoire d’une façon très générale et, parfois, absolument scientifique. 11 à vu qu’elle devait s'appuyer sue des documents de toute nature, principalement sur les langues pour les périodes préhistoriques, et sur de nombreuses sciences auxiliaires, principalement sur la chronologie et la généalogie, après avoir pratiqué les délicates opérations de la critique, surtout la critique de provenance pour les historiens et les diplômes, la eritique d'interprétation pour les textes difficiles et la critique d’exactitude pour les récits traditionnels et extraordi-
1. « Leibnitzium ob artem criticam et dictionem historicam dignum esse, qui summe jure Cum optimis nostræ ætatis historicis comparetur ». LANGE, p. 51.
2. Cf. Der « Polyhistor oder vielmehr Panhistor Leibniz. » Dirzs, S4. der K. Akudente der Wissenschaften su Berlin, 29 juillet 1899, p. 591.
naires. Il a ainsi dégagé des faits de tous genres, non seulement d'histoire politique et ecclésiastique, mais des institutions et même des faits économiques; ils les a reliés entre eux par des hypothèses et des raisonnements et Les a exposés d’une façon claire et simple, en suivant de près les documents. En un mot, il a pressenti, sinon « inauguré la vraie méthode historique (1) », principalement dans la critique (2) : il est le précurseur des grands historiens du xixe siècle. $
Ainsi, en histoire éomme en tant d’autres domaines, Leibniz dépasse son siècle et annonce le suivant; mais, par certains côtés, 1l est de son temps et surtout de son pays. Il croit à une religion révélée et à l’utilité pratique de l’histoire; il devait ainsi rester arriéré, prisonnier des habitudes théologiques et des conceptions juridiques : trop souvent il a fait une histoire partiale, confessionnelle et allemande. Une autre infériorité qu’il partage avec ses compatriotes, e’est l'absence de sens esthétique, qui l’a empêché de bien composer son histoire et de l’écrire d’une manière agréable. Enfin, il généralise rarement en histoire : il n’a pas su s'élever à l’idée de lois historiques, comme certains Français au xvrIe et surtout au xvirre siècle (3) et il n’a jamais exposé comme eux une philosophie de l’histoire suivie.
I n’en reste pas moins le grand historien allemand
1. MaRION, Encyclopédie des sc. religieuses de LIcHTENBERGER, t. VIII, p. 100,
2. Leibniz « donne le premier exemple de critique historique ». TANNERYy- Grande Encyclopédie, t. XXI, p. 1168. « Historien, il fonda la critique histo rique.» R. ALLER, Nouv. Larousse illustré. Cf. le passage de FoucHeR pe Careix, cité plus haut, p. 688, n. 3,et : « Non autem puto, unumquemque cognoscere, Leibnitzium qui sæculo xvirr. imperii historiam conscripsit, ea usum esse arte Critica, quam invenisse et excoluisse seculi xx. summa gloria videri possit ». LANGE, p. 38.
3. Comme «il n’est point arrivé de changement qui n’ait sa cause dans les
siècles précédents. la vraie science de l’histoire est de remarquer dans chaque temps ces secrétes dispositions qui ont préparé les grands changements et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver». BossueT, Disc. sur l’hist. unioNe, cité par RÉBELLIAU, Bossuet, p. 108. Il s’agit ici, non comme chez Leibniz d’une connaissance exacte des faits, mais de lois historiques à la façon de Montesquieu.