PORTÉE MÉTAPHYSIQUE DE LA DECOUVERTE DES INÉDITS
Les œuvres inédites d'un écrivain nous livrent en général certains faits obscurs de sa vie ou nous révèlent quelque trait inattendu de sa manière. Il est rare qu'elles nous conduisent à transformer ou même à refondre l'interpréiaiion de sa pensée.
El pourtant, voici que depuis dix ans à peine il nous faut reviser toutes nos analyses de Leibniz, Les Archives ne nous oITrent pas seulement des documents : L'œuvre édité semble un fragment de l'immense masse inédite... Nous savions, il est vrai, depuis longtemps, que des inédits demeuraient en grand nouibre. l£n 1889 eten 181)5, deux catalogues, d'ailleurs très insuffisants, mais conformes au classement réel des manuscrits (1), nous avaient décrit
(l)Cc8 deux catalogues, rédigés par M. BoDEMARR (Cf Der Briefwechsel des G. W, Leibniz, Ilannover, 1889, et Die Leibniz- Handschrif'ten, Hiinnover, 1895), sont dépourvus de rigueur critique et foii incomplets, ils n'en sont pas moins indispensables, et constituent actuellement le seul guide pour celui qui veut travailler à Hanovre.
quelques-unes des sources de la Bibliothèque de Hanovre. Mais nous étions seulement instruits de façon abstraite. Nous ne pouvions que pressentir des enrichissements partiels à notre connaissance de Leibniz. Or, à ceux qui se rendirent à Hanovre en ces dernières années, un Leibniz nouveau apparut : Un Leibniz concret, vivant, où toutes nos simplifications académiques étaient remplacées par une complexité insoupçonnée. Sans doute, en un sens, dès la mort même de Leibniz, la recherche patiente des inédits s'inaugura. Leibniz ne publia que quelques-unes de ses œuvres (1). Et les éditeurs, depuis Raspe et Dutens jusqu'à Erdmann, Foucher de Careil, Klopp et Gerhardt, se trouvèrent en face de sources ignorées. Mais nul parmi eux ne parvint à épuiser les catégories mêmes qu'il avait isolées par artifice (2). Si bien que Leibniz^ en sa vie totale et en la multiple manifestation de sa pensée^ était ignoré e?îcore en ifJOO.
C'est là un fait considérable, d'ailleurs unique dans toute l'histoire de la Philosophie moderne. Sans doute, un Spinoza, nn Descartes, un Kant, se montrent à nous depuis quelques années très distants de
(1) Il (lisait de lui-môrae: Qui me non nisi ediiis novlt, non novil (Lellro ii IMacciiis, 21 ff'-vrier lOOG ; Dutkns, l. VI, i, 65). Le mot roslc vrai, aujourd'hui encore.
(2) La reiuarquo est vraie non soulcineni, iiion entendu, de» premiers éditeurs (jui, comme Dnlt-ns, prélendaicnl tout publier, mai» de (ierhardl, qui affirmait donner soit les (Piivrcs matli<^.inali(|ueH, Hoil les iruvreH |)iiiloso|tlii(ino8. M. (loulural raconte. p III de la Préface h hcs OpusonUs et Fraijiiioila inJdils de Leihnii. Paris, l"iM)3, qu'un fragment où Leilini/ avait écrit do tia main : Hio egregic protjressux suni (publié par Coutdhat, ihid, pp. :}r>') ot sulv.) n'avait pas été remar((ué par les éditeurs*
INTBODUCTIOK
nos interprétations schématiques. Mais notre connaissance littérale de leurs œuvres ne fut pas tout d'un coup transfigurée.
Prodige réalisé à Hanovre. Une correspondance qui comprend environ quinze mille lettres (1), et dont seuls quelques fragments avaient émergé par rencontre, s'offre à nous si immense que la physionomie concrète du xvir siècle européen pourrait être en partie transposée grâce à elle. Grâce à elle, aussi, un Leibniz inattendu surgit. De son activité nous ne savions que les formules très générales. Ici, c'est jour par jour que nous le voyons vivre. Par un travail minutieux, nous pouvons classer les lettres selon la date. Nous saisissons telles périodes riches et fécondes, telles autres, mortes et lassées. Certains jours où plusieurs lettres essentielles furent composées prennent une allure dramatique.
Dès lors, Leibniz sera rendu à sa vraie vie, qui fut fuyante, pleine de contradictions, à la fois libre et chargée de besognes imposées, mais toujours allégée par une fantaisie d'artiste. La vision d'une telle fantaisie ne doit pas s'atténuer en nous. Ainsi seulement pourrons-nous ravir quelque chose d'une pensée étrangère aux cadres usuels. Aux séparations arbitraires des écrits théoriques et des lettres improvisées nous pouvions croire encore, après avoir étudié les éditions de Leibniz. Mais dès que les manuscrits de Hanovre sont perçus en leur immédiate vérité,
(1) Cf. BoDEsuNx : Briefwechsel, p. i. Chiffre approximatif et (lailleiirs lout provisoire, le classement des manuscrils étant entièrement refait en ce moment, ainsi qu'il sera dit un peu plus loin. Cf. p. 7, et n. 1.
6 INTRODUCTlOfT
nous retrouvons une homogénéité fondamentale : Partout des fragments ou des extraits de lectures ; ou encore de vastes projets entrepris, le lendemain abandonnés ; ailleurs, des travaux commandés, mais que galvanise la volonté de les rattacher à un système ; d'incessantes monographies d'une idée, d'un fait, d'un homme.
Comment distinguer de ces notations théoriques une correspondance où Leibniz continue de se parler à soi-même, en se moulant, — ici encore avec une souplesse d'artiste, — sur les préférences de chacun de ses amis? Dira-t-on que les grands traités font exception, et que nous n'y reconnaissons plus cette instantanéité de la pensée? Rappelons-nous pourtant que la « Monadologie » est écrite à l'intention du l'rince Eugène, que la Théodicée est une juxtaposition d'entretiens avec la Heine de Prusse, que les Nouveaux Essais sont une sorte de conversation avec Locke. Quiconque s'est contraint à Hanovre d'oublier tout ce qu'il avait lu de Leibniz, pour seulement réfléchir les manuscrits eux-mêmes, a cru entrevoir non la pensée élaborée, mais la pensée s'élaborarit, le devenir même du leibnizianisme. Du moins aura-t-il compris qu'il avait devant lui non pas une œuvre composée, mais une infinité d'esquisses abstraites, issues, pour ainsi dire, d'un impressionnisn)e intellectualiste.
Une telle intuilion du Iribnizianisme ne peut être à Hanovre obtenue sans effort. Les liasses, toutes arbitraires, en lesquelles on a rangé les écrits de Leibniz, ressemblent parfois à des volumes et la vie
primitive doit être conquise par delà. Mais l'irrégularité des formats a interdit de relier les manuscrits : si bien que ce sont les feuillets de Leibniz que nous palpons. D'autre part, les classifications sont si extérieures, et sans doute si empiriques, qu'aucune rubrique n'est par bonheur justifiée. Les plus rares découvertes ihéologiques peuvent être faites au cours d'une enquête dans les liasses philosophiques et réciproquenient. Dès lors, quelque chose du fécond désordre d'autrefois est ressaisi.
Mais pour qu'une étude intégrale du leibnizianisme fût possible, une refonte étnit nécessaire. 11 fallait qu'à l'efl'ort isolé des cheicheurs s'ajoutât une coliaboralion méthodique. Depuis 1901, quelques critiques allemands et français furent chargés de dresser un inventaire total des manuscrits. On bouleversa les anciens classements, on découvrit des liasses qui n'avaient jamais été consultées, on examina tous les signes graphi(juis, on scruta même les filigranes, on fouilla les Bibliothèques de l'Allemagne et de l'étranger ; et, grâce à un travail comparatif, on parvint à dater la plus grande partie des fragments, en apparence pourtant dénués de tout indice (1).
(1) Je fais allusion ici au travail consiilérable, entrepris par les délégués de l'Académie de Berlin et des Académies des Sciences et des Sciences morales et politiques de Paris, MM. Paul Ritter, Kabilz, Gruithuysen, Wiese et MM. Albert Rivaud, Halbwaclis, Davillé, Sire, lesquels rédigent un catalogue critique comprenant une analyse technique de chaque pièce. Celte anahse sera écrite dans la langue même de la pièce considérée (latin, français, allemand, etc. .l'n exemplaire du catalogue sera déposé à la Biblioth(\iue nationale et à la Bibliothèque de l'Institut. L'ouvrage sera autographié et non imprimé. Ce catalogue doit précéder une édition complète des œuvres de Leibniz. L'édition, en effet, ne serait plus irréalisable, une fois ce tra-
Aucune œuvre n'est donc moins figée et moins morte que celle de Leibniz. Jusqu'ici pénétrée seulement en ses cadres généraux, recomposée il est vrai en son essence grâce à des divinations métaphysiques, elle ne nous a révélé encore que quelques-uns de ses secrets. Mais il ne faudrait pas grossir les faits. Le monadisme ou la méthode infinitésimale pourront s'accroître de sources insoupçonnées et se prolonger en développements imprévus (1). Ils ne seront pas transfigurés par l'analyse des inédits.
Leibniz, en effet, s'il eut une vie très dispersée et se contenta souvent d'idées fragmentaires, s'attacha toujours à un système parfaitement un, homogène, et pour ainsi dire infaillible. La multitude des inédits ne pourrait pas plus l'éclairer en son intime vérité que l'indéfini passage des <( composés » n'éclaire en son essence la nature des « simples ». Rien ne remplacera^ pour le critique du leibnizianisme, la lente et passionnée méditation du système recomposé en nous-mêmes, selon nos forces et avec toute l'ardeur de nos pensées.
Est-ce là renier, après l'avoir trop exaltée, la
viiil pn'iliininuire terminé. Mais le projet priiuilif, fiuito de ressources suffisantes, cl faute aussi peut-i^lre d'initiatives privées, ne 8enil)le pas près d'aboutir. On avait parlé de faire un choix danslNinivro de Leil)ni/,. il suffit de réfléchira tout ce (|ui vient d'être dit pour saisir coniliicn une telle idée est dénuée do tout intérêt. Il n'y a (juo deux solutions on réalité: Ou bien no pas publie]" l'édition, et publiei- HtMileinent le catalogue criti(|ue, ou bien putdier, 8ans oniottre mémo d'apparentes répétitions do pièces, tout ce (jue l'on aura la cbaïu'o dt> découvrir.
(1) Voir plus loin, V, Analyse d'un l'exemple, le rapprochement (Mitro un passage du « Discours de Méla|)hysi(iuo » et une Iionséo de sainte Thérèso, rapprochement rendu possible par un inédit.
vertu des inédits? Tout au contraire, l'étude attentive des inédits est analogue à la multiplicité des croquis que l'on peut prendre d'un paysage sous les aspects les plus divers. Rien ne nous rendra pourtant le paysage lui-même, vu en sa simplicité indivisée (1). Quiconque va à Hanovre, et s'efforce de ne négliger aucune des sources importantes, ne doit jamais oublier la simplicité indivisée du système leibnizien, simplicité parfois obscurcie sous les médiocrités d'une vie qui ne fut pas toujours l'expression fidèle d'une pensée.
Ce dualisme entre les intuitions émanées d'une pensée intérieure et les doctrines extraites des choses n'est nulle part ailleurs plus sensible que dans la philosophie religieuse de Leibniz. Sans doute une métaphysique mystique surgit, spontanément en quelque sorte, du « Discours de mi'taphysique » de la « Monadologie » ou du traité sur X Origine radicale des choses. Mais comment le mysticisme monadique parvient-il à rejoindre la réalité grossière ? Ne s'accrott-il parfois à ce contact, en même temps qu'il s'y affaiblit ou s'y dénature?
Etudier la pensée religieuse de Leibniz à la lumière des sources inédites et de tous les autres documents historiques, n'est-ce pas en quelque sorte rechercher comment une pensée impérieuse et affranchie de toute extériorité a su imprégner de son essence une et monadique l'indéfinie succession de l'expérience?
(1) Voir II. BEnasoN : Introduction à la métaphysique, Revue de Métaphysique et de Morale, n» de janvier iy03.
ESQUISSE d'une biographie RELIGIEUSE (1)
H était grêle et pâle (2) ; ses doigts effilés prolongeaient des mains couvertes de lignes innombrables (3) ; ses yeux, de tout temps peu aigus,
(1) Les papes qui suivent ne constituent en aucune manière une biograi)hie religieuse de Leibniz. Un tel Iraviiil exigerait tout un volume On trouvera stnilomcnt ici l'analyse do quelques faits essentiels. Toutes les biographies existantes sont insuffisantes et dénuées de méthode critique. Les soiirces principales sont, d'abord cl avant loul, les cruvres do Leibniz ellesmêmes, puis la courte biographie de son secrétaire Kckhart. (Cf. Mun-'s Journal cur Kunxt(/eschic/ile... t. VU, Niirnberg, 1779, pp. 131 sq i). (îlhuaukk: G. \V. Freiherr von Leibnis, lune Jiiof/riiphu'., Breslaii, 184i) ; Ku:«o Fisciibk : Geichiohte de>- neucrti Philosopliie, t. IIl, Leibnis, Ueidelberg, 1U02, 4" édition. — Cf. Jean IlAnizi : Leibniz et Vargnnisation reliijieusc delà terre, d'aprrs des documents inédits, Paris, 1^07 : Il« partie, ch. i'"" : Im (Jenrse rcliijietisc M. Albert lUvaud préparc une Vie do Leibniz, cnlif'remenl fondée sur les manuscrlls
(t) Leibniz s'est déciit lui mémo dans un fragment sans titre. Nous y lisons : Stntiira vwdiocris est et yracilis ; faciès palli' da ((!uiirai;rh. Il, App. p. 5',i). Im-.kiiaiit. même renseignement, p. IIIH. Voir non pas le portrait banal (pie l'on vend îi Hanovre, et <|ui se ti'ouvo en léle de plusieurs éditions, mais le portrait (juc Gerliardt a placé au premier volume do Bon é:lition.
(3) Manus innumeris lineis seot.v sunt ((iinuAiiKU, II, App. p. (iO). f)if/ili inaniitufi aridiorrx (Ifiid., W). Leibniz s'est il inléro8H«5 h la Chiromancie .' Ce texte rindi(|uerail : J'/ii/siognomoniam et ohiromantiam opto constitui }>osse. Sed de posteriore inuffis
l'avaient privé d'images visuelles dominatrices (1) ; il marchait la tête penchée et haïssait les mouvements brusques (2) ; il jouissait des parfums et y puisait un vrai réconfort (3). 11 ne désirait pas tant la conversation que la méditation et la lecture solitaires ; mais, si une causerie s'inaugurait, il la continuait avec joie (i). Il aimait le travail nocturne (5;. 11 se souciait peu de Taction passée : la moindre pensée présente le retenait plus que les plus grandes choses
opio quam spero (Lettre inédite à Runckel, 1707). Sur la Physiognomonie, cf. Lettre inédite h Pfeffiuger sans date : » La Physioguoinonie, qui n'est pas enlièremenl à mépriser, n'est pas tant une divination du futur -qu'une observation des dispositions présentes, qui se trouvent jointes ii certaines marques » La pliilosopliie de Leihniz le conduisait ?l s'intéresser vivement à la cliiromancie et à la pliysioj{nomunie, recherches qui, puisant tous les éléments dans l'analyse du donné, ne pouvaient que satisfaire, au moins par l'ambition finale qu'elles exprimaient, l'un des postulats essentiels du Leibuizianiisme. CL plus loin, p. 104.
(1) « Oculi a teneris paruni acuti.,. ob defeclitm visiis non habet vividatn iniaginotionem «(l'rajim. cité p. 60). Cf. Eckuart, p. 1%: « Kloino und kurz aber' sehrscharf sehende .Vugen.Weil er myops war, las er lieber kleine als grobe Schrift und sclirieb selbst einen selir kleinen Charakter ». L'observation d'Eckhart désigne un certain nombre de manuscrits dont les caractères sont cxtraordinairement minuscules.
(2) « Non sanf/uineum, ob pallorem faciei et a molu abstinentiam » (Fr., cité, p. 59,; Kckiurt: « Von Schultern war er breit und ging immer mit dem Kopfegebûckt, dasz es schien alshâtte er einen hohen Itiicken » (p. 19(i).
(3) « Dclectalur ctiain odoribus spiritits confortantibus, firmiter persuasus aU spirilus recreandos ymiltum siluni esse in odoribus, duinmodo non sint calidi » (Frag. cité, p. 60).
(4) « Conversationis appetentia non muUa ; major meditationis et Icctionis soliiarix. Implicatus autem conversationi satis Jucunde eani continuât » (Frag. cité, p. (50).
(5) « ...Lucubrationes studiis matulinis longe prxfert » (Frag. cité p. 60). Kckiiart: « Er ging... erst um ein oder zwei L'hr zu Bett. Manchmal schlief er auch nur im Stuiile;... er studierte In einem hin, und kam ofl in einigen Wochen nicht vom Stuhle » (p. 197).
lointaines (1). Aussi écrivait-il sans cesse des choses nouvelles qu'il laissait inachevées; le lendemain, il les oubliait ou ne s'efforçait pas de les retrouver (2). Chaque jour, pour ainsi dire, il cherchait à se donner à soi-même une tâche que rien d'antérieur n'avait annoncée, que rien d'ultérieur ne pouvait remplacer : « Il me vient quelquefois tant de pensées dans une heure pendant que je suis encore au lit, que j'ai besoin d'employer toute la matinée et parfois toute la journée et au delà pour les mettre distinctement par écrit (3). » C'est sur une toute petite feuille grossièrement déchirée, d'une écriture hâtive et pour ainsi dire passionnée, que Leibniz nous révèle sa conception « dramatique », au sens grec du mot, de toute journée nouvelle. Il se plaignit souvent des travaux de commande qu'il appelait ses « distractions ». Du moins voulait-il corriger ce
(1) « Ob metnorix debilitalem minima j'actura prœiens magis eum afficit quiim maxima prœterita » (Fr. cité, p. 60). Nous n'avons nticune raison de no pas tirer parti de ce texte, encore que celte « débilité » do mémoire soit coul redite par tous les témoignages Mais, il s'agit ici dune mémoire spéciale, que l'on pourrait appeler une mémoire active. Cette nonchalance do Leibniz h l'égard des choses passées, et cet enthousiasme fugace pour les choses présentes les plus humbles expliijueraiont que toiijo\irs, en effet, il parait s'attacher de tout son (^tre aux hcsdgnes pourtant quchiuefois les moins amples.
(2) KcKiiART : « Kr las zwar viel und cxerpirto ailes, machlo auch fast fiber jcdos curioso Huch seine Reflexionen auf kleincn Zctteln ; sobald et sie aher g.'schriobcn, logle er sie weg». (;f. (iKHiiAnDT, Matheimaisclie Sc/iri/'t^.n,l. Il, p 228 : >< Qiiand j'ai fait (|uelquo chose, je l'oiihlie pres(iuo entii>reinenl au bout do quelques mois, et plutôt ([ue de le chercher dans un ciiaos (le brouillons que je n'ai pas le loisir de digérer et de marquer par rubri(]uos. je Huis obligé do faire lo travail tout de nouveau... »
('.i) Ad titam Lcihnitii, 10 h. pelltc foulUo séparée. VA. Hcdb- Hknn, Leibni:liaiulachriften, p. .'W8.
INTRODUCTION 1 i^
qu'ils avaient d'extérieur, par une notation rapide et immédiate de pensées sans cesse renouvelées.
11 lisait beaucoup, mais préférait poursuivre ses propres méditations et « avançait » mieux ainsi (1). Constamment arrêté par des besognes imposées, d'ailleurs épris des questions les pins humbles, il éprouvait pourtant que l'on doit choisir avec une précision hautaine parmi les problèmes qui s'ollVent à nous : <( Toute connaissance serait bonne, s'il ne fallait du temps pour l'acquérir. Et comme il n'est rien de si précieux que le temps, puisque notre temps est notre vie, il faut préférer... le plus nécessaire (2). » 11 galvanisait les plus modestes recherches et trouvait « partout Dieu et sa gloire (3; ». 11 cherchait avidement les êtres en qui se recompose la splendeur humaine et n'estimait « rien au delà de la connaissance de telles personnes (4)». Eu ujême temps, il parlait avec tous, soldats et artisans, comme s'il eût été de leur profession (5). 11 eût souhaité trouver des jeunes gens à qui il eût confié
(1) A l'intérieur d'une lettre inédite de Morell, novembre 1697 : « J'avance bien mieux par mes propres méditations ». F° 29.
(2) Inédits, Philosophie, vol. VIII, f" 54,
(3) « Enfin, je trouve partout Dieu et sa gloire. » (A propos de l'érudition et de son application possible aux plus spirituels l)roblèmes. Lettre inédite h Morell, du l'^'" octobre 10^7.)
(4) «Je n'estime rien au delà de la connaissance dételles personnes. » (A propos d'un Hollandais d'une éminente sainteté.) (Lettre inédite h Morell. du 10 décembre 1G06. F» 18).
(5) « Er redete mit Soldaten..., Kûnstlern und derglelcben als wenn er von iiirer Profession gewesen wûre... » (Eckuaut, p. 199). Cf. Lettre à Ilabbeus von Licbtcustern, Paris, avril 1673 : f Pour moi, j'ai eu l'occasion de ne fréquenter pas seulement quantité de bons ouvriers, mais de tirer aussi quelque chose d'eux, et si j'avais voulu faire quelquefois de petites dépenses, j'aurais appris beaucoup davantage. » (Kloi'i>, m, 228.)
1 4 INTBODUCTION-
l'achèvementet l'exploitation des innombrables idées qu'il jetait (1). Bien qu'il correspondît avec tous, il demeurait solitaire.
Qui peut dire ce qu'il aima par-dessus tout? Serait-ce uniquement la déduction logique ou l'elTort proprement métaphysique, ou encore l'analyse mathématique ? A-t-il pourtant dédaigné autant que le feraient croire certaines de ses plaintes, les travaux d'érudition, les besognes imposées? Ne fut-il pas en même temps un homme épris de choses réelles? N'a-t-il pas mis en la construction de sa machine h calculer, en ses travaux de minéralogie, en ses expériences de chimie, un enthousiasme d'un autre ordre, mais parfois aussi vivant que la passion qui animait ses recherches les plus théoriques? Dans le délire de ses derniers instants, on n'entendit que propos d'alchimie. Que conclure de tout cela? Qu'il fut à la fois clairet mystérieux, limpide et presque banal dans l'exposition populaire de son système et de plus en plus profond et complexe à mesure qu'il laisse découvrir tout l'ésolérisme qui se cache en sa pensée. Homme du xvi* siècle encore. La méthode du xvu" .siècle n'a pas détruit tout le désordre d'une activité à la fois pratique et théorique, spirituelle et maté-
(l) Cf. (iBRiiABOT, Math. Schr., II, 228 : « .l'ai souvonl soulmllô un jcuiio lioinmc profond dans l'iiniilyso, qui, on m'assislunt, aurait Iroiiv»^ encore île <nioi t*e signaler lui niùnio, co qui lui aurait dcpui» servi tie reconiiuanilaf ion ; mais on n'eu trouve point ili! Cfîllo sorte dan» tw pays cl, ni dans le voisinage. »
C.lUKpm foin (|ue les références porteront ('ikiuiaudt pans autre Intlication. on devra se reporter h l'édllion des l'/ul. Sc/i>\. I.os citations «•cnpruntt^e» aux Math. Sofir. seront toujours spécifiquement imliqures.
rielle, tendue vers l'abstraction et penchée sur les réalités les plus humbles. Il y a du Léonard de
Vinci en cet homme-là 11 voulait incessamment
pénétrer et trouver l'idée vraiment neuve Mais
les « esprits », pensait-il, « s'agitent trop en ce cerveau. Aussi peut-être la maladie le brisera-t-elle à cause d'une étude trop assidue, de médilations excessives et de la ténuité de ses membres ( 1 ) ».
Dès l'origine (2), Leibniz s'instruisit lui-même. Toujours il aura conscience d'avoir extrait de son enfance d'autodidacte quelques-untîs de ses essentielles qualités (3). 11 a six ans, quand la mort de son père, professeur de morale à l'Université de Leipzig, le prive ou le d»';livre d'une direction. De huila quatorze ans, il s'enferme des jours entiers dans la bibliothèque paternelle. Il lit au hasard auteurs antiques et scolastiques, juristes, réformateurs ou controversistes du xvli" siècle (4). Laurent Valla, Luther et son traité du Serf arbitre furent décou-
f1) « Sph'itus in ipso nimium agitantur. Uaque vereor, ne innrbo aliquo... abvipiatur, ob studium assiduum et nimias meditationes el membrorum tenuitatem (Fr. cité, p. 61).
(2) H naquit à Leipzig, lo 21 juin (ancien style) 1646. Les sources, sur ces questions de lointaine biographie, sont indiquées dans GuiinAUEK, I, App., p 3. — Voir aussi les biographies d'Eckhart, de Ludovici, et la Vita Leibnitii
(3) Cf. Imago Leibnitii (Gu-nRAUBR., II, i4p/)., p.60):/16 ineunie œtate multalegit,plura medilatus est,in plerixque !X.\iT:ori'.07.AXOi. Cf. aussi Gkriiakdt, I, 57.
(4) Geuiiauui, YII, 52.
verts durant l'un de ces naïfs et acharnés voyages d'enfant (1).
Ainsi, il entrevit la réalité religieuse, non parmi les discussions violentes, mais en les paisibles transpositions des livres. Etudes d'abord toutes désintéressées, qu'il poursuivait sans doute pour se former lui-même : Tour à tour séduit par les historiens, les logiciens, les scolastlques, jamais totalement envahi par une seule passion intellectuelle. Ses maîtres craignaient tantôt qu'il fut poète (2j, tantôt qu'il fût gagné par les subtilités scolastiques, « mais ceux-là ignoraient que » son « esprit ne pourrait jamais être satisfait par un seul genre de choses (3) ».
Il ne peut de même s'accommoder d'une vie paisible et monotone. Etudiant sans doute peu enthousiaste, à vingt ans refusé au Doctorat en droit (1666), il décide de quitter sa ville natale : « La connaissance de l'étranger m'attirait de loin... car depuis longtemps mon esprit brûlait d'atteindre h une plus grande gloire et à une plus haute science (4). »
Il arrive à Nûrnberg. 11 a vingt et un ans. En quelques semaines, une vie nouvelle s'organise pour lui. Nous l'avions vu méditatif et isolé, ignorant de l'action. Or, voici qu'il devient membre et même secrétaire de la confrérie des Rose-Ci oi.v, traducteur
(1) GninAUBR, II, App., 58,
(2) On Irouvo diins l«s papiers do Leibniz collo réflexion un pou naïvo et pédiinloHqne : « 1G59. — Ciirmcn 300 vorauuni una dio Kcripscrnni, » Cello ci corrige lu précédcnlo, il est vrai : « KiOI. — Scfiola cvii » ((îuiin., App., HH).
(3) Id., 55 : « Sed ignorahunl illi, non posst- animwti metim uno rerniit penere expleri ».
(4) CciiR., 1, 40.
de Y Enigme de Valentinus, alchimiste (1). Désormais,, il donnera une bonne partie de son temps à la Chimie et aux expériences (2). Désormais aussi, il substituera à la pauvreté des théories vides de toute intuition naturelle un mélange, d'ailleurs parfois impur, de notions abstraites et de pensées à peine dégagées de l'expérience (3).
Pendant son séjour à Nurnberg, il rencontre un diplomate, le baron de Boineburg (4). Aussitôt, des
(1) Sur Leibniz alchimiste, les opinions courantes sont tout à fait inexactes et vieillies. Voir Leib. et VOrg. rel. de In Terre. pp. 209-213 ; et Paul Ritter, Ncue Leibniz-l'unde, ap, Ab/iandlunfjen der Kuniglichen Preussischen Akademie der Wiaxenschaften, i903. — Les Archives de Niirnberg ne semblent devoir nous douner aucun renseignement sur le séjour de Leibniz t\ Niirnberg et sur la Société des Rose-Croix.
(2) EcKiiAaT, 150 : « Der Cliymie, allerley curiosen experimcnten und den... Bergsachen widmete er auch ein gutesTheil seincr Zeit. » Cf. outre les textes cités dans Leib. et VOrg. rel., les lettres inédites à Gottfried Thomasius, h Melzger, Imhoff, Volckamer, etc.
(3) Cf. l'influence considérable exercée par Leuwenhœk et Van Helinont, et, pour des exemples de ce mélange si particulier d'idées abstraites et de formules scientifiques, les correspondances avec Jean-Frédéric, avec Lady Masham, les Considérations sur les Principes de Vie et sur les Natures plcstiques, etc.
(4) Les Archives familiales du Comte de Schonborn, connues sous le nom A' Archives de Wiesentheid, nous renseigneront beaucoup, sans doute, sur les rapports do Leibniz et de Boineburg Elles comprennent, entre autres papiers, sept lettres de Leibniz i\ Schonborn, de l'année 1673, huit lettres de L. à Boineburg, de 1672, le Co)isiliiini ^Egyptiacum, dans la forme que L. trouva en l'automne de 1672, etc. Nous y voyons aussi deux lettres de Boineburg à Schonborn, datées de 1G6S, où B. décrit l'admirable activité de L , et ajoute que L. est « auf dem hestcm Wcge zum Wahren (îlauben, und wei-de viellcicht geisllich wcrden ». [Cf. lliTTE», Abh. der h. Pr. Ak. der Wiss : Neue Leibniz- Funde, 1903J. Les ArcJi. de Wiesentheid \h Heidelberg) contiendraient encore, d'après M. lutter, une énorme quantité de pièces capables de nous révéler, quand on les aura exploitées, la véritaljle histoire de la politique de Mayence. Elles sont, par
aspects imprévus (.le sa nature se révèlent. Il est attaché à la cour de Mayence ; Boineburg lui commande des traités de politique étrangère (1) ou de théologie (2), et le charge de missions financières (3) et diplomatiques. Bientôt, le rêveur de Leipzig, naguère auteur de sa propre pensée au cours de lectures silencieuses, est envoyé à Paris pour de multiples et mystérieuses missions (4). — Sont-ce là événements tout accidentels? Si Leibniz conquiert ainsi l'estime entière d'un grand diplomate, peut-être ne l'obtient- 11 si décisive que parce qu'il a toujours désiré de vivre d'une vie concrète. Il lui fallut s'initier très vite à une série de questions insoupçonnées. Par bonheur, dès sa jeunesse, aidé d'un assesseur à la cour de Leipzig, il avait étudié, non seulement le droit théorique, mais les actes, les pièces de procédure (5). De même, en théologie, en philosophie, en histoire,
suite, infiniment précieuses au sujet de la formation politique de Leibniz.
(1) Traité de l'élcclion du roi de l'ologne ap. Dutens, l. IV, m, pp. 522-G30; — ScoiiriUm publica, Kloi'I", 1. — Projet de conquôte (le l'Egypte ; texte latin dans Ki-oi-i-, t. II. — (]{. Jkan Uahuzi, Leibniz et l'Org. rel. de la Terre, I, cli i*"", L'Kgi/ptr.
{2) La Confessio nalurœ... et la Dc/'ensio Trinilatii,ini\)liéGa par Gerliardt, t. IV, pp. 105-110 et 111 125. Plusieurs autres ouvrages inédits, notamment, sans doute, les friigmcnls relatifs à rLucharistie, 1' « Api)tndix » : De Nesu)-rcctione Corporum, etc. Sur les problèmes relatifs à ce très curieux « Appendix *, cL L. et VOrg. rel., pp. 207-8.
(3) Sur les missions finunciiires do Leibniz, voir les extraits des Arohii-es du Fonds Mayence au Ministère des Affaires élrangtTcs. ; — extraits donnés ap. L. ci VOrg. rel , p. 17, note
(4) Sur le voyage à l'aris, voir plus loin et, au point de vue des questions tliplomatiqucs qui so posent lï ce sujet : L. et l'Ory. rel., pp. lûM.
(5) (juhiuubh, I, 31.
il avait lu les textes, toujours les textes. Rien d'académique ou presque rien, en cette période de genèse. N'est-ce pas grâce à une telle souplesse primordiale et non par suite d'apparents hasards qu'un étudiant obscur a pu devenir tout à coup un lioiimie politique important?
Sans doute, au début de sa vie nouvelle, Leibniz dut recevoir plus qu'il ne donna. L'influence de Boineburg, mal ressaisie jusqu'ici, fut probablement très forte. De plus en plus, on paile de collaboration et presque de direction. Quand, par exemple, Leibniz écrit ses Réflexions sur ta Sécurité publique ou vson Es'>AU sur i Election du Iloi de Pologne y il systVîmalise des vues qui ne lui sont pas entièrement personnelles. Son originalité totale serait elle diminuée parce que des documents graphiques nous contraindraient de reporter à Boineburg des pensées dont nous l'avions cru l'inventeur? En quoi de telles preuves, mT-me multipliées, seraient-elles susceptibles de nous instruire sur le. mode de travail de Leibniz, en ces années où il fut en quelque sorte attaché k un service diplomatique? Ne nous dit-il pas lui-même qu'un de ses très beaux ouvrages, la Nouvelle méthode de Jurisprudence (1), fut composé en voyage, dans les hôtelleries, sans livres et autres sources (2) ? De même, la deuxième partie des lié/lexions sur là Sécurité publique est écrite en trois jours (3). Ce ne fut pas là assurément pai-
(1) Nora Methodus discendœ docendœque Jurispt'udenttce,.., DuTKRS, III, 15i sqq.
(2) GUHIUDKR, I, 49.
(3) Triduo composait S ualùaci, d. 6, 7. 8, August.st. a. 1G70, prcesente lioineburgio. (Klopp, I, 193).
sible travail de théoricien. Les notes étaient prises à l'avance ; Boineburg et ses collaborateurs avaient apporté les documents; peut-être le plan avait-il été discuté dans plusieurs conversations. On s'étonne de toutes ces contingences et l'on conclut à la médiocrité du rôle de Leibniz, Une critique plus subtile démêlerait plutôt que désormais, si intérieur qu'en soit le développement, son activité politique et religieuse sera sans cesse nourrie par les choses.
C'est bien du dehors en effet que les controverses religieuses lui apparurent. Sans doute il en avait spontanément médité quelques-unes durant son enfance. Pourtant, lorsque, à vingt et un ans, il abandonne son existence de chercheur isolé, il perçoit la vie religieuse, non en sa pureté, mais tout alourdie de superfélations diplomatiques. Bref, il s'était voué lui-même et de hii-mêine à la théorie des problèmes religieux (1) ; il fut amené par d'aiilres à se conformer à la position historique et actuelle de ces mêmes problénfies.
11 aura désormais sans cesse des travaux de commande. Mais de même, tout diplomate extrait de l'expérience la matière de son effort. 11 y peut insérer pourtant une pensée personnelle. Leibniz sera un homme de cette sorte. lî^t il s'ép'endra toujours d'une réalité, qui lui sera cependant donnée du dehors.
Limitons-nous à l'œuvre religieuse : En quel sens
(1) Il s'agit ici (lu probU'-iiio do la Prédoslinalion, dont L. se soucia RponlaïK-niOMl, au cours do sos locluroa dans la hiiiliotli6<]uo do 8un [lèrc.
fut-elle déterminée par des causes extérieures? En quel sens, d'autre part, ces causes extérieures n'expliquent-elles rien de l'évolution vraie de la pensée leihnizienne?
Leibniz ne s'attachera pas spontanément aux problèmes religieux concrets. Comment nous en étonner? S'il avait été pur mystique et s'était, de plus, par ordre, occupé de problèmes pratiques, on pourrait parler d'un dualisme sans signification, et retrancher du leibnizianisine tout ce qui ne fut pas développement intérieur de principes personnels. Mais Leibniz est un diplomate. On a dit que dès lors il ne pouvait être sincère en toute son action religieuse. Pourquoi? N'est-ce pas comprendre de façon superficielle la notion de sincérité? Un diplomate, essentiellement, extrait sa sincérité de l'expérience. Leibniz fut tel. 11 se soumit au /ait. En ce sens, il fut un homme moderne. Au lieu de construire selon une méthode tout abstraite, au lieu de séparer rigoureusement un système inaccessible et des travaux de commande dégagés de toute pensée, il a joint, par d'insensibles transitions, l'écrit diplomatique et l'écrit personnel. Quand il correspond avec Bossuet, c'est souvent le conseiller de Hanovre qui discute avec un personnage officiel de l'Eglise romaine. Pourtant, si, à de certaines heures, le débat devient profond et si les problèmes se posent en une acuité vivante, Leibniz parle en son nom, aussi vibrant que dans ses méditations les plus métaphysiques (l).
(i) Les exenii)le9 abonderaient de ce dualisme dans la correspondance de Bossuet. Je renvoie, pour la justification de tout
22 INTRODUCTIOM
On voit dès lors que la question de la spontanéité et de la sincérité religieuses de Leibniz est une question mal posée. D'abord, qu'entend-ou ici par spontanéité religieuse ?
On aimerait que Leibniz eût intégré en lui une forme déterminée de la réalité religieuse et qu'il eût combattu pour elle. Kst-ce une spontanéité de cette sorte que l'on désire? Kn ce cas, Leibniz ne la connut jamais. Mais n'est-ce pas comprendre de façon bien étroite les originalités religieuses? Leibniz, en vérité, fut religieux « spontanément». Mais la religion personnelle que l'on découvre en lui, par delà toutes les influences déterminantes, s'exprima selon un rythme métaphysique. C'est le mouvement inverse que l'on souhaiterait. On voudrait que Leibniz partît de la religion concrète et y assujettît son système. A cela Leibniz ne songea jamais. L'essence religieuse de son système se trouve au delà de toute expérience actuelle et possible. Mais si, de la réalité religieuse elle-même, des forces se lèvent que l'on puisse tendre jusqu'à l'essence métaphysique, Leibniz se penchera vers elles. Ne sera-ce pas là encore, quoique dans un autre sens, une spontanéité religieuse (1)? Sans doute certains détails d'analyse paraîtront sans rapport avec une pensée religieuse personnelle. Quand Leibniz se soucie de controverses sans cesse renouvelées, il se conforme aux conditions de l'expérience : Bien plus, quand, par suite de circonstances acciden-
cocl, au chapitre Intitulé : L'Obstacle, pp. 303-424, do L. et VOv(j, rcl.
(1) Voir plus loi», l'adminible lettre relntivo h Siiiiiozu, Q|. p. iGV.
telles, il est mêlé à de vastes projets d'union religieuse qu'il eût personnellement imaginés de façon différente, il s'adapte encore à une réalité donnée.
On objecte que de la sorte il ne fut pas sincère. Qu'entend-on cette fois par sincérité'^ N'est-ce pas une façon toute verbale de comprendre Leibniz ? Si l'on exige de lui un enthousiasme intégral pour des œuvres qu'il n'a pas toujours conçues et dont il est souvent l'instrument, on fait preuve d'une médiocre méthode historique. Voici des exemples précis : Leibniz, — j'ai essayé de le prouver ailleurs (1), — n'a pas admiré sans réserves les Jésuites, mais les a considérés comme la force objectivement la plus riche du xvii^ siècle et s'est dès lors passionné pour leur œuvre. De même pour le projet d'ur)ion religieuse : 11 ne faut pas considérer comme voulues par lui les formes de l'union, ni même toujours la nécessité d'arriver à un dogmatisme catholique. Mais il a voulu l'union par l'amour, il a haï le schisme, et, en un sens mystique, a de toutes ses forces aimé r « Eglise » (2).
En définitive, il part constamment du fait. C'est du fait également que l'historien doit partir. 11 ne doit pas exagérer la pureté de cette source concrète. Leibniz eût préféré, sans doute, en bien des cas, développer,de façon tout intérieure, sa pensée religieuse. Mais si, en approfondissant des problèmes qui lui sont parfois posés du dehors, il parvient à dégager des
(1) Cf. L et l'Org. rel. l""» partie, ch. ii : Les Jésuites.
(2) Cf. Leibniz et VOvg. rel., 2^ partie, ch. m et iv, La Heçherohe de la vraie Eglise et L'Obstacle : pp. 267-424.
principes personnels ; s'il découvre on la réalité religieuse des puissances dignes de vivre et de s'harmoniser avec son système, ne nous livre-t-il pas en môme temps une esquisse critique du Christianisme?
Quand Leibniz, âgé de trente ans, arriva à Hanovre en décembre 1076, il était intellectuellement assez formé pour supporter sans un trop fort dommage la médiocrité d'une petite Cour. Sonséjourà Paris avait été décisif. Nous ne pourrons sans doute jamais reconstruire en leur fantaisie mouvante ces quatre années que nous devinons quelquefois pénibles ou angoissées {[), mais toujours enthousiastes et fécondes. A Paris, il apprend d'abord à voir. 11 fréquente chez les ouvriers des manufactures (2); il écrit des notes d'économie politique (3). Désormais, il se préoccupera de problèmes industriels, non en philosophe épris de schématisation, mais en observateur minutieux (4). Il s'enferme dans des bibliothèques et fait
(1) La situation do L h Paris n'était pas nette. Il semble avoir été pourvu surtout d'une mission financière (outre sa mission politique, dont l'Iiisloiro est encore très obscure). 11 tUait de plus le précepteur du fils du baron do Hoincburg. D'nutre part, son voyago h Londres do 1673 {C.t Kloi-i-, 11, 155; fut un voyage politiiiue. Il eut finalement la fonction de conseiller do la (lourde Mayenco îi l'aria ((îuhuaukh, I. 142).
(2) Ki.oi-i'., m, Lettres à llabbcus de Lichtenstern.
(3) Kuin-, m, 78-7y. Mala fS'anoiâf. — Inédits, Politik und Volkswirlhsokafi, f» 207, etc.
(4) Voir la correspondance inédite avec Kraffl, contenant une énorme quantité do renseignements sur les projets do L. rolalivomenl aux travaux dos mluos et do manufactures.
INTBODUCTtO.V 25
de précieuses découvertes, surtout en histoire (1 ). Il est chargé par Huet de rédiger une liioyraphie pour le Dauphin. Il choisit Martianus Capella, qui donna à la symbolique médiévale des Arts Libéraux l'impulsion décisive (2). Il est reçu chez Golbert et chez le Dauphin; il accompagne souvent leDucdeChevreuse(3). Il accueille ses amis dans sa maison de la rue Garancière (4). Il voit les Jansénistes chez Arnauld, dans les réunions intimes du Faubourg Saint-Marceau (5). 11 se lie avec des Jésuites, le P. Berthet et le P. de La Chaise (6). Il discute avec Malebranche (7), non seulement dans la rue ou dans sa demeure, mais un jour, dans la boutique d'un libraire, autour d'un exemplaire de la Recherche de la Vérité (8).
Un grand souvenir planait alors au-dessus des entretiens paisibles d'un Arnauld, d'un Nicole ou d'un Saint-Amand. Pascal vivait encore en eux tous. Mais Leibniz eut le bonheur de connaître des « Pascaliens » moins solennels, et peut-être plus imprégnés du vrai Pascal : MM. Périer, par exemple, qui l'engageaient à venir séjourner quelque tempsà Cler-
(1) Lettre à la Comtesse de Kielmannseg ye {Archives de Gotha). M. Davillo prépare un Leibaic: historien, d'après les mss.
(2) L. citera plusieurs fois Capella, et notera son expression d'Intelliffentia extraitiundana (Geuiiauut, VI, 248).
(3) Gliiraler, I, 147 ; F. de Garkil, 1, 352 ; Geriiahdt, I, 68.
(4) Gkrhakbt, I, 67, III, 12 ; Klopp , III, 276.
(5) Kloi'p, II, 13'.) ; Guhralbh, I, 118-119 ; Uomhbl, I, Einleitung pp. 113 114.
(6) Lettre inédite au P. de la Chaise. Leibniz avait déjà connu à Francfort le P. Ganians. — Cf. Roumel, I, 320.
(7; Geuuarut, I, 321.
(8) BouBMAMn, Leibniz Handschriften, p. 339.
mont et qui ravaienl entretenu des écrits posthumes de Pascal (I). Et puis, le Duc de Roannez, l'ami profond de Pascal, qui lui raconta, non pas telles merveilles du génie de Pascal, mais quelque chose de sa vie intérieure et du mystère de sa « conversion ». Le Trailé des sections coniques, les opuscules signés Amos ûettonville, provoquèrent tout à coup la lumière en Leibniz (2). Les souvenirs de Roannez furent-ils, cependant, impuissants à ressusciter en Leibniz le Pascal véritable ?
On le prétend d'ordinaire. Mais la découverte de deux petites feuilles ruine nos généralisations hâtives (3). Kn un jour d'enthousiasme, Leibniz a fiévreusement copié, puis commenté les Deux Infinis de Pascal. Cet « infini actuel dans les choses matérielles, tant en augmentant qu'en diminuant », ne fut-il saisi par Pascal (4)? N'est-ce pas là une « entrée » (5) dans le leibnizianisme? lit n'y a t-il pas accord entre les deux métaphysiques?
Peut-être : Mais y a-t-il harmonie ou même analogie entre les deux vies? Comment comparer l'effusiou d'un Chrétien ascète, hanté de la personne de Jésus, et la" méditation métaphysique d'un homme que le
(1) Cf. Inédits, Mathetnatik, xv, i, Pasoaliana, f" 3, vorso. — Voir aussi leltr»' inédile h Sockendorff. i»"" juin 1083, où Leibniz dit qu'il a connu la 8(uur do Pascal. Voir Cîkiuiaudt, 111,
(2) (ÎBiiiuHKT. Math. Sc/ir , V, 309.
(3j Inédii.1. Thcoi., vol. XX, f» 212 ot 213. — Voir, dans Leibniz, et l'Oir/. rd., pp. 224-228, la discussion du loxlo et l'analyso du nianuscril. On trouvera, pp. 22i-225. un fac-similé du f» 212 verso. — V. plus loin, locommenlalre do Luilwiiz. Inéditu, 'J'héoi.,XX, l" 213.
(4) Id, f» 212, roclo.
(iij Id., f» 213, recto.
Christianisme atteignit mais ne pén«^tra jamais exclusivement? Arrachons pourtant à l'un et à l'autre les originalités irréductibles. Un jour, Marguerite Pé* rier nous le raconte, Roannez conseille à Pascal de profiter de sa science mathématique pour convertir les libertins. De la sorte, on pourra dire que des « esprits forts et solides » sont de « bons Chrétiens en même temps » (4). Or, Roannez livra ce secret à Leibniz, qui crut un instant en l'accord possible de deux desseins très hétérogènes. Pascal n'était-il pas un mathématicien qui devint un jour théologien ? « Si les belles productions de M. Pascal, dans les sciences les plus profondes, devaient donner du poids aux pensées qu'il promettait sur la vérité du Christianisme, j'oserais dire que ce que j'ai eu le bonheur de découvrir dans les mêmes sciences ne ferait point de tort à des méditations que j'ai encore sur la religion (2).» «Si Dieu», ajoutait-il, « me donne encore pour quelque temps de la santé et de la vie, j'espère qu'il me donnera aussi assez de loisirs et de liberté d'esprit pour m'acquitter de mes vœux faits il y a plus de trente ans, pour contribuer à la piété et à l'instruction publique sur la matière la plus importante de toutes (3). »
Il parle ici de « vœux ». Le mot est-il choisi au hasard? Sans doute il s'agit d'une de ces transpositions mystiques dont nous verrons de nombreux exemples chez Leibniz. Si ce furent là des « vœux », du moins devons-nous songer à quelque
(i) Gbbhardt, m, 195 : Lettre h Tti. Burnett, 11 février IQiT.
(2) Id., III, 196 : id.
(3) Id„ ni, 196-7: i4.
démarche irréductible de Tàme, que nul événement en aucune autre vie ne saurait imiter. Pourtant, de quel droit n'accepterions-nous pas la précision d'un terme qui nous force seulement à nuancer une fois de plus notre intelligence de Leibniz?
C'est dans une lettre écrite en 1097 que Leibniz rappelle des « vœux » intérieurement formulés plus de trente années auparavant, alors qu'il avait vingt ans. Il songe ainsi à l'heure hautaine et ambitieuse où, refusé au doctorat en droit et ne connaissant pas encore Boineburg, il décida de quitter les ambiances médiocres et les enseignements officiels. Depuis lors, pourtant, nous ne l'avons guère vu se soucier de théologie. Sans doute il a écrit entre 1607 et 1672 de nombreux travaux de philosophie religieuse. Mais la discipline étreinte d'enthousias(ne fut la mathématique. Quand il arriva à Paris, il ne connaissait que les mathématiques traditionnelles. 11 ignorait l'analyse cartésienne. A Paris, il étudia les indivisibles de Cavalieri, les travaux de Pascal, d'autres ouvrages, alors célèbres chez les mathématiciens créateurs où il fréquentait (1). Bientôt il fit quelques découvertes partielles qui frappèrent Huyghens ; finalement, dans les derniers mois de 1675, tandis « qu'il mêlait ses anciennes observations sur les diiïérences des nombres et ses méditations géométriques, il trouva un nouveau calcul qu'il nomma le
(1) UuuaAUKR. I, 128.
calcul des difTérences '1) ». La découverte dut se préciser en lui durant les premiers mois de 1676. Date dramatique dans sa vie. 11 eût aimé vivre encore quelques années à Paris. Ainsi développerait-il ses vues mathématiques que Paris seul avait fait naître. « Paris est un lieu où il est difficile de se distinguer : on y trouve les plus habiles hommes du temps, en toutes sortes de sciences, et il faut beaucoup de travail et un peu de solidité pour y établir sa réputation. Enfin, je ne sais comment j'y ai réussi, et on m'a reconnu capable de faire quelque chose d'extraordinaire (2). » « Je me fais fort d'achever cet hiver », disait-il en janvier 167.5, « tout ce que j'ai à faire à Paris, dont le séjour ne m'a pas été inutile et le serait encore moins si mon dessein était de m'y établir (3). » Il rêve un instant une vie mi-française, mi-allemande : « Pour moi », écrit-il en février 1676, « je serai un amphibie, tantôt en Allemagne, tantôt en France, ayant, Dieu merci, de quoi m'arrêter... de part et d'autre, jusqu'à ce que J3 trouve sujet de me fixer avantageusement (4). »
Il est bien déjà un u Européen ». 11 pressent avec angoisse le moment où il va être contraint de s'ensevelir dans une petite ville ducale. Or, c'est au moment de son plus fort enthousiasme que lui est faite la proposition de venir s'établir Conseiller et Biblio-
(Ij Lettre à la Comtesso do Kielinanusegge (17i6). Cf. GuiinArgR, I, 172. Voir Gbkhardt, Math. Schr., V, 216, brouillons relatifs au calcul infinitésimal, datés des 29 octobre et 11 novembre
(2) Klopp, III, 272.