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I.E PROBAmLtSME EN MORALE

Extrait d'ufie lettre inédite au Landgrave de Hessen-IVieinfels.

Il est indubitable qu'on ne doit jamais commettre un péché pour tous les biens du monde, et quand même ce serait dans la vue d'enq)êcher d'autres péchés. Cependant on pourrait disputer si

(l) Lo Cn'iHÎral des Jéiuiios.

LA LOGtQUB DU PROIlADLB 247

t)ii ne pourrait faire une chose dont on sait qu'indubitablement quelques péchés s'ensuivront, pourvu qu'on soit assuré d'empêcher par là bien plus de péchés ou maux spirituels. Il y a bien des questions en morale qui ont encore besoin de décision, et je trouve qu'on n'a pas encore bien établi les principes qui doivent servir à les décider ; car on ne peut pas s'arrêter à la raison toute pure ; il y faut joindre les antiquités de la Sainte Ecriture, des (Conciles, des Canons et des Pères, et même en quel(|ue façon des docteurs. . . Il faut suivre le plus probable et le plus sûr. Or, d'examiner les degrés de probabilité, pour choisir le plus apparent, c'est une nouvelle discussion peu éclaircie jusqu'ici... Il serait donc à souhaiter (|ue nous eussions une théologie morale bien établie et bien solide.

Transsuhsiantiation.

Notice.

On a vu plus haut (1) quelles étaient, dans TtiMn rc de Leibniz, les principales sources relatives à la transsubstantiation. Je voudrais ici préciser seulement quelques faits essentiels.

Le débat est avant tout philosophique. Ce n'est pas, ailirmc Leibniz, entre le luthéranisme et le catholicisme que se marquent les divergences irréductibles, mais entre la thèse catholique et la philosoj)hie actuelle du corps. Si le cartésianisme est la vérité, il n'existe aucun moyen d'entendre rationnellement la transsubstantiation. \']n o\Xc\, toulc doctrine de Vélondiie mène dans ce cas à une ininlelligibililé théorique, et à une supcrslilioii piatique. Si, au contraire, l'essence des corps ne consisle i)as dans l'étendue mais dans le mouvement, el si le princi|)c du mou\cment est la subs-

(i) Voir pp. 7a 74.

lance du corps, le repos absolu n'exislanl nulle part (1), le principe du mouvement est dénué d'étendue, donc est spirituel ; dès lors, on conçoit la différence de la substance et des espèces. Et cela conduit à dire que « la transsubstantiation et la mulliprésence réelle ne diffèrent pas dans l'analyse ultime (2) ». Le problème revient à ces deux questions identiques : La substance d'un corps peut-elle s'insinuer en plusieurs lieux ? Une substance peut-elle être comprise sous diverses espèces ?

S'il en est ainsi, la controverse entre Luthériens et Catholiques est de degré et non plus de nature. La transsubstantiation et la présence réelle, métaphysiqucment identiques, sont-elles instantanées ou durables? V'oilà toute la question. Les deux hypothèses sont également possibles. La durée du mystère n'en change pas la nature (3). ^

Pratiquement, si l'on en croit ^e^ témoignages, Leibniz s'en réfère à la théorie d'Augsbourg (4j, qui lui paraît la plus conforme au sentiment de l'antiquité. Mais il ajoute que, s'il tenait pour véi'itable la théorie de la matière étendue, il adhérerait au sens figuré, c'est-à-dire à l'interprétation calvinienne ; « car les essences sont immuables ; et d'attribuer aux choses

(i) Noir LEinMz, pass/m. Ce principe se rattache à l'idée de rinfini et d'une façon générale à l'analjse infinitésimale. Leibniz le désigne quelque part sous le nom de Principe de l'ordre général. Cf. (jEiuivnDT, III, 5a.

(2) Gerhardt, I, 75.

(3) Id., ibid.

(A) Cf. Inédits, T héolofjie, II, 3 A V' /i'. Ego qui Augustaiise conjessioni addictus siim, et surtout : « Quant à moi (puisque vous demandez mon sentiment, monsieur), je me tiens à la Confession d'Augsbourg, qui met une présence réelle du corps do Jésus-Christ et reconnaît quelque chose de mystérieux dans ce sacrement » (Lettre à Pellisson, V. de Careu., I, 228),

250 LES PROBLÈMES TIléORIQUÉS

ce qui répugne à leur essence, c'est une contradiction (1) ». Sans entrer clans tous les détails métaphysiques qu'une telle hypothèse comporte, on doit remarquer que dans les corps, « outre la grandeur et le changement de la grandeur et de la situation, c'est-àdire outre les notions de la pure géométrie, » se cache une réalité supérieure : la foi'ce. La notion de force est claire. C'est l'elTort : Coiiàlus. Au lieu que le mouvement est chose successive et qui par suite n'existe jamais {'2), la force existe tout entière à chaque moment, donc est quelque chose de véritable et de réel. Et la « nature a plutôt égard au véritable qu'à ce qui n'existe... que dans notre esprit (3). » D'autre part, l'étendue est un attribut qui ne saurait constituer un être accompli, elle exprime seulement un élnt présent, mais nullement le futur et le passé, comme doit faire la notion d'une substance.

GrAce à celle théorie, les « pensées abstraites se vérilient merveilleusement bien parles expériences... cl il y a \h Un beau mélange de métaphysique, de géométrie et de physique, outre le grand usage qui en résulte, pour soutenir la possibilité du mystère » (4).

Tout corps'fnit elfort polir agir, «et agirait notablement si les elTorts contraires des ambiants ne l'en emj)èchaient (5). » La substance, au moins nalurellcmcnl, ne saurait être sans action. C'est le fond du mysticisme cl du monadismc leibhiziens ((>).« Par ce moyen... on connaît la distinclion de la substance du corps d'avec son étendue et., rien n'empêche que la substance

(i) F. DE (Iaukm-, I, uaS.

(a Id.. I, 339.

(3) V, DE Gaueii., I, a 29.

(^) F. i)K CAncii., 1, u3o.

(5) KuiJciiiKii tiK Caiieii., I, aâo.

(6) Voir plus haut, p. laS.

(ruu même corps... ne puisse êlre appliquée à plusieurs lieux )) (1). Pellisson ne trouvait pas les explications sullisanles, et crai{(nait qu'une telle thèse ne parût peu nette à quelques-uns: « Je crains un peu », disait-il, « que la manière dont vous expliquez en dernier lieu la substance par une espèce de force qui se peut appli(juer en divers lieux, ne donne sujet à quelqu'un de dire que vous n'êtes pas véritablement de la Confession d'Augsbourg sur l'Eucharistie, parce que vous ne cnnez pas une véritable présence réelle, mais une présence de force et de vertu que la plupart des Sacramenlaires reçoivent, et Calvin beaucoup plus que les autres » (2).

Leibniz répond que le terme de substance se doit prendre en deux sens différents : Le sujet même et l'e.s.sc/jce du [sujet. Pour le sujet même, si je dis: Le corps ou le pain est une substance; pour l'essence du sujet, si je dis : la substance du corps ou la substance du pain ; et dans ce dernier cas, c'est quelque chose (l\iJ)slruil. Lorsque je dis que la force primitice fait la substance des corps, j'entends leur nature ou essence. La matière est le premier principe intérieur de la passion et de la résistance, « et c'est par là que les corps sont naturellement impénétrables » (3). La forme substantielle est le premier principe intérieur de l'aclioii. Suivant les lois de la nature, le corps fait toujours des efforts pour agir, et une matière sans aucune action ou effort est aussi chimérique qu'un lieu sans corps, La substance in ahstraclo peut donc être considérée comme la force primitive, laquelle demeure toujours la même dans le môme corps — « et fait naître suc-

(i) F. DE Gareil, I, 280.

(2) F. DE CaUEIL, I, 291.

(3) F. DE Caheil, I, 3ia.

cessivement des forces accidentelles et des actions particulières, lesquelles ne sont toutes qu'une suite de la nature ou de la force primitive et subsistante appliquée à d'autres choses (1) ». Si donc l'on admet qu'un même corps peut être en même temps en plusieurs lieux, il faut évidemment renoncer aux seules lois de l'étendue et de l'impénétrabilité, et avoir recours « à un principe plus haut de l'action et de la résistance, duquel l'étendue et l'impénétrabilité émanent... C'est... par l'application à plusieurs lieux de ce principe... qu'on doit expliquer la multiprésence d'un corps (2) m. — Mais la substance m concrelo est autre chose que la force, « car c'est le sujet pris avec cette force. Ainsi, le sujet même est présent, et sa présence est réelle, parce qu'elle éninne immédiatement de son essence... Une présence virtuelle, opposée à une présence réelle, doit être sans cette application immédiate de l'essence ou de la force primitive, et ne se fait que par des actions à dislance, ou par des opérations médiates, au lieu qu'il n'y a point de distance ici (3) ». Et cela n'est pas vrai seulement de riùicharistie, mais, dans l'ordre de la nature aussi, « un corps peut opérer immédiatement en distance sur plusieurs corps éloij^nés tout à la fois » (1). D'une façon générale, les corps ne sont présents que par suite d'une application de la force primitive au lieu (5).

l'ist-ce le priiu^ipe même de l'action du corps, qui est présent dans l'Eucharistie, ou n'est-ce qu'une présence d'opération? « Je réponds que tout ce qui opère immédiatement en plusicui's lieux est aussi en plusieiu'S lieux par une véritable présence de son essence, et (juc

(i) F. uv. Cahkil, I, 3ia-3i3.

(u) 1*', DE Caiikii., 3i3.

(3) F. ni: Oaiikii., ibid.

(!\\ (ÎKHIIAUUT, V], 6l.

(5) F. Dii Cai(i:il, I, 3i4.

LES PROBLEMES TlIEOItigUBS

l'opération imniédiale ne saurait être juj,'ée éloignée de riiitlividu qui opère, puisqu'elle en est une l'ayon d'être ». Je dis immédiHle, car ai ]e jette une pierre et que j'agisse par elle sur un objet éloigné, « celte opération... n'est pas la mienne dans la rigueur métaphysique : je pourrais n'être plus quand elle arrive (1) ». Il n'y a point contradiction à ce que la même force « soit élevée, par la toute-puissance de Dieu, à être en plusieurs lieux en même temps et à y agir immédiatement et avec présence; pai*ce que, la force et le lieu ou retendue étant d'un genre dilFérent, la multiplication de l'un n'infère pas celle de l'autre, et, par conséquent, si l'essence du corps consiste dans la force primitive, la contradiction cesse, et c'est tout ce qu'on peut demander pour sauver les mystères (2) ».

Nous allons donner l'extrait d'une lettre inédile où Leibniz parle de sa théorie de la Force et des applications possibles de celte théorie aii problème de la transsubstantiation ; un passage caractéristique d'une lettre à Arnauld, une analyse de deux fragments inédits, un extrait de la Théodicée ; enfin un passage fort important d'une lettre au landgrave de Hessen-Rheinfels sur la transsubstantiation envisagée comme la controverse dogmatique essentielle.

(l) F. DE GaHEIL, I, 337.

(2)Id., ibid.

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