LE PROBLÊME DES PEINES ÉTERNELLES
Extrait d'une lettre inédite au Landgrave de Hessen-Rheinfels.
F" (j'i5 verso.
Si on me croyait, on ne serait pas si prompt à prononcer sur la damnation éternelle. Car, quoique je demeure d'accord avec M. Arnauld que les méchants, dont l'esprit est gâté, ne laisseront pas d'en être punis sévèrement, je crois pourtant que nous devons être extrêmement réservés à prononcer siule degré de la peine qu'ils doivent soulîrir. M. .\rnauld trouve étrange que tant de millions de païens n'aient pas été damnés. . . , et moi je le trouverais bien plus étrange, s'ils l'eussent été. Je ne sais pourquoi nous prenons tant de plaisir à croire les gens damnés. N'y a-t-il ])as un j)eu de vanité et de la corruption du cd'ur humain ([ui trouve une joie si'crètc (hms les maux d'autrui, en s'éknant au-dessus de tant de gens (pion cioil iniséial)h's?
Suave niiiri mnyno...
Je ne crois pas (pie ropinioii (h> la damnation
éternelle de tant de gens presque innocents soit aussi édifiante et aussi utile à empêcher le Péché qu'on s'imagine. Elle donne des pensées peu compatibles avec l'amour de Dieu et sert à entretenir le libertinisme.
Extrait cVune lettre inédite à P/iilippe Naiide.
2<) octobre 1707. F* i/j verso.
... Je suis très persuadé que c'est blesser [la] justice [de Dieu] que de croire, par exemple, que les enfants morts sans baptême, et des hommes vi vant moralement bien, qui n'ont jamais entendu parler de Jésus-Christ, sont damnés éternellement pour cela. Aussi ces sortes de dogmes déraisonnables n'ont-ils aucun fondement dans la Sainte- Ecriture, et rien n'est plus propre à décrier le Christianisme que de les soutenir.
Dans un fracjment inédit (cf. Théologie^ XX, F» 301).
Leibniz s'occupe de la question du Baptême et écrit les lignes suivantes :
... In fans aut adoleacct ^ aut inimnturus decedet. Si adolcscet^ /ides requiritur absolute futura. Si decedet inimaturus, fides requiritur sub conditione futura, si nempe viveret. Unde non dicitur : qui credet et baptizabitur salvus erit, sed qui credidcrit.
Nondicitur : ÔTtKrcEujtovyuic/^ec/e^,..» sed h Tziazv'jfsri aoriston seii indefînituin tempus, quod in se hœc omniaconiplectilur : qui crédit^ credehat, credidit^ credet,... credidisset, crediturus esset...
Théodicée
La vision nouvelle du monde.
§ i9. — ... Les anciens avaient de petites idées des ouvrages de Dieu, et saint Augustin, faute de savoir les découvertes modernes, était bien en peine, (juand il s'agissait d'excuser la prévalence du mal. Il semblait aux anciens (ju'il n'}- avait que notre terre d habitée, où ils avaient même peur des antipodes : le reste du monde était, selon eux, quelques globes luisants et quelques S[)lières cristalHncs. Aujourd'hui, quehpies bornes qu'on donne ou qu'on ne donne pas à l'univers, il faut reconnaître (ju'il y a un nombre innonibrable de globes, autant et plus grands (|ue le nôtre, qui ont autant de droit (|ue lui à avoir des habilanls raisonnables, quoiqu'il ne s'ensuive point que ce soient des hommes. II n'esl (|u'une j^lanc'tc, c'est-à-dire un des six satellites principaux tle notre Soleil ; et comme toutes les fixes .sont des Soleils aussi, l'on voit combien notrt' terre est peu de chose par rapport aux choses visll)l('S, jmisfpi'cile n'est (ju'mi appendice de l'un d'entre eux...
L'infinie comparaison des jiofisiLlrs.
§ ^!?5. — L'inHiiité des possibles, quelque grande qu'elle soit, ne l'est pas plus que celle de la sagesse de Dieu, qui connaît tous les possibleSiOn peut même dire que si cette sagesse ne surpasse point les possibles extensivement, puisque les objets de l'entendement ne sauraient aller au delà du possible, qui en un sens esl seul intelligible, elle les surpasse intensivement, à cause des combinaisons infiniment infinies qu'elle en fait, et d'autant de réflexions qu'elle fait là-dessus, La sagesse de Dieu, non contente d'embrasser tous les possibles, les pénètre, les compare, les pèse les uns contre les autres, pour en estimer les degrés de perfection ou d'imperfection, le fort et le faible, le bien et le mal : elle va même au delà des combinaisons finies, elle en fait une infinité d'infinies, c'est-à-dire une infinité de suites possibles de l'univers, dont chacune contient une infinité de créatures ; et par ce moyen la Sagesse Divine distribue tous les possibles qu'elle avait déjà envisagés à part, en autant de systèmes universels, qu'elle compare encore entre eux : et le résultat de toutes ces comparaisons et réflexion* est le choix du meilleur d'entre tous ces systèmes possibles, que la sagesse fait pour satisfaire pleinement à la bonté ; ce qui est justement le plan de l'univers actuel. Et toutes ces opérations de l'entendement Divin, quoicpi'elles aient entre elles un ordre et une priorité de nature, se font toujours en-
semble, sans qu'il y ait entre elles aucune priorité de temps.
De la différence individuelle originaire.
§ U)5. — Peut-être que dans le fonds tous les hommes sont ég^alement mauvais, et par conséquent hors d'état de se distinguer eux-mêmes par leurs bonnes ou moins mauvaises qualités naturelles, mais ils ne sont point mauvais d'une manière semblalîle : car il y a une différence individuelle originaire entre les âmes, comme l'harmonie préétablie le montre. Les uns sont plus ou moins portés vers un tel bien ou vers un tel mal, ou vers leur con-, traire, le tout selon leurs dispositions naturelles : mais le plan général de l'Univers ([ue Dieu a choisi pour des raisons supérieures, faisant que les hommes se trouvent dans des différentes circons-1 tances, ceux (jui en rencontrent de plus favorablesj à leur naturel deviendront plus aisément les moins' méchants, les plus vertueux, les plus heureux, mais toujours par l'assistance des impressions de la grâce interne que Dieu y joint. Il arrive même (pielquefois encore, dans le train de la vie humaine, qu'un naturel plus excellent réussit moins, faute de culture ou d'occasions...
Los destinées individuelles et l'ordre de la nature.
§ ///?. — ...J'accorde que le bonheur des Créatures intelligentes est hi i)rincipalc partie des des-
seins de Dieu, car elles lui ressemblent le plus : mais je ne vois point cependant comment on puisse prouver que c'est son but unique. 11 est vrai que le règne de la nature doit servir au règne de la grâce : mais comme tout est lié dans le grand dessein de Dieu, il faut croire que le règne de la grâce est aussi en quelque façon accommodé à celui de la nature, de telle sorte que celui-ci garde le plus d'ordre et de beauté, pour rendre le composé de tous les deux le plus parfait qu'il se puisse. Et il n'y a pas lieu de juger que Dieu, pour quekjue mal moral de moins, renverserait tout l'ordre de la nature. Cliacjue perfection ou imperfection dans la Créature a son prix, mais il n'y en a point qui ait un prix infini. Ainsi le bien et le mal moral ou physi([ue des Créatures raisonnables ne passe point infiniment le bien et le mal qui est métaphysique seulement, c'est-à-dire celui qui consiste dans la perfection des autres Créatures : ce qu'il faudrait pourtant dire si la présente maxime était vraie à la rigueur. Lorsque Dieu rendit raison au prophète Jonas du pardon ([u'il avait accordé aux habitants de Ninive, il toucha même l'intérêt des bêtes qui auraient été enveloppées dans le renversement de cette grande ville. Aucune substance n'e.st absolument méprisable ni précieuse devant Dieu... Il est sûr que Dieu fait plus de cas d'un homme que d'un lion ; cependant je ne sais si l'on peut assurer (jue Dieu préfère un seul homme à toute l'espèce des lions à tous égards : mais ([uand cela serait, il ne s'ensuivrait point que l'intérêt d'un certain nombre d'hommes prévaudrait à la considération d'un dé-
270 LES PROBLÈMES THKORIQUBS
sordre général répandu dans un nombre inlini de Créatures. Cette opinion serait un reste de l'ancienne maxime assez décriée, que tout est fait uniquement pour l'homme.
e Pensée et maticj'e.
§ 1W. — ...Dieu aurait choisi une suite de possibles où tous ces maux seraient exclus. Mais Dieu manquerait à ce ({ui est dû à l'Univers, c'est-à-dire cà ce qu'il doit à soi-même. S'il n'y avait que des esprits, ils seraient sans la liaison nécessaire, sans l'ordre des temps et des lieux. Cet onh'e demande la matière, le mouvement et ses lois ; en les réj^lant avec les esprits le mieux qu'il est possible, on reviendra à notre monde. Ouand on ne re^rarde les choses qu'en gros, on conyoit mille choses comme faisables, qui ne sauraient avoir lieu comme il faut. Vouloir que Dieu ne donne point le franc arbitre aux Créatures raisonnables, c'est vouloir (ju'il n'y ait point de ces Créatures : et vouloir (pie Dieu les empêche d'en abuser, c'est voidoir (pi'il n'y ait (pie ces Créatures toutes seules, avec ce ([ui ne serait fait que pour elles. Si Dieu n'avait (jue ces Créatures en vue, il les empêcherait sans doute de se perdre. L'on })eut dire cependant en un sons (pie Dieu a donné à ces Créatnres l'art de se toujours bien servir de leui- lilire arbitre, car la lumière naturelle d(^ la raison est cet art ; il faudrait seulement avoir toujours la volonté de bien faire, mais
il manque souvent aux créatures le moyen de se donner la volonté qu'on devrait avoir ; et même il leur manque souvent la volonté de se servir des moyens (jui donnent indirectement une bonne volonté, dont j'ai déjà parlé plus d'une fois. Il faut avouer ce défaut, et il faut même reconnaître que Dieu en aurait peut-être pu exempter les créatures, puisque rien n'empêche, ce semble, qu'il n'y en ait dont la nature soit d'avoir toujours une bonne volonté. Mais je réponds qu'il n'est point nécessaire, et (|u'il n'a point été faisable que toutes les créatures raisonnables eussent une si grande perfection, (|ui les approchât tant de la Divinité. Peut-être même (|ue cela ne se peut que par une grâce Divine spéciale : mais en ce cas, serait-il à propos ([ue Dieu l'accordât à tous, c'est-à-dire (ju'il agît toujours miraculousement à l'égard de toutes les créatures raisonnables ?. . .
i; /!?/. — ... Multiplier uni(juement la même chose, quel(|ue noble qu'elle puisse être, ce serait une superlluité, ce serait une pauvreté (1)... La n;dure a eu besoin d'animaux, de plantes, de corps inanimés; il y a dans ces (Créatures non raisonnables des merveilles ((ui servent à exercer la raison. Que ferait une Créature intelligente, s'il n'y avait point de choses non intelbgentes ? A (juoî j)enserait-elle, s'il n'y avait ni mouvement, ni matière, ni sens? Si elle n'avait que pensées distinctes, ce serait un Dieu, sa sagesse serait sans bornes ; c'est une des suites de mes méditations. Aus.sitôt
(i) C'est \h une des raisons qui empochent Leibniz d'acccpler l'hypotlicso des atomes. Cf. passiin, et (jekhakdt, III, 607.
qu'il y a un mélange de pensées confuses, voilà les sens, voilà la matière. Car ces pensées confuses viennent du rapport de toutes les choses entre elles suivant la durée et l'étendue. C'est ce qui fait que dans ma Philosophie il n'y a point de Créature raisonnable sans quelque corps organique, et qu'il n'y a point d'esprit créé qui soit entièrement détaché de la matière. Mais ces corps organiques ne diffèrent pas moins en perfection que les esprits à qui ils appartiennent. Donc puisqu'il faut à la sagesse de Dieu un monde de corps, un monde de substances capables de perception et incapables de raison ; enfin puisqu'il fallait choisir de toutes les choses possibles ce qui faisait le meilleur effet ensemble, et que le vice y est entré par cette porte ; Dieu n'aurait pas été parfaitement bon, parfaitement sage, s'il l'avait exclu.
Fragment et Totalité.
§ iS4. — ... L'objet de Dieu a quelque chose d'infmi,ses soins embrassent l'univers : ce ([ue nous oa connaissons n'est presque rien ; et nous voudrions mesurer sa sagesse et sa bonté par notre connaissance. Quelle témérité, ou plutôt quelle absurdité ! Les objections supposent faux ; il est ridicule de juger du droit, (|uand on ne connaît point lofait. l)ii{> avec saint Paul : O Altiludo Diritinriun et Su/}ientise.^ ce n'e.st point renoncer à la raison, c'est oniployer plutôt les raisons que nous connaissons, car
elles nous apprennent cette immensité de Dieu, dont l'Apôtre parle : mais c'est avouer notre ignorance sur les faits ; c'est reconnaître cependant, avant que de voir, que Dieu fait tout le mieux qu'il est possible, suivant la sagesse inlinie qui règle ses actions. Il est vrai que nous en avons déjà des preuves et des essais devant nos yeux, lorsque nous voyons quelque chose d'entier, quelque Tout accompli en soi, et isolé, pour ainsi dire, parmi les ouvrages de Dieu. Un tel Tout, formé, pour ainsi dire, de la main de Dieu, est ime plante, im animal, un homme. Nous ne saurions assez admirer la beauté et l'artifice de sa structure. Mais lorsque nous voyons quelque os cassé, quelque morceau de chair des animaux, quelque brin d'une plante, il n'y paraît que du désordre, à moins (ju'un excellent anatomiste ne le regarde : et celui-là même n'y reconnaîtrait rien, s'il n'avait vu auparavant des morceaux semblal>les attachés à leur tout. Il en est de même du gouvernement de Dieu : ce que nous en pouvons voir jusqu'ici n'est pas un assez gros morceau, pour y reconnaître la beauté et l'ordre du tout. Ainsi la nature même des choses porte que cet ordre de la Cité Divine, que nous ne voyons pas encore ici-bas, soit un objet de notre foi. de notre es])érance, de notre conliance en Dieu...
Dialogue final.
§ 413. — ...Sextus, quittant Apollon et Delphes, va trouver Jupiter à Dodonc. 11 fait des sacrifices, et puis il étale ses plaintes.
â?4 LES WlOBLèMES THÉORIQUES
— Pourquoi m'avez-vous condamné, ô fi^rand Dieu, à être méchant, à être malheureux ? Chan^^ez mon sort et mon cœur, ou reconnaissez votre tort.
Jupiter lui répondit :
— Si vous voulez renoncera Rome, les Parquas vous fileront d'autres destinées, vous de\dendrez sage, vous s«rez heureux.
Sexius. — Pourquoi dois-je renoncer à l'espérance d'une couronne ? Ne pourrai-j-e pas être bon roi ?
Jupiter. — Non, Sextus ; je sais mieux ce qu'il vous faut. Si A'ous allez à Rome, vous êtes perdu.
Sextus, ne pouvant se résoudre à un si grand sacrifice, sortit du temple, et s'abandonna à son destin. Théodore, le grand Sacrificateur, qui avait assisté au Dialogue du Dieu avec Sextus, adressa ces paroles à Jupiter :
— Votre sagesse est adorable, ô grand Maître des Dieux. Vous avez convaincu cet homme de son loi-t ; il faut qu'il impute dès à présent son malheur h. .sa mauvaise volonté, il n'a pas le mot à dire. Mais vos li<lèles adorateurs sont étonnés : ils souhaiteraient d'admirer votre bonté, aussi bien que votre grandeur ; il dépendait de vous de lui donner une autre volonté.
Jupiter. — Allez à ma fille Pallas, elle vous apprendra ce que je devais faire.
i::} // /. — Théodore Ht le voyage d'Athènes : on lui ordonna de coucher dans le temple de la Déesse, En songeant, il se trouva transporté dans un pays inconnu. Il y avait là un palais d'im ])rillant inconcevable et d'une grandeur immense. La Déesse Pallas
LtSS PROBLÈMES THEORIQUES 2?S
parut à la jjorte, environnée des rayons d'une majesté éblouissante...
Elle toucha le visage de Théodore d'un rameau d'olivier, qu'elle tenait dans la main. Le voilà devenu capable de soutenir les divins éclats de la fille de Jupiter, et de tout ce qu'elle lui devait montrer. Jupiter qui vous aime (lui dit-elle) vous a recommandé à moi pour être instruit. Vous voyez ici le pakiis des destinées, dont j'ai la garde. Il y a des représentations, non seulement de ce qui arrive, mais oueore de tout ce qui est possible ; et Jupiter, en ayant lait la revue avant le connueneemeut du monde exivstant, a digéré les possibilités eu mondes, et a ftut le choix du meilleur de tous. Il vieiit quelquefois visiter ces lieux, pour se donner le plaisir de récapituler les choses et de renouveler son pro|)re choix, où il ne peut manquer de se complaire. Je n'ai qu'à parler, et nous allons voir tout un monde, que mon Père pouvait pi^duire. où se trouvera représenté tout ce qu'on en peut demajider, et par ce moyen on peut savoir encore oe «qui arriverait, si telle ou telle possibilité deviiit exister. Et quand les conditions ne seront pas assez déterminées, il y aura autant qu on voudra de tels mondes différents enti'e eux. qui l'épondront différemment à la même question, et autant de manières qu'il est possible, ^'ous avez appris la Géométrie.. , Vous savez donc que lorsque les conditions d'un point qu'on demande ne le déterminent pas assez, et (ju'il y en a une iulinité, ils tombent tous dans ce que les Géomètres appellent un Lieu, et ce lieu au moins (qui est souvent ime Ligne) sera dé*
terminé. Ainsi vous pouvez vous figurer une suite réglée de Mondes, qui contiendront tous et seuls le cas dont il s'agit, et en varieront les circonstances et les conséquences. Mais si vous posez un cas qui ne diffère du monde actuel que dans une seule chose définie et dans ses suites, un certain monde déterminé vous répondra : Ces mondes sont tous ici, c'est-à-dire en idées. Je vous en montrerai, où se trouvera, non pas tout à fait le même Sextus que vous avez vu (cela ne se peut, il porte toujours avec lui ce qu'il sera) mais des Sextus approchants, qui auront tout ce que vous connaissez déjà du véritable Sextus, mais non pas tout ce qui est déjà dans lui, sans qu'on s'en aperçoive, ni par conséquent tout ce qui lui arrivera encore. Vous trouverez dans un monde un Sextus fort heureux et élevé, dans un autre un Sextus content d'un état médiocre, des Sextus de toute espèce et d'une infinité de façons.
§ 4i5. — Là-dessus, la Déesse mena Théodoredans un des appartements : quand il y fut, ce n'était plus un appartement, c'était un monde...
Par Tordre de Pallas, on vit paraître Dodono avec le temple de Jupiter, et Sextus qui en sortait : on l'entendait dire qu'il obéirait au Dieu. Le voilà qui va à une ville placée entre deux mers, semblable à Gorinthe. Il y achète un petit jardin ; en le cultivant il y trouve un trésor ; il devient un homme riche, aimé, considéré ; il meurt dans une grande vieillesse, chéri do toute la ville. Théodore vit toute sa vie comme d'un coup d'oeil, et comme dans une représenlalicui de Ihéàlre, 11 y avait un
j^rand volume (récriluros dans cet appartement ; riii'odore ne put s'empêcher de demander ce que cela voulait dire. C'est l'Histoire de ce monde oîi nous sommes maintenant en visite, lui dit la Déesse : c'est le livre de ses destinées. Vous avez vu un nombre sur le front de Sextus, cherchez dans ce li\ rc l'endroit (|u'il marque. Théodore le chercha, et y trouva l'Histoire de Sextus plus ample que celle (ju'il avait vue en ahréf^fé. Mettez le doigt sur la ligne qu'il vous plaira, lui dit Pallas, et vous verrez représenté efl'ectivement dans tout son détail ce que la ligne marque en gros. II obéit, et il vit paraître toutes les particularités d'une partie de la vie de ce Sextus. On passa dans un autre appartement, et voilà un autre monde, un autre Sextus, qui sortant du temple, et résolu d'obéir à Jupiter, va en Thrace. Il y épouse la lille du Roi, qui n'avait point d'autres enfants, et lui succède. Il est adoré de ses sujets. On allait en d'autres chambres, et on voyait toujours de nouvelles scènes.
^5 1 Kl. — Les appartements allaient en pyramide ; ils devenaient toujours plus beaux, à mesure qu'on montait vers la pointe, et ils représentaient de plus beaux mondes. On vint enfin dans le suprême qui terminait la Pyramide, et qui était le plus beau de tous ; car la Pyramide avait un commencement , mais on n'en voyait point la tin ; elle avait une pointe, mais point de base ; elle allait croissant à l'infini. C'est (comme la Désse J'expliqua) parce qu'entre une infinité de mondes possibles, il y a le meilleur de tous, autrement Dieu ne se serait point déterminé à en créer aucun ; mais il n'y en a aucun
qui n'en ait encore de moins parfaits au-dessous de lui : c'est pourquoi la Pyramide descend toujours à l'infini. Théodore, entrant dans cet apparte ment suprême, se trouva ravi en extase : il lui fallut le secours de la Déesse : une goutte d'une liqueur Divine mise sur la langue le remit. Il ne se sentait pas de joie. Nous sommes dans le vrai monde actuel (dit la Déesse) et vous y êtes à la source du bonheur. Voilà ce que Jupiter vous y prépare, si vous continuez de le servir fidèlement. Voici Sextus tel qu'il est, et tel qu'il sera actuellement. 11 sort du temple tout en colère, il méprise le conseil des Dieux. Vous le voyez allant à Rome, mettant tout en désordre, violant la femme de son ami. Le voilà chassé avec son père, battu, malheureux. Si Jupiter avait pris ici un Sextus heureux à Corinthe, ou Uoi en Thrace, ce ne serait plus ce monde. Et cependant il ne pouvait manquer de choisir ce monde, qui surpasse en perfection tous les autres, qui fait la pointe de la Pyramide : autrement Jupiter aurait renoncé à sa sagesse, il m'aurait bannie, moi qui suis sa fille. Vous voyez que mon père n'a point fait Sextus méchant ; il l'était de toute éternité, il l'était toujours librement : il n'a fait que lui accorder l'existence, que sa sagesse ne pouvait refuser au monde où il est compris : il l'a fait passer de la région des pos- .sibles à celle de» Etres actuels. Le crime de Sextus sert à de grandes choses ; il rend Rome libre, il en naîtra un grand Empire, qui donnera de grands exemple». Mais cela n'est rien au prix du total de ce monde, dont vous admirerez la beauté, lorsr
LBS PROBLfeMBS THEOHIQrBS ^79
qu'après un heureux passade de cet état mortel à un autre meilleur, les Dieux vous auront rendu capable de la connaître.
v^ 417. — Dans ce moment Théodore s'éveille, il rend {grâces à la Déesse, il rend justice à Jupiter, et, pénétré de ce qu'il a vu et entendu, il ciuilinue la tonction de ^rand Sacriticateur, avec tout le zèle d'un vrai serviteur de son Dieu, et avec toute la joie dont un mortel est capidjle. 11 me semble (|ue cette continuation de la tiction peut éclaircir la difficulté à laquelle Valla n'a point voulu toucher. Si Apollon a bien représenté la science Divine de vision (qui regarde les existences), j'espère que Pallas n'aura pas mal fait le personnaj^e de ce qu'on appelle la science de simple intellii^^ence (qui regarde tous les possibles), où il faut entin chercher la source des choses.
L ACTION SKULE NOUS PRUT RKVEr.KR I.KS MOBILES SECRETS DE NOIUE AME
Extrait du « Disc, de Met- ».(!)»
§ XXX... [Notre àme] un peu avant (pie de pécher aurait-elle bonne grâce de se plaindre de Dieu comme s'il la déterminait au péché ? Les détermina-
(i) Pour le « Discours de Métaphysique », voir rexcellento édilion do M. l'Abbé Lcsliennc, Paris, 1907. M. l'Abbé Lesticniic a retrouve le véritable brouillou du « Ui&cours » dans les luss. de Lcibaiz. A'ous avons indiqué nous-mème, des le mois de Jmivier l'JOô, dans la Revue de Métaphysique (p. 8, note a), k
280 LES PROBLÈMES THÉORrQUES
lions de Dieu en ces matières étant des choses qu'on ne saurait prévoir, d'où sait-elle qu'elle est déterminée à pécher, sinon lorsqu'elle pèche déjà etïectivement?Il ne s'agit que de ne pas vouloir, et Dieu ne saurait proposer une condition plus aisée et plus juste; aussi tous les juges, sans cherclier les raisons qui ont disposé un homme à avoir une mauvaise volonté, ne s'arrêtent qu'à considérer comhien cette volonté est mauvaise. Mais peut-être qu'il est assuré de toute éternité que je pécherai ? Répondezvous vous-même : peut-être que non ; et sans songer à ce que vous ne sauriez connaître, et qui né vous peut donner aucune lumière, agissez suivant votre devoir que vous connaissez. Mais, dira quelque autre, d'où vient que cet homme fera assurément ce péché? La réponse est aisée, c'est qu'autrement ce ne serait pas cet homme. Car Dieu voit de tout temps qu'il y aura un certain Judas, dont la notion ou idée que Dieu en a contient cette action future libre. Il ne reste donc que cette question, pourquoi un tel Judas, le traître, qui n'est que possible dans l'idée de Dieu, existe actuellement... D'expliquer toujours l'admirable économie de ce choix, cela ne se peut pendant que nous sommes voyageurs dans ce monde ; c'est assez de le savoir sans le comprendre. Et c'est ici qu'il est temj)s de reconnaître nltitudinem divillnruni^ la profondeur et l'abîme de la divine sagesse, sans chercher \\\\ détail (jui enveloppe des considérations infinies...
prtSsionco du véritablo cxomplairo du « Discours » dont nous avions fait la découvorto \y\\ cpiirs do nos rechorchosdans les mss, tli(!-ologiquos.
LES PROULKMES IIIKORIQL'ES 281
v> XXXI. — Enfin lesgràces do Dieu sont des grâces toutes pures, sur lesquelles les créatures n'ont rien à prétendre : pourtant comme il ne sulfit pas, pour lendre raison du choix de Dieu qu'il fait dans la dispensation de ces «places, de recourir à la prévision absolue ou conditionnelle des actions futures des hommes, il ne faut pas îiussi s'imaj^iner des décrets absolus, qui n'aient aucun motif raisonnable. Pour ce f{ui est de la foi ou des bonnes œuvres prévues, il est très vrai que Dieu n'a élu que ceux dont il j)ré voyait la foi et la charité,... mais la même (pieslion revient, pounjuoi Dieu donnera aux uns plutôt qu'aux autres la grâce de la foi ou des bonnes œuvres. Et quant à cette science de Dieu, qui est la prévision non pas de la foi et des bons actes, mais de leur matière et prédisposition ou de ce que l'homme y contribuerait de son côté,... il semble à plusieurs (pi'on pomrait dire que Dieu voyant ce que l'homme ferait sans la grâce ou assistance extraordinaire, ou au moins ce (pi'il y aura de son côté faisant abstraction de la grâce, pourrait se résoudre à donner la grâce à ceux dont les dispositions naturelles seraient les meilleures ou au moins les moins imparfaites ou moins mauvaises. Mais (piand cela serait, on peut dire (|ue ces dispositions naturelles, autant qu'elles sont bonnes, sont encore l'eifet d'une grâce bien qu'ordinaire. Dieu ayant avantagé les uns plus que les autres : et puiscpi'il sait bien (pie ces avantages naturels qu'il donne serviront de motif à la grâce ou assistance extraordinaire,.,, n'est-il pas vrai qu'enfin le tout se réduit entièrement à sa miséricorde ? Je crois donc
(puisque nous ne savons pus combieji ou comment Dieu a égard aux dispositions naturelles dans la dispensation de la grâce) que le plus exact et le plus sûr est de dire... qu'il faut qu'il y ait parmi les êtres possibles la personne de Pierre ou de Jean dont la notion ou idée contient toute cette suite de grâces ordinaires et extraordinaires et tout le reste de ces événements avec leurs circonstances, et qu'il a plu à Dieu de la choisir parmi une inlinité d'autres personnes également possibles, pour exister actuellement : après quoi il semble qu'il n'y a plus rien à demander et que toutes les dilïieultés évanouissent. Car quant à cette seule et grande demande, pourquoi il a plu à Dieu de la choisir parmi tant d'autres personnes possibles, il faut être bien déraisonnable pour ne se pas contenter des raisons générales que nous avons données, dont le détail nous passe. Ainsi au lieu de recourir à un décret absolu (|ui étant sans raison est déraisonnable, ou à des raisons (|ui n'achèvent point de résoudre la diiliculté et ont besoin d'autres raisons, le meilleur sera de dire, conformément à saint Paul, (juil y a à cela certaines grandes raisons de sagesse ou de congruité inconnues aux mortels et fondées sur l'ordre général, dont le but est la plus grande perfection de l'univers, (pie Dieu a observées. C'est à cpioi reviennent les motifs de la gloire de Dieu et df la miuiifestalion de sa justice aussi bien ([ue de sa miséricorde et gi'néralemcnl de ses perfections, et enlin celte pr(»londeur inuuense tles richesses i|ont le m^me saint Puul avait l'âme ravie.
Notice.
« Le miracle est une action divine qui transcende la connaissance humaine ; ou, plus précisément, qui transcende la connaissance des créatures. — C'esl pourquoi dans un mystère est contenu un miracle perpétuel (1). » Plus précisément encore les opérations naturelles sont celles qu'un esprit créé pourrait concevoir « s'il avait lis ouvertures et les occasions qu'il faut pour cela ; mais les voies miraculeuses passent tout esprit créé (2) ».
11 ne faut pas faire appel au miracle dans l'explication des phénomènes. De cette réllexion fort simple, Leibniz tire des conclusions inattendues. Par exemple, il semble aux esprits peu profonds que le matérialisme est plus proche de la nature que le spiritualisme. Leibniz soutient au contraire que Dieu ne pourrait donner à la matière la force de la pensée que « par un
(l) GouTLUAT, Opuscules cl frajineiits inédils, pp. 5o8-9 : Miraculuin est actio divina, qux transrendil coijuilionem liutnanum ; vel slriclius, quae Iranscendil cognitioncm crealuraruin... Ilaiiue in injf$terio perpetuum miraculuiu est.
(a) Cîiiiui4iu)r, III, 353,
miracle continuel (1) ». C'est donc pour éviter Tinterventiou des forces miraculeuses qu'on doit soutenir l'existence de l'âme. Le vrai miracle n'est pas et ne peut pas être un événement qui dépasse simplement les forces humaines ; il doit dépasser la force de toute créature. Entendue ainsi, « la nature est pleine de miracles ('2) », la nature est surnaturelle.
Le miracle est l'introduction du monde de la gviicc dans le monde de la nature. « Et je tiens, quand Dieu fait des miracles, que ce n'est pas pour soutenir les besoins de la nature, mais pour ceux de la grâce (3). » Dans un passage fort curieux, récemment publié par M. Couturat, Leibniz donne une subtile théorie du miracle. Nos sciences expérimentales, dit-il, se développent grâce aux expériences; mais en mélaphysiqui , l'expérience est impossible. Le miracle pourrait donc être conçu comme une « expérience » que Dieu ferait par amour de nous, « pour nous faire connaître les choses immatérielles éloignées (1) ».
Quel peut être le rôle de la Prière dans l'univeis leibni/.ien? « L'imporlunité des prières », écrit Leibniz, « ne fait rien auprès de Dieu. Il sait mieux que nous ce qu'il nous faut et il n\'iccorde que ce (jiii convi'enl un tout (5) ». « Sa propre sagesse est le plus grand ju: qu'il puisse trouver, ses jugements sont sans appel, <> sont les arrêts des destinées. Les Vérités éternclK"-, objet de sa sagesse, sont plus inviolables que le Stw. (^es lois, ce juge, ne contraignent pas, ils sont })lus forts car ils persuadent. I^a sagesse ne fait que montrer h Dieu le meilleur exercice de sa bonté qui soit pos-
(i) (iKniunnT, III, 355.
(a) FouciiKn i)K Gaukii,, 1, 3/|f).
(3) (iEniIAHDT, VII, 35u.
(4) CoiTUiuT, Opuscules t'I Fraijinciits, i')/\,
(5) (ÎEHiiAUUT, VI, 17'i.Non souligné par Lcibni;<,
sible : après cela, le mal qui passe est une suite indispensable du meilleur (1). »
La prière ne peut être qu'un elîort de Tâme entière pour introduire en nous l'esprit de l'Univers et vouloir ce que Dieu veut.
On trouvera ci-après des extraits du « Discours de Métaphysique », de la Gori'espondance avec Glarke, et deux courts passages sur la Prière, l'un extrait d'une lettre à Tschirnhaus, l'autre d'une lettre à l'Electi'ice Sophie.
(i) GiiRHAUDT, \'I, 175.
LKS MlllACLES (JOiNf ORMES A l,'c( OUUllE UNIVERSET. » Extrait du « Discours de Métaphysique ».
§ VI. — Les volontés ou actions de Dieu sont communément divisées en ordinaires ou extraordinaires. Mais il est bon de considérer que Dieu ne fait rien hors d'ordre. Ainsi, ce qui passe pour extraordinaire ne l'est qu'à l'égard de quol- (|ue ordre particulier étal)li parmi les créatures. Car, quanta l'ordre universel, tout y est conforme. Ce qui est si vrai, (|ue non seulement rien n'arrive dans le monde qui soit absolument irrégulicr, mais on ne saurait même rien feindre de tel. Car, supposons par exemple que quchpiun fasse quantité de points sur le papier à tout hasard, comme font ceux (pii exercent l'art ridicule de la <^eomance. Je dis qu'il est possible de trouver une ligne géométrique dont la notion soit constante et uniforme suivant une certaine règle, en sorte que cette ligne passe par tous ces points, et dans le même ordre (jue la main les avait inar<|ués. Et si quehju'un traçait tout d'ime suite une ligne (pii serait tantôt droite, tantôt cercle, tantôt d'une autre nature, il est possible de trouver une notion ou règle, ou équation commune à tous les points de cette ligne,
L'H vertu de laquelle ces mêmes changements doivent arriver. Et il n'y a, par exemple, point de visa^e dont le contour ne fasse partie d'une ligne géométrique et ne puisse être tracé tout d'un trait par un certain mouvement réglé. Mais quand une règle est fort composée, ce qui lui est conforme passe pour irrégulier. Ainsi on peut dire que, de quelque manière que Dieu aurait créé le monde, il aurait toujours été régulier et dans un certain ordre général. Mais Dieu a choisi celui qui est le plus parfait, c'est-îi-dire celui (^ul est en même temps le plus simple en hypothèses et le plus riche en phénomènes, comme pourrait être une ligne de géométrie dojit la construction serait aisée et les propriétés et ellets seraient fort admirahles et d'une grande étendue...
§ Vn. — Or, puisque rien ne se peut faire qui ne soit dans l'ordre, on peut dire tpie les miracles sont aussi bien dans l'ordre que les opérations naturelles, qu'on appelle ainsi parce qu'elles sont conformes à certaines maximes subalternes que nous appelons la nature des choses. Car on peut dire que cette nature n'est qu'une coutume de Dieu, dont il se peut dispenser à cause d'une raison plus forte (jue celle qui l'a mû à se servir de ces maximes. Quant aux volontés générales ou particulières, selon qu'on prend la chose, on peut diret ({uc Dieu fait tout svdvant sa volonté la plus générale, qui est conforme au plus parfait ordre qu'il a choisi ; mais on peut dire aussi qu'il a des volontés particulières qui sont des exceptions de ces maximes subalternes susdites,, car la plus générale
des lois de Dieu qui règle toute la suite de l'unive?: est sans exception...