SUR UNE EXTATIQUE
Inédits, T/iéoloffie, XX.
J'ai vu de ses billets qui sont tous écrits du stvle... approchant du pr()plu'ti(|ue. 11 y a do l'ap-
(i) 11 s'agit de Thomasius.
330 UNE fSrCHOLOGlE DU MYSTICISME
parenoe que sainte Thérèse, sainte Catherine cU Sienne et autres personnes seml)lables étaient à peu près du même naturel, et si cette iille était en Italie ou en Espagne, elle serait capable de fonder un ordre nouveau. M"'" la duchesse m'ayant écrit ces choses d'Erbsdorf, je lui ai répondu que, bien loin de gronder cette lille, et de lui faire des affaires, il la faut conserver comme une pièce de cabinet. Et quoique je croie que les visions qu'elle a viennent de causes naturelles, cela n'empêche pas que Dieu se puisse servir des causes naturelles pour nous donner des grâces et des bonnes pensées... Comme je crois qu'il est faux de dire (pie toutes les grâces sont naturelles, je crois qu'il n'est pas moins faux de soutenir (|u"elles sont toutes miraculeuses...
LK l'ROl'HirriSMI-:
Klopp, VII, i45-i.',7.
On remarcpic... (pic les visions se rapportent d'ordinaire au naturel des jiersonnes. Et même cela a lieu à l'égard des véritables prophètes ; car Dieu s'est acconnnodé à leur génie, parce (ju'il ne fait pas des miracles .superflus. Je m'imagine (jucbiucfois (ju'l*]/.écliiel avait ajipris r.Vrchitecture... parce (pi il a des visions magiuli(|ues et voit de l)eaux l)âtîments, mais un [jrophètc des champs comme... Amos m» voit (pic des paysages et des tableaux rusli(|UfS, tandis (|ue Daniel, qui était un homnu' dl'Uat, règle les (jualre monarchies du monde.
tlNB fSYCMOLOGife DU MYSTICI8MB 331
Cette demoiselle (1)... ne doit pas être mise en parallèle avec ces prophètes-là ; cependant, elle croit d'avoir Jésus-Christ devant les yeux... Cet amour si ardent ipielle porte au Sauveur, excité par les sermons et par la lecture, lui a t'ait enlin avoir la grâce d'en voir l'image ou l'apparence. Car pourquoi ne l'appellerais-je pas une grâce? Gela ne lu fait (pie du l)ien, elle en est joyeuse, elle conyolt làdessus les plus beaux sentiments du monde, sa piété en est réchaull'ée à fous m(»ments. Nous avons des Actes assez authenti(jues du martyre de sainte Perpétue et de sainte Félicité, (pii turent martyrisées en Atri(jue du temps des Romains. On voit f[ue des apparitions semhlal)ljL's les animèrent à soutlVir, C'étaient donc des grâces, et peut-être beaucoup de Saints n'en avaient point d'autres. Il ne faut pas s'imaginer «[ue toutes les grâces de Dieu doivent être miraculeuses. Quand il emploie les dispositions naturelles de notre esprit et des choses (jiii nous environnent, à donner de la lumière à notre entendement, ou de la chaleur pour bien faire à notre cœur, je le tiens pour une grâce. Cette multitude de prophètes du peuple d'Israël apparemment n'était pas d'une autre nature. Aussi ceux (jui propiiétisèrent contre Micha, tous bons, prophètes qu'ils étaient d'ailleurs, se trompèrent cette fois-là, leur naturel ayant agi en eux à l'ordinaire, mais dans une rencontre où les choses du dehors n'y répondaient pas, parce que la Providence en avait ordonné autrement... Cependant,
(i) M"^cl'Asscmburg.
332 UNE PSYCHOLOGIE DU MYSTICISME
j'avoue que les grands prophètes, c'est-à-dire ceux qui nous peuvent apprendre le détail de l'avenir, doivent avoir des grâces surnaturelles. Et il est impossible qu'un esprit borné, quelque pénétrant qu'il soit, y puisse réussir... On ne saurait s'assurer du détail d'aucun événement futur, par la considération des causes ou par prévoyance, si on n'est pas doué d'un esprit infini...
Extrait du Journal anglais de William Pcnn.
Inédits, Théologie, V, 3, Fos /, et 5.
... J'approuve même qu'ily ait des personnes (pil prennent des biais extraordinaires pour tirer les autres de leur assoupissement. C'est pour cela qu'il leur faut pardonner certaines pratiques alfeclées et qui paraissent bizarres. Le monde est adonné à la bagatelle. On ne pense |)()int à ce ({ui fait la véritable félicité...
Je ne désapprouverais pas ces manières propres à faire valoir les bonnes choses, si je les trouvais jointes à une doctrine claire et lumineuse, comme était celle de Jésus-Christ et des Apôtres, et à la pratique d'une véritable charité, telle (ju'on remanjuait dans les premiers Chrétiens. Les idées que Jésus-CMuist nous tlonne de Dieu sont grandes, mais en même temps elles sont claires. Il nous apprend que Dieu a .soin de tout et que tout est compté chez lui jusqu'à nos cheveux ; ([ue ceux qui l'ainuuit .senmt heureux éleniellement ;
UNS PSYCHOLOGIE DU MYSTICISME
qu'il ne faut craindre que lui, puisqu'il n'}- a ({ue lui qui ait du pouvoir sur les âmes ; que le moindre bien sera récompensé, jusqu'à un verre d'eau donné par charité à un pauvre qui a soif ; et qu'ainsi on doit se reposer sur sa Providence après avoir satisfait à son devoir. Et lorsqu'il nous recommande d'aimer sur toutes choses ce grand Dieu qu'il a dépeint si aimable et si bon, et notre prochain après lui comme nous-mêmes, il comprend en même temps et la théorie et la pratique. De sorte que maintenant que la Providence a enrichi notre siècle par tant de nouvelles lumières qui résultent des découvertes merveilleuses qu'on a faites dans la nature, et qui nous en montrent de plus en plus la beauté, on en devrait proliter en les applicjuant aux idées que Jésus-Christ nous donne de Dieu. Car rien ne nous saurait mieux marquer les perfections divines que les beautés adinirablos (|ui se trouvent dans ses ouvrages...
. .L'amour est fondé sur la connaissance de la beauté de l'objet aimé... Plus on connaît la nature et les vérités solides des sciences réelles, (|ui sont autant de rayons de la perfection divine, plus on est capable d'aimer Dieu véritablement. Jésus-Christ ayant jeté les fondements de l'amour de Dieu, par les seules connaissances communes à tous les hommes, il est à nous de fortifier de jour en jour ces grandes idées par les nouvelles lumières naturelles que Dieu nous a données exprès pour cela et dont la grâce se sert selon la disposition d un chacun. Et nous sommes des ingrats, si nous ne profitons pas de ses bienfaits. Il est vrai que la
834 UNE PSYCHOLOGIB DU MYSTICISME
religion et la j)iété ne dépendent pqint des sciences profondes, parce qu'elles doivent être à la portée des plus simples. jVIîiis ceux à qui Dieu a donné le temps et Jes moyens de le mieux connaître, et par conséquent de l'aimer d'un amour plus éclairé, ne doivent point en nét^lip^er les occasions, ni par conséquent létiule de la nature. Et ceux qui lâchent d'en éloigner les hommes sous prétexta de certaines lumières dont ils se vantent, et qui ne consistent que dans l'imaj^ination émue, font quitter le solide pour des chimères, pt (lattput notre néglig'ence,
La conuaissance des grf^ndpurs dp Dieu et des traces de sa l)onté et de sa sagesse, consistant principalement dans la contempl;\tiQn de l'ordre merveilleux qui se découvre en toutes chpsps à mesure ([u'on en pénètre le fond, il est visible cjue l'amour de Dieu et de l'ordre divin qui en résulte fera cjue nous tâcherons aussi à nous conformer à cet ordre et à ce qui est le meilleur. Cela fait (pie les sages ne sont p()int mécontents de ce cpii est passé, sachant bien (lU il ne peut manqupr d être le meilleur, mais ils tâchent de rendre l'avenir, nutaiit ((u'il dépend d'eux, aussi bon qu'il est possible, sachant (jue si nous y nnuKpions, l'ordre général ou riiarmonie des choijes n'y perdra rien, mais ce sera nous (jui y perdrons, parce que nous y aurons moins de rapport. CVest j)ounpioi, |)lus on aime Dieu, plus on tâchera en son particulier de prendre part aux perfections divines répandues dans les chft^qs... (Partout je véritablp b<mheur mconsiste uniquement (pie dans un progrès j)erpétuel de joies provenantes de l'amour céjoste ou de
UNE PSYCHOLOGIE DU MYSTICISME
la contemplation dos véritables beautés de la nature divine. C'est ce goût interne et ce plaisir inexprimable qui naît de la connaissance de la divine et éternelle vérité, qui font (ju'on se détache aisément des vanités du monde et de toutes les choses périssables ; et (ju'une personne pénétrée de tout cela ne met toute son étude qu'à répandre aussi ce bonheur sur les autres ; car c'est ainsi (ju'il prend le plus de part lui-même au bien général et à l'harmonie du grand ordre.
11 est vrai (pie les Weigeliens, Biilunistes, Trembleurs. Quiétistes, Labadistes et autres personnes semblables, paraissent aussi travailler à ces détachements des vanités du niontle, mais tout ce qu'ils disent de l'abnégation, anéantissement, silence, en se servant de mille beaux termes, ne saurait être solide, qu'autant (pi'il se réduil à préférer le bien général et les plus grandes ex})ressions des perfections divines à toutes les considérations des choses du monde. S'il y a quekjue autre chose, c'est caprice ou chimère. La véritable manjue de l'esprit et de la grâce de Dieu est d'éclaircir et de rendre meilleur...
... C'est dommage que leur zèle n'est accompagné de plus de science, et peut-être aussi de plus de charité générale. Et qu'ils ne lais.sent là ces atl'ectations inutiles et façonnièresde refuser les honneurs et expressions revues parmi les honnêtes gens, ce qu'ils ne sendilent faire que pour se distinguer par un caractère singulier. Au lieu (jue la charité nous doit éloigner de tout ce qui sent la secte et qui augmente les divisions.
On trouvera ici un certain nombre de textes qui ont paru traduire assez lidèlement les principaux aspects du problème. J'ai donné dans la Bévue de méluphy sique et de morale, janvier 1905, Trois Dialogues mystiques inédits, Fragments publiés arec une introduction. Ces trois dialogues complètent les textes ([ui vont suivre. Seul un court passage du troisième sera publié plus loin.
La vie des saints de la primitive Eglise.
F° i6 verso (ai noTombro iGgO).
Inédit.
\'ous faites mention de la lete de saint Laurent. Les exemples de ces grands martyrs nous devraient faire honte, quand nous nous plaignons dans nos petites afilictions. Plût à Dieu que les Protestants eussent moins d'aversion pour les livres des \'ies des Saints de la pure et primitive Eglise, où il y a de ([uoi s'édifier. Car, pour les eanonisations des derniers siècles, ce sont plutôt des romans. J'ai fait connaissance en Hollande avec M. Poiret, que j'ai trouvé un homme très craignant Dieu, et qui s'est purifié des préventions populaires. Il m'a fort recommandé à lire les vies des Anachorètes. A son occasion, j'ai acheté les œuvres de sainte Thérèse et la vie d'Angèle de Foligno où je trouve des choses admirables, reconnaissant de plus en plus ([ue la véritable théologie et religion doit être dans notre c(uurparune puro abnégation de nous-mème, on nous abandonnant à la mi.séricorde divine.
338 LA VERltAbLE ViB MVSTlOuK
La théologie intérieure.
F°' 17-18 (10 décembre lOyC).
Inédit.
J'ai lu avec plaisir comment vous catéchisez notre bon abbé, en lui faisant dos leçons de la véritable théologie, que souvent les théologiens ne connaissent guère ; j'ai plus j)ensé à ces choses et depuis ])lus de temps que vous ne croiriez peutêtre. J'ai lu avec plaisir et avec respect les précieux lambeaux des Actes des Martyrs de la primitive Eglise...
... J'ai (1) encore trouvé des pensées solides dans sainte Catherine de Gênes (Elle est différente de celle de Sienne). Je pardonne à ces personnes des crédulités qui se remarquent dans leurs ouvrages et je me contente d'y trouver des choses excellentes sur le principal. Aussi suis-je porté naturellement à m'attacher dans les choses à ce qu'on y doit louer, sans jirendre presque garde à ce qu'on y peut blâmer. Surtout lorsque le premier l'emporte; je lis les livres non pas pour les censurer, mais pour en proliter. Ce([ui fait (jueje trouve du bon partout, mais non j)as également...
... J'ai j)eut-êlre nu'dité avec autant d'application que M. Poiret lui-même, à ce (|ui est de la véritable théologie intérieure. El j'ai lâché même d'y répondre par les elVets. (lluv. moi. la
Cl) F,oiljni/. vieiil de |iiirler do saiiilu ThcStôso. C'est le passage jjulilit) [ituR haut, p. 3a6.
LA VÉRITABLE Vlfe MYSTIQUE 3^9
^îleire de touche de la véritable lumière est une grande ardeur pour contribuer autant (ju'il est possible à la gloire de Dieu et au bien général. Et je trouve si peu de gens qui prennent cela à cœur que j'en suis étonné. J'ai fait mille fois des propositions de cette nature. Mais j'ai trouvé ordinairement que les personnes qui voulaient passer pour les plus pieuses n'étaient tpie glace, quand il s'agissait véritablement de bien faire, se contentant de s'évaporer en belles paroles, comme si ;Dieu se gagnait par les cérémonies. Je trouve même que peu de gens ont une véritable idée du bien ; je ne daigne de donner ce nom qu'à ce qui rend véritablement les hommes plus parfaits et la grandeur de Dieu plus connue ; je trouve encore que ceux qui sont d'humeur sectaire ou schismaticpio. c'est-à-dire <pii t)nl de l'éloignement pour ceux qui sont pleins de bonne intention mais tpii ne donnent pas justement dans leur opinion, ne sauraient avoir ni la charité, ni la lumière dans sa véritable pureté.
. . . ^'ous me parlez, Monsieur, de quelques personnes de Hollande d'une éminente sainteté ; vous me ferez donc une faveur singulière, si vous me faites part là-dessus de vos découvertes : car je n'estime rien au delà de la connaissance de telles personnes.
La doctrine de saint Jean.
F* 20. (il mai 1O97).
Inédit»
... Je souhaiterais de voir le livre de l'Archevêque de Cambrai, avec la réfutation de l'Evèque de Meaux; j'ai peur qu'ils ne combattent more Andabiilorum, ayant sans doute tous deux assez d'érudition, mais peut-être non pas assez de connaissance des matières véritablement spirituelles. Bien des gens parlent de l'amour de Dieu, mais je vois par les etrets que peu de gens l'ont véritablement, même de ceux qui sont les plus enfoncés dans la Mystique. La pierre de touche de l'amour de Dieu est celle que saint Jean nous a donnée. Et lorsque je vois qu'on a une véritable ardeur pour procurer le bien général, on n'est pas loin de l'amour de Dieu...
F* 23 (3i mai 1C97).
Incdit.''
On dispute entre autres avec l'Archevêque de Caml)ral, si l'amour do Dieu doit être désintéressé, et, par contagion, hi même question a passé en Angleterre, où elle est agitée (Milre \c. Docteur Sherlock et M. Norris. CopcMidant, ces messieurs n'auraient point besoin de disputer, s'ils avaient des notions dislinctes, c'est-à-dire des boniu\s définitions, et s'ils considéraient (jue lorsqu'on aime vé-
ritablement, on trouve son propre plaisir dans la félicité de l'objet aimé, quand on n'en tirerait aucune utilité. Et ce plaisir est d'autant plus grand que l'objet est plus aimable, et que sa félicité est plus grande. Comme l'amour et la charité sont le fondement de la justice, j'ai donné cette définition de l'amour que je viens de marquer dans la préface do mon codex Jiiris (jonduni.
( )r, la charité envers le prochain n'est qu'une suite de l'amour de Dieu, et Dieu étant le plus aimable et le plus digne d'être heureux, et étant aussi le plus heureux absolument, son amour donne le plus grand et le plus solide plaisir. Mais on n'en est susceptible qu'à mesure (ju'on connaît Dieu. Et saint Jeans a eu raison de dire qu'il y a bien des menteurs entre ceux qui se disent aimer Dieu. 11 a aussi donné la véritable mar([ue pour les connaître. Je ne reconnais l'amour de Dieu qu'en ceux qui témoignent de l'ardeur pour procurer le Bien en général.
« Le Royaume de Dieu vient encore sans nos prières et sans nos soins » (Luther;.
F" 36-37 ('" octobre 1697).
Inédit.
... Je ne suis pas de son sentiment (1) et je ne méprise rien. Je trouve même que bien souvent ce que le monde méprise mérite d'être estimé...
(i) li s'agit de l'abbé Nicaîse — avec lequel Leibniz corres-j pqndit. Cf. Geruarut, II.
342 LA VKRITABLE VIE MYSTIQUB
... Cependant il faut vous avouer que je n'ai jamais pu approuver les expressions de certains Quiétistes qui veulent réduire rame à un état passif.
Je veux croire (ju'ils cachent un bon sens làdessus et qu'ils entendent une pure résignation en la volonté de Dieu. Mais cette résignation même vient des actes d'amour, en considérant les perfections divines et cette sagesse infinie, laquelle faisant tout le mieux qu'il est possiljle, on a sujet d'être content de tout ce qui est déjà arrivé, mais on doit en même temps faire, autant qu'il est possible, cjue ce qui reste encore à faire soit bien, autant que nous le pouvons comprendre...
Le Royaume de Dieu vient encore sans nos prières et sans nos soins, comme Luther dit excellemment dans son petit catéchisme \)(n\v les enfants. Mais nous prendrons part à la félicité de ce royaume à mesure que nous y aurons eli part par des bonnes pensées et par des bonnes actions. Car \v monde est une Cité parfaite sous Dieu qui en est le roi, et les lois y sont réglées suivant la plus parfaite raison. Ainsi une dévotion oisive et indill'érente n'est pas assez solide, tout comnie une simple foi historique, (jui ne touclie point le cœur et ne se répand point en bonnes actions, en bons ell'orts au moins, est morte. On saurait encore moins être indilTérent pour .son salut, sous préh'xie d'un pur amour (jui ne cherclie point de récompense. Car on ne saurait ni doit être indilîérent pour la possession (U> ce qu'on aime. Vl selon la délinition de laniour (jue j'ai donnée aulr(>l'()is, l'on ainu> sincèrement, ([uand
on attache la félicité dautrui à la sienne. OqnOn ne saurait mieux faire qu'à réj^ard de Dieu, dont, en ell'etja félicité fait la notre. Ne se soucier point d'être bien heureux, c'est ne se soucier point de posséder Dieu, c'est-à-dire, c'est le mépriser ; il y peut même être caché un athéisme subtil, car il y avait des philosophes arabes et autres, qui concevaient que l'àme était enfin abîmée en Dieu, c'est-à-dire Kennica, l'esprit universel, ou en ell'et anéantie. Une telle abnégation, sous des beaux mots, renverserait toute la piété et toute la vertu. Ainsi on a eu sujet de s'opposer à des expressions outrées qui faisaient naître des désordres ellectifs. Mais quoique je n'aie point vu le livre de M. de Cambrai, il me semble néanmoins qu'on lui a fait tort, autant que je puis ju;.^er par une relation qu'on en a donnée dans l'Histoire des Ouvrajjes des Savants de M. liasnage...
... Les choses spirituelles... regardent immédiatement le grand but, c'est-à-dire l'amour divin actif par la charité. Je ne pense pourtant pas que le reste soit vanité. Au contraire, je trouve du bon et du solide partout. Mais l'importance est de le savoir bien rapporter à Dieu. Par exemple, vos antiquités et vos médailles (1) sont des justifications de l'histoire ancienne, laquelle sert de base pour démontrer la vérité de la religion et pour connaître le sens littéral de la Sainte Ecriture qui ne doit pas être méprisé, quoiqu'il ne suffise pas. Dans la Préface de mes Accessiones historicie, j'ai touché
(i) Morell était uq nuinisma^e,
34i LA VÉRITABLE VIK MYSTIQUE
en passant cet usage de l'Histoire et des monuments. Enfin je trouve partout Dieu et sa gloire.
A propos de Jacob Bœhme
(A l'in/cricur d'une lettre de Morell.)
F° 2f) (novembre 1C97).
Inédit.
Sans avoir assez lu Bolime ni Poiret, je m'accorderais peut-être avec eux en ce <|u"ils ont de raisonnable. Car de la manière que je conçois les choses, elles me semblent induliitables et démonstratives ; sans la présence d'un ami (pii me donne en peu de mots la clé de ces auteurs, je perds trop de temps à les étudier, et j'avance l)ien mieux par mes propres méditations, qui viennent de celte même divine source de lumière (|ui les peut avoir éclairés, puisqu'il est sûr que Dieu et la lumière se trouvent en nous.
La créature est autre chose que des « limites » comme la ligne est autre chose que des « points ».
F* /jo verso(/i/iA mai i<".|S).
Inédit.
... Si les Mystiques s'expliquaient l)i('n et si les autres étaient assez é(|uitables pour ne leur point attribuer des mauvaises explications, bien des disputes ces.seraient, et il s'agirait non pas de disputer muis de faire. Mais ceux qui n'ont pas grande en-
vie de pratiquer sont bien aises de se jeter sur les disputes.
Si par l'état passif de l'àme, on n'entend que de soumettre sa volonté ii celle de Dieu et ne vouloir que ce qu'il veut, c'est la chose du monde la plus raisonnable. Il en est de même de la controverse de l'amour désintéressé, car comme le véritable amour de Dieu fait la perfection et la félicité de l'àme, son vrai intérêt est d'aimer Dieu .sur toutes choses. Et la supposition ([u'un amateur de Dieu pourrait être content quand il serait damné, est une fiction d'un cas impossible.
L'indifférence ne vient (pie de l'ignorance, qui fait qu'on suspend st)n jugement ; rien ne saurai, être indiltérent à celui (|ui sait tout, car il ne saurait manquer de donner son véritable prix à chaque chose, et comme il ne saurait manquer non plus de choisir le mieux qu'il est possible, il faut bien que la disposition de l'univers qu'il a choisie ne lui soit pas indifférente. Cela n'empêche pas cependant que la corruption du monde visible ne soit très grande ; mais pour juger de l'univers entier, il faut prendre cette corruption avec son remède. La véritable raison s'accorde toujours avec la véritable révélation, et îi mon avis on a tort d'opposer l'une à l'autre. Bohme m'a paru profond, et je lirai un jour ses œuvres. Mais je souhaiterais pourtant d'en voir la quintessence en peu de paroles, car étant distrait comme je suis par des occupations, et ayant des raisons de douter qu'il ait bien rencontré, et d'ailleurs ayant des preuves certaines d'une bonne partie de mes sentiments, je ne sais s'il est raisonnable que
je m'engage aisément dans imo si grande lecture avant cjue je sache si j'en pourrai retirer assez d'utilité,
... Je ne saurais m'attribuer une science certaine de tout ce que je souhaiterais de savoir en théologie ; mais je crois pourtant de savoir assez certainement ce qui me paraît essentiel...
... 11 y a partout des limites dans la créature, connue il y a partout des points dans la ligne. Cel)endant la créature est (juehpie chose de plus (jue des limites, car elle a reyu quehjue perfection ou vertu de Dieu ; comme la ligne est autre chose fjue des points. Car dans le fond, le point [fcrniiniis line;v) n'est que la négation du progi'ès ultérieur de ce qu'il termine. Je ne crois point (ju'il y ail un nombre déterminé de créatures, et à mon avis, la C^our du monar(|ue .sujirême est plus grande qu'on ne pense. Comme il n'y a j)oint lieu de douter de l'hypothèse de Copernic, et qu'ainsi notre globe de la terre n'est (pi'un satellite de cette Hxc que nous appelons le .soleil, il est aisé de juger <{ue c'est une très petite portion de l'univers et qu'ain.si nous ne devons point juger j)ar eHe des desseins de la création en général, ni de tous les ordres des anges... Vous concevez les anges placés d'abord dans une matière .sul)ti|e : Soit. Quoique je croie ({ue tant (|ue le monde jmra duré et durera, il y a toujours ou et aura toujours des matières plus ou moins sui)liK)8 dune inlinité de (h^grés ; et (pu> celle (jui est subtih' à notre égard est toujours grossière en conq);ir.M^"n (rinif infiiiili' d'jnilrcs plus sul>lil(>s.
Nous ne sommes pas encore dan» le vrai « point de vue ».
(2(j septembre i6ij8).
Inédit .
... Vous dites très bien, Monsieur, qu'une âme qui aime Dieu véritablement sur toutes choses ne saurait être damnée, et ceux qui croient que cela se peut ont une fausse idée du ciel et de l'enter... Nous ne sommes pas encore dîins le vrai point de vue pour juji^er de la beauté des choses, (^est à peu près comme dans l'Astronomie où le mouvement des planètes paraît une pure confusion, en le reg^ardant de la terre ; mais si nous étions dans le soleil, nous y trouverions j\ vue d'ceil cette belle disposition du système que Copernic a découverte à force de raisonner. Comme les moindres corps .sont pour ainsi dire des petits mondes pleins de créatures merveilleuses, il ne faut pas s'imaj^iner ([u'il y ait des dé.serts, absolument parlant, quoiqu'ils soient déserts pour nous. Mais c'est cpi'il faut considérer f|ue nous ne sommes pas la mesure des choses, surtout dans notre état où nous sommes présentement. Les péchés mêmes ne sont des maux (|ue pour ceux qui pèchent ; et, absolument parlant, ils augmentent la perfection des choses... Pt)ur ce qui est de savoir ce que c'est que la véritable raison (l), je réponds (pie cela n'est pasdiftîcile, et qu'il serait dans le pouvoir des hommes de la suivre, s'ils voulaient seulement se donner de la patience ; mais ils
(i) Souligné dans le ms.
veulent ^uger per sait uni. On n'a qu'à aller toujours par ordre et rien poser sans en être assuré par expérience ou par preuve, et ne se contenter d'aucune preuve, si elle n'est bonne dans la forme, et si la matière ne contient des propositions déjà prouvées à leur tour par l'expérience ou par quelque autre preuve. Et lorsqu'il n'y a pas moyen d'aAoir des preuves décisives, on est obligé d'estimer les degrés de probabilité et de suivre ce qui est le plus jjrobable et le plus sûr. Quand on déclame contre la raison, comme font plusieurs bonnes gens, c'est une forte marque qu'on n'en est pas assez bien instruit. La raison est la voix naturelle de Dieu et ce n'est que par elle que la voix de Dieu révélée se doit justifier, afin que notre imagination ou quel- (jue autre illusion ne nous trompe point... Cependant, il y a bien de la différence entre la raison et l'érudition ou les études, La raison n'est autre chose qu'une connaissance de la vérité qui procède avec ordre. Mais les études bien souvent ne remplissent l'imagination et la mémoire que de chimères ou de particularités peu propres à éclairer l'esprit...
... Quand il n'y aurait ni révélation publique, ni écriture, les hommes, suivant les lumières internes naturelles (c'est-à-dire la raison)... ne laisseraient pas de parvenir à la vraie béatitude. Mais connue les lionunes usent mal de leur raison, la Uévélatiou publicpie du Messie a été nécessaire,
DE l'usage de la MÉDITATION
Gerhardt, VII, 77 et »uiv.
Je vois que peu de gens méditent, soit parce qu'ils sont plonj^és dans les plaisirs des sens, ou parce (ju'lls se trouvent embarrassés dans les alîaires. Mais il est aisé de leur faire voir qu'ils s'en repentiront un jour et que tous ceux (jui ont négli'çé de méditer s'en sont repentis. Car méditer est faire des réflexions générales sur ce qu'on est, et sur ce qu'on deviendra ; faire pour ainsi dire une confession générale de sa vie à soi-même...
Or, il est manifeste que celui qui ne le fait pas fera une infinité de fautes que le temps et les événements lui découvriront trop tard, et il en sera d'autant plus fâché (ju'il connaîtra de les avoir pu éviter par la méditation. Mais ce chagrin sera sans égal, quand il s'agira de mourir, parce qu'on se trouvera hors d'état et d'espérance de réparer sa faute et qu'on sera alarmé terriblement par la juste crainte d'un avenir inconnu. Car c'est alors que les plaisirs des sens nous abandonnent, et que nous abandonnons les affaires. Ainsi l'àme sera réduite en elle-même, mais trop tard et malgré elle : les pensées seront confuses et mal assurées, les résolutions vagues et précipitées : et l'esprit déchiré par des inquiétudes mortelles pourra porter le caractère de .son malheur jusque dans ime autre vie...
Ceux qui ont dessein de méditer, c'est-à-dire do
faire une revue générale des rencontres ou circons^ tances de la vie, afin de mettre ordre à l'avenir, doivent surtout chercher quelque assurance de ce qu'ils doivent croire ou suivre, à l'égard de Dieu, de l'âme et du vrai bonheur. Car c'est de là que dépend la résolution qu'ils doivent prendre pour le reste de leur vie, et nous voyons que beaucoup de personnes très sages, et d'une haute vertu, ont changé entièrement leur manière de A-ivre après avoir fait des réflexions sur ceci. Mais comme inie délibération de cette importance a besoin d'une grande exactitude, et qu'il est difficile de distinguer les raisons solides delà vraie piété d'avec quelques soplîismes fardés de la super.slition, si on n'a point de goût encore do la vraie philoso[)hie, je ccmseillerais à celui qui voudra méditer séiieusonient d'exercer auparavant son raisonnenuMit dans des matières où il est moins dangereux de .tomber et phis aisé de s'assurer de la vérité. (]ar une personne qui aura compris quelques démonstrations, admirera la force ct la clarté de la vérité, et tâchera en toute autre matière (k; parvenir à quel(]ue chose (h' seml)hd>le, autant que la nature de la chose \v permettra. Il se verra métamorphosé en un instant, et il remarquera lui-même la différence entre ses jugements passés et présents. Ses sentiments ne seront phis cliancelants, les inquiétudes se changeront dans mi \ rai repos, et le moment qu'il aura conuncnct' à picndre goùl ;mx vérités soli(K's sera celui de sa conversion. La plupart des honunes sont accoutumés aux idées confuses : les plus belles vérités uc les touchent pas ; mais ils ignorent que les
LA VÉRITAfiLE VIE MYSTIQUE 3ol
connaissances claires sont nécessaires à hi sa^çesse, et (|ue la saji^esse seule est capable de nous rendre parfaitement heureux...
Dii l'usage nr:s souffrances
[né(Hl.<. Phih)X(ip)ùe, \\\\.
... Et pour les maux, il est hon (pu'l([U(.'l()is d i-n soull'rir volontairement par manière de i'ati<.çue. C'est ])our(ju()i je trouve (|ue les mortifications mêmes des relif^ieux seraient une bonne invention, si elles étaient emj)loyées avec esprit. Cette souffrance volontaire a deux usages : l'un est qu'elle nous endurcit. jus([u'à nous rendre les maux (jui pourraient survenir malgré nous, moins sensibles... L autre usage des souIVrances volontaires est (ju'elles nous donnent du plaisir, car elles nous font sentir notre force à résister aux maux... Cet usage des soull'rances volontaires se peut encore transférer sur celles qui nous viennent malgré nous. Car rien ne nous empêche de les employer à notre bien, comme si on les avait choisies...
... Toute connaissance serait bonne, s'il ne fallait du temps pour l'acquérir. Et comme il n'est rien de si précieux que le temps, puisque notre temps est notre vie, il faut préférer le plus utile ou plutôt le plus nécessaire... La connaissance de la nature passe toutes les autres curiosités. L'histoire humaine nous
apprend les desseins des princes et les intrigues des hommes ; mais lorsqu'on connaît la nature, on est pour ainsi dire du conseil de Dieu. »
Extrait du : Parallèle entre la Raison originale ou la Loi de la Nature, le Paganisme ou la Corruption de la Loi de la Nature, la Loi de Moïse ou le Paganisme réforme et le Christianisme ou la Loi de la nature rétablie.
Imédits, Philosophie, III, ii.
Fos 1 et 2.
§ 1 . — Dieu, le tout-puissant et l'Eternel, en qui est tout et qui est tout en tout, donne à cha(jue partie de l'Univers les qualités convenables et fait en sorte que leurs contrariétés contribuent à l'harmonie, beauté et perfection de l'Univers, L'homme, qui est le principal habitant et ornement de ce globe que nous appelons la terre, a revu de Dieu un guide qui lui montre comment il faut se conduire dans la vie et connaître et honorer son autour. Ca^IIc lumière originaire est la saine raison... Il ne pouvait nous donner un présent plus exccUent et plus céleste... Et (juoicjuc hi Raison divine surpasse inlinimoiit la nôlri', on peut cHre sans impiété (jue nous avons la raison commune avec Dieu, et (piVUe fait non seulement les liens de toute la société et ainilic des hommes, mais encore de Dieu et tle l'homme.
5^ 2. —Que l'homme .serait heureux s'il connais.sait son bien, car il s'en servirait sans doute ])our s'assu-
LA VKRITAULE vie MYSTIQUE 353
rer de sa félicité. Il saurait qu'il a clans >.(ni cilui* la rc'gle et le fondement de toute la relijjion, et ne pourrait tomljer dans des erreurs et préjugés, sans conspirer volontairement contre soi-même. C'est un oracle dont l'interprétation ne dépend pas de l'usage (les langues et coutumes, qui sont .sujettes au changement, à l'obscurité et à l'incertitude. L'ignorance et la malice d'autrui, non plus que la distance des lieux et des temps, n'en pourront exclure personne, puisque chacun est né avec l'avantage de le posséder. Et cela seul pourrait sufiire pour prouver que Dieu en est l'auteur, parce qu'il est incapable d'avoir de la partialité pour un petit nombre de personnes, et parce qu'il dispense la lumière de la raison pour gouverner les âmes, aussi généralement qu'il répand celle du soleil pour guider les corps. Mais comme il est dans le pouvoir des hommes de fermer les yeux pour ne pas recevoir l'éclat de ce grand luminaire, ou de se laisser couvrir le visage, il en est de même à l'égard de la raison, lorsqu'on s'abandonne à des préjugés ou lors([u'on s'obstine à réfuter des bonnes instructions. Et c'est la même absurdité de se laisser mener en aveugle lors(ju'on a des yeux pour voir le chemin (jue de se soumettre à une foi implicite sur les décisions magistrales d'un autre, lorsque je prends autant de peine (jue lui pour minformer de la vérité, et suis peut-être doué d'autant de pénétration que lui pour en juger, et qu'ainsi je ne néglige pas plus que lui de procurer la félicité et de cultiver mon entendement.
§ 3. — Or, les religions qui consistent en faits et en rites, et contiennent quoi que ce soit où la réflexioiv,
OU l'observation ne peut point atteindre, sont sujettes aux inconvénients dont je vie^s de parler et ù beaucoup d'autres. Un homme pourrait être privé de toute conversation et de toute lecture et par conséquent de tout ce qui en dépend. Ainsi, si sa religion dépendait des livres, le livre étant perdu, elle se perdrait aussi lorsqu'elle n'est pas fondée en raison. Car en cas qu'elle y est fondée, elle ne saurait jamais périr entièrement, et quoiqu'elle i)ourrait être corrompue, il y aurait toujours moyen de la ressusciter.
§ 4. — Ainsi la raison étant une lumière sufiisante pour guider nos actions ordinaires et pour nous mener à la connaissiuice de Oieu et à la prati(]uo des vertus... la Raiscm est le principe d'une religion universelle et parfaite qu'on peut appeler avec justice la Loi de la nature.
Maisoutre ces prérogatives,ilneiaut pt)int omettre en premier licu^ (ju'encore que toutes les sectes du monde, et la plupart des personnes de chacjue secte, diifèrent beaucoup l'une de Vautre sur la vérité, l'étendue, les buts et le sens de leurs Révélations, elles ne laissent pas de concourir toutes dans l a\eu de l'obligation et évidence de la loi de la nature ; et en second lieu, que tous ccmfesseut, (pichpie docirine sj)éculativc (ju'on puisse croire, et ([uol<juo rile religieux (pi'on jouisse praticjuer, ([ue loujours la prati(jue de la imuale ne peut èlie (|u.' celle ([uc lîi loi (!(> la nature prescrit, si vous voulez, viviv coiuinodément pour vous-même, et faire la fonction d'un membre utile à la société ; de sorte ([ue, ;i l'égard du consentement i-l de l'observation de tous
les hommes, la Loi de la nature est la relir/ion calholl(jiu' (1).
PRATIQUES EXTÉRIEURES ET PRATIQUES IMITATIVES DE LA PENSÉE INTÉRIEURE (2)
On a vu de tout temps que le commun des hommes a mis la dévotion dans les formalités : la solide piété, c'est-à-dire la lumière et la vertu, n'a jamais été le partage tlu grand noml>re. Il ne faut point s'en étonner ; . . . nous sommes frappés par l'extérieur, et l'interne demande une discussion, dont peu de gens se rendent capables. Comme la véritable piété consiste dans les sentiments et dans la pratique, les Formalités de dévotion l'imitent, et sont de deux sortes ; les unes reWennent aux cérémonies de la prati(/ue, et les autres jmx formulaires de la croi/anre. Les cérémonies ressemblent aux actions vertueuses, et les formulaires sont comme des ombres de la vérité, et approchent plus ou moins de la pure lumière. Toutes ces Formalités seraient louables, si ceux qui les ont inventées les avaient rendues propres à maintenir et à exprimer ce qu'elles imitent (3)... C'était le but de Moïse et d'autres bons législateurs, des sages fondateurs des Ordres religieux et surtout de Jésus-Christ, divin
(i) Souligné par Leibniz.
(2) Extrait de la Pn^focc de la Théodicce.
(3) Le mot iniitalion est pris ici dans le sens métapliYsiquo que lui donne Leibniz.
fondateur de la religion la plus pure et la plus éclairée.
Les Païens, qui remplissaient la terre avant l'établissement du Christianisme, n'avaient qu'une seule espèce de formalités ; ils avaient des cérémonies dans leur culte, mais ils ne connaissaient point d'articles de foi et n'avaient jamais songé à dresser des formulaires de leur Théologie dogmatique. Ils ne savaient point si leurs Dieux étaient de vrais personnages ou des symboles des puissances naturelles, comme du soleil, des planètes, des éléments. Leurs mystères ne consistaient point dans des dogmes diiliciles,mais dans certaines pratiques secrètes, où les profanes, c'est-à-dire ceux qui n'étaient point initiés, ne devaient jamais assister. Ces pratiques étaient bien souvent ridicules et absurdes, et il fallait les cacher pour les garantir du mépris. Les Païens avaient leurs superstitions, ils se vantaient de miracles ; tout était plein chez eux d'oracles, d'augures, de présages, de divinations : les prêtres inventaient des marques de la colère ou de la bonté des Dieux, dont ils prétendaient èlri' les Interprètes. Cela tendait à gouverner les esprits par la crainte et par l'espérance des événi»ments humains : mais le grand avenir d'une auliv vie n'était guère envisagé, on ne se mettait point en peine de donner aux hommes de vérila])les sentiments de Dieu et de l'Ame.
De tous les anciens peuples on ne connaît ((ue les Hébreux (pii aient eu des (l(tgnu\s [)ubli(S (K' leur religion. Abraham et Mt)ïsc' onl, établi la croyance d'un seul Dieu, source de tout hien. au-
LK véRITABLE VrE MYSTIQUE 357
leur (le toutes choses. Les IIél)reiix en parlent d'une manière très digne de la Souveraine Substance, et on est surpris de voir des habitants d'un petit canton de la terre plus éclairés que le reste du o^onre humain. Les sages d'autres nations en on^ peut-être dit autant ({uelquefois, mais ils n'ont pas eu le bonheur de se faire suivre assez et de faire passer le dogme en loi. Cependant Moïse n'avait point fait entrer dans ses lois la doctrine de l'immortalité des âmes : elle était conforme à ses .sentiments, elle s'enseignait de main en main, mais elle n'était point autorisée d'une manière populaire, jus(|u'à ce que Jésus-Christ leva le voile, et sans avoir la force en main, enseigna, avec toute la force d'un législateur, que les âmes immortelles passent dans une autre vie, où elles doivent recevoir le salaire de leurs actions. Moï.se avait déjà donné les belles idées de la grandeur et de la bonté do Dii'u, dont beaucoup de nations civilisées conviennent aujourd'hui: mais Jésus-Christ en établissait toutes les conséquences, et il faisait voir que la bonté et la justice divines éclatent parfaitement dans ce que Dieu prépare aux âmes. Je n'entre point ici dans les autres points de la Doctrine chrétienne, et je fais seulement voir comment Jésus-Christ acheva de faire passer la religion naturelle en loi (1), et de lui donner l'autorité d'un dogme public. Il fit lui seul ce ([ue tant de philosophes avaient en vain tâché de faire : et les Chrétiens avant enfin eu le
(i) On remarquera que Leibniz soutient une doctrine analogue h celle qu'il comptait exposer dans le Parallèle (Cf. p. 352 J.
3o8 LA VÉRITAHLE VIE MYSTIQUE
dessus dans l'Empire romain, maître de la meilleure partie de la terre connue, la religion des sages devint celle des peuples. Mahomet depuis ne s'écarta point de ces grands dogmes de la Théologie naturelle : ses sectateurs les répandirent même parmi les nations les plus reculées de l'Asie et de l'Afrique, où le Ghristiîmisme n'avait point été porté, et ils aholirent en bien des pays les superstitions païennes, contraires à la véritable doctrine de l'uniU' de Dieu et de l'immortalité des âmes.
L'on voit que Jésus-Christ, achevant ce que Moïse avait commencé, a voulu que la Divinité fût l'objet, non seulement de notre crainte et de notre vénération, mais encore de notre amour et de notre tendresse. C'était rendre les hommes l)ien heureux par avance, et leur donner ici-bas un avant-goût de la félicité future... Les perfections de Dieu sont celles de nos âmes, mais il les possède sans bornes : il est un Océan, dont nous n'avons re^u ({ue des gouttes : il y ft en nous quehpie puissance, (piehpic connaissance, quelque bonté, mais elles sont tout entières en Dieu. L'ordre, les proportions, l'harmoiiie nous enchantent, la peinture et la musi(pu' en sont des échantillons ; Dieu est tout nrdie, il garch^ toujoui'S la justesse des [jroportions, il f;ut l'harmonie universelle : toute la beauté est im épanchement de ses ravons.
ANALYSE Ui: LA N(»TION \)K JUSTICK
M01.LAT, pp. /|6 et suiv.
On c()ii\ u'ul (|ur loul cv que Dieu \t'iil esl \)ui\ et juste. Mais ou demande s'il est bon et juste parce (jue Dieu le veut, ou si Dieu le veut parce qu'il est bon et juste; c'est-à-dire si la justice ou la bonté est arl^itraire ou si elle consiste dans les vérités nécessaires et éternelles de la nature des choses comme les nombres et les proportions. La première opinion a été suivie par (juel(|ues pliilosophes et par (piebpies Ibéologiens romanistes et réformés. Mais les Réformés d'aujourd'hui rejettent ordinairement cette doctrine comme font aussi tous nos théologiens et lii plupart de ceux de l'K^^lise romaine.
En elfet, elle détruirait la justice de Dieu. Car pourquoi le louer, parce qu'il agit selon la justice, si la notion de la justice chez lui n'ajoute rien à celle de l'action ?Kt de (hre Stal pro rafionc voliinfas, ma volonté me lient lieu de raison, c'est proprement la devise d'un tyran. De plus, celte opinion ne discernerait point assez Dieu et le diable. Car si le diable, c'est-à-dire une puissance intelligente, invisible, fort grande et fort malfaisante, était le maître du monde, ce diable ou ce Dieu ne laisserait pas d'être méchant, bien qu'il faudrait l'honorer par force... C'est pourquoi certaines personnes, trop adonnées au droit absolu de Dieu, (jui ont cru qu'il pou\ ait condamner justement les in-
nocents et même que cela arrivait peut-être, ont fait du tort aux attributs qui rendent Dieu aimable, et ayant détruit l'amour de Dieu, ils n'en ont laissé que la crainte. Kn effet, ceux qui croient par exemple que les enfants morts sans baptême sont plongés dans les flammes éternelles doivent avoir une très faible idée de la bonté et de la justice de Dieu et blessent, sans y penser, ce qu'il y a de plus essentiel dans la religion...
... Il s'agit donc de trouver... cette notion qui nous doit apprendre en quoi consiste la justice et ce (|ue les hommes entendent, en appelant une action juste et injuste. Et il faut que cette raison formelle soit commune à Dieu et à l'homme. Autrement, on aurait tort de vouloir attribuer sans équivoque le même attribut à l'un et à l'autre. Ce sont 1;\ les règles fondamentales du raisonnement et du discours.
Je veux bien (juil y ait une grande dilîérence entre la manière dont les hommes sont justes et dont Dieu l'est, mais cette différence n'est que dans le degré. Car Dieu est juste parfaitement et entièrement, et la justice des hommes est mêlée d'injustice, de fautes et de péchés, j\ cause de rimj)erfecli(>n de la nature Immaine. Les perfections de Dieu sont infinies et les nôtres sont bornées. Ainsi .si quel- (|uun veut soutenir que la justice et la bonté de Dieu ont de tout autres règles (jue celles des hommes, il faut {jU'il reconnaisse en même temps que ce sont deux différentes notions et que c'est ou é(jui- V()(juer volontair(>ment ou se tromper grossièrenient que d'attribuer la justice i\ l'un et à l'autre,
LA VKRITAliLE VIE MYSTIQUE 361
Choisissant donc laquelle des deux notions doit être prise pour celle de la justice, il faudra ou qu'il n'v ait point de véritable justice chez Dieu ou qu'il n'v en ait point chez les hoiumes, ou peut-être qu'il n'y en ait point chez tous les deux et que dans le fond on ne sache j)as l)ien ce qu'on dit en parlant de la justice, ce qui serait la détruire en elVet et n'en laisser que le nom...
Quand j'accorderais qu'il y a un droit d'es-
chivaj^e parmi les hommes, conforme à la raison natuielle, et que, selon le Jus sfricfum, les corps des esclaves et de leurs enfants sont sous le pouvoir des maîtres, il sera toujours vrai qu'un autre droit plus fort s'oppose à l'abus de ce droit. C'est le droit des âmes raisonnables (pii sont naturellement et inaliénablement libres, c'est le droit de Dieu qui est le souverain maître des corps et des âmes et sous qui les maîtres sont les concitoyens de leurs esclaves, puisque ceux-ci ont dans le Royaume de Dieu le droit de bourj^eoisie aussi bien qu'eux. On peut donc dire que la propriété du corps d'un homme est à son âme et ne lui saurait être ôtée, tant (pi'il est en vie,,.