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Rivistapopolare, \''> septembre 189"). p. 'lIS-alT

la répression des émeutes méridionales, la perpétuité des divisions sociales ; il déclare qu'à la brèche de la Porte Pie devait succéder c( une bien autre brèche, morale et politique » ; il conclut qu'on ira manifester, « sur l'autel de Mentana, l'augure d'une aurore nouvelle ». Son ami le député Imbriani était plutôthostile à toute solennité, tantqueTrieste serait séparée de la patrie.

En tout autre pays, entre deux séries de manifestations, l'une officielle, l'autre révolutionnaire, des heurts se produisent; la première réprime la seconde, à moins que la seconde n'expulse la première. 11 n'en est point ainsi, en Italie. Suivant les heures et suivant les convenances, on est également expert à esquiver les conflits ou à les créer ; et puis une ville qui a un air de fête inspire à tous une aimable humeur. J'augurerais enfin qu'un certain nombre de vétérans passèrent volontiers d'un cortège à un autre, pour s'exalter deux fois et pleurer à deux reprises leur vieux chef Garibaldi.

Ce n'est point en paradant que les catholiques prouvent leur force, c'est en boudant. Leurs maisons, nombi-euses à Rome, sont demeurées vierges de tout drapeau. Contagieuse est la bouderie : les hôtels, les grands magasins, qui ont besoin du parti noir comme du parti blanc, « combinent » leur façade, et ne la pavoisent, en somme, que très discrètement. C'est à Home un dicton, que les solennités du pape, attirant un public cosmopolite, sont plus lucratives que celles de la nation ; il faut donc ménager les deux clientèles, et la première surtout. Voilà pourquoi les fêtes, ici, ont en général quelque chose d'incomplet ; et toujours on y trouve de la grâce (le contraire est-il possible en Italie?), mais jamais une unanime bonne grâce.

Nombreux sont les catholiques dans les Conseils municipaux de la péninsule, et même des plus grandes agglomérations, Kome, Milan, Turin, Venise, Bologne, Naples ; ils sont majorité dans ce dernier hôtel de ville. Partout où ils ont fait loi, ils se sont prononcés contre Tanniversaire ; ils ont refusé d'y envoyer des délégués. Nulle contre-manifeslation, d'ailleurs, mais une passivité de sourds-muets, une invincible force d'inertie. Cette attitude ])rouve que l'unité nationale de l'Italie est encore inachevée, tout comme en est inachevée Funité morale, si Ton en croit M. Antonio Fratti, et l'unité territoriale, si l'on en croit M. Imbriani.

Voilà vingt-cinq ans que, par ordre d'en haut, les catholiques italiens se désintéressent de la vie parlementaire de leur pays. Un de leurs notables, que j'ai visité à l'occasion des fêtes, m'expliquait cette tactique. <( Je sais, me disait-il, qu'à l'étranger elle fut longtemps mal jugée. Pie IX passait pour

entêlé; on ne s'étonnait point de le trouver en rébellion contre les fails accomplis. Mais en 1(ST8 on espérait qu'un pape moins obstiné permettrait à des catholiques d'entrer à Montecitorio, de négocier avec le Gouvernement du roi, et de pratiquer, pour Tinlérêt du pape, la politique du Do ut des. Léon XUI maintint le veto, et l'Europe devint d'autant plus attentive, qu'il le maintenait sans éclats de voix. Dix-sept ans ont passé, et le Vatican constate aujourd'hui — il aurait eu le droit d'en douter, tant il était blâmé ! — que son intransigeance, exclusivement inspirée, à l'origine, par des raisons de dignité, est devenue la plus habile des politiques. Dans les assemblées parlementaires, les catholiques sont toujours du parti de l'ordre ; siégeant à Montecitorio, on les y aurait donc vus, malgré eux et tour à tour, auxiliaires des droites contre la gauche constitutionnelle, de la gauche constitutionnelle contre les partis radicaux, et du Gouvernement de fait, enfin, contre les révolutionnaires. Ils

auraient gaspillé leurs paroles sans profit |)Oiir l'ordre ancien, et leurs votes au profit de Tordre nouvel» u. Continuant, au nom de Sa Sainteté, à faire d'expresses réserves sur l'occupation de Rome, ils n'auraient pu demander à Sa Majesté la récompense de leurs services. Devant le pays, en revanche, ils auraient eu la responsabilité qu'on assume lorsqu'on possède, dans une Chambre, une force numérique, et qu'on s'en sert. Monarchistes sans le vouloir et presque sans le savoir, ils auraient remorqué, sans jamais y monter, le char du jeune Gouvernement. Par leurs votes, enfin, ils auraient, en telles circonstances, consolidé tels ministres, aujourd'hui répudiés par les honnêles gens ou tout au moins éclaboussés; ils pâtiraient euxmêmes de ces éclaboussures.

« Ils ont en général, au contraire, observé le mol d'ordre : Ne eleggihili ne elettori. Le résultat, le voici. D'une part, à l'heure présente, les chefs de partis qui manœuvrent à Montecitorio ont perdu la confiance popu-

laire ; ils rejettent les uns sur les autres les fautes commises ; on a fait certains procès scandaleux; chose pire encore, il en est d'autres qu'on n'a pas faits ; il y a un grand déchet de politiciens, et une usure, non moins grande, de ceux qui ont échappé au déchet. Vous apercevez, d'autre part, une fraction populaire, demeurée vierge, insoupçonnée, inattaquable, parce qu'elle ne fut jamais une fraction parlementaire ; ce sont les catholiques. L'état des finances, l'insécurité des expéditions africaines, la disgrâce des vins siciliens, la mévente des soufres sur le marché de l'univers, tout cela est inscrit par la malveillance publique au passif de M. Crispi, homme providentiel, que Ton rend naturellement responsable, non seulement de ses erreurs, mais des défaveurs de la Providence. Les catholiques sont innocents de tous ces malheurs

« Il y a là une force qui se réserve ; dans l'organisme politique de la jeune Italie, il y a une inconnue. Observez qu'aux élections

législatives les abstentions sont nombreuses*. Le cliiiïre des votants oscille entre 50 et 69 pour 100 des électeurs. A Kome, cette année même, dans un quartier où le ministre Baccelli luttait contre un révolutionnaire, la proportion des votants aux inscrits fut de 36 pour 100. Répartissez, comme il sied, cette foule d'abstentionnistes, en catholiques et en blasés ; vous trouvez quelle est tout près d'être une majorité. Or les catholiques s'organisent, surtout dans le Xord, où les dirige un petit-neveu de Joseph de Maistre, le comte Medolago Albani, infatigable fondateur d'œuvres sociales ; dans les élections municipales et provinciales, ils doivent à cette orientation de très-notables succès. Ils accumulent leur force et ne la dépensent pas; ils attendent. »

1. Voir Oi'azio Focmdi : l partlti pulitici aile elcziuiti ijenerali deW anno 1895 (ExIiait du liiornalc de(jli economjsi?.. Anno VI, vol. XI, 1895); — et aussi la brochuro oliicielle : Statistica délie Elezioni ijenerali politiche, 21 e 28 iiiarzo 1897 (Romo. Bertoro. 1897j.

Je quittai mon interlocuteur avec cetle impression, que le V^atican, par sa longue patience, aura peut-être plus de prise sur rilalie, lorsqu'il jugera l'heure venue, que ritalie n'en a sur le Vatican, cerné par elle. Durant les fêtes, l'administration des postes et télégraphes de Sa Majesté eut à transmettre à Sa Sainteté un très grand nombre de lettres et de dépêches, venues, non pas seulement de tous points du monde, mais de tous les points du royaume.

Élite ou coterie — élite de jadis, dont la victoire a fait une coterie, — les patriotes qui ont demandé et obtenu les solennités du 20 septembre, et qui s'y sont fêtés eux-mêmes, représentent, en définitive, une fraction seulement du peuple. Récompensés comme ils le méritaient, ils sont des parvenus de la Révolution; ils doivent à leur passé une situation sociale. Mais, tandis qu'autour d'eux l'esprit public s'est renouvelé, tels ils étaient, tels ils sont restés. Habitués à haïr le Gouvernement des prêtres, ils continuent de haïr les prêtres après la disparition de ce Gouvernement. Habitués à se repaître l'esprit de ce mot abstrait: « liberté », ils ramassent encore, dans ce mot-là, l'alpha et l'oméga de leurs rêves, bien que depuis vingt-cinq ans celte

liberté politique existe, au moins pour eux. Ils ont cru précéder le pays, et ils n'ont point marché avec lui. Ce qui préoccupe aujourd'hui l'Italie, ce sont les conditions économiques et sociales ; la démocratie socialiste, la démocratie catholique y dévouent leur attention ; le groupe de libres esprits qui se qualifie democrazia italiana y demeure beaucoup plus indifférent. Depuis le moment épique de leur vie, on diiail que ces hommes ont cessé de vivre; comment donc introduiraient-ils, dans la politique qu'ils inspirent et dans les avis qu'ils donnent à leurs mandataires, cette notion même de vie, indispensable à la santé de l'Etat, et dont M. Charles Benoist, dans ses écrits sociologiques', a si lumineusement retrouvé les titres et si fortement rappelé les droits? C'est au détriment même de l'édifice par eux fondé que ces vétérans d'un autre âge survivent à leur vieille gloire. Ayant conservé les idées et les atti-

1. Voir en particulier : Cliurles Benoist : La crise de l'Etat moderne (Paris, Didotj.

tudes d'une période de luttes, ils sont incapables d'orienter le Gouvernement central, qui les respecte, et les administrations locales, qu'ils font trembler, vers la pacification. Il est des ouvrages, en politique, qui ne peuvent être consolidés que par l'eftacement des premiers maçons; tout ami de l'Italie devrait souhaiter cet effacement. Et peu k peu, sans doute. Dieu les efface — le Dieu du pape et de M. Crispi; — mais ils prétendent imposer leur doctrine, la façon de leurs propres cerveaux, et la vétérance de leurs pensées, aux politiciens plus jeunes qui rêvent l'héritage. Ainsi se forme et se cramponne une oligarchie, spécialement affectée à la conduite de l'État, oligarchie dont le personnel va se rajeunissant et dont les idées vont vieillissant, dont la valeur intellectuelle n'augmente pas et dont la valeur morale diminue. La brèche de la Porte Pie, le 20 septembre 1892, a livré passage, derechef, à cette oligarchie-Là; plus encore qu'en 1870 pour l'armée piémontaise, la voie fut trouvée

libre cette année-ci. On est attristé, découragé, engourdi, par ce quart de siècle qui vient d'expirer, rapide, infécond, et qui est moins joyeux à son terme, moins riche en promesses qu'il ne paraissait à son aurore; c'est M. Bonghi qui fait entendre, dans la Nuova Antologia, ces courageuses doléances ^ 11 les répète dans un discours au moment même des fêtes; il rend la papauté responsable des déceptions de l'Italie, et laisse entrevoir, à l'ardente lumière de ses invectives, que la victoire de 1870 fut plus facile que fructueuse, et plus bruyante que complète.

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