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Nuova Antologia, 15 septembre 189o, p

Le 20 septembre 1895, il n'y a pas eu de vainqueurs, ou plutôt les vainqueurs de la veille — cette oligarchie que j'ai définie — demeurent ceux du lendemain. Il y a eu, en revanche, deux catégories de vaincus. Les uns vivent aux alentours du Vatican, les autres un peu partout, en Italie. Ils méritent d'être salués, non sans un ironique sourire à l'adresse des premiers, non sans une cordiale plainte à l'adresse des seconds.

C'est peut-être aux environs de la Curie, — on l'ignore trop en France, — que la politique d'expectative pratiquée par Léon XIII a rencontré, dans les dix dernières années, les plus fortes oppositions. Il m'est arrivé parfois, en dehors de Rome, de recueillir cette opinion que le pape Léon XIII aurait autour

de lui toute une muraille de courtisans, chargés d'entretenir et de réchauffer ses « illusions » au sujet du pouvoir temporel ; depuis que les Monsignori ne peuvent plus être associés au Gouvernement des Ktats romains, ils auraient pour unique fonction, sur la boudeuse colline du Vatican, de faire espérer le Pape contre toute espérance. Ceux qui parlent de la sorte connaissent bien mal la Curie. Parmi les prélats de rang moyen, d'âme moyennement élevée, que les traditions de leur jeunesse ou de leur famille accoutumaient à considérer l'Église comme une carrière, plus d'un, au contraire, détient en tète, et parfois même sur le papier, quelque magistral dessein de Gonciliazione ^ également propice au triple intérêt de sa foi, de sa patrie etde sa fortune. L'indéviable ligne de conduite de Léon XllI et de son secrétaire d'État condamne à un long chômage ces pieux entremetteurs; ils en sont inconsolables. Us seraient si heureux d'agir, de s'agiter surtout, au moment où les deux Romes, enfin décidées au connubio, s'initie-

raient à la vie commune, et d'être là, eux, les artisans de la liaison, pour prévenir ou réparer les premières gaucheries; ils y gagneraient deux confiances, et au moins un « poste » , peutêtre deux. Servir deux maîtres est toujours amusant, lorsqu'on sait louvoyer entre eux; cela passe même pour honorable, dès qu'on est rémunéré de part et d'autre; et qu'en fait, on les serve ou qu'on les desserve, peu importe, puisqu'en desservant l'un on peut se flatter de servir l'autre, et réciproquement. Si Léon XTTl avait eu, le 19 septembre 1895, quelque velléité de laisser un coin d'escabeau, près du gouvernail de la barque divine, à ces amateurs de mitoyenneté, assurément, le 21, cette intention se fût évanouie. Au lendemain de ce vingt-cinquième anniversaire, le fossé qui sépare les deux souverainetés romaines est plus large qu'au lendemain même de la brèche. Les hommes d'Église qui travaillaient à le combler, dans l'espoir d'être les premiers à le franchir, ont stérilement employé leur vie.

Us viennent d'entendre M. le cardinal Ferrari, dont ils escomptaient imprudemment Falliance, déclarer que la vraie «. Rome intangible » était celle de Pie IX; ils viennent d'observer les manifestations de la biérarchie catholique, en Espagne comme aux États- Unis, en Belgique comme en Hollande, en France comme en Autriche. Léon Xlil, à plusieurs reprises, leur avait donné cette réponse: que le Pape, pour demeurer grand, doit apparaître libre ; que l'opinion chrétienne, plus chatouilleuse, au xix*" siècle qu'au xlv^ exige une garantie permanente de cette liberté ; qu'elle trouve cette garantie, non dans la loi italienne de mars 1871 ou dans les promesses otfertes par la jeune royauté, mais au contraire, dans l'intransigeance imposée par le Vatican, tant à cette loi qu'à ces promesses ; et que les circonstances, enfin, maintiennent le Pape dans cette alternative étrange : se faire captif volontaire au détriment de sa commodité, ou bien courir le risque, au détriment de son prestige et de son magistère, de deve-

nir le captif inconscient et involontaire d'une nation, tout au moins (ce qui serait presque aussi grave) de passer pour tel. Les calculateurs politiques qui évincèrent ces objections sont évincés à leur tour ])ar la marche des événements.

Je m'arrête avec respect devant une autre classe de vaincus. Héritiers intellectuels des penseurs italiens de la première moitié de ce siècle, ils ont continué d'associer en leurs cœurs un pieux et sincère attachement à l'Évangile et un fervent amour de l'Italie libre. Par le crédit qui toujours s'attache à des âmes d'une vertu peu commune, par leurs écrits, par leur parole, ils travaillaient, hommes et femmes, à créer un mouvement d'opinion où se reflétât la dualité même de leur àme. Sulla h^eccia, Sur la brèche : M'" Giacomelli écrivait naguère, sous ce titre, une œuvre fortementmorale, d'une inspiration, toutensemble, patriotique et catholique ; il ne s'agissait pas de la Porte Pie, mais de cette brèche sur laquelle doit s'exposer et s'évertuer tout

homme qui se veut rendre digne de vivre en vivant pour son pays et pour sa foi'. La Rassegna Nazionale , publiée à Florence, incarne aussi les idées de cette élite de penseurs '".

L'unité italienne qu'ils auraient édifiée si l'action des sectes ne les avait devancés, aurait assez notablement différé de l'unité italienne avec laquelle ils doivent aujourd'hui compter. Pellico, d'Azeglio, Gioberti, Rosmini, firent jadis un brouillon de cette grande page historique ; mais le brouillon fut fort retouché ; et la page est signée Mazzini, Garibaldi ; elle vient d'être contresignée Crispi. Il n'importe; les nobles Italiens auxquels nous voulons rendre hommage passaient condamnation sur cette substitution de signature ; ils prenaient l'Italie, telle quelle, achevée par les sectes, et la voulaient faire baptiser. Ils se consolaient de n'en avoir pas été les pères s'ils

\. Sur la Brèche a été récemment traduit en français, à la librairie Perrin.

2. On en trouverait l'expression dans l'article qu'el e a publié sur le vingt-cinquième anniversaire, en son numéro du 16 septembre 1895, sous la signature P. D. U.

en pouvaient être les parrains. Ils croyaient avoir, au Parlement même, un certain nombre d'alliés, qui d'ailleurs se cachaient dans le rang et se laissaient ignorer. Ils se plaignaient que la conduite actuelle du Saint-Siège, propice aux intérêts religieux dans l'univers, portât préjudice à la vitalité chrétienne en Italie. Ils représentaient que la maison de Savoie compte un saint parmi ses ancêtres, et que scrupuleusement, malgré l'ingratitude des circonstances, elle se comporte comme une famille catholique. Pour leurœuvre, ils attendaient le concours du roi ; ils travaillaient à arracher celui du Pape ; ils priaient, surtout, pour obtenir celui de Dieu. Le 20 septembre 1895 restera pour eux une journée de deuil. Sur leurs espérances, quatre-vingts étendards des sociétés secrètes ont projeté la plus épaisse des ombres ; de multicolores affiches ont célébré r« Italie une » comme le porte-drapeau de je ne sais quelle impiété internationale, et, derrière ces prétentions, le monde officiel s'est comme relégué au second

plan. « Lp programme: Rome capitale, écrivait en 1863 Massimo d'Azeglio, c'est Fancien mot d'ordre des loges sous les formes agressives de la démagogie moderne ^)) Les fêtes de 1895 ont ratifié les pressentiments de Massimo d'Azeglio.

Pur une merveilleuse destinée, Rome n'a jamais été, d'une façon plus complète et plus adéquate qu'aujourd'hui, la capitale et le résumé de l'univers. C'est de Rome que divergent, et c'est à Rome que refluent les deux courants d'idées entre lesquels oscille notre humanité. Le catholicisme, type de la religion organisée, garde son siège à Rome; et l'irréligion organisée revendique Rome comme son bien. La Ville éternelle offre un sanctuaire au Vicaire de Dieu ; elle offre un sanctuaire, aussi, à « la conscience de l'humanité nouvelle», comme dit M. Giovanni Bovio. Demain le Pape y peut tenir un con-

1. L'Italie de 1847 à 1865, correspondance politique île Massimo d'Azeglio, publiée par Eugène Rendu, p. 261 (Paris, Didier, 1867).

cile ; hier au palais Borghèse, pour prendre acte de l'anniversaire, la « maçonnerie universelle » officiellement en tenait un. Christ et Antéchrist si vous parlez la langue de l'Eglise, obscurantisme et progrès si vous parlez une autre langue, ont leur quartier général sur le sol, passablement nivelé, des sept collines. Garibaldi, chevauchant sur le Janicule, est entouré de deux femmes qui lui rendent hommage : l'une représente l'Europe, l'autre l'Amérique : elles symbolisent un règne universel, qu'exercerait le grand aventurier. Il paraîtrait que l'occupation de Cosmopolis fut d'une portée cosmopolite.

C'est bien ce que pensaient les catholiques depuis un quart de siècle ; mais ils manquaient de documents pour le prouver. On vient de leur en fournir, abondamment. La population romaine a été dûment informée qu'en 1870 l'orientation intellectuelle de l'humanité était incertaine et que la prise de Rome en décida.

Que devient en tout cela, me direz-vous, la

question nationale? Elle recule. Sur le haut du pavé, deux internationalismes sont aux prises. La caduta ciel potere teocratico a été plus acclamée que Vltalia libéra ; publicisles et clubistes ont moins fêté l'affranchissement de leur pays que l'affranchissement de l'univers. Reprenez les volumes de Taine sur la Révolution ; relisez-y, au bas des pages, les déclamations des Jacobins sur la mission de la France révolutionnaire. On vient d'entendre, à Rome, à peu près le même air, avec une chanson un peu différente, et qui vise, non point encore, comme chez nous il y a cent ans, l'idée monarchique, mais l'idée religieuse. « L'Italie rachetée se tientà l'avantgarde de l'humanité affranchie. » Voilà des phrases qui nous paraissent vieillottes ; elles sont courantes, dans les manifestes qui fêtèrent le 20 septembre ; une certaine irreligion les inspire, une certaine mégalomanie les applaudit; elles satisfont chez beaucoup de gens, même intelligents, un prurit de grandiloquence, même inintelligible.

« Le 20 septembre. Ode » : aux nombreuses productions poétiques qu'il a déjà données, M. Mario Kapisardi vient d'ajouter celle-là. On y trouve du souffle, de la vigueur, de l'optimisme. « Par cette brèche s'élance, lumineux, le siècle nouveau. Peuples, écoutez. » Voilà les premiers vers. Et voici les derniers : « Là où César et Pierre ont jadis régné, que règne enfin... » Vous vous attendez à lire «Savoia». Détrompez-vous. « Là où César et Pierre ont jadis régné, que l'homme règne enfin. »

C'est à Catane que M. Rapisardi a publié son ode. En Sicile plus encore que dans la péninsule, il y a des hommes qui souffrent, et cruellement. Pauvres êtres minuscules broyés dans les collisions de la vie économique, ils tournent leurs regards vers Humbert 1", qu'ils savent dévoué à tout son peuple, et vers une reine dont la grâce exquise est une souriante promesse de bonté. Quant à cette autre façon de souverain, l'homme^ prétentieux successeur de César et

de Pieire, ils se moquent bien de son règne. Jusques à quand cette entité, dont un philosophe appauvri dessina jadis les contours, et dont au jour le jour les sectes gonflent le vide, non contente de se vouloir mesurer avec Léon XIII, disputera-t-elle le trône à la noble maison de Savoie?

Lk CONFÉRENCE DE LÀ HAYE ET LE SAINT-SIÈGE

Le 30 août 1898, M. Tcharykoff, ministre résident de l'Empereur de toutes les Russies auprès du Saint-Siège apostolique, transmettait au cardinal RampoUa, secrétaire d'État de Léon XIII, la première circulaire de M. le comte Mouravieff, Elle avait été remise directement, par la chancellerie de Saint- Pétersbourg, aux ministres accrédités auprès du Tsar, afin qu'ils la fissent connaître à leurs gouvernements respectifs. Comme il n'y a point de nonce sur les bords de la Neva, M. Tcharykoff était désigné pour être l'intermédiaire. La lettre personnelle qu'il joignit à la circulaire donnait à cette haute commission tout son poids et tout son prix.

Il affirmait en propres termes, dans cette lettre, la <* profonde vénération » du Tsar pour le Pape, pour la sagesse » de Léon XIll, pour son « amour de la paix, maintes fois manifesté ». Ce n'était pas tout : Tintelligent interprète des volontés impériales, après avoir rendu témoignage au caractère du Pape, esquissait comme un geste d'hommage envers l'institution même de la Papauté : il remontait, à travers l'histoire, jusqu'aux pontifes du moyen âge, qu'il appelait « les promoteurs zélés de la paix universelle, » et il avait un souvenir pour la Trêve de Dieu. Le Tsar Nicolas, en chargeant son ministre résident de faire parvenir au Vatican la circulaire du comte Mouravieff, lui avait évidemment donné l'ordre de montrer immédiatement, par son langage, que cette communication dépassait la banale portée d'une courtoisie diplomatique ; et M. Tcharykoff, soutenu d'ailleurs et guidé par ses propres sentiments, avait su comprendre et exécuter le vouloir de son souverain, .\insi, l'un des plus puis-

sants monarques, chef reconnu d'une vaste église, semblait chercher à travers les siècles passés et dans l'histoire de l'Eglise romaine une ébauche des grandes initiatives que sa généreuse jeunesse l'entraînait à concevoir et que la force de son empire lui permettait d'oser. On apprécia, au Vatican, le caractère de cette démarche, et l'on en goûta l'accent. M. Tcharykofï, au terme de son message, demandait à Léon XIII, au nom de Nicolas II, « d'appuyer de toute la puissance de son autorité morale la grande œuvre de l'affermissement de la paix ».

Cette demande était comme la ratification de l'un des rêves les plus chers de Léon XIII, comme la réponse à l'un de ses plus anciens désirs. A l'heure où la Papauté, par la perte même de sa souveraineté temporelle, semblait éloignée pour longtemps des jeux de la politique, Léon XIII, jaloux d'une majestueuse revanche, a toujours aspiré, et parfois réussi, à maintenir dans ces jeux l'ordre et l'harmonie. Des malveillants insinuaient qu'en pré-

tendant à ce rôle il ne cherchait qn'nn adroit détour, une façon de porte dérobée, pour rentrer dans les affaires temporelles d'où les événements l'avaient banni; le langage pontifical démentait un tel commentaire. Père de la grande famille humaine, c'est au nom de cette paternité même qu'il voulait limiter l'usage et l'abus de cette terrible monnaie avec laquelle se règlent, en dernière heure, les comptes des nations, et qui s'appelle le sang : il croyait ainsi remplir un devoir, non point inaugurer une tactique. Son rôle d'arbitre ou de médiateur ne lui apparaissait point comme un passe-temps de souverain déchu, mais comme la suite logique, indiscutable de sa mission. On a souvent admiré, et non sans raison, cette imagination forte et sûre, d'où Léon Xlil prend incessamment son élan, et qui, sans jamais dépasser les limites du champ du possible, aspire k l'explorer tout entier ; mais ce n'est point seulement son imagination, c'est sa conscience même qui pousse le Pape à être l'artisan su-

prème de l'union : sa lettre à tous les princes et à tous les peuples, écrite en 1894, renferme à cet égard sa pensée tout entière.

Après avoir exprimé le souhait qu' « un rapprochement s'opérât entre les nations pour prévenir les horreurs de la guerre », il continuait en ces termes : « Nous avons devant les yeux la situation de l'Europe. Depuis nombre d'années déjà on vit dans une paix plus apparente que réelle. Obsédés de mutuelles suspicions, presque tous les peuples poussent à l'envi leurs préparatifs de guerre... De là d'énormes dépenses et l'épuisement du trésor public, de là encore une atteinte fatale portée à la richesse des nations, comme à la fortune privée, et on en est au point que l'on ne peut porter plus longtemps les charges de cette paix armée. Serait-ce donc là l'état naturel de la société? Or, impossible de sortir de cette crise et d'entrer dans une ère de paix véritable si ce n'est par l'intervention bienfaisante de Jésus-Christ. »

C'est à titre de vicaire du Christ qu'en 1885

il accordait à TEspagne catholique et à l'Allemagne protestante le concours de son « intervention bienfaisante ; » et, dans la suite de son long pontificat, l'histoire de l'arbitrage des îles Carolines est l'une des pages qu'il préfère relire. « 11 ne peut avoir nullement échappé à votre perspicacité, écrivait-il au chancelier de Bismarck, le 31 décembre 1885, de combien de moyens dispose le pouvoir dont nous sommes revêtu, pour le maintien de l'ordre politique et social, surtout si ce pouvoir jouit, sans entraves, de toute sa liberté d'action;» et M. de Bismarck déclarait, de son côté, avoir été « aussi guidé par cette pensée, que rien ne répond mieux à la nature et à l'esprit du pontificat romain que la pratique des œuvres de la paix ». On vit, dans la suite, le Chili et l'Argentine, et tout dernièrement Haïti et Saint-Domingue, recourir aux bons offices du Saint-Siège pour trancher sans bagarre d'importants litiges; et l'opinion européenne eût très volontiers accepté, en 1898, que la voix de Léon XUI,

planant par-dessus TAtlantique, réglât les (liflicLiltës entre la plus forte puissance du continent américain et l'une des nations les plus dignes de respect de l'Ancien Monde. Il n'est pas jusqu'à l'idée même d'une limitation des armements qui n'ait, à plusieurs reprises, hanté la pensée du Pape : recevant en 1893, à l'occasion de son jubilé épiscopal, le prince Lobanoff, envoyé extraordinaire du Tsar, il se plaisait à lui indiquer « combien il serait urgent et combien avantageux au bien des princes et des peuples, de reconstruire, sur les bases solides de la sagesse chrétienne, la société bouleversée, et de faire converger à cette fin, par un amical accord, les grandes forces morales et politiques qui sont l'axe du monde, afin que la paix fût ainsi assurée sans qu'il fût besoin de ruineux préparatifs de guerre ». Il put donc paraître à Léon XIH, l'automne dernier, qu'il poursuivait avec le Gouvernement de Saint-Pétersbourg une conversation qu'il avait lui-même engagée.

A la date du 15 septembre, le cardinal Rampolla répondit à M. Tcharykotî. « La noble initiative de Sa Majesté, écrivait-il, correspond à l'un des vœux les plus ardents du Souverain Pontife ; » et tout de suite il en donnait une preuve, destinée à être comprise à Saint-Pétersbourg, en rappelant l'entretien du Pape avec le prince LobanofT : certains précédents ne sont-ils pas des présages? La note se poursuivait, très longue et très pleine; et le secrétaire d'Etat, à mesure qu'il pénétrait au fond même de la question, développait la pensée du Pape docteur; cet écrit diplomatique atteignait l'ampleur et la portée d'un enseignement, c Le Pape retient, écrivait le cardinal, que la Paix ne pourra point trouver son assiette si elle ne s'appuie sur le

l'oiîdement du droit public chrétien, d'où résulte la concorde des princes entre eux et la concorde des peuples avec leurs princes. Pour que cessent les défiances et les motifs réciproques d'offensive et de défensive, qui ont amené les États, de nos jours, à développer leurs armements, et pour qu'un esprit de paix, se répandant à travers les peuples de l'univers, les amène à se regarder entre eux comme des frères, il faut que la justice chrétienne ait pleine vigueur dans le monde, que les maximes de l'Évangile rentrent en honneur et que l'art difficile de gouverner les peuples ait pour facteur principal cette crainte de Dieu qui est le commencement de la sagesse... On a voulu régler les rapports des nalions par un droit nouveau, fondé sur l'intérêt utilitaire, sur la prédominance de la force, sur le succès des faits accomplis, sur d'autres théories qui sont la négation des principes éternels et immuables de justice : voilà l'erreur capitale qui a conduit l'Europe à un état désastreux. »

On devine quel effet durent produire ces lignes, survenant à Saint-Pétersbourg au milieu du flot des réponses politiques qu'envoyaientles divers Gouvernements. 11 n'y avait là ni atermoiements, ni précautions, ni revendications : c était l'exposé d'un système et d'une doctrine. On ne parlait point là d'expédients ou de palliatifs, mais d'une réforme du droit public international. On ne cherchait point là des combinaisons ; on ne s'évertuait point à faire le tour de la question ; l'on y entrait, et on la tranchait. Pour la première fois depuis fort longtemps, le Saint-Siège avait le droit de se considérer comme interrogé sur la situation de l'Europe; et le Saint-Siège, à peu près banni des conseils européens depuis la paix de Westphalie, faisait la réponse qu'il eût faite plusieurs siècles avant cette paix. 11 mettait même, si l'on peut ainsi dire, une sorte de coquetterie grandiose à expliquer qu'en parlant de la sorte il prétendait simplement se répéter.

a Contre un si néfaste système, continuait

le cardinal Rampolla, le Saint-Siège n'a pas cessé d'élever la voix pour appeler l'attention des princes et des peuples. Déjà dans le moyen âge, à la faveur de l'heureuse unité de la chrétienté, la voix des pontifes romains trouvait partout un accès facile; elle réussissait, par la seule force de son autorité, à concilier les princes et les peuples, à éteindre les querelles par des paroles d'arbitrage, à défendre les faibles contre l'injuste oppression des forts, à empêcher la guerre, à sauver la civilisation chrétienne. Aujourd'hui encore, bien que les conditions du monde soient changées, le Pape ne cesse pas d'employer sa force morale, avec un constant souci, pour faire pénétrer dans les esprits des peuples l'idée chrétienne de justice et d'amour, pour éteindre les luttes de nationalité, pour rappeler les nations aux devoirs réciproques de fraternité, pour inculquer le respect des autorités établies par Dieu pour le bien des peuples et pour opposer au droit de la force la force du droit.

conformément aux principes de l'Évangile. » Ainsi se déroulait, dans la lettre du cardinal Rampolla, à l'abri d'un raccourci d'histoire, une discrète démonstration d'immutabilité. Des voix s'étaient élevées, depuis trente ans surtout, pour professer que la force prime le droit ; elles avaient une irréfutable hauteur, trait distinctif des parvenus du struggle for life ; et il semblait que les peuples dussent courber sous ces doctrines nouvelles non seulement leur autonomie, mais leur raison même. Une haute souveraineté morale, impuissante, ou à peu près, pour la protection effective des autonomies menacées, pouvait du moins mettre en garde la raison humaine contre la tentation de rendre hommage à la force; le cardinal Rampolla rappelait que tel avait été, dans tous les temps, le rôle de la Papauté. Et l'antique thèse de la « concorde des deux puissances préposées par la Providence au gouvernement du monde », et les mots toujours prestigieux de (( Sacerdoce » et d' « Empire », —

ces deux mots qui sont pleins d'histoire et tout ensemble imprégnés de rêve, — s'acheminaient à leur tour sous la plume cardinalice : le secrétaire d'État déclarait qu'au nom de cet accord entre les deux pouvoirs le Saint-Siège était « disposé à seconder, avec tout son zèle et toute sa sympathie la difficile entreprise de Sa Majesté le Tsar ». « Sacerdoce et Empire, » ces virtualités altières, à peine réalisées par l'histoire d'antan, vivent toujours, d'une vie indestructible, dans les cerveaux qu'a façonnés la théologie scolastique : cette théologie, sous ses apparences rigides, enseigne à voir grand; elle est une étrange émancipatrice de l'imagination. Et le mysticisme slave, de son côté, — chez certains de ses représentants, tout au moins, — est à la fois assez conservateur et assez révolutionnaire pour envisager avec une curiosité complaisante la conception d'un monde dont le Pape et le Tsar guideraient les destinées : relisez plutôt, pour vous en convaincre, la Russie et l'Eglise universelle.

de Wladimir Soloviefî'. Il serait intéressant de faire commenter la note du cardinal RampoUapar desexégètes de Saint-Pétersbourg... Peut-être perdraient-ils pied.

Mais le cardinal secrétaire d'État se hâtait d'arriver ensuite aux remarques pratiques de l'homme politique : il augurait que peut-être « des obstacles multiples » entraveraient « la généreuse pensée du Tsar », et d'avance il se consolait en songeant que, quoi qu'il advînt, on devait toujours regarder comme un « grand bienfait » et comme « le germe d'un meilleur avenir » ce fait qu' « une voix aussi puissante, intervenant au milieu du bruit des armes, avait fait entendre au monde, courbé sous la prépondérance de la force matérielle, les noms sacro-saints d'équité et de droit. » Et le cardinal Uampolla concluait : « Ignorant quelles seront les lignes du programme que Sa Majesté l'Empereur entend proposer à la conférence, et

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