DE LÀ &RÀNDE PROPRIÉTÉ
DANS LES CALABHt:S
Lorsqu'on parcourt, entre Tarente et Catanzaro, les rivages malsains et déserts qu'encadrent les deux saillies de la péninsule italienne, on a sous les yeux des tristesses étranges : elles projettent une sorte de voile qui pèse sur le voyageur, tamise l'éclat opulent du soleil, offusque le bleu lucide du ciel. Ni les stériles étendues de la campagne romaine, peuplées de cette poésie qu'y parsèment nos propres souvenirs, ni les croupes de la Basilicate, dénudées d'arbres et d'habitants, n'infligent une pareille impression. Sur cette bande de littoral, la pensée grecque et le commerce grec maintinrent longtemps
leurs entrepôts : ils s'appelaient Métaponte, Sibaris, Cotrone ; aujourd'hui Cotrone n'est plus qu'une sous-préfecture de Calabre, Métaponte un hameau, Sibaris une gare. Des stations, de distance, en distance, indiquent le lointain voisinage de quelques villages habités : elles s'abritent et s'efTacent à l'ombre d'une douzaine d'eucalyptus qui, tout grêles, tout fiévreux, font trembloter leurs cimes, sentinelles infidèles contre la malaria; le jardinet dont s'égaie, chez nous, l'àme d'un chef de gare est remplacé là-bas par une végétation pharmaceutique. Le long de la voie ferrée, des feux de paille achèvent de brûler ; ils secouent les langueurs perfides de l'atmosphère et mettent en déroute l'obsédante farandole des moustiques ^ La terre est perpétuellement mouillée; elle a des exsudations qui la fendillent; les crevasses, s'entre-coupant.
1. Voir, sur la malaria, Laverau, Traité des fièvres palustres, p. 4S8 (Paris, 1884) ; et la Carta délia Malaria in Italia, publiée en 1882 par le sénat du royaume.
donnent à cette boue Taspect d'une mosaïque; et des plantes aquatiques glissent leurs joncs à travers les interstices, comme pour attester la licencieuse maîtrise de l'eau sur le sol. Une série de torrents dévalent des hauteurs; tout capricieux qu'ils soient, ils entretiennent, aux approches de leurs embouchures, un fouillis de vie ; on se croirait alors transporté dans une terre encore vierge, parmi les énergies et les lacunes de la nature primitive; lauriers-roses, myrtes et lentisques, s'oiïrent voluptueusement aux caresses du soleil, et, sous l'excitation de la canicule, ces caresses sont eiïrontées. Il faut chercher l'homme pour le trouver; il le faut deviner i)Our l'apercevoir : au loin quelques formes humaines s'enfoncent dans la boue, quelques chaumières en émergent; ce sont les éclaireurs et les avant-postes d'une nouvelle conquête agricole, qui tantôt avance, tantôt recule, le plus souvent stationne, dans ces terres perdues depuis plus de vingt siècles. Sur l'emplacement où la grande cité de Siba-
ris goûta jadis la joie de vivre, cette conquête ne s'est |3oint encore risquée : les populations se tiennent blotties tout près des sommets, dans des nids d'aigles que baigne un airpluspur; et, surplombant leurs anciens domaines, surplombées elles-mêmes par les neiges de la Sila, elles convoitent avec anxiété ce sol morbide qui s'étend jusqu'à la mer, cette glèbe qui n'est une enfant prodigue que parce qu'elle fut deux mille ans durant une enfant mal élevée. Notre rivière de Nice, elle aussi, marie les montagnes et les vagues, les neiges éternelles et la végétation tropicale ; mais de part etd'autre l'homme s'y rencontre ; ni les Alpes, ni la côte ne l'ont expulsé. Aux séductions antithétiques du paysage s'ajoute, là 011 fut Sibaris, la valeur d'unrésumé d'histoire : l'homme, en ces parages, a battu en retraite, laissant se perpétuer, à travers les âges, la rébellion de la création.
Que si le voyageur fait retraite à son tour, s'il se glisse, fuyard, dans l'intérieur de laBasilicate ou des Calabres, il entend tout de
suite résonner la plainte humaine, comme un répons à ses mélancolies ; et cette plainte dénonce, en même temps que l'abandon continu de la région maritime, une terrible crise agricole dans certaines parties de la zone des hautes terres. « C'èpiù niente, tuitoperduto^ tutto va via, il n'y a plus rien, tout est perdu, tout coule à la dérive. » C'est sui- les lèvres d'un président de comice agraire que je recueillais ces lamentations désespérées. 11 avait, avec d'autres de sa ville, souffert sous la royauté bourbonienne, et même retracé, dans ungroslivre,leurcommun« martyre' » : double titre, sans doute, à la confiance du régime nouveau. De parler haut et clair il croyait avoir le droit : ne l'avait-il pas exercé auprès de Sa Majesté elle-même? Ce disant, il me lisait de longues lettres de remontrances, qu'il avait adressées, ces années dernières, au Gouvernement du roi : elles réclamaient qu'on s'occupât de l'agricul-
i. Rocco Brienza, // martirologio délia Lucan'ui (Polenza, Tipogralia del VUnionc Lucana, 1883).
ture, qu'on restaurât ou qu'on remplaçât avec avantage la précieuse institution des Monti frumentari, qui, sous les Bourbons, faisaient au peuple des avances de grains; qu'on cessât d'expédier les militaires en Abyssinie et de laisser les civils filer en Argentine ; qu'on les appelât, tous ensemble, à soigner la bonne terre natale; et l'on eût dit, en écoutant ces épîtres, assister à quelqu'une de ces interminables gronderies que commettent volontiers, en tous pays, les intimes partisans du passé. Mais l'auteur, au tournant d'une page, insistait auprès des augustes destinataires pour que les ordres de chevalerie et le « délire du fanatisme » fussent grevés d'impôts : il paraît qu'en style noble et garibaldien cette dernière périphrase désigne les processions. De telssouhaits classent un homme au-delà des Alpes; ils authentiquent l'aloi des opinions; et, si mon interlocuteur se permettait de gémir, ce n'était point, assurément, sous l'impression d'un parti pris réactionnaire.
Moins âpres, mais presque aussi moroses, sont les notables de Cosenza : cette pauvre ville calabraise, sous les Bourbons, était réputée si mal pensante qu'on essayait de la séduire par quelques faveurs ; elle est, depuis trente ans, connue comme si dévouée, qu'on juge inutile de lui faire plaisir et qu'on la sacrifie à Catanzaro, sa voisine plus méridionale. Aussi les langues, à Cosenza, commencent-elles de se déchaîner, et c'est assez de prêter l'oreille pour entendre parler, et à satiété, de l'incurie du gouvernement. Stérilité des terres, abrutissement des populations, permanence des anciens miasmes et développement de nouveaux foyers de fièvre, expropriations forcées des petits propriétaires et misères amenées par la concurrence exotique : sont-ce là des maux auxquels de bons préfets et de bonnes finances seraient vraiment un remède suffisant? Il est loisible d'en douter. Xous avons écouté nos interlocuteurs avec la même attention curieuse que mériteraient, chez nous, des victimes
du Deux Décembre faisant la leçon à la République : leurs déceptions nous ont paru cruelles, leurs doléances en partie fondées. Mais il en est des embarras domestiques d'un grand pays comme de certaines scènes de famille : les visiteurs qui les surprennent se doivent piquer d'être sourds, et plus encore d'être discrets. Et ce que nous avons pris intérêt à observer dans cette région de l'Italie méridionale, ce n'est point l'évident affaissement de certaines espérances récentes, c'est le déroulement logique, et logiquement funeste, d'une évolution sociale commencée il y a cent ans à peu près, et dont les deux traits principaux furent une répartition nouvelle de la propriété et une conception nouvelle des droits du propriétaire.
Lorsque, au nom de la philosophie, on décrétait la suppression du régime féodal, on escomptait Tavènement de Fégalité parmi les hommes ; lorsqu'on réalisait cette suppression conformément aux maximes individualistes du droit romain, on augurait un rapide développement de la petite propriété, qui serait, comme la sanction de Tégalité retrouvée; et, lorsqu'on achevait, enfin, de renouveler la face de la terre en supprimant d'un trait de plume les multiples usages de propriéti' collective que la coutume avait créés, on se flattait de couronner ainsi l'émancipation et la souveraineté auxquelles chacun des êtres humains venait d'être appelé ; et l'on espérait qu'en poussant à
l'extrême le caractère absolu et exclusif du droit de propriété privée, on ménagerait à tous ces souverains improvisés un retranchement et presque un sanctuaire pour la possession sûre et l'exercice imprescriptible de leur multitude de droits nouveaux. Le despotisme éclairé des Bourbons, la République parthénopéenne, la royauté jacobine de Murât, concoururent tour à tour, dans l'Etat napolitain, à cet immense déplacement de la propriété. Parmi les terres des anciens barons, un classement fut tenté : on voulut distinguer entre les difese qu'ils possédaient en toute souveraineté, les fiefs soumis à certaines servitudes au profit de l'humble plèbe, et les antiques domaines communaux illégalement usurpés par l'oligarchie féodale. Les difese furent laissées aux barons; les fiefs furent amjnités, et les morceaux qu'on en détacha devinrent la propriété des communes, comme compensation pour les vieux droits de servitude et d'usage dont jouissait, sur toute l'étendue de ces fiefs, la masse
des habitants; et, quant aux anciennes terres communales que les seigneurs s'étaient arrogées, elles leur durent être enlevées pour retourner à leur propriétaire primitif, « tout le monde ».
Mais ce propriétaire à mille têtes fut à son tour déchu : avec cette aisance d'abstraction dans laquelle se complaisait l'esprit révolutionnaire, on marchanda à la collectivité, si même on ne le lui méconnut, le droit d'être une personnalité juridique; et tous les domaines communaux, ceux que la foule des ascendants avait jalousement transmis à la foule des descendants, ceux que les seigneurs usurpateurs avaient fini par restituer, ceux enfin qu'on travaillait à former au détriment des anciens fiefs, durent être transformés, par morcellement, en propriétés strictement individuelles. En 1792, 1806, 1807, 1809, 1812, les actes gouvernementaux se succèdent, se multiplient, se confirment, pour régler les détails de ce bouleversement et précipiter l'avènement du
nouveau règne agraire ^ Ainsi l'on sonnait, à coups répétés, le glas du droit archaïque, qui avait limité la souveraineté de l'individu sur la terre en lui rappelant sans cesse, de quelque charte qu'il se targuât, qu'il devait avoir égard à Dieu, nu-propriétaire, et faire une part au prochain, co-usufruitier.
On précisait, d'ailleurs, que les terres ainsi désaffectées seraient assignées de préférence aux citoyens les plus besogneux (nullatenenti). Les vieux juristes napolitains des XV® et xvi^ siècles avaient revendiqué pour le peuple, pour les pauperes vassalU^ le droit de n'être point exclus du sol et réduits ainsi à une vie sans ressources-; et la reconnaissance des « usages civiques » avait sanctionné cette revendication. Allant plus loin, les légistes du régime moderne rêvaient que chaque citoyen fût à son tour un seigneur, dans les limites de son lot de terre. Mais
1. Rinaldi, Le terre pubblichc e la questione sociale, p. 12o, 126 et 143-146 (Rome, Pasqualucci, 1896).