Mar.ila, op. cit., p. 399-iUO
Pour se reposer de rattristant spectacle de leur indigence et pour mieux comprendre comment, parmi tant de vicissitudes, leur patriotisme leur devient un réconfort, il est bon de reporter sa pensée vers ces gracieux aèdes, vers ces joyeux musiciens, qui, dans ritalie méridionale, au cours des générations précédentes, furent les précurseurs de l'émigration. Car, avant de prêter au reste du monde les bras de ses enfants, la province de Basilicate offrit les modulations de leurs voix et les accords de leurs violes : travailler de ses bras, c'est toujours faire œuvre d'esclave, et l'art, si rudimentaire soit-il, conquiert tout de suite je ne sais quelle maîtrise, une maîtrise de carrefour tout au
moins; c'est sous cet heureux aspect qu'avait commencé, il y a déjà longtemps, l'émigration de la Basilicate.
A Viggiano, petit village de cette province, se conservait une école de chanteurs et de musiciens qui s'en allaient, jusqu'au-delà de l'Italie, répandre un peu d'allégresse pour rapporter ensuite, au chaume natal, l'allègre sécurité du pain quotidien ^ Lorsque Pierre- Paul Parzanese voulait, il y a cinquante ans, consacrer son talent modeste, mais sincère, au renouvellement de la poésie populaire italienne, il arrêtait au passage, dans la bourgade apulienne d'Ariano dont il était l'un des chanoines, les harpistes de Viggiano ; et, priant ces humbles bardes d'épuiser à ses oreilles tout le cycle de leurs chansons, il notait les sujets, les rythmes, les originalités d'expression; ce patient travail, que fécondait sa gentille imagination, lui permit
1. .1^/ délia (ititiita per la inchiexla ai/raria^vo]. IX, fasc. 1, p. XXXI (UapiJOi't de M. liranca).
^ILÏ LENDEMAINS D UNITE
d'écrire une cinquantaine de poésies, qu'il intitula Canti del Viggianese, chants du Viggianais : on les a réimprimées dans ces dernières années. Il met en scène, dans le premier de ces chants, le Viggianais luimême, promenant son art à travers le monde, sorte de troubadour égaré dans notre époque contemporaine, et voici par quels couplets ce poétique revenant se fait lui-même connaître au public:
« J'ai la harpe au cou, je suis de Viggiano ; toute la terre est mon pays. Comme l'hirondelle qui quitte son nid, je passe en chantant, de rivage eu rivage ; et tant que battra mon cœur, je dirai des chansons de guerre et des chansons d'amour.
« Ma vie tout entière eut ]»our jtarure les plus belles fleurs de l'harmonie ; enfant, je m'endormais en chantant, je me réveillais au son de la harpe ; et, quand sur ma table il n'y avait point de pain, tout de suite ma main courait sur les cordes.
L EMIGRATION 22o
« .Vn'i entendu le souffle de la tempête passer frémissant dans la forêt; et je raconte, alors, d'étranges épouvantes, de vieilles légendes, d'obscures visions ; je sens Tharmonie frôler ma harpe, comme le nuage frôle la mer.
« Quelquefois le soir, dans la vallée, j'ai entendu gémir la fauvette, et je chante, alors, la chaste affection, qui travaille le cœur des jeunes filles; et sur ma harpe, ces gentils accords s'envolent, comme sur les lis la brise d'avril.
a J'ai entendu les graves notes de l'orgue, l'hymne solennel du prêtre; et quand je raconte les œuvres de Dieu, quand je parle de mon bon ange, ces sons de ma harpe résonnent au loin comme les harpes d'or des anges.
« Aujourd'hui le ciel d'Italie me sourit; demain, je piétine les glaces de la Russie; en toute terre je trouve mon pays; c'est la vie du Viggianais, de dormir l'été à la belle étoile, de se chauffer l'hiver par charité.
i< Partout il y a des femmes amoureuses et partout des garçons joyeux, partout de jeunes fiancées ; comme Fliirondelle qui quitte son nid, je passe en cliantant de rivage en rivage; et tant que battra mon cœur, je dirai des cliansons de guerre et des cliansons d'amour'. »
Ce cliant du départ, dontles accents annonçaient le chevalier errant de Fliarmonie, le guidait loin de Viggiano, le soutenait dans ses courses aventureuses; et puis, lorsque son escarcelle s'était suffisamment remplie, notre vagabond, lidèle, reprenait la route de Viggiano ; et pour ses concitoyens recouvrés, il tenait en réserve un Chant de retour^ que Parzanese n'a pas traduit d'une façon moins émouvante :
<( Je te revois, ô mon toit fumeux, je te salue, tranquille Viggiano; des années et des années, j'ai erré au loin, mai^ c'est vers toi,
1. Pielro Paolo Parzanese, Opcre complète édite eil nedite : f, p. 7 (Ariano, Slabil. tipogr.jl889).
toujours, que retournait mon désir. Je te revois, terrain béni, où j'appris la belle harmonie ! Sur le chemin, j'ai senti frémir ma harpe, en voyant surgir les tours.
« A la source qui est au milieu du sentier, j'ai lavé la poussière de mes joues ; là, un orme étend ses bras et rappelle l'avril de ma vie. Sur cet orme, léger, je grimpais avec les camarades, et je dénichais les oiseaux ; dans cette source, enfant, je me roulais, si l'ardeur du soleil me frappait.
((■ Puis j'ai couru au-delà de la mer en Turquie, terre riante, ciel riant ; et les femmes levèrent leur voile pour m'entendre «'hanter sur ma harpe. De Grenade, ensuite, je pris la route; sous les balcons fleuris, je modulai ballades et chansons ; et sur la mer la lune resplendissait.
<( J'ai été au royaume de France, à la riche terre d'au-delà des monts; mais nos auroi-es dorées, nos couchers de soleil, la France ne les a pas. Ainsi, dans la fleur de ma jeunesse, un jour j'ai quitté la patrie; en partant, j'em-
brassai ma belle ; m'a-t-elle attendu tant d'années? qui sait?
« Je retourne à ma mère chancelante; je lui rapporte un rosaire et une robe ; je retourne au tilleul où, les jours de fête, je dirai mes cent ballades, jusqu'au jour où, d'une voix languissante, accueillant les paroles suprêmes, sous le rayon de mon soleil natal, appuyé sur cette harpe, je mourrai K »
Ce poète ambulant, qui laissait courir sur ses lèvres et faisait voler sur les lèvres des hommes le nom de Viggiano, était comme une incarnation anticipée du pauvre émigrant italien de l'époque contemporaine. Il avait une grâce dont le paupérisme a flétri la fleur, il avait une richesse d'espoirs que vainement on chercherait, aujourd'hui, chez beaucoup de braves gens qui se pressent sur les paquebots. Mais tout comme lui, ces pâles et misérables successeurs voudraient un jour revoir le toit natal; et tout comme lui, au moment