‹ Lendemains d'unitéChapitre 34 sur 44 · Lo Re, Capitnnata triste, seconda paiie, p · texte numérisé non relu

Lo Re, Capitnnata triste, seconda paiie, p

esprit sont de 1896; ils succèdent à trente années de déceptions.

Avant 1865, en tous les endroits du ïavoliere où la culture était ]>ermise, les céréales avaient déjà élu domicile, et cela depuis longtemps. On trouve encore, àCérignole, à Foggia, les antiques silos où se conservait le grain, vastes fosses creusées dans le sous-sol des places publiques, grossièrement numérotées, et adjugées aux propriétaires ruraux pour qu'ils y déposassent leurs produits. Ces garde-manger souterrains avaient leur personnel distinct, soumis à des règlements très stricts ; le statut qui régissait le Piano délia Croce, à Foggia, date de 1725 et demeure à peu près en vigueur ^ En vertu de ce statut, deux compagnies de fossoyeurs, patronnées Tune par saint Roch et l'autre par saint Etienne, avaient le privilège de surveiller les

— C'est à ces deux volumes de M. Lo Re que nous empruntons la plupart des détails relatifs aux vicissitudes de la Capitanate.

\ . Rer/olamento del Piano délie fosse di Foggia dctto Piano délia Croce ^Foggia, 1883).

fosses et de mesurer le grain ; chacune comptait 26 membres, 2 sous-caporaux, 2 caporaux, 1 scribe ; et cette organisation presque militaire était sous la surveillance de trois députés, dont deux étaient élus parmi les producteurs ruraux, et le troisième parmi les commerçants. Le propriétaire qui louait une fosse pouvait choisir, dans Tune ou Fautre des compagnies, Fauxiliaire qui lui plaisait; mais le salaire tombait dans la caisse de la corporation, et c'est la corporation même qui répartissait entre ses membres les sommes payées par les propriétaires pour Tentretien des fosses et le mesurage du grain. Elle n'oubliait ni les veuves, ni les vieillards, ni les travailleurs condamnés au chômage : la famille du plus modeste fossoyeur avait droit, s'il mourait, à toucher, un an durant, la portion des recettes communes que, de son vivant, lui-même aurait perçue ; et les journées de maladie étaient payées au même taux que les journées de travail : « tout cela, expliquait le règlement, afin do maintenir

très vif le sentiment de la probité dans une classe aussi importante. » C'était la première préocupation des pouvoirs municipaux de protéger, parmi ces fonctionnaires du grain, un esprit de corps qui était un gî>ge d'honnêteté et de maintenir la coexistence de leurs dejix compagnies sans exciter entre elles la concurrence et sans permettre que les salaires tombassent au rabais.

Lorsque le Tavoliere devint « libre », il n'y eut aucune famille aisée de la Capitanate qui ne rêvât de jouer un rôle dans le commerce des grains. Le mot de liberté, prestigieux en lui-même, exerce une fascination plus raffinée lorsque les échos qui le répercutent répondent par le mot de richesse. A voir les faits d'un peu près, même parmi les peuples qui se targuent d'avoir été le plus « libéraux », c'est surtout comme avant-courrière d'une richesse promise que la conquête do la liberté fut la bienvenue : oncommence, pauvre encore, par aimer la liberté, et l'on finit, devenu riche, par s'éprendre du libéralisme, qui en est

l'unité et le sud-est 271

l'abus. Il advint en Fouille qu'une petite oligarchie, applaudissant à l'uffranchissement du Tavoliere, s'occupa tout de suite d'en profiter. La Fouille, terre de pâtures, se peupla de céréales ; les moutons de la Capitanate, qui jadis atteignaient le chiffre de 1 million et demi, tombèrent, peu à peu, au chiffre de 230.000; les bois, qui occupaient encore, en 1886, 45.000 hectares, furent progressivement sacrifiés pour faire phicc aux moissons ; dix-huit ans suffirent pour que la moitié d'entre eux fussent déracinés; tantôt avec l'assentiment de l'État, tantôt avec la complicité de l'incendie, on poursuivit les déboisements avec frénésie ; sur 100 permissions de déboiser données par le pouvoir central, 63 avaient trait à la Fouille ; et dans la statistique des contraventions forestières du royaume, les contraventions commises en Fouille figuraient pour un quart.

On recueillit en revanche, dans la seule Capitanate, une récolte annuelle de plus de 2.300.000 hectolitres de froment. Les blés

appellent l'homme : antidote contre la faim, on aime à les avoir pour voisins ; et malgré la disparition d'un certain nombre d'habitants qu'occupaient les travaux de pâture, la foule humaine grossit en Fouille, à mesure que le bétail diminuait ; de 1860 à 1881, la Capitanate s'accrut de 40.000 habitants; Barletta. Manfredonia, exportaient en France, en Aqgleterre, en Belgique, le grain nourricier; les trois quarts du blé qu'expédiait l'Italie venaient des Fouilles ; les fabriques de pâtes alimentaires de Xaples, d'Amalfi, de Gênes se pourvoyaient dans la région de Foggia ; le quintal de blé se vendait, en mai 1873, de 40 à 42 francs. On voulait tout planter en blé, même les larges sentiers [tratturi] .^en lesquels descendait encore une certaine quantité de bétail ; on criait haro sur les pauvres moutons qui se permettaient toujours de briguer l'hospitalité des Fouilles, et l'on réclamait tout au moins, pour compléter l'invasion des céréales, que ces bestiaux importuns descendissent des Abruzzes, non plus

par les tratluri^ mais dans des wagons de chemins de fer.

Le progrès, survenant, commença de chasser le pittoresque ; il éconduisit les moissonneurs, qui gagnaient peu d'ailleurs; mais encore ce peu était-il trop, puisque en douze heures, pour 10 francs, la moissonneuse à vapeur pouvait tondre une superficie de 4 hectares et que 8 machines humaines, se traînant tout le jour sur les sillons, ne pouvaient pas, si haletantes fussent-elles, mettre à nu plus d\m hectare '. Puis à leur tour, dans la ligne de retraite des moissonneurs,s'engagèrent ces vagabonds de l'agriculture qu'on appelait terrazsani: prêts à tous les métiers, même au travail sédentaire, tantôt charretiers et tantôt chasseurs, souvent coureurs de champignons et quelquefois coureurs de bourses, s'attachant, de temps à autre, à l'exploitation d'un |>etit domaine [versura), et la poursuivant durant

Page 1