PRONOSTIC — TRAITEMENT
Avant de porter un pronostic, il est bon de s’affranchir d’un préjugé populaire qui veut que toutes les affections mélaniques soient particulièrement malignes.
Personnellement, nous apprécierons la gravité du lentigo malin en nous basant uniquement sur les 28 cas que nous avons pu recueillir. Chez 11 de ces malades, nous ne trouvons guère qu’une pigmentation anormale persistant indéfiniment, d’aspect plus menaçant peut-être qu’une vulgaire tache de rousseur, mais ne présentant pas plus de gravité.
Chez les 17 autres sujets, cette pigmentation, après une période plus ou moins longue, a été le point de départ d’un néoplasme. Au point de vue de la terminaison, ces cas peuvent se répartir ainsi :
Non opérés et perdus de vue . 6 (VIII, IX, X, XIV, XVI, XVII).
Opérés et perdus de vue . 1 (Obs. XI).
Opérés et perdus de vue, mais avec
fâcheux pronostic . • . . . 2 i^Obs. II, XII).
Opérés sans récidive . 2 (Obs. XIII, III).
Récidives . . 4 (Obs. IV, V, VI, VII).
Morts avant l’intervention . 1 (Obs. I).
Cas très douteux . 1 (Obs. XV).
Nous voyons d’abord que six cas seulement font pencher la balance en faveur de la malignité. Nous devons noter aussi qu’une grande partie des malades opérés l’ont été avec un pronostic plutôt fâcheux. Plusieurs d’entre eux n’ont plus donné de leurs nouvelles. Chez ceux que l’on a pu suivre,
les récidives ont été fréquentes, presque de règle. Le malade de Fromaget a été opéré quatre fois (Obs. IV).
Enfin, on a noté deux cas de guérison, l’un chez le malade opéré par Fromaget en septembre 1899 et dont nous avons eu ces jours-ci les meilleurs renseignements; l’autre, chez un malade d’Hutchinson (Obs. XIII), qui a guéri après plusieurs récidives.
On peut dire que cette affection n’est donc pas toujours aussi maligne que son nom paraît l’indiquer et que certains auteurs l’avaient prétendu. Lassar avait déclaré toute intervention inutile et même nuisible, et si nous avons insisté un peu sur le pronostic, c’est pour bien établir l’attitude que doit prendre le chirurgien en face d’une affection de cette nature.
Son rôle, comme toujours, est d’être éclectique. Il faut d’abord savoir distinguer à quelle période se trouve l’affection, et baser le mode de traitement d’après l’évolution de la tache mélanique.
Si elle ne s’accompagne d’aucun phénomène inflammatoire, si aucune tumeur n’apparaît auprès d’elle, l’intervention nous paraît absolument contre-indiquée.
La cautérisation elle-même est dangereuse et les topiques irritants ne feraient qu’accélérer la marche du mal. On a affaire dans ce cas à une forme de lentigo malin qui peut être rangée dans la catégorie des noli me tangere qui ne s’accroissent que si on les touche.
Mais, au contraire, lorsque la tache noire s’accompagne
d’une tumeur à développement rapide, il faut intervenir de
suite.
Il n’est pas question ici, bien entendu, de traitements médicaux, ils sont tous illusoires, nuisibles même puisqu’ils font perdre un temps précieux.
Une intervention large et radicale s’impose. Sans doute elle n’empêche pas toujours la récidive, mais il suffît d’un cas heureux ou même d’une simple chance de survie pour légitimer l’extirpation. Or, parmi les malades opérés depuis
quelques années, nous avons pu contrôler deux cas où la guérison paraît définitive.
C’est plus qu’il n’en faut pour faire de l’extirpation en pareil cas une règle générale. C’est pour cette raison que nous avons décidé le malade de l’Observation II à se faire opérer d’urgence, car si l’envahissement ganglionnaire est commencé, il rend plus sombre le pronostic, mais il n’est pas suffisant pour fournir une contre-indication.