DIAGNOSTIC
Lorsque le lentigo malin est arrivé à une période avancée de son évolution, il est facile de le distinguer des autres affections similaires; ses caractères spéciaux, étudiées longuement dans un précédent chapitre permettent d’établir d’une manière certaine son individualité clinique.
Il n’en est pas de même au début, alors que la pigmentation est le seul phénomène observé et que nul accident ne vient faire songer à la possibilité d’un néoplasme. A ce moment-là, on peut confondre aisément les taches séniles lenticulaires avec bon nombre d’autres mélanodermies que nous allons passer rapidement en revue.
Cette confusion est d’autant plus facile que la biopsie ne peut être faite à cause de la précipitation qu’elle donnerait à la marche de l’affection cutanée : nous venons de voir d’ailleurs combien est incertain l’examen histologique de ces lésions. La distinction ne peut donc reposer que sur une connaissance assez complète des principales affections qui peuvent induire en erreur.
Parlons d’abord des nœvi pigmentaires, qui se présentent aussi sous forme de taches et quelquefois sous forme de tumeur. Ces taches sont de coloration moins foncée, souvent chamois ou jaunâtre. Leur teinte est uniforme pour chacune en particulier, mais elle peut varier sensiblement d’une tache à l’autre sur le même sujet. On en voit de disséminées sans ordre; souvent aussi elles sont disposées en semis, du volume d’une lentille environ. Elles apparaissent surtout dans l’enfance, peuvent s’accroître ou même dispa-
raitre avec l’âge, mais elles n’ont aucune tendance à se déplacer, pas plus qu’elles ne présentent des variations de teintes. Elles sont fréquentes au visage, mais siègent aussi un peu par tout le corps et aux membres supérieurs. A leur niveau, la peau est légèrement saillante et rugueuse au toucher, souvent garnie de poils. Tous ces caractères sont bien différents de ceux du lentigo malin.
Lorsque la pigmentation est un peu moins foncée, elle se rapproche de Pargyrie au point de faire naître quelques doutes. Mais cette affection est extrêmement rare et, si le sujet ne manipule pas de sels d'argent et n’en fait aucun usage thérapeutique, elle peut être éliminée de suite : la peau devrait d’ailleurs être luisante, ardoisée ou grisâtre, par suite du dépôt de petits grains d’argent dans le derme.
La teinte est aussi plus diffuse et bleuâtre dans le tatouage et les diverses sortes d’ecchymoses.
Au moment où la tumeur se développe, le diagnostic se limite aux nœvi dégénérés que nous venons de différencier et au xéroderma pigmentosum.
On peut en terminant dire un mot sur le sarcome multiple des extrémités, bien que les différences l’emportent de beaucoup sur les analogies.
Le xéroderma pigmentosum décrit par Kaposi en 1882 et étudié par Vidal sous le nom de mélanose lenticulaire progressive, a quelque analogie, tout au moins dans sa phase initiale. Mais les taches, plus nombreuses, sont plus étendues et présentent une teinte bistrée plus foncée. Le visage et les membres, surtout dans leurs parties découvertes, sont comme criblés de taches rougeâtres, un peu saillantes. La peau est atrophiée et présente de nombreuses dilatations vasculaires.
La tumeur est presque toujours sarcomateuse. Dans les cas douteux, on pourrait noter l’existence simultanée de la même affection chez plusieurs enfants de la même famille et le début symétrique aux deux mains et aux deux pieds. En deux ou trois ans tout le corps est envahi.
Le sarcome multiple des extrémités s’en différencie par sa définition même, c’est-à-dire par sa localisation aux mains et aux membres inférieurs et par le nombre plus considérable des taches pigmentaires et des tumeurs qui apparaissent aussitôt après. Il y a donc cinq signes qu’il faut toujours avoir présents à l’esprit lorsque l’évolution d’une mélanodermie quelconque offre quelque incertitude.
1° La coloration particulièrement noire de la tache;
2° Sa localisation au visage;
3° Sa longue période de bénignité ;
4° Sa tendance à se déplacer ou même à disparaître;
5o L’intégrité de l’épiderme pigmenté.
Ces signes constituent un véritable syndrome du lentigo malin.