‹ Léon Bloy (volume 2)Chapitre 18 sur 18 · OMNIA COOPERANTUR IN BONUM · texte numérisé non relu

OMNIA COOPERANTUR IN BONUM

Au milieu de la table, face à l'écrivain, il y avait un Christ surmonté d'une grosse couronne d'épines et, à côté du Christ, une statuette de Celle qui pleure achetée lors de son premier pèlerinage. Depuis le Mendiant ingrat jusqu'aux dernières lignes de son journal, tous les livres de Léon Bloy ont été écrits sur ce bureau et aussi les nombreuses lettres dont beaucoup, hélas ! furent des demandes de secours. Ces dernières avaient les suscriptions chargées d'indications hautes et épaisses : Urgent, Très urgent, Très pressé!...

Sur les casiers, les livres étaient rangés dans un ordre parfait; des livres d'histoire surtout restaient à portée de la main : Schlumberger, Henry Houssaye, Norvins, Vandal, etc....

Dans une petite bibliothèque spéciale dont les vitres avaient des rideaux, Léon Bloy cachait aux regards des profanes quelques éditions rares.

Un peu partout, dans la maison, on voyait les estampes d'Eugène Grasset et un grand nombre de photographies de tableaux dont un Sacré-Cœur de Georges Desvallières dédicacé par l'auteur, tableau violent qui plaisait beaucoup à Bloy.

Ce dernier affectait par moments de se désintéresser de ce qui ornait les murs de sa demeure: « Je veux donner tout cela, disait-il, je commence par vous, qu'est-ce que vous voulez que je vous donne, choisissez ? »

— (( Mais non, disais- je, vous ne donnerez cela ni à moi, ni à d'autres; cela vous est absolument nécessaire ! ))

— (( Qu'est-ce que cela signifie? » reprenait-il.

— « Cela signifie, disais-je encore, que vous êtes un artiste et qu'il vous faut un peu de dessin et de couleur autour de vous. »

Il répondait en haussant les épaules: « Vous avez peut-être raison.... C'est très misérable! »

Je vis quelquefois errer sous les meubles un roquet aux formes fantastiques que Frédéric Brou avait voulu copier pour un modèle de gargouille. Bloy lui jetait de temps à autre un morceau de sucre... sous son lit et s'amusait des contorsions de l'animal pour faire pénétrer ses bosses entre le bois du lit et le parquet.

De même qu'à l'atelier de la rue Cortot, les dimensions de la pièce obligeaient Bloy à des dépenses de charbon fréquentes et énormes. Huit mois de l'année, son poêle était rouge; il se char-

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geait lui-même de l'entretien du feu. « Le froid, disait-il, est mon plus grand ennemi ! »

Il combattait son plus grand ennemi avec une surveillance incessante, interrompait une lecture pour courir à sa caisse à charbon, revenait tenant d'une main la tringle et de l'autre une pelletée qui s'engouffrait. Et Léon Bloy regagnait son bureau en se frottant les mains d'un air satisfait.

Délivré, selon son expression, des vermines de la rue Cortot. il publia successivement l'Invendable et Le Sang du Pauvre.

Le premier est la suite du journal de l'auteur, journal où il y a de tout, depuis les simples billets adressés à des fournisseurs ou à des propriétaires tracassiers, jusqu'aux prières les plus nobles et les plus touchantes. On a remarqué avec raison que dans L'Invendable, Bloy parle fréquemment de ses lectures et que Napoléon et ses historiens l'attirent de plus en plus.

L'Invendable, édité au Mercure de France, partagea le demi-succès des précédents volumes du journal.

Les épreuves en étaient à peine corrigées quand Léon Bloy commença ce livre sur Y Argent dont il avait si souvent entretenu ses amis.

Nul autre ouvrage de l'auteur ne fut enlevé avec une plus vertigineuse rapidité. En deux mois, il fut écrit, corrigé et publié, je ne sais pourquoi, chez l'éditeur Juven.

Dans la Préface du Vieux de la Montagne, paru l'année suivante (1910) au Mercure de France, André Dupont a parlé longuement du Sang du Pauvre.

J'extrais ces lignes de la préface d'André Dupont :

(( Pour écrire son nouveau livre, Bloy n'a eu

qu'à écouter ce que grondaient à ses oreilles, ces années maigres et féroces qui l'ont accompagné si longtemps, alors qu'il errait seul à la recherche de son âme.

Le Sang du Pauvre est écrit dans une volonté absolue de haine et d'exécration pour les riches: (( ... Tout homme qui s'enrichit vend le Christ. On ne peut être riche qu'en vendant le Corps et le Sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. » Tel est le ton du livre.

Bloy m'en adressa un exemplaire avec cette dédicace : (( Ces pages où fut essuyé le couteau ! »

Le contraste entre ces violences et la vie de l'auteur, au moment où il écrivait son livre, causait de la surprise à ceux qui ignoraient le passé de Léon Bloy et ne pouvaient se rendre compte de l'existence infernale qu'il avait menée et de la provision d'observations qu'il avait faites.

A l'heure où il publiait Le Sang du Pauvre, il avait encore des ennuis et des soucis, mais comme je l'ai déjà fait remarquer, sa vie s'était éclaircie, il pouvait travailler avec tranquillité et il en profitait, car il aimait le travail.

Les villégiatures l'interrompaient, et il faut dire qu'à partir de 1908, moment où parut L'Invendable, jusqu'en 191 3, elles se multiplièrent. Léon Bloy visita successivement Créteil. Le Tréport, Sainte-Mesme, Cayeux, le Nouveau- Brigton, Binic, Taille-Petit et Saint-Piat. Et plus il villégiaturait, plus il détestait les villégiatures.

S'en aller ainsi vers l'inconnu lui était odieux. Il se rendait plus volontiers chez un ami quand il savait que l'arrivée et le départ lui seraient adoucis, qu'il n'aurait pas à réclamer sa malle à un employé dont l'hostilité l'accablait de tristesse et de dégoût. Il faut avoir vu Léon Bloy

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dans une gare, son bulletin de bagages à la main et disant d'une voix suppliante autant qu'inentendue : « Monsieur l'employé, voulez-vous me donner ma malle ? » pour comprendre le désarroi où un événement vulgaire pouvait jeter ce qu'il appelait si exactement son esprit enfantin.

Il se resaisissait devant son écritoire. Avec quel art il sut exprimer, non seulement sa souffrance, mais le ridicule de ce qui l'avait fait souffrir. Comme -il savait réduire à des proportions infimes tout ce que son mépris lui faisait dédaigner.

Cela ne l'empêchait nullement de rester dans toutes les occasions vrai et respectueux et de faire ses efforts pour comprendre ce qui instinctivement ne lui convenait pas.

Ses relations avec la musique et les musiciens furent, à ce point de vue, étonnantes et concluantes.

Léon Bloy n'aimait pas la musique. Je ne parle pas de la musique religieuse qu'il goûtait avec la simplicité de son cœur de chrétien, ni des petites improvisations de sa fille Véronique qui, par leur candeur dans l'invention et l'expression, étaient bien du Léon Bloy.

Je veux dire la musique profane, celle de Beethoven et celle de Debussy.

J'ai montré l'attitude de Bloy écoutant son ami Vines. Encore s'agissait-il là de réunions tout intimes, chez lui. Léon Bloy, chez Jacques Maritain, ou chez moi.

Une autre fois, je le vis, non sans inquiétude, se rendre à une audition intégrale du Messie, de Haendel, donnée au Trocadéro.

La séance était organisée par Raughel et Borrel. deux amis de Bloy. que celui-ci aurait eu

peur de contrister en ne répondant pas à l'invitation qu'ils lui avaient faite. Et je craignais que cette audition longue et un peu théâtrale ne lui fut fastidieuse.

Son impression fut immense et favorable à ce point qu'il voulut assister à une seconde représentation, quinze jours plus tard. Je le vis à la sortie et nous pûmes causer pendant une heure: « Mon ami, me dit-il, j'ai suivi tout cela avec une émotion qui croissait sans cesse à mesure que se déroulait pour moi ce poème merveilleux. J'ai pleuré à divers passages. J'ai applaudi ces excellents artistes. Je n'ai pas fait plus d'efforts pour comprendre Haendel que je n'en faisais autrefois en écoutant la voix de crécelle de mon pauvre Yilliers, quand il s'accompagnait sur son piano misérable. »

L'entrée de Madeleine Bloy à la Schola cantorum, dans la classe de violon, les relations qui s'ensuivirent avec le maître Vincent d'Indy, entretinrent chez Léon Bloy ces bonnes dispositions.

Sa studieuse fille nous faisait, de temps à autre, constater ses progrès A côté de Ricardo Vines, nous entendions aussi le violoniste Eugène Borrel. Enfin, Mme Brou rappelait à Léon Bloy l'époque de ses débuts, en chantant d'une voix charmante du Rollinat :

L'âme des fougères s'envole

Bloy ne cachait pas sa joie de ces réunions musicales, dans sa maison de Montmartre, réunions qui se terminaient ordinairement par une lecture.

Assis devant son bureau, Bloy prenait un de ces petits cahiers à couverture grise où ses

œuvres, d'une écriture fine et serrée, sont renfermées dans leur ordre chronologique.

Il tenait le cahier à deux mains et l'approchait tout près de son visage. Il lisait d'une façon posée, avec une intonation très appropriée aux choses qu'il avait écrites. Sa prononciation était claire, mais particulière. Il revenait de son mieux à la vieille manière française, disant escayer pour escalier, coyer pour collier, Moyère pour Molière, etc....

Ces lectures eurent lieu aussi à Versailles où où il venait deux ou trois fois l'an, chez moi ou chez son filleul, Jacques Maritain.

J'allais l'attendre à la gare Rive-gauche. Il arrivait son bâton à la main, vêtu d'un complet gris-ardoise et coiffé d'un feutre mou; il mettait son lorgnon, me cherchant de loin.

Arrivé près de moi, il plaisantait. Il ironisait, en disant des lieux communs... exprès, et riait après les avoir dits : (( Il fait un vrai temps de printemps !» ou : (( J'ai à vous dire- bien des choses ! »

Je reprenais sur le même ton: a Vous avez fait un bon voyage? » Il riait encore. Puis, tout à coup: « Ça n'est pas de tout ça, faisait-il, nous allons chez vous; mais, d'abord, allons prendre un apéritif. ))

Nous nous dirigions vers un café situé rue Royale, face à la rue de l'Orangerie, café médiocre et très fréquenté (i). Bloy s'installait, commandait un amer et sortait de sa poche un petit brûle-cigarettes dont il ne se servait que

(1) Bloy rirait beaucoup, s'il savait que son café est devenu le siège d'une société de Crédit.

lorsque la cigarette qu'il fumait était sur le point d'être terminée.

Dans ces causeries en tête-à-tête, il n'avait point d'amertume et laissait pénétrer très avant sa vraie nature. Il racontait ses déboires mêmes avec bonne humeur et constatait sans difficulté l'amélioration de sa destinée. Il disait : (( Ah ! je puis voir venir quelques années sans souffrances; j'ai payé depuis longtemps ! )) Il répétait plusieurs fois: (( Ah! oui, j'ai payé! ))

Chez moi, on lui préparait un déjeuner selon ses goûts, chose facile. Il aimait qu'on servit un gigot de mouton et qu'on le découpât sur la table. (( C'est un plat bien français », disait-il. — On lui servait aussi son mets favori : les pommes de terre frites à l'huile et à l'ail.

Il croquait les morceaux d'ail frits en vrai Méridional qu'il était.

Durant le repas, il se penchait souvent vers la fenêtre, cherchant des yeux ses amis les arbres, dans le jardin voisin.

Deux ou trois fois, je l'entraînai vers le parc, malgré sa répugnance pour tout ce qui était bourbonien et pour Versailles en particulier. Je me gardai bien de lui montrer le palais et les collections, mais je savais que les Trianons le séduiraient, comme les ruines séduisent les imaginations mélancoliques. Je le conduisis ainsi vers certains coins solitaires du parc: « Voyons, lui disais-je, tout n'est pas affreux à Versailles ? » Il répondait : (( Cet endroit est aimable, très aimable... êtes-vous content ? ))

Léon Bloy pourtant préférait ne pas sortir, écouter de la musique, ou nous lire des pages de ses livres.

Je lui demandai, un jour, de choisir parmi ses

contes, un de ceux qu'il avait le plus travaillés, au seul point de vue de la forme. Il prit sans hésiter une de ses Histoires désobligeantes : « La plus belle trouvaille de Caïn », puis, dans Sueur de Sang, « A la table des vainqueurs ».

Le soir, quand il quittait Versailles il s'en allait à la gare accompagné de tous ses amis, car il n'était pas rare qu'il donnât rendez-vous chez moi à Jacques Maritain ou qu'il se fît accompagner de Frédéric Brou.

Le lendemain ou le surlendemain, il m'écrivait pour me dire le plaisir qu'il avait eu.

Au mois de décembre 1909, je me trouvais à déjeuner chez Bloy, à Montmartre. Il y avait avec moi Vifîes et l'abbé Petit, un prêtre d'une haute intelligence et d'une rare érudition. Tous les trois, nous nous attendions à une lecture pour l'après-midi. Bloy avait sur son bureau un cahier ouvert à la première page.

Avant de commencer, il nous fit à peu près ce petit discours :

« Vous vous attendez à du Léon Bloy et ça

n'est pas du Léon Bloy que je vais vous lire

Vous savez, n'est-ce pas, combien j'aime Termier. Ce grand savant est un de mes plus fidèles amis, je lui ai dédié Celle qui pleure.

« Peut-être ignorez-vous que Termier est poète et qu'il ne peut écrire, même en traitant un sujet scientifique, sans révéler une sensibilité d'artiste, très belle et très touchante.

« Mais, ce que vous ignorez certainement, c'est que sa fille, Jeanne Termier, est elle-même un vrai poète et qu'elle vient de me communiquer des vers admirables, que je veux préfacer, car ils seront bientôt publiés.

« Je vous avoue avoir éprouvé une surprise des

plus agréables à la lecture de ces vers. Je savais, certes, que cela pouvait être intéressant, mais je me trouve en présence d'une œuvre de génie.

(( Enfin, Jeanne Termier m'avait averti de la présence, dans son livre, d'un certain nombre de vers libres et j'ai souvent manifesté mon mépris pour le vers libre.

(( Aujourd'hui, je constate que tout ce petit volume, les vers libres comme le reste, est absolument remarquable Du reste, vous allez

voir ! »

Et Léon Bloy nous lut entièrement les Derniers refuges, pour notre émerveillement.

Il mettait une application infinie à nuancer ces vers d'un charme si personnel et si profond.

Quelques jours après, il me communiquait la préface très curieuse qu'il fit aux Derniers refuges et les critiques qui ont analysé ces poèmes ont ratifié pleinement les éloges décernés par Léon Bloy à Jeanne Termier.

Je dis que cette préface est curieuse, parce que Léon Bloy y juge en profane, ne se prononce pas une seule fois quant à la valeur littéraire de l'ouvrage. Peu de temps après, il exprimait à son ami Alfred Pouthier, l'auteur des Soliloques, son ignorance du langage poétique.

(( Lorsqu'il m'est arrivé, dit-il, d'écrire sur Baudelaire, Verlaine ou Jeanne Termier, vous avez dû admirer la virtuosité peu ordinaire de mes réticences et combien j'excelle à ne rien exprimer du tout. C'est bien simple, je ne sais pas !

a Quand on me présente un poème, mon premier mouvement est de fuir dans la direction de mes puits, les puits de mon âme, si vous voulez !.... »

A ce propos, je lui dis : « Avez-vous quelquefois écrit en vers ? »

— (( Oui, me répondit-il. j'ai fait en ce genre des choses détestables. Corbière aurait dit que mes vers étaient alignés comme des soldats de plomb. Ça ne chantait pas du tout ! »

Et il me raconta l'histoire singulière d'un poème qui lui avait été commandé pour une revue.

Le poème s'intitulait : La solitude de Dieu. ■ Bloy écrivit une trentaine de vers environ qu'il détruisit presque aussitôt. Il m'affirma qu'il n'avait rien conservé de cet essai qui l'avait fait renoncer pour toujours à la versification.

La fin de l'année 1910 fut marquée chez Léon Bloy par l'arrivée de Peter Van der Meer, homme de lettres hollandais converti avec tous les siens au catholicisme par les livres de Bloy.

Celui-ci était ravi de ces abjurations qui venaient s'ajouter à tant d'autres qu'il avait également provoquées.

Quatre ans auparavant, c'avait été celle de Jacques Maritain, de sa jeune femme et de leur sœur Vera Oumansof. De tous les amis de Léon Bloy, Maritain fut un des plus chéris du maître. Un labeur constant et acharné le tenait éloigné plus qu'ils ne l'auraient voulu l'un et l'autre de nos réunions amicales où il ne me fut pas donné de le rencontrer souvent.

Jacques Maritain, plus que jamais attaché à sa besogne de philosophie et de professeur, est, d'ailleurs, récompensé de son travail. Très jeune et déjà très en vue, admiré et aimé de ses élèves, armé d'une doctrine sainte qu'il expose avec une clarté merveilleuse, il est de ceux auxquels leurs

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adversaires eux-mêmes sont obligés de rendre justice.

Et Léon Bloy, ce vieil artiste ennemi de la philosophie, vint plusieurs fois assister aux conférences de son cher filleul, dont il sortait stupéfait et ému.

Quant à Yan der Meer, je le vis, un soir de novembre, dans le bureau de Bloy, où il venait pour la seconde fois seulement.

C'était un grand garçon un peu silencieux, quoiqu'il n'éprouvât aucune gêne à s'exprimer en français; mais il se contentait alors de regarder Bloy, avec les yeux avides d'un innocent qui rêverait d'être dévoré.

Van der Meer a raconté sa conversion dans un livre très passionnant, paru en 1917, chez Crès, avec une introduction de Léon Bloy. Ce livre n'est pas seulement un récit de la conversion de l'auteur, il est plein de souvenirs et ces souvenirs de ses jeunes années sont ceux d'un artiste raffiné, presque voluptueux, que les spectacles de la nature et de la vie ne laissent jamais indifférent.

Us font regretter de ne pas avoir la traduction des autres ouvrages de Van der Meer, des romans qui lui ont fait en Hollande une réputation d'écrivain.

Léon Bloy a publié, dans son journal, une lettre très belle où il raconte tous les détails de la conversion de Van der Meer.

Ces amis, écrit-il, ne cessent de dire que leur conversion est mon ouvrage ou du moins que je l'ai irrésistiblement déterminée.

C'est comme si Notre-Seigneur me baisait sur les lèvres, de son adorable Bouche. C'est

comme si ma mère, ma Daine de Compassion me prenait dans ses bras et me serrait sur son cœur... Je ne sais pas exprimer cela...

Voilà ce que je tenais à vous raconter. Et maintenant je ne sais plus que vous embrasser avec tendresse, en vous priant d'embrasser pour moi vos chères enfants.

Van der Meer partagea désormais, avec Jacques Maritain et leurs deux familles, ces fonctions de filleuls de Léon Bloy qu'ils ont conservées jusqu'aux derniers moments de leur parrain bien-aimé et qu'ils gardent encore aujourd'hui auprès de leur marraine.

Léon Bloy, avant de quitter Montmartre (il reçut son congé le 16 janvier 191 1), publia la suite de son journal et intitula ce nouveau volume Le Vieux de la Montagne.

Je me souviens d'avoir combattu de toutes mes forces ce titre que je trouvais utilisé antérieurement un trop grand nombre de fois; mais Bloy pensait à sa chère montagne de la Salette et ne voulut rien entendre.

Quant au livre lui-même, je le crois digne des précédents, et je veux ajouter ceci : Il contient la (( lettre à Letellier ».

Je n'ai jamais rencontré ce Letellier, dont j'ignore absolument tout, mais puisque c'est à lui que nous devons cette chose exquise, nous garderons le souvenir de Letellier pour l'Eternité.

Lisez cette merveille à la page 360 du Vieux de la Montagne.

Bloy fut désolé de quitter Montmartre. Je le vis quelques jours avant son départ. Nous fîmes encore le trajet de la rue de la Barre à la place

d'Anvers. Dupont, autant qu'il m'en souvient était avec nous. Il était environ cinq heures du soir. Des gosses jouaient le long des escaliers parallèles au funiculaire.

Deux de ces enfants s'étaient servi des rampes de fer pour installer un jeu de bascule.

Quand Bloy, qui était de mauvaise humeur, passa auprès d'eux, l'extrémité de la planche vint heurter le bord de son chapeau. Il se retourna brusquement, presque fâché, brandissant son bâton : (( Qu'est-ce que c'est que ça, fit-il, en voilà des façons ; on va vous flanquer des coups de trique ! » Je vois encore les airs effrayés des deux gamins qu'on eut dit empruntés à un album de Poulbot, l'un effondré sur sa planche au pied des marches, l'autre juché en l'air et Bloy devant eux, magnifique et terrible, la canne haute!

Tout dernièrement, j'eus la curiosité de retourner rue de la Barre, de revoir ce que devint ce quartier depuis le départ de Léon Bloy.

J'ai traversé, non sans émotion, la place du Tertre et j'entrai dans la salle enfumée d'un petit café où Bloy me conduisit souvent; je refis les parcours qui nous étaient familiers, la rue Lepic, la rue Cortot. Arrivé rue de la Barre, je n'ai trouvé que des démolitions et des ruines.

J'ai dû reconstituer avec mes souvenirs la petite porte de fer, la sonnette au son grêle, la cour pavée, le logis des canards, le vitrage de la salle à manger, la table modeste montée sur ses tréteaux et j'ai revu un instant mon vieil ami disant le Benedicitc qu'il faisait suivre d'une autre prière apprise chez les Chartreux. Il articulait nettement d'une voix grave, très belle: (( .... Edent panperes et saturi.... »

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Lettre de Léon Bloy à René Martineau.

« En aurai-je fait, des déménagements ! )> me disait Léon Bloy, lorsqu'il lui fallut quitter la rue de la Barre. <( Et, avec tout cela, reprenait-il, je voudrais tout de même apercevoir le coin de cimetière où je reposerai ! »

Le (( Mendiant ingrat » prophétisait, sans qu'il s'en doutât, cette fois. C'est à Bourg-la- Reine qu'il devait mourir.

J'ai dit combien Montmartre lui plaisait. Un mois après son départ de la Butte, il en écrivait encore amèrement à une amie de Tours :

« ... J'ai souvent déménagé, mais jamais un arrachement n'a été aussi pénible. Nous avions pris l'habitude très douce de vivre à l'ombre du Sacré-Cœur, immergés, plusieurs fois par jour, dans les ondes sonores de sa grande cloche. Nous étions dans une maison tranquille, toute à nous, loin des bruits de la rue, possesseurs sans partage d'un jardin aimable où je cultivais amoureusement quelques fleurs, où ma femme nourrissait quelques volatiles. Tout cela est fini. Plus d'oies, plus de canards, plus de poulailler, plus de chien, mais surtout, oh! surtout, plus de basilique! ATous voilà en un appartement bourgeois, grand et confortable peut-être, mais si banal! L'église,

toute proche et suffisamment recueillie ne nous déplaît pas, mais il n'y a plus les messes si nombreuses de notre chère Basilique. Nous sommes éloignés de ceux de nos amis que nous pouvions voir tous les jours et les bruits incessants du voisinage nous tourmentent. Il y a donc un peu de tristesse.... »

Mes visites hebdomadaires étaient pourtant plus faciles qu'elles ne l'étaient antérieurement. Léon Bloy me prouva son désir de ne pas les voir se raréfier en organisant mon itinéraire : « C'est admirable, me dit-il. Arrivez de Versailles à la gare Montparnasse, prenez le métro, puis le tramway et vous pouvez être ici, à Bourg-la- Reine. à 2 heures environ.

(( Vous repartirez à 6 heures 10. Un train à peu près direct vous fera rentrer à Versailles à 7 heures. Il y a un petit café tout près de la gare, je vous mettrai dans votre wagon... » Et cela se passa comme il avait dit jusqu'en juillet 19 14, où les moyens de communication devinrent difficiles pour les raisons que l'on sait.

Ces dernières années de la vie de Léon Bloy ne se signalèrent par aucun changement dans sa manière, si ce n'est qu'il s'acharna davantage encore au travail.

Le polémiste qu'il avait été n'existait plus. Et il ne prêtait aucune attention aux éloges qu'on lui décernait, lesquels devenaient sinon très nombreux du moins plus fréquents.

Léon Bloy qui, jadis, collectionnait toutes les injures publiées sur son compte, et peu d'écrivains en auront été abreuvés comme lui, se désintéressait complètement des compliments et des admirations.

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Il y a chez lui plusieurs cahiers de découpures qui ne sont que des invectives à son adresse : u J'ai été très friand de ces ordures », disait-il quelquefois. Quant aux louanges, il les dédaignait et n'avait ainsi que très peu d'occasions de répondre ou de discuter.

Léon Bloy recevait souvent des brochures que quelques-uns d'entre ses amis se figuraient devoir l'intéresser. Il n'en retint que deux ou trois plus ou moins ridicules qu'il annota et ces critiques un peu spéciales ont paru dans son journal.

Les autres publications allaient au panier et Bloy accompagnait souvent son geste de cette phrase qui revient quelquefois dans ses écrits : « La vie est trop courte! »

Une fois pourtant, le titre de la brochure l'arrêta. C'était : Des périls de la Foi et de la Discipline dans l'Eglise de France à l'heure présente et l'auteur était Mgr Turinaz, évêque de Nancy et de Toul.

L'ouvrage avait cent pages. Léon Bloy se mit à le lire attentivement et prit sa plume dans l'intention de l'annoter.

Les idées qu'il rencontra n'étaient pas pour lui déplaire. Mgr Turinaz écrivait, en somme, contre le modernisme et les médiocres laïcs qui se mêlaient de l'introduire dans les feuilles catholiques les plus répandues. Bloy avait souvent indiqué son mépris des uns et des autres.

Malheureusement, Mgr Turinaz n'était guère écrivain, avait le tort d'ignorer Léon Bloy et apportait un soin excessif à écarter de ses phrases les images énergiques et les violences.

(( Je n'obéis, écrivait-il, à aucun sentiment de

malveillance à l'égard des personnes » Son

œuvre était, hélas! le contraire d'un pamphlet.

Dès la troisième page, «1 laisse tomber cette phrase imprudente : <( Je parle, parce qu'aucune voix ne se fait entendre )). Léon Bloy met en marge un coup de crayon bleu qui semble dire : (( Eh bien ! Et moi ? )) La première moitié de la plaquette contient surtout des points d'exclamation et des soulignements.

A partir de la page 39, la patience de Bloy est fatiguée par la douceur du prélat; les annotations trahissent l'impatience.

Page 40, Bloy écrit : (( Quand je lis le mot mentalité, tout courage m'abandonne, je suis un homme fichu. ))

Puis Bloy a continuellement l'air de dire à Mgr Turinaz : <( Je suis absolument de votre avis, mais vous ne savez pas crier cela, vous n'entendez rien à l'engueulade ! ))

Il est juste de faire remarquer qu'aucune de ces annotations ne s'adresse au texte de l'évêque, mais aux auteurs cités.

Page 82, Bloy s'explique: (( Ce monsieur, écrit-il, a de la chance d'être tombé dans des mains aussi peu cruelles que celles de Mgr Turinaz. Avec un autre, il aurait pu écoper d'une façon un peu plus sérieuse. )) Quelques jours après, Bloy me donna la brochure à laquelle il avait ajouté l'envoi suivant:

« Pardonnez-moi, mon cher Martineau, d'avoir souillé de mes annotations, parfois indécentes, cette brochure que j'avoue avoir lue sans aucun respect. Mais vous êtes si passionné pour moi que j'ai supposé, injurieusement peut-être, que cela ne vous déplairait pas. »

Puis il me dit : « Je sais que vous êtes un brin bibliophile, emportez ça ! »

Depuis, j'ai fait cartonner la plaquette en violet-évêque et l'ai placée à la suite des œuvres de Léon Bloy. Elle ne constitue pas la moins curieuse de ses fantaisies ; mais elle n'est pas aussi indécente ni aussi irrespectueuse que Bloy me le dit, quand on songe que rien de ses notes ne fut destiné à la publication.

On a parlé avec insistance des invectives de Bloy à l'égard du clergé catholique. Il faudrait, sur ce point, s'entendre et définir le mot invectives.

Bloy a quelquefois montré, avec une complaisance vengeresse, certains ridicules ou certains oublis, mais il n'a jamais poussé jusqu'à l'invective ses remarques sur les prêtres.

Je l'ai toujours vu respectueux dans les conversations qu'il avait avec eux — même quand ils n'étaient pas de ses amis — et il les recevait avec amabilité. A un vicaire de sa paroisse qui lui disait: « Vous êtes un lion, toujours. Ne pourriez-vous, quelquefois, vous faire mouton? » il répondait: « Mais non, car alors, je me mangerais moi-même ! »

Bloy a pratiqué l'invective vis-à-vis de ses confrères. Belluaires et Porchers et Je m'accuse en contiennent et de très violentes ; mais son journal, et c'est là surtout qu'on a puisé pour lui faire le reproche que je viens de dire, n'est jamais dur que lorsque l'auteur reproduit exactement un fait tel qu'il s'est passé ou des paroles telles qu'elles furent prononcées, et peut-on dire que ce sont là des invectives ?

Et puis, est-il si paradoxal de soutenir, comme l'a fait M. Arbelet à propos de Stendhal,

que les expressions haineuses, chez un être doué d'une sensibilité excessive, sont l'indication d'un trop-plein de tendresse.

Tandis qu'on accusait Léon Bloy d'être né pour haïr, de n'avoir cultivé que la haine, il disait: « Je suis né pour la tendresse; personne n'a aimé les hommes aussi naïvement que j'ai fait... »

Et ce qui donnerait plus de poids à l'observation de M. Arbelet, c'est l'admiration de Bloy pour Le rouge et le noir qu'il gratifiait de livre vigoureux et qu'il préférait à La Chartreuse de Parme.

L'esprit du xviii8 siècle, rencontré chez Stendhal, lui était odieux pour des raisons littéraires et philosophiques ; mais l'excès d'individualisme n'était pas pour lui déplaire.

Il traduisait encore assez bien ce besoin de haine pour cause de tendresse, quand il me disait : « ... On va égorger l'agneau ou l'âne de la fable... Je me précipite pour exterminer les égorgeurs... Allons bon! voilà qu'on m'accuse de manquer à la charité... ))

L'installation à Bourg-la-Reine se fit assez rapidement. Léon Bloy exprima, une fois de plus, son désir de tranquillité. Tous ses amis reçurent une carte imprimée ainsi conçue :

« Changement d'adresse,

« M. et Mme Léon Bloy ont l'honneur de vous informer, qu'à partir du 15 Mai 191 1, ils seront domicilies à Bourg-la-Reine, 3, place Condor cet.

« On est prié de ne pas encourager les visiteurs inutiles. »

Quand je lui dis : Mais qu'entendez-vous par (( visiteurs inutiles » ? il répondit : « Ce sont ceux qui n'ont ni esprit ni argent! Il faut apporter l'un ou l'autre... ou les deux ! »

Jamais il ne dédaigna la plaisanterie et, en vieillissant, il plaisantait encore plus volontiers qu'autrefois.

On l'a accusé de scatologie. C'est la moins fausse et la moins bête des accusations portées contre lui, non pas qu'il ait été essentiellement scatologue et qu'il ait borné sa manière de plaisanter à ce genre unique, mais, il est certain qu'il manquait rarement l'occasion de s'exprimer sur ce sujet, alors même qu'il eut dû plutôt se contraindre.

Il y a, place Condorcet, \ Bourg-la-Reine, un buste médiocre de Condorcet qu'une Municipalité irrespectueuse a placé devant une vespasienne. Quand Bloy vit cela, il me dit : (( Dans quelques années, on construira une autre vespasienne semblable à celle-ci, à l'autre bout de la place... et ça sera mon buste qu'on mettra devant. »

Quoiqu'il fût indifférent et méprisant, il était aussi trop artiste pour ne pas être observateur. En réalité, rien n'échappait à son regard, là où il fréquentait. Les habitués du café Lecoq, place de la gare, ne se doutaient pas de l'intérêt que Bloy portait parfois à leurs agissements. L'hiver, nous passions une heure dans ce café, en attendant le départ de mon train. Bloy apportait un livre et me disait: <( Ça, c'est pour quand vous serez parti... Ce café est très bien,- mais n'a pas d'échiquier...! » Il appelait le patron M. Coq : (( ... Vous ne voulez pas acheter un échiquier, Monsieur Coq? ))

L'été, on se tenait dans le jardin où il y avait

«BLIOTKECA

IOO LÉON BLOY

deux beaux arbres et des chaises peintes en bleu, d'un bleu cru qui faisait dire à chaque fois à Léon Bloy : « Mais, quelle idée singulière (il prononçait singuyère) d'avoir peint ces chaises de la sorte. C'est monstrueux! ))

Pour aborder ce café, venant de la gare, il faut passer devant la statue d'André Theuriet qui fut, pendant quelque temps, maire de Bourg-la- Reine.

L'auteur de Ray monde est représenté assis, dans une pose langoureuse et tenant à la main, une rose.

Quand Bloy donnait rendez-vous à un ami pour que celui-ci vint le trouver au café Lecoq, il ne manquait jamais de lui indiquer ainsi la route: « Vous passerez devant la statue médiocre d'un homme ridicule, puis vous verrez des arbres et des chaises bleues et enfin vous me verrez, moi, avec mon ami Martineau, et peut-être aussi mon filleul Pierre.... »

Je retrouvai là, de temps à autre, ceux qui fréquentaient autrefois avec nous la place d'Anvers : André Dupont, Léon Bonhomme, Alfred Pouthier.

Ricardo Vines vint quelquefois au café Lecoq. Il arrivait par le train, venant de Massy- Palaiseau, et racontait son déjeuner chez le peintre Odilon Redon.

Quand il voulait dire des à-peu-près, Bloy, le devinant à l'avance, criait : (( Mauvais, il est très mauvais!... »

Je ne parlerai pas des nombreuses villégiatures de Léon Bloy ; il a relaté tout cela dans son journal. Pour moi, je ne lui fis qu'une seule visite, en dehors de son habitation ordinaire.

J'allai le voir à Saint-Piat, en 1912.

Saint-Piat est une bourgade à quelques lieues de Chartres, avec une halte sur la ligne Paris- Brest. Le village est sans intérêt. Bloy habitait là où commence la route de Chartres, assez jolie à cet endroit, grâce à la rivière et aux arbres qui la bordent.

Malgré le peu de confort de son logis, Bloy ne se déplut pas à Saint-Piat. C'est de son premier séjour dans ce troti de campagne que date sa correspondance avec Aurélien Coulanges, alors directeur des Marches de Provence, une petite revue qui promettait, interrompue par la guerre.

Après quelques lettres, s'élabora le projet qui aboutit, grâce à l'activité de Coulanges, d'un numéro spécial consacré à Léon Bloy. (Voir dans Le Pèlerin de l'Absolu, le compte rendu de cette publication.)

On trouvera dans le même volume le récit d'une autre villégiature, dans le Périgord, récit trop bref, à mon avis. Léon Bloy m'a dit son émotion en revoyant le Fenétreau, ce faubourg de Périgueux, où il était né et où il retourna si souvent tant que vécurent ses parents, ce Fenétreau où il conduisit Georges Landry, dont il dessinait les vieux saules, au bord de l'Isle et qu'il retrouva complètement changé: (( La nuit des embellissements modernes est tombée sur toutes ces choses lumineuses », écrit-il magnifiquement.

Tout le temps que durèrent ces villégiatures, Léon Bloy travaillait et il n'espérait une prompte rentrée à Bourg-la-Reine que pour travailler davantage. Il fut extrêmement encouragé par la réimpression de plusieurs de ses livres. Le Dé se s-

péré eut une édition au Mercure et une autre chez Crès (Collection de Maîtres du Livre).

Le même éditeur réimprima Sueur de Sang, les Histoires desobligeantes et, pendant la guerre, t Epopée byzantine qui parut sous un autre titre: Constantinople et Byzance. Enfin la librairie des Lettres Françaises réimprima Je m'accuse.

Léon Bloy fut très sensible à ces demandes successives qui lui furent adressées par les éditeurs : (( Si, me disait-il, je ne puis encore profiter de ce commencement de justice, du moins je crois que mes enfants pourront en bénéficier un jour! » Et ce demi-succès augmenta encore cette paix intérieure et cette douceur accueillante qui devenaient les traits les plus apparents de son caractère, comme elles avaient été, de tout temps, le fond même de sa nature.

Quoiqu'il fut toujours, comme il disait, armé jusqu'aux dents, il avait beaucoup changé depuis le jour où je l'avais abordé, pour la première fois, à Lagny, quinze ans plus tôt. Ce changement s'était produit très doucement. Bloy lui-même finissait par en avoir la sensation. Mme Bloy en était le principal auteur.

Après avoir donné à son mari l'admiration sans bornes dont il était avide, elle lui organisa le foyer indispensable à l'artiste qui a autant besoin que les autres hommes d'une rade sûre, n'ayant rien à attendre du dehors, sinon des désillusions.

Si la souffrance d'un artiste de l'envergure de Léon Bloy se mesure à la grandeur de son œuvre, on peut dire que toute sa vie il eut besoin d'être consolé.

La tâche de Mme Bloy ne demandait pas seulement beaucoup de tendresse, elle nécessitait

une grande intelligence. La femme de Léon Bloy avait plus qu'aucune autre femme cette intelligence supérieure qu'il fallait pour le rôle complexe qu'elle devait remplir et elle l'eut au point d'ajouter quelquefois à l'œuvre du Maître et à son génie.

Bloy le savait, le disait, citant maintes fois celle qu'il appelait sa collaboratrice.

Car, s'il y eut de par le monde beaucoup de mendiants qui, de leur vivant, ne furent jamais taxés d'ingratitude, on s'est aperçu souvent que leur reconnaissance ne s'est jamais manifestée pour les êtres auxquels ils devaient le plus.

Léon Bloy, lui, n'oublia personne, pas même ceux qui l'ont aimé et si la postérité sait vraiment son métier de postérité, elle conservera à Mme Bloy la place que Léon Bloy lui avait donnée.

Le premier volume publié par Bloy. après son arrivée à Bourg-la-Reine, fut cette Vie de Mêlante, bergère de la Salettc, écrite par ellemême, dont un prêtre lui avait communiqué le manuscrit.

Pour Léon Bloy, qui avait toujours proclamé la sainteté de Mélanie, la lecture de ces pages avait été la plus douce des révélations. Le livre parut en 191 2, au (( Mercure de France ».

Mme Rachilde publia, à ce propos, un article plein d'enthousiasme dans <( Paris- Journal ». Cet article^ intitulé L'Ecole du Silence, causa à Bloy une joie énorme. Il m'envoya par la poste le numéro du « Paris- Journal » et, peu de temps après, il me disait, pleurant presque: (< Ce qui m'a bouleversé dans l'article de Rachilde, c'est que ce n'est pas mon introduction, mon style à moi qui l'a émue, c'est la vie de Mélanie, le récit de la sainte! »

La publication de ce livre fut presque aussitôt suivie de celle de Y Ame de Napoléon.

Que dire de ce dernier ouvrage ?

À part celui de YExégèse des Lieux communs, aucun insuccès de l'auteur n'est comparable à l'insuccès de Y Ame de Napoléon. On trouva ce livre incompréhensible, déconcertant, incomplet même.

De la part de ceux qui ont pratiqué les livres de Bloy, tous ces reproches sont injustes. Léon Bloy n'a pas procédé pour Napoléon d'une manière différente de sa manière habituelle.

Léon Bloy n'a jamais vu que Y Ame, son âme et les âmes des autres. Dans les individus comme dans les faits, il cherche exclusivement ce qui est mystérieux. Napoléon ne pouvait être compris par lui qu'après qu'il eut regardé, étudié l'âme de Napoléon. Le titre, soit dit en passant, est splendide. Pour ce qui est des ignorants de Léon Bloy, de ceux qui n'achetèrent ce livre que pour y chercher ce qu'un historien ordinaire pouvait écrire sur un tel sujet, je comprends davantage leur stupéfaction. Et pourtant?...

Quoi d'étonnant à ce qu'un trouveur d'énigmes soit allé vers cet incompréhensible empereur qui avait si souvent séduit les poètes, pour essayer de l'expliquer, sans le raconter, mais armé cependant d'une documentation que les meilleurs critiques d'histoire n'ont pas discutée.

Ed. Barthélémy au Mercure et Guy de Cassagnac dans Y Autorité, ont publié, le premier surtout, des pages plus que suffisantes pour que le public fut averti de l'importance de l'œuvre de Bloy. Rien n'y fit. On ne voulut rien entendre. Les uns voulaient du Hugo, les autres voulaient du Stendhal, il s'en trouva pour dire à l'auteur

de L'Ame de Napoléon: « Alors, vous êtes bonapartiste ». Léon Bloy répondait : (( Ça, c'est décourageant ! »

Et après son livre sur Napoléon, il chercha une diversion à ses études d'histoire, en écrivant une seconde série de l'Exégèse des Lieux Communs. Quelques-uns d'entre ses meilleurs amis lui conseillèrent cette nouvelle tentative à laquelle il se livra, malgré l'insuccès de la première épreuve.

L'auteur et ses amis furent satisfaits du résultat, proclamant la supériorité de cette seconde série sur la première. J'avoue n'avoir pu partager leur contentement. C'est, selon moi, dans le premier livre que se trouvent les pages les plus puissantes et les plus colorées.

Quand Bloy m'interrogeait là-dessus, je lui disais ma pensée et il répliquait aussitôt: (( C'est parce que la première série vous fut dédiée que vous parlez de la sorte ! »

Je dois ajouter que, sans être un succès, ce qui d'ailleurs ne prouverait rien, le second volume des Lieux Communs se vendit mieux que le premier.

Cela tenait surtout à la réputation grandissante de Léon Bloy. Non seulement on commençait de réimprimer ses livres, mais des libraires venaient le trouver, essayant d'obtenir de lui des inédits ou quelque article oublié.

Ainsi Bloy confia à M. Laquerrière. pour sa collection des* curiosités littéraires, tous ses articles sur Huysmans, dont l'éditeur de Belluaires et Porchers "n'avait pas voulu, les trouvant trop violents. Cela forma une brochure intitulée : Sur la tombe de Huysmans.

IOÔ LÉON BLOY

Elle est -divisée en deux parties : « Avant ia Conversion » et « Après la Conversion ».

L'amitié de Léon Bloy avec Huysmans fut, à ses débuts, extrêmement étroite ; la brochure que je viens de citer le prouve, au moins dans sa première partie. Les articles de Léon Bloy, à propos à' A rebours et à propos d'En rade, forment le plus bel éloge qu'on ait écrit sur l'œuvre de Huysmans. Celui-ci en fut, du reste, extrêmement touché et il écrivit alors qu'ils parurent des lettres de remerciements à Bloy qui montrent la confiance réciproque des deux artistes. On les publiera un jour ou l'autre.

Je regrette seulement que Bloy ait essayé de diminuer son éloge, s'accusant vainement de s'être trompé, quant à deux romans d'une exceptionnelle valeur, qu'il avait été le premier à comprendre comme il fallait. Il faut regretter plus encore la défection de J.-K. Huysmans, qui, en ne nommant pas Léon Bloy lors d'une enquête essentielle et influente, détermina la rupture.

Quelques semaines après la publication de sa plaquette, Bloy avait commencé un nouveau volume de son journal, Le Pèlerin de l'Absolu, lorsque la guerre éclata.

La famille Bloy était à Saint-Piat depuis le 8 juillet. J'étais moi-même éloigné de Versailles depuis la même époque. Nous restâmes sans nouvelles les uns des autres jusqu'au 10 août où je reçus la lettre suivante :

Mévoisins, par Saint-Piat.

Cher ami, Je vous en prie, écrivez-moi si vous êtes vivant encore. Dans notre solitude profonde et de laquelle nous ne pouvons sortir, faute d'ar-

gent, nous ne savons rien, sinon le peu que des fragments de journaux nous apprennent. Mais nous voyons que les événements sont énormes, inouïs. C'est l'échéance probable du grand Terme. Parfaitement isolés et sans ressources, menacés de périr de misère, sauf miracle, nous voudrions au moins savoir quelque chose de nos amis.

Ayant reçu mon livre (Le Pèlerin de l'Absolu) extrêmement tard, je n'ai pu le distribuer qu'à très peu. Anne-Marie a dû en recevoir un exemplaire et Madeleine un autre. Sont-ils arrivés?

Impossible de vous envoyer votre exemplaire hollande venu trop tard, impossible de contenter Elisabeth et beaucoup d'autres.

On est passablement malheureux.

D'après ce que nous croyons voir, Guillaume semble mal embarqué. Ses moustaches sont en péril. Si mes vœux étaient comblés, ce crétin sinistre finirait dans un amas d'excréments.

Ecrivez-moi, pour l'amour de Dieu.

Je répondis aussitôt et, le 8 septembre, une autre lettre de Bloy m'apprenait que lui et les siens avaient quitté Saint-Piat pour aller à Rennes où ils séjournèrent pendant tout le mois de septembre.

Revenus à Saint-Piat, ils en furent chassés par le froid le 17 octobre et réintégrèrent Bourgla-Reine.

Nous pûmes nous voir peu de temps après. Je trouvai Bloy au travail: <( J'ai commencé, me dit-il, un livre sur Jeanne d'Arc et l'Allemagne; c'est ma manière de combattre; je préférerais l'autre. J'aimerais cela, mais je n'ai plus de forces ! ))

En juin 191 5, Léon Bloy sentit les premières atteintes du mal dont il devait souffrir plus de deux années et dont il devait mourir. Un matin, il venait déjeuner chez moi à Versailles; je le vis arriver à la gare Rive gauche, appuyé sur le bras de Van der Meer et marchant avec difficulté. Il était pâle et se plaignait de douleurs dans le côté droit. Mme Bloy l'avait accompagné, avec Van der Meer.

Nous le fîmes asseoir un instant, au café; il ne voulut rien prendre, alluma une cigarette, mais il fumait visiblement sans plaisir.

Dans l'après-midi, il se remit peu à peu et put rejoindre sa maison à la fin du jour. Mais nous avions été tous impressionnés par sa pâleur et son extrême abattement. Il dut se soigner, garder assez souvent le lit, se priver de sa communion quotidienne, écouter les conseils des médecins, suivre un régime et tout cela s'ajoutant aux inquiétudes causées par la guerre, il vieillit beaucoup. Sa faiblesse augmenta.

Son livre. Jeanne d'Arc et l'Allemagne, avait paru le 8 Mai précédent. La vente était nulle ou à peu près. Jeanne d'Arc et l'Allemagne a quelque ressemblance avec L'Ame de Napoléon. On y sent le même procédé d'investigation, après une documentation très complète, procédé incompris pour l'un comme pour l'autre de ces deux livres.

Un admirable article d'Edmond Barthélémy, paru dans le Mercure du Ier juillet, vint réconforter Léon Bloy. L'article ayant été cité par Léon Bloy dans son Journal, je ne veux pas recommencer en le citant tout entier, mais il me faut en extraire ces quelques lignes :

a ... 77 résulte de là une lecture bien émou-

vante et si claire. Si claire. Comme tous les livres de Léon Bloy> d'ailleurs. Les événements ont seulement confirme l'écrivain dans ses façons de sentir et de s'exprimer. Mais il fut toujours, dans ses autres ouvrages, ce que nous le voyons dans celui-ci. Il eut toujours, à défaut d'extraordinaires événements connue aujourd'hui, des raisons à lui, ces événements de son âme. L'intensité de l'émotion a, chez lui, toujours emporté aussi irrésistiblement la netteté de ï 'expression. Bloy est un voyant du monde moral. Emotion et forme, l'une dans sa profondeur, l'autre dans sa lucidité, annonçant l'énergie sans pareille de son intuition, de ce qu'il faut appeler son sens pratique de l'Invisible, qui est la seule réalité...

Dans cette sphère de l'Invisible, je m'arrêterai seulement à ce qui est sentiment, vie du cœur. Ah! c'est ici, dirai- je, qu'il est si délicieux d'entendre Bloy s'exprimer avec cette clarté. J'ai toujours pensé que l'auteur de La Femme pauvre, dans tout ce qu'il a écrit, s'adresse avant tout à nos cœurs. Les femmes sont les meilleurs juges en ceci et j'en ai vu, j'ai vu des mères de famille, que ses livres attiraient. Cet écrivain qui ne flatte pas les femmes, leur inspire confiance. Elles sont averties d'une loyauté qui est en lui, elles sentent la rectitude et l'autorité qui est dans sa pensée. Elles sentent qu'il y a une douceur en lui à laquelle on peut se fier....

M. Edmond Barthélémy a tout à fait raison et il est assez curieux de remarquer, après les lignes qui précèdent, qu'antérieurement aux arti-

IIO LEON BLOY

cles de M. Barthélémy, il n'y eut que des femmes pour écrire sur Léon Bloy des pages vraiment dignes de lui et de son œuvre.

Mme Bloy, Rachilde et Aime Termier- Boussac ont écrit, en effet, les seuls articles pouvant se comparer à ceux d'Edmond Barthélémy, quant à l'intelligence de Léon Bloy et de ses livres extraordinaires.

Quoique malade, Bloy cependant travaillait toujours et. durant tout l'été de 191 5, il prépara le 7e volume de son journal Au seuil de l'Apocalypse qu'il donna au Mercure à la fin de l'année.

Pour la première fois, il lui fut impossible de porter lui-même son œuvre à son éditeur.

Alfred Yallette vint à Bourg-la-Reine prendre possession du manuscrit.

Le médecin conseilla à Mme Bloy de chercher une maison avec jardin. Les villégiatures étaient impossibles au pauvre malade qu'était désormais Léon Bloy et le grand air lui était indispensable. Il y avait justement à louer, à Bourg-la-Reine, la maison jadis habitée par Charles Péguy. Mme Bloy l'arrêta immédiatement.

L'habitation n'était pas très confortable ou plutôt n'avait qu'une pièce la salle à manger, qui fût spacieuse pour qu'on y put causer à l'aise. Encore Bloy n'y avait-il point sous la main son bureau et, par conséquent, son journal, ses manuscrits ou autres merveilles qu'il communiquait si affectueusement et avec tant d'à-propos.

Mais, autour de cette habitation, il y avait un jardin splendide, très vaste, où de vieux arbres formaient de beaux ombrages. L'été, on y dressait la table et on y servait le dîner.

Bloy en était joyeux, mais sa santé ne s'améliora pas.

Toute l'année 1916, les catastrophes terribles se succédèrent dans son entourage.

Au mois de mars, André Dupont, soldat au 4e zouaves, était tué à l'ennemi. Puis, c'étaient Philippe Raoux, capitaine d'artillerie, et enfin Jean Boussac, qui tombaient également au champ d'honneur. Tous les trois étaient des plus intimes amis de Léon Bloy. Il fut bouleversé lorsque ces nouvelles épouvantables lui parvinrent: Dans le Bulletin des écrivains (numéro d'avril 191 6 , il terminait l'article que M. Divoire lui avait demandé pour André Dupont par ces mots : « ... Je suis malade depuis des mois, malade certainement de toutes les horreurs qui nous sont présentées depuis bientôt deux ans et ce dernier coup n'était pas ce qu'il fallait pour me guérir. » Il est certain que la guerre hâta sa fin et que sa douleur physique se compliqua d'une amertume infinie et d'une grande pitié.

Quelque chose qui ressemblait aux secousses morales du Désespéré ou du Mendiant ingrat envahit le vieil écrivain, sans que sa confiance dans les promesses sacrées en fut pour cela ébranlée.

La douleur lui arracha un dernier cri de haine contre les ennemis de sa Patrie, en même temps qu'un acte de foi, et c'est d'une main que la mort faisait déjà trembler qu'il écrivit un des plus beaux livres qu'il ait écrits.

Les Méditations d'un solitaire en içiô peuvent supporter la comparaison avec Le Salut par les Juifs et La Femme pauvre ou Sueur de Sang, c'est-à-dire avec ce que Léon Bloy a fait de plus beau et de plus saisissant.

Désormais, je ne me souviendrai pas sans émotion du jour où il me lut le premier chapitre: Je suis seul... Sa voix affaiblie, sa figure ravagée par la douleur, ses doigts amaigris, tout indiquait sa fin prochaine. Par un dernier et noble effort de sa volonté, il avait mis tout son art dans quelques phrases qui exprimaient la solitude de son âme. Et lire ces phrases-là à ce moment-là, comme il le faisait, c'était d'une grandeur incomparable et aussi d'une simplicité enfantine. On entendait son gémissement, mais on voyait son désir, presque cette curiosité dont il parlait à propos de la mort.

La forme de ces Méditations était si bien celle qui convenait à Léon Bloy, qu'à peine son livre publié, il en commença un autre d'une forme identique mais celui-ci moins vibrant que celui-là.

Le titre Dans les Ténèbres indique bien la manière dont l'ouvrage fut composé et réalisé. Les forces de Bloy diminuaient de plus en plus.

Jusqu'au jour où elles vinrent à lui manquer tout à fait, il continua de travailler, de réconforter les âmes en leur parlant du mystère.

Le 6 avril 19 17, il écrivait à Georges Joubert, un ami venu à lui tout récemment:

Mon cher ami,

C'est un malade qui vous écrit... difficilement. Les deux derniers mois ont été très durs et aujourd'hui encore le retard du printemps me fait beaucoup souffrir. Ma plus grande peine en ces jours saints est de ne pouvoir suivre les grands offices.

Je me suis traîné à l'église hier et ce matin

pour en revenir accablé. Telles sont les nouvelles que vous me demandes. Je pense beaucoup à la mort avec le regret de n'avoir pas mieux vécu.

Que Dieu vous bénisse pour le bien que vous me faites. J'ai reçu avec plaisir vos photographies. Votre amie est fort gracieuse et je ne peux que vous féliciter de tout mon cœur, en demandant qu'il plaise à Dieu de vous donner ce qu'il a promis par ses anges aux hommes de bonne volonté: la paix sur la terre.

Pour ce qui est du bonheur, lequel consiste cependant — selon mes vues — à endurer pour Dieu les pires tourments, je n'ose pas en parler, tellement ce que j'entrevois est terrible

Ces derniers mots nous montrent qu'il était toujours prophète. On voudra peut-être réunir un peu plus tard tout ce qu'il avait annoncé, toutes les prophéties éparses çà et là dans son œuvre.

Les événements que nous venons de subir rendent plus impressionnantes encore certaines de ses prédictions. A ne consulter que l'Epopée byzantine, parue en 1906, on trouve (page 21 de la 2e édition) :

« ...Il n'y a pas dans toute l'histoire un épisode plus bouleversant que la prise et le sac de Thessalonique par le renégat Léon le Tripolitain... En quelques heures, la cité fameuse devint un charnier brûlant. Le Tripolitain emmenait vingt-deux mille jeunes gens des deux sexes à la pius effroyable servitude, traitement réservé à la foule de nos délicieuses chrétiennes que le Bazar de la Charité n'a pas suffisamment éclairées... »

Dans le même volume, et par conséquent à la même date, il écrivait encore (page 105 de la 2e édition) :

(( ... On sait qu'en 989, la princesse Anne fut mariée à l'effroyable Vladimir... Elle allait chez ces barbares terribles (les Russes), les plus sales des hommes que Dieu a créés.... Ils étaient les mêmes en 18 14. Ils n'ont pas bougé depuis et quelle folie d'espérer que ces Scythes, maintenus dix siècles dans l'esclavage le plus abject, pour être tout à coup déchaînés, vont se gouverner sagement eux-mêmes en baisant les mains et les pieds d'un autocrate constitutionnel... »

Quand je quittai Léon Bloy, au mois de juin 1917, il me dit, sachant que je ne reviendrais qu'au mois d'octobre : <( Peut-être me reverrezvous ? » Il voyait venir la mort avec beaucoup de calme, sans rien changer à sa manière d'être, parlant de son livre, de ses projets, tout comme autrefois, plaisantant volontiers, écoutant avec émotion les récits de ceux de ses amis qui étaient soldats.

Dans la salle à manger ou dans son jardin, il se tenait de longs instants sur sa chaise, les mains croisées sur ses genoux croisés.

A l'heure du goûter, il essayait de prendre un peu de pain et de vin, selon son habitude. Il choisissait sur la table des croûtons de pain grillé qu'il jetait à un gros vieux chien silencieux que M. Paul Léautaud avait donné à Léon Bloy depuis que celui-ci habitait la maison au grand jardin.

Bloy s'était pris d'affection pour ce gros chien et lui donnait tous les noms en or qui lui venaient

à l'esprit: Hector, Agénor, Antenor, Victor ou, par abréviation, Tor.

Les visites chez Léon Bloy étaient relativement peu nombreuses. Pierre Van der Meer fut un des plus assidus de ces derniers mois.

Le peintre graveur Henri Boutet, que Bloy avait connu à La Plume, vers 1890, habitait Bourg-la-Reine et voisinait avec son vieux camarade.

Un autre peintre, celui-ci très jeune, Charles Bisson, vint souvent, à cette époque, chez Bloy qui l'estimait et se sentait compris de cet artiste enthousiaste et profondément chrétien.

Enfin, Henri de Groux reprit, lui aussi, le chemin de la maison de Léon Bloy et la dernière visite de celui-ci à Paris fut pour se rendre à l'exposition que son ami avait installée rue La Boëtie.

Mon absence se prolongea tout l'été et pendant ce temps je ne reçus aucune lettre de Bloy. J'en conclus à une aggravation de son mal. je ne me trompais pas. Revenu à Versailles le 26 octobre 191 7, je recevais le lendemain un mot de Mme Bloy:

Cher René, Votre ami est très malade. J'espérais toujours du mieux. Voyant que ses forées déclinent rapidement, je vous préviens pour que vous ne soyez pas bouleversés, si Dieu prenait, d'ici peu, son vieux serviteur fa tiqué....

Je courus aussitôt à Bourg-la-Reine où je me rencontrai avec Alfred Vallette qui avait été, comme moi, prévenu.

Il6 LÉON BLOY

Lorsque nous entrâmes dans la salle à manger que Bloy ne quittait plus, on y avait transporté son lit, il nous fut impossible de nous dissimuler la gravité de l'état de notre ami qui se sentait perdu et parlait de sa mort prochaine avec un grand courage.

La veille, il avait reçu l'Extrême-Onction et la Communion. Il nous tendit la main et se mit à parler avec difficulté; la respiration était faible et l'articulation pénible. Il souffrait.

Et pourtant il parvenait à s'exprimer, pour m'entretenir, comme autrefois, de son livre interrompu, des chapitres que je ne connaissais pas encore. Comme autrefois aussi, il plaisanta. Alors qu'il était étendu à demi sur un sofa, il nous fît remarquer qu'il avait dû jouer jadis les.... Récamier !

Puis il revenait à des pensées sérieuses et mélancoliques. Le jour baissait et je relevai le rideau de la fenêtre pour lui donner un peu de clarté ; il me dit : (( Il fait surtout sombre dans mon cœur et dans mon esprit. )>

Le vendredi 2 novembre, je ne pus le voir qu'un instant. Ses traits étaient plus altérés que l'avant-veille : « On me dit que je vais mieux, fit-il, mais je n'ai plus de forces. » Ce 2 novembre fut sa dernière journée. Dieu voulut accorder aux trépassés la suprême prière de Léon Bloy qui L'avait si souvent invoqué pour eux.

De temps en temps, Bloy s'appuyait sur le bras d'un ami et faisait quelques pas dans l'appartement.

Il allait d'une chaise à un fauteuil, puis du fauteuil au canapé où il s'étendait en essayant de dormir un peu.

Ce fut pendant une de ces courtes périodes

de sommeil que Léon Bloy s'éteignit très doucement, au milieu des siens, le samedi 3 novembre 19 17, vers six heures du soir.

Les obsèques eurent lieu le mardi suivant. Malgré l'heure matinale et la difficulté des communications, le cortège était nombreux.

Le deuil fut conduit par la veuve et les filles de l'écrivain et, autour d'elles, se groupèrent : Alfred Vallette et Mme Rachilde, Charles Grolleau, M. et Mme Jacques Maritain, M. et Mme Van der Meer, M. et Mme René Martineau, Elisabeth Jolv, M. et Mme Brou, Pierre Termier, Mme Termier-Boussac, Henry de Groux, Elisabeth de Groux, Georges Auric, Ed. Souberbielle, Ch. Bisson, G. Rouault, Ad. Van Bever, Georges Landry, E. Barthélémy, Aug. Marguiller, Ad. Willette, Mme Bienvenu, etc. .

La cérémonie à l'église fut très simple, très digne et c'est par un soleil radieux que l'on conduisit Léon Bloy au cimetière de Bourg-la- Reine.

Selon sa volonté, il y aura bientôt, sur sa tombe, un bas-relief de Notre-Dame de la Salette.

Puissent ces quelques pages montrer à ceux qui rêveront d'une étude complète et définitive sur Léon Bloy. ce que fut cet artiste génial pendant les dix-huit années de sa vie où j'ai eu le bonheur de le fréquenter. On l'y devinera honnête, affectueux, solitaire, d'esprit pondéré et plein de vaillance, puisque ni les injustices, ni la pauvreté ne l'auront empêché d'achever l'œuvre la plus originale, la plus éloquente et la plus puissante de notre époque.

Cette œuvre, en entrant dans l'histoire littéraire, sera le meilleur défenseur de Léon Bloy, devant la postérité.

On y trouvera un grand mépris des conventions et même des convenances, cela est certain, mais à côté des invectives qu'on lui a si souvent reprochées et qui, d'ailleurs, se justifieront un jour, Léon Bloy a mis dans ses livres assez de foi, de beauté et d'amour pour expliquer l'attachement et la reconnaissance de quelques âmes envers lui et une admiration qui ne fait que grandir et que bientôt on ne discutera plus.

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