VOYAGE EN DANEMARK
guerre de 1870-71, il n'eut qu'à situer son histoire dans le Maine et qu'à y ajouter trois uhlans pour en faire l'une des plus captivantes de Sueur de Sang. Pour ce qui est de l'exactitude de la description, il n'est pas impossible, aujourd'hui encore, de la vérifier. La maison du diable existe telle qu'elle était et son puits sans margelle et terrifiant achève toujours d'épouvanter de la brusquerie de son apparition, les promeneurs que les tristes bois ont antérieurement oppressés.
On voit sur la muraille extérieure de la bâtisse, des portraits-réclames, comme autrefois, car l'habitante du lieu continue le commerce de sa mère adoptive. Et il est probable que les murs de la salle à manger sont, comme jadis, garnis des effroyables toiles bleues du peintre inconnu, qui n'a, sans doute, autant produit d'horreurs que pour donner à l'auteur de Sueur de Sang l'occasion d'un chef-d'œuvre de plus.
La première fois que je vis Léon Bloy; ce fut à la gare de Lagny, en 1901.
Nous étions, depuis quelques mois, en correspondance suivie. J'habitais Tours; il demeurait à Lagny. Je l'avais prévenu de mon intention d'aller passer une journée avec lui. Il m'avait répondu comme il suit :
Cher ami.
Nous voilà tout joyeux, ma femme et moi, de votre promesse de venir. Car nous voulons que ce soit une promesse et nous vous attendons avec impatience.
Je serai à la gare. Vous me reconnaîtrez à ceci que j'aurai un livre rouge à la main...
A la gare de Lagny, Léon Bloy fut exact. Il était vêtu de gris, coiffé d'un feutre marron très dur qu'il avait beaucoup de mal à maintenir sur sa tête si absolument ronde qu'elle faisait inutile l'expérience du conformateur. Bloy avait dans sa main droite un livre de prière relié en chagrin rouge qu'il maintenait visible comme il était convenu.
Je l'abordai : <( Léon Bloy ? »
Il répondit : (( René Martineau ? » Puis il
mit le livre dans sa poche et nous marchâmes côte à côte.
Mon impression immédiate fut celle d'un Léon Bloy vigoureux et rude; impression qui, depuis, s'est beaucoup modifiée. Mais il est certain qu'à cette époque, l'habitude prise par l'auteur du Désespéré de se composer un aspect redoutable lui réussissait.
Ses cheveux étaient blancs, mais son allure n'était pas celle d'un vieillard. Il avait l'air solide et pas commode.
Le portrait par Charles Cain, frontispice de la première édition de Sueur de Sang, produit assez exactement l'effet que je veux dire. Dans la suite, Léon Bloy se défit petit à petit de cet aspect -là.
En réalité, sa force physique prodigieuse avait été imaginée par Rodolphe Salis et augmentée par Barbey d'Aurevilly que cette légende amusait beaucoup.
Après Le Pal, un journaliste disait à Barbey: « Avec des pamphlets de ce genre, votre ami Léon Bloy pourrait s'attirer quelque mauvaise affaire. On sait qu'il rentre assez tard dans votre quartier désert (i)... ))
— « Bah! reprit Barbey. Mais... combien êtes-vous ?... Parce que... si vous êtes vingt ou plus, je le préviendrai. Mais si vous n'êtes que huit ou dix, je suis tranquille. »
Léon Bloy m'a raconté ces choses longtemps après notre première entrevue à Lagny. Ce jourlà, il était plutôt taciturne.
Durant le trajet assez long, car il demeurait
(Il Léon Bloy habitait, ainsi que Barbey d'Aurevilly, rue Rousselet.
loin de la gare, j'essayais de pénétrer ses pensées intimes. La lecture de ses livres et nos récentes correspondances m'y aidaient.
Evidemment Léon Bloy se disait: (( En voilà encore un qui vient à moi! J'ai grande envie de lui donner mon cœur, mais j'ai tellement souffert de l'abandon d'un tas d'amis, que je n'ose et voudrais l'éprouver. Que pourrais-je d'ailleurs lui dire, sinon que je suis très malheureux!... »
Cependant, nous avions passé le pont sur la Marne et traversé la petite vallée qui sépare Pompone de Lagny, paysage laid et fade comme presque tous les paysages des environs de Paris.
Nous arrivâmes rue St-Laurent, rue banale s'il en fut; Léon Bloy demeurait au n° 9.
Il était le voisin d'un serrurier et une grosse clef dorée surmontait la porte du couloir 'qui servait de commune entrée à la maison.
L'appartement était petit, mais soigné. De la fenêtre d'une pièce qui lui servait de cabinet de travail, l'artiste pouvait apercevoir les arbres qui lui furent toute sa vie indispensables : (( Sans la vue d'un jardin, me disait-il, mon âme périrait d'horreur », ou encore : <( J'ai deux passions, les arbres et l'imparfait du subjonctif. »
L'accueil que me fit Mme Bloy, rue Saint- Laurent, fut extrêmement cordial et Léon Bloy, à son foyer, devint plus expansif ; il me présenta ses enfants et, pendant le déjeuner, cet homme qu'on a si souvent accusé de sentiments exclusivement haineux me parla de quelques amis qu'il avait, avec tendresse et bonhomie. Le nom d'Alfred Vallette revint souvent sur ses lèvres à propos d'un prochain livre, YExégèse des Lieux communs, qu'il disait devoir lui assurer un succès
exceptionnel, le u Mercure » ayant consenti à la publication de plusieurs chapitres, dans la revue, avant l'achèvement du volume.
Car Léon Bloy, comme beaucoup d'artistes, ne s'intéressait vraiment qu'à l'œuvre qu'il avait en train et ce sentiment, il le poussait jusqu'aux plus extrêmes limites d'un espoir qui se changeait en une désillusion cruelle, quand le livre était publié.
Cela, du reste, ne l'empêchait pas de se remettre au travail avec la même conscience et, à mesure que grandissait l'œuvre nouvelle, ses illusions réapparaissaient.
Il ne pouvait guère en être autrement. Il sentait sa puissance de réalisation et puis, quand il lisait à ses amis les fragments qu'il venait d'élaborer, ceux-ci, émerveillés, l'électrisaient encore de leurs bravos.
Le nombre de ses lecteurs, au moins dans la seconde moitié de sa carrière littéraire, grandit, il faut en convenir, dans des proportions considérables; mais jamais assez pour lui assurer les gros tirages qui auraient changé sa vie matérielle en éloignant tous les soucis.
Léon Bloy, en me parlant de cette Exégèse qui lui coûta tant de travail, nomma quelques auteurs qu'il admirait et je vis, dès ce jour, ce que j'ai si souvent constaté depuis, que l'homme était, chez Léon Bloy, infiniment moins sévère que l'écrivain.
Il me parla de Villiers de l'Isle-Adam et d'Edgar Poë, avec enthousiasme.
Le premier de ces deux poètes lui était particulièrement cher et de tous les gens de lettres qu'il fréquenta aucun ne lui fut plus sympa-
thique. Léon Bloy a parlé de Villiers très souvent. D'abord dans les Histoires désobligeantes, où Lazare n'est autre que Villiers ; puis, dans La Femme pauvre où se trouve l'admirable portrait de Bohémond de l'Isle-de-France que Bloy peignit avec amour. Comme je lui disais mon admiration pour ce morceau capital : « Cela me fait beaucoup de plaisir, me répondit-il, que vous ayez vu cela. Pauvre Villiers ! Je l'avais si bien dans l'œil. »
La conversation de Léon Bloy était d'ailleurs exempte de banalités et de grossièretés. Toutes les petites histoires de clocher, tous les démêlés avec le propriétaire, l'épicier, le boulanger ou le curé qui occupaient une large place dans le journal de Léon Bloy au moment où je le vis à Lagny, en 1901, ne se pouvaient soupçonner en l'écoutant causer et, jusqu'au moment où parut Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, j'ignorai tout de Mme Tuparle et de l'abbé Vignoble.
L'après-midi, Léon Bloy me lut quelques-uns de ses Lieux communs, puis me fit faire une promenade sur les bords de la Marne.
Sorti de chez lui, le réfractaire apparaissait de nouveau ; la laideur des villas aperçues sur notre chemin lui causait un écœurement contre lequel il ne réagissait pas. La contrainte lui devenait impossible devant toutes les expressions du goût moderne et, comme on était aux débuts de l'automobilisme, la rencontre d'une machine hideuse et bruyante l'exaspérait. Tantôt il baissait les yeux vers la terre et disait : (( Ah ! mon Dieu ! » Tantôt il désignait de sa canne les figures ridiculement masquées des conducteurs et
criait de manière à ce qu'ils l'entendissent : \( Regardez-moi ces gueules ! »
Ces façons me causaient une sorte de bienêtre; je trouvais un soulagement infini à côtoyer cet exilé d'un autre temps. Je m'en voulais en songeant que ma joie était faite de sa souffrance; mais comme je lui disais là-dessus ma pensée, il ne me dissimula point sa satisfaction et plus il devinait le mouvement de mon âme vers la sienne, plus il souriait, car il était ainsi, avide d'affection. Et la soirée s'acheva très doucement... vers dix heures et demie.
Le lendemain matin, nous étions à la messe de sept heures. Bloy m'avait attendu, car habituellement il était debout à cinq heures et rendu à l'église avant la première messe.
Je le vis suivre sa messe ce jour-là comme je l'ai toujours vu depuis. Il avait un petit livre dont il s'aidait scrupuleusement, prononçant les mots liturgiques au moment même où l'officiant et le servant les prononçaient.
Il communia. La messe terminée, il fit une courte action de grâces, se mit debout et me dit très simplement: « Nous partirons quand vous voudrez. »
Quelques heures après, je quittais Lagny. Avant mon départ, Léon Bloy me combla de ses dons, cherchant parmi ses livres et ses papiers ce qu'il savait devoir me plaire. Il me dédicaça ainsi sa photographie: « Léon Bloy à l'époque du Désespéré. Il paraît que j'étais aussi beau que cela! »
Et je me disais dans le wagon qui me ramenait à Paris : <( Jusqu'ici, je ne vois guère les traces de son ingratitude. »
J'avais vu, en somme, un artiste fier, un croyant, un sincère qui ne voulait appartenir à aucun groupe, parce qu'il se sentait la force de penser et d'oeuvrer sans le secours des applaudissements payés.
Son foyer très sain le consolait des choses hideuses qu'il était obligé de supporter dans la rue.
Il considérait avec indifférence qu'il lui était permis de mendier, puisque les chefs-d'œuvre qu'il écrivait ne se vendaient pas. Comme chrétien, il s'honorait même de se trouver en pareille posture au milieu des adorateurs du veau d'or.
Cette indépendance, non seulement Léon Bloy l'a toujours gardée, mais il lui eût été impossible de s'en défaire. Elle faisait partie de son génie.
Depuis cette première visite que je lui fis à Lagny, je l'ai vu vieillir, j'ai vu augmenter sa lassitude des choses et ses colères même s'apaiser; mais jamais je ne l'ai vu laisser entamer, fût-ce d'un pouce, la liberté de ses jugements et de ses actes.
Ce qu'on a appelé ses « jugements faux » n'était que le résultat d'une indifférence superbe pour tout ce qui n'avait pas la force de le captiver.
Quant à son ingratitude, elle n'a été que la volonté bien arrêtée de ne pas payer un bienfait avec une concession. Il s'y ajoutait le plus souvent une autre volonté, non moins arrêtée que la première, de ne pas supporter qu'on l'ennuyât, surtout avec des discussions ou des considérations trop étrangères à ses idées que, d'ailleurs, il n'imposait en aucun cas.
En août 1901, trois mois après mon voyage
à Lagny, j'invitai Léon Bloy et sa famille à un séjour de quelques semaines au Pouliguen.
Bloy a relaté dans son journal cette villégiature à laquelle il se résigna; malgré son horreur des déplacements, désireux de procurer aux siens une petite diversion aux ennuis de Lagny.
Notre correspondance, à ce sujet, est faite de ses hésitations et de mes insistances.
Je me doutais du plaisir que mon invitation avait causé à Mme Bloy et à ses enfants, mais je ne pouvais me figurer l'espèce d'épouvante avec laquelle Léon Bloy envisageait un voyage.
Dans ses lettres, il accumulait toutes sortes de difficultés auxquelles (( ... venait s'ajouter, écrivait-il, la honte nouvelle pour moi de m'informer à un guichet de billets de bains de mer...»
Ce grossissement des inconvénients le poursuivit jusqu'à ce qu'il fut arrivé; il parvenait assez souvent à le communiquer aux siens et il pouvait, après un trajet facile et de courte durée, me dire le plus naturellement du monde: (( Nous avons souffert d'une manière atroce! »
On eût dit que le plus simple des événements fâcheux lui mettait soudain devant les yeux comme la synthèse de toutes les douleurs qu'il avait antérieurement endurées.
Toute sa personne alors devenait menaçante et l'outrance de sa plainte ne se calmait qu'avec la reprise de ses habitudes.
Le lendemain de son arrivée au Pouliguen, Léon Bloy organisa ses journées, selon le programme qu'il avait coutume de suivre chez lui. Debout à cinq heures, il se dirigeait vers l'église un peu avant six heures, et assistait à trois messes. Nous le rejoignions au moment de la
seconde messe, pour rentrer au chalet Saint-Roch un peu avant lui.
11 revenait vers huit heures se présentait à la fenêtre de la salle à manger où il nous savait tous réunis et nous disait avec son meilleur sourire: (( Bonjour! »
Il renouvela cette entrée chaque matin, avec cette invariabilité dans les petits détails de la vie ordinaire qu'il ne fallait pas contrarier sous peine de le désoler ou de lui déplaire.
C'est ainsi que les villégiatures effrayaient Léon Bloy de leur imprévu et aussi de la rupture momentanée de ses habitudes quotidiennes.
Après le petit déjeuner, nous faisions une promenade dans les chemins les moins fréquentés.
L'après-midi, Bloy faisait une sieste d'une demi-heure, puis il se mettait au travail pour deux ou trois heures, après quoi il consentait à nous lire quelques pages inédites. La soirée s'achevait en causeries, à moins que Bloy ne fit une partie de dominos avec sa fille aînée.
Il a raconté dans son journal l'impression très douce que lui causa le voisinage de la petite chapelle de Sainte-Anne et de Saint-René à laquelle il a fait allusion dans la dédicace de Y Exégèse des Lieux communs.
Ceux qui voudraient chercher aujourd'hui les vestiges de cette villégiature devront se rendre à Pen-Château, espèce de faubourg du Pouliguen, situé dans la direction de la Grande- Côte. La chapelle de Sainte- Anne et de Saint- René, qu'on voyait autrefois de la mer, était déjà très entourée de bâtiments en 1901.
Aujourd'hui, elle est en bordure d'une véri-
table rue; on a seulement conservé, devant l'entrée principale, une place avec le vieux et curieux calvaire dont Léon Bloy a parlé.
Sur la place on a planté des arbres. Du côté opposé à la chapelle, à moins de cent mètres après l'avoir dépassée, on trouve le chalet de Ker Saint-Roch, mais modifié et agrandi depuis le séjour qu'y fit Léon Bloy, au point d'être méconnaissable.
Enfin, toute la côte, très découverte à cette époque, est maintenant occupée par de nombreuses villas. Des fenêtres, à l'ouest du chalet, il est probable qu'on ne voit plus, comme jadis, la mer, dont Léon Bloy a peu parlé dans son journal, où il constate pourtant qu'il voyait l'Océan pour la première fois : (( Que voulezvous, me disait-il, je suis un sylvestre, j'aime par-dessus tout les arbres et les bêtes des forêts. La mer, c'est très beau, mais je ne sais pourquoi je sens en elle comme un ennemi qui veut m'engloutir. »
Je lui dis qu'il n'était pas impossible de trouver au bord de l'Océan un plaisir analogue à celui que lui faisait la forêt; et à marée basse, je le conduisis, à travers les rochers et les touffes de goémons, dans les grottes de la Grande-Côte, lui faisant remarquer la bizarrerie des crabes évoluant dans les flaques.
Il murmurait: (( Oui, il est intéressant, votre chemin où il n'y a ni villas, ni automobiles. »
Son lorgnon sur le nez, il regardait avec attention les galets et découvrit ainsi, pour sa stupéfaction et la mienne, car je ne le savais pas à ce point géologue, un morceau de basalte, chose assez rare dans ces parages.
Un jour de grande marée, il vint s'asseoir au sommet d'un roc et resta pendant deux heures à regarder et à écouter déferler les vagues.
En revenant, il me disait : « C'est curieux, je ne puis m'empêcher de penser à Hugo et à la quantité de belles images qu'il a trouvées... Quand cet homme pontifie, quand il dogmatise, c'est un grand imbécile. Mais il a trouvé des images, cela est certain, et en regardant la mer furieuse, je pensais à lui. »
Une autre fois, nous étions sur la jetée du Pouliguen à l'heure où une foule de baigneurs s'y promenait. La température était exquise; la mer était calme; on entendait les cris joyeux des enfants sur la plage; des barques aux voiles multicolores rentraient au port. Léon Bloy faisait ce qu'il pouvait pour goûter le spectacle qu'il avait sous les yeux; mais comme il lui était impossible de ne pas entendre les conversations naturalistes du voisinage, sa patience fut vite à bout et il surprit brusquement le groupe des promeneurs, en disant très haut d'un ton bourru: (( Ces gens sont stupides ! » Et, tournant le dos, il revint vers le port.
A l'entrée de la jetée, il y a une grande croix de bois et sur le piédestal de la croix, il y a une inscription qui demande des prières pour les marins.
En apercevant l'inscription, Léon Bloy s'arrêta comme s'il eût entrevu tout à coup la seule raison de sa présence à cet endroit, fit un grand signe de croix et récita d'une voix ferme un Pater et un Ave. Puis il s'éloigna, indifférent pour tout ce qui n'était pas la vie éternelle.
Cette anecdote le peint assez complètement :
incapable d'une contrainte pouvant adoucir l'horreur du contact social, négligeant le spectacle de la beauté pour crier aux hommes son mépris et courbé uniquement par la nécessité de prier Dieu.
Aussitôt seul avec moi, son humeur changeait; il oubliait ce qui l'avait exaspéré jusqu'au moment d'une nouvelle rencontre outrageante pour son idéal.
Avant de nous séparer, au Pouliguen, nous fîmes, avec la famille Bloy, plusieurs excursions dans la région. Celle de Guérande avait fait grand plaisir à Léon Bloy qui l'a racontée dans son journal:
... — Pour la première fois, je vois une ville entièrement fortifiée, comme au xve siècle. Le célèbre roman de Balzac s'ouvre tout grand dans ma mémoire, en contemplant cet adorable vestige... Je revois les du Guénic, Mlle des Touches et Claude Vignon; je revois surtout la détestable Béatrix et j'ai, une fois de plus, cette sensation grandiose du Néant de toute le visible qui se dégage continuellement de l'immense (( Comédie humaine ».
Le retour à Lagny, le 29 août, fut triste, car les ressources de Léon Bloy étaient nulles et son livre, Exégèse des Lieux Communs, s'achevait péniblement.
Il ne parut qu'au mois de juin de l'année suivante (1902).
J'ai déjà parlé de l'amertume que causait à Bloy l'insuccès de ses livres Jamais elle ne fut plus profonde et plus justifiée qu'à l'apparition de cette Exégèse que personne ne comprit comme elle méritait de l'être.
Impossible de trouver le pendant d'une
pareille œuvre à la fois tragique et amusante, quand elle n'est pas une merveille de psychologie.
Yilliers de l'Isle-Adam et Ernest Hello, cités assez fréquemment par Léon Bloy dans l'Exégèse, peuvent lui être comparés quant à l'ironie.
Mais Hello n'écrit pas et ignore l'espèce d'insistance aristophanesque ou rabelaisienne qui fait rentrer ces tableaux divers dans un même cadre.
Villiers, plus léger, plus nerveux, plus improvisateur que Léon Bloy, reste assez souvent obscur.
Léon Bloy appuie davantage, imagine plus difficilement un conte, mais il est étonnant de clarté, malgré ses raffinements et la dispersion volontaire et continue de sa forme éclatante.
Il sait donner aux thèses les plus ordinaires, comme aux saugrenuités les plus infimes, une couleur littéraire inoubliable.
C'est à se demander si la constance de cette forme splendide n'est pas la cause unique et véritable de l'insuccès de YExégèse.
Il est dans tous les cas évident que cet insuccès fut complet et que l'auteur en souffrit beaucoup.
Sur l'exemplaire qu'il me donna, à côté de la belle dédicace imprimée, il ajouta ces seuls mots: <( La Richesse, c'est Dieu le Père, La Pauvreté, c'est Jésus, La Misère, c'est l'Amour. » En même temps, il m'écrivait: « Ne me parlez plus de ce livre... ))
Lui, toutefois, m'en parla souvent et, lors de ma dernière visite à Lagny, en février 1904, il m'en parlait encore.
Léon Bloy n'habitait plus rue Saipt-Laurent. Il avait loué un pavillon dans un jardin.
Le jardin l'avait séduit, la demeure était incommode et mal entretenue.
Les démêlés du locataire avec la propriétaire, — c'est celle qu'il a appelée Aime Corbillard, — ont été consignés dans Quatre ans de Captivité à Cochons-sur-Marne d'une manière scrupuleuse et donnent une idée fort exacte des inconvénients de la bâtisse.
On peut lire à la page 457 :
Agonisant de chagrin, étranglé par l'indignation, je vais chez un personnage déjà rencontré, l'huissier B., en qui j'avais eu la surprise incroyable de trouver un lecteur de mes livres et un ami. Il s'intéresse à ma situation, promet de voir l'objet et ne désespère pas d'obtenir un délai...
C'est au milieu de ces angoisses que je trouvai Léon Bloy et me rencontrai précisément avec l'huissier B. qui venait offrir généreusement ses services et réussit, quelques jours après, à empêcher l'expulsion immédiate. Il avait lu Le Mendiant ingrat et Bloy en avait conclu à une admiration inéluctable de ce brave garçon pour tout ce que l'auteur du Mendiant avait écrit.
— (( Puisque vous n'avez pas YExégèse, fit Léon Bloy, permettez-moi de vous l'offrir, ça vous amusera beaucoup. Je vais vous lire, en attendant, un ou deux chapitres qui vous donneront le ton du livre. » Et Bloy ouvrit son exemplaire et commença sa lecture, placé bien en face de son auditeur attentif.
Jamais je ne pourrais oublier la stupéfaction qui se peignit, dès les premières phrases, sur la figure de l'officier ministériel.
Léon Bloy avait choisi le conte intitulé: La santé avant tout!
La stupéfaction se changea bientôt en stupeur lorsque Bloy arriva au dernier alinéa: » Apprenez, mes amis, que je n'ai jamais vendu que de
la ! » L'huissier se leva épouvanté et ne fut
vraiment rassuré que lorsqu'il nous vit, Mme Bloy et moi, riant franchement, autant de sa figure que de ce que nous entendions.
Bloy se mit à rire lui aussi, acheva sa lecture et répéta : « Ça vous amusera beaucoup. »
Et je ne raconte pas cette anecdote pour la seule drôlerie de l'interlocuteur d'un grand artiste facilement déconcerté, mais pour dire l'amabilité, la bonté de Bloy envers un homme qu'il soupçonnait seulement d'admiration et de générosité envers lui, sa bonne humeur malgré l'angoisse qui le torturait.
En 1903, Léon Bloy étant encore à Lagny, parut: Les dernières Colonnes de l'Eglise.
L'auteur de ce livre revient au pamphlet dont il semble avoir voulu rajeunir la forme. Ce ne sont plus, comme dans Le Désespéré ou Le Pal, des portraits vigoureux des personnages, mais des caricatures de leurs ouvrages, Léon Bloy choisissant comme exemples les morceaux ridicules et les passage faibles.
Le révérend P. Judas, écrit douze ans avant les autres chapitres, est certainement le meilleur de l'œuvre qui se termine par Le dernier poète catholique, critique hardie et curieuse où Léon Bloy a montré son enthousiasme pour le très grand et très singulier poète qu'est Jehan Rictus. Tout le monde a lu les Soliloques du Pauvre, livre poignant, d'une poésie intense, avec une abondance d'images très nouvelles à ravir l'auteur de La Femme Pauvre. Tehan Rictus parle
l'argot et l'écrit comme il le parle, usant d'une façon ordonnée et fréquente de l'apocope.
Léon Bloy lui ayant fait remarquer que sa poésie eût gagné à être écrite dans une forme plus sévère, l'auteur des Soliloques lui répondit par une lettre qui est à mes yeux une des pages littéraires les plus profondes et les plus nettes de notre temps.
Cette page admirable eut d'ailleurs pour résultat de convaincre complètement Léon Bloy qui l'inséra dans son livre et y ajouta ces mots:
(( il ne reste pas un atome de mes objections.
J'ai enfin compris ! L'argot de Rictus, je l'épouse amoureusement désormais.... ))
Ainsi j'ai toujours vu Léon Bloy, dénué d'esprit systématique et de préjugés, soumis à toutes les manifestations de la beauté, fussentelles inattendues de lui.
Le 12 avril 1904, Léon Bloy et sa famille quittaient Lagny et venaient habiter Montmartre.
Le mendiant ingrat avait passé quatre années sur les bords de la Marne, années douloureuses pendant lesquelles il s'était vu abandonné, en proie à une immense fatigue.
Avant de publier le récit de ses déboires à Lagny, il publia Mon Journal, qui est celui de ses souffrances en Danemark.
Mon journal, le seul livre de Bloy qui, depuis Le Révélateur du Globe, ne fut pas dédicacé, fut livré un peu hâtivement à l'éditeur. Le titre ne vaut rien et Léon Bloy l'a souvent regretté.
Je ne dirai rien des événements racontés dans ce volume; ils sont tous antérieurs de plusieurs années à mes relations avec l'auteur.
En 1904, parut Quatre ans de Captivité à Cochons-sur-Marne.
Un libraire de Lagny, M. Belle, fit composer une affiche Vient de paraître fort amusante et en couvrit les murailles de la région.
Il y était dit: (( Cochons-sur-Marne, c'est Lagny )), et c'était inexact.
Cochons voulait désigner Thorigny et Lagny réunis, et dans le journal de Léon Bloy, Thorigny devient Ceux d'en Haut et Lagny Ceux d'en Bas.
Dans ce volume comme dans les deux précédents du journal, il y a beaucoup de tristesses, mais aussi beaucoup de cocasseries. Pour ceux qui considèrent Léon Bloy tel qu'un écrivain amusant, Quatre ans de Captivité à Cochons-sur- Marne doit être le meilleur livre de Léon Bloy.
Le récit des tribulations de l'auteur est interrompu par des extraits d'articles et des brochures inédites.
C'est ainsi qu'on y trouve un poème en prose intitulé: Les Douze filles d'Eugène Grasset.
On a supposé depuis que Grasset avait été chargé par Léon Bloy, qui était son ami, d'illustrer son poème. Ce fut au contraire Léon Bloy qui s'inspira du calendrier composé par Grasset pour écrire les Douze Filles.
Il est regrettable qu'un éditeur ne se soit pas encore présenté pour réunir les Douze filles en un volume, avec le texte de Bloy en regard de chaque planche.
Eugène Grasset et Léon Bloy se connaissaient depuis le Chat Noir. Sans se fréquenter régulièrement, ils avaient conservé l'un pour l'autre des sentiments amicaux.
La première des Douze filles commence par ces mots : « Est-ce ma fosse que tu creuses ?.. s'il en est ainsi, hâte-toi... »
Si Eugène Grasset avait dû creuser la fosse de son ami, il lui eût fallu se hâter, en effet, car il est mort vingt-quatre heures après Léon Bloy. Les dernières lignes de Quatre ans de Captivité à Cochons-sur-Marne disent la joie de l'auteur lorsqu'il s'évada définitivement de Lagny:
(( ... Déménagement, évasion, délivrance... ))
Il s'en allait à Montmartre, au n° 13 de la rue Girardon, où il ne séjourna que quelques mois, pour demeurer ensuite tout près de la basilique, rue de La Barre, dans un petit pavillon enfoui sous les arbres et voisin de semblables habitations dont les locataires étaient de paisibles chapelains.
Léon Bloy, sans être très heureux à Montmartre, n'y devait pas rencontrer l'espèce d'hostilité qu'il avait endurée à Lagny.
Dans ce vieux coin de Paris, les plus humbles des fournisseurs ont une habitude ancienne des artistes et de leurs façons. Ils leur sont indulgents.
Léon Bloy, qui n'avait à Lagny que des ennemis, devait trouver sur la butte quelques hommes pouvant le comprendre et admirer son œuvre.
Le sculpteur Frédéric Brou et le pauvre André Dupont auront été les plus fidèles de ces Montmartrois qui voisinaient avec le mendiant ingrat, et Brou a fait un buste qui sera pour toujours un des meilleurs portraits de Léon Bloy.
Une reproduction de ce portrait sert de frontispice à Quatre ans de Captivité à Cochons-sur- Marne, à côté d'une sorte de prologue où Léon Bloy demande pardon aux cochons, à ceux-là qui marchent sur quatre pieds, de les avoir assimilés à une catégorie d'animaux puants....
Le portrait et le prologue complètent ce livre étrange, fait du contact imprévu de la plus vulgaire des bourgades de province avec le moins banal des écrivains français.
Après avoir quitté Lagny, Léon Bloy et les siens vinrent habiter au n° 13 de la rue Girardon. Des difficultés sans intérêt les en chassèrent et au mois de février suivant, 1905, ils étaient rue de la Barre, dans un pavillon trop petit, mais situé agréablement.
Ce pavillon était littéralement enfoui sous la verdure; une allée sablée en faisait le tour et pour y arriver, il fallait suivre un sentier vert qui aboutissait d'un côté à la rue de la Barre et de l'autre descendait vers des terrains incultes. Plusieurs habitations, presque semblables, se suivaient le long du sentier ; chacune d'elles avait sa petite barrière en bois surmontée d'une sonnette peu compliquée.
Rien de plus pittoresque que ce coin de Montmartre dont les arbres ont été récemment arrachés et que dépareront bientôt d'affreuses constructions modernes. Lorsqu'on sortait, à certains soirs d'hiver, d'une de ces maisons rustiques, les primitifs réverbères suspendus au milieu des arbres, secoués par le vent, donnaient l'illusion d'une colline peu explorée, à cent lieues au moins d'une ville.
L'aspect de la rue de la Barre ne diminuait
guère cette impression. Il fallait trouver son chemin à travers un dédale de clôtures provisoires en bois, tantôt s'ouvrant sur des espèces de déserts noirs où séjournaient des amas de planches et des tas de pierres, tantôt se rétrécissant tel qu'un boyau où deux personnes ne pouvaient marcher de front. Les boutiques des marchands de chapelets étaient à cette heure hermétiquement fermées. Les visiteurs et, après eux, les mendiants, avaient quitté le voisinage de la basilique tout entourée maintenant d'obscurité et d'un silence qu'interrompait parfois le bruit des cloches. On arrivait ainsi en haut du funiculaire où la grande rumeur de Paris et ses lumières rappelaient la réalité !
Léon Bloy, lorsque je le visitai à Montmartre, me fit souvent la conduite jusqu'à cette esplanade qui sépare le pied de la basilique de l'entrée du funiculaire. Il s'arrêtait un instant regardant Paris et disait: « Que de souffrances dans tout cela ! Entendez-vous ces cris ! Combien sont des cris de douleur! »
A peine installé sur la butte, il avait continué ses travaux au milieu d'infinies tribulations, comme par le passé, mais avec de réelles consolations procurées par de nombreux amis. Ceux-ci, en effet, souffraient de son éloignement, lorsqu'il était à Lagny et attendaient depuis longtemps, sa venue à Paris. Aux amitiés anciennes allaient bientôt se joindre des admirations nouvelles. La réputation de Léon Bloy grandit sans cesse à partir de cette époque.
Je renvoie le lecteur à l'Invendable, quatrième volume du journal de Bloy ; il y verra les apparitions successives de Georges Rouault, de Georges Desvallières, de Jacques et de Raïssa
Maritain, d'Auguste Marguiller, de Ricardo Vines, de Pierre Termier, de Léon Bonhomme et du frère Dacien.
J'ai déjà nommé Frédéric Brou qui voisinait presque quotidiennement avec Léon Bloy.
Celui-ci, d'ailleurs, se rendait compte de l'espèce d'amélioration que ses derniers livres et sa venue à Paris avaient occasionnée sinon dans sa vie matérielle, du moins quant à sa notoriété d'artiste. Des personnalités du monde des Lettres, telles que Henry Houssaye ou Gustave Schlumberger, lui adressaient leurs ouvrages. Il m'écrivait, en 1906 : « Depuis un an, à peu près, on dirait que tout va mieux... Je reçois de précieux témoignages en assez grand nombre et il y a lieu de croire à une réédition prochaine du Désespéré. Alors, il me sera peut-être donné de guérir les blessures que ma misère a faites à quelquesuns... ))
Le plus extraordinaire de tous ces correspondants fut assurément le tchèque Joseph Florian qui avait entrepris de faire connaître Léon Bloy à sa patrie, en le traduisant.
« Qu'est-il devenu à cette heure, le pauvre Josef ? » est une question que Léon Bloy se posa souvent au mois d'août 191 4 (1).
Antérieurement, de 1901 à 1910, Josef Florian nous écrivait à Bloy et à moi, des lettres touchantes et pittoresques, dans un français que Bloy qualifiait d'adorable et qui dénotait un sens artistique extrêmement développé.
On eut dit que ce Tchèque possédait au plus haut degré la science narrative, le style jusqu'à
(1) Je sais maintenant que Josef Florian est toujours vivant à Starà Rise. R. M.
la couleur la plus riche, tout en ignorant les éléments les moins compliqués de la grammaire.
Je veux donner ici quelques exemples des lettres de Florian en respectant ses images :
... O René, vous possédez certainement le Révélateur du Globe. Je suis avide de ce livre et vous pouvez tranquilliser ce faim. Or, je vous prie de tout mon cœur: Prêtez-le moi à quelque temps! Je le veux copier et je vous en réponds que vous le recevrez dans cet état dans lequel vous m'enverriez. Et vous étonneriez dans quel court temps vous le recevrez. Ecoutez-moi et songez que je dois nécessairement avoir ce livre dans ma main et que le cas est grave.... »
Ayant trouvé un exemplaire d'occasion du Révélateur, je m'empressai de l'offrir à Josef qui me répondit aussitôt:
« ... Je vous avoue que je ne doutais pas que vous me prêtez ce livre, mais ce que vous fîtes, je n'attendais pas! Joie énorme! Ecoutez! Comprenez cette parole? Je prierai pour vous à Dieu. Je n'ai rien pour vous donner autre chose. Car ma pauvreté est unique. Je laissai mon métier de professeur à l'école réalc et après essais très vains je restais comme le pal dans les plaines. Alors, j'étais forcé de pleurer sous votre cadeau, de mon côté non récompensable... »
Et plus loin :
... J'habite un très petit village dans les forêts de pins. Aucune poste! Deux étangs, grands pâturages!...
Dans la pauvreté où il vivait, je ne pus jamais m'expliquer clairement ce qu'il faisait et comment il parvenait à mener à bien des traductions qui ne
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devaient rien lui rapporter et qui toutes sont éditées magnifiquement.
Il m'écrivait encore :
Mes amis qui, comme les étoiles, de temps en temps se découvrent et disparaissent et tombent sous les horizons, me procurent des livres... Savoir où arracher millions de ducats, j'arracherais avec le secours du Ciel, Léon Bloy sait que je suis pauvre, mais il ne sait rien de ma misère infinie et je vous prie de ne pas lui en dire rien dans son état dangereux... Alors, je vous avoue ces choses sous sept cachets de votre silence... »
Une fois, il était resté longtemps sans m'écrire et reprit ainsi la correspondance :
- Ne soyez pas fâcheux....!
Ses lettres, d'une splendide calligraphie, étaient écrites sur du beau papier et renfermées dans d'étonnantes enveloppes aux couleurs variées et couvertes par lui de bizarres dessins à la plume. Je l'en félicitai en lui demandant s'il était enlumineur. Il me répondit par cettre phrase brève : « Non enlumineur, peut-être rubricator. ))
Il affectait une brièveté étrange et naïve aussitôt qu'il s'agissait d'affaires en dehors de la littérature et de l'art. Ce fut ainsi qu'il adressa à Léon Bloy le plus étrange télégramme que celui-ci avouait avoir reçu. Une personne riche de Moravie s'était enthousiasmée pour La Chevalière de la Mort, et Josef Florian avait espéré qu'elle pourrait venir en aide à Léon Bloy. Celui-ci se trouvant dans un moment extrêmement pénible et difficile, avait écrit en substance à Josef: (( Dites-moi si la personne en question donne une réponse favorable. Dans le cas contraire, nous
n'avons plus qu'à crever. Répondez par dépêche.... »
Le lendemain, Léon Bloy recevait une dépêche ainsi conçue : (( Crevez... J. F. »
Au mois de juin 1903, le bon Josef avait déjà traduit: Ici on assassine... Propos d'un Entrepreneur... Un brelan d'excommuniés... Le Salut par les juifs... Le Mendiant ingrat... Le fils de Louis XVI... Le Désespéré... La Chevalière de la Mort... La Femme pauvre... sans compter le Christophe Colomb de Roselly de Lorgues. Josef m'écrivit alors :
Ce travail continue de jour en jour. Mais toutes ces traductions sont encore en manuscrits et parce que je n'espère pas trouver éditeur à mon goût — la plupart sont boutiquiers hideux — je prête ces manuscrits aux hommes de bonne volonté qui veulent les lire...
Je ne connais que le frère Dacien dont l'enthousiasme puisse être comparé à celui de Josef Florian.
Ce bon frère des Ecoles Chrétiennes, venu tard dans l'entourage de Bloy, avait lu les livres du maître longtemps avant de le connaître et comme ses moyens ne lui permettaient pas de les acheter tous, il se les faisait prêter et les copiait entièrement.
Les livres copiés ne le quittaient guère; il en avait toujours deux ou trois qui gonflaient les poches de sa soutane et si, parlant de son auteur préféré, il avait besoin d'une citation, on le voyait sortir un volumineux cahier, appuyer ses lunettes rondes, et de sa bonne voix rude, lire du Léon Bloy.
Sa méthode est la même depuis qu'il possède les livres qu'il n'a plus la peine de copier, il les porte toujours avec lui, mais je regrette quand je le vois un in-douze à la main, le geste touchant d'autrefois et les pauvres cahiers de classe couverts de son écriture régulière à l'encre bleue.
On ne saurait dire à quel point Bloy appréciait des amitiés et des admirations de ce genre.
Il dédia à Florian Belluaires et Porchers qui parut en 1905.
Ce livre dormait dans les tiroirs de Léon Bloy depuis de longues années. Il est formé de vingtquatre articles parus dans des revues et des journaux divers au temps où l'auteur était exclusivement journaliste et pamphlétaire. Léon Bloy y ajouta une introduction magnifique et le texte de deux brochures publiées antérieurement : (( Un brelan d'excommuniés et Ici on assassine les grands hommes.
Le retard apporté à la publication de Belluaires avait pour cause les refus successifs de plusieurs éditeurs qui craignaient de mécontenter les victimes du pamphlétaire, lequel s'attaquait à des réputations solides : les Goncourt, Alphonse Daudet, Paul Bourget, etc..
En 1905, le volume, proposé à l'éditeur Stock, fut accepté d'emblée et cet accueil indique bien l'espèce de transformation qui se faisait alors de la réputation de Bloy. Presque aussitôt après l'apparition de Belluaires... le (( Mercure », pour la même raison, demandait à Léon Bloy un livre de Pages choisies qui parut l'année suivante.
Le choix de ces pages fut fait par Léon Bloy lui-même qui y fit entrer tous ses ouvrages à l'exception des Propos d'un entrepreneur de démolitions à l'égard duquel il avait une espèce
d'appréhension, à mon avis injustifiée, car cette réunion d'articles forme un merveilleux livre. A chaque fois que je lui en parlais, il me disait : <( Il y a un tas de sottises dans ces vieilles pages où je me démolis moi-même... ! » Et comme je protestais en lui conseillant la réimpression des Propos.., il faisait tout étonné: (( Vraiment, vous parlez sérieusement ? »
Pour en finir avec les Pages clioisies, ajoutons que le livre s'augmente d'une belle dédicace à Mme Bloy, d'une préface de Louis Gatumeau et d'un portrait de Léon Bloy par Léon Bonhomme; ce portrait discuté, quand il fut exposé au Salon d'Automne n'est peut-être pas très synthétique, mais n'en rend pas moins d'une manière assez saisissante un des aspects de la physionomie du (( Mendiant ingrat ».
En cette même année, 1906, Bloy avait publié dans la Nouvelle Revue deux importants articles sur <( l'Epopée byzantine » et « Gustave Schlumbergcr ». Familier depuis longtemps avec l'histoire du Bas-Empire, Léon Bloy avait absorbé les compilations savantes de Lebeau et souvent souhaité qu'un historien plus romantique s'emparât de ce sujet aux couleurs violentes et plaçât en relief des faits aussi impressionnants que l'aventure des deux Bardas et le règne du Bulgarochtone.
Sans approuver toutes les conclusions de Gustave Schlumberger, il s'enthousiasma pour le style que cet écrivain remarquable a mis au service de ses patientes recherches et vit tout de suite ce qu'il pourrait y ajouter, lui, Léon Bloy, dans un simple aperçu orné de citations. Son étude en deux parties est palpitante d'intérêt.
Jamais la supériorité des interprétations reli-
gieuses de Léon Bloy n'aura été plus apparente que dans ces quelques pages.
Les deux articles réunis en une plaquette à couverture illustrée parurent chez l'éditeur Blaizot et, tout récemment, ce petit livre, augmenté d'une préface, a été réimprimé par la Maison Crès (1).
A la date du 31 août, je reviens à l'année 1906, on lit dans le journal de Léon Bloy :
(( Lettre de Termier ; il nous attendra, le 7, à la gare de Grenoble, et nous donnera l'hospitalité de sa maison de campagne, avant notre pèlerinage. Josef F... nous donne rendez-vous sur la Montagne, le jour de l'Assomption. »
Ainsi, Josef, ayant appris le prochain pèlerinage de la famille Bloy à la Salette, partait du fond de la Moravie, accompagné d'un ami, un prêtre de son pays, pour rencontrer sur la sainte Montagne, celui qu'il admirait.
Je renvoie encore une fois le lecteur à l'Invendable. Léon Bloy me raconta depuis l'entrevue qui fut bizarre, Josef ayant décidé de contempler sans mot dire son grand ami.
— (( C'est égal, me disait celui-ci, j'aime les gens silencieux, mais faire un pareil trajet pour me voir exclusivement et passer plusieurs jours avec moi sans que nous ayons pu échanger une pensée, voilà qui est au moins incompréhensible, sinon agaçant. »
Revenu à Paris, Léon Bloy prit immédiatement la détermination de commencer le livre sur
(1) Le titre a été changé. L'édition Crès est intitulée Constantinople et Byzance. — Lire dans le Mercure les deux articles de M. E. Bartelemy à propos de ce livre. Décembre 1908 et Mars 1918.
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la Salette qu'il avait depuis longtemps projeté et qu'il devait intituler Celle qui pleure. Son intention n'était point de faire un livre définitif historiquement, mais une œuvre d'exégèse à la manière du Salut par les Juifs.
Il dut s'interrompre dès le début de son entreprise, pour déménager, le pavillon qu'il habitait ayant été condamné à la démolition.
Avant son départ, il reçut la visite de M. Dornac qui prit, là, trois photographies très bonnes. L'une d'elles a servi de frontispice à la deuxième édition de Je m'accuse. Les trois font partie de la collection fameuse (( Nos contemporains chez eux », dénomination qui faisait sourire Léon Bloy. Il me donna à choisir une de ces photographies et l'orna de cette dédicace: « Je ne suis pas un contemporain et je n'ai jamais été chez moi.. ))
Léon Bloy loua, rue Cortot, un appartement dont la pièce principale était un atelier de peintre. Je ne l'ai jamais vu aussi mal logé que dans cette maison triste et impraticable. L'appartement était au premier étage. On y accédait par un escalier étroit. Sur le palier, il y avait deux portes. L'une était la porte du logis et l'autre celle des watercloset et comme cette dernière était au moins aussi apparente que la première, cela occasionnait pour certains visiteurs peu au courant, des méprises regrettables.
L'atelier, immense, était précédé de deux ou trois pièces obscures qui servaient de chambres à coucher et d'une petite cuisine. Lorsqu'il ne faisait ni trop chaud ni trop froid, le séjour dans la vaste salle n'était pas désagréable, mais si le soleil d'été dardait ses rayons sur le vitrage, alors elle devenait intenable et on n'avait que l'unique ressource de descendre dans une portion de
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jardin d'où les arbres étaitnt absents et qui n'offrait pour cela qu'une fraîcheur relative.
L'hiver, l'atelier était d'un chauffage difficile. La pluie et même la neige passaient quelquefois au travers des interstices du châssis et tombaient sur le plancher. Bloy, réfugié entre son bureau "et son poêle, y exprimait son dégoût des propriétaires.
J'avoue avoir passé d'heureux moments dans ce réduit misérable. La bonhomie de Léon Bloy, lorsqu'on pouvait le posséder dans l'intimité, était exquise. Lorsqu'il causait avec un ami éprouvé, comme il disait, il quittait son armure, se laissait aller à la joie de montrer toute son âme, satisfaisait sa passion d'aimer et sa soif de mêler ses impressions religieuses à tous les événements de sa vie. Il mettait à nu son cœur de contemplatif et l'homme indifférent qu'il était ailleurs, faisait place à un être tout en nuances, qui savait classer et percevoir les moindres délicatesses. Il jouissait de la pureté de son foyer, de la simplicité de mœurs très douce dont il avait, su s'entourer. Son humeur n'était pas variable. Jamais je ne me suis dit en allant le visiter : <( Comment vais-je le trouver, aujourd'hui ?» Et à partir de cette époque, 1907, je le voyais très souvent.
J'habitais Versailles et chaque semaine je faisais le voyage de Montmartre. A la descente du train, gare de l'Aima, je prenais le petit omnibus Place Saint-Pierre-Porte Rapp et, après une montée lente et attrayante, j'arrivais au funiculaire, puis rue Cortot.
Que Léon Bloy eut à me faire part de ses difficultés ou qu'il eut à m'annoncer une nouvelle heureuse, il me recevait toujours avec une simplicité affectueuse. Dans l'un ou l'autre cas, il était
rare que la journée ne se terminât pas gaiement.
La gaieté de Léon Bloy est visible dans beaucoup de ses livres et particulièrement dans certaines parties de son journal, mais elle y est toujours comme enveloppée. La souffrance et la contemplation, étant à la base de sa nature, lui commandaient la gravité. Il écrivait pour agrandir et frapper les âmes, non pour s'amuser. S'il a été amusant assez fréquemment, c'était parce que se donnant tout entier, il lui eût été impossible de dissimuler dans son œuvre cette face de son caractère. Mais il était nécessaire de le fréquenter assidûment pour savoir ce que cette bonne humeur avait de spontané. Son rire n'était pas exclusivement provoqué par des cocasseries imaginées par lui. Je me souviens d'une lecture que nous fîmes ensemble du chef-d'œuvre de Marcel Schoob, Loyson Bridet.
Léon Bloy riait aux éclats, m'interrompait pour rire davantage, sans plus rien entendre, les bras levés. L'ironie du livre lui plaisait infiniment.
Une autre fois, il provoqua une lecture de Marc Twain et lui-même se réserva de nous lire l'Interview en s'essayant, sans y parvenir à garder son sérieux. Quant à ses plaisanteries, elles étaient souvent faites du contraste de l'individualisme le plus outrancier avec les faits les plus ordinaires.
Un jour qu'il arpentait le vaste atelier de la rue Cortot en toussant de façon inusitée, comme s'il avait voulu faire s'écrouler les murailles, Mme Bloy lui dit : « Ne pourrais-tu tousser autrement. C'est effrayant et personne ne tousse de la sorte. »
Bloy répondit : (( Voudrais-tu pas que je toussasse à la manière des autres ?
Il y eut pendant quelque temps, rue Cortot, une femme de journée qui s'appelait Elise et qui, fût-elle devant son fourneau ou appuyée sur le manche de son balai, affectait un imperturbable flegme.
J'entends encore Bloy, au moment où nous nous préparions à sortir, lui tenir ce petit discours : (( Chère Mademoiselle, pendant mon absence, vous voudrez bien veiller plus que jamais à l'accomplissement de votre devoir... Et savezvous quel est votre devoir?... C'est d'empêcher l'entrée des malfaiteurs ! ! ! » Le mot malfaiteurs était rugi et pourtant Mlle Elise restait impassible. Alors, Bloy reprenait et cette fois sur un ton très doux:
Est-ce toi, chère Elise, o jour trois fois heureux Que béni soit le Ciel qui te rend à mes vœux....
Puis, constatant enfin l'inutilité de ses efforts, il se tournait vers moi en disant: (( Elle s'en f ... ! )) et m'entraînait vers la sortie.
C'est dans un de ces moments de badineries, au café de la place d'Anvers, qu'il me dit un jour :
« Dans le cas où vous voudriez faire ma biographie, je vais vous donner le moyen de causer à mes chers confrères une joie énorme. Vous direz que j'ai fait un plagiat de sept lignes... Oui, mon ami, les sept premières lignes du conte intitulé: Humiliation d'un sublime, dans Sueur de Sang, ne sont pas de moi (i).
(1) Voici les sept lignes en question :
Mais regarde donc ton jeu. bougre d'âne, t'as la révolution dedans quinte mangeuse portant son point, dans l'herbe à la vache; quinze et cinq, vingt; trois bor-
Je les ai prises dans le livre étonnant, quoique mal fichu, de Denis Poulot (1).
Vous savez que le rôle de l'âne de la fable ne m'a jamais déplu :
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue, Je n'en avais nul droit
Alors vous raconterez cela aux populations qui m'admirent. Vous pourrez même ajouter, puisque vous en serez à Sueur de Sang, que le premier conte de la série, L' Abyssinien, est imité (vous entendez, imité!) de Barbey d'Aurevilly... ))
Je profitai de la confidence pour lui demander : (( Vous prétendez, dans V Abyssinien, que cette histoire n'est pas même une anecdote. Avez-vous vraiment connu le guerrier pâle et rouge, au visage de jeune fille ? )) (2).
— Oui, me répondit-il, je l'ai connu. Il nous étonnait profondément, et jamais nous n'avons pu savoir d'où il venait, qui il était et ce qu'il devint après la guerre. Le portrait que j'ai fait est rigoureusement exact. Seulement, c'était un fantassin comme moi-même. J'ai imaginé le cheval.
gnes, vingt-trois ; trois bœufs, vingt-six ; tierce major dans les vitriers, vingt-neuf; trois colombes, quatrtevingt-douze; et joue An un de la république, quatrevingt-treize. Mon pauvre Auguste t'es passé au gabarit. . . .»
(1) Denis Poulot: Le sublime — 1872 — Paris, Librairie internationale.
(2) Mon Abyssinien prétendu avait a peu près le visage d'une très belle fille infiniment voluptueuse et aussi dénuée de courage qu'on peut l'être sous le soleil. .
(Sueur de sang) p. 24 de la 2e éd. — Crès 1914
Nous étions parfois interrompus dans nos causeries ou nos lectures par l'arrivée de visiteurs habitués ou non. Le sculpteur Frédéric Brou était celui que je voyais le plus fréquemment. Il avait un atelier rue Tourlaque et il ne se passait guère de jours sans qu'il montât chez Bloy ou sans que Bloy descendît chez Brou. Ils se connaissaient depuis quelques années. Rictus avait présenté Brou chez Léon Bloy.
Celui-ci avait été très spontanément séduit par l'artiste, dont le physique et le caractère étaient bien faits pour impressionner Bloy.
Frédéric Brou a les traits du visage pareils à ceux de Baudelaire; il est de haute taille. Autrefois sous-officier dans la marine de guerre, il a gardé dans sa démarche comme un souvenir de son premier métier. Il parle d'une voix grave, sans rudesse, sourit volontiers, rirait souvent si la vie était moins amère. Il habite, avec sa femme et sa fille, dans son atelier de la rue Tourlaque où il s'est construit une soupente et un escalier qui aboutit à la soupente. Car Brou est architecte autant qu'il est sculpteur.
Il est aussi peintre, mécanicien, brocanteur, professeur, luthier, médecin, astronome, nouvelliste et un peu sorcier.
Son atelier est meublé avec goût, garni d'objets exquis, vieilles épées, vieilles images, verreries rares et tableaux de toutes sortes. Au-dessus du piano, il y a une figure coloriée d'Henri Cros, spécimen magnifique de cet Art singulier et charmant.
Léon Bloy vint souvent s'asseoir dans cet atelier; il m'y conduisit un soir d'hiver. Une grande lampe à abat- jour, suspendue à quelques
mètres au-dessus du plancher, répandait sa lueur sur les plâtres et les marbres.
« Eh bien! disait Léon Bloy, comment va la sculpture? »
— Toujours très mal, répondait Brou, aussi vais- je bientôt prendre un métier plus lucratif ! ))
— Oh ! mon ami, reprenait Bloy, faites donc de la littérature ! Vous n'avez jamais voulu m'entendre. Vous savez pourtant quelle fut ma vie depuis vingt ans ! ))
Après un buste de Léon Bloy, très réussi, Brou entreprit un monument à Villiers de l'Isle- Adam dont on a beaucoup parlé au moment où il fut exposé au Salon des Artistes français, en
Ln comité fut formé dont je ne raconterai pas les déboires. Deux choses méritent d'être retenues : la brochure publiée par Léon Bloy et l'unique réunion du comité dans l'atelier de Brou.
Celui-ci avait insisté auprès des membres du comité qu'il connaissait particulièrement, de ne pas manquer cette réunion urgente pour des raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici. Il y avait environ une vingtaine de personnes, parmi lesquelles Léon Dierx, Camille Mauclair, G. de Malherbe, E. de Rougemont, etc..
Brou, dont le rôle était très délicat, s'en tira de la manière la plus heureuse. Bloy fut terrible. Jamais je ne le vis insolent et méprisant comme il fut ce jour-là.
Il arriva parmi les derniers, souhaita le bonjour aux quelques amis qu'il avait, puis Brou, plaçant devant lui Léon Dierx, dit très doucement : a Peut-être vous connaissez-vous déjà ?... Léon Bloy, Léon Dierx... »
L'auteur des Lèvres closes sourit et tendant
très franchement sa main droite : (( Bonjour, Léon Bloy, fit-il.
Alors Bloy, baissant vers le sol sa tête blanche et farouche, comme s'il eut voulu s'esseuler à tout prix, ne saisit pas la main tendue vers lui, articula nettement: « Bonjour, monsieur! » puis tourna le dos.
Une heure après, nous étions ensemble dans un café de la rue Lepic et je lui rappelais l'attitude qu'il avait eue : « Oui, me répondit-il, Dierx est un bon homme, j'en suis persuadé, et je crois, quoique son œuvre me soit indifférente, qu'il est aussi un poète de talent. Mais pourquoi voulezvous que je connaisse Dierx? Il offre chaque jour cette même main qu'il m'a tendue.... à MendèsL. à X... ou à Z... Ça le regarde, mais cette même main n'est pas pour Léon Bloy »
Quant à la brochure que Bloy publia pour favoriser les souscriptions au monument et qui parut en 1907, chez Blaizot, avec, en frontispice, une reproduction de la maquette, elle est parfaite et fut trouvée telle par tous les amis de Villiers et de son œuvre.
Cette plaquette, élégante et devenue rare, aura été le dernier témoignage de l'admiration persistante de Léon Bloy pour Tribulat Bonhomet et l'Eve future.
Cependant, Celle qui pleure, livre commencé dès le retour du pèlerinage de Léon Bloy à la Salette, interrompu par le déménagement et la brochure sur Villiers, fut achevé dans le courant de l'année 1907.
Il y avait trente ans que Léon Bloy avait été initié aux révélations de la Salette par un vieux prêtre qui repose aujourd'hui dans le petit cimetière de la Sainte-Montagne, face à la basilique.
Depuis 1878, Bloy avait parlé plusieurs fois de l'Apparition, mais l'occasion ne lui avait pas été donnée de flétrir les tentatives faites pour déconsidérer le Secret de Mélanie. Son livre est presque entièrement consacré à l'histoire du Secret.
Je renvoie à Celle qui pleure le lecteur qui voudrait approfondir cette histoire dans ses origines et dans ses conséquences. Je dois dire ici l'importance qu'elle avait dans la vie et dans les œuvres de Léon Bloy.
Pour lui, tous les événements, particuliers et généraux, tournaient autour de la connaissance ou de la méconnaissance de ces faits, et il s'en inspira jusqu'à ses derniers jours.
Dans les Méditations d'un Solitaire en 19 16, qui fut son ultime publication, il revient plusieurs fois aux prédictions de la Vierge de la Salette, faisant allusion au passage du Secret qui contient ces mots : <( ... puis, il y aura une guerre générale qui sera épouvantable.... ))
Tout en étudiant les nombreux documents qu'on mit à sa disposition pour écrire Celle qui pleure, il eut comme une révélation de ce qu'avait été Mélanie, bergère de la Salette.
Il savait, depuis longtemps, que c'était une âme pieuse et qu'elle avait été persécutée par un clergé orgueilleux et désobéissant, mais il ignorait qu'elle fut une sainte et que, dans sa vie surnaturelle, le miracle de la Salette n'était qu'un épisode. Léon Bloy apprit ces choses avec autant de joie que de curiosité et projeta aussitôt une Vie de Mélanie, qui parut quelques années plus tard.
En attendant, ayant terminé Celle qui pleure, il lui fallait trouver un éditeur. Il le chercha dans
le monde catholique et il va sans dire qu'il ne l'y découvrit pas, aucun de ceux auxquels il confia son manuscrit, ne se souciant de propager les révélations historiques de ce contempteur des évêques français.
C'est alors que M. Termier, qui devait être le dédicataire du livre, dit à Léon Bloy: « Trouvez seulement un imprimeur et je payerai les frais d'édition ». Léon Bloy lui écrivit presque aussitôt :
« ... Il a plu à la grande Reine de vous choisir, vous, Termier, pour être l'excitateur et le confortateur de son très petit prophète. A cela vous ajoutez de votre plein gré le buccin des anges. On ne peut que vous féliciter amoureusement... »
Puis, il se procura un imprimeur et l'ouvrage, porté ensuite au Mercure, qui l'accepta, parut en juin 1908. Son succès fut restreint, comme celui de tous les autres livres du même auteur, mais le but que celui-ci s'était proposé, n'en fut pas moins atteint.
Dans les milieux religieux, l'histoire du miracle de la Salette fit des progrès rapides. Ceux qui se figuraient le fameux secret enterré définitivement sous une colonne de silence, furent obligés de se déclarer ouvertement pour ou contre.
Quelques-uns en comprirent l'importance et Mélanie ne fut plus seulement la petite voyante de la Salette, mais une sainte investie de par un ordre surnaturel, d'une mission divine. Ces révélations, ai-je besoin de le dire, ne pouvaient s'adresser qu'à un tout petit nombre de lecteurs ; combien de fois n'ai-je pas entendu Léon Bloy
m'exprimer, à propos de son livre, sa tristesse du monde moderne « qui, disait-il, ne s'intéresse qu'à des riens ! »
— (( Moi, ajoutait-il, je ne me consolerai jamais de ne pouvoir m'entretenir du Paradis perdu avec cet homme que vous voyez là, au café, à deux pas de nous. Parmi ces passants que nous avons coudoyés tout à l'heure, combien songeaient à autre chose qu'à leur viande? Il m'est intolérable de penser qu'il n'y en avait peut-être pas un pour qui le nom. de Jésus ne fut une occasion de mépris. »
Lorsqu'il causait de la beauté de la vie considérée surnaturellement, il ne dogmatisait en aucune façon, il était humble.
(( Nous avons, disait-il encore, quelques flambeaux magnifiques pour nous guider dans les ténèbres, mais quelles ténèbres ! »
C'est à Mme Bloy qu'il fit un jour cette réponse où paraît si bien sa soif jamais apaisée des choses mystérieuses.
— (( Quelle sera ton impression, demandaitelle, quand tu verras venir la mort? »
— « Une immense curiosité! )) répondit-il. En considérant Léon Bloy sous cet aspect,
il devient un cas unique.
Je sais que des hommes, en assez grand nombre et dans tous les temps, ont méprisé la vie présente et placé tous leurs désirs dans l'espérance inébranlable d'une béatitude future; mais je ne crois pas qu'un seul de ces croyants ait poussé ce sentiment aussi loin que Léon Bloy et surtout dans des conditions sussi étranges. Si ces hommes, en effet, ont pu soutenir des luttes opiniâtres, se sentir cruellement menacés, outragés, persécutés, ils ne s'étaient pas créé, comme à
plaisir, un cadre à leur souffrance qui fut en contradiction constante avec cette souffrance même.
Léon Bloy était un artiste, un être fait pour charmer les autres hommes ; il avait toutes les ressources d'un créateur de joie et de beauté et il ne voulut utiliser ces dons que pour l'achèvement d'une œuvre consacrée à la gloire de Dieu. Aussi passa-t-il devant ses contemporains comme un étranger. On méconnut son attachement à la douleur, attachement volontaire d'où venait le plus rare et le meilleur de ce qu'il écrivait.
Ceux qui ne l'ont pas compris n'ont vu en lui qu'un homme impossible à satisfaire, un mendiant ingrat, comme ils disaient, sans s'apercevoir qu'ils lui donnaient le titre d'un de ses plus beaux livres.
Hâtons-nous d'ajouter que ce douloureux connut d'incomparables joies : (( Les larmes de tristesse, me disait-il, se changent vite en larmes d'amour! » Et s'il aima profondément, il fut profondément aimé. Avec quel soin, quelle constance, il voulut profiter de l'affection qu'on lui prodiguait. On eut dit qu'il réservait des trésors de sensibilité pour les instants où sa tendresse pouvait se manifester et qu'il s'appliquait à faire ces instants aussi fréquents qu'il était possible.
Il répétait cent fois par jour, presque à chaque rencontre avec ses filles : « Tiens, voilà ma chère petite Véronique », ou: <( Bonjour, ma chère petite Madeleine ! ))
Une absence d'une demi-heure dans Montmartre lui donnait l'occasion, à sa rentrée, d'aller embrasser ses enfants et il n'y manquait point.
Et je me suis souvent dit, en le voyant vivre
ainsi, à sa guise, qu'il avait dû souffrir lorsqu'il n'était qu'un homme de lettres isolé dans l'affreux Paris.
Combien devaient peser les sourires et les poignées de main des littérateurs, grands ou petits, à cet étrange confrère qui ne pouvait que donner toute son âme, ou rester irrémédiablement fermé.
La Correspondance contenue dans son journal ne peut que confirmer cette observation. Ou il s'y livre entièrement ou il oppose une fin de nonrecevoir, quelquefois insolente et souvent cocasse.
On va bientôt publier la correspondance inédite de Léon Bloy; il faudrait pouvoir la calligraphier entièrement pour montrer jusqu'à quel point il refusait de se livrer au premier venu.
Son écriture ne le révélait qu'après un échange de plusieurs lettres.
Il redoutait d'ailleurs une nouveauté pour ce qu'elle contient de banal. Et pour cela, il préférait aux rues neuves et confortables, l'aspect désolé de son quartier pauvre, à Montmartre. Et lorsque, fatigué de son atelier de la rue Cortot, Bloy se décida de chercher un autre appartement, ce fut avec l'intention de ne pas s'éloigner de la basilique, de la place 'du Tertre, et surtout de l'église Saint-Pierre dont l'architecture solide semblait si bien faite pour abriter sa prière de vieux primitif.
Léon Bloy ne devait quitter son atelier de la rue Cortot qu'au mois d'octobre 1908.
En attendant, les visites chez lui devenaient de plus en plus fréquentes; il fut même obligé de les raréfier en espaçant les unes et en supprimant
les autres : « Je deviens une bête curieuse, me disait-il, je ne veux pas de ça. ))
Le dimanche était plus particulièrement son jour de réception. Je m'y rendis très rarement, préférant de beaucoup le trouver seul au milieu des siens. Il était vraiment lui-même dans ces instants de confidences, sa tristesse toujours tempérée par cette paix intérieure particulière aux âmes profondes, qui ne l'abandonna jamais et l'intérêt constant qu'il portait à ses amis. Les questions trop générales et les nouvelles du jour lui étaient indifférentes.
Ce fut rue Cortot que je vis, pour la première fois, Ricardo Vines et André Dupont. Le premier, déjà en possession de sa réputation, n'avait que peu d'instants de liberté. Il venait, quand il le pouvait, déjeuner chez Léon Bloy qui l'aimait beaucoup. Tous les artistes qui ont fréquenté Vines, savent l'attrait irrésistible de son caractère primesautier, généreux, indulgent, de son érudition et de ces éclats spontanés d'une joie presque enfantine qui traduisent si heureusement une simplicité et une cordialité inaltérables.
Quand il se mettait au piano, chez Léon Bloy, il y restait tout le temps qu'il fallait pour que se déroulât son répertoire admirable.
Bloy qui n'était guère plus musicien que Flaubert ou Gautier, écoutait Vines avec une attention soutenue.
Tout d'abord, il s'asseyait non loin du piano, croisait ses jambes et joignait les mains sur son genou, d'un air résigné. Dès le second morceau, on voyait son visage s'éclairer, comme s'il eût été lui-même surpris de sa sensibilité musicale; puis, tout à coup, sa vision devenait plus nette, ses yeux ne quittaient plus le clavier et les doigts de
Vines. Après le dernier accord, il se levait en disant: « Ce Catalan est un merveilleux artiste. »
Ricardo Vines venait régulièrement présenter ses souhaits à la famille Bloy le Ier janvier de chaque année. Il arrivait les bras chargés de cadeaux. Les jeux destinés à Véronique et à Madeleine, étaient expérimentés par Vines luimême, en présence de tous et son rire bruyant interrompait à chaque minute ses démonstrations.
Tout autre était le caractère d'André Dupont qui fréquentait également la rue Cortot à cette époque et qui, devenu le voisin de Bloy peu de temps après, resta jusqu'à ce que celui-ci eut quitté Montmartre, un de ses hôtes les plus assidus.
Dupont avait une voix de gorge en analogie parfaite avec l'espèce de rictus qu'un monocle solidement fixé, faisait courir sur sa figure imberbe. De cette voix sourde, mais mordante, il débitait des aphorismes sans douceur qui se trouvaient être d excellentes critiques. Bloy, toujours entrepreneur de démolitions goûtait pleinement ces phrases courtes, entrecoupées d'exclamations brèves qui dénotaient plutôt l'insouciance que la méchanceté.
André Dupont avait beaucoup d'esprit et beaucoup de talent. Les petites silhouettes qu'il a publiées un peu partout et particulièrement à V Intransigeant, ont fait regretter qu'il n'ait pas écrit davantage; son admiration pour Bloy était énorme.
Bloy le laissa écrire une préface pour le quatrième volume de son journal, mais il aimait surtout ses conversations remplies d'anecdotes et de potins sur un tas de gens que Bloy ignorait au contraire de son ami qui connaissait tous les
milieux littéraires de Paris et mettait beaucoup de brillant dans les descriptions qu'il en faisait. Nous avons souvent descendu tous les trois, Bloy, Dupont et moi, des hauteurs de la rue Cortot aux boulevards extérieurs.
Léon Bloy ne se contentait plus alors d'une simple conduite jusqu'au funiculaire. Il suivait avec nous les escaliers et, arrivés au square Saint- Pierre, on prenait la petite rue Steinkerque jusqu'au boulevard et nous entrions dans un café qui faisait face à la place d'Anvers. Dans ce café, je rencontrai plusieurs fois Georges Rouault souvent accompagné de Léon Bonhomme dont j'ai parlé à propos du portrait qui orne les Pages choisies de Léon Bloy.
Bonhomme proposait une partie de billard à Bloy qui acceptait presque toujours.
Rouault, un des meilleurs êtres et un des artistes les plus intelligents que j'aie jamais vus, se donnait des airs de réfractaire, disait bonjour d'un coup de tête nerveux, en regardant au loin. Il restait un long moment silencieux, puis prenait tout à coup parti et proclamait des choses d'un grand bon sens avec les mêmes gestes et le même accent que s'il se fût agi d'extravagances. Il soutenait aussi des paradoxes, mais avec la simplicité de ton ordinairement due aux thèses les plus sages.
Les réunions quasi- hebdomadaires au café de la place d'Anvers, n'étaient pas régulièrement aussi nombreuses. Maintes fois, nous étions trois, Bloy, Dupont et moi. Et alors, la conversation était surtout littéraire.
Quand Bloy remuait de vieux souvenirs, le nom de Barbey d'Aurevilly revenait fréquemment sur ses lèvres; il rappelait la générosité de
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son vieil ami : « Comment ! Bloy, vous avez des souliers percés et vous ne me l'avez pas dit! Ce n'est pas bien ! »
En répétant ce propos, Bloy pleurait.
Je lui citais des passages de L'Ensorcelée ou du Chevalier des Touches et je voyais, à l'émotion qu'il éprouvait, combien il avait dû admirer Barbey, combien ses premiers enthousiasmes avaient dû être violents.
(( En ce temps-là, me disait-il, si j'avais à écrire sur d'Aurevilly, je me croyais toujours au-dessous de ma tâche et j'aurais admiré de lui n'importe quoi... ))
Il me parlait aussi de Paul Féval et me fit lire Annette Lais: « C'est une chose charmante, faisait Bloy, à côté de beaucoup de médiocrités. Féval écrivait trop vite, bâclait des livres. L'homme était excellent. Il faisait des kilomètres dans Paris, quoiqu'il eut les jambes malades, pour m'apporter un secours. « Tiens, mon petit, disait-il, prends ça et ne le dis pas à ma femme. ))
Bloy admirait Féval romancier ou Gozlan parce que leurs procédés étaient aussi différents que possible de ses procédés à lui. Jamais il ne fut un arrangeur et ne voulut jamais écrire un roman. Il a intitulé La Femme pauvre: épisode contemporain, pour bien marquer la différence entre ce livre étrange et un roman.
— « Il faut conclure, disait-il. La Comédie humaine, cette vision prodigieuse et exacte d'un auteur qui ne veut pas conclure, qui limite son effort à n'être qu'une vision, me cause, une désillusion absolue. ))
Pourtant, il savait qu'une idée noble ou profonde peut se dégager d'un simple arrangement. Ainsi la manière des vieux romanciers, tout en
LÉON BLOY A MONTMARTRE fj
lui donnant l'impression d'une chose usée et décevante, lui procurait des surprises agréables qu'il ne négligeait pas.
C'est pour cela qu'il se récréait de temps à autre, avec un roman de Walter Scott, de Féval, d'Erkmann-Chatrian ou de Gozlan (i). Il me demanda un jour de lui prêter Balzac intime: « Je voudrais relire, me dit-il en riant, l'histoire du cheval mangé par les rats... »
Quand il me rendit le livre, il m'avoua, riant encore, qu'il s'était vraiment amusé : « J'avais besoin de cela! » ajoutait-il.
Je lui parlai de Stendhal, lui demandant s'il relisait Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Panne.
Il répondit: (( Non, mais je les relirai volontiers, ce sont des livres dont je n'aime pas l'esprit, mais ce sont des livres vigoureux. Et La Chartreuse..., c'est encore pour moi un souvenir de jeunesse. »
Car il y avait aussi dans ces désirs de lecture, une façon de retrouver des impressions de sa vie intellectuelle d'autrefois.
Léon Bloy a noté cela dans Le Vieux de la
Montagne à propos de Walter Scott <( dont
tous les romans, écrit-il, finissent par d'excellents mariages et à la satisfaction du lecteur sentimental, à l'exception unique, je crois, de Lucie de Lamermoor (2) ». Ce dernier ouvrage était volontiers cité par Bloy. Il racontait comme un exemple de très belle situation dramatique, le
(1) On a souvent refusé à Bloy d'être un critique. La valeur exceptionnelle des romanciers qu'il lisait et qu'il goûtait commence pourtant à se faire jour. On verra bientôt comme on fut injuste envers eux.
(2) P. 161 du Vieux de la Montagne.
passage où Edgar s'écrie : « ... Je suis armé et je suis au désespoir... Sortez tous! »
— (( Et ajoutait Léon Bloy, en tendant son poing fermé, tout le monde sort, vous m'entendez bien..., tout le monde.... sort! »
Le 3 octobre 1908, je recevais le billet suivant :
Cher ami,
Quelques mots seulement. Nous sommes en pleins préparatifs du déménagement qui doit se faire mardi.
Notre nouveau gîte très beau, est, sera désormais 40, rue de la Barre, où vous êtes venu en 1906, mais pas dans le même pavillon. Vous serez éblouis.
Votre
Il s'agissait, cette fois, d'un grand rez-dechaussée assez bizarrement conformé, au long duquel serpentait une cour pavée, qui, elle-même, aboutissait à un jardin tout petit et entouré de murs dont le crépit absent depuis plusieurs années, avait fait place à de larges taches noires et vertes. La cour pavée, avec ses touffes d'herbe et sa rigole en bordure de ce bâtiment délabré était tout ce qu'on pouvait imaginer de plus touchant. Mme Bloy y élevait des canards, dont les cris éperdus accueillaient les visiteurs. Quand Bloy rentrait chez lui, il disait bonjour aux oiseaux aquatiques et souriait à sa demeure baroque.
C'était vraiment le logis du Mendiant ingrat, qui s'y plut et ne s'en sépara qu'à regret.
Le cabinet de travail était au fond de la cour
avec une porte- fenêtre d'où Léon Bloy pouvait surveiller l'entrée principale.
Une autre fenêtre donnait sur le petit jardin. La pièce était haute et d'aspect sévère. Les murs, un peu sombres, étaient relevés par quelques estampes et par le bureau jaune surmonté d'un casier de même couleur. Bureau et casier avaient été apportés du Danemark en France par Léon Bloy et avaient appartenu à son beau-père Christian Molbech.
Il y a encore aujourd'hui, chez Mme Bloy,une photographie représentant le cabinet de travail de Christian Molbech. On y reconnaît le bureau de Bloy et le singulier fauteuil dont le siège est long comme une pirogue et dur comme un lit-de-camp.
Sur le bois du bureau où il s'appuyait, tout à côté de son buvard, Léon Bloy a sculpté au canif cette phrase: Diligentibus Deum