INTRODUCTION XXXI
jamais homme ne fut plus affectueux et plus tendre.
Dans les moments très pénibles qu'il a traversés, il suffisait vraiment de peu de chose pour le consoler et l'apaiser.
A ses heures de tranquillité, il était plutôt gai et sa conversation faite aussi souvent de plaisanteries que de mots profonds.
Très généreux, il arriva que ce mendiant sut se priver de sommes énormes, relativement à ce qu'il possédait au moment où il les donnait.
Exempt de préjugés, indulgent même, il recevait très simplement, attentif à ne point consister son interlocuteur. Il fallait, pour que le Léon Bloy violent éclatât, qu'il eût vraiment affaire à un importun.
Longtemps méconnu, il arrivait, depuis quelques années, qu'on parlât de lui élogieusement. On le réimprimait, ■ on collectionnait ses livres, on les recherchait en éditions originales. Ses ennemis s'inclinaient devant la puissance de son génie, s'inquiétant de ce qu'il publiait. Le succès, sans lui être très profitable matériellement, diminua l'amertume de ses dernières années.
Jusque-là, il avait supporté les ennuis, les soucis, les injures même avec amertume mais avec patience et avec un courage qui n'indiquait en rien un caractère sévère et renfrogné. Il a dit de lui-même avec raison que le propre de sa nature était la tendresse et la contemplation. Je suis tenté d'ajouter : Et la bonne humeur!
La beauté de l'œuvre de Léon Bloy consiste en ce qu'elle dut s'accomplir dans la souffrance et l'abandon.
Cela, on l'a répété souvent: il s'est trouvé de par le monde quelques esprits assez forts pour l'avoir compris et assez audacieux pour crier ce qu'ils avaient vu.
Il me semble cependant qu'on n'a pas assez remarqué quelque chose de plus étonnant encore que la constance dans la lutte et l'acceptation de la souffrance, c'est la Paix, la Paix profonde au milieu de laquelle s'accomplirent tous les prodiges de cette existence.
Quand Léon Bloy rencontrait un souffrant ou un abandonné, il lui disait: « Suivez-moi, avec moi vous n'avez rien à craindre. »
Cette Paix, que l'on devine à toutes les pages de son journal, que l'on sent toujours présente, qui crée à côté des pires détresses une inaltérable bonne humeur, et parallèlement aux plus violents
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Mon Journal, p. 61. — Lettre à 0. Mirbeau.
L'existence exclusivement contemplative dont parle Léon Bloy dura exactement de 1878 à 1882 et ceux qui connurent bien Léon Bloy savent que son vrai fond, c'était la tendresse et la contemplation. Ainsi, en 1879, il se souciait peu d'être ceci ou cela en dehors de sa vie contemplative et n'espérait ni ne désirait être compris.
Paul Féval, Ernest Hello, ses amis d'alors, ignoraient tout de cette existence lumineuse.
Barbey d'Aurevilly lui-même ne la devina pas.
Dès 1874, l'auteur de l'Ensorcelée avait pressenti l'artiste:
« Si vous ne vous mettez pas à la besogne, je me brouille avec vous », lui écrivait-il... et il avait cent fois raison de stimuler Léon Bloy, qui avait une confiance illimitée dans le jugement de Barbey d'Aurevilly et n'avait aucune confiance en lui-même.
La Chevalière de la Mort, écrite en 1877 (2), ne fut même pas considérée par son auteur comme une expérience concluante; ce ne fut que beaucoup plus tard — en 1884, — au Chat Noir, que Léon Bloy commença à se croire écrivain.
En 1879, il habitait rue Rousselet, dans le voisinage de Barbey d'Aurevilly, une petite chambre carrelée, tout à fait dénuée, où il n'y avait même pas de lit.
Léon Bloy étendait sur les briques une vieille courte-pointe mangée des vers et d'une minceur inouïe. Il était sans feu, même pendant l'effrayant hiver de 79 à 80. A cette époque de misère, il
(2) Parue en 1891 à Gand. — Tirage à 100 exemplaires rarissimes, réimprimée au Mercure de France en 1896.
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cisme et précisément de ce
Heure qui ferme systématiquement t les
portes.
Et quelle fut la stupéfaction de Féval 1< qu'il entendit Hell<> - ns
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Léon Bk>y n'ayant eno -re rien fait d'important, le mot d'Ernest Hello ressemblait fort à une prophétie inintelligible pour Féval. qui ne
voyait en Hello que le ridicule malheureusement trop certain de son aspect.
« Ses cheveux pleureurs, écrivait Féval parlant d' Hello, me restent comme dans de la soupe faite avec sa gloire sanglotée... »
Quant à Barbey d'Aurevilly, il ne cessait ses exhortations que pour les remplacer par des conseils :
« Il ne faut pas tant lire ses analogues, écrivait-il (i), il faut lire ses différents. Lisez Voltaire, lisez les légers... »
Malgré sa confiance en Barbey d'Aurevilly, Léon Bloy ne devait jamais suivre ce conseil de lire Voltaire, qui lui paraissait et lui parut toujours passablement lourd.
Mais revenons à cette année 1879, où Barbey d'Aurevilly entreprit de faire connaître Bloy à son ami de Saint-Sauveur, l'abbé Anger. Il lui communiqua un ou plusieurs numéros du Foyer, petite revue hebdomadaire et vertueuse dont le rédacteur en chef était Charles Buet, publiciste de quelque talent, mêlé de temps à autre au groupe littéraire dont il s'agit ici.
Léon Bloy avait publié plusieurs articles au Foyer. Celui communiqué par Barbey à l'abbé Anger est intitulé la Maison-Dieu, et se compose de deux chapitres assez copieux sur la Trappe. Ils furent utilisés, huit ans plus tard, dans Le Désespéré.
L'Abbé Anger écrivit tout aussitôt à Barbey d'Aurevilly :
(1) Lettres à Léon Bloy, 1 v., Mercure de France.
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quoique noble. Il fait h
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irtifice. Il a une force, une vue des choses, une
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lui avez insufflé Are je ne sais
quoi qu'il a fait su sait faire tout
homme de génie, A côté dt veux i.
l'Atlas, Bloy n'est < qu'un U
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ne lui manque du \ l'outillage de la RaL<
il a la tarière qui creuse le puits artésien de la
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// (7 le dessin juste, net, accusé, et qu' n Hngue parfaitement sous le coloris, l'es: • les hachures de l'imagination. Et à l'émotion, a la chaleur électrique qui a»u toujours le soir l'éclair et le ton r forgé sous le feu du soleil de midi.
Je )ic parle pas de ses sentiments le sainteté qui sont comme Tatmospk
On voit bien qu'il est frappé, qu'il a le mal
du pays d' outre-tombe et qu'il commence à souffrir dans notre terre des morts.
Cette harmonie complet? de rame est rare, très rare: le génie et la sainteté dans le même.
C'est vous qui, avec vos foudres, l'avez renversé sur son chemin de Damas. Quel mérite, quelle puissance pour terrasser de tels hommes et pour se les attacher comme des lions domptés!
Adieu! illustre Dompteur. Dormez tranquille sur votre lit de gloire. Après de telles conquêtes, Dieu doit être content de vous. Demandez-lui la force, au Dieu des Forts, au nom des marquants exploits que vous faites à son profit. C'est le premier de tous les services que vous puissiez Lui rendre et comme II est Roi équitable et parfait appréciateur des services rendus, Il ne peut que faire droit à votre requête que, du reste, Il commande à tout homme de Lui faire.
Ne soyez pas longtemps sans m' envoyer quelque chose, mon gouffre est ouvert et aspire à la proie comme le Maëlstrom de Norvège.
Mille fois merci.
Anger.
Et quelques jours après, il écrivait à Léon Bloy lui-même :
^5 février 1879.
Très cher Monsieur,
J'ai reçu hier et votre lettre et le Foyer contenant votre article sur l'enthousiasme. Oui, vous êtes bien ce fou que faime, que f admire et dont je suis fou. Vous êtes persuadé que je me suis trompé sur votre valeur morale et littéraire, dans ma lettre à M. d'Aurevilly. Croyez, cher fou,
me mes aff\ u
quelqui
qu'il N qui
moquassent de lui. Il dansait la
harpe à ta main, ni un tnth
OU milieu moitilh
A i pas. un /'.
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J'a n veui de /'.
je ne fût si hideux îrt
de la pieuse boutique, Ohl que ces catholiqu en> icnt ;. nt de mal! Quel :
luelles spéculât US leur masque d'hypocrite ; J en e nnais
de ees pieux libraires qui me font haïr t tte
séquelle de fourl
Je serais Q ent trii .' < '
en: s mains l'histov
Laissez tout à la Providence. Une f démarches faites, il faut attendre sans trouble résultat et qujl qu'il soit ;. ni dans le
dé, rment en cas d'échec, ni se f
exultation en eas de I équi-
libre que gît la for
Vous me fe :nd plaisir de m* aviser de la
réponse de Mgr P: - OUS êtes :
J'otre lettre que j'ai .' ux est admi-
rable. Elle m'ouvre toic \re âme, pas votre talent, n; vues seulement, ni la chaleur du
sentiment, mais votre âme entière, c'est-à-dire la totalité de votre personne.
J'ai un violent désir de vous connaître. Je vous prie instamment de m' envoyer votre photographie pour que je voie dans quelle maison vous êtes logé: la maison a toujours un peu de l'air de celui qui est dedans. Je vous conjure de me faire votre histoire en quatre pages.
Je voudrais savoir à quoi vous vous destines, car, quelle que soit la carrière où vous vous élancerez, vous êtes de ceux qui marquent une éclatante et profonde empreinte. Il y a des hommes qui, en bien ou en mal, ne peuvent pas être médiocres! Vous avez les trois grandes facultés qui font d'un homme un homme: la rage du creusement de l'idée, une opulente imagination dont j'élaguerai les branches gourmandes, et cette chaleur d'âme et de cœur qui achève votre édifice et vous rend décidément fou dans le sens très sage où nous l'entendons.
Votre corps se porte-t-il aussi bien que votre
esprit?
Adieu! à bientôt, j'attends... .
J Anger.
Dans la lettre qui suit, nous voyons que Léon Bloy avait commencé ses travaux d'exégèse à propos de la béatification de Christophe Colomb. Ces travaux annonçaient son premier livre, le Révélateur du Globe, qui ne parut qu'en 1884, car c'est seulement à cette époque, encore une fois, que Léon Bloy commença d'avoir en luimême la confiance nécessaire
<?5 mars 1879.
Très cher Monsieur, Je vous suis très reconnaissant de m'avoir
mt autant
un malheur qu< . plume n pas
absolument tamment a
YEglù
- menteur. Comment illu ni, aujourd'hui
mii la mai>i sur l lus: hristo;
lombf Je le t>>ur m, puis deux m
qu'il nous traite l'aubar. rtains hommes, tl
faut un liomn; tes
F homme capable de mesun re plume
hommes* Je demond pitome hi
tuae tre photographie, ) ns y = 2 çha.
Voici le prix de la Revue; mille fois merci.
Anger.
La pondante s'établit entre l'abbé
Anger et Léon Blqy :
juillet ie
Très cher Monsieur.
Je vit c;oir l'article de quinzaine
M. d'Aurevilly. Je lui accuse réception par Vi intermédiaire, car je crains qu'il soit absent de Paris quand lui a :it ma lettre. Le critique
• de Chateaubriand; l'ombre du gre écrivain tressaille de trouver, pour bien parler de lui, un talent de sa grande ra cris couché,
bien péniblement. Ma lettre pour Palmé est toute
faite dans ma tête. Je n'ai plus qu'à la jeter dans le moule de l'expression, ce sera dès que je pourrai.
Courage, vous aurez votre jour!
Votre article, quoique amorti, dit bien souvent que c'est encore vous.
A bientôt. Anger.
jo octobre 1879.
Très cher Monsieur Bloy,
J'ai reçu votre lettre triste comme un chapitre de Jérémie. Cher ami, croyez en vous: vous portez dans toute votre âme, non pas dans un petit coin, assez d'éléments pour dire à l'avenir: « tu es à moi! » Plus cet avenir doit être beau et durable, plus il est dur et sanglant d'en jeter les bases. Tout homme de votre trempe qui doit avoir un jour sa gloire ressemble à Annibal, qui avait acheté un champ de bataille au prix des deux tiers de son armée et du meilleur de ses deux yeux.
Je connais, cher ami, moi aussi le goût de l'absinthe que vous buvez.
Oui, je prie pour vous. Ne vous fâchez pas contre les minutes trop longues parce qu'elles sont amères. Dieu vous traite comme les forts.
Anger.
La lettre suivante est datée de 1882. Comme on le voit, par ce qui précède, dans la lettre à O. Mirbeau, à laquelle il faut toujours revenir, c'est la date de la catastrophe indicible qui précipita Léon Bloy à la vie littéraire. L'abbé Anger va plus que jamais se joindre à Barbey d'Aurevilly pour déterminer leur ami à se mettre au travail. Il lui écrit à propos d'un article :
r 1HS2.
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maître sur Ma les yeux, ne m'a ;
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