‹ Léon Cladel & sa kyrielle de chiensChapitre 2 sur 12 · SUUM CUIQUE · texte numérisé non relu

SUUM CUIQUE

EAucoup de nos confrères, surtout ceux qui piochent & ne braillent pas, savent en quels termes s'exprimait, en 1861 ou 1862, le plus original peutêtre des écrivains modernes, sur « le parfait magicien ès-lettres » auquel il avait dédié déjà ses « Fleurs maladives » qui sont encore & seront toujours pleines de santé :

« ... Figurez-vous, je vous prie, la langue française à l'état de langue morte.

Dans les écoles des nations nouvelles, on

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enseigne la langue d'un peuple qui fut grand, du peuple français. Dans quels auteurs supposez-vous que les professeurs, les linguistes d'alors, puiseront la connaissance des principes & des grâces de la langue française ?... Victor Hugo est enseigné & paraphrasé dans les Universités, mais aucun lettré n'ignore que l'étude de ces resplendissantes poésies doit être complétée par l'étude des poésies de Théophile Gautier. Quelques-uns observent même avec raison que pendant que le majestueux poète était entraîné par des enthousiasmes peu propices à son art, le poète précieux, plus fidèle, plus concentré, n'en est jamais sorti *... »

Nous, l'élève du maître dont la plume traça ces lignes subtiles, nous ne sommes pas absolument de cet avis; mais, tout en

* Charles Baudelaire, VArt romantique, pages 346 et 347.

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croyant fermement que sî Théo n'est pas le plus puissant des stylistes, il en est du moins le plus souple & le plus châtié, nous nous élevons aujourd'hui, comme jadis son respectueux disciple, contre les critiques obtus ou de mauvaise foi qui lui reprochèrent, toute sa vie durant, de « manquer d'âme » . Ah ! la bonne plaisanterie ! On n'a, pour bien se convaincre du contraire, qu'à prendre les Terza Rima si trou^ blantes de la Comédie de la Mort, où ce poète sî pur déborde de sentiment, à surtout le passage suivant du Capitaine Fracasse, où ce prosateur merveilleux émeut même les cœurs de roc, car il nous souvient d'avoir vu pleurer comme une femme un plébéien, un rustique, un homme de bât & dont la chair était presque de pierre, à qui nous le récitions :

' « Lès tours en poivrière de Sîgognac étaient déjà cachées à demi derrière les

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touffes d'arbres ; le baron se haussa sur sa selle pour les voir encore, &, en ramenant les yeux à terre, il aperçut Miraut & Béelzébuth, dont les physionomies dolentes exprimaient toute la douleur que peuvent montrer des masques d'animaux.

Miraut, profitant du temps d'arrêt nécessité par la contemplation des tourelles dii manoir, roidit ses vieux jarrets détendus & essaya de sauter jusqu'au visage de son maître, afin de le lécher une dernière fois.

Sigognac devinant l'intention de la pauvre bête, le saisit à hauteur de sa botte par la peau trop large de son col, l'attira sur le pommeau de sa selle, & baisa le nez noir & rugueux comme une truffe de Miraut, sans essayer de se soustraire à la caresse humide dont l'animal reconnaissant lustra la moustache de l'homme. Pendant cette sctène, Béelzébuth, plus agile & s' aidant de ses griffes acérées encore, avait escaladé,

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de l'autre côté de la botte, la cuisse de Sigognac & présentait au niveau de l'arçon sa tête noire essorillée, faisant un ronron formidable & roulant ses grands yeux jaunes; il implorait aussi un signe d'adieu.

Le jeune baron passa deux ou trois fois sa main sur le crâne du chat qui se haussait pour mieux jouir du grattement amical. Nous espérons qu'on ne rira pas de notre héros, si nous disons que les humbles preuves d'affection de ces créatures privées d'âme, mais non de sentiment, lui firent éprouver une émotion bizarre, & que deux larmes montées du cœur avec un sanglot tombèrent sur la tête de Miraut & de Béelzébuth, & les baptisèrent amis de leur maître, dans le sens humain du terme... »

Hein ! est-ce assez troussé, cela ? Quel dessin & quelle couleur ! On admire ; en

admirant on essuie ses yeux obscurcis par

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les bonnes grosses larmes que suscitent de pareils accents, si humains, si beaux, & Ton peut affirmer en s'appuyant d'un tel modèle, que l'art & la nature se marient sans peine, & que, n'en déplaise aux casseurs d'assiettes de la littérature, loin de les rapetisser, l'éloquence magnifie toutes les paroles jaillies du fond des entrailles.

Une nouvelle preuve en serait offerte aux incrédules qui prendraient la peine d'entrer dans la Ménagerie Intime du même enchanteur. En parcourant cet opuscule où la bonhomie & la cordialité s'allient à l'esprit le plus délié comme à la plus sévère correction, nous avons été charmé, ravi, touché par un mélange inouï de tendresse, de chaleur & de science, & souvent, fort souvent, aux .

heures oii l'on a besoin de sentir battre un organe qui n'est peut-être pas qu'un viscère, nous avons lu, relu ces pages .

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incomparables, si bien qu'elles finirent par éveiller en nous des souvenirs analogues à ceux qui y sont relatés ; en voici plusieurs suggérés par « l'impeccable artiste », mais écrits selon notre manière, car, ici soit dit en passant & sans la moindre vanité, les allures outrecuidantes des Mangins du porte-plume ne nous étant pas habituelles, si nous avons autrefois pratiqué d'après celle de tel ou tel de nos prédécesseurs, nous ne relevons plus aujourd'hui que de nous-même : heureux serions- nous, cependant, de ne pas être resté trop audessous de nos anciens si chevelus & que des jeunes déjà chauves affectent à présent de traiter de perruques; il est vrai, ma foi, très vrai que s'ils portaient hier des crinières, ils en portent encore aujourd'hui comme ils en porteront demain & toujours, les lions !

Sa kyrielle de chiens

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