SCENE U
f LE COMTE, EUPHRASIE, M“ DE LINIERES.
euphrasie. Vous avez fait demander M. Léon... on ne le trouve nulle part.
m~* de litières. A son cabinet d’étude?
euphrasie. On a été partout... à sa chambre, au jardin... au pavillon, les domestiques disent qu’ou ne l’a pas vu depuis ce matin.
M“* de LIM fri s , avec un peu (f inquiétude. 11 ne tardera pas sans doute à rentrer... {Au cumfc.) Soyez certain, monsieur le comte, que je lui ferai sentir toute l’inconvenance de sa conduite.
euphrasie. Et son injustice surtout.
M®* de LIMÊRF.S. Qu’appelles-tu son injustice?
euphrasie. Puisque voilà M. le comte, voulez-vous me permettre de m’expliquer bien franchement devant lui ?
LECOMTE. Parlez, parlez, mademoiselle.
EUPnnasiE. Ah! monsieur, vous avez eu une idée de mariage qui causera de la peine à bien du monde... à moi d'abord.
LE COMTE. A vous, mademoiselle ? J'aurais cru que vous apprécieriez l'honneur d'une pareille alliance.
EiPiiriASiF.. Ali! monsieur le comte, e’est beaucoup d'honneur, c'est trop d’honneur pour une jeune fille qui n'attache aucun prix au faste, à l'opulence, aux grandeurs, et qui leur préfère une vie obscure et tranquille.
le comte. A votre âgp, mademoiselle , on se trompe quelquefois sur ses sentiment,
euphrasie. Cela se peut ; il est possible que le temps vous donne raison ; mais enfin, il s'agit aujourd'hui du présent et non de l’avenir... on ne me propose pas de m’épouser dans dix ans, on veut me marier tout de suite.
M®* DE litières. Dans quelques mois.
LE COMTE. Mon neveu aurait-il le malheur de vous déplaire ?
euphrasie. Je le trouverais charmant, s’il ne voulait pas m’épouser.
LE COMTE. C’est un gentilhomme en crédit à la cour... et à qui vous plaisez beaucoup.
euphrasie. Ce n’est pas ma faute.
le comte. Vous n’avez pas l'intention de repousser ses hommages ?
euphrasie. Quand on aime quelqu’un, souffrir les hommages d'une autre personne qui peut se faire illusion sur le sentiment quelle vous inspire, et prendre la patience qu'on met à 1 écouter , pour du plaisir qu’on aurait i l'entendre... ce serait mal... ce serait plus que de la coquetterie... ce serait tromper celui qu’on n'aime pas, et affliger celui qu’on aime.
M”* DE LISIERES , MulatU l'empêcher d’aller trop loin. Euphrasie !
euphrasie. Je ne saurais accepter les hommages de M. le marquis de Sannois.
LECOMTE. Mademoiselle...
EUPHRASIE. Ce serait lui laisser concevoir des espérances... qu'il me serait impossible de réaliser.
LE comte. Vous n’avez pas pu, dans une première entrevue, apprécier le marquis.
m~* de linières. Réfléchis bien.
euphrasie. Une première entrevue m’a révélé tout le danger qu'il y aurait à en permettre une seconde.
LE COMTE, galamment. Le marquis est homme à braver ce danger-li .
euphrasie. Vous plaisantez, monsieur le comte; moi, c’est sérieusement que je parle.
le comte. Mademoiselle, quand je rencontre un obstacle, je le brise
euphrasie. Vous en trouverez deux , monsieur le comte , devant lesquels vous \ échouerez : l'amour de Léon pour moi, mon amitié pour lui.
LE comte. Quoi ! mademoiselle, vous osez avouer une inclination aussi... {Un regard de M“ de Liniiret l’arrête ; il reprend.} Une Courbon, la petite nièce d’un amréclial de France... c'est une fantaisie, un caprice.
euphrasie. Un caprice... non, monsieur le comte; vous allez en juger vous-méme t
LE MACUIH THEATRAL.
J’avais quatorze ans, lorsqu'un matin, au moment d'entrer dans la chambre de M“* de Linières, j’entendis prononcer mon nom par une voix qui n’était pas la sienne... je m'arrêtai, et j’entendis AI““de llreuille qui semblait craindre qu'une amitié trop intime ne s'établit entre Léon et moi. ( S'adressant à de Linières. ) Oh! s’ils pouvaient s’aimer tous les deux , répondîtes - vous , ce serait le bonheur
de ma vie ils s’épouseraient , ils ne
me quitteraient plus... ah! que je serais heureuse, s'ds s’aimaient tous les deux!..
Ces mots-là me causèrent une émotion....
je n’osai pas troubler votre entretien... je m’en retournai lentement, réfléchissant à ce que je venais d’entendre... Je voulais bien vont faire plaisir, mais pourtant , je ne voulais pas me sacrifier ; je m'examinai, je me consultai... et il te trouva que rieu ne s'opposait à ce que ma bonne amie fût la plus heureuse femme du monde, sr** de linières. Chère enfant !
EUPimASlE. Cet amour était venu si doucement, si doucement, que je ne m’eu étais pas aperçue ; mais, il avait fait tant de chemin , qu'il était impossible de lui dire de s’eu aller.
I.E COMTE. Et vous avez souffert, autorisé un pareil oubli de toutes les convenances. .. ah! madame...
M"" de LINIÈRES. Je l’avoue, monsieur le comte, j’ai désiré ce mariage... j’y attachais le bonheur de mes dernières années; et cependant, vous ave* vu que loin de repousser les propositions que vous m’aves faites, j’ai laissé Euphrasic maîtresse de les accepter.
le comte, avec ironie. Vous saviez d’avance...
eupüraSIE. Rien , monsieur : que M“ r de Linières ait soupçonné l’intérêt que m’inspire Léon ; je le crois, mais aucun mot sorti de ma bouche n’a jamais trahi le secret de mon coeur, et ce qui s’est passé hier, entre Léon et votre neveu , a pu seul me décider à faire devant vous un aveu qui ne devait être entendu que de ma mère.
M"' 1 DE linières, à part. Et Léon qui ne revient pas!
le comte. A merveille! mademoiselle, je ne sais en vérité ce que je dois le plus admirer de cette singulière franchise qui blesse si ouvertement toutes les idées reçues, ou de cette condescendance inouïe k préparer une semblable mésalliance. Peutêtre, madame, avez-vous trop compté sur nn succès facile ? Louis XIV ne souffre pas que sa noblesse déroge. . . et moi I moi !
gardien de l'honneur e» du nom des d'Ar-
maillé, je saurai mettre à l’abri de l’insulte et du péril le dernier rejeton de celte noble famille.
(U torl.)
wnwnrnnni i uni r ni , —
M- DE LINIÈRES , EUPIIRASIE.
»■' DE LINIÈRES, à part. Ali ! plus que amais, mou secret doit mourir avec moi.
emuiiiasie. Enfin me voilà bieu assurée de n’clre pas sa nièce.
de linières. L’absence de Léon se prolonge... elle m’inquiète.
eupubasie. Ce u’est pas la première fois.
M me ue linièbes. Uui ; mais cette scène d’hier...
euphiiasie. Le soir même il paraissait l’avoir oublié. .. Ah ! rassurez-vous, 3 est peut-être rentré. ( Elle sonne , un domestique parait.) II. Léon est-il revenu?
LE domestique. Non, mademoiselle.
de linières. Envoyés-moi Dominique.
le domestique. Oui , madame.
, (*> «wt.)
EUPim A sie, vous avez tort de vous pllaruter à l’avance... je suis «tire qu’il p’esf rien arrivé à Léon.
M“” DE LINIÈRES. Tu en es sûre?
EUPHR ASIE. Oui.
M"' de linières. Et pourquoi datte trembles-tu en me le disant ?
EUPURAS1E , troublée. Moi ?..
m"" de linières. Tuveux lue rassurer, et tu es plus inquiète eucore que moi !..
EUPIIRASIE, cherchant à se remettre . Du tout!., du tout!. .je vous jure...
DOMINIQUE, M« DE LINIERES, EUPIIRASIE,
Dominique. Madame m'a fait llioiuitmr de lue demander?
M me de linières. Oui, mon virus Dominique... On a porté ce malin un billet à l’hôtel de M. le comte d*Ai maillé?
Dominique. C’est moi , madame , qui l’ai porté.
U me DE LINIÈRES. Vous ?
Dominique. M. Léon in’a fait appeler...
il était alors six heures qui venaient de sonner au couvent des Chartreux ; il m'a dit d’aller à l’IiôicL d'Armaillé... d’y demander M. le marquis de Sanuois, et de lui remettre uue lettre qu'il m’a donuée ..
J’ai obéi, comme c’était mon devoir... Je suis allé à l’hôtel... M. le marquis u 'était point encore visible... j’ai attendu...
UioN,
¥*“ DE umicees. Et la réponse ?..
DOMINIQUE. I.a réponse ?..
U 1 "' DE LINIÈRES. Oui...
Dominique. Ou ne m’eu a point donné.
M"" DE LINIÈRES. On ne VOUS a rien
dit ?
Dominique. M. le marquis a demandé d’abord de quelle part je venais... J’ai ropondu : de la pan de M. Léon... Alors, il s’est mis à ricaner, à pirouetter sur ses talons... Il a demandé ses chevaux pour Marly... Quand j’ai vu qu’il posait le billet sur la çbçmtnée sans l’ouvrir... je; lui ai dit que M. Léon m’avait ordonne de lui apporter la réponse ; alors, M. le marquis a brisé le cachet ; il a lu le billet, et la jeté au feu, eu me disant : Voilà la réponse que j’y fais.
Ei rmtASiK , à part. Quellej insolente !
*!”• DE linières, oioemant. J’espère que vous n’avez pas rapporté cela à Léon ?
Dominique. Madame sait bien que je n’ai pas l’habitude de mentir.
M” 1 ' de linières. Vous lui avez dit?.,
Dominique. La vérité sur tout ce qu’il m’a demandé ..
M’"' ni; LISIÈRES Et c’est après cette enuversatiou qu’il est sorti ?
Dominique. Oui , madame.
m 1 ** - de linières. Sans dire où il allait ?..
dommuque. Ce n’est pas dans ses habitudes.
»” DE LINtÈDEg. Plus de douta...
Léon a trop de fierté pour avoir supporté un pareil outrage ; il sera *Ué lui-mèm* trouver ce misérable.
Dominique. Il ne rencontrera pas ce
monsieur.
M"'* de linières. Dieu le veuille !„
Dominique. Au moment où je t’ai quitté, AI. le marquis parlait pour Marly.
EipumsiE. Vous le voyez !.. quand même Léon se serait dirige vers l’hôtel 4’Armaillé, il n’y aurait pas trouvé M. de Sauuois... Soyez doue sans imiuiétude...
dis qu’il sera rentré... je vous l’enverrai, et nous nous entendrons ensemble pont l’empêcher de nous échapper à l’avenir.
m™' de LiNiÈaKtt. Chère enfeut 1 tu (ai# tout ce que lu psuç pour tue calmer. . .
pour me consoler... ( tLsposon t a sortir, ) Je vais écrire un mot 4 Palru , réclamer son assistance... ( U/c /ait tut pas ti revient.) AI. !.. sitôt que Léon paraîtra...
EunnusiK. Je vous l’amènerai moiniètnc !..
(Elle w jet le dans se, bis,; M*' de L4UH1Ç, rcftlie . elicx elle. }
WWM M WM W SWMW I WMWW WM MWS M »»
SCKNK V
EUPHRASIE, DOMINIQUE
euphrahie. Maladroit!.. Pourquoi dire toutes ces choses-là à M“* de Linières ?
DOMINIQUE. C’est la vérité.
EUPHRASIE. Alais à votre âge, vous devez savoir que la vérité n’est pas toujours bonne à dire.
Dominique. Un mensonge et moi nous n’avons jamais passé par la même porte.
EUPUn vsiE. dans doute, c’est très-mal de mentir... mais c’est une action permise quand il s’agit d’épargner à quelqu’un un chagrin..,, ou de lui cacher un malheur! . .
cette bonne M“" de Linières ! vous n’avez pas vu toute 1* peine que vous lui avez faite.
DOMINIQUE. J’en suis certainement bien fâché , mais quand il s'agirait de mon salut , d’une fortune, je ne pourrais pas mentir... c’est plus fort que moi.
EUpraSie. Ne perdez pas un instant.,, courez à l’IiÔtcl d’Armaillé... Informezvous du chemin qu'a prisM. de Sannois...
sachez où est Leon... tâchez de le découvrir... employez tous les moyens pour parvenir jusqu’à lui... rapportez-en des nouvelles, n importe à quel prix... Et puisque vous ne pouvez pas vous empêcher ae dire la vérité... ne parlez qu’à moi seule, ne la dites qu’à moi.
DOMINIQUE. Oui , mademoiselle , j’y vais, et à mon retour je ne parlerai qu’à vous.
(Il toit.)
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