‹ Leon drame en cinq actes et en proseChapitre 7 sur 52 · PATRU, RI-' DE LINIÈRES · texte numérisé non relu

PATRU, RI-' DE LINIÈRES

patru. Madame, j’ai bien l’honneur...

M“' de LlNtÈRES. Ah! c’est vous, monsieur l’avocat ; eh bien ! qu’avez-vous décidé ?

patru. Je plaiderai.

M”* DE LINIÈRES. Ah!

patru. J’ai examiné avec soin toutes les pièces de la procédure ; s’il n’y en a pas d’autres, le bon droit est du côte çje votre pupille.

M"* DE LiNlÉnES. Ainsi, vous me répondez du gain de ce procès ?

patru, souriant. Je réponds de la justice, mais non pas des juges.

M”' DE linières. N’est-ce pas la même chose ?

patru. Du tout : la justice est une , elle voit clair, elle marche droit; les juges sont plusieurs, exposés à voir trouble, à marcher de travers.

M"* de linières. Eh quoi ! malgré la bonté de la cause de M"* de Courbon ?

patru. On peut la perdre ; cela se voit tous les jouis : d’abord, vous avez... c’està-dire votre pupille a pour adversaire un lieutenant-general des armées de sa ma-

jesté, un homme riche, titré, très en crédit à la cour... le connaissez-vous?

M”* DE linières. Non, je sais seulement qu’il appartient à une des premières familles du royaume.

patru. Il ne veut pas même être de la seconde ; à l’en croire, ses ancêtres ont été faits gentilshommes six semaines avant le déluge. Du reste, il remuera ciel et terre, il jettera l’or à pleines mains, il corrompra, menacera... il est plus entêté que la Sorbonne.

M”' de linières. Riais j’ai de la fortune aussi , des connaissances auprès du chancelier, et s’il ne fallait que des sacrifices pour se rendre les gens du roi favorables, je n’hésiterais pas.

patru. Il a pour conseil un homme fort habile, plaidant le pour et le contre avec une facilité qui serait prodigieuse!., à une époque où il n’y aurait pas tant d’avocats.

M”' DE linières. Riais, mon cher monsieur Patru , savez-vous que vous m’effrayez... Comment ! avoir pour soi le bon droit, la justice... et craindre la faiblesse ou la corruption des juges! et cela en France...

patru. Oh! je ne désespère jamais... si RI. le comte est entêté, j’ai du caractère... et moi aussi, j’ai accès auprès de sa majesté, à laquelle j’ai. Dieu merci, procuré l’occasion de réparer deux injustices , et qui ne m’en a jauiais voulu pour ce servicc-là.

M"' DE LINIÈP.ES. Aussi , me reposai-je avec sécurité sur votre zèle... j’ai entendu dire tant de bien de vous!...

PATnu , galment. Il ne faut jamais croire que la moitié de ce qu’on dit...

M”' de LINIÈRES. Et je n’bésitc pas à vous donner toute ma confiance.

patru. C’est un dépôt que j’espère garder long- temps.

M”' de linières. Le procès d’Euphrasie n’est pas la seule chose qui m’occupe en ce moment ; je suis chargée de vous consulter relativement à une position singulière. . . dans laquelle se trouve une personne... j’ai besoin de reprendre les choses d’un peu haut... Asseyons-nous... ( On t'assied *. ) Une jeune femme de mes amies...

patru. M"* la marquise de Courbon?

*”• DE LINIÈRES. Non ; la mère d’Euphrasic est morte... et la personne dont je vous parle existe encore... Une jeune femme de mes amies , qui habitait alors une

* K”* de Linièrw, Patru.

LÉON

des provinces du midi , eut , à l’âge de seize ans, la faiblesse d'aimer un homme que sa famille lui avait désigné à l’avance comme devant être son époux... tout était convenu... le contrat dresse... le jour pris pour la publication ds bans , et la vrille du jour de la signature du contrat, l’inf...

( je rr prenant) cet homme disparut... la jeune fille avait été confiante... et coupable.

pâtre. Les pauvres filles!., elles ne veulent pas se persuader qu’il n'y a de mariage certain que quand le prêtre et le notaire y ont passé.

JT"' de i-iMi nrs. La famille , indignée,

se mit à la rcchrrchc de M. de le

nom n’y fait rien.

PATRE , souriant. Rien du tout.

U”' DE L1XIÈRES. Mais , soit qu’il eût changé de nom, passé en pays étranger, ou qu’il eût succombé dans un de ces combats singuliers si fréqurus à cette époque.. . toutes les démarches furent inutiles ; on ne put le découvrir... et, depuis plus de vingt-trois ans , on n’en a plus rntendu parler.

PATRE. Vingt-trois ans!

M"” de lixières. Tout autant.

pâtre. Et, comme de raison... la jeune fille a dans le temps pris son parti... elle s’est consolée... ellle a oublié l’infidèle... elle s’est mariée?...

M”' de lixieres. Elle est veuve.

PATRE, soupçonnant la vérité. Ah!

(A partir île ce moment . Patin écouté avec un intérêt marqué le récit de de Linièrea.)

M~' de I.IMÈRES. Elle avait donné le jour à un fils que sa famille fit disparaître; on persuada à la mère que son enfant était mort; elle le crut... Jeune, belle, ayant eu le bonheur de cacher sa faute à tous les regards , mon amie fut bientût entourée d’hommages et de séductions...

pour s’y soustraire , elle voulut entrer dans un couvent; sa famille s’y opposa...

On fit plus : ses pareils la contraignirent à recevoir les soins d’un gentilhomme du Quercy... elle l’épousa.

pâtre. Que de mariagescomme celui-là dans le monde !

M" 1 ' de LiNiÈnES. Il y avait cinq ans qu’elle était mariée et qu’elle mettait tous ses soins à rendre heureux l'homme dont elle avait accepté la main...

PATRE. Elle était parvenue à l’aimer?

DE LIMIÈRES. Non... son cœur profondément blessé par l’abandon de celui qu'elle eût adoré toute sa vie , était mort aux sentimens d'amour, d’amitié... elle eût désiré reporter sa tendresse sur un

enfant... le ciel lui refusa le bonheur d’être mère... c’était une punition de sa faute... Un jour , qu’elle éprouvait plus que jamais ce vide, cette absence de toute espèce d'affection... cet isolement de l'aine, qui faisait de sa vie un supplice étemel...

un jour, qu’au milieu d’un peut bois qui tondrait à sa maison de campagne , elle demandait avec ferveur à Dieu de lui accorder le bonheur d'aimer son mari... et que dans ce besoin, cette soif d'afTcction... elle disait à haute voix, se croyaut seule :

« Oh! si j’avais un enfant!... » elle aperçut... là... devant elle, une vieille femme, sèdie et ridée , qui , en la regardant , posait un doigt sur ses lèvres , comme pour dire silence... et de l'autre main lui montrait un enfant de six à sept ans... tout déguenillé comme elle... se traînant suite bord du chemin... se roulant dans la poussière... mais à travers scs vétemens sales et déchirés , un air de distinction brillait sur son visage... mon amie , interdite... confuse... ne savait que dire, que penser... quand la vieille femme, avec un rire satanique, lui jeta ces mots : « Vous en voulez un?... combien me donnez-vous de celui-là?... » {S’oubliant.) Ah ! ces motslà ne sortiront jamais de 111a mémoire.

PATRE, avec intérêt. Quoi! madame?...

lararomme, vivement. Mon amie me les a si souvent répétés... sa première pensée fut une pensée d’indignation et de dégoût. .

puis elle réfléchit soudain que ce pauvre enfant seraitofTert à d’autres... qu'il pourrait tomber en des mains qui pervertiraientsa jeunesse... qu'il serait charitable de l'arracber à un pareil danger... et surle-champ elle jeta à cette femme son 'or, sa bourse , tout ce qu’elle avait de bijoux sur elle... dans tout cela il y avait à peine quarante à cinquante louis... et c’était sans doute plus que n’espérait la misérable, car elle se mit à burler des cris de joie... et elle venait de vendre un enfant.

PATRE. Et votre amie?

*“* DE LIMIÈRES. Que de fois elle a remercié le ciel de cette heureuse inspiration!

PATRE. Le jeune homme a donc profité?

M"’ de limères. Le jeune homme....

c’était son fils, monsieur!..

pâtre. Son fils!

la baron me. Il est inutile de vous dire comment elle en acquit la preuve!... oui , ce fils qu’elle avait cru mort... ce témoin irrécusable de son déshonneur. . cet enfant ! . le seul que Dieu lui avait accordé dans sa colère... c’était lui!., avec quel soin elle déroba son existence à tous les veux! . . que

LE MACASJf» THEATRAL.

de sacrifice» elle s'est imposés pour élever cel enfant, sans éveiller un seul soupçon!

combien de fois elle a été forcée d'imposer silence à sa tendresse maternelle!., ah ! elle a bien souffert, bien expié sa faute.

pathU. Et personne n'a deviné les rapports qui existaient entre votre ainic et son protégé?

de limères. Elle serait morte le jour où on les aurait soupçonnés.

PATRU. Morte!

■”>' de limères. Elle! souffrir mm tache à sa réputaliou !.. je la connais.. . la honte la tuerait...

PATnu. Mais cet enfant na point de nom, point de Camille... il ignore quelle est la sienne?

gr" de i.imères. Il ne le saura jamais!

PATRl' ■ Jamais!

M-' DE I.IMÈRES. Voudriez-vous donc exposer une mère à rougir devant son fils?

ce qu elle veut, monsieur, ce qu'elle vous demande par ina bouche... c'est le moyen d'établir la position de cet enfant, son idole , l’unique bonheur de sa vie!., c’est la façou de lui léguer toute sa fortune...

non pas celle quelle lient de son mari...

mais la sienne , à elle. . celle qui lui appartient...

PATRlt. Ce sera difficile... votre amie at-elle des parons?..

*">• de limères. Un frère! un neveu...

je crois...

patru. Ils sont héritiers de droit...

dOUI.mque. Madame un monsieur

est là, qui désire vous parler de la part de M. le comte d'Armaillé.

PATRl). De la part de notre adversaire!

M** DE I.IMÈRES. C'est bien, qu'il attende. ( Dominique sort. ) Voua disiez. . .

monsieur Patru?

[(On ac lève.)

patru. Q’nn frère... un neveu... sont des héritiers collatéraux au deuxième et troisième degré, qui priment l’enfant naturel, et encore l’enfant naturel n’a-t-il de droits à une très-faible partie de la succession de scs père et mère , qu’autant qu’il est reconnu par eux... et ce n’est pas le cas où nous nous trouvons... ensuite, ce frère , ce neveu ?..

H”* DE LIMÈRES. Sont très-riches ..

patru. Attendez donc... eh! si parbleu.., il y a uu moyen, moyeu simple... légitime! une adoption combien y a-t-il que votre amie l'a recueilli?..

de limères. Il ne l’a pas quittée depuis seize ans.

patru. C’est elle qui. est venue à son secours?

de limères. C’est elle qui a fourni, à son entretien , payé ses uiaiircs, surveillé sou- éducation.

patru. Amecveilb»... nous y voilà... et comme l’adopté ajoute à sou nom le nom de la personne qui l’adopte, il en résultera qu’il poclera tout naturellement Le nom de sa mère.

M'"' DR LIMÈRES, avec joie. Le nom de sa mère!., [à part) impossible.

patru. Ce serait justice que de rendre à cet enfant les droits dont il a été si longtemps privé, le nom qui lui appartient... . la fortune qui devrait être son partage — maintenez votre amie dans ses bonnes dis»posilions... tout ce qui est juste est bien., et si elle consent à l’adoption , demain nous, présenterons , en son nom , une requête... au petit Châtelet...

sia" de LIMÈRES à part, note effroi. Livrer mou secret!.. (Souriant.) Merci de vos bons avis , monsieur Patru, j'en ferai part à mon unie... et pbistard je vous instruirai de sa résolution... ( Appelant.) Dominique ! Dominique! (Il parait.) Faites entrer ce monsieur.

l Le doini'stKpie sort.)

PATRU, saluant et passant à gauche pour s'en aller. El moi, j’ai l'honneur de prendre congé...

M"" de limères. Du tout... vous, restez... n’ètes-vous pas mon avocat, mou conseil? en cette qualité, rien de ce qui a rapport à ce procès ne doit vous cire caché.

PATRU. J’obéis. . . (Voyant entrer Morin.) Eh! c’est l’avocat Morin, notre antagoniste.

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