LES DIX MILLE
— Aujourd'hui, frères, nous sommes dix mille. Marchons !
— Qui vive?
— Armée polonaise.
— Allez plus loin : la ville est prise.
— Marchons ! Hier, nous étions dix mille et nous nous sommes battus contre vingt mille. La résistance a été belle. La rivière a du sang, les joncs cachent des cadavres ; la bourre de nos fusils fume encore. Nous en avons tué dix mille, mais nous sommes réduits de moitié.
— Qui vive?
— Armée polonaise.
— N'approchez pas; la cité est conquise ; le canon ouvre sa gueule devant chaque rue; les palais sont en cendres; les chaumières en feu; le peuple mort.
— Nous avons pourtant faim.
— Allez plus loin.
— Hier, nous n'étions plus que cinq mille, mais nous avons dispersé les lanciers tartares, les dragons de l'empereur, les cavaliers de la tzarine. Pauvres gens, nous avons fait plus que la patrie exigeait de nous. Elle nous avait recommandé de ne céder qu'à la prise de Varsovie, à l'accomplissement de la cou-
quête. Varsovie est prise, la conquête est complète. Nous résistons, mais nous ne sommes plus que mille.
— Qui vive ?
— Armée polonaise.
— Vous touchez un village prussien; les Prussiens ont des cachots ouverts, des potences dressées, des juges impartiaux.
— Nous avons pourtant soif.
— Allez plus loin.
— Nous voilà pourtant plus que deux cents. Aussi un régiment d'artillerie nous a hachés comme le jonc, comme des épis de blé. Hier, mille; aujourd'hui, deux cents. Ils nous ont mitraillé en face, à droite, à gauche. Plus de ville où se reposer, plus de village où avoir du pain, de la poudre, des balles. Ciel du Christ, nous vois-tu? Hier, nous étions deux cents; aujourd'hui, je suis seul! sans pain, sans eau, sans force !
— Qui vive?
— Armée polonaise.
— Tombée.
De froids grammairiens pourraient voir dans ce qu'on vient de lire un superbe et terrible commentaire du cri poussé par Thaddée Kosciusko mourant : Finis Poloniae. — A l'avenir, le jeune écrivain ne s'occupera plus des prouesses militaires de sa chère Pologne, puisqu'il vient de dresser son épitaphe, mais il suivra jusqu'en France les membres épars de la Pologne proscrite et errante, et ce sera une occasion nouvelle pour lui de confesser son culte pour les vaincus et d'attirer sur eux la coni-
misération d'une nation amie. A la bonne heure; mais, en France même, il ne fait pas bon professer de tels principes. Le gouvernement de Louis- Philippe n'entend pas qu'on offense Nicolas à propos de ses œuvres, et l'écrasement de la Pologne est son ouvrage. « Ce roi des barricades, disait le tzar en riant, il parait quemonnom seul, prononcé un peu haut, le ferait entrer dans un trou de souris. >) Ce qui suit, qui est de même sorti de la plume de Léon Gozlan, fait voir qu'il n'y avait rien d'exagéré dans ce propos:
LE COMTE GUROWSKI
Les Russes éventraient la Pologne. Varsovie avait du sang jusqu'au front de ses tours. Un général cosaque faisait fouetter tout un régiment sarmate par la main de ses mougicks. La terreur, les éciiafauds et le plus grand ordre régnaient dans Varsovie.
Cependant le comte Gurowski, la tète basse comme il appartient aux vaincus, murmurait à mi-voix des imprécations contre les Russes. Des hommes de toutes les nations, même des Français, groupés autour de lui dans le jardin du palais du roi, mêlaient leurs colères à la sienne, tout honteux de voir qu'une femme si belle, la Pologne, descendit avec des meurtrissures de coups de pied dans la poitrine, des coups de pied de chevaux russes !
« N'est-il pas affreux, monsieur, ditle comteenapos-
74 LÉON GOZLAX
trophant le Français, que yotre nation, notre alliée et notre sœur, ait abandonné nos tètes au sabre de Nicolas ? Le quatrième dépècement de la Pologne commence demain. Entendez-vous déjà ces cris d'orfraie ? C'est le cri du cosaque à qui le vent apporte l'odeur de nos cadavres. Votre France est bien coupable.
— Dites notre ministère, comte. La France tout entière est pour vous. Mais M. Sébastiani est contre toute la France.
— Messieurs, les attroupements sont défendus.
— Monsieur, nous parlons de la Pologne.
— Au nom du roi, je vous ordonne...
— Que nous veut cet homme? s'écrie le comte Gurowski. Quoi donc! ma patrie meurt et je ne puis pleurer ! Dites-moi, monsieur, quand une mère succombe, n'est-il pas permis à ses enfants de se couvrir la face d'un crêpe ? Laissez-moi là. Je veux dire que l'assassin de la Pologne est un lâche. Mort aux Russes !
— A moi, vous autres I «
Huit sergents de ville vinrent prêter main-forte à leur chef. Tous ils se jetèrent sur le comte Gurowski, dé{,ainant leurs épées contre un Polonais sans armes.
Et le comte fut emmené à la préfecture de police. Car ceci ne se passait pas à Varsovie, mais à Paris, le 17 septembre 1831, à deux heures de l'après-midi, dans le jardin même du Pnlais-lîoyal.
Le Polonais est en prison. M. Vivien, préfet de police, lui a parlé russe.
Ici s'arrélenl cvs ('pisodos (rnnc sanglante cl funèbre époque. Les ge'néralions nouvelles, les
jeunes gens pour lesquels nous composons ce \i\Ve de souvenirs, comprendront-ils les faits, les tristesses, les entières et les passions de 1831 ? Il n'y a pas lieu de re'pondre affirmativement. Non seulement les malheurs de la Pologne n'e'meuvent plus personne, mais il nous a été' donne' de voir, vingt fois, les sceptiques rire au seul nom de Polonais. Je veux répe'ter que Léon Gozlan s'emportait, tout autant que nous à ce spectacle. « Vous ne savez donc pas que la Pologne était un rempart pour la France, disait-il, et que, ce rempart disparu, on fera subir à la France le sort qu'a éprouvé la Pologne. )) — Les désastres de 1870 n'ont que trop donné raison à ce qu'il disait alors; mais, par bonheur pour lui, l'auteur des apostrophes à Sébastiani n'était plus en vie le jour où la Prusse, renouvelant son œuvre de dépècement, a démembré la France proprement dite après avoir autrefois partagé la France du Nord.
Esquisses du monde parlementaire. — Léon Gozlan à la Chambre des députés. — Croquis à la plume. — Royer- Collard. — La Fayette — .M. Dnpin aîné. — M. Thiers. — Haine de compatiiote. — Encore le Dey d'Alg-er et sa suite. — Les beaux cheveux de M. Mignet. — M. Félix Real. — La croix de Juillet. — M. Girod (de l'Ain). — Léon Gozlan et les rubans. — Les jeunes ofliciers de Metz et la révolution de Juillet. — Une silhouette du maréchal Souk. — A propos de l'hérédité de la pairie. — M. Royer- CoUard. — Son discours. — Le g-énéral La Fayette. — Son allocution. — Entre un Doctrinaire et sa servante. — M. de Martignac. — Un ex-vaudevilliste qui pleure. — M. le général .Mouton de Lobaii, vainqueur de la place Vendôme. — .M. Gaétan de La Uocliefoucaiilt. — Une tragédie clandestine. — M. Thiers, toujours; M. Thiers, partout.
Quelques jours s'écoulent. Cette fin de la Pologne avait d'abord eu l'allure d'un faux bruit; on ne tarda pas à apprendre que c'était la plus cruelle des vérités. A la colère succéda bien vite la pitié. Des comités s'étaient établis à l'effet d'envoyer à nos frères du Nord des armes, de la poudre, de l'argent et même des auxiliaires en chair et en os, et même des chevaux; mais du jour où il fut avéré
qu'il ne pouvait même plus y avoir une ombre de résistance, on transforma tous ces secours en subsides propres à aider les soldats de l'indépendance polonaise en réiTugiés. La charité prit donc le dessus. Suivant un invariable usage, Paris demanda au plaisir de compatir à l'infortune. On organisa des fêtes, des bals, des concerts. Les femmes des notabilités libérales devinrent dames patronesses et se firent quêteuses à domicile. Très beau mouvement que je ne dévais pas passer sous silence. Il est bien entendu que la presse prêta son concours à ces manifestations patriotiques, mais le rôle des faiseurs d'épigrammes était fini.
Léon Gozlan dut donc écrire sur une autre gamme. Ce fut alors qu'il songea à prendre un ton plus grave et à traiter de la politique courante, mais sur un ton demi sérieux. En ce moment, les 2:21 de Juillet n'avaient plus rien à faire, puisqu'ils avaient bâclé en quelques séances une nouvelle Charte et un nouveau roi ; le pays leur enj<jignait de se retirer afin de faire place à de nouveaux mandataires. Voilà qu'on ouvrelanouvclleCluimbre élue, cette fois, par les électeurs à 200 francs au lieu des 3(X) francs (ki temps do Charles X. Pour cette seule diminution de 100 francs, on s'imagine avoir fait un grand pas dans le sens de la réforme, et l'on dit : (( Voilà une Cliambre (jui sera forcément libiMale I » Etrange logique ! illusion plus étrange encore ! N'importe, c'est à Léon Gozlan
que le Figaro demandera le compte rendu des séances.
Vous sentez bien qu'il ne s'agit plus désormais d'invention ni de fantaisie ; le thème de chaque jour roulera sur du réel. Trois cents mandataires du peuple sont assis en rond sur des bancs et, parmi ces trois cents, il en est à peine trente qui comptent, qui soient des personnages de valeur ou de quelque originalité. C'est pour ce petit nombre qu'il faut se faire portraitiste, et Léon Gozlan n'y manque pas. Pendant deux années de suite, il s'exerce donc à faire des miniatures. Cinq ou six lignes, au plus, devront être consacrées à chacune de ces tètes qui dépassent le niveau des autres. Comment tout dire en si peu de mots? Pour une telle tâche, on demanderait un peu de la sûreté de Pascal unie à la verve rapide de Saint- Evremond. S'il n'a pas fourni ces deux forces, il est certain qu'il a plus d'une fois rappelé ces deux grands noms. Des trois cents députés montant à la tribune au gré de l'ordre dujour, il faisait l'équivalent d'une audience à la cour d'assises, quand c'était sérieux; ou, quand c'était frivole, une soirée d'ombres chinoises chez Séraphin. Sachant se rendre indépendant des partis et même des coteries, chose peu aisée, il dessinait les uns et les autres, finement, parfois cruellement et comme avec l'inciraçable acide dont les graveurs se servent pour leurs eaux-fortes. Voulez-vous des exemples ?
En voici deux ou trois. — « Le ve'nérable Royer- Collard avec sa véne'rable perruque? 11 en est qui disent : « Une momie ! » Soit ; mais cette momie est parfois la statue de Mcmnon. Ça rend des oracles ! >> Passons à un autre : — -«La Fayette ! le géne'ral La Fayette ! Eh bien ! je dis, moi : le marquis de La Fayette, car tout républicain qu'il soit, geste, attitude, esprit, distinction de langage, il ne cesse pas d'être marquis. Et si les révolutionnaires ne sont pas des sots en quatre lettres, combien ils doivent s'estimer heureux d'avoir fait sur la vieille monarchie une pareille conquête! » — A un troisième : — « M. Dupin l'aîné! Ah! c'est l'homme le plus grêlé de France! Ai-je le droit d'ajouter que c'en est aussi le plus avocat, c'esl-à-dire le plus impertinent? »
Tenant à ses prédilections, le portraitiste ne manque pas de signaler la présence au Palais- Bourbon du Dey d'Alger, qui est décidément de toutes les fêles. Saciiez que la questure a mis à la disposition du Barbare une travée tout entière. « Ah çù, que vient-il faire ici, ce Dey sempiternel? écrit le journaliste. Le voil<i, accompagné de son barbier et de son cuisinier. Au fait, h peu de chose près, il marche comme notre Louis XI et il n'y aurait pas tant à se moquer. Il est venu s'asseoir dans la ti-ibune diplomatiijue. » Mais, encore un coup, poiircjuoi vient-il, puiscju'il n'entend pas le français? Et Léon Gozlan dit : « Bizarre spectacle
pour le Pacha détrôné que celui d'une assemblée délibérante! Quel abîme d'idées entre le gouvernement de la Kasauba et celui dont le palais législatif est une portion ! » Une chose curieuse, c'est que Hussein-Dey est venu avec un éventail à la main. Est-ce pour n'avoir pas à rougir des discours qu'il va être exposé à entendre?
Ce sujet lui tenant décidément au cœur, il ne sait pas s'en défaire. Ce Dey d'Alger est pour lui un spectre Banco : il ne fait pas un pas en ville sans le rencontrer. Un jour, on parle de mesures à prendre pour bien recevoir le choléra-morbus qui s'avance à grandes journées (il vient du fond de la Russie) ; question d'hygiène et de salubrité publique, n'est-ce pas? Affaire de médecins, de pharmaciens et d'édiles. On assainira la Seine, on balayerales rues, on répandra partout du camphre en poudre. Les Parisiens sont invités à s'oindre d'huile de Cajéput (un remède de ce temps-là). Voilà donc ce que, sur une motion de M. Félix Real, un élégant orateur d'alors, décide la nouvelle Chambre. Mais, en vérité, il s'agit bien de précautions sanitaires à prendre contre ce fléau de l'Asie avec lequel l'Europe n'a pas encore eu l'occasion de faire connaissance.
En ce moment entre avec solennité M. Mignet, qui, après avoir touché amicalement la main à M. Thiers, va s'asseoir au banc des commissaires du roi. La per-
HÙ LÉON GOZLAN
ruque du conseiller d'Etat produit un effet général de distraction sur la Chambre. Un membre de l'assemblée trouve une prodigieuse ressemblance entre la tète de M. Mignet et celle de Jésus-Christ. A propos d'entrée, celle du Dey d'Alger a excité la bruyante hilarité du conseil d'Etat. Je suis sur que le Dey, moqué par MM. les conseillers, gardera rancune, et qu'il ne sera pas tenté, si jamais il est restauré par la quasi-restauration, de se donner un conseil d'Etat à Alger. Le pacha africain devient décidément un habitué de tribune, il prend goût à nos débats parlementaires ; il étudie notre civilisation : le jour à la Chambre, le soir à l'Opéra. Spectacle complet : toute la civilisation de la France est là.
Après la révolution de 1830, on a crôé un ordre: la croix de Juillet. Qui -se le rappelle de nos jours'? Une croix pendant au bout d'un ruban bien, légèrement encadré dans un liseré rouge. Le roi Louis- Philippe était chevalier de cet ordre nouveau, et aussi La Fayette, et aussi Jacques Laffilte, et aussi Casimir Perler, et aussi Benjamin Constant, et aussi .Méry, le poète, qui, de plus, portait publiquement la cocarde tricolore à son chapeau. Béranger avait été nommé, mais il avait refusé, afin de donner raison à celui de ses vers où il dit qu'il ne porterait jamais à sa boutonnière qu'une fleur des champs. N'importe : il y avait une sorte de frénésie pour la croix de Juillet, aujourd'hui aussi profondément tombée dans l'ouMi (pu' l'^rdii' du Tigre, fonde,
SCÈNES DE LA VIE LITTÉRAnŒ 83
paraît-il, par Sémiramis la Grande. A la Chambre des députés, le 25 septembre 1831 , on peut assister à une scène liéroï-coniique des plus curieuses. — M. Girod (de l'Ain), le président, se lève du haut de son fauteuil et s'accorde à lui-même la parole pour un fait personnel.
Et Léon Gozlan écrit :
M. Girod, de l'Ain, porte le ruban bleu liseré rouge. Vous l'avez vu peut-être. Il le porte à côté du ruban rouge de la Légion d'honneur; c'est toujours un cordon de plus. M. Girod n'a pourtant pas la croix de Juillet, il n'a reçu que la simple et modeste médaille. Il descend du fauteuil pour venir se disculper devant la gravité de la Chambre de cette petite gloriole, de cette vanité puérile, be voilà à la tribune; car on vient de parler d'une pétition de médaillistes qui protestent contre toute distinction entre les combattants de Juillet-. M. Eusèbe Salverte. en appuyant le renvoi de la pétition au bureau des renseignements, a désigné indirectement M. le président de la Chambre, comme portant indilment le ruban bleu. Que M. Girod, de l'Ain, se disculpe comme il pourra, qu'il vante ses services ; passons sur ce pitoyable combat d'amour-propre, discussion de comité, qui prouve bien ce que les rubans ont encore de puissance parmi les partisans de l'égalité. Mais pour nous que ces sortes de choses là n'empêcheront jamais de dormir, croyez-le, nous dirons à M. Girod : « Monsieur le président, ajoutez donc à « votre mercerie un ruban chamois, si cela peut vous « faire plaisir. »
Léon Gozlan affirme ici que la question des rubans ne l'empêchera jamais de dormir. Est-ce bien vrai? Un peu plus loin, nous aurons à toucher à ce chapitre de la vanité française et nous parlerons de l'auteur du Notaire de Chayitilly. Il a rté chevalier, puis officier de la Légion d'honneur. Mais passons. Pour le moment, il ne s'agit toujours que de la Chambre des députés telle qu'elle se comportait au commencement du règne de Louis-Philippe.
Un bien joli dessin à la plume, c'est celui qui se rapporte au maréchal Soult, le ministre de la guerre, et voici à quelle occasion ce dessin a été fait.
En 1831, Metz, hélas! était toujours une ville française et le siège de notre Ecole d'artillerie, alimentée par les nouveaux Polytechniciens. A la nouvelle de la Révolution des Trois Jours, ces jeunes officiers avaient formé une Association par laquelle ils s'engagaienl à mourir pour le drapeau tricolore et à défendre les principes de la Révolution française. Parmi eux, se trouvaient Eugène Cavaignac, Charras et un neveu du général Foy. Mais tous avaient été punis comme des conspirateurs et renvoyés de l'École. Il est bien entendu que le côté gauche applaudissait à leur acte et demandait leur réintégration immédiate. Ici, réplique du ministre de la guerre, et Léon Gozlan fait le cnxjuis en (juestion. — il sait que la vieille
épée aime surtout à être appele'e : « Monsieur le duc deDalmalie », et il s'efforce de ne la nommer que M. Soult tout court.
M. le maréchal Soult, qui depuis quelque temps, a plutôt la figure d'un curé gascon que celle du vainqueur de Toulouse, s'applique à défendre le dogme de l'obéissance passive. Un militaire doit obéir et non raisonner; jamais il ne lui est permis de prendre d'autres engagements que ceux qui lui sont imposés par ses chefs, et ceux-là, il doit les exécuter toujours. Si par hasard ses chefs lui ordonnaient demain de prendre la cocarde blanche, que devrait-il faire ? Au reste, M. Soult a usé de toute sorte de ménagements avec les officiers congédiés; il ne les a pas chassés, il leur a seulement dit d'aller réfléchir chez eux. Voyez la naïveté ! Elle a fait rire les députés aux éclats. Plus que jamais dans son discours, haché, saccadé, morcelé, péniblement trouvé, M. Soult a déclaré la guerre aux accents graves et aux accents aigus. M. Soult, par exemple, dit toujours la défense et YecoJe.
— Eh bien! je le répète, ce foudre de guerre, l'adversaire de lord Wellington, ressemble comme deux gouttes d'eau bénite à un curé de campagne.
Pendant cette législature, un thème d'une très grande importance pour le temps où l'on e'tait a rempli d'orages quatre ou cinq séances de la Chambre. Nous voulons parler de l'hérédité de la pairie. En 1814, au retour de Mittau, quand Louis XVIII avait octrové à la France la charte de
Saint-Onen, il y avait tout arranfféà ranslaisê". Df^ même qu'il existe à Londres une vieille el puissante oligarchie, fondée sur le droit de primogéniture, de même il prescrivait qu'il y eût à Paris, afin de servir d'étai au trône, une Chambre haute dont tous les membres renaîtraient dans leurs fils. A peu de chose prés, c'était le droit d'aînesse; c'était l'ancien régime se replantant par boutures. En réalité, la monarchie n'avait pas trouvé une grande aide dans cet expédient, puisque la noblesse, érigée en pairies, n'avait pas su, au 20 mars 1815, empêcher Napoléon de chasser le vieux roi des Tuileries, ni, en 183Ô, le peuple de Paris de renvoyer du même coup Charles X', Louis XIX, et Henri \. Mais que voulez-vous? tout roi des barricades qu'il était, Louis-Philippe tenait à cet antique attribut de l'hérédité chez les pairs. Lui aussi, quoiqu'il prît plaisir à Ixiire en public dans la gourde d'un paveur, lui aussi raflolait de la noblesse. Mais le côté gauche, représentant dos idées de la nation, intt.'rvenait jxtur lui tenir la dragée haute et pour lui rappeler la nuit du 4 août 1789. On venait de repousser trois rois dans l'exil: était-ce pour nourrir trois cents petites dynasties de ducs, de marquis, de comtes et de barons? La discussion a donc roulé là-dessus, el elle a été brillante. En fin de compte, la victoire a dû demeurer au génie de la Révolution française ; le principe de l'hérédité a été aboli.
Léon Gozlan a eu à se faire riiistoriographe de ces tournois oratoires, lia passé en revue, toujours en souriant, les beaux parleurs dont les discours d'alors faisaient grand bruit. Ainsi donc il a croqué au passage vingt foudres d'éloquence : MM. Mauguin, Odilon Barrot, Bignon, Eusèbe Salvente, Laurence et MM. Guizot, Thiers etBerryer. Invariable travail du temps ! Presque toutes ces gloires de la tribune se sont déjà effacées delà mémoire des hommes, et ces scènes sont comme d'hier! Mais la petite prose claire, sautillante et sarcastique du journaliste n'a pas vieilli. Quoique l'artisan soit mort depuis vingt années, son œuvre subsiste avec tous ses parfums de jeunesse.
A propos de ces débals, on attendait comme un grand événement un discours de M. Royer-Collard. Ah! M. Rover Collard, ce Nestor en perruque chinchilla, qu'était-ce au juste? Un rabâcheur de redites usées ou bien un oracle? Prenons que c'était réellement unoracle. Ce qu'il yavait decertain, c'est qu'on attendait que ce grand pontife de la doctrine prît la parole, comme on attend, un st»ir d'opéra, que le ténor en vedette chante son air de Ijravoure. On comptait les minutes, on calculait la durée des harangues, on trouvait les autres orateurs bien lents et bien lourds. Allons, bavards, un peu plus de diligence, nous sommes pressés d'écouter l'oracle !
Attention! trois fois attention! voilà M. Royer-Collard qui descend des profondeurs du centre. Quelques députés affamés de la section du centre gauche crient à demain. Il est six heures : on leur répond par un hourra jjénéral. — En place! hurlent les huissiers. — En place ! crient les députés. — Parlez ! crie la majorité de la Chambre. — M. Royer-CoUard, qui un moment s'était arrêté devant le banc des ministres, comme pour achever d'y puiser toutes ses inspirations, se dirige vers la tribune. Silence ! Un recueillement d'attention et de curiosité est partout. Les lampes sont éclairées et projettent leur faible lueur sur les figures des députés, surgissant sérieuses et attentives de leurs bancs noirs, et sur les tètes curieuses qui s'avancent en haut dans les tribunes. Le Jérémie de la monarchie va parler. H commence.
Son discours, ravissant morceau de style politique, qu'on dirait souvent écrit avec la plume de J.-J. Rousseau et pensé avec l'esprit de .Montesquieu, n'est pourtant qu'un brillant paradoxe en faveur de l'hérédité de la pairie. Malgré sa physionomie logique, les contradictions y abondent, ici, c'est une explication sophistique de la souveraineté du peuple que l'orateur place dans le droit et non dans les volontés de la majorité; et là, c'est un appel : du parterre en tumulte au parterre attentif. La citation est de M. Royer-Collard. La volonté de tous, ce n'est, devant lui, que la force, et on ne lui doit ni obéissance ni respect. La souveraineté du peupji'. (les qutj laiiarchie lui manque, va se précipiter dans le despotisme. La pairie héréditaire seule peut sauver le gouvernement royal de la mort et de la dissolution. En perdant l'hérédité, la Chambre
des pairs perd son honneur; ôtez-lui son nom, ce sera un mensonge de moins. Enfin, sans la pairie héréditaire, vous n'aurez qu'une démocratie royale, agonisant fantôme de royauté.
Voilà le sommaire de ce discours si impatiemment attendu, si religieusement écouté, jeté comme un cri de désespoir au milieu de la discussion, prononcé comme une parole de menace, comme une prophétie de malheur ; et dans la salle tout concourait à en augmenter l'effet : l'obscurité, le silence, l'attention donnaient à l'assemblée une teinte de sombre solennité. A peine quelques murmures étouffés protestaient de temps en temps contre ces paradoxes et ces menaces. Cependant ce discours n'a ébranlé aucune conscience, il n'a changé aucune conviction : toute la puissance du talent de M. Royer-Collard, tout l'effrayant de ses prophéties, ne donneront pas une voix de plus a. la pairie héréditaire.
Ainsi que le jeune journaliste l'a préjugé, cette savante harangue aura été prononcée en pure perte. Non, l'hérédité ne sera pas sauvée. Nos seigneurs les pairs de France ne seront que des dignitaires viagers. A la vérité, le parti de la Révolution avait àfaire entendre aussi son oracle ; c'était La Fayette, un marquis de vieille roche, un véritable aristocrate de naissance, et celui-là, bien entendu, s'escrimait contre la perpétuité de l'aristocratie.
Vieillard contre vieillard. Celui-là descend des bancs de la gauche. C'est La Fayette. Pour un homme qui
s'est battu] aux côtés de AYashington, qui a présidé au Champ-de-Mars la fête de la Fédération, qui a été emprisonné par l'Autriche à Olmiitz, il est encore très vert. Surtout il est très correct dans sa mise et plus encore dans son langage qui ne cesse pas d'être le langage charniant d'un homme de cour. Surtout ses yeux et ses lèvres débordent d'esprit.
Il ne fera pas de longues phrases. Si tous les discours étaient brefs, pleins et intéressants comme les peu nombreuses paroles de l'homme dés deux mondes, sans nul doute on écouterait toujours avidement. Sui- Vcint son usage, La Fayette a entassé peu d'arguments. 11 se borne à cette supposition qui, par une épigramme, explique spirituellement l'inconvénient qu'il y a dans l'hérédité des castes. « — Messieurs, si un homme mettait dans son testament que ses héritiers et descendants seront forcés de se servir à perpétuité des fils et descendants de son avocat, de son notaire, de son médecin, de son tailleur, de son bottier, le testament serait cassé pour cause d'aliénation mentale. » Toute la Chambre a ri. Toutes les belle* phrases de M. Royer-Collard étaient oubliées.
-\u dépouillciucnl (lu scrutin, il y avait -410 votants. — Pour l'hérédité : 80; contre riiérédité : 3-2Ï. Majorité formidable, comme vous voyez. En Cfjnslalunt ce résullal, L('on (jozlan ajoule en s'adrcssanl ù. la cantonnade : « Il y a, dit-on, en ce moment, trente-cinq ou (piaranle fils aines de pairs de l'"'rance en nourrice. Voilà des enfants (|ui, demain, s'ils prenn(;nl connaissauee <iu .l/o/i//c///' uni-
versel, ne seront pas contents et brailleront ferme contre les Jacobins ! »
Il ne se contentait pas de cette sortie. Pour bien mettre en relief la situation faite par le vote sur la gent doctrinaire, il imaginait une scène entre un ami de l'illustre M. Royer-Collard et sa servante, et cette scène ne manquait pas d'être d'un comique achevé, ainsi que le lecteur va pouvoir en juger.
Un doctrinaire, tout imbu de la philosophie e'cossaise, est allé au Palais-Bourbon afin d'assister aux mémorables débats dont nous venons de parler et il raconte à sa bonne ses impressions d'audience :
« — Marianne, j'étouffe!
— Monsieur, je vais ouvrir la croisée.
— J'étoufie !
— Y aurait- il eu une émeute?
— Pis que cela. Je viens de la Chambre.
— Voilà comme vous êtes. Le médecin vous l'a pourtant bien défendu. Et que s'est-il passé à cette (ili ambre?
— Tu n'y comprendrais rien.
— Ça ne regarde donc pas le pauvre peuple?
— Si fait : il est perdu !
— Alors ça nous concerne : parlez, dites.
— Ils ont rejeté l'hérédité de la pairie.
— Ça va-t-y faire hausser les grains?
— Non; mais que diront les Anglais?
— Est-ce que nous allons avoir la guerre avec les Anglais?
— Non; mais l'équilibre est brisé.
— Dame ! si l'équilibre est brisé, faut voir. L'huile est déjà bien chère 1 le bois flotté sera hors de prix cette année! Votre équilibre vient bien mal.
— Mon Dieu! mon Dieu! la non-hérédité delà pairie ne fera pas monter les huiles ni le bois; mais le principe constitutionnel est violé.
— L'est pas qui veut, monsieur. Mais vous suez, vos bottes sont crottées, vous êtes pâle !
— C'est la non-hérédité de la pairie, Marianne.
— Ah! bien, vous toussez déjà; vous voilà enrhumé.
— Il faudra pourtant prendre un parti.
— Prenez des quatre-fleurs et de la camomille romaine.
— Mon bonnet de nuit, mes chaussettes de flanelle, Marianne.
— Monsieur met son bonnet aux pieds et ses chaussettes à la tête...
— Pardon, Marianne; mais l'hérédité étant partie intégrante de la société nouvelle...
— Songez-y bien, monsieur, vous avez chaud, vos dents claquent, vous toussez.
— La non-hérédité...
— Demain vous aurez une fluxion.
— Cest la non-hérédité qui en sera cause.
— Vous cracherez le sang. Ce sera votre faute.
— Celle de la non-hérédité.
— Vous ne pourrez assister aux récoltes, et vous ne pourrez en accuser...
— Que la non-hérédité...
— Vous serez volé par vos fermiers...
— Et par la non-hérédité.
— Le chagrin aggravera la maladie.
— Je serai achevé par la non-hérédité.
— Vous mourrez, monsieur!
— Grâce à la non-hérédité, Marianne.
— Monsieur veut-il que je me repose?
— Oui, Marianne !
— Mais, monsieur...
— Je t'entends : à cause de l'hérédité. »
On passe à autre chose, à des questions d'utilité publique, par exemple. Ainsi nous rentrons dans le prosaïque de la vie ordinaire. Léon Gozlan profite de cette accalmie pour revenir à son métier de faiseur de vignettes. En voici une assez bien réussie sur l'une des grandes personnalités du moment.
M. de Martignac, qui avait été proclamé député au commencement de la séance, est entré dans la salle pendant le discours de M. Odilon Barrot. Le larmoyant ministre de la Restauration va s'asseoir au centre droit, tout près de M. le vicomte Decazes; c'est son ancienne place. Il a l'air faible et souffreteux; il s'appuie sur un bambou; il n'a plus ce port noble et leste qui le distinguait, alors qu'il était chef du ministère. Les larmes qu'il a versées sur le sort de son royal patron l'ont miné et affaibli. A peine est-il entré que M. Royer- Collard est allé s'asseoir amicalement à côté de lui. Dès qu'il a eu prêté serment, d'une voix faible et d'une manière inintelligible, toute la clientèle de la Restauration est allée le féliciter. Il n'est pas jusqu'à M. de Rambuteau, l'homme aux fautes d'orthographe, qui n'ait voulu lui offrir son hommage. Mais M. de Mar-
tignac ressemble à Achille privé de Briséis; il pleure et il ne veut pas être consolé. Et il a été vaudevilliste dans sa folle jeunesse !
On n'en finirait plus si Ton devait tenir note de toutes les remarques piquantes, sorties de cette plume si acérée. Citons-en pourtant encore une. La Fayette, peu satisfait de la politique du justemilieu, a donné sa démission de commandant général des gardes nationales de France. On l'a remplacé, en tant que commandant des gardes nationales de la Seine, par le général Mouton, comte de Lobau, un grognard de l'Empire. Mais voilà que ce même général s'est rendu célèbre, et trop célèbre, le 5 mai 1831, en dissipant l'émeute bonapartiste de la place Vendôme à l'aide de pompes à incendie. Il a aspergé les manifestants. D'où une grêle d'épigrammes. D'oii le mépris mililaire du vainqueur de Toulouse.
M. de Lobau entre majestueusement. Le remplaçant de La Fayette afTecte tous les jours, en montant à sa place, de passer devant le ministre de la guerre, lequel jamais ne lui adresse la parole. L'illustre maréchal tient à ne pas fraterniser avec un collègue qui a gagné son bâton <lans le combat aquatique de la [ilace Vendôme.
Encore un coup de crayon, on passant. C'est sur une des notabilités du parti libéral d'il y a cinquante ans.
Et puisque j'en trouve l'occasion, je veux vous faire le portrait de M. Gaétan. Troisième fils du vénérable Larochefoucault-Liancourt, dont vous savez toutes les patriarchales vertus et le noble patriotisme. M. Gaétan n'est ni grand ni petit, de la taille et de la corpulence à peu près de M. Charles Dupin, son voisin, ou de M. Saint-Cricq de Mont-Plaisir, près duquel il s'asseoit ordinairement. Sa tète chauve est ombragée sur le devant par un brin de cheveux couleur de cendre ; ses favoris sont d'un blond poudreux; sa figure est longue, maigre et jaune; il y a du prêtre dans sa physionomie. M. Gaétan se tient régulièrement assis au banc du centre gauche, tout à fait derrière les ministres. Il correspond à la place de M. Barthe. M. Gaétan de Larochefoucault a parfois proposé d'excellentes idées; mais quand il parle, il ànonne, il zézaie; on ne sait ce qu'il dit. Rejetons des races historiques, comme vous descendez ! Et il court un bruit terrible. On prétend que M. Gaétan de Larochefoucault a fait une tragédie. Est-ce vrai, cela? Une tragédie en vers de douze pieds, intitulée : Agrippine! Il la cache, il ne la montre qu'à ses intimes. Une tragédie par un député du Cher, le pays des moutons ! Prenez garde, monsieur Gaétan : M. Viennet pourrait être jaloux!
Dans ces mêmes esquisses, qu'on s'arrachait, il est une figure qu'on voit revenir sans cesse. Cellelà est traite'e sans nulle pitié. Je nomme tout de suite M. Thiers, le très jeune et encore peu célèbre député d'Aix. Léon Gozlan fait de lui sa bête noire. Tantôt il lui impute à crime son envie d'arriver
trop vile, tantôt il lui reproche son ingratitude envers la Révolution, sa seconde nourrice; le plus souvent, il le met enjoué à cause de sa loquacité :
— « Te tairas-tu, bouche du Rhône? » écrit-il un jour; et dès le lendemain, grâce au mordant de sa singularité, le mot court Paris et y devient populaire. En ce temps-là, il est bonde ne pas l'oublier, Fauteur de Y Histoire de la Révolution française, tout nouveau au Parlement, n'est encore rien. En lui, sans doute, on reconnaît bien l'un des principaux artisans de Juillet, puisqu'il est l'auteur de la protestation des journalistes, mais c'est tout ; et ce n'est pas assez pour justifier le mouvement qu'il se donne. On n'entend que lui, on le voit partout; il a une activité d'écureuil tournant dans sa cage.
— « Tout à coup un sifflet déchire l'air. Qu'est-ce que c'est que ça? Cent têtes se retournent. Eh! mais! c'est le petit M. Thiers qui est à la tribune; ce sifflet, c'est la voix de l'orateur. » Un autre jour, il lance un autre trait, plein de malice, un véritable indice de caractère. — « A un certain moment, le président du conseil, M. Casimir Perier, a besoin de s'absenter. Il sort. Cinq minutes après, quand il rentre, il trouve son siège occupé; c'est le petit M. Thiers qui s'est emparé de sa place. »
Léon Gozlan est décidément impitoyable; il ne laisse à sa victime ni repos, ni trêve; il l'empoigne sur tout et h. propos de rien. Un jour, les députés libéraux de la Vendée viennent se plaindre des
excès des Chouans contre les patriotes et ils prétendent que les Chouans sont favorise's en cela par le juste-milieu. Eh bien ! M. Thiers prend la parole.
Voici maintenant venir encore M. Thiers; il se glisse à la tribune. Qui veut entendre glapir une apologie des carlistes mêlée à une défense du ministère? qui veut s'égayer un instant? M. Thiers est aujourd'hui en verve d'esprit, en train de plaisanteries. Il plaisante sur les femmes qui vont dans le Midi conspirer à confesse, sur les soldats que l'on mène à la messe par ordre du ministre de la guerre, sur les carlistes et sur les émeutes qui ne faisaient pas rire aussi agréablement il y a trois jours. Voulez-vous un remède au malaise du pays? M. Thiers va vous le donner. Aujourd'hui M. Thiers s'est fait le médecin du juste-milieu; il entre en concurrence avec M. Lobau pour l'application des remèdes. Que si les allusions à certaines destitutions récentes ou probablement prochaines vous plaisaient, vous en aurez avec M. Thiers. Puis, écoutez mieux encore. M. Thiers fait noblement et grandement sa profession d'indépendance. Ne riez pas : si M. Thiers défend le ministère, c'est en amateur et pour son plaisir ; c'est un simple service d'ami qu'il lui rend en bataillant pour son salut. Sublime désintéressement! Pour de l'ambition, n'allez pas croire qu'il en ait. M. Thiers est petit et veut rester petit; il ne se soucie pas le moins du monde du piédestal ministériel pour se garantir et se ehausser.i Croyez ça et buvez un verre de Ghambertin.
Rien de plus charmant, d'accord; mais on se demande d"où vient tant d'acharnement? Est-ce parce que le journaliste trouve du plaisir à dauber sur un confrère, d'abord, et ensuite sur un homme de la même taille que lui? Est-ce une volupté de tourner en dérision un compatriote? Y a-t-il, sous jeu, quelque sujet de rancune? Ces diverses questions sont demeure'es sans re'ponse. On en est réduit à supposer que la victime avait été choisie parce que son exiguïté, sa voix, sa personne prêtaient à la plaisanterie, et, dès lors, ce ne serait plus qu'un jeu puéril. Au surplus, M. Thiers était déjà bon cheval de trompette, comme l'a dit Henri Monnier. Tant de brocards ne l'ont pas empêché de voir qu'il serait appelé, un jour, à de hautes destinées. Qu'aurait pensé le railleur de ses épigrammcs de 1831, si, vivant encore en 1870, a l'heure de nos désastres, il eût pu, comme nous, cire témoin des eflorts qu'a faits l'illustre vieillard pour relever la patrie perdue par la folie d'un Bonaparte? Se fûtil encore moqué?
Un changement de front au Figaro. — Départ de M. H. de Latouche. — Un riil)aii ronge arraclié. — Nestor Roqueplan et le colonel Gallois. — Un mot de Brid'Oison. — Désabonnement en masse. — Effort pour retenir les lecteurs. — La littérature satirique mise à l'ordre du jour.
— Léon Gozlan et les Jeu7ie France. — Un démembrement du Cénacle. — Lb Jeune France Aa.n^ le monde. — Lq Jeune France au Salon. — Festin des Jeune France. — Léon Gozlan et Théophile Gautier. — Une réminiscence. — Un vers de Boileau. — L'ameublement des Jeune France. — Redoublement de succès. — Le Jeune France en voyage.
— Transformation du type. — Le Bousingot.
A l'époque où paraissaient les croquis dont nous venons de parler, le Figaro, républicain dans plus d'ttne circonstance, marchait de pair avec la gauche radicale. Tout à coup, M. de Latouche, qui y représentait la Révolution, se retira, et, dès le lendemain, le j(nirnal tourna casaque, comme on dit. On n'a pas oublié le duel du colonel Gallois avec Nestor Roipieplan auquel cet otTicier avait arraché en public, au foyer de l'Opéra, le ruban rouge que le roi venait de lui donner; on se souvient aussi
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des attaques très acerbes formulées par les autres organes de la presse légère. Entre autres choses, les véte'rans vous rappelleront la boutade de Brid" Oison, petite feuille légitimiste, parfois fort amusante. — « Hier, Brid' Oison, se trouvant à court d'esprit, alla trouver Figaro pour le prier de lui en céder. — Pas possible, mon vieux, répondit le Barbier : j'ai tout vendu. » — C'était piquant; on dirait, de nos jours, que c'était raide. Il avait effectivement tout vendu à la liste civile de Louis-Philippe, moyennant une subvention de 50,000 francs par an et une croix de chevalier de la Légion d'honneur. C'en était assez pour expliquer le brusque changement qui venait de s'opérer. Dès lors, à ce journal d'une insoumission si manifeste, on modifia le ton, les allures, le langage de la veille; mais ce ne devait plus être avec le même succès. Figaro ministériel, la chose parut monstrueuse. La vogue ne pouvait durer. On ne tarda pas à voir se dessiner un rapide mouvement de désaffection. Les alx innés partaient par bandes. Si la clientèle s'en allait, adieu la subvention. 11 fut décidé qu'on èe battrait les flancs pour faire du nouveau et pour retenir les fuyards. Ce fut à ce sujet que Nestor Roqucplan, fort habile homme, après tout, imagina un moyen propre à retenir les abonnés. Comme on (Hait saturé de politique, il s'agissait tout simplement de recfturir ù des variétés litt(Taires, mais toujours satiri(jues, genre dont on sest toujours
montré friand en France. Puisque le romantisme était triomphant, souverain au théâtre, maître dans les librairies, dominant dans les Revues, il fallait viser les romantiques et rire d'eux. Même chose pour les Sainl-Simoniens, pour les Templiers, pour les Jeune France, surtout.
— Les Jeune Irance, ce sera à LéonGozlan à les mettre sur la sellette, disait le rédacteur en chef du Figaro.
Qu'étaient-ce que les Jeune France? Primitivement, on désignait sous ce nom un schisme ou, si vous voulez, un démembrement du grand Cénacle. De cette assemblée, dés le lendemain de la Révolution de 1830, s'étaient échappés, presque furieux, les adeptes qui, en voyant Victor Hugo arborer la cocarde tricolore et célébrer dans ses vers les morts des Trois Jcnirs, se refusaient à le suivre. On comptait, parmi eux, un peu Emile et Antony Deschamps et plus elfectivement MM. Jules de Ressignier, Gaspard de Pons, S. de Saint-Yalry et Ulric Guttinguer. Royalistes et chrétiens, ils ne voulaient délaisser ni le drapeau blanc, ni la croix du Golgotha, ni le cuite du moyen âge. Or, pour se différencier des romantiques victorieux qui s'en allaient au vent du siècle, ils s'étaient donné le nom de Jeune France.
Ce nom, il arriva que des disciples, plus exaltés que les maîtres, le ramassèrent, s'en emparèrent, l'arborèrent et constituèrent une sorte de parti nouveau, mais purement artistique et littéraire.
i02 LÉON GOZLAN
Poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, tribuns, il y eut de tout cela dans ce nouveau collège. Disons la vérité sans biaiser : on y trouvait surtout des fruits secs de toutes les spécialités.
Tels étaient les Jeune France, auxquels en voulait le Figaro.
Le Jeune Fnin^-e est né du jour où la peinture a fait alliance avec la littérature romantique. Le poète a dit au peintre : « Vous peignez, mais vous ne savez pas parler; prenez mon jargon, écrasez 1 voilà ma plume.» Le peintre a répondu au poète : « Vous écrivez, mais vous ne savez pas peindre ; prenez ma barbe, et choisissez encore : barbe de moines, barbe de capucins, barbe de boucs, barbe du moyen âge, barbe de mammifères, barbe de quadrumanes. » Et dès ce jour les peintres ont su écrire, les hommes de lettres ont eu la barbe. Voilà pourquoi il y a un journal qui s'appelle l'Artiste, rédigé par des peintres; voilà pourquoi M. Balzac est Jeune France.
Le Jeune France est donc tout à la fois poète et peintre, ou il tient par quelques parties à ces deux conditions; c'est-à-dire qu'il pleure aux vers romantiques, et se convulsionne à la couleur primitive, qu'il s'évanouit au vers brisé et tombe raide niurt devant le vermillon pur.
Le Jeune Frujice est assez bien reçu dans les salons. Ordinairement il a un habit noir, boulonné de l'épigaslreaux carotides maxillaires; collet flasque, cravate flasque, figure flasque; le tout, |>;\Ie, sale et opale, il a le pantalon brisé sur la botte, et la botte ordinaire-
ment crevée ou couverte de poussière. Il vient de loin, de bien loin, de la verte colline ou du chemin poudreux. Avec cela, le Jeune France doit avoir l'air courbé par l'orage; il est voaté comme une ogive de l'Orient venue: son cou et son dos forment une vive arête. Appuyé sur le manteau d'une cheminée, il ressemble à une Salamandre, à une cariatide, à un magot; c'est le feu, c'est la pierre, c'est un Chinois.
Le Jeune France est gai, mais d'une gaîté putride. Dans la journée il a vu les Catacombes, le Père-Lachaise et la Chambre des pairs; il devise sur Montfaucon et le cabinet d'anatomie; aux jeunes dames il montre un os, et leur dit : « Vous en avez autant sous vos gazes et vos mousselines. Ainsi vous marchez toujours en compagnie d'un squelette, vous avez la mort sous vos jupes : voyons la mort ! )>
Le Jeune France aime donc la musique, et boit du punch, et se grise : c'est le genre. Oh ! combien la réalité de cette vie est profonde, et sombre, et salée : comme la mer! Bois, jeune homme, bois toujours, bois! jusqu'à la lie, jusqu'aux citrons, jusqu'à la muscade. On porte le Jeune France chez lui.
Et si dans la nuit il s'éveille, il écrit aux rayons de la lune, il peint à la lueur des étoiles; et il peint comme ça lui vient, lui! comme le chaos; chaos sublime! croûte phénoménale! type primitif! égyptien, pyramidal, mastodonte ; c'est grand, c'est laque, c'est ocre, c'est bistre, c'est une grande route de couleurs natives, minérales, désordonnées. Et si Dieu l'a fait écrivain; il commence toutes ces phrases par c'e.y^, par le pronom démonstratif et le verbe substantif être; ce qui constitue le grand écrivain. Toute rhétorique com-
mençant et finissant là. Le Jeune France abhorre personnellement le verbe. Il écrit sans verbe. La révoliilion de Juillet a tué le verbe. Quelques-uns ont demandé, avec Labolifion de la pairie, la suppression du substantif. Vu qu'on peut commencer toutes phrases par il, et qu'une Chambre, des députés suffit.
Le Jeune France est patriote, quelquefois républicain, Mais c'est par étran^eté. Car il ne s'habille pas comme le peuple; il ne mange pas, il ne parle pas comme le peuple. 11 rougirait au contraire d'être dans ce cas. mais il défend le peuple, parce que le peuple est spontané, brut, dramatique, carré, fortement -coloré, barbu.
Le Jeune France n'aime pas le journaliste, parce que le journaliste ne produit pas : lui qui produit tant!
Deux sous pour voir un géant patagon, un nain du Spitzberg; quatre sous pour examiner l'Albinos, le serpent Boa; dix pour considérer les Kabiles et leur interprète; rien pour voir les Jeune France. On peut les trouver le matin à Tortoni, le jour dans la rue, le soir aux premières représentations romantiques. On peut en approcher sans crainte; le Jeune France ne mord pas. Examinez, messieurs, mesdames!
L'article fit du bruit, ou, si vous l'aimez mieux, il eut rlu succès dans Paris, parce (\n'\\ reposait sur un grand fond de vérité. On demanda naturellement à Fauteur d'y faire une suite, i.éon Go/.ian répondit par un portrait de femme, la dame Jeune France.
La dame Jeune France a les dents azurées, les che-
veux blonds ou cendrés, l'œil transparent, la moustache. On mesure son âge proportionnel de quatorze à trente; toutefois il y a des Jeune France précoces qui ont fait leur fantastique à douze ans ; il y en a de caduques qui parlent des baisers d'Ariel à quarantecinq, et qui mâchent de la pâte balsamique. On se fait appeler Adda ou Sapho, et l'on met du fard.
La toilette de la demoiselle Jeune France doit être négligée. Chapeau de paille, tremblant comme la feuille du palmier, noué par un ruban fané, claquant au vent du matin ou à la bise des grèves. Pâle et rose à la fois, sa collerette pleure sur son cachemire, son cachemire pleure sur sa robe, sa robe sur ses jambes; elle pleure sur le tout. Les demoiselles Jeune France n'ont pas de jambes. Je puis garantir qu'elles fixent le bas au-dessous du genou.
Son bras cherche toujours une lyre, son pied une feuille sèche, son œil un oiseau dans l'espace, ou un homme. L'homme, c'est l'ange tombé; c'est le Satan de Milton ou de Klopstock. Mais vienne l'ange tombé, elle le ramassera, et l'on verra si elle l'aime; qu'il vienne avec le parfum du vallon, le rayon d'en haut ou le fiacre à l'heure, on lui dira : Soyez le bien venu, car la dame Jeune France aime l'homme, l'homme qui a laissé ses ailes dans le séjour des anges, et son manteau à la portière.
Sieds-toi près d'elle. Jeune France mâle, prends ses deux mains dans ta main, ses deux pieds dans tes pieds; mords-la de tes regards, mais garde-toi d'un défaut impardonnable; aie de la barbe, c'est bien; beaucoup de barbe, cela ne nuit pas; sois sale, c'est le génie; sois obscur, ton front porte un orage; mais
que je te dise : il fut une Jeune France qui aimait beaucoup un June France; un jour elle lui dit:«Vous avez de la barbe et un cœur haut, seigneur; mais je ne vous aime plus : vous prenez du ventre. »
Qui n'a vu au salon les demoiselles Jeune France, vitrifiées d'admiration devant les nébuleux chefsd'œuvre de l'école? « Comme c'est chaos, disaientelles; comme c'est vent, poussière, damnation! 11 y a là de l'avenir et du sans bornes. Soutenez-moi, le sublime tue. — Votre flacon!... — Mademoiselle, ceci est d'un Jeune France... — Oh ! beau ! — Ceci encore... — Oh! admiral)le! — Ceci encore... — Oh! excentrique! — Ceci toujours... — Oh! assez!... Pourquoi, pauvre fille, m'écraser sous tant d'admiration?»
Et dans ce monde où les femmes, selon les lois de l'ignoble nature, déforment leur sein ù allaiter des enfants qui n'ont ni ailes, ni flammes sur le front, mais des couches ailleurs; où elles soignent le linge de leurs maris, écrivent la dépense du jour sans fautes d'orthographe; où il n'est pas décent d'avoir un amant; quelle place assigner aux demoiselles Jeune France qui vivent d'harmonie et de méditations, qui s'enivrent au bruit de la harpe éolienno et de la lyre de David, qui veulent l'émotion forte, rapide, instantanée; le cheval arabe qui fend l'air de sa proue, la barque amoureuse qui caresse les flots ; qui disent aux étoiles : « Quand irai-je vers vous, mes sœurs? » Prenez une excellentf bouchère pour femme, prenez la fille d'un boulanger; mais n'épousez pas les sœurs des étoiles; passez-vous du soleil pour beau-frère.
Au bord du torrent rapide, sous le grand chêne, quand la feuille des bois tombe dans la prairie à l'ex-
trémité de la roche aiguë, que l'hiver a blanchi, que la foudre a frappé, la demoiselle Jeune France est bien : elle est là comme un caprice de la création ; mais sa place, son trône, c'est le salon. Le salon avec les beaux tapis d'Ispahan, les pendules et les Jeune France. — « Voyez, ma sœur, se disent-elles à voix basse; comme il est beau de pâleur, intéressant d'anévrisme ! C'est Schawrtz qui l'habille. Il a les yeux de Satan. Comme j'aime Satan ! »
Puis on danse follement, et toutes les barbes remuent; on dirait un troupeau de la campagne de Naples qui presse un volcan sous ses pieds. Les lorgnons voltigent avec les écharpes, avec les touffes du menton. « C'est fantastique, bon ange, dit un France à une France; c'est macabre, mon Ituriel. Aimes-tu pas la danse macabre? »
Le moment solennel arrive; le piano se déploie. Alors les mères Jeune France se ddatent, se dissolvent, à voir leurs fdles dire les goules, les gnomes, les salamandres, les sylphes, et autres choses de cette nature,
Enfm la soirée est terminée ; le lustre s'éteint : on va partir; il n'y a plus qu'à lire un poëme à strophes échevelées.
Et tout ceci est une comédie : en sortant, la dame Jeune France mange du bœuf rôti ; le Jeune France va fumer à sa croisée.
En lisant de nos jours ces pages e'tranges, on est tenté de se demander si celui qui les a e'crites n'a pas voulu se moquer du lecteur, ou bien s'il n'a pas été lui-même le jouet d'un rêve germanique
OU d'un cauchemar. Comment ! il a pu exister de telles mœurs dans ce grand Paris, le sul qui a vu naître Molière et Voltaire, ces deux parangons du bon sens? Eh! mon Dieu, oui, ces êtres bizarres ont vécu; on a pu voir circuler à travers nos rues ces formes de langage. Rien n est imaginé en tout ceci. Il faut y voir une réalité des plus concrètes, quelque chose comme l'arrière -face du romantisme.
Théophile Gautier a. lui aussi, écrit sur les Jeune France. On connaît son livre, puiscju'il a survécu. Poète chevelu, étant l'un des membres du petit Cénacle, il était mieux à même qu'aucun autre d'observer ce qui se passait dans le monde bigarré des artistes du temps dont nous parlons. Les tîgures qu'il a dessinées sont à mettre en regard des silhouettes que Léon Go/Jan laissait tomber de son crayon. Il est certain (|ue, dans ce que nous venons de citer, on pourrait, avec un peu de bonne volonté, retrouver la tête fantasque d\Albertus. Or, au moment même où les deux observateurs décrivaient si bien les Jeune France, étant séparés un peu par l'âge, un peu par desdissonnances d'école, ils n'avaient pu se rencontrer, ni s'entendre. S'ils se sont livrés à la même étude et à la même heure, on est donc en droit de conclure que le ridicule visé par eux était fortement en évidence. Ainsi l'actualitéles pressait également l'un et l'autre et ils s'étaient mis à la poursuite de la même vérité.
Léon Gozlan nous a montré la Jeune France dans la vie intime ; il va nous la faire voir à table, et vous allez voir des tableaux à rapprocher de certaines scènes de Pantagruel et de Gargantua.
Le Jeune France aime la hure de sanglier, le filet de chevreuil sauvage, le paon aux larges ailes, l'eau parfumée, les drageoirs et les hanaps.
Mange du sanglier, homme fort : c'est indigeste, mais gothique. Le paon est détestable; mais U a une queue, est-ce pas? qui semble un soleil, un héliotrope, une pensée orientale. La métaphore l'emporte sur l'appétit, et tu déchires l'aile du volatile, en songeant qu'il a paré jadis la table d'un seigneur châtelain et fait les délices de l'hôtel de Nesle. Du paon pour quatre, garçon.
Mais avant tout, la soupe jaune, le potage au safran; le potage apporté du bas-empire en Italie par les Lascaris, et arrivé en France avec la peste noire. Ris, maudit et funeste gastronome, de la julienne, du potage au riz, au vermicelle, à la purée; lave-toi l'estomac de la soupe jaune. Tu la manges et tu dis : « Voir à ce sujet Procope, Casaubon, et les porphyrogénètes. » C'est bien : digère et cite ; nous verrons plus tard.
Après la soupe jaune, le bœuf noir cuit dans l'eau, nourriture des hommes primitifs.
« — Avez-vous vos couteaux?
— Nous ne portons que des poignards.
— A nous les poignards!
— Oh! qu'il soit maudit celui qui le pii-niier creusa
la cuillère, sculpta la fourchette, ces deux parodies de la main humaine, de la main qui a un creux pour peser le monde, cinq doigts pour le presser. Passezmoi du bœuf noir.
— C'est là que l'homme aurait dû arrêter ses investigations profanes! Mais non; pour manger le bœuf, il lui a fallu de la moutarde de Maille, des petites raves et du beurre .. Y en a-t-il sur la table?
— Quels vins buvaient les anciens?
— Les Chaldéens, du Maréotis. Vide Joseph.
— Les Grecs, du Lampsaque. Vide Strabon.
— Les Romains, du Camprenien. Vide Pline.
— Les Gaulois buvaient de l'eau.
— Avez-vous entendu, garçon, page, troubadour ou varlet ?
— Je ne puis servir à ces messieurs que du vin gaulois, du Médoc, cachet vert, du Haut-Brion, ou du vin du grand-duc.
— Naze-de-cabre ! donnez-nous du Champagne.
— Il a dit naze-de-cabre! Que le mot est joli! Répétez, s'il vous plait.
— Naze-de-cabre, vertu-biruf, tripe-de-bœuf, thubœuf, corne-de-bœuf, cul-de-bœuf!
— Oh! assez! c'est beau! c'est gaulois! vertu-bœuf!
— Vertu-bœuf, c'est roman.
— C'est bourguignon.
— C'est ostro-vandale.
— C'est sarmate.
— Adonc! Pasquedieu! comme disait Louis XL que nos Iripps sont gnrgiées, ainsi qu'aimait à s'exprimer Louis Xn, et que nous avons satisfait au dieu Joves
SCÈNES DE LA VIE UTTÉRAIRE Hl
par nos libations, selon que le voulait le médecin Hippocratès. Oyez ce vers : ce sont des tensons.
— Est-il fort sur le vieux langage! Voilà qui est parlé : Pasquedieu, gorgiées, tripes, Joves, Hippocratès !
— C'est que monsieur sait le grec.
— Varlet!
— Bulgare, la maulubec me trousse, par le sambreguoi ! bren! saint Goguelu ! maugré! du Champagne !
— Je gage dix écus au soleil et dix autres au porcépic que votre barbe a six mois?
— Monsieur me flatte. La vôtre est plus bison que la mienne, mais celle de monsieur est tout à fait veau marin. Grand style. »
Ici, notre peintre s'arrête un moment afin de de'crire un sous-genre.
« A propos, connaissez -vous le monsieur, fade, blond, qui est noble et maigre comme une rapière, qui boit du grog et écrit dans des Revues qui boivent de l'eau? C'est le Jeune France de l'espèce blonde. Voilà plus loin le terrible du genre : favoris épais, moustache épaisse, barbe dure, regard sanglant. Les dames Jeune Finance l'appellent « le beau monstre ». C'est un peintre de papillons. Il travaille pour la rue des Lombards. Voilà la caricature du genre : c'est le niais qui se grime en original, l'homme carré qui s'aiguise en pointe, le célibataire rangé, comme il le dit luimême, qui boit dans la coupe de livresse et derrière la porte. Oh! quel triste spectacle que ce farceur
112 LÉON GOZLAX
sinistre! Donnez un looch à ce chevalier Hamilton! préparez un bonnet de coton à Chapelle 1
— Messieurs, voici ma coupe, à moi.
— Horreur! c'est le crâne de sa maîtresse!
— Je l'ai remplie de larmes amères, que de fois ! Varlet, remplissez-la de punch !
— A cet hommage rendu à la beauté qui fut, ajoutons un hommage à la beauté qui a été. Agitons le punch avec le tibia d'un ami enlevé ù la fleur de l'âge.
— Cimetière de joie, catacombes d'ivresse, où suis je? Là, le punch échevelé; là, la mort où nous buvons!
— Qu'il est spirituel ! Boileau a raison :
Le Français, né malin, créa. . . la guillotine.
— Les Français n'ont rien créé, messieurs.
— Et Ronsard, sans parler de Racine...
— A bas Racine !
— Mort à Racine !
— Racine, carliste 1
— Taisez-vous!
— Papegoi, vous m'en forez raison !
— Naze-de-càbre, sur-le-champ ! »
Puis, le bruit tombe: les Jeune France tombent, et le garçon du Veau-qui-leitc laisse la carte à payer sur le gouleau d'une bouteille. A savoir :
Soupe au safran pour douze i! fr.
Bouilli pour six 1 8 sous.
Hadis pour quatre 16 »
Moulardi! et beurre 8 »
Une Ijouteille tisane de Cliauipanne . . ;5
Total. . . 8 fr. 12 sous.
En passant, faisons une double remarque : d'abord, une re'miniscence d'une Orgie de Byron : le crâne de la maîtresse, monté en coupe ; en second lieu, c'est dans cet article du Figaro que, pour la première fois, le journaliste arrange au gré de sa fantaisie un vers de VArt poétique.
Le Français, né mal.n, créa... la guillotine.
Un peu plus tard, il reproduira, çà et là, cet alexandrin remanié et en fera le tremplin de sa renommée comme faiseur de paradoxes.
— Ce vers transformé, disait-il, a fait plus de bruit autour de mon nom que n'en aurait produit un volume de trois cents pages. Voilà bien Paris!
Revenons aux Jeune France.
Comme le succès s'est accentué, il faut bien continuer à donner au public la suite de cette Etude. On a vu le Romantique à tous crins dans le monde, au Musée du Louvre, à table ; Léon Gozlan veut dire comment il est meublé et où il perche. Ce sera certainement un autre thème, abondant en observations curieuses.
Le Jeune France est logé.
Il a ordinairement trois pièces : une pour l'ivresse ; dans celle-là il met ses bottes ; une pour le sentiment, la dernière pour les bizarreries naturelles et les curiosités d'antiquaires. C'est la salle des merveilles. Il loge dans celle-là.
Le Jeune France a banni les sièges de sa pièce d'entrée : on s'adosse au mur, on s'étend à terre, comme l'homme des premiers âges ; on s'assied les bras croisés, comme les premiers travailleurs saint-simoniens, ou les jambes lune sur l'autre, comme dans lOrient. C'est majestueux et simple tout à la fois, rhumatismal.
En face de la porte d'entrée, il y a une glace qui vous renverse en vous réfléchissant ; en sorte qu'on a l'air dautant de pendus. On cause par les pieds.
J'ai dit que la première pièce était pour l'ivresse ; il y a un crocodile balancé au plafond, et un fœtus conservé dans un bocal, assis entre deux vases de fleurs. Comme Ossian, qui n'a jamais existé (la traduction de M. Baour-Lormian le prouve), comme ce grand poète (je parle d'Ossian; a dit qu'il ne fallait pas compter les heures de l'ivresse, beaucoup de Jeune France ont des pendules qui marquent les heures intérieurement, en sorte qu'autant vaudrait avoir une carafe d'eau à la place.
La glace réfléchit en vert. C'est autour d'une table en chêne du nord, massive, brune et carrée, que les Jeune France prennent leur grossier repas. Et cela, debout ; l'homme est voyageur, essentiellement nomade. Il a toujours dans la poche le passeport pour l'éternité : d'où la nécessité de manger sous le pouce, antiphrase qui veut dire sur les pieds.
Le crocodile, emblème de la circonspection, figure entre deux serpents, emblèmes de la prudence, et un bison, emblème des barbes. Le Jeune France tolère l'araignée.
SCÈNES DE LA VIE LITTÉRAIRE llo
Pour ne pas perdre ses habitudes de Pince-sansrire, Léon Gozlan s'amuse parfois, chemin faisant, à lancer un trait aux chefs de la nouvelle École. Il égratigne, cette fois, celui qui fut Joseph Delorme.
Dans l'appartement consacré au sentiment, il y a un arc de sauvage toujours tendu, et les œuvres de M. Sainte-Beuve, arc de sauvage littéraire.
Le lit du Jeime France est un hamac où il balance ses pensées. Ainsi fait la péri de l'Inde, ainsi la bayadère entre les rameaux du palmier. Les palmiers sont remplacés par deux clous, et quand il arrive que l'un de ces deux palmiers se détache du mur, le bayadère- Jeune France coule à terre et se donne des contusions.
Ici nous voyons encore les tableaux de la jeune école, tableaux de volupté. Les sorcières de Macbeth; noir et blanc. Le Satan de Milton, blanc et noir. Le festin de Balthazar : une ondée de couleurs; une fusée universelle. Le supplice de Mazeppa; une brosse de crin ébouriffée. Après, viennent les Guide, les Tintoret, les Téniers, nébuleux chefs-d'œuvre qui sont tout aussi bien un panneau, un volet, un couvercle, un devant de cheminée. Collection sans prix, vous dit le propriétaire, pourriez-vous m'en débarrasser ?
Ensuite dans un coin du mur verdissent les portraitscamarades. Tous les auteurs mastodontes sont là ; toutes les dames fortes. Ceci est un monsieur qui a fait une révolution dans les arts ; c'est celui-ci qui a aboli la perspective : prodigieux ! celui-ci a déshonoré le
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verbe : merveilleux ! celui-là a réhabilité la conjonction biblique : étonnant! là-haut, cette dame que son mari relie en veau... miraculeux! Tous ces médaillons en bronze sont de M. David, et lui ressemblent.
Avant d'entrer dans ma salle des merveilles, je dois vous montrer un serpent d'airain.
Celui de la Bible ?
Pardon : celui de M. Alphonse Giroux, rue du Coq.
Les Jeu7ii: France croient à l'existence de l'airain.
Nous voici, maintenant, dans la salle des merveilles. Braquez bien votre lorgnon, lecteur. Que voyez-vous ?
D'abord le sac d'un grenadier de la garde royale tué dans les Trois Journées.
Ne touchez pas à ceci, c'est une flèche empoisonnée; à ceci, c'est un poignard empoisonné ; à ceci, c'est une lance empoisonnée ; à ceci, c'est un dard empoisonné. N'approchez pas : il y a une trappe à loup, sur le modèle de celle du château d'Amboise ; éloignez-vous, ceci est une catapulte ; prenez garde, voilà du pohonhupas qui donne la mort à quatre pas : vous en êtes à trois. Connaissez-vous le feu grégeois ? Nous croyons au feu grégeois.
Voilà monsieur, qui n'est pas grégeois, qui a diné avec le docteur Francia; depuis ce jour, il a une colique argentine qui le tue. Monsieur revient de Tombouclou : il m'a donné une chemise numide. C'est à monsieur que je dois ce lonnvahk, el la crinière d'un Osage, chef de tribu.
A propos, voilà la lettre qui a annoncé la première le choléra-morbus en Europe. En voici une arrivée, ce matin, par la petite poste de Tripoli ; six cents pestiférés l'ont touchée. Touchez-la.
J'aurai l'honneur de vous montrer dans quelques jours une superbe momie de Thèbes, qui a trois mille ans et six mois. C'est une vierge, fille d'un grandprêtre. Je suis en marché pour le grand-prêtre. On m'a promis une pyramide.
Puis les Jeune France déjeunent avec la liqueur de feu des sauvages.
On sert du punch dans des calebasses.
Ces scènes, si finement écrites, avaient beau n'être faites que pour un jour, publiées le samedi pour être oubliées le dimanche, on finissait par les remarquer el par y prendre goût. A partir du dernier article, celui sur l'ameublement, les Jeune France devinrent décidément une des préoccupations de Paris. En se promenant, un ami disait à son interlocuteur : « — Je vous ai fait voir les Saint-Simoniens; montrez-moi donc le type nouveau quand vous le verrez passer près de nous ». La caricature, en ce temps-là fort éveillée, s'en mêla et aussi le théâtre. On jouait les Jeune France au Vaudeville (Arnal en était un); on les chansonnait aux Variétés. La province, se piquant au jeu, écrivait à ses correspondants : « — Nous voudrions bien voir quelques-uns de ces visages dont on parle tant. Ne pourrez-vous donc pas nous
en envoyer, par les Messageries, un ou deux échantillons ? »
Tant de flatteuses manifestations ne pouvaient qu'encourager Léon Gozlan à continuer son œuvre. Après avoir fait voir le Jeune France dans diverses postures domestiques, il l'étudié au point de vue du voyage. <( Il a déjà chaussé la botte éperonnée, jeté le bonnet grec sur l'oreille, préparé ses crayons, transvasé du grog dans une gourde. »
Il part pour la Yung-Fraù.
Il dit k son portier : « Si l'on vient me demander, vous direz que je pars pour la Yung-Fraii, la montagne vierge.
— A la Yung-Fraù, à la montagne vierge.
— Suftît, monsieur. »
La botte éperonnée est seulement un symbole des temps ; car si le Jeune France parle beaucoup du coursier ou de rhippogriffe, il n'a pas de clievai ; il peut monter celui d'Astolpbe, mais jamais ceux de Crémieux : tous les marchands de chevaux s'appellent Crémieux. Il ira à pied, à pied par la montagne, à .pied par le grand chemin, à pied dans la vallée. Qu'importe la vitesse à qui a pour lui le temps, l'espace, et qui veut s'arrêter à voir la lune borgne, le soleil en rut, l'arbre ombreux. Les Jeune France sont la perte des messageries : les chemins de fer feront le reste.
Et il dira au papier, à la mémoire, à l'immensité, une pensée insolite, monumentale, télégraphique. Vaste encyclopédie, son album contiendra et ses
grandes pensées, et ses infinis projets, et ses dépenses, le tout dans l'ordre suivant :
L'esprit de l'homme est un grand chemin : poussière et bruit.
Une bouteille de bière 30
Emotion forte au lever du soleil.
Raccommodé mes bottes 3 fr. 20
L'espace est comme l'ambition ; le centre
est le point qu'on touche.
Perdu deux boutons de mon gilet.
Sacrifice fait à l'impétueuse ivresse . . 2 fr. 40 J'ai dit au pauvre : Vous êtes mon frère. Demi-once de tabac à fumer 0 fr. 12
Total . . . . 6 fr. 02
Ainsi la vie : un jour tombe, six francs sont dépensés, mais le cœur a vécu.
Et si le Jeune France s'introduit dans une auberge, car il préfère encore l'auberge au noyer sculpté en parapluie, au manteau d'Ossian fait de nuages, au lit de camp de la nature ; il demande d'abord une chandelle pour descendre à la cave. A la cave, il cherche les fondations cyclopéennes, les ogives croisées, ou les oubliettes des seigneurs suzerains. Il ne retrouve ni fondations cyclopéennes, ni ogives, ni oubliettes ; mais il remonte gris comme un Polonais. Alors il pleure sur notre barbare architecture sans poésie, sans tarasque, et avec des toits qui abritent de la pluie ; des hôtelleries sans génie particulier qui les habitent ; mais des valets d'écurie propres, zélés, obéissants; des filles d'auberges qui ne sont ni scrofuleuses, ni lépreuses, ni ladres ; un aubergiste qui n'est pas ladre,
même sur la carte. Adieu à toute poésie! adieu, le voleur qui détrousse les voyageurs près de l'abime : pas même d'abime ; il y a un pont. Adieu, les terreurs de la nuit ; le bonnet de coton a remplacé la tradition, le chaud paravent a remplacé et chassé la tapisserie qui regarde et frôle ; à minuit : rien ! si ce n'est le ronflement des chiens dans la cour, les piétinements des chevaux dans l'écurie ; plus de noble étranger inconnu avec qui continuer sa route, mais de joyeux commis voyageurs à la poignée de main amicale, au rire franc et ouvert. Adieu, poésie ! Depuis quarante ans on n'a pas égorgé un seul homme dans les Ardennes !
Il demande avec douleur, après avoir bien mangé, le Jeune France : Où est votre cirque romain ? On lui montre l'aire où on bat le blé. Où est votre pierre druidique ? On lui désigne un œvier. Votre clocher roman, vos arènes, vos tours, vos châteaux? A tout cela on reste sourd. Alors il pleure, il continue de manger, de boire, de prendre des notes.
Enfin quand il a bien acquis la conviction que la France est totalement veuve de voleurs, de brigands, de cathédrales, de sorciers et de poésie, il prend la malle-poste, institution barbare, qui vous ramène avec la rapidité de l'éclair dans vos foyers, et il rentre chez lui avec trois pensées fortes et une gastrite.
Cette amusante série dura encore un mois ou deux et dut finir par composer un musée. Toutes les fois qu'un de ces articles, dune verve endiablée, paraissait dans le petit journal, il faisait
naître chez le public une tempête de fou-rire. L'intarissable railleur suivait son type pas à pas, dans tous les actes de la vie facile : le Jeune France à la salle d'armes, le Jeune France à la Chambre des députés, le Jeune France se mariant, et cœtera, et cœiera. Mais, sous l'action du temps, il n'est rien qui ne se transforme. Encore quelques jours, dès qu'on entrera dans l'année 1832, le Jeune France
vivra certainement encore, mais ce ne sera plus le
même Jeune France, ni moralement, ni physiquement, puisqu'il y a des modes autant pour les idées et pour le langage que pour les habits.
Sur la fin de 1831, les romantiques à la suite, ceux qui portaient si fièrement une barbe de bouc passaient à de nouveaux avatars. Ils se subdivisaient dans deux catégories. Les uns, demeurant poètes, peintres, architectes ou sculpteurs, tournaient simplement à V artiste. Ils étaient l'œuf d'où devait, un jour, à quinze ans delà, sortir la Bohême d'Henry Mûrger. Les autres, portant le gilet à la Robespierre et se coiffant du chapeau en cuir bouilli, formaient le premier Bousingot.
Qu'est-ce que le Bousingot?
Un type qui touche de près à la politique courante. Le mot a-t-il réellement été créé par Léon Gozlan ou bien le journaliste l'a-t-il ramassé dans la rue comme Rétif de la Bretonne y ramassait, la nuit, ses sujets de romans ? Je ne saurais dire au juste. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'auteur de
V Orgie de Byron est le premier qui ait mis cette figure en relief, et avec autant de succès que lorsqu'il esquissait celle des Jeune France.
Léon Gozlan invente le Bousingot. — Une définition. - Préludes. — Les chapeaux en cuir bouilli. — Charte du- Bousingot. — Il n'y a plus rien. — Biographie du Bousingot. — Le public et le Figaro. — Trois chapeaux roses à la cité Bergère.- Un écriteau. - Recrudescence d'attaques contre la République. — Suite des Journées de Juin 1832. — Le cloître Saint-Merri. — Le dernier des Bousingots. — Un trait final. — M™« la baronne de Feuchères — Mort du Figaro.
Dans le chapitre qui précède, j'ai dit que, Figaro ayant tourné casaque, tranchons le mot , ayant passé du républicanisme au juste-milieu, la faveur publique n'était plus de son côté. M. le comte de Montalivet aidant, on donnait au petit journal une forte subvention pour lui faire changer de cocarde. Dès le mois de février 1832, le changement était devenu manifeste. Pour ne point pactiser avec ceux qui avaient fait ce marché, H. de Latouche venait de céder à Nestor Roqueplan sa part de propriété, et il se retirait dans sa jolie petite maison de la Vallée-aux-Loups, au hameau d'Aulnay, afin d'y vivre en ermite. A dater de ce jour-là, ce n'é-
tait plus le gouvernement du roi que raillait le malin journal, c'étaient ses ennemis : les légitimistes et les républicains, mais les républicains surtout.
Mais de quelque dose de cynisme qu'on soit doué, on ne peut pourtant braver l'opinion, au point de dire, du soir au lendemain, le contraire de ce qu'on a dit la veille. Il y a des ménagements à garder. Déjà, à l'aspect des premières attaques, des abonnés peu endurants étaient accourus aux bureaux du transfuge, leur quittance à la main. « Vous nous avez trompés sur la qualité de la marchandise vendue, disaient-ils sur le ton de la menace ; rendez-nous l'argent. » L'argent, on désirait le garder; on voulait surtout conserver la clientèle, garantie de la subvention royale. De là, nécessité de ne pas se démasquer trop vite et de ne procéder que par voie de transition. Dans le mouvement de cette tactique, Léon Gozlan fut le plus utile des coopéraleurs. Tout récemment, en composant sa galerie des Jeune France, il avait opposé une sorte de dérivatif à la politique du jour. Mais, ainsi qu'on vient de le voir, tout devant prendre une fin, l'expédient des Jeune France étant usé, il devenait indispensable de recourir à un autre. Ce fut alors que ce fertile esprit imagina le Bousingot.
C'était presque un trait de génie.
Qu'était-ce que le Bousingot? Un très vilain mol, d'abord, ainsi que vous le voyez; c'était, en
second lieu, une charge, je veux dire une caricature à la plume, des travers et des ridicules du parti républicain. Il y avait, au Pays Latin, des étudiants qui allaient plus souvent au club qu'au cours; c'étaient des Bousingots. On connaissait des élèves de l'École des beaux-arts qui, au lieu d'étudier le dessin d'après la bosse, cultivaient l'art de culotter les pipes dans les estaminets ou couraient les mauvais lieux; encore des Bousingots. Tous les fruits secs de n'importe quelle catégorie, des Bousingots.
Mais, je le répète, le mot et la chose devaient être devancés pour ne pas trop brusquer les préjugés de la foule. Au commencement de 1832, l'opposition républicaine, encore en lisière, ne marchait, d'ailleurs, qu'à petits pas, et il ne fallait pas courir si l'on voulait la suivre. En guise de précurseur au Bousingot, il y a eu le chapeau de cuir bouilli dont nous avons déjà dit un mot, le chapeau ciré, si vous voulez. Un beau matin, on vit tout à coup apparaître au milieu de Paris, venant surtout du Pays Latin, quinze cents jeunes tètes coiffées du chapeau de cuir. C'étaient des étudiants, des rapins et des commis de magasins, mêlés. Au premier aspect, on crut qu'il ne s'agissait en cela que d'une nouveauté introduite dans le costume. Point du tout, c'était une manifestation politique. Ces quinze cents jeunes têtes étaient la tleur du parti républicain.
On pense bien que la ville ne manqua pa? de montrer un peu rrétonnement. Quel sens pouvait bien avoir un chapeau de cuir ? Cet appendice de la toilette avait besoin d'une glose détaillée. En ces sortes de choses, l'histoire du passé doit éclairer le présent. On comprend très bien la croix rouge des Bourguignons; on ne s'étonne pas de voir les Guelfes et les Gibelins se distinguer par la couleur de leurs habits; on admet sans peine la rose blanche et la rose rouge, le drapeau tricolore et le drapeau blanc. Mais ce chapeau en cuir bouilli passait à l'état de rébus pour les Parisiens.
Léon Gozlan, très profond sur les riens, se mit à analyser la situation nouvelle que cette mode étrange faisait à la jeunesse française, et il s'y montrait fort ingénieux. Suivant lui, la question d'économie était pour beaucoup dans celte adoption inattendue. Le ver n'attaque pas le chapeau ciré. Ce même chapeau coûte moitié prix du chapeau ordinaire. La pluie ne le déforme pas, et rien n'a plus l'air marin lorsqu'on descend de Bercy ou qu'on traverse le Pont-Neuf qu'un chapeau ciré. Sonore et léger, ce chapeau ciré peut faire ses trois ans, haut la main. Mais la question d'utilité approfondie, il reste le sens politique.
Lisez.
.Mais voyons pourtant, qu'avnns-nous reconnu sous ce meuble de tète d'assez mauvais goût? D'iionnètes
commis, d'estimables oisifs, des Guelfes du Golisée d'hiver, des Gibelins du bal d'Idalie, des Bourguignons du Prado ; l'innocence même. Non, la politique n'est ni si joyeuse, ni si folle, et s'il y a conspiration, je ne tremble que pour la grisette. La grisette aime donc le chapeau ciré ? Mais que n'aime-t-elle pas? elle a adoré le casque autrichien, le cuir verni du Russe, les plumes du Hongrois. Mon Dieu ! elle peut aimer le chapeau ciré. — Mais la politique? — Eh bien, puisque les cochers de fiacre sont, de temps immémorial, coiffés de cuir bouilli, vos quinze cents jeunes gens font de la politique de cochers de fiacre !
Telle a e'te' la première cartouche brûlée contre les exalte'sdu républicanisme, qu'on appellera tout à l'heure les Bousingots.
A dix jours de là, en effet, paraît le premier article très nettement agressif d'une série qui, pour le coup, produira dans Paris une émotion universelle.