L'ORDRE A VARSOVIE
L'ordre règne dans cette ville.
M. SÉBISTIAXI.
« — Généraux, colonels, capitaines, nous voici dans Varsovie, qui nous a coûté tant de glorieuses batailles. Vous savez que notre auguste maître, après avoir sourais, par vos vaillantes mains, des sujets rebelles, n'a rien tant à cœur que de remettre aux soins de la Providence leur punition exemplaire. C'est à lui, c'est à nous de pardonner.
«A-t-on posé des vedettes sur toutes les hauteurs, s'est-on emparé des points essentiels de la ville ; le gouvernement, les casernes, les réunions, les clubs, les cafés, les maisons sont-elles sous l'influence immédiate de notre autorité ?
— Oui, généralissime !
— Que nous amène-t-on là ?
— C'est un soldat polonais qui déchargeait sa dernière cartouche sur un régiment lorsque la ville était déjà passée en notre pouvoir.
— C'est mal. Qu'on le dégrade dans la première cour.
— Qu'on le fustige dans la seconde.
66 LÉON GOZLAX
— Qu'on en fasse justice dans la dernière. » Justice est faite.
« — Messieurs, notre maître est clément : n'oubliez point ceci. Que voulez-vous?
— Généralissime, on a surpris un jeune étudiani qui arrachait une proclamation russe aux aigles de l'empire.
— Etat-major, jugez-le sur-le-champ.
— La main coupée.
— Généralissime, il s'est servi des deux mains.
— Alors, justice entière.
— N'est-ce pas, capitaines, que Varsovie étoufféo par la poudre, la Vistule fumant dans la poudre, la lance moscovite luisant au soleil, font un coup d'oeil magnifique?
— Oui, généralissime !
— Généralissime, c'est une paysanne qui demande à vous parler?
— 11 faut accueillir la plainte la plus humble, sécher les larmes les plus communes. Que veut cette paysanne ?
— Elle prétend qu'un cosaque a brûlé sa chaumière, éventré son enfant sous les pieds d'un cheval, attaché son vieux père à la queue d'un fourgon.
— Fortune de guerre, mademoiselle, fortune de guerre! remerciez la Providence que le cosaque ne vous ait pas violée. Cependant, le cosaque n'aura qu'une chandelle à déjeuner. Il faut des exemples. Tirez-moi mes bottes, mademoiselle. Allons, plus bas, à genoux, ne me salissez pas de vos larmes; l'eau et la poussière tachent. C'est bien !
— Admirer, généraux, cette nuée d'hommes noirs qui se dirigent vers notre quartier' général.
— Généralissime, c'est le gouvernement provisoire de la ville qui vient déposer à vos pieds l'autorité souveraine, et vous en rendre dépositaire.
— Vainqueur de la Pologne, l'humanité vient réclamer, par notre faible voix, pitié pour les vaincus, pitié pour les vieillards inofîensifs, pitié pour les enfants au berceau, pitié pour les mères, pitié pour les malades, pitié pour tous !
— Offrez du gin et de la brandivine prussienne à la justice.
— Généralissime!
— Pastoy! pastoy ! pastoy! (Assez.)
— Messieurs de la justice, voyez-vous cet arbre làbas, plus loin, suivez mon sabre ! cet arbre sous lequel Constantin vit brûler son palais en attendant qu'on lui donnât la permission de se retirer sans péril; il avait attaché son cheval à cet arbre. 11 est mémorable, ce bouleau. Il sera historique : qu'on vous y pende ! Pardon, messieurs; mais c'est le juste retour des vicissitudes humaines. Servez à déjeuner. Le vin de la Pologne est mauvais, convenez-en. L'eau est trouble; tant de cadavres l'ont agitée ! le pain est dur; mais ces misérables vaincus manquaient de farine. Il n'y a pas de nappes; les insolents en avaient fait des linceuls. Pas même de domestiques; les esclaves! ils s'étaient faits soldats. N'importe, l'eau d'une ville conquise est le meilleur vin que je sache; le meilleur domestique, c'est le citoyen captif. Allons! vienne un citoyen !
— Généralissime, voilà un notable.
— Ah! un notable! Notable, du vin; notable, un couteau; notable, des fourchettes ; notable, ta tète pour m'essuyer les doigts, puisque tu n'as pas de serviettes. Maladroit de notable, tu répands la sauce! Chien de notable, tu verses du vin sur la table ! Qui nous dérange encore ?
— C'est une femme de dignité, j:énéralissime. Elle a une robe de deuil, une superbe figure, un bras cassé.
— Honneur aux dames ! Faites-lui une place sur le tapis. Un peu de place, cosaque. Un peu de place, baskir. Ce sera l'amour entre le plaisir et la volupté. Comparaison française. Apportez un crachoir !
— Généralissime, pitié !
— Pitié pour tout le monde, madame. Que voulezvous?
— La grâce de mon mari.
— Asseyez-vous par terre.
— Infâme !
— C'est différent. Passez dans mon cabinet.
— Lâche !
— Les lâches ont donc pris Varsovie, madame ?
— Ils l'ont écrasée, ils ne l'ont pas vaincue, cosaque!
— Vous disiez donc que votre mari....
— Te méprise depuis que tu m'as parlé. Je venais j)our voir un homme; je n'ai trouvé qu'un Russe.
— A merveille ! Mais qui fait ce bruit? Qui interrompt ainsi le cours de la justice et de mon déjeuner?
— Généralissime, le peuple polonais...
— Il n'y a plus de peuple ni de Polonais; parlez mieux : il n'y a que des esclaves.
— Généralissime, alors des esclaves redemandent la dame qui est chez vous; ils ne veulent pas qu'il soit porté la moindre atteinte à sa noblesse; car, après Dieu, c'est ce qu'ils aiment le plus, disent-ils.
— Leur demande est juste ; rendez-leur la dame ; mais, auparavant, ouvrez les croisées. Esclaves, le peuple russe est galant. Il ne veut pas plus de votre vin que de vos femmes. Voilà des bouteilles vides. Nous en avons fait deux parts : le vin pour nous, les bouteilles à vous. Voilà votre dame. Nous en avons fait deux parts aussi : le corps est ici, voici la tète. Salut à la comtesse Plater! Ramassez ! »
A distance, après plus d'un demi siècle, quand la civilisation a promené son niveau bienfaisant sur l'Europe entière, on doit se dire : — « Tous ces tableaux sont trop chargés en noir et en rouge. Tant de cruauté est invraisemblable !» Eh ! non, par malheur, il n'y avait rien d'outré dans ces esquisses du journaliste. Sur la fin du dernier siècle, Souvarow avait noyé Ismaïl dans le sang, ce qui lui avait valu les éloges de Catherine la Grande. En 1831, quand Paskewicht eut réduit Varsovie, le carnage, l'incendie, le pillage, le viol etle massacre entrèrent avec lui dans la ville soumise. C'est l'histoire qui ledit. Ce sont mille témoins oculaires et auriculaires qui constatent la réalité de ces horreurs, commises à la face du continent européen. Mais si l'on en excepte Paris, personne n'a bronché. Ou complices ou terrifiées, les autres puissances se tai-
saient. Pour bien comprendre le sentiment de terreur qui pesait en ce moment sur le monde, il faut se rappeler quel était le tzar à cette époque. On se plaisait à faire de Nicolas un géant, un colosse, quelque chose de surhumain. Pape de la religion catholique grecque et autocrate de deux empires immenses, il était indiscuté, surtout après les victoires remportées sur le Grand Turc, son rival en despotisme, et l'on peut bien oenser qu'il était sûr <le toute impunité lorsqu'il châtiait des sujets rebelles, car, aux yeux de tous les autres rois, les Polonais, partagés parla ruse et accablés par la force, n'étaient rien autre chose. Paskewicht avait carte blanche, et l'on sait que son armée a pu tout se permettre.
Varsovie prise, les soldats de l'indépendance avaient dû se retirer, mais en bon ordre. De quel côté aller ? Il n'y avait pas de frontière où ils ne fussent certains d'avance de se trouver en face d'un ennemi, et d'un ennemi implacable. Ilsmarchaienl en s'orientant le plus possible du côté de la France, la seule zone du globe où ils eussent l'espoir de nmcontrer un refuge. « Mais, disaient-ils les larmes dans les yeux, le ciel est sourd et la France est bien loin. N'importe. Marchons! «Et ils marchaient allant à l'aventure, sans se séparerencore deleiu's ai-mes. — Léon Gozlan rac(»ntr cet Exode des dix (it'iniers mille enfants de la Pologne pour faire suite à la retraite des dix mille Grecs de Xè-nuphon.
— Lisez celte page et dites s'il existe dans une littérature connue plus de mouvement, plus de couleur et plus de drame en si peu de mots.