ARTICLE UNIQUE
Il n'y a plus rien.
La présente charte doit être jurée par le dictateur, jurée par l'armée et par le peuple ; les ambassadeurs sont chargés de la faire respecter à l'étranger.
Et cet article unique : il n'y a plus rien, coupe court à toutes discussions de forme gouvernementale ; il devient inutile d'assembler les citoyens pour décider si l'État doit èlre monarchique, démocratique, républicain, électif ou héréditaire : il n'y a plus rien.
Cette admirable concision constitutive met le peuple à l'abri des empiétements du pouvoir; elle est la sauvegarde de l'intégrité des droits de chacun.
Avec il n'y a plus rien, le gouvernement bousingot est sûr de ne point blesser les puissances étrangères, toujours attentives h connaître du plus ou moins de liberté dont on pourrait jouir chez nous.
La question des impôts, si difficile à admettre, si impossible à rejeter, se trouve résolue tout d'abord par la charte Bousingot : il n'y a plus rien.
Par le présent article, on comprend que l'article 14, si facile à être interprété contre les libertés publiques, est et se trouve abrogé. Il en est de même des autres qui cacheraient un sens plus ou moins perfide.
Le droit de guerre et de paix n'est plus laissé au caprice du souverain, ni aux temporisations humiliantes des Chambres, ni aux emportements irréfléchis des masses. Ces trois dangers sont admirablement évités : il n'y a plus rien.
Le peuple bousingot rentre dans ses droits par le fait du présent et unique article de la charte bousingot. Le chiffonnier avait perdu ses titres, le bousingot les a retrouvés. Avec ses titres on rend aussi sa dignité d'homme au portier de bonne maison. Chacun reparaît dans l'humanité armé du bouclier du présent article : il ny a plus rien.
Longtemps méditée, la présente charte, tirée à trentetrois millions d'exemplaires, sera distribuée à tous les bousingots français. Elle doit être la base de l'éducation nationale.
Les pères de famille seront invités par l'autorité à la faire réciter soir et matin à leurs enfants et à leurs neveux. On pourra l'abréger pour en faciliter la mémoire, et la réduire à ces mots : pluf^ rien. On compte sur l'énergie des professeurs pour donner à ces deux mots la force que leur ôte l'ellipse.
Ainsi les impôts, plus rien ; les places, plus rien; les honneurs, plus rien; les dignités, plus rien; les ministres, les conseillers d'Etat, les députés, les électeurs, les patentés, p/us rien; les préfets, les conseillers de préfectures, les maires, les adjoints, plus rien; les présidents, les procureurs du roi, les officiers de paix, p/ws rien; les professions, les métiers, les arts, plus rien . les pères, les mères, les frères, les sœurs, les vous, les tu, la langue française, p/».s rien; la terre, les
étoiles, la mer, le ciel, le feu. l'eau, plus rien; le bon Dieu, plus rien.
Vive, vive à jamais p/«s rien et son auguste famille.
Etait-ce là l'expression de la ve'rité ? Ces jeunes gens demandaient-ils qu'on fît table rase de la société, de ses mœurs, de ses lois, de ses croyances et de ses intérêts? Non, certainement. Leurs desiderata de cette époque, consignés dans mainte et mainte publication, ne parlent que de la suppression du pouvoir d'un seul. Ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'ils avaient bu goutte à goutte, dans la tasse de l'antiquité et un peu dans l'histoire contemporaine, la haine de la royauté. Et, pour le moment, c'était tout ce qu'ils demandaient; ils n'avaient pas d'autre charte. Le satiriste chevauchait sur une hyperbole. Ainsi le permettait, du reste, la tradition du genre; Adisson, Rivarol, Chamfort n'ont point procédé autrement lorsqu'ils ont fait la guerre aux travers ou même aux idées triomphantes de leur temps; Léon Gozlan s'est borné à suivre l'exemple laissé par ses célèbres devanciers.
Il se donnait, d'ailleurs, une excuse. On l'a entendu dire qu'il était bon d'exciter un peu de gaité dans ce Paris, dont l'émeute et le premier choléra assombrissaient trop la physionomie. Et puis, il aîrissait conformément aux doctrines do la liberté. l'aul-Luuis Courier avait fait rire des voltigeurs
de 1813. Qui empêchait qu'on ne rit aussi des ultras de la Révolution ? Si, en se servant de l'épigramme, il ne faisait pas de blessure, il effleurait à peine l'épiderme. On lisait ces pages moqueuses; en les lisant, on se faisait un peu de sang rose. Où était le mal ? En réalité, il ne s'agissait là-dedans de rien de sérieux, mais seulement d'un badinage d'esprit. Il n'y avait donc aucune raison pour ne pas .continuer.
Un jour, le crayonneur se montra plus prolixe que d'habitude. On l'avait fort applaudi parmi les camarades du journal. Enhardi par ces encouragements, il eut l'ambition de faire un tableau d'ensemble. Voilà comment l'idée lui est venue de raconter, dans un seul article, la vie entière de son personnage. Après tout, c'est toujours le même fond. D'une manière invariable, à ses yeux, le Bousingot, cancre du Pays-Latin, est une sorte de butor, qui va de la fainéantise à l'ivrognerie, de l'estaminet au club et du club dans la crapule. En 1832, les choses se passaient-elles donc telles qu'il les décrit? A mon gré, il s'attache trop à prendre l'exception pour la généralité. Néanmoins, il y avait du vrai dans la chose, mais comme il y a de l'aconit dans le globule des homéopathes. Et, vu cette dose, l'article demande à être reproduit même dans son entier.
BIOGRAPHIE DU BOUSIXGOT