CHAPITRE PREMIER
Départ du Bousingot. — • Sages conseils de ses parente.
Vers cinq heures du soir, un jour du mois de novembre, on a fini un dîner de famille, [.a mère est franchement triste, le père affecte une dignité calme, les amis chantent des chansons à boire, le fils de la maison chante aussi, mais d'une voix mal assurée. Un immense horizon s'ouvre devant lui ; il va à Paris, il va savourer une vie nouvelle et délirante, h ce que lui ont dit ceux qui ont fait le voyage. Mais il va pour la première fois se trouver seul et sans secours, sans appui, au milieu de la grande ville. Son plaisir et son impatience sont tempérés par une vague et secrète inquiétude ; mais il fait bonne contenance, et fait déjà le Parisien ; il regarde sous le nez ses compagnons de voyage.
Alors, son père, qui n'est jamais allé à Paris, mais qui a la prétention de le connaître par les récits de son grand-père et par les livres, lui adresse quelques mots.
« — Mon fils, vous allez voir le monde; je vous ai donné cent écus pour votre voyage : ce n'est pas assez; je veux vous donner encore quelques bons avis.
« Ne négligez jamais les bons principes que votre nuTo et moi nous vous avons donnés ; n'oubliez dans aucune circonstance que la vertu est plus précieuse
que l'or, et mettez vos bas bleus dans la semaine pour mettre les bas blancs le dimanche.
« Ne vous laissez pas pi^endre aux pièges des sirènes. J'entends par sirènes des femmes astucieuses. Ne manquez jamais à vos devoirs religieux.
« N'oubliez pas non plus de voir quelques personnes auxquelles vous êtes recommandé ; en entrant et en sortant, il faut baiser la main à la maîtresse de la maison.
« Mettez les manches de toile que l'on vous a faites par dessus votre habit, cela en ménagera les manches. Respectez les lois de votre pays, ne jouez pas à la roulette, et obéissez au pouvoir quel qu'il soit.
« Evitez toute altercation avec les gens de la maison du roi et avec le guet. Ne vous liez pas avec les seigneurie, et ne vous laissez pas entraîner dans ces scandaleuses orgies qu'ils font dans leurs petites maisons avec des filles d'Opéra.
« Mon lîls, embrassez-moi. »
11 embrasse son père et sa mère. La mère pleure : il pleure aussi ; mais le mouvement de la voiture, l'avenir qui brille papillottant devant ses yeux, l'étourdissent, et il ne retrouve son inquiétude qu'à son arrivée.