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CHAPITRE V

Le Bousingot dans son endroit.

Et s'il advient que vous passiez, deux ou trois ans après, par l'endroit du Bousingot et que vous le voyiez chez ses parents, il est marié et père de famille ; il est à la tête d'une étude d'avoué ou d'une bonne maison de commerce ; il a les yeux enfoncés sous la graisse, les joues rondes et roses, le ventre un peu proéminent. Il porte un jabot le dimanche et rend le pain béni une fois par mois. Au cours, il traîne son petit garçon sur un cheval de bois, joue avec lui au ballon et appelle sa femme : « bobonne » en particulier et « mon épouse » en public.

Vous l'entendrez, avec amertume, se plaindre de la jeunesse qui ne respecte rien, et, si l'on parle de Paris, il dira avec un air capable : « On est trop bon ! Si

j'étais gouvernement, je ferais sabrer tous ces brouillons. L'ordre public avant tout. »

Et si, plus tard, il envoie son fils à Paris, il lui fera les mêmes recommandations qu'il a reçues de son père, et son fils sera Bousingot comme lui.

Rien de plus anodin que cette allure; Figaro aurait pu continuer sur ce ton sans que l'opposition de gauche prît jamais la mouche, comme on dit. Mais l'hiver était sur son déclin. En s'avançant vers la fin de mars, le printemps apportait avec lui le choléra, un soleil plus chaud et un redoublement de fièvre politique. Était-il possible qu'on vécût dans cette atmosphère sans respirer tous les miasmes dont elle était chargée ? Léon Gozlan devait se passionner à l'égal de tous les autres. Ce musée pour rire qu'il avait commencé en artiste, il le finissait en écrivain enfiévré et bientôt même en sectaire. Tout en ayant l'air de viser un être d'imagination qui s'était appelé le Bousingot, il mit en joue quelques personnalités marquantes du jeune parti républicain, et, pour le coup, le petit journal satirique fut mis à l'index par tous les hommes de la gauche. Au Pays-Latin, les étudiants le lacéraient dans tous les lieux publics où ils le rencontraient ; dans les quartiers de la rive droite, on désertait ceux des cafés qui continuaient à le recevoir.

Il est bien entendu que, depuis quelque temps,

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le peintre de mœurs était aile' trop loin dans ses esquisses. A l'en croire, le parti radical n'avait de représentants qu'au fond des dernières couches sociales. Non seulement l'assertion n'était fondée sur rien de réel, mais encore les hommes du mouvement, comme on appelait alors les révolutionnaires, pouvaient se flatter d'avoir à leur tête une élite de patriotes, de publicistes et d'artistes. Toutes les écoles civiles et militaires marchaient d'accord avec ce brillant état-major. Trop incriminer ces groupes, c'était provoquer des rencontres. Il y eut quelques duels, mais sans conséquence. Une fois, trois étudiants en chapeaux roses se rendirent cité Bergère, n° 12, au siège du Figaro, pour réclamer contre les termes d'un récent article, et il y eut une altercation entre eux et Nestor Roqueplan, assisté de deux de ses collaborateurs. On reçut des horions de part et d'autre ; seulement, comme l'un des trois réclamants avait laissé tomber son couvrechef pondant la bagarre, ce chapeau fut retenu et attaché à la sonnette du journal, avec cet écriteau : Chapeau conquis sur les Bousingots roses. — Le lendemain, il devait y avoir un retour ofTensif de trois cents jeunes gens du Quarlier-Lalin et, par conséquent, la chose pouvait avoir les conséquences les plus graves. Grâce aux mesures prises par M. Gisquet, alors préfet de police, la manifestation fut arrêtée en chemin. On fut assez heureux pour la refouler au-delà du Pont-Neuf.

Mais, dès le lendemain, la feuille e'pigrammatique, outrepassant le droit de riposte, insultait sans mesure et le parti re'publicain, et ceux qui lui servaient de guides. En temps d'orage, le devoir de la presse devrait être d'ôter leur venin aux questions irritées. Par malheur, c'est, le plus souvent, le contraire qui arrive. Au lieu d'aider à l'apaisement, le Figaro semblait prendre à tâche de souffler la colère et la haine. La République, où donc avait-il pris qu'elle n'eût pas d'ancêtres illustres dans le passé et de représentants de distinction dans le présent ? La République, le rêve sublime de Platon, le souhait de Pierre Charron, la sollicitude de La Boëtie et aussi un peu celle de Michel Montaigne, son ami; la République, cette pensée âpre de J.-J. Rousseau et celle du noble Alfiéri ; elle avait, en ce temps-là, des hommes tels qu'Armand Carrel, le brillant chevalier de la démocratie, des soldats comme Kersausie, des soupirants comme Ary SchefFer. Dans un avenir prochain, rien que par la magie de son rayonnement, elle devait attirer à elle des royalistes de la plus haute volée : Chateaubriand, Lamennais, Lamartine, Victor Hugo, Edgar Quinet, Eugène Sue et cent autres. Ce qui n'empêchait pas le journal de Nestor Roqueplan d'imprimer : « Elle est le gouvernement de ceux qui ne se lavent pas les mains ». Déjà, une autre fois, précisément à propos de l'affaire des trois chapeaux roses, la même feuille

avait dit : « Elle est le parti de ceux qui ne savent pas se battre ». Or, sous peu de jours, à la suite des funérailles du général Lamarque, où cent mille citoyens stipulaient pour elle, devait survenir le soulèvement des 5 et 6 juin avec les héroïques faits d'armes du cloître Saint-Merri. Pour le coup, dans l'impossibilité où il se trouvait de se dérober au spectacle d'une telle levée d'armes, le Figaro fut contraint par l'ascendant de l'opinion de mettre une sourdine à ses plaisanteries; il lui fallait reconnaître, au contraire, que, décidément, les républicains savaient trop bien se battre.

Après ces journées si sanglantes, Paris, comme on le sait, fut mis en état de siège. A la justice ordinaire du pays succédaient les conseils de guerre. Il y eut trois condamnés à mort. Je me trompe, il y en eut quatre, car il faut y ajouter le Bousingot de Léon Gozlan. En France, la générosité du caractère national ne permet pas qu'on rie aux dépens des vaincus. Le petit journal avait à mettre des gants pour faire son métier de gracioso ofTiciel. On convint d'y clore la série des attaques par un dernier article, lequel roulerait sur une telle abstraction, que la susceptibilité la plus chatouilleuse n'aurait pas le droit de s'en fâcher.

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