‹ Léon GozlanChapitre 19 sur 22 · LE DERNIER DES BOUSINGOTS · texte numérisé non relu

LE DERNIER DES BOUSINGOTS

Quand il eut purgé le sol de toute superfétation, quand il eut passé le niveau sur les têtes qui dominaient la sienne, le Bousingot se trouva seul, et il réfléchit. Il réfléchit que la terre était son domaine, le ciel son- domaine, les mers son domaine ; qu'il possédait les étoiles, les vents, les montagnes, qu'il était dieu, roi et républicain. Cette réflexion lui causa un bâillement infini. L'excès du bonheur rend malheureux. Quand tout est fait, on ne sait plus que faire.

Le Bousingot regretta le vieux monde. J'ai honte de le dire, il regretta la société telle qu'il l'avait connue, riche, gangrenée, prostituée, mendiante de places, de croix, d'honneurs, d'argent; vile, belle, fardée, traînant sa robe dans les orgies, parfumée de vices, vivant de rapines, moqueuse, incrédule au patriotisme bousingot, épiciere, boutiquière, banquière, garde nationale, perruque.

Il voulut jouer au trente et quarante pour passer le temps : il avait supprimé le trente et quarante comme immoral.

Il voulut se faire préfet pour passer le temps : il avait supprimé les préfectures comme inutiles.

Il voulut gouverner son peuple pour passer le temps : il avait supprimé les sujets en haine do l'esclavage.

Il voulut se marier pour passer le temps : il avait supprimé toutes les femmes comme instruments de servitude.

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Il voulut prier Dieu pour passer le temps : il avait supprimé Dieu comme aristocrate.

11 voulut chanter un vaudeville pour s'étourdir : il avait supprimé la musique comme chose fade et énervante.

Il voulut monter à cheval pour s'épanouir la rate : il avait supprimé les chevaux comme objets de luxe.

Il chercha un philosophe pour se faire exphquer son ennui : il avait supprimé les philosophes comme baladins et sophistes.

Il avait tout supprimé, le Bousingot, tout ; depuis les chiens de chasse jusqu'aux évèques, depuis les valets jusqu'aux gentilshommes de la Chambre. Il avait supprimé les Chambres, les palais, les maisons, les trottoirs, les rues, les réverbères, les passants, la pommade Mélaïnocôme, les verres d'eau sucrée, le Sti^nographc, l'abbé Chàtel, les saint-simoniens, les hommes, les devants-de-cheminées, les corps-de-garde, les nègres, les blancs, les rouges, le roi de Havière, le roi de Prusse, l'Europe, M. Balzac et la bougie diaphane.

C'est à grand'poine s'il avait bien voulu conserver le soleil pour s'éclairer.

Il se perdit en une infinité dépensées confuses. Quoi, se disait-il, ne suis-je pas le dernier des Bousingots, et conséquemment le premier homme du monde ! N'est-ce pas moi qui ai renversé tout ce qui était ! Ne suis-je pas celui qui est ! Puisque j'ai tout brisé, ne puis-je pas tout reconstruire !

Et il se mit .'i l'œuvre pour refaire ce qu'il avait défait.

Il employa trois cent soixante-dix jours à tailler un banc de pierre pour s'asseoir.

Ce que voyant le Bousingot, il monta sur un banc de pierre pour s'accrocher à une branche où il se pendit avec sa cravate.

En supprimant la civilisation, il avait oublié de supprimer aussi les branches d'arbre, le bâillement, l'isolement, le découragement, et les cravates.

M™^ la baronne de Feuchères est priée d'assister à son convoi.

On remarquera le trait final. Ce mot est placé là comme la dorure pour faire passer la pilule.

M™* la baronne de Fouchères, l'amie de Louis- Philippe, était la femme à laquelle un procès célèbre a imputé d'avoir pendu à l'espagnolette de Saint-Leu le dernier des Condé. A ce titre, elle était aussi détestée des légitimistes que méprisée des républicains. Jadis, du temps d'H. de Latouche, c'est-à-dire lorsqu'il était journal indépendant, le Figaro l'avait fréquemment et cruellement attaquée; mais, depuis sa transformation en feuille sage, il l'avait épargnée, sans doute par ordre. Aujourd'hui, l'on revenait à celte Catherine II de la main gauche, mais pour que les deux oppositions ne grognassent pas trop.

Au surplus, ce fut une des dernières fusées tirées par Léon G(jzlan ; mais c'en était fait de la destinée du journal. Le talent littéraire le mieux trempé

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n'aurait pas pu réussira le faire vivre. Très peu de temps après cette campagne, le Figaro s'éteignit ingloriousement sous les coups multipliés du dédain public.

vu

Léon Gozlan apprenti critique. — Ce qu'il appelait le monstre. — Les débuis d'Henri Monnier. — Une soirée au Vaudeville. — Henri Monnier écrivain. — Le monde des comédiens. — Ni classique, ni romantique. — Marion Delorme et Victor Hujo. — Une analyse. — Que faitesvous de l'histoire ? — L' Europe littéraire. — Du respect pour les anciens. — L'autorité. — Eloge du pouvoir royal. — Une réplique de H. de Latouche. — A propos d'une brochure de M. Alexandre Duval. — Riposte. — Un charpentier dramatique. — Une théorie et un paradoxe.

Au Figaro, Léon Gozlan se plaisait à faire de tout. Après avoir fait des croquis d'hommes d'Etat à la Chambre des de'putés ou au Luxembourg, il étudiait la rue, la place publique, nos jardins, le plein air de Paris. Chez le libraire en vogue, il prenait la brochure du jour et il en exprimait la substance afin de la faire passer dans l'esprit des masses. Si Eugène Delacroix exposait une nouvelle toile, le Giavar ou la Barqice de don Juan, il courait la voir. Il voyait le monde, parfois, ou, du moins, ce qu'il en restait, car, disons-le, puisque c'est un fait, le vent des révolutions a peu à peu

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emporté ce dessus du panier de la socie'té française qu'on appelait autrefois le monde. Juillet avait fait fermer cinq salons et il en survivait trois. Il y en avait deux où le jeune journaliste avait ses entrées, mais avec discrétion, quatre fois l'an. Ainsi c'était encore un sujet d'étude.

Restait le théâtre. Est-il besoin de noter ici ce qu'était le théâtre en 1830? Toutes les passions y résidaient comme tous les vents de la tempête sont, dans l" Enéide, renfermés au fond des antres d'Eole. Dès qu'on y mettait le pied, on respirait une atmosphère chargée de colère ou d'amour. Qui ne voulait pas gagner la fièvre, ne devait pas y entrer. Les disputes de deux écoles rivales faisaient que l'air qu'on y buvait était du salpêtre. On en sortait ivre ou fou. Mais que voulez-vous? Cette démence et cette ivresse, c'était la vie. S'il y avait eu alors à la tête du gouvernement un Lycurgue, et que cet homme trop sage eût cédé au désir médicinal de supprimer les théâtres, il aurait tué Paris ou plutôt il se serait fait tuer par lui.

Léon Gozlan était l'un des contemporains qui étaient le plus attirés par la magie des salles de spectacle et, en même temps, il était aussi de ceux que l'aspect de la foule fait toujours frissonner d'effroi. Un théâtre éclairé au gaz, soutenu par des colonnes de porphyre, orné de cariatides et de dorures, c'est déjà un enchantement. La scjrcellerie de l'art atteint son maximum quand on a sous les

yeux les plus belles femmes connues en toilette de ville, cent e'trangers dr- distinction, vingt-cinq millionnaires et dix célébrités que les voisins poursuivent de leurs lorgnettes. Quand le bâton du chef d'orchestre s'agite, que les trois premiers violons soupirent, que le rideau commence à se lever et qu'on s'attend à écouter la prose ou les vers d'un maître, alors on oublie qu'on est dans la vie réelle; on nage en plein absurde ou en plein rêve ; on croit aux prodiges. Mais si, par malheur, on a la force de garder son sang-froid, toute cette brillante fantasmagorie tombe comme la gaze d'une aurore boréale. La froide raison a repris le dessus sur votre esprit et l'on se dit, en regardant les quinze cents têtes qui peuplent l'enceinte : « — Combien y a-t-il d'ogres ou d'anthropophages dans ce pukic? »

Un soir, vers dix heures et demie, un ami et moi, nous rencontrâmes l'auteur du Notaire de ChantiUij sur la place de la Bourse. Il sortait du Yaudcville. Encore tout ému, il remettait ses gants, mais avec quelque lenteur. On devinait qu'il était encore sous l'obsession de quelque pensée mélancolique ou chagrine, et l'un de nous lui demanda pourquoi il avait la figure si morose.

— Ah ! dame, c'est que je viens de voir le monstre, dit-il.

Le monstre, il ne désignait guère, en causant, le public par un autre nom.

Ce soir-là, on jouait de lui la Famille Lambert, un drame des plus émouvants, une histoire où l'on voit une jeune fille prendre à son compte la faute de sa mère. Rien de plus rondement mené, surtout par Félix qui jouait le rôle du mari trompé, mais (ju'y faire? Le monstre n'avait pas compris, ou bien il ne voulait pas être touché. Mais j'ai à parler d'un temps bien antérieur à ce mot. Il nous faut, en effet, remonter à vingt-cinq ans en arrière, c'est-àdire à une date où Léon Gozlan n'était pas encore auteur dramatique, où il n'avait que vaguement l'ambition de le devenir un jour et où il n'était que le journaliste que je vous ai indiqué au commencement de ce chapitre. Au Figaro, il voulait donc faire de tout, et de la critique théâtrale comme d'autre chose. Seulement à propos de quoi débuter avec un peu d'éclat ?

Une occasion se présenta et il la saisit aux cheveux.

Il y avait alors dans l'alelior du baron Gros un jeune peintre, d'un talent fort aimable, mais qui n'entendait pas être uniquement peintre. Observateur d'une excessive finesse, il n'avait pas son second pour reproduire les lies ou les ridicules d'avi- Irui. Au milieu de ses camarades, il improvisait, jouait et mimait des scènes d'un comique achevi-. De l'atelier de son maître, il avait été appelé dan^; les salons qui subsistaient après les Trois-Jours ot, là, femmes du monde et dandys l'avaient fêlé à qui

mieux mieux. La conse'quence logique, on la devine. Ce beau diseur d'atelier désira voir son passetemps devenir un métier; le peintre aspira à être aussi comédien. Pourquoi non?

Un premier point à mettre en saillie, c'était un très beau coup d'audace. D'ordinaire, quand un jeune homme aborde le théâtre, quand il veut se montrer au monstre et le charmer, s'il y met une certaine fougue, il y emploie aussi quelque prudence. On attend que les feuilles soient jaunies et que le premier souffle de l'hiver ramène les heureux du jour. Mais, s'inquiétant peu de l'usage, notre téméraire bravait les feux de l'été. Il fît ses débuts le 5 juillet 1831, un jour où le soleil avait eu 26° à l'ombre. Mais n'importe : ce soir-là, il eut tout de même bataille gagnée.

C'est ce que constate Léon Gozlanpar un article d'un tour et d'un esprit qui étaient au niveau du talent de l'homme nouveau. Cet article, en dépit de sa longueur, nous demandons à le reproduire. On y trouvera, au surplus, quelques détails de vie intime qui se rapportent au journaliste lui-même.

11 faut que je vous raconte ce jeune homme que je viens de voir, artiste complet, saisir une face nouvelle de l'art qu'il a créé ; car il est créateur, Henri Monnier; il a le génie de la charge : d'autres en ont le talent poussé à un haut degré, mais à tous il manque une faculté. Charlet est profond quelquefois, comme La Fontaine, Molière et Déranger, mais c'est seulement

le crayon à la main ; Henri Monnier a aussi le crayon, et, sur la pierre autant qu'au théâtre, il est individuel. Granville, Decamps et, loin après eux, Pigal, sont spirituels, puissants ou naïfs ; ils n'ont qu'une voix pour nous dire leurs pensées qu'un instrument pour les rendre matérielles, vivantes ; Henri Monnier regarde, observe, étudie ; il reproduit ensuite les traits quil'ont frappé ; puis, avec la plume du moraliste comique, il donne une seconde vie aux originaux dont il a saisi les ridicules ; enfin il se fait eux réellement en chair et en os, en esprit, en habitudes, en manies. D'abord, c'était dans un salon qu'il faisait subir <i son idée cette troisième métamorphose ; voilà maintenant que c'est sur le théâtre, en public devant quinze cents personnes.

Et comment, et pourquoi le caricaturiste qui fit les Grisettes et les Récréations, l'ingénieux traducteur des moralités de l,afontaine, l'auteur spirituel des proverbes imprimés qui nous ont tant amusé à la lecture parce qu'ils nous rappelaient celui qui les avait racontés tant de fois dans nos petites réunions d'artistes ; comment, pourquoi débute-t-il?

Le sort l'a joué, lui comme tant d'autres; mais cette dérision de la fortune, il a su la prendre en homme. 11 est plus fort que sa destinée ; il a lutté, il a vaincu. C'était un fou s'il avait succombé ; mille voix se seraient élevées pour le lui crier ; il a vaincu ! Oh ! oui, c'eût été un fou, mais un noble fou, un fou artiste, un fou honnête homme. D'auties l'auraient blâmé, sifllé ; nous l'aurions pleuré, nous, parce qu'il serait mort pour les arts. 11 se serait allé enterrer dans une petite campagne : il avait cette ressource d'une douce vie ignorée ; mais il aurait végété, ploin de souvenirs

amers du passé, indifférent à un avenir sans jouissances, éteint pour la comédie, pour la satyre, pour l'esprit, pour l'amitié. Ce n'est point une passion d'enfant qui l'a monté sur le théâtre ; c'est une résolution bien arrêtée. Le comédien remuait sous le dessinateur ; l'artiste plein de goût et de finesse, est derrière le masque du comédien. Henri Monnier a agrandi son art; il a mis en dehors tout ce qu'il y a d'original, de délicat, de verve spirituelle dans son individualité. Son comique n'est pas le dévergondage, la grosse gaité, le débordement de joyeux lazzis de tant d'acteurs qui sont en possession de plaire ; c'est l'humour qui est la base de son talent, si je puis parler ainsi. Cet homme qui nous fait rire aux larmes est mélancolique ; son observation est profonde, amère parfois et cruelle, mais cachée sous une forme qui la rend agréable. Ce n'est qu'après avoir ri qu'on trouve toute la portée du trait qui va percer à fond un vice ou déchirer un ridicule.

C'est dans une pièce à tiroir, comme ils disent au théâtre, qu'Henri Monnier a débuté. Nous l'avons vu d'abord jeune homme de bonne compagnie; c'était M. Monnier annoncé dans le salon de M. Hamelin, comme il l'était dans celui de M. Gérard ou de M"" Gay. Tout à coup survient un petit vieillard, coquet, galant, fier de ses bonnes fortunes qui datent de la fin du règne de M™" Dubarry. M. Joseph Prudhomme lui succède, savant maître d'écriture, homme prétentieux, rond, bon vivant, sans gène, importun, vrai type de ces phénix des petites sociétés bourgeoises qui ont acquis le droit de parler haut, parce qu'ils ont un peu de fortune, une longue lecture sans intelligence des

gazettes, dix ans de parterre ;\ la rue de Chartres, et une grosse voix pour chanter des couplets fleuris. Après M. Prudhomme vient un marchand de bestiaux, et enfin M™« Pitou, vieille femme, autrefois coquette, et maintenant bavarde comme une portière ou une dévote. Et dans ces quatre personnages, Monnier avait disparu pour tout le monde ; pour les artistes seuls, l'artiste était encore là. Dans le vieillard, pas une charge ; la vérité simple, sans effort, sans fard ; c'est un homme que l'auteur a nommé Coquerel, et que chacun de vous nommera d'un nom différent, parce que chacun l'a vu dans les cercles qu'il fréquente. Quant à Prudhomme, c'est une création ; elle appartient en propre à Henri Monnier ; elle avait la réputation longtemps avant ce début ; elle en aura bien plus encore; bientôt elle sera populaire. Certes, Joly a joué avec esprit, et Lefèvre avec rondeur, des marchands de bœufs et de moutons ; allez voir Henri Monnier, et vous saurez ce qui manquait à Lefèvre et à Joly pour être absolument vrais, vrais en artiste. La mère Pitou est ravissante, elle fera rire tout Paris. C'est un succès à argent pour le Vaudeville, et pour l'acteur quelque chose de mieux. Il a été délicieux, et il avait un auditoire difficile à contenter. Jamais réunion d'artistes de tous genres et de gens de lettres n'avait été plus brillante que celle-là ; c'était une si grande curiosité pour tous! Pour nous, c'était un spectacle du plus haut intérêt. Aussi lorsque tant de mains applaudissaient, notre cœur bondissait de joie. Henri Monnier a paru vivement ému quand il a fait le premier pas dans sa carrière nouvelle, quand il l'a eue franchie tout entière, quand on l'a proclamé l'auteur de la

VomUIp. improvisée, que Lepeint.ro jeune et lui ont faite très divertissante ; enfin quand on l'a ramené sur la scène. Et nous étions aussi émus que lui, nous qui l'avons connu petit commis dans une administration, élève à l'atelier du baron Gros, et, depuis ce temps, comme alors, toujours artiste, toujours bon et loyal ! Henri Monnier, en une heure, s'est mis au premier rang des comédiens. Il avait étudié, dix ans, dans son atelier, la plume ou le crayon à la main.

Huit jours s'écoulent.

Il vient d'étudier Henri Monnier en tant qu'acteur et vous voyez qu'il ne se montre pas avare en fait d'éloge. Attendez un peu et voilà qu'il va examiner le' joyeux artiste tour à tour comme un dessinateur et comme un écrivain. Cet Henri Monnier, en effet, aura été un homme à trois têtes. Ainsi c'est de la critique littéraire que va faire notre journaliste. Après avoir joué au Vaudeville de la rue de Chartres la Famille improvisée et ces autres scènes populaires qui sont autant de saynètes si amusantes, le nouveau comédien, pour céder à la prière de ses amis, a rassemblé ces œuvres dans deux in-octavos que Paris s'arrache. Léon Gozlan pose d'abord en fait qu'il n'existe pas pour le moment de peintre de mœurs qui soit mieux en état de nous faire connaître le peuple de 1830 à 1835. Ni les dessinateurs du genre de Pigalle, ni le grand Charlet lui-même, ni l'étonnant H. Daumier, le Michel-Ange de la caricature, ni les vaudevillistes

de la rue, tels que le père Du Mersen, n'auraient pu si bien nous exhiber la ville d'en bas. Dans ces deux volumes, les deux premiers et les meilleurs qu'il ait écrits, vous voyez le portier d'alors qui ne se nommait que fort peu encore : « Monsieur le concierge » ; vous coudoyez la grisette, qui est sur le point de disparaître ; vous entendez l'ancien beau déplumé à qui il ne reste plus qu'une bague en diamant qui lui a été donnée par la Duthé. Ajoutons-y dix autres types d'il y a cinquante-cinq ans, silhouettes qu'un coup d'aile du vieux Saturne a fait disparaître pour toujours. En passant, le jeune critique s'arrête sur le bord du chemin coni me pour dire au lecteur : « Prenez garde! Voila tout un compartiment de la société française qui s'en va ! » Et, en effet, toutes ces figures si finement découpées par l'élève du baron Gros s'en sont allées et elles ne reviendront plus.

Léon Gozlan n'oublie pas de nous dire combien ces scènes populaires sont précieuses et pour l'oisif que ronge le ver de l'ennui et pour le malade qui a besoin de se faire une pinte de bon sang; mais, un moment, s'il vous plaît. Pensant qu'il ne faut rien omettre, il ne laisse point de s'adonner à ce sujet à une savante analyse et vous pouvez voir avec quel raffinement d'artiste il met en relief son personnage.

Je ne sais toutefois quelle niisaullirnpie vous prend

à la gorge au milieu de cette société subalterne, où 1 on serait d'abord tenté de croire à quelques meilleures vertus. On n'y évite la médisance, qui est de tous les rangs, que pour se trouver en face de la stupidité, qui est plus essentiellement le partage de cette classe. Les uns font pitié, les autres font mal. Chez M. Henri Monnier, comme chez Béranger, il y a une profonde mélancolie. Ils n'arrivent l'un et l'autre à la gaîté que par l'ironie ; il en était ainsi de Molière. N'importe comment elle arrive, Henri Monnier a de la galté dans le style, ce qui list le phénix de la littérature. Au xvii^ siècle, il n'y a eu que Molière qui l'ait possédée ; au XVIII», personne. Je blesserais trop d'amours-propres si je disais combien, de nos jours, est petit le nombre d'écrivains qui ont de la gaîté dans le style. La gaité est mille fois plus difficile à rencontrer que l'esprit et le génie. Il y a à Paris plus de cent littérateurs qui écrivent aussi bien que BufFon, Voltaire et Montesquieu ; pas un n'est capable d'écrire une scène du Médecin malgré lui.

Pour être conséquent avec ce qu'il venait de si bien exprimer, Le'on Gozlan demandait qu'on admirât sans réserve : le Biner bourgeois, la Cour d'Assises, elle Roman chez la portière, trois chefsd'œuvre.

Ces essais ayant réussi haut la main, il avait été fortement encouragé à y donner suite. Au surplus, le temps y poussait. Comme on venait de renverser trois rois d'un coup et qu'on refaisait tout en politique, on espérait pouvoir rajeunir aussi le vieux

chariot de Thespis. Les vingt théâtres de Paris s'e'taient rechampis. Vous eussiez dit d'un pareil nombre de ruches où les abeilles avaient été sans cesse en mouvement. De l'Opéra aux Funambules, il n'était question que de pièces endiablées, sinon originales. Avant tout, la lutte entre classiques et romantiques, devenue plus ardente, remplissait la ville de sifflets et de hurrahs ; les fleurs j etées sur la scène n'allaient pas sans les vipères. MM. les vaudevillistes, voyant la censure abolie, se donnaient libre carrière pour faire des personnalités sur les planches afin de se poser en petits-fils ou plutôt en bâtards d'Aristophane. Bref, pour bien se livrer au métier de critique, il n'y avait que l'embarras du choix. Léon Gozlan courait à tant de spectacles comme les volontaires de l'an III allaient au feu, tantôt à une des frontières, tantôt à l'autre. Au début, c'avait été son plaisir; à présent, c'était une gymnastique, quelque chose qu'on aurait pu comparer à un exercice d'hygiène pour ce vif esprit.

Une telle vie amène, chaque jour, un frottement et des compagnonnages bizarres. En passant du foyer dans les coulisses, il y a à rencontrer les figures les plus contrastées, tout un musée en chair et en os. Saluez le directeur du théâtre, les auteurs, la duègne, les bailleurs de l'omis, le jeune premier, le millionnaire (ju'on attire, la comédienne en vedette, tout un monde inconnu, bigarré, sublime,

horrible, inalysable. Dès les premiers moments, Léon Gozlan s'est mis d'instinct à l'étudier ce monde, et, un peu plus tard, il devait le faire entrer dans plusieurs de ses récits, soit par fraction comme dans Comment on se délivre d'une maîtresse, soit avec ensemble, comme dans la Comédie des Comédiens, un roman à la manière de Scaron, mais accommodé, bien entendu, aux exigences de notre xix' siècle.

Au milieu de tant de choses si bien faites pour attirer l'attention d'un jeune homme, le Marseillais, un peu inquiet, un peu incertain, laissait de temps en temps sa plume retomber sur une page blanche. Il se demandait alors ce qu'il fallait penser et ce qu'il aurait à faire. Bien certainement, volontaire comme il l'était, aspirant à être son maître, il ne serait pas, toute la vie, enchaîné dans le bagne du journal. N'aurait-il donc jamais à faire que les cent lignes d'improvisation qu'on jette sur le papier pour le plaisir de ceux qui ne font rien? Il aborderait ou le livre ou le théâtre, et peut-être tous les deux ensemble. Dès lors à quelle forme s'adonner? Quelle école choisirait-il? Nul n'avait plus admiré Napoléon. Nul, non plus, ne professait plus d'aversion pour la littérature de l'Empire, malheureusement encore survivante. Quand il contemplait deux statues vénérables, la Muse qui tient à la main un masque et l'autre Muse, sa sœur, qui brandit un poignard ou une coupe de poison, Thalie et Mel-

pomène, il ne pouvait méconnaître que, l'une et l'autre, la Tragédie et la Comédie, étaient devenues anémiques avec le temps. Il ne lui paraissait plus possible que les générations nouvelles se contentassent de versions latines telles que Marias A Minturnes ou de fariboles surannées comme le Vieux CéUhatalre. Non, ni M. Arnault, ni Golin d'Harleville, ni même M. Ancelot, ni même M. Alexandre Sonnet, l'auteur d'une Fête de Néron. Du sang nouveau, plus jeune, plus rouge, plus vif, était nécessaire. Comment donc en infuser dans les veines des deux déesses appauvries? Il méditait et, bien qu'il ne fût pas encore romantique, il finissait par admettre que, renonçant aux préjugés d'un patriotisme trop étroit, il fallait, en matière d'art et de philosophie, du moins, avoir franchement recours au cosmopolitisme de Platon. En d'autres termes, on ne devait pas craindre de demander des toniques aux littératures étrangères. D'un commerce avec les Muses de Goethe, de Dante, de Shakespeare et de Calderon, il résulterait comme un chyle réconfortant. On avait déjà usé du procédé beaucoup pour la musique et un peu pour la sculpture. Pour(juui pas pour les lettres ?

Tout cela, on le voit, était pleinement d'accord avec les doctrines de l'École nouvelle.

L'Ecole nouvelle! ses jeunes soldats étaient vaillants; ils étaient heureusement doués et donnaient déjà plus que de belles promesses, et le vent de la

faveur publique était de plus en plus pour eux. Mais, en dépit de tant de motifs de marcher avec eux, LéonGozlan, premier point, ne consentait pas à être enrégimenté sous les ordres d'autrui; seconde raison, il lui semblait que, du côté des nouveaux venus, on n'avait pas assez le respect des anciennes règles, ni de la grammaire. En cela, il ne pouvait donc être d'accord avec ces révolutionnaires de la forme qui le satisfaisaient néanmoins sous d'autres rapports. Pour conclure, il prenait le parti d'attendre. Il verrait donc les hommes et les choses à l'usée, ce qui, après tout, est le meilleur procédé de la méthode expérimentale.

En ce moment, les reporters d'alors — car il y en avait déjà deux ou trois — se mirent à dire que Victor Hugo se préparait à frapper « un grand coup ». Léon Gozlan avait une vive admiration pour ce jeune maître, mais il le redoutait à cause de sa queue. Il lui semblait qu'il avait des disciples trop prompts non seulement k le pasticher outrageusement, mais encore à le discréditer en exagérant ses défauts, car le génie en a toujours. Néanmoins, il se montrait des plus attentifs à la manifestation dont parlaient les reporters. « — Voyons ce que va être « ce grand coup », disait-il.

Pour le poète, l'occasion était des plus propices. Non seulement le succès d'Hernani avait encore un vif retentissement dans les échos, mais encore la double éclosion des Orientales et des Feuilles d'Au-

tomne projetait autour de son nom un rayonnement dont l'hostilité du vieil Institut ne faisait qu'augmenter l'e'clat. D'ailleurs, une grande œuvre théâtrale, arrêtée dans son essor par la censure du régime déchu, devait logiquement faire naître d'ardentes sympathies dans la foule, encore pantelante, du combat des Trois Jours. On n'aurait pas été en peine de trouver une troisième raison de souhaiter la réussite du drame : c'était la fièvre de rénovation qui, à cette heure, incendiait la tète des artistes, des oisifs et de la plupart des jeunes gens. Les jeunes gens de 1831 ! Imaginez une turbulente cohue, un Pandœmonium de rapsodes, de peintres, de sculpteurs et d'utopistes qui formaient l'arrièregarde de la nouvelle École.

Au début de cette Etude, nous avons eu déjà à faire remarquer que, littérairement parlant, Léon Gozlan ne s'était enrôlé sous aucune bannière. S'il avait commencé par être classique, ainsi qu'on la vu par le Triomphe des Omnibus, il ne l'était certainement plus. La grammaire incolore des écrivains (lu temps de l'Empire, l'absence de toute audace chez les poètes de cette époque lui répugnaient au plus liaut point. Il se défendait aussi d'être romantique, quoique, par nature, il penchât bien plus de ce côté. Peut-être aurait-il admis un mouvement révolutionnaire dans le sens de l'art d'écrire, un rajeunissement des vieilles lois et du vieux dictionnaire, nno svntaxo uutins étroite.

mais il ne voulait ni de la discipline du Cénacle qui n'e'tait pas conforme à l'indépendance de sa pensée, ni de la théorie de l'horrible, si offensante pour la délicatesse de son goût. Pour le surplus, comme il était établi à l'état de tirailleur dans un journal d'opposition quand même, il était bon qu'il ne fût retenu par aucune attache d'aucun genre. On va voir avec quel dégagement d'esprit il examinait le nouveau drame de Victor Hugo.

Premier point de critique : Léon Gozlan constate l'acharnement que met l'auteur à rechercher la couleur historique. Mais pourquoi faire de l'histoire sur les planches, s'il doit violer l'histoire? Dans ce drame, en effet, les personnages imaginaires se mêlent sans cesse aux personnages qui ont la prétention d'être réels. D'où il suit qu'il n'y a pas de vérité.

Je prendrai un être corrompu, s'est dit le poète ; je le prendrai à terre, plus bas, dans la boue ; et de ce limon impur, j'en ferai une femme, ensuite un ange. Ce sera beau d'impossible. Je prendrai Marion Delorme, je la volerai à l'histoire. Maintenant, à moi une passion que n'ait jamais éprouvée cette femme ; l'amour, par exemple, cet amour de tête, cet amour dégagé de pensées terrestres. Et pour qui ? pour un duc, pour un prince, pour un roi? C'est commun ; non, mais pour le peuple. C'est peut-être impossible, mais l'héroïsme est là. Soit, pour le peuple ! Dans cet homme, vais-je dire le peuple de ce temps, le peuple

à deux pieds de terre, fauché comme l'herbe sous la faulx royale, et écrasé sous les larges pieds de la noblesse d'avant Richelieu ; plèbe noire, ignorante, nageant dans la misère et le fanatisme, se révoltant une fois, deux fois peut-être pour M. le cardinal ou pour M. le prince ? Banalité ! ce serait trop attendu- Didier, ce sera une abstraction du temps, des mœurs, de l'humanité. A la corruption faite ange, j'ajouterai l'ignorance contemporaine faite poésie et métaphysique ; et puis, marche le drame à travers champ. Ma volonté l'a créé à ma fantaisie, ma volonté lui prêtera mon langage de fleurs, de musique et de parfums. Mais ce n'est pas ainsi qu'on pensait, qu'on parlait, qu'on agissait. Qu'importe? mon drame est fait !

Ce drame, le voici : Une femme est assise devant sa glace, elle se trouve belle. C'est Marion Delorme. — Allons, sortez, chevalier ! -J'entends, il faut faire place aune autre. — Eh bien 1 oui. — Mais à qui? — Sortez!... Des flambeaux au duc.

Nous sommes à Blois ; il est minuit ; une échelle flotte dans la brume ; l'homme qui entre, c'est Didier.

Qu'est-ce que Didier? C'est le peuple trouvé dans la rue; en se baissant, Marion a bien pu le prendre. Mais voyons-le. La dame romaine n'eût pas voulu de gladiateur sans poitrine, sans muscles énergiquement accusés ; la frêle et noire Castillane, qui aime les taureaux et les hommes forts comme eux, a des pensées ridicules devant If majo ainsi fait. N'est-elle pas la Castillane et la Romaine, Marion? Où le placera-t-elle, Didier? Dans une cage, sous verre? L'air ne le tuera-t-il point? Car Didier, c'est un chant ailé

de l'âme, c'est un être commencé par la mélancolie du christianisme et achevé par le scepticisme philosophique. Ici tout l'être d'en haut, là tout l'être d'en bas. Que va-t-il donc se passer dans cet incommensurable espace ? quel drame va se jouer entre le ver et l'ange ! A coup sûr, il y aura du poison et des larmes.

Ici, en associant les deux constrastes, le poète change Marion la prostituée en Marie, qui est un ange. De Didier, il fait un homme de rien, un enfant trouve', mais un grand cœur, très chevaleresque. Voilà de la magie. Est-ce de l'histoire? Léon Gozlan dit que non. A l'entendre, on n'a pas le droit de défigurer l'amie et la rivale de Ninon. Il fallait prendre la première femme venue. — Mais allons au drame. Très honne lame, Didier est vainqueur d'un combat qui se passe sous les fenêtres de Marion. Des bandits attaquaient un gentilhomme ; il accourt, met l'épée à la main et le sauve des coupe-jarrets . Ce gentilhomme n'est autre que Gaspard de Saverny, le même galant que, dans la première scène, la courtisane a si lestement congédié. Tous deux montent chez elle afin de se remettre, mais Didier devient jaloux; il n'entend pas qu'un autre voie la femme qu'il aime et crie à Saverny : « Sortons ! »

Ils descendent par où ils sont montés. Echelle ou échafaudage, c'est merveille comme à cette époque on franchissait quatre étages.

Cet acte est tout lyrique. C'est le duel sous le balcon, c'est la châtelaine qui soupire, c'est le beau chevalier qui parle damour et des e'toiles. Mais passons : voici l'histoire.

Toujours à Blois : les officiers de la garnison et Saverny vident, probablement à la santé de leur reine, prisonnière de M. le cardinal, quelques joyeuses bouteilles ; les malédictions contre Richelieu se choquent comme les verres. Et bientôt il advient que la place publique s'emplit : tous les coins s'ouvrent pour regorger du peuple ; et nous voyons enfin le peuple, personnage dont l'école moderne n'est pas toujours prodigue. Hélas ! ce peuple n'en est encore que l'écorce ; c'est le peuple des coulisses, celui des tragédies carrées de Voltaire, représenté par un homme en manteau rouge sous Lekain : hier il avait un chapeau. Il y a progrès. Mais quand aura-t-il un cœur? Je crois qu'il a toujours existé pourtant, le peuple. Revenons donc aux nobles. Au son de trompe, Richelieu leur fait défendre ainsi qu'aux vilains, sous peine d'être pendus haut et court, de se battre en duel.

A peine l'édit est-il attaché au mur, qu'un noble, c'est encore Saverny, pousse l'insolence jusqu'à dire à un homme : Lisez l'écriteau ! Didier s'emporte : un fou lui prête une épée; avec cette épée il tue ou il croit tuer Saverny. Homme étrange que ce Saverny ! La nuit, il ne dit rien: le jour, il cherche querelle. Voilà Didier poursuivi comme dufdliste.

Le fou, c'est celui du roi ; c'est l'Angeli. Est-ce encore l'histoire qui veut qu'un fou soit triste, sermo-

neur, philosophe ? Cette histoire me fera tourner la tète.

Maintenant voici deux scènes, l'une de Molière, l'autre de Scarron. L'oncle de Saverny croit son neveu mort, et le pleure ; son neveu est à ses côtés et se joue lie la crédulité du vieillard par la bouche d'un ami. Le dialogue de cette scène est spirituel, vif, même naturel. Mais Molière et Térence ont passé cent fois par là. Je n'oserai même pas louer Molière le premier de la donnée. Après les regrets de l'oncle, les recherches de la police, et comme par hasard, au milieu de ce désordre, arrivent des comédiens. Les comédiens ! misère originale du temps, fous, voyageant avec des paillettes d'or sur leur ventre vide, des paillettes d'or sur leur tête vide ; chassés des granges à coups de fourches, chassés des églises à coups d'anathèmes, mordus par la police, les prêtres et les chiens du chemin, et riant! Cette scène est intimement locale ; mais n'est-elle pas plutôt une satisfaction d'artiste accomplie, un orgueil d'érudit qui s'épanche, qu'un nœud de combinaison, une nécessité d'art? Sans doute c'est bien, c'est peut-être vrai ; mais où est la jouissance du spectateur? Notre parterre français vit au jour le jour, et il ne s'intéresse guère à la manière dont déclamaient les Scaramouches et les Taillebras.

La Chimene de la troupe, c'est Marion déjà reconnue par le lieutenant criminel ; Marion, qui récite des vers du Cid dix ans avant que le Cid ne fût écrit, ou du moins qu'il ne fût familier à des acteurs nomades; le compagnon de Marion, déguisé comme elle, c'est Didier. Voilà encore du plaqué dans le style, le besoin poignant de lancer des épigrammes contre ses enne-

mis littéraires. Ces messieurs devraient bien faire des journaux, avoir un journal une fois pour toutes. Le feuilleton qui parle est mortellement ennuyeux.

C'est dans cet acte, ravissant par le comique des situations, par sa teinte chronologique, son mouvement et ses surprises, que Didier apprend dans une conversation entre le lieutenant criminel et un autre homme, que sa maîtresse, la Chimène, la Marie, n'est que Marion Delorme, Marion l'infâme, la prostituée, la Marion des rues, de la monarchie entière, la Marion déjà passée en proverbe à vingt ans ! Un portrait que lui donne cet homme achève de le convaincre. Et cet homme, il le reconnaît, ils se reconnaissent; c'est Gaspard de Saverny ; Gaspard de Saverny, que son oncle à lui n'a pas reconnu au soleil, et qui est fort bien reconnu par Didier, qui ne l'a jamais vu que dans l'ombre et dans le choc d'un duel. Bref, Marion, Didier et Gaspard sont arrêtés par le lieutenant criminel, en dépit des éloquentes paroles du père de Gaspard, vieillard, comme les faisait en chair et en os le grand Corneille. La vieille noblesse française est la ; ce sont nos romans, ce sont nos Cid. Honneur au vieil Horace !

Voilà la cour. Un roi timide, fauve, aimant les bouffons et les fauconniers. Cet homme, c'est son fou. J'y reviens ; mais très modeste sur mes ressources historiques, sans discuter ici si un fou riait ou ne riait pas au temps de Louis XIll, je dirai hardiment qu'il n'amuse personne. Et toujours mentir au titre, au nom^ à l'efûgie, c'est lassant. La courtisane est une vertu, le peuple un philosophe, le fou un sage. Quel éternel mépris pour li- prévu, le raisonnable^ Iq ppssible ! M. de Stendhal nous a gâtés.

Ce roi est un imbécile. Ni Marion coupée en deux par la douleur, ni des paroles de vieillard qui renverseraient un roi, si un roi ne vous écoutait assis ; un vieillard qui redemande un fds à la dent du bourreau, rien n'émeut le roi. Il s'endort. « Dieu conserve le roi ! )) dit en s'en allant le vieillard dont le fils va mourir. Belles paroles ! Ne vous ai-je pas dit que c'était romain. Pour moi, je ne connais rien au-desus de cela. Ce mot, dit dans cette situation, est sublime !

C'est le fou du roi qui obtient enfin la grâce du tenace vieillard. Il apprend au roi que Gaspard et Didier sont deux fauconniers habiles. « Qu'on leursauve la vie, dit le roi; les fauconniers sont si rares!... »

Est-ce bien là Louis XIII? L'homme y est sans doute; mais le roi? Est-il si petit qu'il le dit lui-même devant Richelieu ? Une seule faiblesse ne lui en a-t-elle pas fait attribuer mille?

Cette grâce si difficilement obtenue est encore révoquée ; la robe rouge l'emporte. Le hideux lieutenant criminel propose à Marion pour sauver son amant un sacrifice qui ne lui eût pas coûté beaucoup auparavant. Auparavant peut-être ne l'eût-on pas exigé. Les lieutenants criminels sont hommes ; ils ont des caprices. <( Venez ! » lui crie Marion. Hardiesse admirable ! et grâces enfin soient rendues à l'auteur d'avoir si outrageusement satisfait au caractère de Marion. La voilà ; au moins une fois, je la reconnais.

A ce détestable prix, elle a eu la vie de son amant. Mais Didier ne veut plus d'elle ; il a scellé son amour dans le creux de sa poitrine depuis le Jour de la révélation et du portrait.

168 LÉON tiUZLAN

Vous n'êtes plus Marie, madame ; mais Marion Delorme !

Alors au milieu des pénitents gris, des flambeaux inclinés, de tous les lieutenants de la mort, les deux jeunes condamnés marchent au supplice. — Oh! un seul baiser, Didier! crie Marion. — Non! — Un seul baiser ! — Non !... Et, à la fin, il fléchit ; il est dans les bras, sur le cœur, sur la bouche de Marion qu'il étoufl'e de baisers, qu'il inonde de larmes.

Oui, cet amour se conçoit ; il est vrai. Malheur h qui le nie ! L'amour vient avec l'estime ! Fadeur de la civilisation, l'amour vient comme il peut. Parfois il brûle pour la vie, s'agenouille devant la prostitution ; il rôde autour de la maison ouverte à tous les vents de la débauche. Cette femme est à tous. On la séduit avec un cachemire, avec un dîner, avec une pièce d'or, avec moins. Sa bouche est encore préoccupée des baisers d'un autre. Une jalousie brutale a blêmi ses joues d'un coup de cravache. Eh bien ! cela ne fait rien ; on l'aime, on l'adore. Le dernier baiser de Didier est la consécration de cette vérité.

Finissons le récit. Un immense palanquin rouge passe sur la scène, et un homme, caché sous ces tentures impénétrahles, répond à la voix de Marion expirante ce dernier cri : « Point de grâce ! »

Le vieillard au palamiiiiii rouge, c'est Richelieu. Richelieu! le grand cardinal ! Mais se dérang<Ma-t-il pour voir pendriî ou pour empêcher de pendre deux obscurs (iiiellistes? La mort de f-inq-Mars, l'ancien mignon du roi, lui inii)ortait. .Mais que lui fait à lui, homme poli-

tique, homme profond, réfléchi, tout aux grandes choses de l'Etat, la punition d'une rixe de cabaret, dune querelle de coin de rue ?

Peut-être trouvera-t-on un peu long ce travail d'analyse. Marion Delorme étant un des chefs d'œuvre les plus connus de l'école romantique, nous avons été tenté, un moment, de raccourcir cet article; mais, après réflexion faite, il nous a semblé qu'il était important de l'exhiber dans son entier afin de faire bien voir au lecteur en quoi consistait la manière du jeune critique, son indépendance vis-à-vis d'un grand novateur et l'abondance peu commune de son vif esprit. Sans doute il n'y a encore dans ce document rien de précis ni de fixe ; Léon Gozlan, se laissant encore aller au flux et au reflux de ses impressions du moment, est tantôt pour le drame nouveau et tantôt contre. Il ne se décide pas encore à conclure. Est-il pour ou contre la nouvelle école ? Attendez. Nous ne sommes encore qu'au second semestre de 1831 et il n'en est toujours qu'à son apprentissage déjuge. Il continue, il va d'un théâtre à l'autre ; il nourrit sa conscience ; il se fait la main encore six mois, encore un an. Quand arrive 1833, ce n'est plus un novice. Le voilà ferré à glace. On voit en même temps naître un journal d'une structure toute nouvelle, un grand journal qui a pour programme de ne s'occuper que d'art, de grammaire, de poésie, de

science, d'arche'ologie, sans le plus petit mélange de politique. L Europe littéraire, où Henri Heine jette à pleines mains ses belles Etudes sur l'Allemagne contemporaine, où Charles Nodier raconte ses souvenirs, où Yictor Hugo donnera ses pages sur Ymbert Galloix, où H. de Balzac fera la théorie de la Démarche où tant d'autres beaux esprits du jour vont s'escrimer, ne manquera pas d'avoir recours à cette plume de Léon Gozlan, que le sagace H. de Latouche, qui s'y connaissait, ne craignait pas de comparer au burin de BenvenuatoCellini, le ciseleur des ciseleurs.

Mais justement ce qu'on demande désormais à notre improvisateur, ce ne sout plus des flèches barbelées à la façon des épigrammes du Figaro. Ce sera bel et bien de la haute et sérieuse critique. Le journaliste n'a pas encore trente ans, mais sa tête a mûri vile. A force d'étudier, devoir, d'entendre, de comparer, il a emmagasiné au fond de sa boîte crânienne assez de connaissances, de faits, de dates, de figures diverses, de caractères, de notions de toute sorte pour être à même de formuler sur l'œuvre des contemporains une sentence éclairée. Pour commencer, il jette sur le théâtre national un coup d'œil d'ensemble. N'oubliez pas qu'à l'instant où il prend la plume pour f Europe littéraire, on crie de vingt côtr's à la fois à la décadence de l'art. On assassine trop, on viole trop, on empoisonne trop sur les planches. Tant de spectacles

horribles ont fini par écœurer la foule; Paris se désintéresse des passe-temps auxquels il demandait autrefois ses plus pures jouissances. Tandis que, dans ses iambes, Auguste Barbier interpelle la Muse d'Euripide, la belle Muse antique, en lui demandant compte des licences qu'elle laisse commettre dans ses domaines, l'Académie française fulmine par la voix de M. Antoine Jay, l'un de ses membres, des anathèmes coupés de points d'exclamation, et la société racinienne delà Ferté-Milon prend le deuil. Il semble que le firmament soit sur le point de tomber sur Paris pour écraser un million de déliquescents et de profanes. — Notre théâtre national n'a plus ni son antique relief ni ses vieilles et mâles vertus : voilà donc ce qu'on dit. Mais pourquoi cet état de choses ? Léon Gozlan s'efforce d'expliquer cette situation.

Pourquoi, demande-t-il, le public déserte-t-il le théâtre ? Ce n'est pas parce que les œuvres qu'on lui donne sont inférieures à celles qu'on produisait autrefois; Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny ne seraient pas de trop pâles descendants de Corneille, de Racine, de Crébillon et de Shakespeare, si vous voulez. Ce n'est pas non plus parce qu'il n'y a plus de grands acteurs ni de grandes comédiennes. On a aisément la monnaie de Talma et aussi celle de M"° Duchesnois et ^me Favart. Enfin, ce ne serait pas non plus pou» cause d'immoralité. Croit-on donc que Molière

172 LÉON GOZLAX

soit très moral dans Georges Dandin, dans l Ecole des femmes et dans tout son répertoire en ge'néral?

Il n'est pas deux pièces de Molière, il n'en est pas une où l'on puisse, en toute sûreté d'interprétation, conduire sa famille, s'il y a^Taiment, et je suis loin de le croire, quelque immoralité à découvrir jamais dans une scène passionnée, dans un mot trop nu, dans un cri trop \Tdà. — Mais l'immoralité n'est pas là. Elle n'est pas plus là pour Molière que pour nous; elle est ailleurs pour nous. — Je poursuis. Enumération faite (et je l'ai faite des assassinats, des viols, des empoisonnements, qui sont l'immuable base des pièces de Corneille, de Racine, de Crébillon et de Voltaire, je puis déclarer que les tables des mortalités dramatiques de ces grands auteurs sont dix fois plus sinistres, plus chargées que les tables des mortalités dramatiques de nos auteurs modernes.

D'oii vient la décadence ? Préparez-vous à vous étonner. Il y a chez le journaliste un brusque changement de front. Quand il s'agissait de combattre la Restauration, de 1828 à 1830, LéonGozlan était du nombre des raffinés qui la poursuivaient le plus avec l'arme blanche de la raillerie. On peut dire qu'il était au premier rang des sceptiques. En ce temps-là, se moquer de tout et surtout des choses divines était bien porté. Les gants blancs étaient vollairiens, ne vous en déplaise. Aujourd'hui, il y a revivement dans la pensée du panégyriste^ de Byron. Par un étrange mouvement de récurrence,

voilà qu'il attribue l'abâtardissement de l'art et sa déchéance à ce que l'on ne sait plus croire à rien.

Pour remuer et soulever les masses, le plus énergique levier, c'est une croyance commune avec elles. Réussir, c'est croire; la foi, voilà l'éloquence. Le drame, considéré dans son essence, et non comme une chose qui arrive, n'est encore que la foi aux prises avec un obstacle. — Eh bien ! regardons autour de nous : toute croyance est aujourd'hui envolée au ciel. Nous appelons en vain les croyances : elles sont trop bien pour descendre. Mais, voyons, qu'avez-vous à annoncer à ce peuple que vous rassemblez dans vos enceintes ? quelle leçon avez-vous méditée sur lui et pour lui ? Vous n'avez que deux sources, comme les anciens, à votre disposition : l'histoire et l'humanité. Que vous interprétiez l'une ou l'autre au profit de la curiosité intelligente, si un destin ou une providence ne tremble pas derrière votre drame, votre histoire n'est qu'un décor, votre humanité un misérable piège tendu à l'attention. La différence qui existe comme effet moral entre la croyance et son absence absolue dans l'application au théâtre de l'histoire ou de l'humanité, est la même qui distingue dans nos mœurs le sacrifice de fassassiuat. Sans croyance tout dévouement est un suicide, tout amour un adultère, toute vengeance un meurtre ; ce qui explique énergiquement pourquoi, avec la même économie de couleurs, le même enchaînement de situations, avec plus de chasteté peut-être dans fexpression, le théâtre est aujourd'hui très immoral, tandis qu'aux mêmes conditions le théâtre ne l'était pas au xvrii" siècle. Oreste est un

géant de vertu; Antony n'est qu'un petit assassin. On sent que ce n'est pas le poignard du Grec qui ravale ici l'eustache du Parisien ; c'est que celui-là est poursuivi par on ne sait quelle injuHe puissance, et que celui-ci ne reconnaît de puissance que lui.

Voulez-vous un autre exemple sur mille? Comparez Jocaste et Jeanne de Bourgogne de la Tour de Nesle; c'est la même fatalité. Des scènes entières ont jailli pleines de ressemblance. Et pourtant quelle immense, quelle incalculable distance sépare une femme de l'autre femme ! Jocaste est une expiation. Sur son bras nu on voit marquée l'empreinte de la main qui la pousse. Elle n'est qu'une victime, si bien que, lorsqu'elle est frappée, non seulement elle s'est punie, mais elle a apaisé les dieux. Je ne sais rien de plus complet comme drame et comme morale. Mettez Jeanne de Bourgogne à côté : elle fait liorreur. Son inceste n'est qu'un inceste. Et, chose étrange et qui prouve combien une intelligence supérieure doit planer, les ailes étendues, sur le drame, c'est qu'à son insuie poète, et c'est un poète M. Dumas, comprenant par instinct la place de cette intelligence, évoque de la rue, et sans plus de façon, un magicien qui passe. C'est lu l'intelligence, le dieu du drame moderne : le magicien, l'homme masqué de d'Arlington, le bourreau !

Jusque-là, passe. On peut croire qu'il ne s'agit là-dedans que d'une théorie, d'une divagation de philosophe, comme ont le droit d'en faire tous les enragés d'esthétique ; mais préparez-vous à vous élonnerde plus en plus ; vous allez voir que cet ex-

révolutionnaire est bien éloigné décidément de son point de départ et qu'il arrive peu à peu à se réconcilier avec cet ancien régime qu'il a, pas plus tard qu'hier, tant combattu et tant persifflé.

Non, cela n'était pas ainsi autrefois : Molière avait une croyance profonde dans l'infaillibilité politique de Louis XIV ; il avait la religion de la dynastie. Molière portait avec dignité l'habit et les mœurs de son temps. Son style est monarchique et descend d'Henri IV. Sa puissance de raillerie s'arrête où finit le ridicule. Molière croyait à Louis XIV, à son roi, aux mœurs du naisanthrope, au rire deScapin; religion d'estime et de temps qui suppléait chez lui à ce qui manquait à son génie de religion réelle. En vain vous chercheriez dans Racine une seule ligne où les admirations classiques et les terreurs religieuses de ce grand poète ne soient contenues. Ses drames ne sont que la riche paraphrase de sa foi à l'évangde et à Homère. Si son drame est grec, son vers est catholique ; il va d'Athènes à Port- Royal. S'il arrive parfois à Racine de se tenir à distance de ces deux admirables excès, avec son âme mélodieuse et son esprit lyrique , c'est pour flotter sur le platonisme le plus pur.

A quel Dieu, dites-le moi, à quel dogme, citez-m'en un seul, politique ou moral, la société croit-elle aujourd'hui ? On a nivelé le ciel, comme on a nivelé la terre. L'homme voit de très loin à l'horizon ; c'est vrai : mais que voit-il ? L'horizon.

Et quand l'incertitude règne dans l'expression, le doute dans l'œuvre, l'indifférence ou l'erreur dans

l'homme, si du moin? la voix de la critique pouvait être entendue, peut-être y aurait-il quelques retours sincères à espérer, des conversions ardentes à ramener au pied des autels si déserts du vrai et du beau. Mais le temple est éteint, le flambeau est tombé sur le livre et l'a brûlé. Puissante et souveraine autrefois comme l'art, allant à ses côtés, dirigeant son vol, l'accompagnant de la terre au ciel, la critique, cette poésie delà raison, cette sœur du bon sens, était chérie et redoutée. Partout, les monuments l'attestent, où l'art s'est élevé, la critique a suivi sa progression. L'un n'a jamais marché sans l'autre; inséparables comme la morale et le dogme.

Où la conversion s'accentue, où le reniement des âges nouveaux est manifeste, c'est dans ce qui termine l'article. Eh ! dame, la conclusion est forcée. Puisque tout y était mieux pour l'art, pour les poètes, pour les acteurs, pour le théâtre, il faut se mettre en devoir de revenir au bon vieux temps. Il n'y apoint à barguignerlà-dessus. Nous appuyons surce point, parcequ'en effet, àdaterde coi articlodf t Europe littéraire, on peut voir dans Léon Gozlan un tout autre homme que celui qu'on a connu naguère. Le combattant de Juillet devient monarchiste. It; Sémite se fait catholique, le romantique s'incline à toute heure devant les augustes perruques du siècle de Louis XIV. Plus fort que tout cela : il impute à Martin Luther tout le mal présent, parce que le formidablemoino a aux Imisquarts détruit la papauté

et créé la liberté de conscience. Un des hommes du jour, M. J. Barbey d'Aurevilly a fait entendre ce cri : « Quel malheur qu'on n'ait pas brûlé Luther ! » S'il n'a pas poussé la même clameur, qu'on n'eût pas comprise ni même tolérée en 1833, Léon Gozlan peut passer pour l'avoir préparée en jetant l'invective à la tête du promoteur de la Réforme.

Il ne s'arrête pas en si beau chemin. Sans s'inquiéter de savoir s'il ne se contredit pas trop ou s'il n'abuse point du paradoxe, il va jusqu'à faire, en règle, l'apologie de la force. Notez que du théâtre la théorie qu'il pose si arrogamment peut mener et conduit directement jusqu'à lapolitiijue. Joseph de Maistre et M. de Bonald n'avaient pas une autre forme de raisonnement.

Dans tous les temps, et voici la pensée qui a dicté cet article, il est un homme ou unectiose, une religion ou un principe, une vérité ou un mensonge, auquel ou à laquelle il faut se rattacher si l'on veut aller loin, droit et vite : la fatalité avec Euripide, le catholicisme avec Racine, le désespoir avec Byron. Association ou doctrine, hiérarchie ou pouvoir, révélation ou système, il est indispensable à l'humanité, sous peine de périr, de se choisir un chef; je ne dis pas un maître, le mot m'effarouche. Ce chef de la société, qui porte, selon que Dieu le veut, une épée ou une verge, un spectre ou un anneau, un bonnet rouge ou une croix d'or, se résume divinement dans un mot qu'a créé l'humilité de la raison chrétienne : I/.\utorité. Avec l'autorité

tout s'unit, se marie, se soude, s'explique, marche, court, arrive, triomphe, se révèle et se sauve. Avec l'autorité le ciel est ouvert, toute voie a son hut, toute difficulté sa solution ; il fait jour d'un pôle à l'autre: il y a une réponse à tout. Avec l'autorité, différente selon les mœurs et les âges, la société a vécu des siècles sans trébucher d'un pas : ici, trois mille ans, en Egypte ; là, deux mille et plus, autour du trépied de Delphes; et toujours et partout avec force et durée. Soudée au dogme politique, elle a produit l'obéissance des peuples, et l'intime union des Etats, sans acception exclusive d'une forme quelconque de gouvernement. Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de mes paroles, l'autorité est bonne partout. L'autorité du pape, du doge, du sultan, sont toutes trois égales et saintes aux yeux de la nécessité qui se l'impose. Descendue de la tète qui règne et qui la porte elle-même sur le front, dans la tète qui éclaire, qui illumine, qui écrit, qui imagine, qui chante, qui féconde le verbe, l'autorité est devenue l'àme des arts, le symbole de son unité visible, le terme de comparaison auquel tout se mesure, par lequel tout se détermine et se fixe.

— Pardon! rôpliquait cet H. rlo Latoiichc, un vieux républicain que j'ai déjà eu occasion dénommer, mais si J'autorité est si féconde et s'il n'est rien sans l'autorité, expliciiiez donc un peu pourquoi les deux cent cinquante millions de Musulmans qui vivent courbés sous la loi de l'Islam, sans se pormellre de discuter le Coran, n'ont ni arl, ni littérature, ni aucun des attributs de l'homme

libre ? Dites-moi donc pourquoi les deux Russies, celle d'Asie et celle d'Europe, si dociles et si unanimes sous le sceptre du tzar, n'ont point d'autre théâtre que le nôtre et ne jouissent que d'arts empruntés à l'Occident? Eh! c'est, au contraire, quand il y a relâchement dans le principe d'autorité, que l'histoire constate un merveilleux épanouissement en matière d'art. Ne parlons pas des sociétés grecques et romaines qui ne vivaient et n'auraient pu se développer que sous l'empire d'une absence absolue de maîtres ; ne voyons les choses que de plus près. Si l'Italie de la Renaissance est si grande, cela ne vient-il pas de laturbulence généreuse de ses quatre grandes républiques, celle de Venise, celle de Florence, celle de Gênes et celle de Pise ? Chez nous, ce qu'on appelle fort improprement, fort injustement, le siècle de Louis XIV est le produit très net des révoltes et des franchises de la Fronde. Il n'est pas un historien digne de ce nom qui n'admette le fait comme démontré. Si la première Révolution française n'a point porté tous ses fruits, si elle n'a donné qu'un petit nombre de génies à l'humanité, c'est précisément parce qu'un homme, le représentant le plus typique du principe d'autorité, Tatarie dans ses sources en saignant pendant vingt ans la nation aux quatre veines, en soumettant tout ce qu'il y avait de viril à unecoupe réglée, en faisant tuer follement quatre millions d'êtres humains. Napoléon représente encore plus le prin-

cipe d'autorité que Tamerlan, Gengis-Khan et Attila. Les belles moissons d'art qui viennent de lui ! Et quelle belle et quelle grande littérature que celle de son règne ! Il n'y a eu que quatre hommes et tous les quatre lui étaient odieux, de même qu'ils lui étaient hostiles : Chateaubriand, M™= de Staël, Benjamin Constant et Paul-Louis Courier. — Il aurait pu y ajouter Charles Nodier. Ce que je viens de rapporter au sujet de cette polémique, n'ayant jamais été écrit, n'a pu parvenir jusqu'à moi que par voie orale. Chose curieuse, c'est de Léon Gozlan lui-même que je tiens cette vive réplique de l'auteur de Fragoletta. « — Je ne crainspasd'avouer qu'il m'a bien rivé mon clou», ajoutait-il. Laconséquenceaurait dû, ce semble, être un retour à la cause de la liberté. Il n'en a rien été. En prenant de l'âge, mais notamment lorsqu'il s'est mis à épousseter les vieilles archives de l'aristocratie, àfaire l'histoire des (Châteaux deFi'ance, autrement dits des Tourelles, il s'est entêté dans sa théorie de l'autorité et de la force. J"ai toujours pensé que s'étant mis à haïr le parti démocratique à dater du jour où il avait publié la Physiologie du Bousingot, il s'était cru mis pour ce fait à l'index par une Sainte Wehme républicaine quelconque et que telle avait été la cause première de ses brusques et inconcevables revivements. Même chose ou à peu près, d'ailleurs, se manifestait vers la même époque pour deux autres écrivains : Capo de

Feuillide et Lerminier, tous les deux rédacteurs de r Europe littéraire comme lui.

Dans l'article dont il vient d'être question, il n'était, d'ailleurs, que fort peu semblable à lui même. Toutes ces tirades sont sur un ton plus grave. Toutes ces phrases sont pompeuses. Comprit-il quil n'avait pas joué le bon jeu en voulant changer de nature? Ce qu'il y a de certain, c'est que, la prochaine fois, il revint à son vrai genre, à la boutade, àl'épigramme pour laquelle il était si bien fait. Pour la seconde fois, il avait à parler de Victor Hugo, mais ce ne devait plus être comme dans le petit journal satirique où l'irrévérence était si bien permise. Ce n'est un mystère pour aucun des Bibliographes d'alors que V Europe littéraire, ?>OTie de moniteur de la nouvelle Ecole, était tout à la dévotion de Victor Hugo, puisque le grand poète descendait jusqu'à y donner de sa prose, lui qui n'aimait guère les périodiques, dans ces temps-là du moins. On faisait volontiers de lui comme un patron de l'entreprise. Il va de soi qu'on ne pouvait rien écrire sur lui sans être un ami. En août 1831, Léon Gozlan n'en était pas un encore; il n'était pas non plus un admirateur, ni même un adepte. H avait quelque peu égratigné l'idole du bec de sa plume. En 1833, à VEurope littéraire, il y a volteface. .\ la vérité, il s'est écoulé dix-huit mois, et c'était beaucoup de jours pour le temps où l'on vivait, n est juste d'ajouter qu'un fait nntabli^ venait

de se produire. A Manon Delorme succédait Lucrèce Borgia. N'omettons pas de noter non plus que, dans Fintervalle, avait paru IS otre - Dame-de-Parls , ce prodigieux roman, qui a toute l'envergure d'une épopée gothique. L'idole avait grandi de deux coudées, pour le moins.

On venait de représenter Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin. C'a été, nul ne l'ignore, un des grands succès de l'époque. M"® Georges y a été sublime, Frederick Lemaître superbe. Paris y courait, tous les soirs. «Applaudissez, Athéniens, c'est du Sophocle! » se reprenait-on à dire, ou à peu près. Mais pourtant il y avait des hommes, à la vérité des hommes d'un autre temps, qui ne voulaient pas entendre la chose de cette oreille-là. Vaincu, éparpillé, le vieux parti classique protestait par de sourds grognements. Les affidés se passaient de main en main, sous le manteau, une brochure ou plutAl un pamphlet de M. Alexandre Duval. Cela affectait la forme d'une lettre à Victor Hugo, quarante-cinq pages d'impression, sans compter le titre et le faux-titre. Un opuscule qui voulait être léger et qui n'était que mince.

Qu'était-ce que M. .\lexandre Duval? Un ancien acteur de la Comédie-Française, encore plus auteur, <à ce qu'il paraît, et, pour le moment, membre de l'Académie française. De 1797 à 1827, c'esl-à-dire pendant trente années, le personnage avait été d'une fécondité véritablement désolante. Trente ou

quarante pièces, des comédies pour la plupart, toutes e'crites dans le style gris et ampoulé tout ensemble qui est particulier à la fin du Consulat, au premier Empire et au commencement delà Restauration. Il y avait là-dedans la Manie d'être quelque chose, \?i Fille d' honnew, Edouarden Ecosse, Maison à vendre, le Tijran domestique, Shakespear amoureux (Shakespear et non Shakespeare), et je vous cite là les meilleures, celles qui ont été le plus applaudies, et, au surplus, disons-le, dans ce cycle d'indigence littéraire, toutes ont été fort applaudies. Raison pour laquelle l'auteur s'en faisait grandement accroire. M. Alexandre Duval ! il était celui de tous dont le nom allait aux nues! Sous ce rapport, il primait ses pairs, MM. Jouy, Arnault et Delrieu, et aussi, cela va sans dire, M. Luce de Lancival, des aigles, mais des aigles qui paraissaient avoir été couvés par la femelle d'un canard, Revenons-y. On n'a juré que par M. Alexandre Duval pendant un peu plus d'un (piart de siècle; mais, chose à ne point perdre de vue, l'auteur de Shakespear amoureux n'a pas pu arriver même sur le seuil de la postérité. Pas une de ses œuvres n'a survécu. Il en a donc été de son répertoire comme de lui-même. Dès que la dernière pelletée de terre a été jetée par le fossoyeur sur son cercueil, ses quarante chefs-d'œuvre ont été enterrés, et pour toujours. En tant que relique, les générations nouvelles ne connaissent de lui qu'une scène du Tyran

domestique, et encore c'est parce qu'un faiseur d'an thologies populaires, à court de copie, a détaché cette scène de l'ensemble à l'aide d'une paire de ciseaux. Mais, en 1833, en raison de ses attaches avec la Maison de Molière, le vieillard était encore joué de temps en temps rue de Richelieu; il avait un autre privilège, celui d'être l'un des doyens de l'Institut, et pour ces deux motifs, il le prenait de très haut avec le pauvre monde, mais surtout avec ceux qu'on nommait déjà les Barbares, je veux dire les Romantiques.

En apprenant le succès si retentissant de Lucrèce Borgia, M. Alexandre Duval avait donc broché un pamphlet. 11 y accusait, sans détours, M. Victor Hugo d'avoi?' par des doctrines perverses perdu l'art dramatique et ruine le Théâtre- Français . Sur ce réquisitoire étrange, Léon Gozlan examine la plate brochure et il voit qu'on y chante Corneille, Racine Molière et Voltaire.

Corneille, Racine, Molière et Voltaire, s'écrie-t-il, sont autant à nous qu'à vous, d'abord.

Ah ça! monsieur, de quelle part venez-vous, s'il vous plaît, vous constituer, vous et vos vénérables camarades, les défenseurs bruyants de ces grandes célébrités qu'on n'attaque pas? Où sont vos titres? Vos lettres, vos mercuriales, vos remontrances, gardez-les donc pour vous défendrt' vous-mêmes. Corneille, Itacine, Molière, Voltaire ! Ils sont nos dieux domestiques, nos dieux secrets qui rient sur nos tètes, qui

veillent à notre porte, qui nous aident à passer les heures et la vie, que nous aimons et qui nous aiment. Ils étaient à tous et à personne, quand ils vivaient; ils sont à chacun et à un seul maintenant. Ils étaient rois, nous en avions peur; ils ne sont plus rien, nous les aimons. Ils étaient du bruit, ils sont de l'histoire. Ils enrichissent nos bibliothèques. N'est-ce pas un beau changement ? Je vous le souhaite, messieurs !

A cette poignée d'ironie, il ajoute encore une belle dose de sarcasmes.

Allons, j'y reviens ! Qui vous envoie? — Le public ! Mais vous l'accusez d'avoir été corrompu par les doctrines perverses. — La jeunesse? — Elle vous a traités de ganaches de l'Empire, dites-vous? — Les étrangers? — Mais vous prétendez que c'est la littérature allemande et la littérature anglaise qui ont créé la défection. — Serait-ce l'Académie qui vous envoie? Elle est bien honnête, l'Académie^ bien désintéressée ; mais que veut-elle, l'Académie, elle qui n'a ipas voulu de Molière ? Qu'elle enterre ses morts, l'Académie !

Cependant le moment est venu de donner quelques coups de griffe plus spe'cialemcnt au vaniteux vieillard qui a commis la brochure. Pour le coup, ce petit empoignement va devenir curieux.

En s'adressant à M. Victor Hugo, M. Alexandre Duval, tout à fait sans gène, dit : Il est bien convenu entre nous que tout auteur a de la gloire. Vous avez la vôtre. et, moi, j'ai la mienne. Mais vous avez voulu paraître

sur la scène française et les grands maîtres et b'urs disciples ont disparu. Pour moi, je ne conviens pas de cela. Si M. Duvàl a eu de la gloire, il en a encore. On ne vole pas la gloire comme une place ou un ruban ; ou il faut qu'elle tienne bien peu, si du premier coup on remporte d'assaut. M. Hugo vous laisse votre gloire, laissez-lui la sienne : échange de bons procédés entre immortels. S'il vous plaît de dire : « Si je n'ai pas atteint mes prédécesseurs, au moins, comme l'un de leurs plus dignes disciples, ai-je eu le bonheur de ne pas marcher très loin d'eux » ; faut-il que M. Victor Hugo s'attache à votre suite ? Et qui vous assure que M. Victor Hugo n'est pas vingt fois plus près de Corneille et de Molière que vous ne l'avez jamais été ? Voudriez-vous me dire combien vous comptez de pas géométriques, vous i/ui ne marchez pas très loin d'eux, entre Molière et vous ?

Mais en voici bien d'un autre, M. Alexandre Duval va tomber h bras raccourcis sur les comédiens, ses anciens confrères, et, ici, lecteur, je vous invite <i ne rien laisser jx'rdrt' de ce (|ue dit Léon Gozlan :

Il entre, armé du fouet et des règles, dans le comité des acteurs, et bat sans pitié ces pauvres comédiens, qui ont eu la sottise de prendre pour un succès l'empressement d'un puhli': curieux de voir une fois, une seule fois, ce qui est monstrueux, ridicule et bizarre. Or, ces sots qui représentent des monstres, ce sont les mêmes sots qui ont joué une à une toutes les quarante pièces de M. Alexandn- Duval di' l'At a(b''niif Française, l'au-

leur de les Artistes par occasion. Ici la reconnaissance n'est ni fort ingénieuse, ni très polie : et ce n'est pas pas la peine d'être de l'Académie qui se dit française. Mais comprenez-vous l'empressement de cent mille personnes curieuses, de voir une seule fois une œuvre monstrueuse? Il n'y apas d'affront plus sanglant pour un auteur que celui d'avoir méchamment la vogue pendant trois mois? Peut-on être plus humilié que de subir quatre mille francs de recette tous les soirs 1 de toucher de la main du caissier des droits énormes d'auteur en argent blanc, de poids et de cours 1 Ah ! la monstruosité est sans exemple. Parlez-moi de la solitude décente qui assiège les tragédies de M. Arnault, de l'indifférence de bon goût qui recule devant l'affiche annonçant Artaxerce, du mépris délicat, honnête et classique, que professe le public pour l'alexandrin et les pères nobles, du vide profond , mais probe, mais vertueux, du vénérable vide qui règne dans le coffre du caissier chargé d'escompter à la porte les trois unités! Parlez-moi décela!

Mais tout à coup le vieillard s'apaisse et ne veut plus être qu'un ami. — « Il vous manque un ami », dit paternellement M. Alexandre Duval à Victor Hugo. Vous allez voir quel ami précieux il est, et jusqu'à quel point il pousse la S3'mpathie pour l'auteur de Lucrèce Borgia.

Ecoutons le vieillard, laissons parler l'ami. « Vous vous emparez de la salle entière, afin de ne vendre les stalles et les loges qu'à des amis et connaissances;

VOUS vous êtes formé un public intrépide pour applaudir des absurdités ; h certaines de vos représentations, on se trouvait environné d'hommes effrayants ; ils nous attaquaient par l'épithète d'épiciei'; ce qui signifie outrageusement bête ; si vos cheveux étaient blanchis par le temps (l'auteur de la lettre évite soigneusement le mot poudre), alors vous étiez des académiciens, des perruques, des fossiles : on vociférait autour de vous des cris de fureur et de mort. >>

« Je vous ai bien dit, monsieur, continue l'excellent vieillard, l'auteur de Staiiislas, au commencement de cette lettre, que mon langage serait celui d'un père à son fils. »

En effet, c'est là parler en père ; il ne manque plus à la leçon que quelques coups de bâton et la menace du cachot, pour que la leçon du littérateurde l'Empire soit à son grand complet d'indulgence. Je m'attendais toujours à cette conclusion : « Si j'avais le pouvoir, comme j'ai la volonté, je brûlerais vos œuvres au pied du grand escalier de l'Institut, je percerais la langue à ceux qui auraient blasphémé en prononçant votre nom, et je vous enverrais aux îles Marguerite ; car je suis un vieillard et je vous aime, jeune homme. »

« La conclusion de l'incommensurable lettre de M. Duval, l'auteur de le Retour d'un cruisé, à M. Hugo est moins sévère; elle se termine ainsi : « Je n'ai point l'orgueil d'être un grand maître; mais si, dans l'art dramatique, les gens de lettres et le public ont bien voulu me reconnaître une importante qualité, celle de charpenter une pièce, de préparer une situation et d'enchaîner les scènes, je me ferai toujours un plaisir d'offrir, h qui me les demanderait, des con-

seils qui seraient le résultat du travail, de l'âge et de l'expérience. »

M. Duval a oublié de donner son adresse.

Après lecture de cette lettre, que très probablement il n'a pas lue, il eût été beau de voir M. Hugo se diriger vers la maison de l'académicien, frapper à sa porte, monter chez lui, se faire annoncer, et solliciter, le chapeau à la main, l'honneur de se faire charpenter une pièce par M. Duval, l'auteur de la Femme misanthrope. Et M. Duval, l'auteur de le Prince troubadour, répondant : « Je suis à vous ; je déjeune ; après déjeuner, nous charpenterons ». Puis le déjeuner fini, le vieillard et le poète se seraient mis à charpenter jusqu'au soir. M. Victor Hugo aurait emporté la charpente; et quand il aurait fait représenter le drame auquel le charpentier aurait contribué, l'acteur se serait présenté à la rampe et aurait dit : « Messieurs, la pièce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous, est de M. Victor Hugo, charpente de M. Alexandre Duval. »

Que dites-vous, lecteur, de ce trait final?

En voilà assez sur l'incroyable pamphlet de l'académicien ; Léon Gozlan finit par arriver au drame qui fait tourner la tète atout Paris. Naturellement il s'emporte en éloges. Cettepièce est grande. Un jour, en Sorbonne, M. Saint-Marc Girardin qui a pourtant bien été nourri du lait des classiques, celui-là, n'hésitera pas à en parler au milieu de son cours et de mettre les beautés qui s'y trouvent en regard des scènes laissées par Eschyle et Sophocle. Léon Gozlan a pressenti ce jour de gloire pour le

nouveau drame; mais, inde'pendammont de l'afTa-

bulation à laquelle il applaudit fort, il signale le mérite de la forme.

Il faut louer d'abord M. Victor Hugo d'avoir écrit son drame en prose et non en vers; il doit son succès à ce choix de langage, à cette façon plus naturelle, plus libre, plus humaine d'exprimer la pensée. Si derrière sa poésie, bien que trop lyrique encore pour la scène, du moins jusqu'ici, l'auteur cachait des passions ordinaires et communes, peut-être rendrait-il tolérable l'emploi du vers ; mais à ce brillant défaut se joint encore chez lui la prédilection marquée pour la peinture des personnages excentriques à la vie, pour des êtres qui n'ont pas encore commis le péché originel. Alors c'est lyrique sur lyrique ; c'est la harpe exécutant la sonate. On le sait, d'ailleurs, la poésie va toujours au-delà du but. Elle rêve, elle décrit, elle chante, dès qu'on cesse de tenir ses ailes blanches à deux mains. Fit le chant, la rêverie et la description sont une superfétation au théâtre. Le chant, c'est l'orchestre; la description, ce sont les décors. Il y a triivestissemenl, <louble emploi, usurpation, à l'instant où la poésie cherche à s'étaler, à prendre son nivoau. Voilà pourquoi il a bien fait de faire de la prose.

Voyez aussi comme l'auteur est plein, complet, arrêté, probe, dans son nouveau langage, pourvu de la plus majestueuse sonorité, de la plus gracieuse allure, d<; la plus féconde originalité. Il dit ce qu'il pense ; sa langue est un chiffre, une monnaie. D'un côté, il y a son empreinte, son portrait souverain; de

l'autre, son âge et sa valeur. Son style est de poids et de cours.

En fin de compte, cette afTaire relative à Lucrèce Borgia n'est qu'un épisode dans la vie du journaliste. A C Europe littéraire et dans d'autres publications allant de 1833 à 1848, et même au delà, Léon Gozlan a vingt fois démontré combien était grande la flexibilité de son talent. A propos du pamphlet de M. Alexandre Duval, il se faisait polémiste de premier ordre; au sujet du drame de Victor Hugo, il était critique, et critique ferré à glace. Sous ce dernier rapport, il lui eût été facile de se faire une place dans la presse. Ce n'est pas exagérer sa valeur que de supposer qu'il pût prendre rang parmiceux qui, encetemps-là, étaient le plus en évidence. 11 avait la facilité dont Jules Janin faisait preuve au Journal des Débats, le style diamanté que Loëve-Veimars répandait dans le feuilleton du Temps, l'âpre bon sens que H. Rolle montrait au National, la bonne humeur que J.-T. Merle mettait, tout les huit jours, dans la Quotidienne. A-t-il songé à devenir le pair de ces quatre écrivains d'élite ? Rien ne donne aie croire. Si la spécialité, du reste si séduisante,de j uge dramatique, siégeant dans une loge ou à l'orchestre, était en état de le tenter, il avait pour se détourner d'elle" l'ardent désir d'aborder avec plus de préférence le travail d'invention, le Conte, le Roman, l'Histoire

et aussi la Comédie et le Drame. Il n'était donc pas critique de profession ; il ne Tétait que par hasard et en passant. Cependant onTavu, à deux reprises différentes occuper le feuilleton d'un journal quotidien. En 1841 et 1842, il consentait à être le lundiste du Globe, ressuscité pour soutenir les intérêts des colons que menaçait déjà l'affranchissement des esclaves. (On sait qu'il n'aimait pas les noirs.) En 1858 et années suivantes, il avait repris la férule pour le compte du Pays. (On sait qu'il aimait l'Empire.) .Mais il faut reproduire ici l'observation que nous venons d'émettre un peu plus haut. Faire delà critique pour lui, ce n'était qu'un accessoire. A ses yeux l'essentiel, çà été de pratiquer l'art littéraire sous ses formes les plus variées, je pourrais dire sous tontes ses formes, et c'est là ce qui constitue l'originalité de cette riche et brillante nature.

H. de Balzac et Léon Gozlan. — Un livre de confidences. — Antipathie. — Journaliste et romancier — H. de Balzac aux Italiens. — Le Médecin de campagne. — Révélation. — Un chapitre. — Histoire de Napoléon racontée dans une grange. — Henri Monnier. — Le petit doigt interpellé. — La Peau de chagrin. — Comment le journaliste et le romancier sont devenus amis. — Le feuilleton du Globe. — L'Odéon — A propos des Ressources de Qiiinola. — Contre les charpentiers. — Histoired'un drame.

Sous ce titre : Balzac intime, on a eu l'heureuse pensée de réunir deux livres prestigieux que Léon Gozlan a fait paraître sur le grand romancier : Balzac e7i pantoufles, Balzac chez lui. Ainsi qu'on Fabien compris, il ne s'agit point dans cette publication d'une biographie proprement dite. Ce serait plutôt quelque chose de comparable aux Memorabiliaàe Socrate, laissés par Xénophon. Autour d'un certain nombre d'épisodes, touchant à la vie d'intérieur, tant à Paris qu'aux Jardies, avec une poignée d'anecdotes, des mots, des portraits et quatre ou cinq documents, l'historiographe a fait des confidences sur Balzac vieilli et étant sur le point

de finir. Sans doute ces pages sont empreintes du plus grand charme. 0n voit jusqu'à quel point l'auteur du Père Goriot, cet homme qui se donnait pour si positif, se laissait emporter parle vague de l'éthcr toutes les fois qu'il enfourchait l'hippogriffe de la fantaisie. Tous ses rêves de richesse, toutes ses conceptions de propriétaire d'un Ferney burlesque et, en un mot, tous les rayons de sa de'mence domestique sont recueillis avec un soin scrupuleux dans ces volumes, que ne manqueront point d'avoir dans leur bibliothèque les délicats, encore si nombreux, qui se délectent à la lecture de la Comédie humaine. Mais, à notre sens, pour que les générations nouvelles puissent comprendre à première vue le sens de ces révélations, une sorte de scholie et quelques éclaircissements sont nécessaires. Entre l'historien et son héros, l'amitié est devenue très vive, à une certaine date; il est juste toutefois de noter qu'elle n'a pas eu à durer longtemps, parce qu'elle a commencé sur le tard. Si l'un et l'autre ont eu le loisir de se fréquenter pendant huit années, ça été tout au plus. Suivant toute apparence, la liaison ne s'est faite qu'à la fin de mars de 1842, c'est-à-dire à l'époque où l'Odéon s'occupait des /fessources de Quinola.

AvanI ce temps-là, H. de Balzac et Léon (Jozlan se connaissaient-ils? Oui, ils se connaissaient de vue et de nom, sans aucun doute. Etant l'im ef l'autre constamment en vedette dans les catalogues

et sur les affiches, il leur eût été diffficile de ne pas se lire réciproquement, cela va sans dire. Ils s'étaient coudoyés cent fois, mille fois peut-être, dans les foyers de théâtre, maisces foyers ne sont, après tout, qu'un prolongement de la rue. Le hasard les avait l'ait se rencontrer aussi dans les bureaux de la Revue de Paris et du Musée des Fainiiles ; de là, il les avait souvent mis face à face dans le salon de M""^ Sophie Gay et même dans celui de M™" Emile de Girardin, sa fille, mais, dans ces deux endroits, où l'on rassemblait tant d'antagonismes, on n'était tenu qu'aux marques d'une froide politesse, à une légère inclinaison de tète, et il n'y avait rien de plus. Mieux que cela, à cinq ou six reprises, ils avaient dîné ensemble chez des éditeurs, soit chez M""" veuve Béchet, soit chez Hippohie Souverain, mais tous les deux, même en échangeant quelques paroles, ne cessant pas de se tenir sur la réserve, il n'y avait pas eu encore d'intimité.

Pourquoi ne pas dire ici la raison réelle de cette double froideur? Si l'un, gonflé par ses succès, avait de la morgue, jusqu'à prendre l'attitude d'un César littéraire ; l'autre, sachant qu'il portait en soi de quoi se défendre, avait l'indépendance d'un guérillero. Une chose avérée, H. de Balzac n'aimait pas les journalistes, surtout ceux qui faisaient profession de mettre en joue les célébrités du jour et il n'ignorait point, que, de 18:29 à 1833, ce qui correspondait aux premières années de sa carrière si

pénible, l'ancien re'dacteur du Figaro avait été le plus vigilant comme le plus impitoyable des francs archers de la petite presse. On assure même, qu'ayant à ses ordres une sorte de police, il avait appris que celui qui était maintenant pour lui un confrère en fait de roman était jadis l'un de ceux qui le prenaient le plus lui-même pour une tête de Turc. Le premier qui avait blagué sa fameuse canne de tambour-major , c'était Léon Gozlan ; c'était encore Léon Gozlan qui, le premier, rompant le respect dû à la vie privée, principe tant prêché par le vénérable Royer-Collard , l'avait esquissé et montré dans la robe de moine qu'il portait, rue Cassini. Les Arabes prétemlent que le lion est animé d'une rancune qui ne meurt jamais. Sous ce rapport, l'illustre Tourangeau avait une nature de lion. C'en est assez pour expliquer ses airs de dédain. D'ailleurs, il se flattait, ainsi qu'on le sait, d'être de noblesse capétienne (et les gens de Tours affirment qu'il n'était ni de celle-là ni d'aucune autre, mais simplement Balzac tout court). Bref, sous ce prétexte, il s'iniaginail puiser ses aïeux dans une origine féodale et cli retienne, ce qui lui donnait, pensait-il, le drdil d'avoir des préjugés de race et de les afficher le plus possible. Tout le monde sait le cri qu'il a jeté, un jour, à la tête de M. Louis Perrée, directeur du Siècle, à propos d'un parallèle avec Alexandre Dumas : <• Puisi< que vous me comparez à ce nègre-là, je remporte

« mon manuscrit ». Il ne montrait pas moins de répugnance quand il s'agissait d'un rapprochement avec les juifs. « — Est-ce que ce petit Gozlan n'est pas un juif ?» demandait-il d'un air de marquis de rOEil-de-Bœuf à M. Bonnaire.Et le propos, rapporté à Henri Heine, Israélite retourné, amenait cette réplique : « Ah cà ! qu'adore-t-il donc, ce paysan des bords de la Loire, si ce n'est le fils putatif d'un charpentier de Nazareth, qui était, sous Tibère , le plus va-nu-pieds des Juifs ? » — Quant à Léon Gozlan, il ne sonna mot. Chose inconcevable pour un esprit d'une vigueur peu commune, ce seul nom de juif le faisait pâlir et le rendait muet comme un poisson du pont des Arts. C'était pour éviter de l'entendre qu'il avait placé un très beau christ dans son cabinet de travail. Pas de visiteur qui ne le crût chrétien d'origine.

A la vérité, en fait d'hostilité, le petit Sémite avait pris les devants, nécessité d'un faiseur d'épigrammes qui ne veut pas déplaire à son rédacteur en chef et cède au besoin de desservir l'autel de l'actualité. Si, au village, au sortir de l'école, les polissons ne jettent leurs pierres qu'à l'arbre à fruits, de même, au journal qui amuse ou qui a la prétention d'amuser, il faut que les gens d'esprit, l'écrivain et le dessinateur, s'arrangent pour viser le personnage en vue, l'homme marquant, quel qu'il puisse être. Or, à dater de la Physiologie du Mariage, un livre des plus agréables et qui n'avait

qu'un tort, celui d'être trop taillé sur le patron de la Physiologie du goût, de Brillât-Savarin, H. de Balzac était presque un écrivain couronné. 11 attirait la foudre. Tinrent ensuite les Chouans et, peu après, le Médecin de campagne, ce merveilleux recueil de paysages qui vaut tous les poèmes rustiques passés, présents et futurs. Du coup, l'auteur parvenait à la plus haute cime de la célébrité et David (d'Angers), le fabricateur des dieux de ce cycle-là, se mettait à faire son médaillon en attendant qu'il fît son buste en grand. Mais l'humanité ne change pas, que ce soit à Rome ou que ce soit à Paris: il devait y avoir la critique moqueuse en regard de la gloire si vite vt>nue ; il fallait le contrepoids de l'insulteur anti([ue rappelant publiquement au triomphateur qu'il ne devait pas trop s'en faire accroire. Léon Gozian eut à jouer ce rôle vis-à-vis de Balzac.

Il y a là une bascule tout à fait conforme aux théories de la liberté. Peu s'en fallait que H. de Balzac ne se donnât pnur un demi-iHeu. Plus il se divinisait, plus la presse satirique prenait à tâche de le ramener à taille d'homme. Et l'on va voir comment s'y prend le jeune journaliste pour rappeler à la modestie le grand romancier, sans le découronner :

Hier, une bise mouillée soufflait sur Paris. Je luiv.iis le spleen av(;c l'.'iir. Je m'ennuyais à en mourir. Je

n'avais pourtant pas encore lu Ohermann ; je ne m'étais pas bourré de pudding. J'avais la fièvre de l'ennui. Un mal qui n'est pas classé, mais très réel. Par bonheur, le docteur Bennati, le médecin de Paganini, me tâta le pouls et, après avoir inspecté ma langue, d'un rouge de tomate, me dit d'un air grave :

— Ne plaisantons pas avec ça. Il faut vous distraire. Allez donc aux Italiens, ce soir.

Je suis allé aux Italiens. Pardieu, c'est la mode. Pourquoi? Personne n'y entend rien, musique à part. Nous autres Français, nous nous obstinons à ne savoir que le français. Le toscan! Qui consent à apprendre le toscan? On a des professeurs de sanscrit à la Sorbonne. Un professeur d'italien, la langue de Dante? Allons donc! vous voulez rire! Si vous voulez, on vous parlera dans l'idiome de Sardanapale ou ae Nabuchodonosor. J'achetai des gants blancs et j'allai aux Italiens.

J'oublie un détail. Le savant Bennati avait ajouté mezza voce :

— Penchez-vous du côté des loges et regardez les blanches et blondes duchesses du faubourg Saint-Germain. Un éblouissement. Cela fait l'effet d'un jet de la pile de Volta. Vous serez guéri.

Quand j'entrai, la salle était comble et ensoleillée de diamants.

Un goguenard à gros ventre qui, paraît-il, venait de gagner, d'un coup, 100,000 fr. à la Bourse, mâchonnait sa moustache en disant : « — Moi, je suis venu pour la Malibran. Je veux voir si elle me fera autant rire que la Déjazet. »

Quant à moi, j'allais du côté des loges, à cause de l'ordonnance du docteur.

Vous devinez que je voulais contempler les duchesses.

Tout à coup grand bruit dans une loge. — Ah! me dis-je, voilà sans doute la duchesse de Langeais qui a de si belles épaules. — Du tout : c'était M. H. de Balzac en personne.

Un gros homme. Haut en couleur. Les cheveux noirs, façon crin de cheval. De petits yeux, mais très vifs. Yeux d'éléphant, yeux de sanglier, yeux de tout ce que vous voudrez, mais le même avait trois mentons et, sans mentir, l'air d'un fort marchand de porcs, au marché de Sceaux. Parole de journaliste! — Docteur Bennati, la drôle de duchesse que vous me faites voir là!

Je n'ai pas été guéri du spleen.

Que direz-vous de cette boutade ? il est bien entendu qu'elle eut du succès. On se la passait de main en main. A Paris, depuis l'empereur Julien, l'humoriste du Misopogon, jusqu'à nos jours, on n'est reconnu homme d'esprit qu'autant qu'on exerce sa malignité sur quelque homme du temps. Ah ! sans doute Léon Gozlan avait assez de ressort pr»ur pouvoir échapper à celte règle! Nc'anmoins on fit grande fête à ce bout d'article comme à presque tout ce qui tombait de sa plume.

H. de Balzac connut-il ce morceau? Je ne saurais rien dire de précis à cet égard, mais la chose est à

croire, étant donné qu'il avait un peu partout des amis ou une police, ce qui est absolument la même chose. Prenons donc qu'il ait connu le fait. Dès lors, on comprend à merveille son exclamation de 1838 à M. H. Bonnaire de la Revue de Paris : — « Est-ce que ce petit Gozlan n'est pas un juif? »

Tout à l'heure, nous avons été amené à parler du Médecin de campagne et du grand succès qu'il avait obtenu, dès le premier jour de son apparition. Encore un coup, rien de mieux justifié. D'un bout à l'autre, l'ouvrage est d'une superbe ordonnance et tout fait bien voir ce qu'était un canton rustique sous les Bourbons de la branche aînée. Plus tard, vers la moitié du règne de Louis-Philippe, le romancier fera les Paysans pour le feuilleton de la Presse. On voit que c'est le même sujet, mais quelle différence dans l'exécution ! On ne peut trop le répéter, il y a, dans le premier roman, et beaucoup de savoir et une forte dose de poésie. Le style, qui est d'une adorable négligence, se prête de point en point à la bonne tenue de ces scènes rustiques au milieu desquelles un ancien soldat lettré mène toute une population d'àmes naïves et ayant l'ignorance de l'âge d'or. Mais il est un chapitre surtout qui remuait au plus haut point les lecteurs; c'est celui qui a pour titre : Histoire de Napoléon racontée dans une grange. Qui ne sait ce détail ? Au milieu d'une veillée de villageois, presque tous assis ou couchés sur des bottes de paille, legarde cham

pétre prend la parole et raconte la vie de Napoléon depuis sa naissance à Ajaccio jusqu'à sa mort à Sainte-Hélène. Dans quelle catégorie de Fart convient-il Je placer cet étrange, pittoresque et émouvant récit d'un homme «lu peuple touchant la plus grande personnalité des temps modernes? Est-ce de l'histoire? Est-ce de l'épopée? Est-ce du drame? Est-ce de la légende ? Mon Dieu, c'est de tout cela ensemble, et c'est un chef-d'œuvre; H. de Balzac mérite d'être glorifié rien (juà cause de ce chapitre de quatre cents lignes au plus. Mais attendez ! là encore, le caillou du berger David va frapper Goliath au front.

A ce sujet, il court à travers les ateliers et chez les gens de lettres un assez vilain bruit ; Henri Monnier vient de faire entendre des plaintes étranges : si l'on veut s'en rapporter à ce que dit l'artiste, le meilleur, le plus beau chapitre du Médecin de campagne, celui qui est épique, ne serait pas de celui <|ui a signé le livre de son nom; il serait de lui-même. Un soir, en prenant du thé, Henri Monnier, improvisateur et acteur tout à la fois, se serait mis à réciter Y Histoire de Napoléon, à la manière du peuple des campagnes, et comme M. H. de Balzac était présent, il aurait retenu le récit, fond et forme, dans les cases de sa prodigieuse mémoire, et, dès le lendemain, il aurait adaplé ce récit si (iriginal à son roman nouveau.

Est-ce vrai, ce plagiat ?

Léon Gozlan le tient pour vrai, parce que, vous comprenez, Henri Monnier est venu renseigner le journaliste à ce sujet, en jurant ses grands dieux qu'il n'y avait rien de plus réel. Il ne s'est pas contenté de son affirmation; il a produit des témoins, et notamment M. Charles Rabou, l'ami même de M. H. de Balzac, et celui qui a fait les Contes Bruns d'une tête à l'envers, concurremment avec Philarète Chastes et M. H. de Balzac lui-même. Le moyen de trouver que l'accusation ne soit pas fondée !

Aussi le rédacteur du Figaro prend-il le réquisitoire en sous-ordre. Il accuse. — Qu'on lise:

M. H. de Balzac est né coifTé. Voilà que le Médecin de campagne arrive à sa seconde édition. Très grand succès. Notez que cet honneur équivaut à la couronne d'actie des Romains. 11 n'y a plus à s'étonner si l'auteur a trois mentons. Qu'il survienne un nouveau tirage, et il en aura quatre. Il passera phénomène.

Ce Médecin de campagne est une belle œuvre, où abondent, non peut-être les faits ni le drame, mais les charmants tableaux d'un village encore primitif. On y rencontre les idées les plus saines. Je vous recommande, entr'autres figures poétiques, celle de la Fosseuse. Fielding n'eût pas fait mieux.

Un autre curieux morceau, qu'on lit tout d'un trait et qu'on demande bien vite à relire, c'est celui où, dans une grange, pendant la veillée, un garde champêtre fait à haute voix l'histoire de .Napoléon. Si Tau-

ditoire n'est composé que de paysans, le narrateur n'emploie que le langage du peuple. C'est pourquoi il arrive une dizaine de fois au sublime en une demiheure. Ces vingt pages valent cent fois les deux gros volumes de M. de Norvins, ancien préfet du département du Tibre.

Mais à propos de ce récit, que me dit donc mon petit doigt?

Ce chapitre magistral, la perle du livre, mon petit doigt, très mauvaise langue, a l'air de dire qu'il ne serait pas l'œuvre de M. H. de Balzac, mais celle d'un joyeux artiste connu de Paris entier pour sa facilité à imaginer et à jouer des scènes populaires. Qu'y a-t-il de vrai dans l'imputation?

Répondez, mon petit doigt, et, si, par hasard, vous vous êtes rendu coupable de mensonge, vous serez brûlé par la main d'un libraire, sur la place du Palais- Royal.

Puisque le défi était présenté sous la forme d'une question, ce n'était là qu'un trait lancé sans trop de colère. — « N'auriez-vous pas menti, mon petit doigt ?» — On avait attendri la portée du coup en prenant le ton de la plaisanterie ; mais, suivant ce qu'on rapporte, l'épingle avait fait une vive blessure au cœur de celui qui avait publié le Médecin de campagne. Assurément il eût préféré cent lignes d'une critique littéraire même imprégnée de vfnin. En dépit f|ps éloges, il y avait lA-dessous une accusation formelle d'avoir pris la fable et le

talent d'autrai. Cela touchait aux choses de la délicatesse. Cependant M. H. de Balzac ne broncha aucunement et ne réclama pas. Un seul alinéa de protestation eût été d'une maladroite stratégie. Tout passe vite à Paris. L'incident passa comme mille autres événements de grande et de petite grandeur, et, au bout de vingt-quatre heures, on n'en parlait plus.

Marc-Aurèle avait pris pour devise le plus noble des impératifs : Laboremus. Il en était de même pour H. de Balzac. « Travaillons! Allons labourer du papier ! » Dans ce peu de paroles, qu'il répétait tous les jours, il trouvait réponse à tout. Dès qu'il lui survenait un sujet d'ennui ou quelque contretemps d'une nature quelconque, il avait recours au recueillement et à l'étude. « Travaillons ! » s'écriaitil, après avoir lu les petits couplets de prose qui venaient de le mordre aux jarrets « travaillons et travaillons vaillamment ».

On était à un an de distance de la chute de Charles X et les suites de cette grande secousse politique se faisaient encore sentir. La librairie ne vivant que de calme, ce genre de commerce était celui qui avait le plus souffert. Par une conséquence forcée, la littérature éprouvait le contre-coup de cette crise. Il s'agissait maintenant de recouvrer le temps et l'argent perdus. D'où le cri de H. de Balzac changé en une sorte de mot d'ordre. En effet, il n'y avait pas que l'auteur du Médecin de campagne

qui se mît au travail ; vingt autres faisaient de même. Tandis qu'Alfred de Vigny envoyait Stello à l'impression, Jules Janin corrigeait les épreuves de Barnave ; Charles Nodier, ce poète de la prose, comme on l'a appelé, mettait la dernière main au volume d'histoire contemporaine qu'il devait dédier à Jacques Laffitte ; Victor Hugo, allant du théâtre au livre, s'apprêtait à faire paraître Notre- Dame-de- Paris; Barthélémy, aidé de Méry, publiait la !\émésis, toutes les semaines. Une petite baronne aux grands yeux noirs, récemment envolée de sa gentilhommière du Berry, achevait, de concert avec un étudiant en droit, futur membre de l'Académie française, une série de contes d'amour, sous ce titre : Rose et Blanche ; Roger de Beauvoir faisait V Ecolier de Cluny, une aventure du moyen âge qui serait l'œuf d'où sortirait la Tour de Nesle. Pour cadrer avec ce mouvement, H. de Latouche composait, moitié en prose, moitié en vers , la Vallée-aux-Loups, qui est presque une autobiographie. En même temps, l'éditeur C. Ladvocat organisait les douze tomes des Cent-et-Un, si généreusement concédés par tous les écrivains en renom du jour afin de l'aider à refaire sa fortune; U. Fournier imaginait les Salmigondis, rien que des Contes »'t des Nouvelles et, pour l'imiter, Urbain Canel arrangeait les Heures du soir, rien (}ue des Nouvelles et des Contes. Ainsi le mouvement s'était généralisé; ainsi il n'y avait pas une plume de

marque ni une librairie qui ne fussent à l'œuvre ; mais le plus actif et le plus noblement enfie'vré de tous, c'e'tait encore H. de Balzac et,, aux amis qui Tentouraient, l'infatigable reclus de la rue Gassini disait , en montrant un manuscrit surchargé de ratures, de renvois et de lignes chevauchant les unes sur les autres :

— Tous allez voir... ce que vous allez voir !

Sur ces entrefaites, un cri de guerre se fait entenrlre. Déjà dépossédé d'une forte partie de ses États par le soulèvement de la Belgique, le roi de Hollande déclare qu'il ne rendra ni Anvers ni sa citadelle, ultimatum que lui impose la monarchie de Juillet. On va donc se canonner sous quelques jours à cause d'une bicoque. C'est là un événement de beaucoup d'importance, puisque la première cartouche qui sera déchirée par un soldat de laFrance peut mettre le feu à l'Europe. Eh bien ! non, erreur. La guerre, qu'est-ce que c'est que ça ? Ce qu'il y a de plus considérable que l'entêtement du roi de Hollande, c'est la publication d'un roman de M. H. de Balzac. Sachez que la Peau de chagrin, décorée de deux vignettes de Tony Johannot, a été mise en vente, hier, par l'éditeur Charles Gosselin. En regard de ce grand fait, tout disparaît, tout s'efface. Qu'est-ce que c'est qu'un conflit entre princes? Qu'est-ce que c'est que quarante mille liommcs alignés contre quarante mille hommes?

En août 1831, H. de Balzac n'en élail encore

qu'à sa première manière. On se le rappelle, la veille encore, il ne signait que du pseudonyme d'Horace de Saint-Aubin, formé des noms d'Horace Raisson et deLepoitevinSaint-Alme, ses deux collaborateurs; mais, ne l'oublions point, cela ne l'empêchait pas de le porter haut et de se donner sans façon pour le maître du genre. En 1829, on s'en souvient aussi, il avait écrit de ses mains, au bas d'un buste en plâtre de Napole'on, cette le'gende que les faiseurs d'anecdotes ont si souvent rappele'e : «^ Achever par la plume ce^quil a commencé par l'épéet, texte superbe, duquel il résultait qu'il se croyait appelé à conquérir la domination littéraire du monde. Mais tant d'immodestie n'avait pu que choquer les épigrammistes du Figaro. On vient de voir ce qui s'était passé à propos du Médecin de campagne ; disons ce qui est logiquement arrivé au sujet delà Peau de chagrin. Pour la troisième fois, Léon Golzan se mit à blaguer le grand romancier, ne pressentant guère qu'un jour, à vingt ans de distance, il se ferait, je ne dis pas son biographe, mais son panégyriste. On avouera pourtant qu'il est curieux de voir lardent critique mordillonner avec tant de persistance celui dont la vie lui fournira plus tard le texte de Balzac intime.

Nous allons en découdre avec le roi do Hollande. Sans cet incident majeur de la guerre, la France aurait dû se mettre aux fenêtres pour voir passer le

SCÈNES DE LA VIE LlTTÉl'vAIRE 209

nouvel in-octavo. Le canon des Invalides, le télégraphe l'eussent annoncé au pays, et le pays et l'Europe l'eussent regardé comme un événement de la plus haute taille. Mais est-ce sérieusement que le général Chassé, gouverneur de la citadelle d'Anvers, ose faire concurrence à M. H. de Balzac? Voilà, monsieur l'officier, une audace qui ne se comprend pas!

« — Que pense le roi de France de ma royauté? disait un chef de peuplades noires à un armateur de Bordeaux. — Sire, il ne vous connaît pas. » — L'armateur fut pendu. Je suis l'armateur de Bordeaux; je n'ai jamais entendu parler de la Physiologie du mariage. Ce qui n'empêche pas que ce livre ne soit excellent ni que le chef des peuplades noires ne fût un grand roi.

Après ces préludes d'une causticité toute française, le critique arrive au sous-titre de l'œuvre. — « Roman philosophique, dit l'auteur. Qu'est-ce que c'est qu'un roman philosophique ? Tout roman doit être philosophique , sous peine de ne pas «être». — Pourtant il veut bien admettre que cette étiquette signifie dans la circonstance que ce récit a la prétention plus ou moins justifiée d'être profond, sceptique et railleur. Sous ce rapport-là encore, le livre n'est pas de nature à satisfaire le juge qui l'interroge. Quelle leçon de morale, quelle morale nouvelle, quelle critique demoraleytrouvet-on? Ici Léon Gozlan se déclare très nettement voltairien, ainsi que l'était volontiers la jeunesse littéraire de cette épcxpie. Nous notons le fait,

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parce que, plus tard, il reniera le patriarche de Ferney, à peu prés comme Ta fait Alfred de Musset dans Rolla. Mais, en 1831, la mode n'était pas encore de briser les idoles du dix-huifième siècle.

Opposant donc l'auteur des véritables romans philosophiques à H. de Balzac, il rappelait Candide, Babmic, Scarmentado, Mlcromégars, chefsd'œuvre inimitables, qui sont l'éternelle satire de la philosophie accommodante de l'optimisme et du fanatisme religieux, la critique de nos mœurs, de nos travers et de nos ridicules. A la bonne heure, là, le titre est bien en situation. Mais tout a coup il formule un autre reproche à l'adresse de la Peau de chagrin.

Le bel in-octavo paraissait à une heure où Paris était épris du fantastique. Tout récemment on avait découvert Hoffmann , que Loëve-Veimars venait de traduire avec un grand succès; Cliarles Nodier s'était complu aussi à répandre le Pierre Sc/iémil, l'homme qui a vendu son ombre au diable, un très beau conte d'Adalbert de Chamisso. Dès lors il s'était étendu un peu partout chez nous, dans la librairie et dans les Revues, comme une brume de la Germanie. On ne voulait plus que du surnaturel comme il y en a dans le Majorât et dans le Pot d'or. Evidemment, H. de Balzac était, autant que tous les autres, sous l'influence de cette endémie, mais qu'il eut réussi, cette fois, à faire du vrai fantastique, c'était ce (jue Léon Gozlan ne voulait

pas reconnaître. Non, ce n'e'tail pas un vrai vin du Rhin; ce n'était que de la rinçure d'Hoffmann.

Quand j'aurais dit cent fois le sujet de la Peau de chagrin, je ne trouverais pas non plus en quoi il est fantastique. Renverser la physique universelle pour déposer en faveur d'un fait absolu, d'une réalité grossière, d'un mensonge sans prestige, ce n'est point là le fantastique; Hoffmann le construit autrement et Adalbert de Chamisso aussi. Dans ces têtes si folles et si sublimes, voyez l'homme qui a perdu son ombre et celui qui n'a plus son reflet. Le fantastique n'est pas dans cette imposture commune. Beaucoup eussent trouvé cela. Mais quel parti ils tirent de cette donnée! On sait comment à une table d'hôte un étranger, dont la face se réfléchissait dans une glace, n'y aperçut point celle de son vis-à-vis. « Et je n'y vis point mon voisin ! » dit-il. Cette simple réflexion est effrayante. Le sang monte aux yeux; on sent la griffe du diable sur l'épaule. Qui oserait tourner la tète? Voilà le fantastique admissible; celui qui vient avec l'absurde et s'en va avec la poésie. S'il n'y a pas d'épouvante, U n'y a rien. Ne faites pas d'à peu près, monsieur de Balzac, restez raisonnable.

Néanmoins, il ne faudrait pas croire que le critique eût le parti pris de se montrer en tout hostile à l'ouvrage nouveau. On a vu les réserves qu'il a justement faites en disant : « Ce n'est pas de la pliilosophie; ce n'est pas du fantastique non plus ». Ces choses étant dites, il ne fait aucune difficulté

212 LÉOX GOZLA.N

de reconnaître un fait, à savoir que ce roman étrange, qui n'est ni d'un railleur comme Voltaire, ni d'un visionnaire comme Hoffmann, se lit pourtant avec un intérêt qui demande grâce pour le mensonge du titre. Le thème, tout le monde le connaît. Un jeune fou qui va se noyer, parce qu'il est à bout de ressources, trouve un antiquaire qui lui donne une peau de chagrin, laquelle peau doit se rétrécir à mesure que le possesseur, dont la vie est attachée à ce talisman, fera quelque souhait. On devine que, dans la main du jeune homme, la peau en question finit par se réduire à rien, et «pTil meurt pauvre et désolé. Et c'est là tout le drame. Un épisode de ce récit a profondément touché le journaliste et il cède au besoin d'en faire l'aveu.

11 y a dans ce livre quoique chose de fortement senti et que beaucoup de lecteurs retiendront longtemps dans leur mémoire, parce qu'ils l'ont vu, parce qu'ils l'ont éprouvé; c'est cette peinture du jeune homme brillant et ruiné, gueux et allant à l'Opéra, forcé de faire monter une compagne fortuite dans un fiacre, et n'ayant pas de quoi payer. Vos veines sifflent à vos tempes, vos oreilles sont rouges, votre pauvre cœur s'en va à cette description. Kn la lisant, j'ai deux fois porté convulsivement ma main à mon gousset. Au reste, toute cette première existence du héros de roman est parfaite; elle est poétique, colorée, jrune. I„'i est. tout h; livic. Il y a une perle, je veux dire une larme. A la liniiiir liniri-, nimi^ii'ur dr lial/.ac!

Naturellement il est amené à parler du style. Eh bien! mais, qu'en dire? M. de Balzac n'a pas de style; il a tous les styles des autres ; sa manière d'écrire est composite comme l'architecture du Louvre. Vous y trouvez quelque chose de tous les beaux génies et quelque chose de tous les temps. Soit, mais c'est encore un mérite et des plus rares pour un artiste de l'écritoire, qui, durant sa vie si féconde, aura à écrire cent volumes, to*us marqués au coin du talent. Les cent volumes, il va sans dire que Léon Gozlan ne pouvait les prévoir en 1831 ; néanmoins, à l'aspect de la vigoureuse nature du Tourangeau, à la vue de cette tête énorme, si richement titrée suivant la science de Gall et de Spurzheim, le sagace petit Sémite pressentait aisément que la Peau de chagrin n'était que le premier rejeton d'une nombreuse et brillante lignée.

— « Travaillons ! Allons labourer du papier 1 » se reprenait à dire H. de Balzac, en se pliant de lui-même à la plus rude et à la plus honorable des disciplines. Je dis honorable parce que, si, la plume à la main, il prenait tout sur ses jours et presque tout sur ses nuits, c'était, d'abord, afin de payer les dettes qu'il avait contractées lorsqu'il était associé à l'imprimei'ie du baron Trouvé. Au fait, ce qui était arrivé à Walter Scott se présentait également pour lui : il fallait qu'une force majeure lui fît une âpre nécessité d'une tâche quotidienne. Galérien de l'écritoire, rivé à la pensée de construire à lui

seul le vaste miroir dans le rayon duquel pourrait se regarder la société de son temps tout entière, il s'est tenu parole et a accumulé, en vingt ans, beaux livres sur beaux livres. Au Lys de la vallée a succédé Eugénie Grandet, où l'on voit un avare cent fois plus sérieusement avare que ceux de Plante et de Molière; il a ajouté bien vite à ceux-là le Père Goriot, un roi Lear de la bourgeoisie, entourée de comparses qui sont tous de curieuses figures. Et quoi de plus grand, et plus de terrible et de plus réel que Y Histoire des Treize d'où se détache en ronde bosse l'étonnante figure de Ferragus, l'ancien forçat I On ne s'attend pas sans doute à me voir allonger celte Etude de la lumineuse nomenclature de toutes les œuvres enfantées par H. de Balzac, de 1831 jusqu'à 1850. Je m'arrête, je ne veux fixer votre attention qu'an temps où. pour la seconde fois, il s'est misa faire du théâtre. Ainsi que le fait a été rapporté plus haut, c'est vers 1842, que, passant l'éponge sur le passé, H. de Balzac s'est rapproché de L('on Gozlan et en a lail l'un de ses intimes. Comment a eu lieu leur premièri' rencontre amicale ? On ne le sait pas au juste, puisqu'il n'en est rien dit ni dans les correspondances du romancier ni dans les confidences du journaliste. A la vérité, une |)age ou ilciix de Balzac intime pourraient, si l'on y nieltnil un peu de bonne volonté, servir de clt» à cet ('gard. ]., union a ('le comiuencct' dans un dîner donne- par

Hippolyte Souverain, qui était l'éditeur de l'un et de l'autre. Cette intimité s'est continuée et agrandie par des entrevues à la Société des gens de lettres et par le fameux dîner des Chevaux Rouges, réunion gastronomique hebdomadaire, que l'auteur é'Un grand Homme de province à Paris avait eu la pensée d'opposer à une société non moins fameuse d'académiciens : la Société de la Fourchette. Quoi qu'il en soit, l'ancien rédacteur du /^(^aro, rentrant ou même rognant ses griffes d'autrefois, subjugué par le respect qu'il devait ou croyait devoir à l'auteur de la Comédie humaine, ne se bornait plus à devenir l'un de ses familiers ; il se constituait l'un de ses défenseurs ; il était pour ainsi dire un homme-lige. Nous voilà loin de la soirée des Italiens, conseillée par le docteur Bennati.

Il y avait beau temps sans doute que Léon Gozlan, n'appartenant plus qu'à lui-même, s'était échappé des petits journaux comme les affamés de liberté s'évadaient jadis de Toulon ou de Brest. Mais la nostalgie des papiers publics est incurable et elle le reprenait de temps en temps. En 1842, il faisait la critique théâtrale au Globe, journal assez peu en v(tgne, quoiqu'il fût écrit de main de maître, avec M. Granier de Cassagnac pour rédacteur en chef. — La surveille, les journaux à commérages avaient ébruité une nouvelle à laquelle Paris ne voulait pas croire. Cela se rapportait à l'homme des Jardies. En dépit de cet insuccès de Vauti^in qui avait

été pour Harel une débâcle et pour l'auteur du drame une défaite, voilà quH. de Balzac, opiniâtre comme le sont les hommes de génie, accusait l'invincible envie d'aborder encore une fois le théâtre. Naturellement, les gens du métier cherchèrent à l'en dissuader. « Vous êtes le premier des romanciers, vous aspirez à être le dernier des auteurs dramatiques », lui disaient-ils en se relayant autour de sa personne. Songez bien que vous allez au-devant il'iiu niiuvel insuccès. « H. de Balzac, dramaturge! s'écriait Jules Janin, de son côté; ah çà! le pauvre homme éprouve donc le besoin de faire fleurir le commerce des sifflets? » Mais, à la même heure, Léon Gozlan se mettait très résolument en campagne, pour relever la volonté du futur auteur des Ressources de Quinola et pour l'encourager le plus possible dans l'évolution de cette nouvelle tentative. Quand il se mit à dire à ses lecteurs que le bruit était fondé sur quelque chose de sérieux, il le fit comme s'il eût exécuté une fanfare.

L'Odèon va jouer un drame de .M. de Balzac; je ne sais pas de nouvelle qui vaille celle-là. L'Odéon, réputé si maltieureux entre tous les théâtres, aura la première fleur dramatique de ce grand esprit, à la barbe de vingt directeurs dont on vante le savoir-faire dans les réclames de journaux où, à la vérité, l'on vante bien d'autres choses. Ce bonheur lient du merveilleux. Avec un peu de réflexion, cependant, on s'explique pourquoi l'Odéon a obtenu la préférence. Est-ce que

M. (le Balzac pouvait et devait, par exemple, aller humblement frapper au Théâtre-Français et lui dire : — Voudriez-vous avoir l'extrême complaisance de rassembler les membres de votre comité, ces messieurs et ces dames, voudriez-vous prendre pour moi la peine infinie de lui dire que c'est M. de Balzac dont il a, par impossible, entendu parler, qui a l'audace de le prier d'écouter un drame de sa façon?

Peut-être le Théâtre-Français eût cédé à la demande poliment formulée du romancier ; peut-être, au bout d'un mois, l'un des membres du comité eût quitté sa chancelière; l'autre, la douce atmosphère de sa bibliothèque; enfin, selon toute apparence, la majorité voulue serait venue siéger dans la salle de ses arrêts. Poussant la générosité des suppositions jusqu'à l'idéal, j'admettrais même que le comité eût reçu le drame de M. de Balzac; mais est-ce que M. de Balzac devait accepter l'examen d'un comité? Il n'aurait pas été refusé ; le bon sens, le bon goût, les convenances disent cela; au fond, rien ne le garantissait contre un tel affront. 11 n'a pas que des amis dans ce bas monde, très bas, vous le savez. Sous prétexte de l'égalité absolue due à tous les écrivains, on vous l'eût renvoyé tout penaud à ses romans et à ses nouvelles. L'homme d'esprit a eu de la raison. Il a tourné le dos à tous les comités de la terre, et il a dit du haut de son balcon : « Si vous voulez mon drame, vous viendrez le chercher. — Parlez au concicryc. » Et il a bien fait. Est-ce qu'il y a des comités pour les hommes de son talent et de sa réputation? Quel est le directeur assez dépourvu de cervelle, et pourtant il pourrait s'en trouver, pour mettre en doute l'immense curiosité tout ;i coup

218 LÉON GOZLAX

éveillée dans le public par l'annonce d'une pièce de M. de Balzac? Bonne ou mauvaise, et complètement mauvaise, cela ne saurait se supposer, une pièce de M. de Balzac sera toujours un éclair et un coup de foudre aux yeux et aux oreilles du public. Quoi qu'il arrive, cinquante représentations plantureuses sont assurées. Par hasard lOdéon, à qui Dieu a fait d'immenses loisirs, entendit l'avertissement et il en fit son profit. Le lendemain, il se rendit (probablement à pied) chez le célèbre romancier pour lui dire :

— M. de Balzac, non seulement je jouerai votre pièce, mais je la jouerai tout de suite, et même je la jouerai bien. Et les Dernières Reiisourees de Quinola étaient déjà devenues, nous ne dirons pas les dernières ressources, mais les plus fîères ressources de l'Odéon. La pièce lui appartenait.

Ainsi réjouissons-nous ; dans quelques semaines nous serons appelés ù voir marcher, agir, se croiser devant nous quelques-uns des mille personnages de celte galerie profonde et non achevée, ouverte par M. de Balzac dans ses romans. Nous n'aurons qu'à saluer; lui n'aura qu'à choisir, h moins qu'il n'aime mieux créer encore; car cet homme est un océan au fond duquel d'intarissables productions nous sont h. chaque instant révélées. Il n'écrit pas, il puise : il y a comme un univers dans sa tète. Celui qui a donné un visage, un corps, une àme, un souffle puissant, un caractère à une population d'indiviilus dont il est le dieu, puisqu'elle vit i>ar lui, saura bien associer cinq ou six personnages, les grouper autour d'une idée, et les faire lutter dans le salon d'une comédie ou l'arène .sanglante d'un drame. Si vous ne doutez pas de sa

force créatrice, franche comme celle de Molière et cent fois plus variée que celle de Walter Scott, doutez encore moins de sa puissance à régler et à contenir les éléments furieux d'un drame. Il passera, s'il le faut, sur ce pont aux ânes, appelé charpente. N'y passeraitil pas, ÔLi serait le mal? Pourvu que de sept heures à minuit, il occupe votre esprit, s'en empare et le promène sur son hippogriffe, du rire aux pleurs, de la pitié à l'amour; que du haut de sa course il vous montre les profondeurs du cœur humain, que serezvous en droit de lui demander encore? 11 est incroyahle le mal que se donnent certaines gens pour se laisser faire heureux. Si un œuf n'est pas cassé par l'un des deux bouts, ils ne le croient pas frais ; et ils nieraient le Champagne, si on le leur versait dans un verre à bordeaux.

Accessoirement le feuilletonniste s'emporte contre les charpentiers, ces hommes à courte vue qui ont ravalé l'art dramatique jusqu'à le re'duire à l'e'tat de casse-tête chinois. En passant, laissez-nous faire une remarque relative au critique. Tout en plaidant pour les franchises du théâtre, s'il visait nominativement son illustre ami des Jardies, il pensait bien aussi un peu à lui-même. En effet, il était à son tour à la veille de tenter une métamorphose; il voulait, comme tant d'autres qui ne le valaient en rien, tenter les planches en y jetant les personnages de son imagination. Ainsi, tout n'est pas d'un désintéressement absolu dans la sortie à laquelle il se

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