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livre; mais tout y est à retenir an point de vue de l'art

— La charpente ! la charpente ! la charpente ! ces Shakespeare sans littérature n'ont pas d'autre mot à la bouche. Un jour que je causais avec l'un deux au foyer de la Comédie-Française aux pieds de la statue de Beaumarchais, ce vieillard me dit, après avoir pris en grand une prise de tabac dans sa petite boite d'or niellée : « — Au théâtre, avant tout, mon cher monsieur, ce qu'il faut savoir, sous peine de tomber, c'est bien ouvrir les portes, c'est faire entrer et sortir son monde. — Mais c'est l'art des valets de chambre, cela, monsieur. — Si vous voulez. Mais croyez que c'est l'essentiel. » — Comment! c'est l'essentiel ! Eh bien ! et l'idée I et le mouvement! et la passion! et le langage, c'est-à-dire le style, c'est donc l'accessoire tout cela? Ah! mon Dieu! quel théàtie d'iroquois M. Scribe et ses amis et ses collaborateurs nous ont fait là! Et, après tout, ce qu'ils ont fait de mal, est-ce donc un crime d'Etat que de le défaire?

La charpente! la charpente! la charpente! Ces misérables restrictions ont fait cent fois tomber la plume des mains aux hommes les plus capables de régénérer le vieux sang vicié de notre théâtre. Pourquoi sacrifieraient-ils, se demandent-ils avec raison, leur temps et leur talent, lorsqu'ils ont la douce perspective de n'être pas compris dans ce pays d'inquisition littéraire, où les théâtres ont habitué le public à des pièces faites sur d'autres pièces, et où l'on soumet l'imagination, non pas seulement au triangle d'acier des trois

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unités, mais à l'étoufToir de trente ou quarante unités stupides. Aristote a fait des petits.

Nous posons, nous, comme une vérité méconnue, que tout écrivain, quel que soit son talent, est appelé à écrire pour le théâtre. Pas d'exceptions, ou presque pas. Ce qu'on appelle le génie dramatique est un art; on l'acquiert plus ou moins. Ne l'acquerrait-on pas du tout, il ne s'en suivrait pas impuissance radicale d'écrire pour le théâtre. Cet art, Molière ne le possédait à aucun degré, Shakespeare ne s'en doutait pas, et Corneille l'ignorait tellement ou le méprisait si fort, qu'il n'y en a pas trace dans ses tragédies. Voilà des exemples.

L'Odéon aura considérablement agrandi le champ, s'il entre à larges pas dans cette voie nouvelle, c'està-dire s'il laisse faire à chacun selon son originalité, n'imposant d'autres conditions que celles qu'on se pose soi-même, l'unité d'intérêt, le respect envers la langue, la religion, les mœurs et les lois. Mais réfléchissez et comparez. Entrez dans quelques-unes des ruches où les fleurs de la pensée deviennent le miel qu'on met plus tard sur les lèvres du public. Que fait le poète? Il déroule un fil d'or, dès qu'il en a saisi une extrémité entre ses doigts. L'arrêtez-vous à chaque instant pour lui dire : « D'où vient votre fd? de combien de brins se compose-t-il? N'allez pas si vite! » Et le romancier? Croyez-vous que, pour attacher son lecteur, il compte sur la division des chapitres, la longueur des périodes, l'endroit où il doit commencer et celui où il doit reprendre? 11 a ou il n'a pas en lui les sons et les couleurs qu'il faut pour chanter et pour peindre. Et au poète et au romancier qui ont en eux

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la pénétration, l'éloquence, l'esprit, la chaleur, la passion, vous nieriez la faculté d'écrire pour le théâtre ! Que renferme donc de plus précieux cette boite qu'on appelle un théâtre? Est-ce qu'il s'y cache une autre observation, un autre génie, un autre esprit, une autre chaleur, une autre passion? Ouvrons avec précaution cette boîte. Triste démenti! 11 n'y a rien. Tout ce que j'y vois est sec, mort, embaumé depuis mille ans. Fiers dompteurs de difficultés, les aigles de votre ménagerie sont bourrés de camphre et vos lions ont des yeux de verre. Afin d'entrer et de tenir dans le même tiroir, tous vos sujets affectent la même taille et la même pose. Le théâtre n'est plus qu'un bocal. Qu'ils sont gracieux, vos fœtus, dans l'eau-de-vie !

11 est urgent aussi d'opérer une autre révolution à la scène. Celle-là touche aux acteurs. 11 faut en faire de nouveaux, et c'est possible, et c'est facile même. N'est-il pas déplorable que, depuis douze ans, le personnel des coulisses ne se soit pas renouvelé?

Jusqu'ici, et vodà la cause du vice, les auteurs se sont trop peu occupés du soin de former eux-mêmes de nouveaux acteurs. Quand ils ont livré leur pièce au metteur en scène, ils s'en vont chez eux ou se promènent les bras croisés dans les coulisses pendant les répétitions. Qu'arrive-t-il? Abamlonnés ù eux-mêmes, les acteurs se piquent des mots dans la tête absolument comme font les perroquets sur leur bâton ; seulement, ils les répètent avec moins de fidélité que les perroquets, étant {ilus intelligents et à la fois mieux récompensés que les fierroquets. Qui les conscilltM-ait? Seraient-re les acteurs doués île talent? Mais les acteurs à réputation n'ont pas di- plus vif orgueil que de

briller au milieu des médiocrités dont on les entoure. Ce sont des soleils auxquels il faut des nuages pour mieux darder. Pour un acteur renommé, la pièce c'est lui, c'est son rôle, c'est sa tirade. II se soucie bien de l'ensemble ! Est-ce qu'il est fait pour avoir du succès en compagnie? Il travaille pour son compte.

C'est donc à l'auteur, à l'auteur seul, à découvrir l'homme ou la femme de chacun de ses rôles, et à ne plus les quitter une fois qu'il les a jugés propres à les revêtir. Il faut qu'il les fasse vivre de sa vie pendant les quatre heures de la répétition. Ils verront, ils entendront, ils penseront, ils marcheront par lui, absolument comme les somnambules sous la volonté du magnétiseur. Le sens d'aucune phrase du rôle ne passera sans remarque, aucun son de voix ne résultera du hasard. Ce travail constant, pendant deux mois, assouplira l'acteur, l'identifiera avec l'esprit et la couleur de son rôle; et si ensuite il ne joue pas avec supériorité, du moins rentrera-t-il dans l'ensemble et contribuera-t-il à l'harmonie de la représentation. N'est-ce pas par l'accord des voix médiocres qu'on obtient des chœurs magnifiques?

On voit que, chemin faisant, tout en voulant nous parler de Balzac et de son œuvre nouvelle, il s'égare tout à coup pour divaguer, mais bien brillamment, sur la manière dont il conviendrait d'entendre désormais le théâtre. Ces jolies pages, si substantielles, seraient à rapprocher de celles qu'il mettait, en 1833, dans l Europe liltéraire, au mopienl où il commençait son métier de critique,

Évidemment il n'a abandonné aucune de ses idées d'alors. Mais en voilà assez sur celte digression, et, pour ne pas perdre le fd conducteur de notre Étude, revenons à ses rapports avec l'auteur des Ressources de Quinola.

Quelles merveilles ne devons-nous pas attendre d'un de nos plus grands peintres du cœur humain, de M. de Balzac, entrant enfin dans cette Terre Promise du théâtre qu'il regarde depuis si longtemps du haut de la montagne? D'avance, je m'effraie de le voir au centre de tant de richesses et de fécondités. Par où commencera-t-il? Fontenelle avait les mains pleines de vérités, mais il n'avait que deux mains, et M. de Balzac n'a pas des mesures si étroites. Quelles étaient d'ailleurs les vérités de Fontenelle? De jolies vérités roses et pomponnées, un peu géométriques, un peu philosophiques, étriquées, galantes et sèches comme M"" de Rambouillet. Avec ces vérités, on écrit r//t.stoire des Oracles, les Dialogues des Moi'ls, et IDn vit cent ans. Mais il faut le don des vérités autrement constituées pour écrire le Lys dans la vallcc, le Père Goriot, Eugénie Grandet^ chefs-d'œuvre dans lesquels on trouve, et ceci soit dit pour nous ramener à notre sujet, de la terreur, de la tendresse, de l'amour et des larmes plus qu'il n'en faut pour LAtir à chaux et à sable des villes entières de drames et de comédies.

Il était temps que M. de |{;dzac accordât une récompense à ce prodigieux travail li'iniagination dont il nous éblouit ilcpuis dix ou dou/r ans. Mti éciivaiit pour

le théâtre, il laissera se reposer ce démon descriptif dont il a tant employé les doigts, la langue et les yeux. Rude tâche, et puissiez-vous ne jamais la connaître, celle de meubler un livre avec cette précision flamande, cette ardeur d'antiquaire, cette fantaisie de mouche ! Qu'il faut mirer d'expression aux rayons du soleil avant d'attraper la bonne, l'expression claire, courte, pittoresque et vraie ! Qu'il faut de résignation et de courage pour arrêter tout court l'action, ce cheval arabe, à la fois si cher et si dangereux, et se mettre à ciseler et à broder des pages ! Il y a de quoi devenir tapissier. Tel est le martyre (il est vrai qu'il y a gagné le ciel) auquel M. de Balzac s'est livré pendant des jours et des nuits. Je me prosterne devant cette patience olympienne. M. de Balzac a fait faire à la langue un métier inouï. Jusqu'à lui, le dictionnaire avait été un grand seigneur d'une magnifique oisiveté, parlant bien, mais à ses heures et comme il lui plaisait. Il a fallu travailler. Chaque mot a dû changer de costume, d'attitude, de voix, selon des rôles nouveaux et lies métiers différents, et enfin, être bon à plusieurs choses. Par le succès de cette analyse des objets matériels, trop négligée, ou plutôt inconnue jusqu'à lui, M. de Balzac a été entraîné à appliquer le même procédé d'exactitude et de pointillé, ainsi que disent les graveurs, à l'étude delà maison humaine, à l'àme, au cœur, à l'esprit, aux sens. Dans cette maison mystérieuse, il n'a pas moins trouvé à décrire que dans toutes les maisons réelles par lui inventoriées, de beaux appartements et des salles vides, des boudoirs et d'affreux galetas. 11 vous fera voir tout ça au théâtre.

Oui, il faut qu'il arrive au théâtre et qu'il puisse s'y maintenir, malgré les criailleries dune partie de la presse; car, il ne réussira pas du premier coup, même dans l'opinion du monde. Il le faut pour que s'accomplisse la plus sérieuse révolution dont le théâtre ait besoin : celle de la femme. I.a femme n'est encore au théâtre qu'à l'état de poésie et à l'état de contraste. Dans Molière, il nous serait facile de le démontrer, la femme n'est jamais qu'en opposition à la souveraineté de l'homme; elle le subit, si elle lui fait quelquefois équilibre comme dans le Misanthrope et un peu dans le Tartufe. Elle n'est partout ailleurs que la vignette, parfaitement belle, il est vrai, d'un tableau dont l'homme est le sujet. La femme des tragédies de Corneille et de Racine est une fleur poétique, une abstraction passionnée comme la tragédie elle-même. Sa passion est une passion couronnée, une passion reine. En général, toutes les femmes des tragédies et du drame moderne sont moins des caractères que des passions. Marivaux, qui a peint l'esprit, la coquetterie, la délicatesse, la condition des femmes de son temps, et qui a traité l'œuvre avec une grande supériorité ; Beaumarchais, qui auiait pu achever la peinture, mais qui a mieux aimé la rt^ubrunir jusqu'au drami', le drame dont il est le père, ont laissé à peiinln^ l'un et l'autre les trois quarts «le la femme. .Marivaux, pourrait-on dire, en a peint les yeux; Beaumarchais le sein, fucore plus que le cœur. Kn sorte que c'est du cœur et du caractère que nous alleiidons au théâirt; l'expression plus coni|tlèle et plus vraie. .M. de Balzac terminera, si qu<'lqur> cliosf est à Iciminer dans ce monde, un tableau auquel ont travaillé Molière, Marivaux et

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Beaumarchais. Il en est bien capable; peut-être même en est-il le seul capable.

Nous avions donc raison de vous dire que la plus importante nouvelle de la semaine était la réception d'une comédie ou d'un drame de M. H. de Balzac à rOdéon.

Si l'on veut connaître la fin de l'histoire, qu'on lise Balzac intime. Il y est longuement parlé des Ressources de Quinola et de la première représentation de ce drame, c'est-à-dire d'un événement épique. Léon Gozlan a été l'un des quatre fidèles qui aient entouré H. de Balzac dans les diverses phases de cette infortune. L'auteur malheureux a été délaissé par ceux qui faisaient le plus parade de leur dévouement et même de leur admiration. On sait qu'il a été renié alors par Théophile Gautier lui-même et par cinq ou six autres enthousiastes de la veille, qui ne l'ont plus été le lendemain. Dans la préface, et vive, et mélancolique, qui précède la pièce, le grand écrivain a bien soin d'apprendre cette particularité à l'univers. « Aussi est-ce autant un plaisir qu'un devoir pour l'auteur que de remercier publiquement les personnes qui lui sont restées fidèles comme M. Léon Gozlan, envers lequel il a contracté une dette de reconnaissance ; comme M. Victor Hugo, qui a, pour ainsi dire, protesté contre le public de la première représentation en revenant voir la pièce à la seconde ;

comme M. de Lamartine et M™* Emile de Girardin. qui ont maintenu leur premier jugement malgrt' l'irritation générale. De telles approbations consoleraient d'une chute. »

Après la mort du Figaro. — Nouvelles sur Nouvolles. — Rog, Le Croup, Roberto Corsini. - Où Léon Uozlan puisait ses inspirations. — Le Roman. — Un quadrige de grands romanciers. — La théorie des influences sociales. — Le Médecin du Pecq. — Le Notaire de Chantilly. — Romans à la suite — Etudes historiques. — Les Cfiâteaux de France. — Un insuccès. — Gens du monde et savants. — Un contraste. — Tour île conversion du côté du théâtre. — Le marquis de Brunoy. — Un mot d'Eugène Sué. — Une pi emière pièce. — // était, une fois, un roi et une reine. — Le théâtre de la Renaissance. — D'un veto posé par l'Angleterre. — M. Guizot. — Louis -Philippe. — Léon Gozlan, Bocage, M. .Mallac. .M. Duchàtel. — Une menace. — La vie d'auteur dramatique. — Nostalgie du roman. — ArisLide Froissart.

Revenons à la disparition du Figaro de Nestor Roqueplan.

La petite feuille morte, que faire '? A première vue, l'événement pouvait avoir l'air d'une catastrophe pour celui qui trouvait là son pain de chaque jour. En réalité, ce devait être une bonne fortune. Peut-on railler sans cesse ? Est-il normal qu'on fasse toujours matière à moquerie de tout ce qui se passe autour de soi ? A la longue, à ce métier, l'es-

prit le mieux doué se de'forme et l'humoriste finit par se changer en une manière de clown. Léon Gozlan avait assez fait le satiriste à main levée ; il s'estima heureux de monter d'un degré l'échelle de l'art et de s'ériger en conteur. On a déjà vu qu'il avait commencé son apprentissage sous ce rapport ; il y acquit bien vite une main d'ouvrier. Il y excellait, notamment quand il mettait des enfants en scène. Qui n'a pas lu Rog7 Une très simple historiette : une adorable petite fille, perdue dans Londres par la faute d'un domestique et retrouvée par un affreux petit chien roux. On ne peut lire ces pages sans céder à la plus vive émotion. Même chose pour le Croup. Ici, le drame est encore plus poignant : un lord et sa femme sont sur le point de voir s'éteindre leur enfant unique, une petite fille qui est leur seul lien. Impossible de ne pas éclater en sanglots en lisant ce petit poème de douleurs domestiques. — « Ali ! les beaux drames ! disait-on à l'auteur. Où donc avez-vous trouvé le secret de nous remuer ainsi ? — Eh ! vous ne savez pas ! ri'pondail-il; c'est qu'il m'est venu une iille ! Ma Muse, la voilà ! » Et une autre fois : — « Ma fille, c'est ma vie ! Si je la perdais, je ne ferais plus de ces contesjà ni d'autres : je mourrais. » Mais, Dieu merci, il n'en a rien été. Une heureuse enfant a fait de lui un heureux père. Mais qui aurait dit que cet opiniâtre forgeron d'épigrammes était animé de tant d'exquise tendresse ?

Cette période des Nouvelles fut peut-être la plus belle phase de sa vie litte'raire. Plus il publiait de ces jolis contes, plus on lui en demandait. La Revue de Paris, V Artiste, le Musée des Familles, la Psyché, les Magazines, tous les recueils le sollicitaient, aussi bien que le feuilleton du Temps. Plus tard, lorsque sa renommée, accrue partant de peine, fut solidement assise, ses productions ont été réunies en une dizaine de volumes décorés de titres de fantaisie, tels que les Méandres, Une Nuit blanche, le Tapis vert, la Folle du logis, etc., etc. Mais, en avançfint en âge, il avait vu sa pensée élargir ses ailes, et il ambitionnait de s'élancer dans les vastes champs de l'imagination. En ce temps-là, ce n'était pas tout à fait comme de nos jours, où celui qui veut faire un roman, c'est-à-dire le premier venu, achète au magasin du coin un gaufrier qui à servi, la veille, à son voisin de droite, et qui, le lendemain, servira à son voisin de gauche. De toute nécessité, on avait à se montrer original ou, pour le moins, singulier. Il fallait que ce qu'on offrait au public portât visiblement la griffe du signataire : ah ungue leonem.

Notre amuseur ne se dissimulait pas combien il était peu facile d'être soi, d'avoir une allure propre, un style à part, une distinction personnelle, à une heure où le genre était représenté par des écrivains de race, formant la pléiade la plus étonnante qu'on ait vue chez nous jusqu'à ce jour. Du roman

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H. de Balzac faisait un magique miroir dans l'orbe duquel se reflétait toute la société d'alors; George Sand le transformait" en un instrument d'étude psychologique, complément des cours de la philosophie expérimentale ; Eugène Sue, un Bichat de l'analyse morale, pénétrait, le premier, dans les bas-fonds de notre enfer social et il en exhibait mille monstres et mille démons humains, de façon à communiquer la chair de poule à toute son époque; Frédéric Soulié, non moins hardi, peutêtre plus violent, sans prendre absolument le contrepied de cette méthode, perçait de force les rangs du monde aristocratique et, dans de sombres tableaux, faisait voir à la foule les ulcères qu'on couvre d'or, de velours et de soie ; Alexandn^ Dumas, s'écartant de l'actualité, mais ayant assez de puissance pour ressusciter le passé, adaptait à l'histoire nationale le svstème de Walter Scott et, en riant, composait de véritables épopées, où l'on voyait s'agiter pêle-mêle, sans se confondre, des rois, des soudards, des princesses, des fous de cour, des mousquetaires, des bourreaux, des courtisans, le tout dans un langage clair, net, vif, aussi bien accessible h l'intelligence des masses qu'.'i la classe des lettrés. Méry, aussi, s'escrimait avec une poétique vaillance. Par dédain pour notre Europe, trop terne à son gré, il s'amusait h mener le lectttur dans l'extrême Orient, mêlant ;i l'indolente existence des blanches Anglaises de Ihidc un

étrange amas d'éléphants, de rajahs jaunes, de boas constrictors et de tigres. Enfin, à la suite de celte demi-douzaine d'Homères, bien prés d'eux, Jules Sandeau et Alphonse Karr, et aussi M™* de Girardin, charmaient plus spécialement les châtelaines spasmodiques et les recluses du demi-monde, en leur parlant de chaînes d'amour brisées ou de bouquets de bal mouillés de larmes. Qu'on mesure des yeux tout ce qu'il y avait dans ce faisceau de glorieuses rivalités, et l'on verra que, rien que pour lutter avec elles, il fallait être animé d'un fier courage.

Déjà, a la vérité, en guise de ballon d'essai, Gozlan avait fait Washington Levcrt et Soct^ate Leblanc, une histoire parisienne dans laquelle il démontre par A plus B que les conditions de la vie moderne ne permettent plus d'être un héros, ni Ajax, ni Alexandre, ni aucun autre demi-dieu. Un heureux résultat de ce livre devait conduire son auteur à dresser un plan. 11 s'agissait de montrer la curieuse métamorphose produite dans nos mœurs par la Révolution de 89. Cela formerait tout un corps d'études reliées par ce titre : les Influences. Le prêtre de l'ancien régime n'étant plus rien, sa place se trouvait prise tout à la fois par le médecin et par le notaire. On voit d'ici combien une telle thèse pouvait être féconde. Il s'y appliqua, et ce fut de cette idée que sortirent coup sur coup le Notaire de Chantilly et le Médecin du

Pecq. « Plus de héros... des hommes ! >> s'e'crie-t-il dans une préface. A bien prendre les choses, c'était marcher un peu sur les plates-bandes d'H. de Balzac ; mais il y avait une circonstance atténuante. A dater du jour où avait paru le Phe Goriot, Gozlan regardait le grand romancier comme son maître et il l'écrivait, ce qui réduisait le délit à la taille d'un péché véniel. On a pu voir, au surplus, dans un chapitre précédent, de quelle façon H. de Balzac et lui étaient devenus amis, et quelle déférence le plus jeune des deux montrait vis-à-vis de son aîné.

Il fît donc des romans et il en fit un grand nombre. A ceux que nous venons d'indiquer, il faut ajouter : le Di^agon Ponge, Georges III, un Fou couronné, les ISuils du Père-Laohaise et dix ou douze autres. Mais il n'y avait pas à se le dissimuler : si prisés qu'ils eussent été par les délicats, à cause de la magie du style, ces livres n'avaient presque jjas obtenu de succès auprès du vrai public. Aussi, sous le coup de la non-réussite, l'auteur se laissa-t-il aller au dépit ou au découragement. Il boudait. « Pourquoi donc la foulo ne vient-elle pas à moi, elle qui va ctourdiniont à tels et tels qui ne me valent pas? » avait-il l'air de dire. Il boudait, jo le répète, mais pas h la manière du Grec aux belles bottes et à la petite cervelle, qui se retirait sous sa tente. En lui, en effet, le travailleur opiniâtre reprenant vile le dessus, le dépit ne fut

que l'affaire d'un moment. Comme il lui e'tait alors démontré qu'il ne parviendrait pas à partager la vogue des maîtres, il se rejeta sur un expédient et se tourna du côté de l'histoire.

Entendons-nous bien : il s'agit de l'histoire, non pas froide et guindée comme celle qu'on a trop longtemps enseignée dans les collèges, mais de l'histoire familière et abondante en anecdotes, à la manière de Tallemant des Réaux et du duc de Saint-Simon. Ce fut alors qu'il prit feu pour la belle série qui figure dans ses œuvres sous le titre des Tourelles, mais qui, originairement, avait été intitulée : les Châteaux de France. Ces Études demandaient un labeur de plus d'une sorte. Pour arriver à l'exactitude historique, non seulement il était indispensable de remuer des montagnes de documents, de secouer la poussière des bibliothèques, celle des Archives nationales, et souvent même celle des chartriers de famille, mais encore il fallait inspecter les lieux de visu. Voilà comment, dès que le mois d'avril arrivait, Léon Gozlan, un bâton de touriste à la main et un carnet en poche, s'en allait, à pied, tout en fumant ses cigares, tout en raccordant ses pensées, visiter tour à tour Yaux- Praslin, Chantilly, Rambouillet, Brunoy, Fontainebleau, Petit-Bourg et tant d'autres beaux palais situés au milieu des champs ou à travers les forêts, mais toujours dans le rayon de Paris. Un mois après, on voyait paraître dans l'une des grandes

Revues en vogue rinquante pages d'un mémoire, bien fait pour remplir les lecteurs d'enchantement.

On conviendra que cette nouvelle t'vohition devenait un spectacle tout neuf et passablement curieux. Au commencement de ce livre, nous avons dit l'origine de Léon Gozlan. N'y avait-il pas à s'étonner de voir un Sémite, né du peuple, sorti d'une race proscrite, honnie et persécutée par la noblesse, prendre plaisir à ressusciter. Tune après l'autre, les figures aristocratiques les plus brillantes qui aient paru chez nous depuis l'époque galante des Valois jusqu'à la prise de la Bastille ? Ou l'écrivain ne se rappelait plus les instincts de criti([ue qui l'avaient guidé dans sa jeunesse ou il cédait à une vive et soudaine tendresse pour le beau monde évanoui dont il relatait les prouesses. Une luis ses matériaux d'annaliste rassemblés, il s'i<lenlitiait si bien avec son sujet qu'il se surprenait à parler C(tmme un revenant des autres siècles. Encore im peu, et l'on aurait pu le prendre pour un des fils ou des petits-fils de ces prestigieux châtelains de jadis, que les chroniques nous représentent comme ayant très souvent physionomie el [josturtî de rois. On était loin du jrune rapsode (|ui improvisait le joli quatrain sur les j(»urnées de .Iiiillel. Si, naguère, dans ses romans d'analyse, il avait fait l'éloge de la bojirgeoisie, il changeait maintenant de gamme el sans crier garf. Dans ces autres pages, il n'hé-

sitait plus à persifler le notariat et le gros commerce, se moquant des n)œurs trop correctes, de l'économie domestique trop mesquine et, en ge'neral, des petites visées du petit monde moderne. Quant au peuple, il ne daignait même plus en dire un traître mot. Les vilains à. la charrue ou à l'écurie !

Tant de morgue si peu justifiée n'empêche point que ses Études sur les châteaux de France ne soient une chose excellente au double point de vue de la science historique et de l'art littéraire. S'il y a un regret à émettre, c'est que ce travail soit incomplet, mais un seul homme, même s'il n'eût fait que cela sa vie durant, n'aurait pu nous dire l'histoire des innombrables gentilhommières qui ont opprimé et illustré notre grand pays. En envisageant les choses de ce point de vue, Léon Gozlan savait bien, tout le premier, qu'il ne parviendrait jamais à s'acquitter entièrement de cette grande tâche. Nous voilà donc dans la nécessité de répéter ce que nous disions tout à l'heure : à savoir qu'il n'a eu le temps de s'occuper que de quelques-uns des châteaux qui ont décoré l'Ile-de-France.

Un tel travail, si charmant, si varié, mais tout parsemé de ronces et d'épines, aurait dû plaire aux oisifs et faire aussi dresser la tète au monde des savants. Pour dire la vérité, s'il ne passa pas tout à fait inaperçu, ce fut tout connue. Les gens du monde proprement dit le fcuillelèrent à cause des

noms propres et des traits anecdotiques dont il était émaillé, mais il y a dans cet élément social trop d'égoïsme et trop d'indolence pour qu'il se donne jamais la peine de faire le succès d'une œuvre d'artiste quelconque. Quant aux hommes à tète chauve et à cravate blanche, je veux dire aux archéologues diplômés, ils trouvaient, eux, qu'il y avait là-dedans une trop grande somme d'agrément, des détails vrais sans doute, mais d'une frivolité condamnable. Par conséquent, la mariée était trop belle. Chose à remarquer, si cet ouvrage a été acheté à beaux deniers comptants, ça été par cette prosaïque et grossière bourgeoisie dont l'auteur prend si bien soin de noter les goûts terre à terre et l'avarice sordide.

Un jour que, dans un petit cercle de gens de lettres où l'on se disait tout ce qu'on avait sur le cœur, je parlais à Léon Gozlan de ce travail des Châteaux de France, j'ajoutais, de même que tous ceux qui étaient là, une sorte d'invite à carreau.

— Ce seul ouvrage : les Châteaux de France, doit vous ouvrir toutes grandes les portes de l'Institut.

Il me regarda, et en accompagnant sa réponse d'un sourire tout chargé d'ironie :

— L'Académie française ! Vous savez bien que ce n'est pas au mérite littéraire qu'elle se donne ; mais, ainsi que vous l'avez dit vous-même dans le Mousquetaire, à l'homme qui a un cuisinier.

Or, il n'y a chez moi qu'un très modeste cordon bleu.

Pour en revenir aux Tourelles, ces divers tableaux, lorsqu'ils paraissaient séparément, un par un, soit dans la Revue de Paris, soit dans la Revue des Deux-Mondes, les abonnés les suivirent de l'œil avec faveur; mais en librairie, sous la forme de l'inoctavo, elles ne purent jamais arriver à l'honneur d'un second tirage. Autre sujet de déconvenue pour l'auteur. Pour se consoler, il affectait de rire. « — Avez-vous lu Volupté ? disait-il à ses amis. Il s'y trouve un passage où l'onctueux Sainte- Beuve, alors plein de son sujet, analyse l'amer plaisir qu'on boit et qu'on est forcé de boire dans la défaite. Eh bien ! j'ai ma tasse pleine de cette liqueur et je la savoure, goutte à goutte. » C'est une épigramme, cela; c'est aussi une preuve que ce frivole ouvrier en petits contes savait, quand il le fallait, avoir recours à l'ataraxie des Stoïciens.

Cependant cette publication, envers laquelle le public se montrait si injuste, devait, en définitive, avoir pour le travailleur un heureux résultat. Ce fut grâce à ce livre que Léon Gozlan songea à aborder le théâtre. MM. les vaudevillistes, sorte de corbeaux littéraires, habitués à se nourrir de la substance d'autrui , prenaient, chaque jour, à pleines mains dans ce livre non seulement des scènes entières, mais encore des sujets de pièces,

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moyennant quoi il se faisait autour d'eux une pluie d'or. Pendant d'assez longues années, de 1831 à 1839, les romanciers avaient laissé cette manœuvre s'engager publiquement et réussir. C'était arrivé pour H. de Balzac, pour Raymond Bracker, pour George Sand, pour Alphonse Karr et pour Léi»n Gozlan. Tout à coup, Eugène Sue prit la parole et dit chez un de ses éditeurs : « Ah çà! pourquoi ne ferions-nous pas nous-mêmes les pièces qui se trouvent dans nos romans ? » — I^e propos courut partout et fut vite ramassé. « — Il a cent fois raison, s'écria l'auteur du Notaire de Chantilly. Pour mon compte, je vais me mettre en mesure de suivre son conseil, dés demain.

Et il se fit auteur dramatique.

— Mon Dieu, oui, disait-il h ceux qu'il rencontrait, j'aborde le théâtre, et ce sera par une grande pièce.

Était-ce donc trop d'audace de sa part? N'avait-il pas ce qu'il fallait pour cela? Clu^z lui, la source de l'inspiration était toujours abondante; il avait le style rapide qui convient au dialogue, ilu trait, de l'imprévu. Du reste, vingt fois, suivant l'usage d'alors, MM. les auteurs dramatiques, ceux qu'on appelle les charpentiers, s'étaient emparés sans façon de ses fables et les avaient découpées en actes pour les jeter ensuite sur les planclies où elles avaient produit grand effet. Il se rappelait surtout le Marquis de IJrunoij, épisode des Châteaux de

France, un grand rôle pour Frederick Lemaître. En s'autorisant de ces épreuves, qu'il tenait pour siennes, il n'avait qu'à oser et il osa.

Il osa et, pour son coup d'essai, il eut à se cogner à la plus sotte comme à la plus cruelle des difïïculte's, un veto qui lui venait du pouvoir. Après avoir fait de mauvaises affaires, le the'àtre de la Renaissance se disposait à faire sa re'ouverture par un drame de sa façon. 11 s'agissait d'une sorte de conte découpé en scènes, sous ce titre à la Shakespeare : // était, une fois, un roi et une reine. Tous flairez là-dedans quelque chose qui pouvait avoir quelque parenté avec le Songe d'une Nuit d'été, et c'était effectivement quelque chose de ce genre-là. Léon Gozlan y tenait grandement, pour deux raisons assez plausibles : d'abord, parce que ce conte dialogué était sa première pièce, et, en second lieu, parce que le principal rôle, qu'on disait être fort remarquable, devait être joué par Bocage, l'un des plus brillants interprètes de l'École nouvelle. Un troisième motif, très noble, faisait désirer que l'ouvrage nouveau fût représenté au plus vile et obtînt plein succès. De la réussite de cette pièce dépendait le sort du théâtre. Si le conte de Léon Gozlan n'était pas bien accueilli, deux cents personnes, attachées à la Renaissance, n'avaient plus de pain.

Ces faits se passaient en 1841. Il ne faut pas perdre de vue, qu'à cette époque, le gouvernement

2ï2 LÉ(>.\ GUZLAN

de Louis-Philippe, ne vivant que par et que pour l'alliance britannique, se confondait en complaisances de toute sorte pour l'Angleterre. Le samedi du 9 janvier, Jl était, une fois, un roi et une reine devait être représenté. On avait posé les affiches sur tous les murs de Paris ; le public attendait à la porte; Bocage et les autres artistes achevaient leur toilette, quand le ministère envoya l'ordre de faire relâche. Que s'était-il donc passé ? Une chose inouïe à tous les points de vue. Ce drame, revenu déjà mutilé des bureaux de la censure française, était suspendu par ordre de l'ambassade anglaise. Lord Grandville, l'ambassadeur de ce temps-là, voulait prendre connaissance du manuscrit, exigence à laquelle on eut l'incroyable lâcheté de consentir. Des commérages de reporter étaient la cause première de cet étrange événement. Le Times du jour, arrivé dans l'après-midi, dénonçait la pièce comme contenant des allusions otîensantes pour la reine Victoria et pour le prince Albert, son mari. On ne doit pas oublier que cet incident se produisait au moment où M. Guizot était dans son accès d'anglomanie. « Quel malheur de n'être pas Anglais ! » s'était écrié récemment, à la tribune, le chef du cabinet. — « Pas de conflit avec nos amis de la Grande-Bretagne! » disait, de son côté, le vieux roi. Or, luus di'ux, à la lecture du Times, avaient redoutf' quelque chose comme un casus bclLi. Voilà piiiinjiioi la pièce avait été interdite une

heure avant 1<3 moment ii\r pnuv le lever du rideau.

On voit d'ici le mouvement de stupéfaction et de tristesse qui dut e'clater dans l'enceinte du the'âtre. Il était trop tard pour qu'on pût réclamer. On rendit l'argent reçu par la location, les affiches furent barrées par une bande sur laquelle on écrivit le mot : « Relâche » ; le public fut congédié et cent familles se couchèrent sans souper. Mais, le lendemain, Léon Gozlan et Bocage, cherchant à avoir l'explication de ce rébus politique, se mirent en campagne, s'en allant de la direction des beauxarts au ministère de l'intérieur et de là aux journaux. Rien n'était plus vrai : la prohibition venait de l'ambassade anglaise, laquelle avait intimé ses ordres à M. Duchàtel, ministre de l'intérieur, et ce dernier les avait transmis à M. Mallac, sous-secrétaire d'Etat, lequel les avait fait exécuter par M. Gavé, le chef de la censure. En fin de compte, l'auteur, afin de concilier les choses, avait fait les concessions les plus larges. En homme héroïque, il avalait toutes ses répugnances pour arriver à désarmer les susceptibilités de John Bull. La scène se passait en Angleterre. Il corrigea le manuscrit pour la faire passer en Suède. Il mettait ries comtes là où il avait mis des lords; où il avait fait courir des renards, il faisait se dresser des ours. Toute cette mascarafle étant fini(\ il y nvait lieu d'csixTer que le vélo allait être levé.

LEON GOZI.AN

— Il me semble, disait Le'on Gozlan en faisant voir les ratures de son manuscrit, il me semble que la noble Angleterre doit être contente.

Un fait que révélaient les correspondances d'outremerrendait cette situation plus particulièrement humiliante. A Londres, au théâtre Adelphi, d'ordinaire fréquenté par le peuple, on représentait une farce ignoble, dans laquelle un M. Lecoq, personnifiant la nation française, était moqué de la plus outrageante des façons. Comment donc hird Palmerston, notre bon ami, permettait-il à son monde de faire contre la France ce qu'il n'admettait pas qu'on fît à Paris contre son pays?

Ainsi qu'on l'a deviné sans doute, Léon Gozlan ne manqua i)as de s'armer de cet incident pour demander un droit à la réciproque, mais c'était comme s'il eût chanté. L'ambassadeur de la reine Victoria n'entendait pas qu'on jouât : // était, une fois, un roi et une reine; c'en était assez. Le drame ne devait pas être joué. Quoique l'auteur eilt remanié son manuscrit dans un sens suédois, il était condamné sans rémission. Mais cette pièce, elle avait demandé à l'écrivain un an de travail; c'était une somme de 25,000 fr., au bas mot, qu'il perdait; c'était aussi le dénuement pour deux cents artistes, Bocage compris. Et l'ordre était sans réplique comme s'il fût venu du Sultan ou du Tzar, ou du Pape. Néanmoins, il fallait bien faire savoiraupublic combien cette affaire était d'une Ivrannic «idicuse.

SCÈNES UE LA vu: LIT. KHAIRE 245

Mais comment s'y prendre ? Il n'y avait que la presse de gauche. Le'on Gozlan y eut recours. Curieux retour des choses d'ici-bas! Celui qui, naguère, se moquait si bien des Bousingots dut s'estimer heureux de demander un peu d'aide à un journal du parti. Il s'adressa donc au Corsaire.

A la date du 24 janvier 1841, le journaliste reparaît donc et il reprend le ton si vif qu'il avait dans sa jeunesse. Il raconte toute cette révoltante affaire, ses démarches faitesdeconcertavec Bocage et il met sur la sellette trois ou quatre hauts fonctionnaires, le ministre de l'intérieur en tête. Ce récit est d'une trop longue étendue pour qu'on puisse l'intercaler dans ces pages, mais nous ne pouvons pas nous dérober au devoir d'en donner quelques extraits. Ce peu suffira pour faire voir quel était l'état de la conscience publique en 1841, et de quelle façon Léon Gozlan s'entendait à faire une riposte quand il s'adressait aux puissants du jour. Bocage et lui, ayant à demeure une voiture de louage, vont et viennent pendant quinze jours de suite pour intercéder en faveur de la pièce prohibée. On les renvoie sans cesse de Caiphe à Pilate. Ils en sont au quinzième jour et à bout d'énergie. Une excellence de la monarchie constitutionnelle, ce n'est pas facile à aborder.

A la lin, nous ilpscendons chez le niiiiislie ; son secrétaire n'était pas visible; nous retournons au ministère,

le secrétaire était rentré, mais il était sorti. Nous nous présentons une troisième fois, mais cette fois il était avec le ministre : se souvenir qu'il y a deux lieues à parcourir pour aller de la Renaissance au ministère de l'intérieur, et se rendre au ministère de l'intérieur à la Renaissance ! Je connais la chose depuis un mois que je la pratique. Quant au ministère, il ne donne d'audience à personne, excepté pourtant à M"^ ***, qui peut entrer par trois portes. Je ne sais point, par exemple, par où elle sort.

Mais le jour se lève pour les auteurs censurés comme pour les ministres: le jour se lève, et M. Bocage et moi, nous résolûmes d'en finir avec cette guerre ignoble, livrée à travers des corridors, et où l'on épuise la moitié de son énergie à attendre le moment du combat entre des poêles de faïence et la fumée de la pipe : car le ministère de l'intérieur est un estaminet.

Ils demandaient à voir M. Tanneguy Duchàtel, un ancien rédacteur du Globe. Visage de bois, le malin; visage de bois, le soir.

Nous eûmes audience de M. Mallac, et M. Bocage lui rappela, en termes pleins dune émotion sincère et relevée par une exquise courtoisie, la promesse que lui, M. Mallac, lui avait donnée de lever tout obstacle, si le drame était transporté en Suède. On avait exécuté les engagements pris, une époque toute de fantaisie était devenue une époque historique, la reine de Peau d'Ane était passée reine île Suède, et, qui plus est, sœur de Charles XII, enfin la pièce avait la date, la la-

titude et la longitude consenties de part et d'autre. D'où naissait l'empêchement? Avec une politesse égale à celle du célèbre comédien, M. Mallac répondit que cela ne le regardait pas. Nouvelles protestations de M. Bocage, qui est forcé de rappeler à M. Mallac qu'il avait engagé sa parole. Poussé dans ses derniers retranchements, M. le secrétaire consent à demander à M. le ministre s'il consent à nous recevoir : ces deux consentements se sont probablement nui, car le ministre ne put nous recevoir, et il en éprouvait un bien vif regret. J'en éprouvai un moins grand à dire à M. Mallac que lorsque le roi Charles X, de respectable mémoire, crut de son devoir de défendre la pièce de M. Victor Hugo, Marion Delorme, il appela l'immortel poète auprès de lui, et avec des ménagements délicats, nobles, persuasifs, il le pria de songer au caractère turbulent de l'époque, à la perfidie de l'esprit de parti; enfin il le pria d'éloigner la représentation de son bel ouvrage. Dans l'œil du poète, il y avait une larme, dans la main du roi le brevet de 6,000 francs. Le poète agit en honnête homme, il n'emporta que la larme. Certes je ne suis pas le grand poète dont on vient de parler, mais M. Duchàtel non plus n'est pas Charles X : il pouvait me recevoir.

On voit qu'il y a là une blessure faite à l'amourpropre d'un homme de talent. Pour le moment, la chose n'a pas grande importance. Ce petit Sémite n'ébranlera pas l'édifice de Juillet, mais qui sait ce qui pourra arriver dans l'avenir? Léon Gozlan n'hésite pas à prendre le ton de la menace et il le

fait en termes tout à la fois poétiques et redoutables. Lamartine no se servait pas d'un autre langap:e quand il parlait du haut de la tribune nationale.

Les explications étaient finies : la bataille allait commencer. Nous sortîmes : M. Bocage, désolé d'avoir fait partager ses illusions à ses dignes camarades, gens de cœur, décourage et d'esprit; moi, décidé à ne pas reculer d'un pas, si la presse me soutient, devant cette monstrueuse injustice. Je ne suis rien, je le sais; mais le vil morceau de fer pendu au fond d'une cloche n'est rien non plus : c'est un clou, cela n'a pas de nom. Mais vienne l'orage sur la campagne, le feu de tout l'horizon, l'armée déva.statrice, ce rien sagile, s'émeut, ébranle l'air, et la ville apprend le danger, s'y prépare, et ce rien éveille tout le monde.

Plus qu'un mot : ma pièce ne sera pas jouée, et c'est l'ambassadeur d'Angleterre qui s'oppose à ce qu'elle le soit.

Est-ce que vous ne voyez pas dans ce peu de lignes le tocsin du 24 février?

Dans les foyers, où se promènent les gens d'élite, les peintres en renom, l'élite de la société parisienne, on causait naturellement de toute celle mauvaise campagne. Lorscpic l'auteur se trouvait là, il n'hésitait pas à prendre tout haut la parole : « Voyez donc ce gouvernen)ent qui a peur d'un conte de fées ! » disait-il de manière à se faire entendre de tout le inonde \ la suite de cclUî aven-

ture, on aurait pu le croire de'goùté du the'âtre, mais il n'en était rien. Très peu de temps après, en effet, il y revint de plus belle, en donnant à l'Odéon : La Main droite et la Main gauche. Le nouveau drame était un peu incohérent; mais, grâce au jeu du grand Bocage, il eut soixante représentations; par conséquent, il put vivre deux mois de suite, ce qui était un succès pour ce temps-là. Léon Gozlan trouvait dans ce fait un pansement pour ses plaies dV/ était, une fois, un roi et une i^eine.

Il a fait d'autres ouvrages; il en a fait de grands, de moyens et de petits ; il en a fait pour divers théâtres et avec des fortunes diverses, mais on sait ce que c'est que la vie d'auteur dramatique : des combats à coups d'épingle et de soudaines ivresses, des jours de soleil, des jours de pluie. Il y persista; mais, pourtant, au milieu de ces orages, la nostalgie du roman revenait au nouveau dramaturge. Il se remit donc à mouler dans cette forme des rêves de conteur; mais comment recouvrer le calme des anciens jours? Il va de soi, qu'étant encore jeune en 1843, ce Méridional, impressionnable comme l'est toutenature d'artiste, perdait de son sang-froid dans la lutte. Il ne lui était pas possible d'oublier à quel point il venait d'être froissé par le pouvoir; il se croyait méconnu par le public; il était ahuri par les comédiens. Il n'allait qu'à contre-cœur frapper à la porte des directeurs, ces pachas de Paris, qui, plus d'une fois, l'avaient durement

renvoyé à ses idylles. Est-il surprenant qu'un amas de bile se soit formé en lui ? A la fin, ce nuage de liquide creva pour se réduire en une œuvre où éclaterait comme une tempête d'ironie tout ce qu'il avait de verve satirique.

Tel a été le point de départ du livre de Gozlan qui a produit le plus de sensation et qu'on ne peut s'empêcher de citer dès qu'on le nomme lui-même. Aristide Froissart fît un bruit d'enfer. Un roman, mais non ; ce n'est pas précisément un roman, quoiqu'il en affecte la forme. Voyez-y plutôt une série de tableaux à travers lesquels se dresse une figure inouïe, moitié imaginaire, moitié réelle, armée d'impertinence, de vice, d'audace, héroïque et vile, la figure du principal personnage, toujours la même et toujours changeante. De même qu'.Vrislophane personnifie le peuple d'Aihénes dans un vieillard obtus, type de la plupart des démocraties; de même Lé(»n Gozlan a dessiné làdedans le Parisien parisiennantdes classes lettrées. Aristide Froissart, ne l'avez-vous donc pas cent fois rencontré depuis le perron de Torloni jusqu'à la rue Drouot ou dans les cabarets dorés? Regardez, c'est ce grand jeune homme, surmené par uue vieillesse hâtive, un être hétéroclite, élégant et fané, paresseux et sévère, fanfaron et bretteur, vivant avec des filUîs, des fruits secs de l'art, des financiers sans caisse, ruinant tout ce qui l'entoure, scef)ti(pie JMS(pi'rni Idasipbèiiie, iniilileau point d'en

être nuisible, le véritable boulevardier de 1845 à 1850, et aussi celui des jours où nous sommes. L'œuvre ayant survécu avec éclat à son auteur, vous pouvez y recourir.

Léon Gozlan causeur. — Quelques paradoxes. — Un vers de Boileau remanié. — Un vers de Louis Racine. — D'un dîner chez M. Félix Solar. — Un distique d'Ovide arrangé à la parisienne. — Votre nom? — Je m'appelle Molière.

— Le roi de 1848. — Un nom donné à Léopold de Belgique. — Koger de Beauvoir et Léon Gozlan. — Le Figaro de M. Léon Halévy. — Une pochade. — Riposte. — Un dîner chez Véfour. — Toujours le vaudeville a fait le Français.

— Sur les bohèmes de la Société des Gens de lettres.

Si Ton en excepte Charles Nodier, qu'il regardait avec raison comme un maître inimitable, l'auteur d'Aristide Froissart a été celui des polygraphes modernes qui aura le plus forcé la langue française à obéir au gré de ses caprices. Aucun ne s'est autant entendu à polir et à ciseler les mots qu'on enchâsse dans une phrase; c'est une sorte deBenvenuto Cellinidu style. Chez lui, à tout moment, on voit s'élever des étincelles ou ces lueurs rayonnantes qui s'échappent des diamants et des pierres précieuses. Journaux, Contes, Nouvelles, Tableaux d'hi<toire. Romans, Critique, Théâtre, son bagage littéraire est immense, puiscju'il ne

formerait pas moins de cent cinquante volumes. Cependant, qu'on ou\Teau hasard l'un de ses livres, le premier venu, et l'on verra, chose peu commune dans le siècle de sans-géne où nous sommes, que touty a été l'objet d'un égal souci d'artiste. Pas un alinéa, pas un mot n'ont été placés où ils sont avec dédain ni avec négligence. Cet amour religieux de son art est déjà un signe d'originalité. On sait que ce n'était pas le seul qu'il eût en lui. Léon Gozlan a également laissé la réputation d'un causeur hors ligne. Peu forte, mais bien timbrée, sa voix n'aurait pu commander la manœuvre sur un navire, ni se faire entendre à la tribune ; elle eût été dénuée de sonorité au théâtre, au barreau ou dans un club, mais dans la calme enceinte d'un salon ou dans le rayon d'un cercle, aussitôt qu'elle se sentait encouragée, elle savait prendre le dessus, appuyer sur diverses cordes, suivant la circonstance ou le sujet. Alors, elle exerçait un charme souverain. 11 causait, et son esprit éclatait en fusées soudaines. Il fallait rendre les armes et pourtant, si l'on admirait, on ne riait pas toujours, ou bien l'on ne riait qu'en se pinçant les lèvres. C'est qu'on était en droit de reprocher à ses saillies d'avoir presque toujours quelque chose d'amer. Qu'y faire ? Il y avait un peu d'Alcesle dans cet analyste, et comment en aurait-il été autrement? Par métier, pour composer ses études psychologiques, ce praticien étadt, tous lesjours, courbé chez lui, sur une

SCÈNES DE LA VIE LITTÉRAIKE 2oO

table de dissection où, le scapel à la main, il étudiait dans ses plis et dans ses replis les secrets si souvent affreux de l'âme humaine. De là forcément la teinte un peu sombre dont se coloraient ses causeries et l'acuité de certaines de ses réparties.

Cette petite pointe de misanthropie étant admise, le personnage était fort recherché, en tant que causeur; mais ne l'avait pas qui voulait. Trop laborieux, trop ménager de son temps pour le gaspiller à courir le monde, il ne mettait que rarement les pieds chez les heureux du jour ou, comme on dit maintenant, chez les millionnaires. Pour le voir, pour l'entendre, ilfallait se rencontrer avec lui dans les bureaux d'une Revue, sur une promenade ou dans un théâtre, un soir de première représentation. Une redoutait pas d'aller chez M. Félix Solar, un des transfuges du journalisme qu'avait enrichi la Bourse et que la Bourse finit par ruiner. A l'é- [joque où M. Arsène Houssaye, alors directeur du Théâtre-Français, recevait ses amis dans un brillant hôtel, Gozlan était de ce cercle intime et il y était le plus écouté. Il se montrait aussi de temps en temps dans le salon de M™^ Emile de Girardin (Delphine Gay), et là se bornaient, je crois, ses relations mondaines. Bien avant ce temps-là, d'ailleurs, on avait vanté ses entretiens et ses vives ripostes ; c'est au point que ses mots et ses formules constituent une manière de légende parvenue tout entière jusqu'à nous. Par exemple, le premier, il

256 LÉOiN GOZLAN

a su observer combien le the'âtre avait d'influence sur les Parisiens du xix^ siècle ; d'où il arrivait à conclure que la bourgeoisie d'il y a cinquante ans se modelait sur le re'pertuire de M. Scribe. — « Ce n'est donc pas le Français qui a créé le vaudeville, mais le vaudeville qui a créé le Français. » Un autre jour, parcourant le même ordre d'idées, il faisait un retour sur la folie de nos passions politiques et s'amusait de nouveau à travestir ce même vers de Wh^t poétique :

Le Français né malin créa la guillotine.

On se rappelle qu'il avait commencé par être pauvre et des plus pauvres. Sous ce rapport, en dépit d'un travail opiniâtre, ses épreuves, partagées par sa jeune femme, avaient duré une dizaine d'années, et c'était un souvenir douloureux qui ne pouvait sortir de sa pensée. Eût-il eu d'ailleurs à remuer des rouleaux d'or, la misère de tant d'autres, la détresse d'un si grand nombre d'écrivains de talent, surtout de poètes de valeur, aurait, tous les jours, attristé ses regards. L'ancien régime a eu un Malfilâtre et un Gilbert; les âges nouveaux en ont eu cinquante, sans compter Elisa Mercœur et Hégésippe Moreau. Ils apparaissaient, ils vivaient en rêveurs, ce qui revient à dire qu'ils ne vivaient pninl, et ils allaient finir obscurément sur un grabat d'hôpital, ou même sur la pierre lisse de la

Morgue, et c'était en raison de ce lamentable phénomène social que Léon Gozlan aiguisait en épigramme, presque en blasphème, deux vers de Louis Racine, le fils :

Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture, Mais sa bonté s'arrête à la littérature.

Tout à l'heure, je rappelais le nom de M. Félix Solar, devenu financier. Un soir, sous l'Empire, le romancier dînait chez lui en compagnie d'une nombreuse countnne d'amis. Au chàteau-yquem, il se mit tout à coup à citer un distique d'Ovide, connu de tous les collégiens, mais dans lequel il venait de faire entrer philosophiquement le nom et le prénom de son hôte :

Donec eris Félix multos numerabis amicos ; Tempora si furrent nubila, Solar eris.

Tous les convives se regardèrent, charmés et stupéfaits. Ces deux vers latins, exhibés au dessert, n'étaient-ils pas quelque chose comme un Mane Tecel Phares? On admirait tant d'esprit, mais on ne pouvait applaudir, car enfin, il eût été malséant de prévoir l'abandon d'un millionnaire qui mettait si bien la nappe. Mon Dieu! l'improvisateur luimême ne croyait que se livrer à une fantaisie. Oui ; mais, à trois ans de là, il se produisait une chose imprévue et terrible : la ruine de M. J. Mirés en"

traînait celle de l'amphitryon. Ainsi la prophétie d'Ovide ne trouvait que trop son accomplissement : M. Félix Solar, délaissé, fugitif, s'en allait mourir en Suisse, dans l'isolement.

Un autre soir, au Théâtre-Français, on donne une pièce nouvelle. La salle étant bondée de spectateurs, il n'y a plus de place pour aucun auteur, pas même pour Léon Gozlan. Cependant il se présente, il insiste, disant qu'il a des droits qu'on ne peut méconnaître. On finit par lui apporter un tabouret dans un coin de l'orchestre ; mais, presque en même temps, craignant d'avoir été prise pour dupe, l'ouvreuse s'inquiète, veut savoir s'il n'est pas un intrus et finit par lui demander son nom.

— Mon nom? Je m'appelle Molière! répond-il.

On voit d'ici le tableau. Molière, c'est le protecteur-né de quiconque donne des pièces à la Comédie-Française; l'ouvreuse elle-même se sentit comme foudroyée par l'éclair de cette réponse.

Un mot d'une très verte allure se rattache à la révolution de Février. Ainsi que chacun peut se le rappeler, pendant les deux mois que dura le gouvernement provisoire, il ne fut question que de vieux abus à déraciner de notre sol. D'un bout à l'autre de la ville, il n'y avait qu'un seul thème : les revendications sociales.

— Au fait, disait Léon Gozlan, il y a réellement beaucoup à faire. Ainsi, tenez, voilà des siècles (pi'on est habitué à voir l'homme monter sur le

dos du cheval. Est-ce que le temps n'est pas venu où le cheval grimpera à son tour sur l'homme?

S'il n'était pas orle'aniste, et l'histoire de son drame de la Renaissance explique assez qu'il avait de bonnes raisons pour ne pas l'être, pourtant il ne s'était pas montré hostile au roi des barricades. Aussi a-t-il été l'un des innombrables littérateurs que M. de Salvandy a fait décorer. Le lendemain du jour où il avait reçu le ruban rouge, Roger de Beauvoir le surprend, au milieu du quartier des ministères, descendant de voiture, paré de ses insignes.

— D'où venez- vous donc, cher ami? lui demande l'auteur du Chevalier de Saint-Georges.

— Mon cher, répond Léon Gozlan, je viens de faire mes stations de la croix.

En 1848, pendant la dictature si douce du gouvernement provisoire, Paris s'éprend d'un soudain amour pour le reboisement. Pas de quartier où il ne soit de mode de planter un arbre de la liberté.

— Il n'y a plus de roi, dit l'auteur A' Aristide Froissart, et néanmoins nous vivons sous Peuplier P^

Jadis, en 1836-1838, à l'époque où la Belgique dépensait toute son énergie à contrefaire les œuvres des écrivains français, il visait directement Léopold I", l'allié de Louis-Philippe.

— Notre gendre se nomme Contrefaçon I", disait-il en riant.

Ce mot recueilli par la Revue de Paris (mars 1837), avait causé le plus grand plaisir à H. de Balzac, lequel, on se le rappelle, se flattait d'être « l'homme de France le plus contrefait... en Belgique ». Mais telle était la nature d'esprit du petit Méridional, beaucoup de rapidité dans l'expression, beaucoup d'éclat aussi ; mais, en même temps, toujours une petite pointe de mauvaise humeur ou de malignité. Dans ses Souvenirs, l'éditeur Werdet dit, en parlant de lui : « Il était né mécontent », et, en effet, en dépit de ses succès dans la presse, de sa renommée qui a été grande de bonne heure et du bon accueil qu'il recevait partout, il ne pouvait oublier les mauvais jours qu'il avait eus à traverser avant d'arriver à un heureux résultat. Et quel résultat! Trente-sept ans d'un labeur âpre et ininterrompu l'avaient conduit à avoir six mille livres de rente. « — Mais, lui disait Méry qui ne possédait rien, c'est déjà très rare dans les lettres. — Ce n'est rare que là! » ripostait le travailleur non sans un peu d'amertume dans la voix. — Alphonse Karr, l'un de ses compagnons d'armes, constate aussi qu'il y avait des jours où il était d'une irritabilité extrême et le plus susceptible des hommes. (Voir à ce sujet le 3" volume du Livï'e de bord.)

A propos de cette proniplilude à s'emporter sur tout, je prendrai la liberté de placer un trait dans lequel le hasard m'afait jouer un rôle. — Kn 1838, je faisais mes dchiilsau Figaro, que dirigeait alors

M. Léon Halévy. A cette même époque, pour combattre l'abus des biographies qui dégénéraient trop volontiers en panégyrique , les petits journaux avaient inventé une sorte de scie d'atelier. Cela consistait à prendre un nom de contemporain en vue, de faire semblant d'écrire sa vie et, moyennant ce truc, de lui attribuer les choses les plus invraisemblables. Plus ces sortes de compositions étaient folles, plus on les applaudissait.

Au Figaro, nous n'étions que quatre : MM. Léon Halévy, Taxile Delord, le vicomte Victor de Seilhac et moi. Chacun de nous faisait à tour de rôle de ces esquisses.

En Juillet, l'idée me vint d'écrire une de ces scies sur Léon Gozlan, que je ne connaissais encore que de vue.

Voici le morceau tel qu'il a paru. Si je le tire de l'oubli, où il méritait si bien de demeurer, c'est pour deux motifs : en premier lieu, c'est parce que le spirituel Marseillais y a fait une piquante riposte ; en second lieu, pour faire voir quels étaient les usages du journalisme de ce temps-là.

Léon Gozlau naquit dans les bottes à l'écuyère d'un peintre de genre du faubourg Saint-Jacques. On rapporte qu'il vint au monde avec toutes ses dents, comme Robert-le-Diable et M"* Habeneck (du Gymnase).

Son père, qui ne pouvait pas se séparer de lui, l'envoya, dès l'âge le plus tendre, étudier la botanique dans les bosquets du Jardin-Turc. Le jeune Gozlan en

profita pour faire une cour assidue aux actrices du théâtre royal des Funambules; ce qui lui valut l'honneur d'un duel à outrance avec l'illustre Debureau.

Cependant, parvenu à un âge plus avancé, I.éon Gozlan, dont la verve joyeuse s'épanchait chaque jour en mille traits piquants, sollicita près de l'administration des pompes funèbres une place de croque-mort, demeurée vacante par suite du décès de M. deCoupigny. On l'envoya sur-le-champ au Jardin des Plantes avec mission de veiller sur les jours d'un lion atteint de phtisie.

Cette existence d'huître ne pouvait convenir longtemps à son caractère ; aussi l'ésolut-il de commettre une foule de délits, afin de mériter une prompte exclusion.

En conséquence, on le vit rouler entre ses doigts les feuilles d'iris, les tulipes bleues, renoncules et autres plantes non potagères, qu'il fumait journellement en guise d'antitabac.

Puis, par un raffinement de barbarie dont on a peu d'exemples, il vint un soir arracher le cèdre du Liban, dont il se fit une canne de bambou.

Ce forfait ayant été sans délai porté à la connaissance de M. de Manlalivet, ministre des croix d'honneur de l'intérieur, Léon (iozlan fut décoré sur-le-clianip.

A compter de cette époque, il s'abandonna à l;i fabrication d'un nombre considérable de vaudevilles, joués avec infiniment peu de succès sur toute la ligne des boulevards.

Dans ce nombre, on cite particulièrcinciit :

1" Le Notaire de Cfuintilly, vaudcvillf; anecdote, sans

tableaux ni couplets, improvisé pour M''^ Jenny-Colon, qui n'était point encore M™^ Leplus ;

2° Les Méandres, comédie nautique, représentée, pour la première fois, sur le comptoir de l'éditeur Eugène Renduel ;

3» Le Français né malin créa la... guillotine, vaudeville-parade pour les mollets de M"« Pernon (du Palais-Royal).

Le public s'inquiète beaucoup, dans les journaux, d'un drame nouveau. Céline la Créole, que M. Léon Gozlan fait maintenant en collaboration avec MM. Alboize et Jaime. On dit d'avance beaucoup de mal de cet ouvrage.

M. Léon Gozlan, qui a l'œil droit tricolore et l'œil gauche entièrement bleu, porte une chevelure si exagérée, que la ville de Paris a jugé prudent de le faire assurer comme un immeuble, de peur d'incendie. Sa taille, qui est établie sur les proportions des plus grands types connus, est si élevée que le tailleur Humann a déclaré qu'il fallait toujours trois aunes de drap pour lui faire une paire de chaussons.

Un magicien célèbre, qui parcourait l'Europe dans ces derniers temps, a fait à Léon Gozlan la confidence qu'il terminerait ses jours en se noyant dans son écritoire. Ph. A.

Rien de plus insensé que cet article ; mais, je le répète, c'était la consigne d'écrire de ces choseslà. J'ajoute qu'il n'y faut pas voir autre chose qu'un acte de gaminerie littéraire.

D'ordinaire, ceux qu'on célébrait ainsi souriaient

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OU haussaient les épaules, suivant l'allure de leur humeur ; en tout cas, nul ne re'clamait. Léon Gozlan, lui, fît une riposte, qu'il apporta lui-même au biu'eau et il est bien entendu que >a lettre de quinze lignes fut considére'e par le journal comme une bonne* fortune.

La voici :

« Paris, le 23 juillet 1838.

« Monsieur le rédacteur,

« Je lis dans le Figaro du 23 juillet un article assurément fort joli de M. Philibert Audebrand, et qui serait irréprochable si l'esprit devait prendre la place de la vérité. Mon joyeux biographe sait aussi bien que moi que tout ce qu'il renferme est imaginé d'un bout ù l'autre. On ne fera jamai.s accroire au public que j'aie arraché le cèdre du Jardin des Plantes pour m'en faire une canne; on ne lui fera pas, non plus, admettre que je sois venu au monde avec un œil bleu et un œil tricolore. Ce n'est donc pas contre ces assertions que je proteste. Si je prends la plume pour m'inscrire en fau.x, c'est à propos de CiHine la Créole et de la croix qui m'aurait été donnée par M. de Montalivet. Croyez bien, monsieur le rédacteur, que je ne suis pour rien dans ces deux comédies.

« Agréez, je vous prie, mes salutations empressées.

Mais rapprochons-nous des temps modernes. Parlons d'hier.

Un soir, dans un dîner de gens de lettres auquel j'assistais, on remit sur le tapis la proposition si fameuse : « Ce n'est pas le Français qui a fait le vaudeville, mais le vaudeville qui a fait le Français ». Provoqué, Léon Gozlan demanda la parole. Quoiqu'il n'aimât pas à poser en orateur, quoique sa timidité, très réelle, le détournât de faire des discours, émoustillé par la mousse de l'aï, il se leva dans l'attitude d'un homme qui se dispose à développer un loste. Ainsi, séance tenante, sans broncher, sans ânonner, il expliqua les motifs qui l'avaient poussé à émettre cette contre-vérité. Il ne se trouvait pas de sténographe à côté de nous, à cette table, mais on y voyait des convives doués d'une vigoureuse mémoire. A l'aide de quelques signes mnémoniques crayonnés sur un carnet et après avoir eu recours aux souvenirs des uns et des autres, je suis parvenu à reconstruire l'allocution du hardi et spirituel causeur.

Vous allez bien voir que cette piquante paraphrase d'un paradoxe vaut la peine d'être rapportée.

Un renseignement clironologique, avant tout. Cela se passait, en 1855, chez Véfour.

Mais citons :

— Messieurs, vous me concéderez que l'art a changé

fortement depuis 89. Sait-on bien aujourd'hui ce que c'est qu'un drame ou une comédie? Je ne le sais pas, quant à moi. Assigner les causes de la confusion des genres nous entraînerait trop loin : elle est constatée ; cela nous suffit. Il n'y a plus de genre proprement dit. Malheureusement l'observation ayant été bannie du théâtre, le public ne s'était pas donné la peine de chercher sa figure dans un miroir dont le talc a été enlevé; mais, éternellement condamné ù être modèle ou image à cause de sa saillie et de sa malléabilité, le public a changé de destination; il a copié les mœurs qu'on ne lui empruntait plus. Par un étrange renversement de rôles, l'acteur est alors devenu l'homme, l'homme l'acteur; la société s'est faite théâtre, le théâtre société; M. Pixérécourt a tenu, sans le vouloir, l'honnête homme qu'il est, école de mauvais sujets; M. Scribe était devenu le régulateur d'un petit monde. Ceci est sérieux. La Chambre des députés a fait les lois. M. Scribe a fait les mœurs. Oui, vous qui avez ri de ses mannequins satinés du Gymnase, qui brodent de la tapisserie, qui se mettent aux genoux des femmes, qui se battent en duel et au pistolet par la croisée, qui parlent de passer leur épée à travers le corps de leurs laquais ; qui avez ride leur entendre demander de l'ai et du chambertin ; qui vous êtes moqué de ces femmes d'agents de change qui parlent de faire courir leurs chevaux, de ces notaires qui ont toujours le pied dans l'étrier pour aller à Bruxelles, tle ses banquiers qui jettent au vol des bourses pleines d'or h la bonne, qui donnent un million de dot à leurs files, qui ont des lils di|)lomates, lesquels (ils (lis(;nt à chaque instant : Monseigneur le ministre; vous qui avez souri à

ces colonels gaufrés, à ces généraux, à ces vieux grognards qui pleurent éternellement, qui font gouttières de leurs moustaches : eh bien ! tout cela a existé sous Louis-Philippe, et c'est à M. Scribe qu'on le doit. Oui ! il y a eu des arrondissements dans Paris où l'on se mettait à genoux aux pieds des femmes, où l'on battait ses laquais, où l'on demandait du chambertin, en se renversant sur le dos du fauteuil; oui, les agents de change font courir, les notaires font banqueroute, les bonnes reçoivent au vol des bourses d'or, les fdles de banquier ont des millions de dot ; nous avons des secrétaires d'ambassade qui gesticulent comme Volnys, grassèyent comme Paul, de vieux soldats qui pleurent, grâce à M. Scribe. Le vaudeville a fait la loi; M. Scribe a fait les mœurs : cent fois oui ; s'entend dans un quartier.

Tenez, j'ai vu un temps où c'était l'adultère qui dominait et toujours par mouvement réflexe. La faute en était à Antony, à Anyèle, à Theresu, aux drames de la première manière d'Alexandre Dumas, père. En ce temps-là, au Marais et aussi à la Chaussée-d'Antin, par exemple, il y avait beaucoup de faibles femmes, pervenches solitaires et à demi-brisées, penchées sur leur Antony. V Antonisme avait gagné les études d'avoué. Pas de second, pas de troisième, pas de quatrième clerc qui ne se glorifiât hautement d'être bâtard. Les enfants légitimes se cachaient de honte; on avait remplacé les bonnes dagues par les canifs.

Aujourd'hui, il y a changement comme dans la mode. Si les Adèle d'Antoiiy sont passées, il y a les Marguerite Gautier. Est-ce que chacun de vous ne rencontre pas souvent une pauvre créature, amou-

reuse, mélancolique et toussante, qui dit : « Monsieur, je suis une Dame aux Camélias ». A cause d'un succès de Théodore Barrière, on entend dire, à toute minute, à la Bourse, à l'Académie, au Palais-Bourbon, un peu partout : « Un tel ? Eh ! c'est un faux bonhomme ! » Une jeune personne de ma connaissance, sortie des Oiseaux, de la veille, s'est mariée en bon lieu. Je lui demandais où et comment elle avait appris si rapidement l'art de devenir maîtresse de maison. « Eh! mais, m'a-t-elle répondu; c'est en allant à la Comédie-Française voir jouer les deux Brohan. »

Mes amis, de tout cela je conclus que je n'ai pas versé dans une ineptie quand j'ai dit : « Ce n'est pas « le Français qui a créé le vaudeville ; c'est le vaude- « ville qui a créé le Français. »

Tous ceux qui otaienl là applaudirent h tout rompre; on l'a déjà deviné.

A peu près à la même époque, c'est-à-dire lorsqu'il était président de la Société des gens de lettres, le comité, assiégé par les requêtes d'éternels (juémandcurs, toujours les mêmes, dont les seules productions littéraires sont des lettres de demandes, examinait leurs droits et s'impatientait de ne les pouvoir découvrir.

Léon Gozlan s'écria :

« — Ces holiêmes sont comme les lis de Salomon, ils ne travaillent pas : si seulement ils voulaient filer f »

Léon Gozlan était-il une girouette politique? — Quelques bouffées (le socialisme. — Contre les chemins de fer. — Les rentiers de Saint-Germain-en-Laye. — Contre les fortifications de Paris. — Dans la forêt de Fontainebleau. — Sur la Seine. — Paris port de mer. — Le Tableau de Paris de M"'' veuve Béchet. — Le Journal d'Alphonse Karr. — Un paragraphe en faveur des femmes. — Coup d'Etat du 2 Décembre 1871. — Prédilections bonapartistes. — Le Napoléon noir. — Napoléon écrivain. — Léon Gozlan aimait-il l'argent? — Les mœurs du second Empire. — Notre fille sera princesse.

J'ai entendu, un jour, dans les bureaux du National, Armand Marrast ranger Le'on Gozlan parmi les girouettes politiques de ce siècle. A mon sens, l'imputation n'avait rien de fonde'. Sans doute, les de'buts du Marseillais dans la presse de la Restauration annonçaient un libe'ral et presque un re'volutionnaire. Quelques vers contre les Bourbons de la branche aîne'e et cinq ou six articles du Figaro auraient pu aider à classer le jeune journaliste parmi les zélateurs les plus ardents de la révolution de Juillet, mais en examinant les choses avec

un peu d'attention, en tenant compte de tout, on ne tarde pas à découvrir qu'au fond le Sémite n'était et n'entendait être qu'un sceptique, n'appartenant sérieusement qu'à l'art d'écrire. De 1830 à 1833, lorsque son existence et celle de sa famille dépendaient d'une feuille quotidienne, il prenait le mot d'ordre de la maison. Dès que le programme changeait, il variait avec lui. Rien n'est plus vrai ; mais, au fond, dans l'intimité, il ne se donnait jamais pour un tribun, ni même pour un homme à principes. Ce qui l'attirait le plus dans le mouvement de l'époque, ce n'était pas la forme du gouvernement ni la couleur du drapeau ; c'était le roman à écrire ou la pièce de théâtre à faire. Aussitôt qu'il lui a été permis de s'élancer vers ce double idéal, il a délaissé le journal et ses logomachies, choses bruyantes comme le vent d'orage, mais fugitives conmie lui. Yoilh, du moins, ce qu'il répliquait très nettement lorsqu'on l'accusait de versatilité en politique :

« — A qui ai-je jamais promis d'être une statuette de Caton ou de Thraséas? disait-il encore. Eh ! je ne suis qu'un frivole Parisien du dix-neuvième siècle et non un Romain barbu du temps où Marcus Tullius Cicèron s'exposait à avoir la langue transpercée par une épingle d'or. »

Il disait vrai. Il en était de lui comme d'un grand nombre de contemporains : il paraissait avoir été formé également pour le travail et pour le plaisir.

J'ai déjà eu à expliquer comment, à l'époque où il remuait les matériaux propres à lui faire faire les Châteaux de France, il oubliait l'humilité de son origine pour afficher des idées et des goûts d'aris tocrate. Dans un de ses Traités, Plutarque nous a déjà appris qu'en général, les poètes et les artistes préféreront toujours la vie fastueuse des grands aux fèves bouillies dont se nourrissent les masses. Léon Gozlan avait un goût prononcé pour les riches et, en cent endroits de ses contes, on pourrait arrêter au passage l'expression d'un regret, dans ce sens qu'il n'est pas riche lui-même et qu'il ne le sera jamais ; cependant on peut dire qu'il n'a pas été courtisan, nullement faiseur de cantates à l'adresse des princes, et, incontestablement, il lui aurait été facile de jouer cet emploi-là. Tant d'autres qu'il coudoyait y ont trouvé des prébendes et des rubans !

Il faut remarquer aussi qu'il ne s'est pas mis en frais pour se faire bien venir du roi Louis-Philippe. A la vérité, il avait sur le cœur les persécutions de la censure et l'étoufTement de sa première pièce de théâtre ; mais, un jour, sur le conseil du comte Mole, la monarchie des barricades, pour se faire bien voir de l'opinion, avait fait des avances à tout ce qui avait un nom en littérature et dans l'art ; il avait été naturellcmeont de ceux qu'on avait cherché à gagner. Des avances faites , il n'avait voulu accepter que le ruban de la Légion

d'honneur, an peu parce que c'e'tait alors une mode chez les gens de lettres marquants, un peu aussi parce que cet insigne semblait donner plus de valeur à ses œuvres. Mais il n'avait voulu payer cette faveur par aucune complaisance en prose ou en vers.

Tout au contraire, il ne se faisait point de difficulté de se montrer indépendant de la cour et il allait même parfois jusqu'à manifester des tendances de novateur. Lorsque Louis Reybaud publiait son livre sur les Réformateurs : Saint-Simon, Owen, Charles Fourier, Cabet, etc., Léon Gozlan, déjouant la conspiration du silence, battait la caisse dans les journaux autour de cet ouvrage et disait aux classes dirigeantes : « Il est de votre devoir de lire ces pages ; vous y verrez qu'il y a, sur terre, des pauvres par millions et que vous devez partager avec les pauvres ou vous résigner à être mangés par eux à la croque au sel. Il n'y a pas de milieu. » Un imbécile lui objectait : « — Mais vous êtes séditieux, monsieur. — Non, je ne suis que clairvoyant, mon pauvre homme. Ce que je vous dis en pleine paix, le tocsin de la procliaint; révolution vous le dira en pleine guerre civile. » La prochaine révolution, c'était le 24 février. Il éclata, ce 24 février, terrible, en surprenant bien du monde, mais Léon Gozlan a él(î du petit nombre de ceux qui n'ont pas été étonnés. Il avait prévu et annoncé l'échéance.

Bien des choses, au reste, lui déplaisaient dans les allures de la monarchie constitutionnelle, et il n'a pas dissimulé, un seul jour, le sujet de ses antipathies. Avant tout, il en voulait au roi Louis- Philippe de trop faciliter l'établissement des chemins de fer. Il faut bien se résigner à en faire l'aveu, cet esprit si ingénieux et qui s'élançait assez souvent dans de larges envolées, n'entendait rien aux prodiges nés de la vapeur appliquée à l'industrie. Dans cinq ou six de ses Etudes, et notamment dans celle qui se rapporte au château de Petit-Bourg, l'ancienne résidence du duc d'Antin, le pied-à-terre de M. Aguado, Léon Gozlan s'emporte contre le chemin de fer. Victor Considérant lui disait à ce sujet:

« — Mais c'est le progrès qui le veut ainsi.

— Le progrès ! s'écriait Léon Gozlan ; eh bien ! il est beau, le progrès ! Ce que je vois de plus net dans cette effroyable innovation, ce sont des tombereaux entiers de voyageurs tués d'un seul coup et hideusement brûlés, calcinés ; ce sont des monceaux de bras et de jambes cassés. Voilà votre progrès. »

Quand on le poussait la-dessus, en lui faisant voir que la richesse publique était centuplée par le fait de cette grande nouveauté, il haussait les épaules de pitié et refusait de se rendre. En cela. d'ailleurs, il invoquait des motifs tirés de l'amour

de l'art. Avec le chemin de fer, on ne voyage pas ; on arrive, et c'est tout.

Il commençait ses objurgations par le premier chemin de fer e'tabli en France, c'est-à-dire par celui de Saint-Germain-en-Laye.

Après avoir sali le paysage, estompé la nature, qu'on voyait déjà si peu, après avoir roulé la perspective, réléguée désormais au grenier, les meurtriers wagons, ces Titans à quatre roues, ont chassé devant eux les populations heureuses et tranquilles, qui trouvaient un avant-goût de l'Elysée à quelques lieues de Paris, cet arrière-goût de l'enfer. Un jour, on dit aux habitants de Saint-Germain-en-Laye, dont les principales jouissances se composaient du charme de la solitude, de beaucoup de silence et d'une absence totale d'enfants, car les rentiers n'ont pas d'enfants, un jour on leur dit : Dans peu, un ruisseau de fer charriera vingt-quatre fois par jour, de Paris à Saint-Germain, quarante charretées de Parisiens de tout sexe et de tous âges. La menace d'un tel malheur les laissa d'abord incrédules. Dans leur naïve confiance ils se plaisaient à placer l'existence des chemins de fer au niveau de la direction des ballons et de l'élévation toujours promise de l'intérêt de la rente. Pourtant, par une soirée d'été, ils aperçurent, du haut de la terrasse de Saint-Germain, une colonne de fumée marchant à l'horizon. Tout leur fut confirmé. Quelques rentiers moururent de désespoir avant de voir les premiers rails poser leurs ongles de fer sur le gazon de Courbevoie ; les plus prudents triplèrent leurs serrures de

sûreté ; tous songèrent à la déplorable facilité offerte aux Parisiens de venir dîner chez eux sans façon. La calamité promise se réalisa à la lettre. On allongea le chemin jusqu'à la porte de leurs maisons, et vingt mille Parisiens s'abattirent sur leurs tables chaque dimanche, chaque jour un peu férié. Qu'on juge de la tristesse où furent jetés les pauvres rentiers, uniquement établis à Saint- Germain pour faire des économies, pour payer le vin moins cher, la viande trois sous moins qu'à Paris. Ils se replièrent sur Versailles, sans espérer une compensation égale à leur perte ; car Saint-Germain mettait sa forêt pour ainsi dire à leurs portes et sa terrasse dans leurs chambres. L'air y est d'ailleurs si pur, si justement renommé pour allonger la vie ! Versailles, au contraire, ne passe pas pour très salubre, et sa promenade est si loin du centre de la ville, qu'avant d'y parvenir on s'est suffisamment promené. Cependant, les rentiers donnèrent la préférence à la ville de Versailles, comme une sœur de la ville qu'ils quittaient, et qu'ils quittaient si spontanément en pantoufles et en robe de chambre, autre attirail de peu de mise à Versailles, toujours sur un grand pied d'étiquette depuis M"'' de Montespan. Saint-Germain fut donc abandonné aux Parisiens, qui ne tardèrent pas à venir crotter de leur joie maussade le peu de souvenirs graves légués par de grandes royautés au château, à la ville et à la forêt. Et dans la forêt, ils gravèrent leurs chiffres amoureux sur les arbres ; dans la ville, ils louèrent, au jour et à la nuit, les appartements loués aux rentiers pour l'éternité, par l'ombre de Bussy-Rabutin, de M°»« de Sévigné et de M''e de Scudéry, et dans une aile du château même,

Us ou\Tirent des restaurants. Allez à Saint-Germain, introduisez-vous dans le pavillon où naquit Louis XIV, fds de Louis XIII, petit-fiIs d'Henri IV, et, la serviette sur le bras, une assiette à la main, un garçon vous demandera : — Que désire manger monsieur pour son déjeuner ? — Un Parisien ! répondrait brutalement un rentier, s'il y avait un rentier à Saint-Germain-en-Laye.

On sait qu'il n'était pas le seul de son temps à pousser des lamentations à la Jérémie sur la grande re'volution scientifique et industrielle du xix* siècle. En parlant des mêmes chemins de fer, Rossini s'écriait : « Ce nuage de fumée, ce bruit, ces tunnels, ce coup de sifflet tartaréen qui déchire les oreilles, tout cela c'est le diable ! » De son côté, Méry, le plus craintif des poètes, disait : « La matière animée me fait encore plus peur que l'homme en état d'ivresse ». Et, tous les trois, sous ce rapport-là, étaient des opposants à la monarchie constitutionnelle.

Léon Gozlan s'est prononcé aussi contre un autre fait du règne de Louis-Philippe, contre le système des fortifications dont le vieux roi a voulu à toute force entourer Paris. Depuis 1843, il s'est passé chez nous tant de choses qu'on a oublié les orageux débats auxquels ont donné lieu dans les deux Chambres d'alors l'enceinte continue et les forts détachés. Les ministres soutenaient (ju'il ne s'agissait là-dedans que dune sauvegarde à appor-

ter cà l'invasion, et une amère et terrible expérience devait nous prouver qu'ils n'étaient pas déjà si peu patriotes dans leurs prévisions à cet égard, mais l'opposition ne voulait pas les croire. Gauche et droite, tricolores et blancs, Berryer et Garnier Pages, François Arago et Lamartine ne voulaient point que la capitale fût embastillée. A les en croire, ces forts qu'on demandait à bâtir, ne serviraient qu'à canonner le peuple et à tuer la liberté. C'était aussi la croyance de notre romancier.

Il a laissé l'expression de ses sentiments tout au long dans un très curieux feuilleton du Globe (septembre 1843), merveilleux morceau de style qu'on ne retrouve pas dans ses œuvres. L'opuscule a pour titre : A quoi Ion s'expose en voyageant. Ainsi que la rubrique l'indique, ce sont des impressions de touriste. Oui, sans doute, mais c'est, avant tout, une charmante harangue contre les fortifications de Paris.

Je venais de parcourir la forêt de Fontainebleau, qui, jusqu'ici, tieureusement, n'est encore déchirée par aucune ligne de chemin de fer ; et je l'avais visitée afin de protester, ce que je considère comme un devoir de chaque année, contre les incomparables beautés pittoresques de l'Italie, car je crois peu aux forêts d'une contrée où l'on ne se chauffe pas. Après m'être convaincu, une vingtième fois, qu'il n'y a rien en Espagne, ni en Italie, ni en Allemagne, de comparable à la forêt de Fontainebleau, je revenais sur mes pas

avec le contentement d'un homme tout fier d'avoir payé une dette d'honneur, lorsqu'une détonation, longtemps répétée d'écho en écho, rompit le lil de ma rêverie. Des carriers, à l'aide de la poudre, venaient de faire sauter à quelque distance de l'endroit où j'étais, un énorme bloc de pierre. Le quartier de roche, noir de poudre, mutilé, terreux, pris encore entre de longs fdaments de racines, roula, se fendit et s'écailla en chemin. Aussitôt une nuée d'ouvriers s'abattit, le marteau à la main, sur ce fragment monstrueux, et le brisa avec une dextérité surprenante. D'autres ouvriers ramassèrent les éclats et les portèrent sans relâche dans des charrettes qui descendaient à la file, en criant sur leurs essieux, le chemin sinueux tracé jusqu'à Valvin. Je demandai à ces hommes, à demi sauvages, espèce de chevriers, comme on en voit dans la Sierra-Morena, où allaient ces pierres? — « A Paris», me répondirent-ils.— Tout va donc k Paris, pensai-je, jusqu'aux pierres. Les moulins de Paris sont hors de Paris, et le vin de Paris se fait dans cinq ou six provinces assez éloignées. Il faut que trois départements au moins se privent de leurs fruits et de leurs légumes au point d'en manquer eux-mêmes, si Paris doit avoir des légumes et des fruits. Que la Normandie se révolte et Paris sera réduit à manger du cheval au lieu de bœuf. L'eau même qu'on boit ù Paris vient de la Bourgogne. — « Et que va faire à Paris cette quantité de pierres que vous taillez là? — Nous n'en savons rien, me répondirent les carriers ; et leur air indifférent semblait ajouter : — Et nous ne tenons pas h le savoir. » Leur affaire est de briser des rochers, et voilà (niiL F*ayoz-lf>s quarante sous par jour, et

faites ensuite, des pierres qu'ils détachent, une église ou un pont, un cachot ou un théâtre, un égout ou un panthéon, peu leur importe. Quand ils ont assez taillé la montagne d'un côté, ils la taillent de l'autre côté. On distingue les plaies, profondes entailles, où ils ont pris pour paver une rue entière, et bâtir tout un quartier. Us nous envoient Paris par morceaux que nous rajustons ; et ce sont eux qui continueront le Louvre, car tout ce qui s'exécutera de grand en monuments de pierre gît dans cette vaste forêt, entassement de rochers, couverts de chênes.

Le promeneur intrigué veut savoir où vont ces pierres et à quel usage on les destine. Cette enquête le conduit jusqu'à la Seine. Là, il y a un bateau en partance. Il y monte en compagnie de cent autres personnes qui rejoignent le Pont-Neuf. Chemin faisant, un e'criteau lui re'vèle le dessous des cartes : Fortifications de Paris, a-t-il lu. Ce qu'il y a sous ses pieds, ce sont les moellons à l'aide desquels on va e'iever le fort du Mont-Valérien. Tel est le point de de'part de ses critiques. De même que Lamartine, dont il admire autant la belle prose que les vers, il s'élève contre les fureurs réactionnaires du gouvernement, et Dieu sait combien de prophéties sinistres s'échappent de sa tête; la révolution du 24 février qui éclatera dans sept ans, le despotisme du sabre qui la suivra inévitablement et la troisième et inévitable invasion qui sera aussi l'une de ses conséquences. Oui, il vaticine

et nous promet toutes ces éventualités redoutables. Est-ce que ce petit Sémite n'aurait pas du sang d'Isaïe dans les veines?

Çà et là, à travers ces gloses, toutes fort éloquentes, il émet une critique : « Vous dépensez 300 millions à faire à la ville une ceinture de pierres qui n'amènera que du mal ; que n'employez-vous la même somme à faire de Paris un port de mer, ce qui nous donnerait la richesse de Tyr et celle de Carthage ». S'il faut le dire, en passant, et ce ne sera quejustice, Léon Gozlan, fils de Marseille, a été le premier à faire ce rêve dont l'avenir fera une réalité : Paris port de mer. Qu'on lise le Tableau de Paris publié en 1835 par ^me veuve Béchet, on y verra trente belles pages sur ce thème, pages qui ont été de celles qui ont le plus aidé à la réputation littéraire de leur auteur. Après cinquante ans, l'idée semée par lui au milieu d'une foule distraite et indifférente, a pourtant fini par germer. Il y a maintenant un journal qui porte le titre de cette utopie et une société de capitalistes qui s'occupe de la réaliser.

Tout à l'heure, je parlais de la Révolution de 1848. Quand elle éclata, il l'attendait sans la souhaiter et elle le remplit d'effroi. D'abord, elle était peu clémente pour les esprits d'élite, pour les artistes; elle était désastreuse pour les poètes et pour les conteurs. Allez donc écrire des romans lorsque le drame le plus émouvant passe, tous les

jours, sous vos fenêtres ! Léon Gozlan la combattit avec l'arme blanche de la raillerie pour commencer et bientôt après avec une sorte de rage, notamment dans la Goutte de lait, une comédie qu'il donna au Gymnase.

Pourtant ce railleur, dont rien ne paralysait la verve, applaudit, un jour, aux efforts de la Constituante ; c'était dans un très bel article d'en-tête. donné au Journal d'Alphonse Karr, feuille républicaine qui soutenait la candidature du général Cavaignac. Un paragraphe en faveur des femmes, cent lignes de politique courante, voilà comment se présente cette allocution de Léon Gozlan :

« L'Assemblée nationale a eu raison de fermer aux femmes la porte des clubs où elles auraient achevé de perdre les quelques restes de grâce qui les distinguent encore des hommes. Pendant quelque temps il n'est pas mal qu'il y ait encore deux sexes ; plus tard on verra. En attendant, respectons l'usage, la tradition, la coutume; cette coutume qui veut que ce soient les femmes qui aient les soucis de la grossesse et l'ennui de l'allaitement.

« Nous aussi, nous avons gémi autrefois sur les malheurs des femmes dans la société ; nous aussi nous avons dans plus d'un livre demandé leur émancipation. Mais à côté de nous il s'est élevé tant d'écrits en faveur de la licence des femmes, que nous nous sommes vite empressé de nous taire. Quand nous ne voulions que leur ôter leurs chaînes, d'autres brisaient

leur ceinture. Et ce qu'il y a de fâcheux, c'est que nous ne sommes pas sûr qu'elles aient des chaînes, et qu'il est évident qu'elles portent une ceinture.

Des femmes de'pute's ! Il ne craint pas de dire que ce serait la plus déplorable des inventions. 11 peso aussi en fait que cet élément serait fort aisément corruptible.

Et voyez-vous d'ici les partis physiologiques qui se formeraient à côté des partis exclusivement politiques : le parti des vieilles femmes représentantes en face du parti des jeunes femmes représentantes, le parti des veuves et le parti des femmes mariées, puis les nuances politiques se compliquant des nuances de cheveux; on aurait le parti blond, le parti brun, le parti châtain, le parti maigre constitutionnel, le parti gras républicain. On s'y perd. Dieu nous garde de cette invasion ! La France y laisserait sa dernièri' vertu. Figurez-vous encore les Bouches-du-Rbôiie, ce département si distingué, envoyant des bouquetières et des cuisinières à l'Assemblée; et le département du Finistère se faisant représenter par de nobles marquises et de fières duchesses. Mais ces dames s'arracheraient les yeux, elles se battraient, elles se... Plus d'une fois le président serait obUgé de rappeler les représentantes à la pudeur, tandis qu'il inviterait les représentants h se voiler...

La nature veut que la femme soit l'éternel contraste de l'homm*!, pour que l'homme soit charmé par la différence, attiré pur la curiosité, tenu en haleine

par le désir. Du jour où les femmes porteront un pantalon et un paletot, la population s'arrêtera...

L'Assemblée nationale a sagement compris qu'il y avait anomalie à permettre aux femmes de siéger aux clubs et à ne pas leur permettre de siéger à la Chambre. Si on leur conférait le droit de faire des insurrections, on ne suppose pas pourquoi on ne leur accorderait pas aussi le droit bien plus politique de les réprimer. Et une Chambre ayant des femmes pour représentants, une Chambre composée d'hommes et de femmes ne nous rassurerait guère sur sa parfaite indépendance. On craint les influences, mais celles du regard, de la toilette, de la grâce, l'influence des deux mains se rencontrant dans l'urne; mais celle de la parole, qui est si entraînante chez certains députés quand ils ne sont pas à la tribune ; mais la buvette, mais les pas perdu», mais les couloirs sombres, mais les jardins de la présidence avec ses voluptueux acacias, où l'on se rencontrerait si souvent par hasard ?

Et quand elles seraient à la Chambre et au club, qui garderait la maison? Qui salerait le potage? Qui répondrait aux visiteurs ? Qui soignerait les enfants ? Le mari, peut-être !

Femmes, chez lesquelles il reste encore le bon sens, cette qualité qui devient si rare parmi la Française, femmes d'esprit, que de mauvaises lectures n'ont pas dégradées, femmes de cœur, qui n'avez pas laissé éteindre le chaste feu de la famille, la taniille, cette première société créée par Dieu et destinée à demeurer la dernière sur la terre, femmes de toutes les conditions qui souriez au sourire de l'époux bien-aimé et pleurez aux larmes de votre enfant malade, qui agran-

dissez toutes nos joies et diminuez toutes nos douleurs par votre seule présence au foyer domestique, allez remercier l'Assemblée nationale de Ihonneur qu'elle vous a fait de vous exclure des clubs. Jamais afîront ne fut plus digne, jamais insulte ne fut plus sainte. Ce soufflet vous fait grandes et reines, comme le soufflet que donnaient autrefois les papes aux souverains d'Allemagne, le jour de leur sacre, les faisait empereurs.

En 1852, quand, à la suilo du coup d'État, l'Empire fut rétabli, le conteur fît partie du très petit groupe d'écrivains qui devait applaudir à César et à sa fortune. A ce sujet, deux choses seraient à dire à sa décharge. La première, c'est que, n'ayant jamais eu de goût pour la politique active, il s'était éloigné le plus possible de la querelle des partis. En second lieu, on lui avait fait sucer le bonapartisme avec le lait. De même que Méry, son introducteur dans la vie littéraire, il avait commencé par faire du chef delà dynastie impériale une sorte de dieu. Onneserait pasemharrassé de rencontrer souvent dans ses œuvres l'expression de ses préférences il cet égard. Ce culte se manifeste surtout dans une vingtaine de pages des Ccnl-et-Un, où, sous ce titre romanesque : le Napoléon noir, il a construit un drame des plus étranges : un jeune Soudanien, noir comme la reine de Saba, serait un fils que le commandant de l'expédition d'Kgypte aurait eu d'une négresse, aimée par lui sur les bords du Nil.

L'hypothèse est peu probable, mais on voit qu'elle ne manque pas d'une certaine hardiesse. Suivant Léon Gozlan, ce jeune Africain porte sur sa figure d'ébène le masque tout entier de Bonaparte. Du Caire, où il a grandi, il arrive, un jour, à Marseille, et là, s'autorisant de la victoire des Pyramides, il s'annonce publiquement comme ayant des droits à la domination de l'empire des Pharaons. Or, la chose se passant sous les Bourbons de la branche aîne'e, on fait main basse sur le Napoléon noir ; on le juge comme conspirateur et il est guillotiné, pendant la Terreur blanche. A ce conte, si ingénieusement arrangé, il faut ajouter plusieurs autres manifestations du même genre et, surtout, une série d'articles insérés dans l'Europe littéraire, de 1833 à 1834 : Napoléon écrivain. Pour le coup, c'est encore plus curieux. Il est dit là-dedans que l'Empire n'a compté qu'un seul écrivain : Napoléon Bonaparte. En guise de preuves, Gozlan cite et commente dix ou douze pages d'une prose prestigieuse : une lettre écrite à Talma, deux proclamations admirables, celle adressée à l'armée d'Italie, celle qui est datée du pied des Pyramides, et la lettre, un peu pompeuse, mais pourtant fort belle, au commandant du Bellérophon avant le départ pour Sainte-Hélène.

II y a lieu de croire que ces témoignages d'admiration et quelques autres faits étaient parvenus à la connaissance de la nouvelle cour. Il était bien

visible, d'ailleurs, que le satiriste ne boudait pas, et c'e'tait assez pour qu'on le comprît parmi les favorisdujour.il eut donc part aux sourires d'alors. Cela revient à dire qu'on facilita son accès à la Comédie-Française, jusque-là peu empressée pour lui; on lui donna ensuite la rosette d'officier de la Légion d'honneur et, enfin, il fut du petit groupe d'intimes qu'on invita aux fêtes de Compiègne. Mais pour bien marquer que cet homme d'esprit ne fut pas un courtisan sans cœur, j'ai le devoir de noter ici que, plus d'une fois, il mit son influence au service de ceux qui étaient frappés par la main du pouvoir et qu'en plus d'une circonstance, il parvint à obtenir le rappel des proscrits.

Une autre remarque à ne point oublier : dans le pays de Bohême, toujours peuplé de prodigues et de dépenaillés, on ne se faisait pas faute de le représenter comme aimant l'argent. On rappelait à ce sujet qu'il était de sang hébraïque; on affectait de dire qu'il avait des habitudes de parcimonie. « Il coupe un cigare en deux ! » disait-on. Au fond, rien n'était plushonorable que sa manière de vivre. D'abord, cette sévérité d'attitude l'avait mis à même de tenir toujours sa famille sur un bon pied; ensuite, quant h lui-même, son auslérité assurait pleinement son indépendance. S'il eût tant aimé l'argent, il n'aurait pas été en peine d'en recevoir d'f'n haut . Puisr|u'il ('lait bien vu des grands d'alors, rien ne lui eût été plus facile que de devenir partie

prenante au budget. Qui l'empêchait d'avoir un gros chiffre sur la feuille des pensions ? Pourquoi n'aurait-il pas convoite' la bibliothèque d'un palais avec logement gratuit et jardin annexé ? Il y avait encore le chapitre des musées ou les inspections d'art , qui sont un charmant prétexte pour faire agréablement son tour de France, comme le dit si bien Prosper Mérimée dans sa correspondance. Or, rien de tout cela n'était de nature à lui sourire. Dans le cercle de ses amis, il y avait un romancier, qui, étant bien en cour, ne touchait pas moins de 20,000 fr. par an, sous divers prétextes. Celui-là s'étonnait de voir le petit Sémite se retrancher dans tant de réserve. Se faisant l'organe du cabinet de l'empereur, il lui disait un jour devant témoins :

— Eh ! moucher, on ne demande qu'à renverser la corne d'abondance sur vos genoux. Apprenezleur seulement ce que vous voulez.

— Ce que je veux? répondit Gozlan. Eh ! mon Dieu, ce que j'ai toujours voulu : la liberté de travailler !

Cette réponse, il la faisait très simplement, sans pose, et ses paroles étaient bien le fond de sa pensée. M. Villemain a dit que les lettres mènent à tout, à condition de les quitter. Beaucoup les quittent, en effet, pour s'échapper par la tangente. Les uns se jettent dans les ambassades ou dans la politique active ; ces autres se font directeurs de

théâtre ou protagonistes de quelque grosse industrie conduisant à la fortune. Pour lui, il n'a pas varié un seul jour : le travail littéraire aura été sa seule fonction et son seul honneur. De 1828 à 1866, son ambition n'a pas eu d'autre objectif que de voir sa plume de colibri courir librement sur le papier.

Durant les folles années qui suivirent le 2 Décembre, on aurait donc pu le voir continuer son noble métier, allant du théâtre au livre et du livre au théâtre. Il écrivait, il ne faisait qu'écrire, sans que rien décelât en lui un signe de sénilité ni même de fatigue. Cependant Paris venait de faire peau neuve; il était devenu, avant tout, la ville du plaisir, une nouvelle Sybaris comme aux jours de la Régence et comme au temps du Directoire. Pour un observateur du genre de Léon Gozlan, ce monde du second Empire abondait en bigarrures, en types neufs ou rajeunis qu'il ne serait pas sans intérêt de mettre en scène dans le nmian ou dans la comédie. Entre autres choses, la finance, rappelant trait pourtrait ce qui s'était passé au temps de Law, suscitait des inconnus qui s'élevaient avec autant de rapidité que d'arrogance, pour retomber, peu après, au bruit des rires moqueurs de la foule ou des arrêts de la justice. Celui qui, la veille, n'était qu'un va-nupieds qu'on saluait â peine de la main, passait, le jour d'après, à l'état d'archi-millionnaire devant

(jui l'on se confondait en courbettes. Et les mariages d'alors, quelle mine à exploiter pour un satiriste ! Il y en eut un grand nombre de fort bizarres. Personne n'a oublié une de ces aventures, où l'on vit la fille d'un petit juif de Bordeaux convoitée et obtenue par l'héritier d'une famille princière, famille de cardinaux et de premiers ministres. Y avait-il dans ce fait un signe de déchéance pour les castes aristocratiques ou bien un indice d'avancement pour les races maudites? Léon Gozlan ne voulut y voir qu'une singularité dont le contraste amenait la rencontre de scènes plaisantes. Sur ce canevas, il broda le texte d'une de ses plus jolies Nouvelles : Notice fille sera princesse. Au surplus, ce conte, tout parisien, coïncidait avec bien d'autres Etudes piquantes sur la société d'alors. A force de regarder le monde moderne à la loupe, le romancier voyait tout et ne taisait plus rien. Il s'était appliqué à raconter les mariages ; il s'évertuait maintenant à décrire l'intérieur de la maison et pourquoi la famille s'en allait. Pourquoi? eh! c'est en grande partie parce que la domesticité a été peu à peu détournée de son origine. Y a-t-il encore des serviteurs ? Nominalement, oui; effectivement, non. Ni le plus illustre, ni le plus riche, ne peut se flatter, d'être fidèlement servi, à Paris du moins, et c'est bien plus par la faute des maîtres que par celles des domestiques. Un hôtel, une vieille maison, un palais sont trop souvent gou-

vernés aujourd'hui par le valet de chambre qui a prêté ses économies, ou par la servante qui a eu des complaisances d'alcôve. C'est de ces points de vue, c'est de cette mordante critique sociale que partirent les Petits Machiavels, livre d'une très haute portée et qui méritait plus de succès qu'il n'en obtint. Il faut ranger sur une ligne parallèle deux autres conceptions littéraires, faites à l'emporte-pièce : nous voulons nommer la Comédie et les Comédiens, puis le Lilas de Perse. Dans l'une, on voit de prés l'envers de la vie de théâtre ; dans l'autre, on se trouve au milieu des coulisses, c'està-dire des mystères d'un petit journal.

f-éon Gozlan et son œuvre. — Le romancier. — Le diamaluri^e. — Jugé par lui-même. — Extrait d'une lettre. — Ira-t-il à la postérité? — Une promenade sur les boulevards. — Un soir d'automne — Coup d'œil jeté sur l'avenir. — Utopies sur utopies. — Le globe remanié. — Ce qu'on verra l'an deux mil. — Les grandes réformes. — Décès. — Ce (|n'on a vu le jour de sa mort. — Kabbins et prêtres catholiques. — Un parellèle avec Henri Heine.

Un bibliophile, le savant Quérard, a dressé la nomenclature de tout ce qu'a e'crit notre auteur. La liste est longue. Rangés et étiquetés dans l'ordre chronologique, tous ces litres produisent l'effet scintillant d'une voie lactée. Sans compter trente volumes ayant paru jusqu'à 18o2, on va de Balzac en pantoufles à la Famille Lambert, en passant par les Emoliona de Polydore Mavasqitln pour arriver à la Folle du logis. Ces romans, ces contes, ces nouvelles, ces récits fourniraient comme quantité dix fois le Décaméron de lioccace ; comme qualité, ils l'égaleraient. Et que de ravissantes comédies on rencontre sur son chemin ! Notez, en pas-

sant : Trois Rois, trois Dames; Un Cheveu blond; le Lion empaillé; la Queue du chien d^Akibiade; Dieu merci, le couvert est mis! le Coucher d'une étoile; la Fin du roman; — un répertoire entier, et, parmi tant d'actes fort applaudis, il y a vingt-cinq ans, deux saynètes qu'on applaudit encore un peu partout : la Pluie et le Beau Temps et Urie Tempête dans un verre d'eau.

Quant aux ouvrages de longue haleine, aux drames, aux machines en cinq actes, il faut bien en convenir, sur dix ou douze que Gozlan a fait jouer à divers the'âtres, pas un n'a eu de succès. Artiste d'e'lite dans les petites choses, il n'avait pas le souffle shakespearien qui fait les Othello et les Mncbelh. Il a donc vainement tenté d'attacher le public au mouvement d'une action im peu sérieuse. Chez lui, le litre, le style, les mots, les accessoires se trouvaient dans la pièce h lire; l'intérêt, le lien syntliétique faisaient défaut. C'est pdur ce molif que, ni sous Louis-Philippe, ni sous Napoléon III, il n'a gagné une seule grande bataille théâtrale.

N'est-ce |)as Monlaigne qui veut (ju'un homme de sens n'ait pas de nn'illeur juge ([ue lui-même? En tout cas, si c'esl là une règle, le charmant écrivain dont nous venons de retracer l'existence si laborieuse s'v est volnnlifrs assujclli. 11 nn. pas craint (Ir pnrlfi' sur sdii prupiT ((niipli' une dure sentence. Dans lui l('m|)s où la \;inili' cl la gloriole se sont élevé des autels à tout coin de rue, où les plus

petits parviennent k se hisser sur un pie'destal, Léon Gozlan s'est jugé avec le fier désintéressement qu'on aurait tout au plus demandé à un disciple de Zenon. D'une lettre intime, adressée à M.***, nous extrayons les lignes suivantes, dans lesquelles l'esprit de causticité ne fait que donner du prix à la verve critique :

Pourquoi n'ai-je pas posé ma candidature à l'Académie française ? Pour deux raisons. La première : les grands seigneurs qui mâchent en ce moment du jujube sous la coupole de la divine baraque n'eussent pas voulu de moi, vu que je n'ai point de cuisinier. La seconde, parce que, à mes yeux, je n'ai réellement pas fait ce qu'il faut pour être immortel. Me voyezvous me posant en égal de Lamartine devant la postérité? Eh ! ce serait à mourir de rire ! Que restera-t-il de moi? Peut-être quelques pages d'Ari>itide Frois-iurt, peut-être quelques chapitres des Émotions de Polydore Marasquin. Et quant à mon théâtre, deux ou trois bagatelles : la Pluie et le Beau Temps et Une Tempête dans un verre d'eau, des causeries de dix minutes. Drinn, drinn, drinn; c'est sur cet air-là que mon nom ira au cimetière de la postérité. Et la postérité passe toujours vite pour ceux qui ont beaucoup écrit ; il n'y a que ceux qui ont fait très peu qui restent.

Est-il un bel esprit qui ait jamais fait aussi bon marché de son mérite?

J'ai dit que Léon Gozlan n'avait pas vu d'un bon œil la révolution de Février et rien n'était plus con-

cevable. Ce grand mol de re'forme électorale qu'on faisait entendre de tous côtés à l'aurore du mouvement n'avait pas de quoi le toucher. Il n'y avait, avant 1848, que 200,000 électeurs en France, il y en aurait à l'avenir 10,000,000. Eh bien! après? Les choses en iraient-elles mieux? Une élite votait quand il s'agissait de choisir les représentants du pays; toutes les masses voteraient demain. Choisiraient-elles de meilleurs députés? Il aurait fallu, d'al)ord, que les meilleurs existassent, et il prévoyait bien que ceux qu'on nommerait seraient toujours, toujours, toujours les mêmes. Et puis, comment admettre que l'ouvrier absorbé par son travail manuel, que le paysan, tout entier aux soins de la terre, que le chevrier des Alpes on des Pyrénées, qui ne sait pas un mot de français pussent savoir ce qu'on leur demandait?

Non, le suffrage universel n'était pas son idéal. Il avait des visées plus hautes et cent fois plus révolutionnaires. Un soir de septembre, en 1859, je l'avais rencontré sur les boulevards et nous nous étions mis h causer, tout en marchant. C'était au moment où l'on parlait le plus du percement de l'isthme de Suez. En prenant ce fait pour point de départ, nous nous mîmes h faire l'analyse du présent, et la conclusion était n<'cessairement désolante; de \h, par une échappée toute logique, nous eûmes à faire une trouée sur l'avenir. L'auteur du Notaire de Chantilly prit la parole et la garda pen-

dant à peu près une demi-heure, en n'étant que fort peu interrompu par son interlocuteur, ainsi qu'on l'a d'avance supposé.

En ce temps-là, j'avais pour habitude de noter, le soir, sur un cahier, tout ce qui s'était produit d'un peu remarquable dans le rayon de ma vie. Mes notes d'alors m'ont naturellement servi à reconstruire les principaux linéaments de cette conversation.

Ainsi, c'est Léon Gozlan qui cause :

« Ce qui se passe en Egypte, grâce à Ferdinand de Lesseps, me donne à deviner que la science, la vapeur et l'argent vont transformer le globe. Je suis de ceux qui pensent que les rêves poétiques de Charles Fourier pourront bien se réaliser entre le \x* et le xxi^ siècle. L'ingénieur n'en est qu'à des tâtonnements. Faites que le canon des guerres inutiles se taise, que l'outil de l'ouvrier remplace sur les trois grands continents organisés le fusil du soldat, et vous verrez partout surgir des armées industrielles. Voyez-vous d'ici ce qui résulterait d'un tel mouvement? Un million d'agriculteurs, un million d'arboriculteurs par là, un million de pêcheurs le long des mers ! Pour le coup, la terre serait reboisée et le fils d'Adam posséderait autant d'arbres à fruits qu'il a de nos jours de peupliers et de mélèzes. Les déserts changés en forêts, le Sahara devenant une promenade pleine d'ombrage, avec un système d'irrigation qui répandrait des cataractes d'eaux

jaillissantes jusque chez les Touaregs, ces hommes qui, maintenant, boivent leur sueur ! On ferait fondre les glaces du pôle du Nord ; on éventrerait définitivement l'Afrique centrale, cette zone inconnue, pleine d'ële'phants, d'antilopes et de cailles qui sont grosses comme la poule vulgaire. Paris, devenu port de mer, jouirait de toutes les découvertes. Dans les cafés du boulevard, on servirait, à dix heures du matin, des omelettes aux œufs de caille avec du gingembre de la côte de Coromandel, un plat de mon invention que je vous recommande. »

Ici, je l'interrompis en lui rappelant que, dans notre jeunesse, de 1835 à 1845, il était grandement question de ces utopies chez les Fouriéristes, chez les Saint-Simoniens et dans une catégorie de républicains, les Cosmopolites. Tout cela était excellent pour le ventre, mais pour le ventre seulement. Restaient d'autres organes touchant h la tête et à la poitrine : le cœur et le cerveau. Y aurait-il plus de satisfaction pour ces parties de l'homme dans cent ans d'ici? L'art, la poésie et la littérature se trouveraient-ils mieux du nouvel état de choses?

Léon Gozlan fit un léger sursaut et se mit à rire.

« — Je m'attendais à l'objection, dit-il. La poésie, l'art, la littérature! Pour les sociétés, qu'est-ce que Irtut cela ? Ce que la balle élastique et les jouets de Nuremberg sont pour les bambins, amu-

sette fies peuples qui sont encore à l'élat d'enfance. Dans les âges que je vous pre'dis, quand la planète sera transforme'e et que nous ne serons plus en état de barbarie, car le factionnaire à longue baïonnette qui monte la garde à côté de nous, le long de la colonne, nous prouve assez que nous sommes toujours des barbares armés sans cesse les uns contre les autres ; dans ces temps-là , voyez-vous, la poésie, l'art et le roman étant à grande dose dans la vie, il n'arrivera plus, à de pauvres diables tels que vous et moi, de les mettre dans la spéculation, c'est-à-dire dans le domaine de la pensée. D'abord, il n'y aura plus de pauvres diables. Le travail, accepté par tous, parce qu'il sera attrayant, sera divisé à l'infini et remplira les cent ans que chacun vivra d'un charme incessant et toujours varié. On ne rêvera plus, on sera tout entier au jeu de ses facultés physiques et morales; on vivra. Au lieu de s'enfermer dans une froide cellule pour ruminer un livre, pour faire un tableau ou pour chercher la solution d'un frivole problème, un citoyen de la République universelle cueillera un bàlon de voyage à la première haie venue et se mi'ttra en route, suivant sa fantaisie, soit au nord, soit au sud, pour faire le tour du monde, sûr qu'il sera d'être bien reçu partout, de familistère en familistère, de quatre lieues en quatre lieues. L'aspect de l'univers régénéré et enrichi fera une si prodigieuse série de merveilles, que la seule con-

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templation de ces beauté? suffira pour occuper toutes nos puissances psychiques. On ne fera pas de statues, et l'on aura mieux à faire : il s'agira de réformer les races au point de faire que tout garçon qui naîtra soit aussi beau que l'Apollon du Belvédère, et que toute fille qui sortira du sein de sa mère soit aussi bien formée que la Vénus de Milo. Quel est le bélître qui oserait dire que cette réforme n'est pas possible ? Il est bien entendu que, du moment que la guerre aura disparu, on n'aura plus qu'à vaincre les épidémies, les pestes, les contagions, toutes les formes du mal en desséchant les marais, en purgeant l'air, en promulguant l'abondance, en faisant refondre les populations sales ou malsaines dans la chaudière du vieil Eson. Direz-vous aussi que cela ne se peut pas ?

J'insistai pourtant sur la question de l'art.

« — Attendez un peu, reprit-il ; je vais vous dire ce que je pense à cet égard, mais il se peut que je me trompe. Je crois que le livre disparaîtra. A quoi bon ces recueils de trois cents pages qui ne sont que des divagations de solitaire ou des contes saugrenus? On sera, d'ailleurs, si pressé de vivre, si occupé de bien vivre, qu'on n'aura pas le temps de les feuilleter. Il n'y aura que le journal. Kntendons-nous : le journal sans dissertations, sans logomachies, ni polémiques, uniquement desservi par des reporters. Des arts que nous connaissons dans la prétendue civilisation actuelle, il ne restera

que deux attributs : la musique et la cuisine, vu que tous deux touchent au bonheur qu'on cherche à rencontrer dans le paradis terrestre. Je ne vous ai pas encore parlé de l'amour. Entre nous soit dit, les mots me manquent pour exprimer ce que ce sera dans cent cinquante ans dici, c'est-à-dire à une époque où la conscription militaire aura cessé de pratiquer ses coupes annuelles à travers ce qu'il y a de plus jeune, de plus beau et de plus viril à travers les générations. Est-ce que la question de s'aimer ne doit pas être la première des fonctions? Je n'ai pas besoin de vous dire que ce que je vous dis là n'exclue pas l'idée de la chasteté ni celle de la modestie. Pensez- vous donc qu'il n'y ait pas une révolution radicale à opérer de ce côté-là ? Ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux dans tous les mondes, mais surtout dans le monde d'en haut, est à soulever le cœur de dégoût. En 2,000 ou en 2,200, au plus tard, ou ces mœurs horribles auront changé du tout au tout, ou TEurope ne sera plus qu'un dépotoir de pourriture et d'ulcères. J'aime mieux supposer qu'un revirement vers les âges édeniques refera à la famille d'Adam une virginité nouvelle. N'est-ce donc pas aussi votre sentiment? »

Il s'arrêta, un peu fatigué sans doute d'avoir eu à émettre ces deux ou trois parenthèses ; au surplus, il se faisait tard et un vent aigre d'automne nous annonçait que la pluie ne se ferait pas at-

tendre. Nous nous serrâmes la main en nous souhaitant le bonsoir.

Un dernier trait pour de'montrer que ce petit homme de tant de talent aura été en toute chose un excentrique difficile à classer. A sa mort, on disait autour de lui : — « De quelle façon va-t-il être enterré?» Nos lecteurs n'ont pas oublié qu'il était issu d'une famille Israélite de Marseille et, à Paris, tout le monde le croyait juif. Le jour même de son décès, la veillée des morts fut faite par un rabbin ; mais, durant la nuit qui suivit, on découvrit dans ses papiers que sa mère, catholique elle-même, l'avait fait baptiser. A la suite de cette révélation tout ;! fait inattendue, l'Eglise le réclama à la synag(»guo. Comme complément d'indication à cet égard, j'ajouterai que moi-même, un jour que je lui faisais une visite, je fus reçu dans son cabinet de travail où se voyait, au-dessus du bureau, un magnifique christ en croix. Jamais l'auteur d'Aristide Frot'ssart ne parlait religion; sceptique comme son héros, il ne tenait guère à poser en homme pieux. Néanmoins, connaissant les préjugés do Paris contre les juifs, préjugés encore en vigueur à cette époque, il cherchait évidemment h exprimer, au moyen de cette exhibition qu'il tenait, noîi pour Jehova, mais pour le Fils du charpentier. Un autre jour, on lui a entendu dire en riant : — « Puisque je porte le ruban rouge à ma bouton-

nière, est-ce que je ne suis pas un croisé ? » Il y a certainement de l'ironie dans ce mol ; mais il est d'une tournure telle qu'on pourraity démêler aussi un peu de foi chrétienne.

En fin de compte, Léon Gozlan aura été une des figures littéraires les plus originales du milieu de ce siècle ; mais, après tout, ainsi que nous l'avons dit en commençant, ce n'aura été qu'une figure de second ordre. Il n'est pas une de ses œuvres où le talent n'éclate, ne palpite et ne rayonne. Comment se fait-il donc qu'on n'y signale pas une page qui maîtrise jusqu'à le passionner celui qui lit ou celui qui écoute ? La critique a déjà répondu en formulant deux reproches ou, si l'on veut, deux observations. D'une part, conteurou auteur dramatique, Gozlan s'est trop émietté ; il n'a fait que de la miniature. D'un autre côté , pour prodiguer l'agrément, il n'a rien voulu faire sans y mêler des scènes frivoles ou grotesques. Le sérieux lui aurait manqué, même lorsqu'il a voulu faire de l'histoire comme dans les Châteaux de France. Il se peut que ces griefs soient fondés ; mais nous pensons qu'il y a autre chose à dire : la nature ne l'avait pas formé pour être un oiseau de haut vol. Sur son chemin, dans les mêmes temps, dans les mêmes parages, issu d'une origine en tout semblable à la sienne, il a existé un autre charmeur dont l'influence est encore souveraine : nous avons nommé Henri Heine, — un autre juif chrislia-

nisé. Il a été de même journaliste, poète, romancier, dramaturge, historien. Il a pris plaisir à se montrer railleur. Seulement, cet autre ne pouvait jeter dix lignes sur le papier sans révéler un écrivain de forte encolure , c'est ce qui se voit autant dans Reisebilder et V Intermezzo que dans les lettres à la Gazette d' Augsbourg dont on a composé Lutèce. Henri Heine aussi faisait des mots qui couraient la ville. A M"* F***, qui lui disait : — « Comment 1 cher poète , vous n'êtes pas décoré ? — Non, répondit-il en souriant : je ne porterai la croix que lorsque je serai au cimetière. » Ce trait, mis en regard du mot de Léon Gozlan, me paraît bien marquer la différence qu'il y eut entre les deux hommes.

Pseudonyme : Raymond.

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