LES DEBUTS
Arrivée à Paris. — L'enfance. — Marseille et la Restauration. — Un pensionnat. — Le commerce de cabotage. — Contes forgés par les biographes. — Petites histoires de M. Eugène de Mirccourt. — La vérité vraie. — Un séjour au Sénégal. — Retour en France — Commis libraires. — Un mot de Millevoye. — Un poème héroï-comique. — Le Triomphe des Omnibus. — Les Nautiques. ^ Le Keepsake américain. — L'Ennui du Sultati. — L'orientalisme. — La Cinquantaiiie. — Une chanson - Retour à l'Orient. — Les Bayadères. — Un mot de Méry. - La Pipe de r Amiral. — Recours à la prose. — L'Inflexible. — Le Figaro. — Révolution de Juillet. — Un quatrain.
Vers la fin de la Restauration, en 1828, on aurait pu voir arriver de Marseille à Paris un jeune homme de vingt-deux ans, de petite taille, mais ayant une figure des plus éveillées. En lui se révélaient du premier coup les signes de la race sémitique : le teint brun, le front bombé, des yeux fort brillants. Il avait la tête couverte d'une épaisse chevelure noire et bouclée jusqu'à en paraître crépue. Mais dans ce visage d'un ovale pur, ce qu'on
remarquait le plus, ce qui l'éclairait comme un rayon de soleil de Syrie, c'était une expression de rapide ironie, un sourire très vif où la moquerie se mêlait à la finesse. Insistons sur ce point : l'ensemble accusait nettement la personnalité' d'un homme fin et caustique par excellence. Le nouveau débarque' paraissait être arme' de la ruse, comme certadns autres le sont de la force musculaire. Un dernier trait complétera ce signalement d'un des rejetons de Sem e'gare' en Europe : il portait un nom qui, en arabe, veut dire gazelle.
Léon Gozlan était né en 1806. h Marseille, d'un israélite, armateur du port. On voit que cette date coïncide à peu de choses près avec le blocus continental, si funeste à la marine française. Il paraît qu'en ce temps-là, après de bonnes affaires, son père avait été tout à coup ruiné par les corsaires anglais, grands écumeurs de la Méditerranée. Cftinme conséquence du fait, l'enfant n'aurait pu recevoir qu'une instruction littéraire incomplète, mais qu'il devait prendre sur lui d'achever plus tard. Effectivement, au sortir du collège, à dixhuit ans, il se serait trouvé dans la nécessité de se sullire et, pour vivre, il serait entré en qualité de sous-maître dans un pensionnat. « J'ai enseigné pour apprendre », disait-il. Mais, à cette même époque, Marseille ressemblait plus ;\ la Béotie qu'à r.\lli(jue et l'on n'y tenait pas les lettres en grand honneur. On fil <l(inc quillfr au jcum' hninuie son
métier d'apprenti professeur pour lui faire entreprendre un voyage de long cours au bout duquel il commencerait à entendre l'art de faire fortune. Pour les jeunes gens qui naissent sur les bords de la mer, ces sortes de courses n'ont rien que de très simple et sont presque toujours regardées comme une rallonge oblige'e à l'éducation de la famille. Avant de lancer un sujet dans les hasards de la vie, on juge à propos de le dégourdir en lui faisant voir un peu de pays. Quoi de plus naturel? Mais des divers biographes qui ont écrit la vie de Léon Gozlan, deux ou trois, cherchant plus à étonner le lecteur qu'à le bien renseigner, ont pris plaisir à entourer cet épisode de fables, ou bizarres ou touchant au merveilleux. Suivant l'un d'eux, l'ancien répétiteur, conduisant à Alger une cargaison de vin de Champagne, aurait vu tout à coup, pendant la traversée, les bouteilles éclater et la mousse s'échapper. A la suite de cet accident, ruiné de fond en comble et réduit à la misère, le jeune négociant aurait été obligé de s'assujettir à un engagement de matelot pour gagner son pain. A en croire un autre, un naufrage l'aurait jeté sur une île de la côte de Coromandel. Là, il se serait vu, comme par un soudain coup de théâtre, en face d'un groupe de nègres nus, encore un peu anthropophages, mais dont il aurait déjoué à force d'astuce la férocité native, et il aurait pu se rembarquer. Toutefois ces mers, ces grands horizons, ces
forêts peuplées d'hommes noirs et de serpents, auraient développe' en lui les germes d'une superbe névrose poétique, tandis que ses aventures lui servaient de supplément rationnel à un cours de philosophie trop vite terminé.
Ces mêmes récits, dans lesquels il n'y a de réel que le nom du héros, sont, du reste, fort amusants à lire. Celui qui a été publié par M. Eugène de Mirecourt abonde en détails presque drolatiques et on y enchâsse plusieurs mots qui scintillent comme des diamants. Telle est, par exemple, l'histoire d'un navire révolté sur lequel se serait trouvé le personnage. « — Et qu'avez-vous fait du capitaine? demande-t-on à Léon Gozlan. — Nous l'avons mangé », répond-il stoïquement. » — On reconnaît là, vingt ans d'avance, le futur auteur d'Aristide Froissart. — Dans un autre endroit, l'auteur de rin-32, très peu sympathique, on le sait, aux idées philanthropiques de l'Ecole libérale, veut donner à entendre que le jeune navigateur, ayant vu de bonne heure la race noire de trop prés, témoignait bien haut pour elle de la plus vive répugnance. « — Que rapportez-vous donc de vos courses lointaines à travers le pays des nègres? — Une profonde admiration pour les blondes. » — La répartie est des plus charmantes et des plus caustiques. A coup siir, cette saillie méritait d'être conservée. Assurément ce mot a été dit, et dit par Léon Gozlan, mais par delà 1840 et quand le spirituel écrivain était à
mille lieues de songer aux voyages de sa jeunesse.
Non, le jeune Sémite, quittant Marseille presque à l'âge de puberté pour tenter le commerce sur mer, n'a été ni un capitaine Cook, ni un Bougainville, ni un imitateur d'Ango, ni rien de semblable. Il a été un apprenti en fait de factorerie, et rien de plus, sans aucun mélange d'éléments romanesques.
Veut-on savoir au juste ce qu'il y a au fond de tout cela? Mon Dieu, c'est que, tout simplement, les Plutarque en question ont été mystifiés par leur personnage. Il se peut encore que ces faciles historiens aient pris au sérieux et accepté comme des faits personnels les fictions qu'a publiées le Conteur dans le Musée des Familles. Voyez, par exem pie, le petit roman intitulé : Pour avoir voulu ressembler à Robinson Crusoë et deux ou trois autres fantaisies du même genre. La vérité, la très naïve vérité sur ces voyages, la voici : En se cherchant une voie pour faire son chemin dans le monde, le fils de l'armateur avait essayé du négoce international ; il s'était lancé dans le commerce de cabotage au Sénégal. Ce ne fut, du reste, qu'une affaire de quelques mois. Il alla en Afrique et il en revint après avoir constaté, en définitive, qu'il n'avait aucune vocation pour le trafic. Ajoutons que le climat meurtrier de cette zone l'avait, à bon droit, effrayé. Rien que pendant son séjour si bref sous ce ciel de plomb, les Européens mouraient les uns sur les autres à Saint-Louis et dans les environs. C'est
très certainement au souvenir de son passage au Séne'gal qu'on doit le Fifre, un conte dans lequel il fait voir comment sont décimées nos garnisons au milieu des sables de l'Afrique.
Ainsi les biographes ont cherché à nous en faire accroire, quand ils ont fait de ce rêveur un matelot ou un Ulysse de petit format. Pour quiconque a vécu près de lui, ne fût-ce qu'une heure, il était de toute évidence que ce poète, enfant de la bourgeoisie, n'avait en sa personne aucune des aptitudes qu'il faut à l'aventurier sur mer. Il y a mieux : tout en lui excluait jusqu'à l'idée de l'action. Une stature d'enfant, des bras exigus, peu musculeux, se terminant par une main fuselée et blanche, estce avec cela qu'on aurait barré la tempête des tropiques? Ce petit homme, d'une trempe d'artiste, se serait-il armé de la hache d'abordage pour repousser les boucaniers ou pour se battre, comme on l'a montré, avec les sauvages? Non; ils nous ont fait des contes. Et plus fard même, à Paris, pour les exigences relativement calmes de la vie sociale, nous avons été à même de constater que, si cet esprit était des plus brillants, il était aussi toujours rétif au mouvement, dénué d'audace, toujours timide, toujours irrésolu. Ce que nous disons là ne lui enlève rien de sa valeur; mais cela arrive à démontrer qu'il n'était bon qu'à remplir le rôle qu'il a joué, plus tard, très brillamment parmi nous.
Revenons donc à la réalité.
Puisqu'il ne s'était pas senti propre à enseigner, puisqu'il n'aurait pas eu la force d'être caboteur, que ferait-il donc? Ses parents songèrent à l'envoyer à Paris qui, déjà, dans ce temps-là, était la ressource de ceux qui ne réussissent pas dans le pays natal. 11 commença par y être commis libraire, une situation plus que modeste, comme vous voyez; mais, pour le moment, elle était tout à fait conforme à ses goûts. A l'avenir, il aurait sous la main ce qu'il aimait le plus au monde, des livres. Un moment! Ces livres, son patron les lui confiait par monceaux, non pour les feuilleter, mais pour les vendre, et c'était ce qu'il négligeait de faire. Sous ce rapport, il lui arriva tout juste la même chose qu'à Millevoye, qui, sous le Directoire, avait eu à passer par le même apprentissage, dans une boutique semblable. Tout le monde connaît le mot fameux. « — Eh ! quoi ! vous lisez des livres, monsieur Millevoye? Vous ne serez jamais libraire! » L'apostrophe aussi fut jetée à la tête de Léon Gozlan, et elle était d'une profonde justesse. Pas plus que l'auteur de la Chute des feuilles, il ne devait être libraire un jour; et, comme ce faiseur d'élégies, il était déjà marqué par la destinée pour être, non de ceux qui vendent des livres, mais de ceux qui en font.
Après s'être échappé do la boutique dont nous venons de parler, le jeune Marseillais imagina
d'entrer dans les lettres par un coup d'éclat. Il fit un poème, mais un poème exécrable, il faut bien se résigner aie confesser; et ce qu'il y a de merveilleux dans l'affaire, c'est qu'il parvint à le faire paraître chez un éditeur en vogue. Le Triomphe des Omnibus, épopée héroï-comique, parut, en 1828, chez Ambroise Dupont. Pour ne rien omettre, il est juste de dire que le jeune auteur avait été patronné par Méry, un autre jeune Phocéen, depuis longtemps hors de pages. Au surplus, on s'était décidé parce que les deux mille alexandrins roulaient sur une actualité des plus palpitantes. La chose, après tout, a été l'un des grands événements du règne de Charles X. Ce fut le 20 janvier 1828 que les premiers omnibus apparurent dans Paris. On ne saurait se faire une idée de l'émotion que causa une si téméraire nouveauté. — « Ces arches de Noé, ces rues à quatre roues circulant à travers les rues, c'est trop d'audace! cane réussira pasl » disaient de concert le Marais et le faubourg Saint-Germain. Quant au jeune rapsode, ébloui, il avait pris pour épigraphe cette sentence de M. de Pradt, l'ancien archevêque de Malines : « Le genre humain est en marche : rien ne pourra plus le faire rétrograder ». N'omettons rien. Quoique le romantisme eût déjà répandu ses premiers souffles de rajeunissement et de révolte, Léon Gozlan n'est encore qu'un nourrisson des vieilles Muses classiques. Au fond, le tour de l'oeuvre est
un poncif, une imitation lointaine, mais très visible, du Lutrin, d'où procèdent aussi la Villéliade et les autres satires en vogue de cet âge. Qu'on en juge. Le héros du nouveau poème épique est l'inventeur des omnibus. 11 réunit, la nuit, dans la cour des Messageries, un certain nombre de cochers sans emploi et là, dans l'orgueil du triomphe, il leur montre du doigt le premier omnibus.
Il leur découvre alors, éclatant de peintures, Cet énorme fourgon, cachalot des voitures, Qui présente de loin au bourgeois étonné Son imposante masse et son dôme tanné.
Les cochers sont émus ; ils admirent encore Le superbe avant-train et le siège sonore, L'écu qui représente à l'œil intelligent [d'argent ;] Sur un grand champ de gueule un long vaisseau Ces chevaux qui, traînant une longue carène, Jamais sous leur galop n'ont soulevé l'arène... Ces coussins rembourrés qui charment la douleur Du piéton campagnard fondu par la chaleur, Cette porte béante incessamment ouverte Au pauvre débiteur à deux doigts de sa perte. Quand un dur créancier, la sentence à la main, Escorté d'un recors, paraît sur le chemin ; Ces flexibles parquets qu'éclairent huit poternes. Ces angles où les mœurs ont cloué deux lanternes Et ces orbes d'acier ces ressorts éternels Qui portent sans plier plus de vingt naturels Et peuvent, fournissant aux courses légitimes, Longer les boulevards pour cinquante centimes.
Mais en voilà assez, n'est-ce pas ? Ce peu de vers suffit pour faire voir quel pauvre racleur de lyre était celui qui venait de s'enfuir de chez le libraire. Ne'anmoins, la brochure se vendit bien, tant cette e'poque était naïve. Deux ou trois critiques du jour allèrent jusqu'à effeuiller des fleurs et un brin de laurier sous les pas du débutant, en sorte qu'il dut prendre ces témcfignagos d'admiration pour argent comptant et continuer de plus belle. Très peu de temps après, il mit au jour les Nautiques, un nouveau volume de vers ; mais, par bonheur, il ne s'agissait plus là-dedans de la forme épique, Léon Gozlan se lançait dans l'ode. Ainsi que le titre l'indique, il chantait la mer, les goélands, la tempête, les combats, le clair de lune sur l'azur des océans. Quelques-unes de ces stances, avaient des ailes, mais non lo grand vol des Méditations poétiques, ni la couleur dos Orientales, ni l'accent ému des Messéniennes ; c'est dire qu'elles n'auraient pu soutenir la concurrence avec ce que faisaient les poètes du jour. Si elles ont eu du succès, ce n'a été que bien petitement, et l'herbe de l'oubli a vite passé autour d'elles.
On a dit, non sans raison, que, comparable à la musique, sous ce rapport comme sous tant d'autres, la poésie n'admet pas la médiocrité. Léon Gozlan voyait-il qu'ilneréussiraitjamais qu'à être un mince rapsode? On peut le supposer; néanmoins, il persista encore à faire des vers. Que voulez-vous? Dans
ces temps héroïques, le vent soufflait de ce côte'-là. Ne se de'courageant donc pas trop, il dégarnit son portefeuille d'une pièce qui parut dans le Keepsake américain, très jolie publication du graveur Giraldon. Il n'échappera cà personne combien l'influence des Orientales se fait sentir dans ces strophes, où il y a pourtant aussi une certaine somme d'originalité :