L'ENNUI DU SULTAN
— En vain mon esprit se tourmente Pour dissiper tes longs ennuis ; En vain je consume mes nuits, Sultan, que faut-il que j'invente?
Toujours sur ton front pâle on voit Ce chagrin qu'Allah seul soupçonne.
Sultan, et ton rire est plus jaune, Que la topaze de ton doigt.
Tes tapis que l'encens parfume De fronts d'esclaves sont couverts, De la blanche vague des mers Ta chibouque noircit l'écume.
N'as-tu pas des bois de jasmin?
Des oiseaux aux brillantes ailes?
Des lions avec des gazelles,
Qui viennent manger dans ta main?
Les aimées à travers leur voile.
En voyant ton mâle profil, Disent tes dents de pur morphil, Et ton œil si doux une étoile.
Il n'est ville, ni hameau Où ton peuple ne te vénère; Lorsqu'il entend ta voix sévère, Il se courbe comme un chameau.
Quand tu te rends à la mosquée, Sur ton cheval blanc africain, Le muphti, sous ton brodequin.
Passe la sandale musquée.
Tu ne connais point les douleurs De l'orgueil, tourment qui fait vivre.
Sultan ! chaque jour on t'enivre De sang, de femmes et de fleurs.
Tes sujets, contre l'infidèle, De Fanaar jusqu'à Péra, Donneraient leur dernier para Pour défendre Stamboul la belle.
L'autre jour un riche convoi Descendit au son des fanfares Six cents têtes de Palikares :
On va les compter devant toi.
Quand des cris frappaient tes persiennes. Hier à la chute du jour, Dans le Bosphore tour à tour, On descendait tes Arméniennes.
Tu le vois, source de splendeur, Pour tuer l'ennui qui t'oppresse, En vain je distrais ta hautesse, Elle bâille avec plus d'ardeur.
0 sultan chéri du Prophète !
Moi, l'humble esclave de tes goûts, Je te le demande à genoux :
Que veux-tu, parle-moi !
— Ta tête ! ! !
Il avait imité la Villéliade et la Peyronnéide en faisant le Triomphe des Omnibus; ici, qui ne le voit? il imite, ou, si l'on veut, il pastiche Victor Hugo. Mais il avait, en cela, deux excuses : la première, c'était son excessive jeunesse ou, si l'on veut, son inexpérience des choses de l'art littéraire ; la seconde, c'est que l'Orient était ce qu'il y a de plus à la mode. Byron avait commencé à mettre en relief tout ce qui touchait au pays de l'Islam ; le poète qui a chanté Sara la Baigneuse avait continué ; Alexandre Decamps, Eugène Delacroix, Marilhat et dix autres avaient encore surenchéri sur ce caprice de l'esprit public. Pourquoi le Marseillais, qui en était à ses bégaiements poétiques, n'auraitil pas, lui aussi, sacrifié au goût du jour?
Léon Gozlan ne devait pas s'arrêter en si beau chemin. A la même époque, il a publié une chanson. — Comment ! une chanson à boire? — Eh I oui, sans doute, une chanson à boire, qui est, en même temps, une sorte d'épithalame. La musique était de M. A. Simiol, un jeune compositeur d'alors qui s'est arrêté en chemin. On remarquera, cette fois, que ces couplets rappellent plus d'une fois le ton et la manière de Béranger. Puisqu'il s'agissait d'une chanson, ne fallait-il donc pas se modeler de préférence sur celui qui passait pour être le maître du genre ?