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PARIS

BIBLIOTHÈQUE DE L'ASSOCIATION 91, rue lecourbe, 91

191 1 ^^.--^Universffa^ BIBLIOTHECA

éox-Eugène-Emmanuel Riotor est un fils de cette ville de Lyon si fertile en artistes et en écrivains. Il y est né le 8 juillet 1865. Ses origines offrent un exemple de cette diversité de tempéraments si souvent observée dans les ascendants des intellectuels. Sa mère, de sang germain, lui transmettait la songerie, le sentiment, le spiritualisme séculairement élaboré au fond des vieilles forêts danubiennes, tandis que la lignée paternelle était active, prompte à la discussion, tenace et même entêtée. L'arrière-grand-père, après une dramatique aventure, quitta sa famille et le Languedoc, qu'elle habitait, gagna la Suisse, dénatura son nom dont il fit celui de Riotor, fut garde-chasse,

mercenaire aux régiments suisses, guerroya pour l'empire, et mourut, ayant presque cent ans, en Dauphiné. Le grand-père, né à Genève vers 1785, prit part aussi aux campagnes de Napoléon, et, maintes fois blessé, devint lieutenant de douanes sur la frontière savoisienne ; plus tard, il s'établit à Lyon. Le père, typographe, s'occupa de politique, passa en cour d'assises aux lendemains du Deux-Décembre et fut banni ; réfugié à Genève, il y connut un fondeur de caractères, saxon marié à une wurtembergeoise, et épousa une de ses filles, née à Ferney-Voltaire ; rentré à Lyon après l'amnistie, il fonda une des premières associations syndicales, celle des typographes, dont il fut longtemps directeur gérant.

Un oncle de Riotor s'était livré à la peinture ; un autre s'occupait de sculpture. Son frère aîné montrait de belles dispositions pour le dessin, le cadet rima dès l'enfance, et lui-même s'emparait des journaux, dévorait les feuilletons, et toutes autres lectures tombant à sa portée. Il avait quatre ans, un désir précoce de virilité, alternant avec de solitaires rêveries. Pendant la guerre, il fut roué de coups, lapidé, relevé sanglant : à cause de la lointaine origine allemande de sa mère ! Cette aventure le laissa sombre, et celle aussi où des émeutiers saccagèrent l'imprimerie de son père, jalousé et détesté pour son altruisme.

Sa mère s'étant alitée pour mourir à quelques années de là, il fut abandonné à lui-même, rôdant,

courant, songeant, risquant de se noyer dans le Rhône. Cependant il sut nager à sept ans. Il aimait les exercices corporels. A la maison, il entendait parler politique et littérature, écoutait son père sans cesse préoccupé de l'amélioration des travailleurs. A l'école, tout en adorant l'algèbre, la chimie, il acquit les premiers prix de narration. Les livres de Victor Hugo l'enthousiasmèrent. Vers douze ans, il rivalisa de poèmes avec son frère, écrivit une Ode à la République. Le supplément littéraire du Petit lyonnais lui ayant publié quelques vers, deux ans plus tard, il en adressa à d'autres journaux de province, qui les insérèrent. La vocation devint irrésistible.

Avec des camarades, Auguste Morel, Jehan Sarrazin, P. Destournel, George Auriol, il fonde l'Union littéraire de France, société de vulgarisation et de décentralisation des lettres. Ils ont un journal : le Claquedent ; puis une revue : la Revue de l'Union littéraire (1881-1S83), et diverses feuilles s'occupent d'eux. Riotor collabore au Radical de Lyon, au Réveil lyonnais, au Télégramme. Une lettre du 12 octobre 1881 l'informe qu'il est correspondant de la Jeunesse artistique, revue parisienne rédigée en chef par Gabriel de la Salle. Très remuant, il se met en relation avec Aimé Vingtrinier, s'attire une missive de Joséphin Soulary (21 novembre), protestant parce qu'on l'a nommé, d'office, président du comité de rédaction de la revue du jeune groupe. Il reçoit des propositions

de maints lanceurs de projets littéraires, des journaux annoncent gravement sa collaboration, ou le discutent ; le Messager lyonnais, quotidien, par lettre de son rédacteur en chef, du 5 octobre 1882, rappelle au directeur d'un théâtre d'inscrire au contrôle le nom de son chroniqueur ; le Biographe étudie celui-ci, par la plume d'Ernest La Roquetin. Enfin, l'Union littéraire de France, dont Léon Riotor est secrétaire général, 36, rue Thomassin, annonce des bureaux à Paris, Marseille, Bordeaux ; elle propose des reproductions à la presse ; sa cinquième circulaire (1883) offre ainsi, du seul Riotor, cent cinq nouvelles, romans, biographies, Promenades d'un lyonnais, chroniques politiques, dont la plupart ont paru dans une centaine de revues et journaux. Une de ses poésies, la Chemise sale, fait le tour du monde littéraire : une vingtaine de publications, dont le Chat noir, la reproduisent. Francis Talman, secrétaire de l'Epoque, quotidien de Paris, lui demande, le 16 août, d'être son correspondant lyonnais. A un article publié par la Revue du Lyonnais, sur l'analogie entre le Lyonnais et l'Anglais, Francisque Sarcey consacre trois colonnes de chronique dans le XIX^ Siècle du 2 septembre.

Riotor quitte le collège pour n'y plus rentrer, et vient à Paris. Il a dix-huit ans. 11 collabore à la Réforme, dernier journal de Gambetta (juilletaoût 1883). Mario Proth le recommande. Tony Révillon, député de Belleville, l'envoie au direc-

teur du Gil Blas, avec cette lettre (26 août) : « Je vous présente un jeune compatriote, qui est intelligent, actif, qui a du talent et qui en aura davantage. Il a déjà débuté dans la presse parisienne et je crois qu'il rendrait des services à un journal comme le vôtre... » Riotor ne va pas au Gil Blas, devient secrétaire d'Edmond Lepelletier, et par lui, entre au Réveil (novembre). Il écrit encore au Mot d'ordre (1883- 1884), à la Marseillaise (1883-1885). La direction des journaux républicains réunis [Mot d'ordre, Réveil, Marseillaise, Petit républicain) le délègue « pour recueillir toutes informations de nature à être publiées dans ces journaux. » (31 janvier 1884). Il devient rédacteur à l' Echo de Paris, à l' Evène7iient, publie à la Vie populaire, prend sa place hardiment dans la presse ; et il n'a que dix-neuf ans !

11 connaît les bons écrivains de cette époque, fréquente les groupements littéraires. Un article sur les Félibres lui vaut cette lettre : « Paris, le 3 avril 1884. Cher monsieur. J'ai fait lire hier votre aimable article à l'assemblée générale de la Société des Félibres de Paris, et j'ai été chargé par tous mes confrères et en particulier par notre président Paul Arène, de vous exprimer nos plus chaleureux remerciements. Comme je vous l'ai écrit, nous nous préparons à fêter Florian en compagnie de Mistral qui vient d'arriver, et je ne manquerai pas de vous inviter à nos réunions où j'espère pouvoir causer avec vous et vous renou-

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vêler de vive voix l'assurance de ma meilleure sympathie et de mon plus cordial dévouement. Elie Fourès. »

Riotor prit part à ces fêtes, costumé en berger Florian « aux couleurs de la reine Jeanne, avec houlette. » Sa « Bucolique Florian » y fut dite, le beau jour de Sainte-Estelle, sur le tombeau du fabuliste, près de la vieille église, à Sceaux, par A. Lambert fils, aujourd'hui de la Comédie-Française. C'était la jeunesse joyeuse et triomphante. Il vivait alors, depuis la fin de 1883, en une sorte de familistère poétique, sur la butte Montmartre, avec Adolphe Willette, George Auriol, P. Destournel. Des camarades, rencontrés aux Jeunes, dans un entresol de la rue des Quatre-Vents, se mêlaient à leurs agapes : Georges d'Esparbès, Louis Le Cardonnel, Georges Montorgueil, Victor Margueritte, Jean Blaize, Fernand Icres, et d'autres encore : Charles Gros, Edmond Haraucourt, Paul Mariéton, Alfred Vallette. En septembre 1883, ils se réunirent dans un cabaret de la rue Notre-Dame-de-Nazareth, avec Marins Réty, Jules Bernard, Antony Mars, René Just, Albert Samain (i), Paul Morisse, Edouard Dubus, et prirent ce titre fier : Nous autres. La presse s'occupa de leur matinée poétique de Noël. Frontin (Fernand Xau) leur consacra un article dans le Réveil (avril

(i) Qui débarquait de Lille, et que R... amena et fit imprimer pour ses déouts dans Le Réveil.

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1884) : « Nos jeunes littérateurs, y disait-il, reviennent aux éclatantes originalités du romantisme, et je ne peux que les féliciter de jeter dans la platitude du jour un peu de cette allure anti-prudhommesque de 1830... Parmi eux, j'en citerai quatre qui se sont déclarés phalanstériens, franchement, et qui n'ont pas hésité un seul instant à remettre en pratique la délirante vie des bohèmes joyeux... Léon Riotor, le plus élégant, qui, à vingt ans, a trouvé moyen de répandre dans les journaux de France la matière de six à huit volumes, nouvelles, articles d'histoire et de critique, traductions, poésies. . . Tous, figures ouvertes et franches, les mains tendues, vous reçoivent et vous engagent à revenir. On rencontre là Charles de Sivry, Marcel Legay, Deschaumes, Steinlen, Albert Samain, Antony Mars, Georges d'Esparbès. . . j'en passe ! . . . Les aventures de ces quatre phalanstériens sont intéressantes, au point qu'on les a fortement engagés à les écrire. Allez au « Chat noir » parler de leur phalanstère, on vous contera aussitôt les événements et les histoires les plus abracadabrants, les épisodes les plus renversants, et si quelques noms féminins, comme Colibri, Léa, Gretchen ou Christiane, viennent s'y mêler, ne souriez pas, à tous les poètes il a fallu des muses. »

Trublot (Paul Alexis), dans le Cri du peuple, s'efforça d'éreinter ces « nouveaux ». Léon Riotor riposta, cinq jours 2i^rhs^ ddiUs la Revue critique :

« . . .Quoi ! le naturalisme a pu songer un instant à s'émouvoir de la présence à Montmartre de quelques jeunes emballés, dont le plus grand tort est sans doute de ne pas avoir été quémander le soutien que vous promettez d'accorder à tout jeune naturaliste ! Vous me confondez véritablement... Nous sommes des jeunes gens enclins aux défauts de leur âge, en possédant les qualités, comme les autres jeunes gens. Vous avez passé là, et nous passerons où vous êtes. Vous et vos amis êtes naturalistes, nous essayons d'être nousmêmes,.. Pour que l'idée à émettre puisse surgir à la lumière, elle séjourne dans l'esprit et prend la forme qui lui paraît le mieux s'appliquer à sa clarté, à son développement ou à son énergie. L'idée éclora dans tel ou tel moule selon les différentes situations du cerveau qu'elle aura traversées, et selon la durée de son séjour... La gestation de l'idée artistique, pour qu'elle soit réelle, a besoin d'être inconsciente. Mes amis et moi, et beaucoup d'autres encore, ne travaillons que sous cette influence. C'est pourquoi nous décrivons plus nos conceptions que les choses réelles. » — 11 y eut un nouvel article de Paul Alexis, dans le Cri du peuple du 3 juin.

Léon Riotor, tour à tour secrétaire de Paul Arène, secrétaire de rédaction de V Artiste, journaliste, répétiteur de français, précepteur du jeune Alexis dans la fam.ille grecque du colonel Grivas- Gardikioti (i), trouvait le loisir d'écrire des arti-

(i) Depuis ministre de la guerre.

des faits pour durer, et des poésies. Le 24 juillet, Félix Fénéon, en lui retournant quelques pièces, lui écrivait : « La Revue indépendayite insère dans chacun de ses numéros une trentaine de vers au maximum. Or, elle a dans ses cartons cent ou deux cents vers de Paul Verlaine, Jean Moréas, Charles Vignier, Laurent Tailhade... Je connaissais déjà, de réputation, votre Chemise sale. J'ai lu ces cinq strophes avec un très intense plaisir, comme, d'ailleurs, les deux autres pièces. »

Riotor habite alors, pour quelques mois, Villed'Avray, avec George Aunol, à « l'Hostise du Renard rouge ». Il fréquente Jules Claretie, Léon Cladel, travaille à un roman : Triptolème, à des pages de critique. Cette année-là, il est présenté au^si, par Charles Buet, à Barbey d'Aurevilly, dont il écrira plus tard : « . . .Depuis, j'ai toujours présent à la mémoire ce géant aux moustaches de Gaulois, ferme et paternel, imposant malgré tout. »

A quelque temps de là, Jean Lombard dirigeait à Marseille la Revue provinciale, organe mensuel de la renaissance littéraire et artistique du midi et du nord français, dont il changea le titre en celui de Revue moderne. Riotor fut un de ses principaux collaborateurs; il lui envoya des poésies, surtout de la critique, des documents sur la jeunesse d'alors : le Salon des Indépendants, des pages contre les Naturalistes, sur les Phalanstériens de Montmartre, le Salon de 1885. J'ai sous les

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yeux une liasse de lettres de Jean Lombard, où l'on voit son enthousiasme, ses élans, ses espérances, à chaque instant retardés, gênés, comprimés par les difficultés matérielles où il se débat, lui et sa revue. Riotor est passionné de liberté, et son article sur le Naturalisme doit subir quelques changements de mots ; puis, c'est celui du phalanstère. « Je vous renvoie, comme vous me l'avez demandé, lui écrit Lombard le 19 janvier 1885, mais avec la réserve que vous me le retourniez, votre article sur les Phalanstériens. Vous y verrez que ce qui est coupé n'enlève rien au sens ni à la forme. Notre revue est, en raison du milieu et des abonnés auxquels elle s'adresse, un peu prude, et bien des mots comme bien des situations peuvent offusquer ces bons bourgeois qu'un rien heurte. Nous pouvons tout dire, notez ; et ce ne sont pas les idées qui les effraient, mais les expressions... »

— Le mois suivant : « Marseille, le 17 février 1885. Mon cher Riotor, la suite de votre Salon (des Indépendants) passe au 4, que vous recevrez demain. Mes compliments les plus sincères pour ces pages larges, sensées, lumineuses, qui me font dire que vous êtes taillé pour la critique d'art. Voulezvous me laisser espérer que le Salon — le grand

— de cette année sera fait par vous? Si oui, je vous le confie par avance. Notez que déjà trois postulants sont sur les rangs. Si vous le vouliez faire, je vous laisse une grande marge, une liberté absolue d'appréciation, une ampleur de l'idée, un

enlevé de la forme. En un mot, faites et déployezvous. Il s'agit de faire œuvre de critique siîre et humaine, et vous me paraissez devoir atteindre à ce résultat, très facilement... A vous de tout cœur. » — Un peu plus tard : « ... \'otre Salon est très lu et aussi discuté. Mais vous avez toute liberté d'appréciation. Cela donne de plus une originalité à vos idées, une valeur à vos articles et à la revue par ricochet. . . Je vous ai dit que notre ami Robert Dernier va vous répondre au sujet de votre division d^ réalistes ^tàe spiriiualistes Dernier, qui a une part dans la revue et nous est très précieux et très dévoué, n'a pas vos idées en art. Vous lui répondrez à votre tour, si vous le jugez bon. Le public ne pourra qu'applaudir à cette lutte très courtoise. Ainsi donc, à bientôt et poignée de main . » (19 juillet). Cette correspondance s'achève le 13 aoîjt suivant.

De cette époque, voici un portrait écrit par George Auriol : « Léon Riotor, fils des brouillards lyonnais, se promène flegmatique sur le grand chemin de l'existence, laissant flâner son regard vague au-dessus des bruits de la rue, loin des tumultes et des bagarres. Observateur infatigable, il erre, à la façon des indifférents et des dédaigneux, enfouissant au fond de lui-même les montagnes de documents qui viennent tourbillonner à sa portée. Il a gardé le souvenir du vieux Rhône, tumultueux et rêveur, et de ces impressions glanées les soirs de mélancolie et de je ne

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sais quel souffle septentrional senti je ne sais quand, il s'est confectionné un style précis et pourtant coloré, où s'unissent à la verve gauloise, la bizarrerie des romanciers anglais et l'étrange et fantasmagorique songerie des poètes suédois. Travailleur obstiné, il forge des rimes sonores entre deux chapitres de roman et fait tomber de son enclume des chroniques légères qu'il laisse s'envoler comme des feuilles mortes ! Grand amateur des légendes allemandes, on le voit sur le boulevard ruminer ses essais, dans le maëlstrom des chroniquailleurs ébouriffés, guidé par sa pensée bien audelà de l'insipide grouillement des chercheurs de faits-divers. »

Cette fièvre de production littéraire et de vie libre commençait aie fatiguer. Mais il n'en laissait rien paraître, se cherchait de nouveaux débouchés, frappait au Courrier français^ écrivait pour la Minerve^ sur Barbey d'Aurevilly, un remarquable article, auquel se rapporte cette lettre: « Cher monsieur, veuillez, je vous prie, me renvoyer vos épreuves corrigées aujourd'hui même. Il faut qu'elles soient à Tulle jeudi au plus tard. Je compte donc sur vous. Prière de ne pas trop intercaler et de ne pas trop augmenter l'article. J'aimerais mieux que vous le laissiez tel qu'il est. Vous ajou-

lerez le reste dans votre volume. Tout à vous, Charles Buet. 14 avril 85. ^>

Il était correspondant, rétribué, du Courrier des Alpes (Gap), delà République des Hautes- Pyrénées (Tarbes). Victor Souchon lui réclamait poésies et prose pour le Progrès artistique. Georges Toby, de Bône, lui demandait son étude sur Barbey d'Aurevilly, pour la Petite Revue algérienne (i).

Tout à coup. Riotor, exténué, prend une décicision surprenante. Accompagné par deux camarades, les sculpteurs Henri Bouillon et Wipft, il s'engage pour cinq ans, à la mairie de Saint-Sulpice. Il choisit l'artillerie; mais il n'a pas le périmètre thoracique exigé ! Une lettre du général Pittié, chef de la maison militaire du Président de la République, avec l'apostille de Jules Grévy, enlève la difficulté. Et le voilà au 13^' régiment, à Vincennes ; le sixième mois, il est brigadier-fourrier ; le onzième, maréchal des logis. Lorsqu'il laissera ce rude métier, en i8go, il restera lieutenant de réserve (2).

Aux rares loisirs du service militaire, il s'occupait encore de littérature, collaborait à la Jour-

(i) Cette étude valut à R... une lettre dune rare sympathie de Barbey d'Aurevilly, que j'aurais voulu pouvoir citer. Elle tigure, ainsi que celle sur Cladcl, dans la l'c série de Les Arts et les Lettres.

(2) Il est aujourd'hui capitaine.

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née, la Vie moderne, la Revue Illustrée [\) (fin 1885-1886). Francisque Sarcey répondait à l'envoi d'une chronique : « J'ai lu avec curiosité l'article que vous avez consacré à ce chansonnier lyonnais. Mais comment pourrais-je en parler, ne l'ayant pas connu ? » Il restait en rapport avec les camarades, dont Jehan Sarrazin, le poète aux olives, venu aussi de Lyon à Paris. II écrivait à la Revue illustrée (1887), et s'intéressait, en observateur, aux choses militaires, qu'il notait dans son esprit pour de futurs écrits. Les manœuvres combinées d'artillerie et de cavalerie, en 1888, au camp de Châlons, lui ont laissé un souvenir inoubliable. « Dans ce décor géant qu'un demi-brouillard amplifiait encore, oh ! dira t-il plus tard, les fantastiques galopades, et la série d'images vives qu'elles m'ont gravées dans la mémoire ! »

Henri de Camboulives parla de lui dans les Portraits contemporains (1888). Edouard Dubus lui écrivait: « ... Si les instants d'entretien et de bons conseils littéraires que vous avez la bonté de me consacrer, vous dérangeaient de quelque façon, vous auriez grand tort de vous gêner pour me le dire. Je suis, mon cher ami, votre tout dévoué. » Des camarades l'allaient visiter à la caserne, demander sa collaboration pour ces revues de jeunes, généralement éphémères, mais si pé-

(i) Cf Une autre Diabolique^ illustrée par Georges Rochegrosse.

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tillantes et si curieuses pour les générations nouvelles dont elles sont les floraisons. C'est ainsi qu'il accepta d'écrire à la Plume, de Léon Deschamps, plusieurs mois avant l'apparition de cette revue. Il entra en relation, en avril 1890, avec Henri Bossanne, Léon Dequillebecq, rédacteurs àes Annales gauloises, et prêta son concours à la Réunion coloniale, en faveur des incendiés de Fort-de-France (Lettre de Charles Soller, 4 juillet). Emile Zola lui écrivait, à propos d'un manuscrit : « Promesse de dire un mot à MM. Charpentier et Fasquelle, et cordiale poignée de main. » Jules Renard lui demandait l'autorisation de lui dédier un chapitre d'une plaquette à l'impression (12 septembre). Georges Gabillon lui proposait de collaborer au Bônois, feuille quotidienne (17 septembre). Et Riotor, en même temps, publiait des articles à la Nation, à l' Evénement , au Figaro^ à la Petite République^ au Courrier du soir^ au Musée des fa m il les , etc..

Libéré du service militaire, fortifié, renouvelé au moral et au physique, il rentra dans les lettres en publiant un livre dont le genre appartenait plutôt à la littérature de voyages. Le Pays de la Fortune^ en collaboration avec le peintre et dessinateur Léofanti, parut à la Librairie Ducrocq, en 1890. C'est l'histoire de deux cousins, émigrés en Annam et au Tonkin avec des fonds modestes, mais tous deux doués d'un sens précis, d'aptitudes à la colonisation. Ils s'établissent dans le del-

ta fertile du Fleuve Rouge. Par degrés, ils organisent une exploitation agricole qui devient florissante, arrivent à fonder autour d'eux un village d'Annamites, leurs serviteurs, bâtissent des fabriques : tuilerie, moulin, filature, etc.. Le sol et la configuration du pays, les mœurs et usages des habitants, très étudiés, sont exposés en une grande variété d'aspects, de peintures, de récits pittoresques, bien mis en place. Les incidents quotidiens, les vieilles traditions, les pratiques du bouddhisme, s'entremêlent habilement aux travaux agricoles, aux descriptions de villages, de pagodes, de paysages, à l'explication de la faune et de la flore. Un épisode dramatique permet une longue et fructueuse excursion sur les hauts plateaux ; on possède alors en totalité l'Annam et le Tonkin. — La narration est menée si adroitement, que les tableaux, les documents, pourtant très nombreux, ne fatiguent pas, s'agrafent naturellement aux boucles du récit, forment avec lui un ensemble aisé, rapide, remuant de vie. C'est un des plus estimables ouvrages basés sur la connaissance d'un pays lointain, une relation de voyage plus intéressante que ne le sont, généralement, ces histoires d'expéditions aventureuses dont l'adolescence fait ses meilleures récréations. Léon Riolor prenait part à des efforts de nouveaux jeunes. C'était un deuxième début, moins éparpillé, mieux ordonné que le premier. Il était secrétaire de rédaction des Annales gauloises. 11

Portrait au crayon par Steinlen (1891).

présentait un poème au Théâtre d'art, par l'intermédiaire de Jules Renard. Il collaborait à la Plume, et, le 6 décembre, Emile Bergerat lui écrivait : « Je vous remercie bien chaudement de votre aimable article dans la Plume. Votre sympathie m'est d'autant plus sensible qu'elle me prend par tous mes côtés faibles, et cherche à me consoler de l'injustice bête qui m'écarte légendairement de la scène, et m'en ferme l'accès comme à un pestiféré. » Il retrouvait Vallette, Rachilde, au Mercure de France, et chez Jules Renard ; il recevait ce mot de Rémy de Gourmont : « Je vous suis tout acquis. Cela vous fait un ami de plus dans la place, où vous en comptez plusieurs. Mais nommé ou non, n'êtes-vous pas quand même des nôtres, comme le prouve le n<^ qui va paraître ? » L'année suivante {1891), le Théâtre d'art devint Théâtre mixte, et Paul Fort écrivit à Riotor : « J'ai vu Vallette et Rachilde qui vous donneront certainement leurs voix. Vous pouvez donc considérer votre pièce comme reçue. Je l'ai lue, et pour ma part la trouve très intéressante. » 11 s'agissait du poème théâtral : Jeanne ut Beiuvais. Je vois, par une lettre d'Emile Senart, qu'à la date du 6 juin, les auteurs du Pays de la fortune préparaient leur album sur les Enfers bouddhiques. Et Léon Riotor ne négligeait pas ses bonnes admirations et affections des débuts : « Mon cher ami, lui mandait Charles Buet le 9 juin, votre article est digne de d'Aurevilly, digne de vous et

digne de moi (à propos du livre de Buet sur Barbey d'Aurevilly). C'est vous dire que je l'apprécie très haut. Je vous en remercie de tout cœur, et je vous en saurai gré. — Si vous voyez M. Lepelletier, rappelez-lui que je lui ai envoyé le livre, et qu'il m'avait promis un article. — Quoi de neuf? Que faites-vous? où écrivez-vous? Publiez-vous un volume ? Je serai bien charmé de recevoir votre visite à Thonon. Au revoir donc, et toujours bien cordialement à vous. »

Henry de Braisne l'étudiait dans ses Physiognomonies, d'après Lavater, et en disait : « Sensualité combattue par désir du mieux spirituel. Enthousiasme intermittent. Inconstance dans les projets, mais franchise dans l'amour du moment. Grande puissance de volonté que vaincra l'altruisme. »

Dans la Plume, Alphonse Boubert lui consacrait un article biographique où je lis : « Il a connu les misères des débuts. . . Lutteur infatigable, confiant en lui-même, il a toujours réussi à demeurer debout, en dépit des revers, des déboires, des malechances... Notons ses tendances philosophiques, ses théories qui portent en elles quelque chose de bon ; seulement, les idées qui n'ont rien de commun avec la vieille routine sont qualifiées tout simplement d'utopies : l'orateur des clubs lyonnais et du Cercle d'études sociales l'a vite compris. » L'étude s'agrémentait de deux portraits de Riotor : une médaille de Nicolas Perrier (1880), et un dessin de Philarinte Roscius (1883).

Parallèlement à ses écrits, il continuait de révéler des qualités d'organisateur. A ce titre, il savait sauver de menues productions de l'oubli, ce qui lui valait des lettres comme celle-ci : « Mon cher Riotor, Je ne sais où tu as pu repêcher le sonnet Amour de l'art, que je croyais enseveli dans les ondes profondes. Il est terriblement en marbre et d'un parnasse intransigeant. J'ai modifié le 3^ vers du premier tercet pour éviter une répétition, et j'ai changé le second tercet tout entier qui me paraissait bien, bien massif avec ses deux substantifs longs et lourds. Enfin, je le laisse aller tel quel, de retouche en retouche j'arriverais à n'en rien laisser du tout. Je te serre cordialement la main. Albert Samain. 8 octobre 91. »

Un roman : l'Ami inconnu, fut édité chez Lemerre en cette année 1891 (i). Riotor, dans une préface dédiée à Hector Malet, contait l'écriture de ce livre, en 1886, par pages, par lignes, par mots, suivant le loisir, au milieu des exercices et des galopades militaires. — A Vitry-le-François, dans le pensionnat des dames Seignobos, Marthe de Thianges, âgée de quatorze ans, seule au monde, se forge, à l'écart des jeux de ses compagnes, le rêve du beau chevalier inconnu qui veillera sur elle, de l'ami qui la délivrera de sa prison. Elle revoit en elle des souvenirs flottants du passé, des

(1) Le roman avait été commandé par la Librairie Ducrocq, qui en paya deux éditions, sans l'éditer. Il parut d'abord dans La France Nouvelle.

aspects qui ont charmé son enfance : « Il existe dans l'esprit des paysages qu'on ne reconnaît pas sans un secret émoi. » La description du petit monde de pensionnaires est bien détaillée, et les directrices, et les visites du jeudi, du dimanche. Des visites, il n'y en avait pas pour Marthe ; elle ne recevait de l'extérieur que les bonnes et naïves lettres de sa nourrice Fadette. Il y a là des pages d'émotion, de sentiment délicat, autour des pensées vagues de Marthe, de cette sensation intime d'un ami inconnu qui la protège.

Aux vacances, le départ avec Fadette pour Paris, est traité, comme ce qui précède, en narration claire, avec des coins de paysages notés allègrement. A l'arrivée, elles se perdent, sont bousculées ; alors Marthe se révèle, se transfigure, les tire d'embarras, elle et sa vieille nourrice ébahie, en un épisode bien trouvé et bien composé. — Parvenu là, le lecteur est pris ; il faut qu'il sache la suite. L'abandon de Marthe, pendant des années, avait développé son énergie ; cependant, placée trop vite, sans conseils, sans appuis, devant la vie, elle subit une crise de juvénile désespoir. Reçue par son tuteur, le sénateur de Blazac, vieillard égoïste, elle se soumet en apparence et sent croître en elle une révolte. Des aperçus parisiens, de rapides croquis émaillent le récit. Le fils de Blazac, sèche nature, se met en frais d'amabilité, sur le conseil paternel ; il mène sa cousine au théâtre, donne un bal pour satisfaire sa

curiosité. Enveloppée dans ces calculs de l'intérêt, elle voit paraître un beau jeune homme à la fois timide et fier, Charles Roger, qui l'émeut, qu'il lui semble reconnaître. Si c'était là son ami inconnu ? Elle rêve comme naguère, mais le rêve est à ses côtés. Pourquoi ne parle-t-il pas ? Elle pâlit, souffre, tombe malade. On voit qu'il s'agit de la menue psychologie d'une jeune âme plutôt que d'aventures romanesques. — Le sénateur attend que Marthe guérisse pour la marier à son fils, mais Marthe reste languissante, en dépit de promenades dans ce Paris qu'elle apprend à connaître, avec Fadette veillant tendrement sur elle ; la vie, inégale, injuste, l'inquiète, l'étonné. Des secrets de son âme sensible sont finement notés. Mais on a le regret de ne voir pas agir « l'ami inconnu ». Elle, c'est la toute jeune fille d'un paisible coin provincial, naïve et supérieure, transplantée sans précautions dans cette capitale indifférente, rude aux faibles, parmi des égoïsmes qui la froissent, qui minent son énergie bientôt défaillante. Le sénateur consent à la laisser partir avec Fadette chez le frère de celle-ci, le fermier Rosenthal, qui vit au pied des Alpes, dans une riante vallée, avec son fils adoptif, Charles Meije, jeune homme d'aspect fier et résolu.

Marthe, en son plaisir de ce pays nouveau, d'y errer libre, se ranime. Elle se plaît devant ces grandioses paysages, parmi ces fraîcheurs, cette vive nature, cette bonne existence campagnarde,

que nous peint avec aisance le romancier. Elle compare Charles Meije à Charles Roger et le trouve plus noble, plus grand. Mais son rêve aurait besoin de se réaliser ; la solitude de son cœur la rend aux funestes dépérissements. Un vieux prêtre la console, la soutient, la devine, lui veut rendre l'espoir de vivre. Certains détails suscitent de délicates émotions. Puis, Marthe languit, elle se meurt, et Charles Meije, qui l'aime en secret, naïf comme elle, n'ose lui parler, la fuit, achevant ainsi de briser la faible chaîne qui la relie à l'existence. Et un triste jour elle s'éteint : scène brève et poignante !

Ce roman, simplement conté, est d'une captivante lecture. Son auteur aurait pu supprimer les deux Charles, décidément vagues, et la psychologie serait plus intense. Mais le livre est bien, certes, celui de « l'ami inconnu », le beau et fort protecteur que recherche la faiblesse féminine, l'absent qui vous accompagne toujours, qu'on ne rencontre jamais, et dont on meurt, quand on est, comme cette pauvre petite Marthe, sans famille et enclose dans le seul rêve. Tout le récit est frémissant d'une grâce mélancolique.

Quatre ans plus tard (17 février 1895), Jean Grave écrivit à l'auteur : « Au moment de partir de Clairvaux, j'ai bien reçu votre volume : l'Ami inconnu. Vous m'excuserez de ne pas vous avoir accusé réception plus tôt, vous comprendrez l'avidité avec laquelle j'ai couru à droite et à gauche,

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mes premiers jours de sortie. La lecture m'en a fort intéressé. Il y a des choses fort bien, à mon avis, il n'y a que le dénouement que je ne saisis pas bien. Marthe meurt, des suites d'une maladie originelle, c'est vrai, mais aussi, un peu de son amour empêché. Pourtant elle n'a fait aucune tentative auprès de son tuteur pour s'affranchir du mariage qu'il voulait lui imposer. Il y a le silence de son amant... mais dans la réalité, une femme a tant de moyens d'encourager un homme sans se compromettre !... » — « C'est un doux et joli roman », nota le National du 4 juin 1898 (lors d'une nouvelle édition). Alexis Grivas-Gardikioti, l'élève grec de Riotor, lui avait écrit : « ...Mes parents, ainsi que tous ceux qui ont eu l'occasion de lire votre livre, ont trouvé le récit des péripéties de votre pauvre Marthe attachant au possible. Moi, je regrette, pour ma part, qu'elle ait été si malheureuse. Si elle avait rencontré en vous, par exemple, « l'ami inconnu » qu'elle avait rêvé inutilement, combien n'aurait-elle pas été heureuse ! Car je me rappelle et me rappellerai toujours, mon cher Riotor, votre excellent cœur si plein de bonté et d'indulgence pour les espiègleries d'une très proche connaissance à moi. . . »

Riotor, à qui Edmond Rimé offrait les fonctions de secrétaire général d'un Théâtre éclectique (25 novembre 1891), s'occupait, depuis quelques se-

LÉON RlOTOR 2g

maines, de l' Album des Musées, dont il était rédacteur en chef. Cette publication, sous le patronage artistique de Puvis de Chavannes, avait commencé le lo octobre. Son but était de « conduire son public partout où l'art règne, sans aucun dérangement, sans fatigue, sans frais, lui permettre d'en conserver la vision nette et indéfinie, produire au jour les belles œuvres qui dorment ignorées dans l'oubli et la poussière de la province. » La première série, la seule parue, comprit seize numéros, jusqu'en février 1892. Elle donna cinquante chefs-d'œuvre des musées d'Arras. Bayeux, Cherbourg, Le Havre, Lille, Rouen, et des textes de critiques, de poètes contemporains. Riotor y publia des notices, des souvenirs et poésies, sous son nom ou divers pseudonymes (Paul Jacob, Jan Le Quesne, XX), et une nouvelle assez longue, vrai petit roman d'agréable lecture, histoire d'un peintre, avec anecdotes montmartroises, dont le titre est probablement emprunté, sans le savoir, après quelque évolution dans l'atelier d' « Adolphe Pierrot >, à mon poème en prose : Douce amie, poursuivi au Courrier français en 1889 (ordonnance de non-lieu).

En dehors de la Plume, du Mercure de France^ de l'Artiste^ l'actif écrivain publiait alors à la Revue des beaux-arts et des lettres, au Journal^ et un peu partout. Son étude sur Léon Cladel, très remarquable, lui valut de nombreuses lettres, où je distingue les suivantes : « Sèvres, le 12

décembre 1891. Mon cher Riotor, Le diable soit de ces oiseaux-là qui peut-être nous feront manquer l'affaire du Bataillon sacré ! Vous avez raison, il faut publier l'article le plus tôt possible et n'importe où. Guigou le mettrait, je crois, sans hésiter dans la Revue moderniste. Il y a aussi la Revue moderne ; M. Lèbre ne demandera pas mieux que de vous le prendre ; allez le trouver de ma part et dites-lui que je m'attends à le revoir bientôt à Sèvres où nous causerons lui et moi plus amplement que nous ne l'avons fait l'autre dimanche. On pourrait l'insérer en 2 fois, votre étude, mais à partir du prochain n° de la Revue moderne. — Allons, en route, et ne perdons pas une minute. Je recevrai bientôt l'éditeur, mais il faut que je sache que lui dire relativement à votre article. Bien à vous, L.-A. Cladel. »(i)

« Sèvres, ce 7 mars 92. Depuis deux jours seulement, monsieur Cladel connaît le bon et chaleureux article que vous lui avez consacré dans l'Evolution : il me charge, étant très souffrant depuis des mois, de vous en remercier très cordialement et de vous dire combien il regrette de le faire si tardivement.— Peut-être, monsieur, aviezvous envoyé la revue à mon mari, mais elle ne lui est pas parvenue. Dois-je vous rappeler que nous demeurons toujours à Sèvres, là où vous vîntes il

(i) L'étude sur Cladel parut dans La Revue de l'Evolution — Cf Les Arts et les Lettres, l" série.

y a si longtemps, que mon mari serait très content de vous revoir, de causer avec vous et de vous redire tout le plaisir que vous lui avez fait... julia Cladel. »

Voici d'autres pages cueillies au hasard, relatives à la campagne critique de Riotor :

« II septembre 1892... Vous êtes vraiment le premier, en France, à qui je dois de la reconnaissance dans ce terrible métier d'incertitudes et de déceptions. A côté de l'unique bonheur que nous donnent nos petites inventions, il est bien bon de rencontrer un cerveau frère et une main généreuse qui nous offre un soutien... Georges de Feure. »

« 16 octobre 1892. Mon cher ami. Le Journal parle de ma nomination au Collège de France. — Mon enseignement technique au Louvre, devant les collections, dans ce laboratoire unique, a groupé autour de moi des élèves que je ne retrouverais pas ailleurs. Ils sont jeunes, nombreux, pleins d'ardeur pour la science, et la plupart fort lettrés. Je n'abandonnerai pas mes leçons du musée. Aussi ne suis-je en aucune façon candidat à la chaire d'hébreu du collège de France. Je me sens du reste dans l'impossibilité la plus parfaite de prendre la posture de candidat... — Je suis et je reste professeur à l'école du Louvre. — Croyez, mon cher ami, à toute ma sympathie. E. Ledrain. »

« Lyon (Faculté de médecine), 31 octobre 1892. A mon arrivée à Lyon, je trouve avec un numéro

du Journal les deux lettres que vous avez adressées au professeur Lacassagne, et auxquelles mon maître, qui est accablé d'ouvrage, me prie de répondre. — Nous vous remercions bien vivement de l'article que vous avez bien voulu nous consacrer et qui nous a déjà valu un certain nombre de collaborations (i) dont nous vous sommes très reconnaissants... D'" Georges Saint- Paul. »

De Dubut de Laforest au directeur du Figaro : « Ce 6 décembre 92. J'avais l'intention de vous proposer un article sur la très intéressante enquête physiologique que M. le professeur Lacassagne, de la Faculté de Lyon, a fait entreprendre par son élève, M. le docteur Georges Saint-Paul. — J'ai informé M. le professeur Lacassagne de mon désir : il vient de m'apprendre que notre distingué confrère, M. Léon Riotor, qui a été son collaborateur dans cette enquête, avait déjà écrit une étude sur ce sujet dans le Journal. — Permettez-moi de vous présenter et de vous recommander mon ami M. Riotor. »

Le 19 novembre 1892, au Théâtre d'application, le Théâtre éclectique représenta Noce bourgeoise, un acte en prose, de Léon Riotor et de Ernest Raynaud. Il y a, là-dedans, beaucoup de personnages ; mais le dialogue, remuant, zigzaguant.

(i) Entr'autres, les pages reproduites dans la Correspondance d'Emile Zola, où l'écrivain se raconte lui-même, et que L. R... publia d'abord dans le Figaro.

aux phrases brèves, sait les mettre tous en action ; on y trouve de l'esprit dans la satire du sujet, dans l'expression, et aussi dans certains mots à double entente (Edité à la Librairie de la Plume, octobre 1895).

Jehan Sarrazin, le « poète aux olives », obligé de reprendre son commerce ambulant, manda le 9 décembre 1892 à son ancien camarade lyonnais : « ...Je t'envoie un article que m'a fait Caribert dans le Paris. Tâche de m'en faire un aussi dans la Nation et dans tous les journaux où tu écris. Tu me rendras un immense service pour la tâche ardue que je vais réentreprendre... »

L'année suivante, le 22 juin 1893, Léon Riotor épousa celle qui devait être l'aimable compagne de son existence un peu tourmentée, M"® Julie Stéphanie Stockman, fille d'un gros industriel des Batignolles, originaire de Bruges, qu'il avait connue chez son frère, en des réunions de famille.

Il collaborait à la France nouvelle. On lui demandait l'autorisation de le reproduire. Robert Planquette avait l'intention de faire, sur un livret de lui, un opéra-comique. Ainsi, l'activité de Riotor se manifestait en tous sens : journaux, revues, arts, théâtre, romans ; et il allait publier un poème d'un genre original, et on peut l'affirmer, très nouveau.

Le Pêcheur d'anguilles est de 1894 (Bibliothè-

que de la Plume). — Cette légende, d'après un lied en prose, ornée d'un frontispice de Georges de Feure, met en scène un misérable pêcheur, Herdal, dans un sombre décor de canal hollandais. Autour de lui, « tout n'est que souffrance et terreur; » mais lui, le déshérité absolu, ne craint pas la mort. Il la souhaite, et quand le jour pâle lui montre des hommes fuyant épouvantés devant elle, jetant leurs biens pour alléger leur course panique, lui ne bouge pas. La fuite éperdue grandit, c'est toute l'humanité qui veut échapper à son destin ; lui, ne tremble que d'en être épargné !

Oh ! que la Mort est belle en ses voiles de gaze, combien son sourire est troublant !

Le malheureux Herdal la regarde en tremblant et s'agenouille dans la vase. . .

Il ramasse les biens des fuyards, et s'en va à la recherche de la Mort, aux landes septentrionales, parmi des kermesses, dans les églises... mais la Mort résiste à qui l'appelle. Le voici au bord de la mer, et c'est une peinture de clartés, d'ondoiements murmurants. Le voilà en Orient, dans une cité splendide.

Il va plus loin, plus loin encore, vers l'horizon couleur d'aurore, cherchant son idéal rêvé, et toujours son désir le ronge, et le chemin toujours s'allonge dans son voyage inachevé 1

L'homme, et aussi le poète qu'il représente un instant, voit s'échapper tout ce qu'il tente de saisir...

Il pouvait tout, hélas ! il n'a rien fait !

Songe, fumée et gloire vaine

que la Puissance qu'il promène !

Pouvoir, richesse, rien ne le satisfait. Cependant, quand enfin elle vient pour lui, la Mort, il la repousse, comme le Malheureux dans la fable de La Fontaine. Et Herdal se réveille : toutes ses pérégrinations ne furent qu'un cauchemar. Il salue la vie, la trouve belle :

Tout ce que le ciel peut semer, tout ce que l'air limpide enivre, ne nous dit-il pas qu'il faut vivre, ne dit-il pas qu'il faut aimer ?

Ce poème, écrit en mars-septembre 1893, dégage surtout l'importance de Tidée. La mort fait aimer la vie, telle est cette idée à la fois désolante, puisque toute autre chose ne peut consoler de vivre, et éducatrice d'énergie, puisqu'elle interdit toutes vaines plaintes : l'homme, en effet, dès qu'il accepte la vie par la seule crainte de la mort, n'a plus le droit de se lamenter sur les tristesses de son existence.

« Cette légende, publia Philippe Gille au Figaro, se déroule comme une longue fresque d'Holbein... C'est par le détail de ses tableaux, la variété des scènes qu'il représente, que vit ce

poème. » Adolphe Badin, dans la Nouvelle Revue, remarqua cette « légende intéressante et curieuse pour ceux que ne déroutent point trop des vers tout à fait modernes, un peu plus que modernes même. » Et Georges Renard {Petite République) : « ...un petit poème curieusement chantourné et rimé seulement pour l'oreille. » Louis Denise {Mercure de France) : « Fort belle légende hollandaise, que Léon Riotor a traitée en une suite de tableaux parfaitement adaptés à l'agencement du sujet primitif. » Armand Charpentier [Revue des livres et des journaux) : « Elle est d'un charme très pénétrant, cette légende de la mystique Hollande, et j'apprécie les rythmes rares en lesquels M. Léon Riotor nous la présente. » L'Echo de Paris par Edmond Le pelletier, la Plume par Fernand Clerget, et bien d'autres quotidiens et revues signalèrent \q Pêcheur d'anguilles. — Parmi les lettres adressées à l'auteur, Lucien Descaves lui disait : « Votre légende est pleine de trouvailles littéraires », et Jules Claretie : « Il y a là un accent profond de sincérité, un sentiment rare de la nature. »

Portrait photographique (1891), d'après une héliogravure retouchée par Marcellin Desboutin.

LE PARABOLAIN

Les diverses publications de Léon Riotor, jusqu'à ce moment-là, révélaient des préoccupations philosophiques et sociales. Chroniques et romans, critique et poésie, tenaient autant d'une sorte d'apostolat que d'une vocation littéraire. En toutes choses, son clair regard distinguait la souffrance, l'état pénible de certaines âmes obligées de maintenir leur existence d'êtres faibles parmi des gens âpres et ricanants, au milieu d'une société dont l'inconscience irresponsable et la férocité criminelle sont égales. Cependant, cette observation, rapide mais précise, des misères humaines et sociales, produisait rarement des paroles de colère ; un fonds d'ironie, un certain filon satirique, et aussi l'activité d'un combattant qui dédaigne un peu des mollesses pourtant fatales, donnaient à ses explications l'aspect général d'un

tableau surtout réaliste, à ses jugements cette expression décisive, sans commisération, sans porte ouverte sur des consolations nuageuses, que la raison confère à ses fidèles. Cette orientation continuelle vers les causes et les résultats des désordres sociaux, ces qualités d'étude et de discussion des idées publiques, et, en même temps, ces appréciations nées d'une pitié tenue cachée et d'une raillerie à fleur de style, eussent été probablement perdues si leur auteur s'était contenté d'en émailler ses nombreuses productions : car le public, cet humus où prend racine la postérité, n'a ni le loisir ni la faculté d'extraire l'essence d'une œuvre. Heureusement, Riotor avait la mission d'un écrivain de race, et non cette vague fumée qui pousse des milliers de publicistes à étouffer leur époque sous des alluvions monstrueuses d'inutile, de nuisible copie ; et, à l'appel mystérieux, irrésistible, du destin littéraire, il condensa son œuvre essentielle.

Le Parabolain, épîtres à quelques-uns, fut édité, avec des fleurons de Grasset, par la Bibliothèque de Ici Plume, en 1894. Son auteur s'élevait contre l'impatience des gens qui, trop occupés des réformes futures, en oublient de soulager les infortunes présentes. « Demain nous ne serons plus là : vous pleurez sur le sort de ceux qui nous succéderont, sans un regard sur ceux qui nous entourent. Cet amour de l'avenir, tout autant que le culte du passé, est généralement utopique et de-

meure stérile. » Comme remède à ces rêveries, il proposait la raison. S'adapter aux événements quotidiens, ajoutait-il, vaut mieux qu'essayer de détruire l'équilibre social. Et pourtant, à lui-même, le socialisme a laissé une conception communiste de l'Etat, mais ce communisme redécouvre l'idée de l'Etat chef d'une grande famille. « Donnez-lui les moyens d'amasser la fortune personnelle de la nation, de l'administrer, de la diriger, de la répartir, et ce sera vraiment le chef d'une grande famille, et vous serez vraiment ses enfants. » Il ne s'attarde pas aux espoirs d'égalité parfaite, cette épave de la philosophie socialiste. Quant à l'anarchie, l'affirmation de l'individu, sans lois ni maîtres, il l'accueille tranquillement^ s'estimant suffisamment armé pour la lutte perpétuelle qu'elle apporte. Tout au plus fort, ou au plus rusé; malheur aux faibles ! Le principal est d'avoir un point de direction ; ce but fixé, il faut se lancer dans la vie en coupant toutes attaches. Ces propositions s'adaptent bien à cette période anarchique où toute la jeunesse, et même tout le monde, n'acceptait plus aucun frein, ni physique ni moral. Qu'aurait pu, en effet, • répondre l'opinion d'alors ? puisque, pour elle, tous les vices, vols et crimes étaient permis, pourvu qu'on ne se fasse pas prendre ! « L'orgueil et l'ambition sont les deux seules vertus qu'un homme doive cultiver, » inscrit rudement l'auteur pessimiste en conclusion de ce chapitre amer.

Il revient au remède proposé : la raison. Et d'abord il se montre panthéiste : Tâme des hommes, des animaux, des plantes, sont des parcelles de la force universelle. L'homme, la famille, la propriété: tout ressort de la poussée nouvelle, destructive des croyances passées. L'expression se fait dure, la pensée se revêt d'une sombre froideur. Au fond, si l'homme est le jouet du destin, il l'est aussi de lui-même, « puisque son âme appartient à l'ensemble, et peut lutter pour elle. » L'âme a pour arme la volonté, « l'âme doit rester toujours maîtresse d'elle-même. » Et si elle avait l'énergie de s'améliorer, la concorde deviendrait aisée : la loi, nécessaire, serait inutile si les âmes étaient parfaites ; avec la perfection, pas de loi ; avec l'imperfection, toute la loi.

Au fond, tout dépend donc de l'individu. L'individualisme, avec ses vertus de lutte, d'ambition, peut, mieux que tout, faire la nation ordonnée et puissante, en s'appuyant toutefois sur le communisme, l'Etat père de famille et distribuant à chacun sa part de propriété : un rêve, dont certains détails pourront être et seront certainement réalisés.

Mais l'application dernière de la raison pure, c'est la cité rectiligne, par carrés, avec les individus numérotés. Manger, boire, forniquer, dormir, librement, sans se préoccuper d'autre chose : c'est tout, et ce serait si bien le suprême résultat de la raison seule, qu'on devine une profonde ironie

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derrière ces pages d'affirmation si réaliste. Commenter sérieusement ces idées anarchiques ou utopistes d'une époque qui en fut malade, n'est-ce pas en produire une mortelle satire ? Un sociologue l'eût écrite nettement, un esprit littéraire a préférer jouer avec. Le livre est bien de ce moment désordonné, certes, mais il est en même temps de l'avenir pour les propositions avisées que son auteur énonce parfois, ou auxquelles il a le talent de faire songer.

Adolphe Retté, dans la Plume ^m 15 novembre, combattit le point de vue du Parabolain, surtout dans le sens anarchique. « M. Léon Riotor, dit-il, en quelques chapitres plutôt sommaires, essaye une critique des tendances révolutionnaires de ce temps. 11 invoque la raison pure, donne une définition assez exacte de TEtat collectiviste, une définition fausse de l'anarchie, instaure un catéchisme, approuve l'individualisme, déclare les lois nécessaires et propose un impôt surlesuperflu. Moyennant quoi « les âmes sentiront l'influence de la raison pure » et le bonheur s'établira sur la terre. M. Riotor a péché là une anguille d'une digestion passablement difficile. ^

« Merci de ce bon souvenir, cher ami, écrivit Léon Duvauchel (de la Moussière-Saint-Jean, 4 octobre) à l'auteur. C'est d'une philosophie jeune et haute. Je répéterais une banalité, en disant que cela fait penser. Pourtant, tel a été pour moi le résultat de cette lecture. Et je vous dois une

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après-midi de réflexions, de rêvasseries... Continuez d'extérioriser, ainsi que vous l'écrivez, votre force productive, et de ne pas oublier tout à fait le lointain camarade d'art, qui espère vous serrer la main prochainement. » — J.-H. de Vriès, un lyonnais, directeur d'une feuille satirique, lui écrivit au même moment, de la prison Saint-Paul où il payait durement un article politique. — Georges Rodenbach : « Mon cher confrère, je vous remercie de l'aimable envoi de votre Parabolain qui est un petit livre précieux et d'essence rare. J'en ai eu un vif plaisir d'art. Sous ses ironies calmes et ses apparents paradoxes, quelle vue esthétique de l'Univers ! Et ce petit catéchisme, qui est la raison pure ; et cette définition de la loi si piquante, et cette remarque admirable : « la nature est-elle égale devant tous? » Merci, mon cher confrère, encore une fois, des bons instants que je vous dois, et croyez à toute ma sympathie. » — E. Ledrain : « Je suis rentré à Paris et tout à fait à votre disposition. Merci de votre spirituel Parabolainl » — Georges Lecomte: « Je vous remercie de m'avoir aimablement considéré comme un de ceux pour qui ces « épîtres à quelques-uns » étaient écrites. J'ai pris au développement logique de vos paradoxes un vif intérêt, j'en ai perçu la philosophie très juste. Et votre définition de la science est, dans son amusant imprévu, une des plus clairvoyantes et des plus équitables qui soient. La plupart de vos questions et de vos ré-

LITTERATEURS ET ARTfSTES 45

ponses résument souvent aussi, avec bien de la netteté, des opinions qui nous sont chères. Par exemple : La loi? — Raison du plus grand nombre. — La loi est-elle équitable? — Au contraire. — Et votre vision de l'avenir est bien celle que toutes les âmes philosophiques doivent se former. »

DEUX NOMARQUES

Des Lettres

Riotor, ayant exhumé de nouveau quelque ancienne poésie d'Albert Samain, du lot que celuici lui avait remis en arrivant de Lille pour tenter de les publier (1883), reçut cette lettre anxieuse : « Mon cher Riotor, je t'écris pour te prier de ne plus me recommencer ce qu'on pourrait appeler le « coup de la bonne mère. » Tu me connais assez pour te douter de la stupéfaction avec laquelle j'ai vu reparaître ce candide péché. Je ne sais de quelles invraisemblables archives tu as pu le sortir. .. J'ai reçu des visites d'amis, que cette évocation avait justement interloqués, et qui venaient, tout inquiets, s'informer de mon état moral ...»

A la fin de cette année 1894, parut Sur deux Nomarques des Lettres (Bibliothèque de la Plume). Il s'agit de Barbey d'Aurevilly et de Léon Cladel ; ce sont les plus beaux fragments de la suite d'études que Riotor avait publiées

jadis, sur « les Magiciens du style. » L'un est le type de Taristocratie littéraire, l'autre, de la démocratie littéraire, dit-il, et il professe la nnême admiration pour tous deux.

Barbey d'Aurevilly est resté fidèle aux souvenirs du pays natal ; son âme ne fut jamais entièrement absente de Valognes et de ce Cotentin où s'accomplissent la plupart de ses romans. « Il serait vain d'attendre d'un homme en qui les brouillards et les vents ont jeté leurs opacités et leurs hymnes funèbres, et leur horreur septembrale, autre chose que des tableaux terrifiants pénétrés de la tristesse farouche du cerveau de leur procréateur. » De l'influence des origines passant au procédé du littérateur, Riotor ajoute: « Le ciel natal a dès le premier jour jeté sur Barbey d'Aurevilly ce manteau de froideur étrange et de mysticisme bizarre qui devait s'amplifier avec l'âge et devenir l'orgueil spirituel le plus solide de ce temps. » C'est une rigoureuse personnalité, née pour la solitude, misanthrope, un peu sarcastique. Par des incidences, des rejets fréquents de phrases, le critique enlace le lecteur. « L'allure romantique du maître est remarquable, dit-il, fièrement drapée dans des conceptions magnifiques et fortes qu'on croirait des rêves longtemps bercés dans les brumes glaciales de la mer du Nord et de sa soeur la Manche. » — L'auteur des Œuvres et des Hommes possède un style robuste, zébré d'esprit. « Peu lui importe où vont les autres et quelles passions

humaines agitent leurs flancs misérables ; dans son immuabilité de pilier du ciel, il est insensible aux vents qui caressent ses pieds de marbre. » Il veut le pouvoir aux mains d'un seul, la force, la grandeur, le despotisme. Et Riotor rappelle encore l'admiration, le respect du sol natal ; puis il conclut : « C'est un écueil isolé dans le grand océan romantique, comme le rocher l'Homme dans la Manche... Il faut que la veine tragique de notre littérature surmenée soit bien tarie pour qu'avec un tel maître elle n'ait repris son éclatante auréole d'effroi spirituel, et sa gloire des grands jours de la lutte romantique. » — Ces pages, très évocatrices, sont dignes de Barbey d'Aurevilly. Riotor l'aime, s'enthousiasme, et sait toutefois garder la mesure ; l'étude est serrée, elle rend bien cette physionomie. Cela fut écrit en 1884, l'auteur ayant dix-neuf ans.

Léon Cladel « est possédé d'une soif inextinguible de justice, d'un amour inapaisable pour les travailleurs, ses frères, qui retournent la glèbe avec le soc. Comme eux, il a fouillé le sol indéfriché en le trempant de ses sueurs, et, pensif, suit le rude sillon qu"il a creusé, guettant la germination des larmes ensemencées. » C'est le midi rocailleux et ensoleillé qui l'a formé. De ce terroir qu'il ne devait jamais oublier, il gagna Paris, et Riotor esquisse le moment de la Revue fantaisiste où il parut. Les débuts furent pénibles, mais enfin les travaux acharnés, patients, eurent raison de tout.

Dans son œuvre, « un incommensurable amour du peuple s'y reflète, qui geint et ahanne du matin au soir sur la glèbe, le visage ruisselant de sueur et sur les biceps gonflés les muscles noués comme des cordes. . . 11 lui faut un entassement de mots prodigieux, il se tord les membres, se ronge la chair et hurle au ciel pour atteindre le summum d'intensité poignante qui doit satisfaire sa rusticité farouche et le désir surhumain qui le fait haleter. » — Cladel est un inventeur dans le style, la phrase, les mots; mais ce qui domine en lui, c'est l'acharnement à aimer la rusticité. Tout, dans les mœurs des paysans, lui est motif à idylles et épopées. « Cladel hyperbolise le courage populaire, le grandit, le centuple, en fait en quelque sorte un courage monstrueux, et les dévouements sont toujours héroïques, les cœurs désintéressés et fraternels. » Il apparaît voué à la glorification du peuple. Il prend très bas ses types pour les élever très haut; les êtres sont vils, mais les esprits majestueux. En même temps il a l'amour démesuré de la ligne heurtée. « L'œuvre prend lame par ses côtés farouches. » Cependant d'adorables pages surprennent, et des descriptions frémissantes de sensibilité. —Cladel, ayant préféré la plèbe, la foule, le peuple, sera-t-il jamais populaire? <dl faut être artiste, profondément artiste, connaître à fond les arcanes mystérieux de rétymologie romantique pour apprécier les échevèlements de cet ami du peuple. » —Comme pour Barbey d'Aurevilly, ces

aperçus pénètrent bien dans Tâme de Léon Cladel, et l'admiration de Riotor ne gêne nullement la précision et la vigueur de ses .jugements. J'ai cité plus haut au sujet de ces pages deux lettres de Cladel et de sa femme.

Ces deux études sont d'un critique éclairé et ferme. Elles offrent peu de cette analyse chère à notre temps et dont il ne subsiste que des matériaux épars, mais elle est fortement synthétique, elle reconstruit ces écrivains et leur œuvre, elle nous les fait voir véritablement. Riotor y atteint ses modèles. Et je reconnais dans ce petit livre un instinct sûr de l'unité intellectuelle ; seul un esprit large, équilibré, pouvait concevoir l'alliance fraternelle de ces extrêmes : Barbey d'Aurevilly, Léon Cladel. Leur critique est le premier qui ait aperçu la singulière équivalence d'antipodes littéraires aussi caractérisés. C'est même davantage que de la clairvoyance ; c'est un acte précieux pour l'avenir, l'avenir religieux et social, que d'avoir réuni avec une autorité indéniable, ces deux précurseurs du XX*" siècle, dont l'un a maintenu le progrès social, l'autre la tradition religieuse. Une telle vision, lumineuse, précise, suffît à révéler un vrai critique.

Entr'autres, l'auteur reçut ce mot : « 2, rue Gounod. 12 janvier 95 Monsieur, je vous remercie de m'avoir envoyé ces deux médaillons si intenses, si artistement modelés, et qui m'ont vraiment élucidé encore ces nobles écrivains que vous

exaltez avec raison. De la critique ainsi faite est de la création, puisqu'ils revivent avec leur visage d'éternité, un visage enfin pareil à leur âme, et selon l'identité qui seule importe à l'avenir. Je vous dois donc le grand plaisir de les avoir comme revus. Croyez-m'en très reconnaissant au critique sagace, à l'écrivain pittoresque et subtil qui en fut cause. Et trouvez ici l'expression de mes meilleurs sentiments. Georges RODENBACH. »

Edmond Rimé exposa vers ce temps à Riotor, ses projets dun Théâtre des Arts ; mais la tentative ne put aboutir. Au commencement de 1895, parut, chez Chamuel, le Pressentiment, avec une préface de Papus, qui ne manqua pas de le féliciter sur cette excursion dans le domaine occulte : « . . . Cest avec une joie profonde, disait-il, que nous vovons des écrivains du talent et de la valeur intellectuelle de Léon Riotor aborder ces recherches, avec une maîtrise que nos lecteurs admireront comme nous Tavons admirée nous-même, sans réserve. »

Le pressentiment est la romanesque histoire d'un poète croyant reconnaître, un soir, sous des haillons sordides, la belle vision de ses rêves ; plus tard il la retrouve, brillante, dans le monde, et ils s'étreignent comme s'ils s'étaient toujours connus et ardemment désirés. Avec cette donnée, l'auteur écrit un conte captivant, de déduction serrée, court de pages et long des événements et de la psychologie qui y sont enfermés. Et c'est solide de

Portrait-charge en couleurs, par Patrrne Berrichon {Les Hommes d'Aujourd'hui liO ^iS"], iB95)- 4

phrases, d'une seule coulée, autour de cette étrange faculté spécialisée ici, mais que toute âme sensible possède : le pressentiment. « L'homme a longtemps préparé à l'avance dans son cerveau chacun des événements à venir, remarque l'auteur ; de cela découle directement la désillusion, mais de cela découle aussi la prescience des moments à naître, et cette double vue qui passe dans notre esprit comme une fugitive lueur, dont notre mémoire garde quelquefois un souvenir pâle, n'est qu'une sorte d'instinct de l'avenir. »

Une autre nouvelle, la Jument 7îoire, suit cellelà. C'est encore l'anxiété de l'au-delà, mais sous la forme de la métempsychose, croyance absolue d'un prince russe, qui, ayant dédaigné une brune et jolie comtesse, laquelle mourut peu après, croit en retrouver l'âme dans une jument noire ; il s'attache à celle-ci, cependant qu'elle s'acharne à le conduire à une embûche mortelle. Le récit paraît plus étrange que le premier ; il est moins plein et moins vrai de rigueur déductive, de possibilité mystérieuse, mais plus dramatique, plus ardent, plus poignant. Pourtant, il est de ces écrits, même pathétiques, qui ne servent pas à constituer l'arête caractéristique d'un écrivain. La Jument noire passera peut-être, tandis que le Pressentiment, sans doute, restera.

C'est aussi dans le premier trimestre de cette année que furent publiés les Enfers bouddhiques, par Léon Riotor et Gaston Léofanti (Chamuel,

éditeur). Cet album, avec trois notices et préfaces d'Ernest Renan, Eugène Ledrain et Foucaux, était illustré de vignettes, de planches originales japonaises en couleur, images naïvement terrifiantes, fouillées de détails et de dessin, offrant un aspect très décoratif.Unedescription soignée, pittoresque, de l'intérieur d'une pagode, des assistants, des bonzes officiant, attire de suite le lecteur, comme toute chose nouvelle. Les croyances bouddhistes sont exposées, non par les principes et les réflexions philosophiques qui ont servi à fonder cette religion, mais par les pratiques, les formules du dogme qui s'est organisé à la suite, au cours des siècles, et par des commentaires sur la doctrine du Nirvana. Suit la peinture des dix cercles des enfers bouddhiques, vivementévocatrice, expliquant, éclairant ces planches d'un primitif terrible, « cette finesse inouïe de traits, la hardiesse de ces figures radieuses de bonté ou frémissantes de colère; la souplesse de lignes de ces barbes f^avescentes qui ondulent comme la mer, de ces fureurs de regard, de ces douceurs de geste, de ces musculatures si savamment étudiées en quelque membre pourtant naïf. »

^ Malgré l'aridité de certaines nomenclatures, l'ouvrage est curieux, captivant. B. Guinaudeau lui consacra sa chronique du 26 janvier à la Justice. Charles Merki, du Mercure de France, écrivit à Riotor : « J'ai remis enfin au Mercure l'article écrit à propos de votre livre. Votre sentiment sur

cette étude me serait agréable. » — D'Eugène Ledrain : « Vous ai-je écrit ? Dans tous les cas, je serai chez vous demain soir, mardi. Ils sont superbes, vos Enfers Bouddhiques ; nous en causerons. » — De Henri Mazel (25 janvier) : « Te vous remercie bien vivement du somptueux envoi de vos Enfers Bouddhiques. C'est une admirable publication au double point de vue du texte et des planches et qui vous fait le plus grand honneur. » — Je signale aussi un article de J.-L. Croze dans X Ardeche littéraire.

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