‹ Léon RiotorChapitre 2 sur 7 · LES RAISONS DE PASCALIN · texte numérisé non relu

LES RAISONS DE PASCALIN

Le Mercure de Frarice édita les Raisons de Pascalin vers le mois de mai de cette année 1895.

Claudius Pascalin, brave homme de lyonnais, nature moyenne, paisible, rangé, serviable, ayant beaucoup lu et n'en faisant pas parade, était cependant un entêté, une sorte d3 libre-penseur et de républicain du milieu du 19" siècle : ce qui suffisait pour lui susciter des hostilités. On s'efïorçait de le faire passer pour un homme très dangereux. Les riches industriels qui l'employaient, le renvoyèrent 5ous un prétexte fourbe. Tout cela bien amené, tranquillement, ainsi que le comporte cette tranquille nature, mise en scène sans procédés littéraires, d'un style aisé. Claudius, pour la première fois, connut l'amertume. Il se mit à argumenter contre les exploiteurs du travail, se fit un auditoire. Un jour, ayant défendu les ouvriers tis seurs de soie révoltés contre leurs égoïstes patrons,

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il fut arrêté, emprisonné, banni. Son passe-port mentionnait la condamnation, de telle sorte qu'il semblait un malfaiteur, était repoussé de partout. La Suisse cependant, où il cherche sa vie, est une république ; mais, comme ailleurs, tout se donne à la fortune et au favoritisme. C'est Tégoïsme déchaîné. Bientôt, sans argent, Claudius échoua dans une petite ville de Wurtemberg, où il trouva de l'emploi dans une imprimerie qui pratiquait en grand la contrefaçon des livres français. Il y épousa une demoiselle de la maison, IsolineWinter, puis, l'amnistie étant accordée en France, il regagna Lyon avec sa femme. Obtenir du travail lui fut d'abord impossible ; toutefois, dans un courant de libéralisme qui s'empara de la bourgeoisie, il rentra en grâce. Et tout cela est conté sur un ton de douce ironie, sans vivacités, avec cette bonhomie de narrateur que l'auteur a révélée dès les premières pages. Il connaît, d'ailleurs, excellemment son sujet, car bien des détails sont empruntés à la vie même de ses parents et à la sienne.

Michel-Jacques, le fils de Claudius et Isoline, était faible de corps, mais d'une précocité intellectuelle remarquable. Son père lui inculqua ses pensées équilibrées sur les hommes. De justes réflexions émaillent le récit : «. . . Les gens égoïstes ne le sont que lorsqu'ils croient n'avoir plus besoin de personne, et, en ce sens, ils s'embarquent fort mal, car on a toujours besoin d'autrui. » Lors-

qu'éclate la guerre, Claudius fait partie de la garde nationale; on lui bat froid, on le traite tout bas d'espion : n'a-t-il pas épousé une allemande ? Ainsi, Riotor, sans déclamation, veille à toujours mettre en relief l'imbécilité et la méchanceté du plus grand nombre. Au début de la campagne, un enthousiasme niais déborde, les enfants même jouent à la guerre, et rouent de coups le petit Michel : n'est-ce pas un prussien, puisque sa mère est allemande ? Cette injustice assombrit sa jeune âme. Et Claudius, qui avait fait tant de bien, vit une troupe d'émeutiers mettre à sac son imprimerie. Voilà à quoi cela lui servait, d'avoir été honnête et sans égoïsme !

A quinze ans, Michel Pascalin était déjà savant; il avait, comme son père, des idées particulières sur toutes controverses, et un remarquable entêtement. L'auteur agrafe ici des réflexions originales sur l'attraction universelle et sur l'infini. Or, le jeune Michel connaît quelque peu la débauche, et y laisse ses naïvetés ; puis il se fait une vie de régularité. Mais le voici devant cette question ardue : Qu'est-ce qui est bien, ou mal ? Il lit des philosophies, qui se contredisent. La conscience est variable, les lois arbitraires. Perplexité. Il n'y a, conclut-il, qu'un bon principe : l'intérêt intelligemment pratiqué, basé sur la mutualité. — Suit une description curieuse d'une école polymathique, rassemblant les divers éléments du programme de ce que peut apprendre

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un intellectuel dans notre temps. Les études forment cinq cercles : langues, arts, lettres, sciences, religions. C'est 1 école de la liberté de conscience, où Michel réussit à entrer. Passionné pour la science, il y fait plusieurs inventions. Il se met au niveau des arts et des lettres. Les religions rétonnent : il s'intéresse à la logique soumise de Confucius, aux principes du bien et du mal de Zoroastre, au règne de l'attente des bouddhistes; les prescriptions de Mahomet lui semblent raisonnables, mais la polygamie fut une grande erreur : « L'infiuence physique féminine est telle sur l'organisme humain qu'elle fait sentir ses funestes effets à travers les âges. Implantez-la, immédiatement toutes les choses grandes ou géniales qui ont perpétué la mémoire des siècles disparaissent, la race retombe à son rang bestial et n'avance plus. Seule l'influence intellectuelle peut contrebalancer l'influence physique. .. On meurt de trop vivre, physiquement, avec les femmes... La femme doit être prise comme cerveau et non comme objet de luxe. Toute la pourriture de l'islamisme est là. » Léon Riotor adapte bien son héros à l'époque où celui-ci évolue : moment de fatigue où l'âme s'abandonnait, d'indifférence où le cœur restait froid, de doute où l'esprit flottait sur le chaos des théories. Toutes les faiblesses, les hésitations, les erreurs, et aussi les brèves énergies, les affirmations prématurées de la jeunesse de la fin du 19' siècle, sont établies dans ces chapitres. C'est un étatpsy-

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chologique transitoire à consulter chaque fois que l'on voudra connaître ce temps-là. Michel Pascalin subissait ces déviations, ces courants contrariés ; il voyait clair dans les bonnes et les mauvaises raisons des doctrines, mais, las de la lassitude générale, ne creusait pas davantage, se distrayait avec des sujets vagues, profanes. Parfois il revenait à l'étude sérieuse, se demandait si nous ne sommes pas de vulgaires insectes sur une tête monstrueuse, si nos fondations les plus sublimes ne sont pas que de vains et fugitifs reflets des premiers temps de l'humanité, eux-mêmes évanouis sans portée appréciable. Puis, quand il voulait expliquer largement les origines et les évolutions des religions, il ne recueillait que les insultes des servants des différents cultes. On voit poindre le bout d'une erreur, lorsqu'il dit que l'Univers s'est fait chimiquement : cette rêverie qui croit répondre à l'autre rêverie de l'Univers créé. Toujours on oscille entre ces deux théories extrêmes ; on ne veut pas voir le fait pratique, la vérité, qui est si simple, la certitude éclatante d'une Intelligence infinie et d'un Univers infini existant harmonieusement de toute éternité.

Or donc, Michel Pascalin fut traité de fou par les intimes de sa famille, qui fermèrent leur porte à ces gens-là ! Et il se replongea dans ses travaux. Savant comme plusieurs docteurs, il n'était même pas bachelier. 11 dédaignait le latin, qui ne sert qu'aux gens sachant mal le français ; il disait à

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son père lui objectant que cela lui serait utile : « La surbordination latine où nous restons est l'objet de trop de servitudes. Elle est la tutrice de notre instruction supérieure. Admettons que cela soit de quelque utilité; s'ensuit-il que nous devons nous imprégner, pour notre vie durant, de cette rancité latine qui nous tient en tutelle depuis quinze siècles? L'esprit local lui-même est-il doQC incapable, dès aujourd'hui, de servir de base à une instruction sérieuse ?... Ces grecs et ces latins, dont les idiomes et les écrivains m'auront pénétré, m'aideront-ils de quelque façon que ce soit dans nos luttes quotidiennes ?... J'ai appris à tailler des petits bouts de bois en rond et en carré, à trouver le centre, à définir les forces, à me servir de la nature ; ai-je appris à me servir de moi-même, de ma machine personnelle, la première à considérer?...» Il faut citer aussi son opinion sur la littérature : « Certes, elle a son but, ses motifs, ses déterminants. L'homme a besoin de rire ou de pleurer, de lire, d'écrire, de voir, d'entendre. Je crois à la réussite du théâtre gai, sans le confondre avec le théâtre bouffon ou bête. Il faut un exutoire au rire que chacun garde en soi, c'est pourquoi je ne réprouve nullement ceux qui cherchent à provoquer l'hilarité. Je n'admire pas moins le théâtre tragique, avec ses passions, ses ardeurs et ses larmes. Je ne crains pas le lyrisme qui nous remplit d'un levain d'enthousiasme ou d'orgueil. Les littératures, noyées dans

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la bêtise, la platitude ou le vulgaire, qui tendent désespérément le bras, n'ont que le rameau de la poésie pour se soutenir et ne pas mourir. C'est une branche toujours verte qui refleurit chaque saison. Le réalisme empoigne parce qu'il raconte ce qu'on voit tous les jours et ce qui arrive dans la vie, mais la poésie fait vivre un personnage, le crée, l'arme de toutes pièces. Les constructions de l'imagination sont moins réelles que celles des sens, mais elles sont plus durables et elles ont plus d'effet sur la postérité. »

Pascalinnecroyaitpasà l'amitié. Ilfréquentaitcependant le jeune peintre impressionniste Agostinus, et Ratiocine, perpétuellement occupé à contredire, à raisonner. Leurs conciliabules abordaient parfois le chapitre femmes, ou la question religieuse. Tous trois d'ailleurs n'étaient d'accord que pour se plaire ensemble. Plus tard, soldats d'exception, caste dans l'armée, ils se retrouvaient le dimanche. — Et Pascalin ne savait plus ce qu'il deviendrait. Les carrières libérales ? on y est désormais parqué dans une fonction invariable, routinière, étroite. C'est, de nos jours, déclare Riotor, toujours avec cette satire amenuisée, tranquille, généralement juste, qui donne le ton au livre, une cohue de types bizarres, beaucoup du genre « incompris » : portrait réussi, à relire ; un gouffre où la souffrance, les illusions, les amers déboires, laissent passer bien peu de favorisés.

« L'excès de liberté est un défaut, » affirme Ratiocine. Ainsi Tauteur met de la variété, par divers personnages autour de son héros, et fait d'un ouvrage sérieusement conçu, solidement composé, un livre d'une lecture vivante, agréable, par laquelle on s'assimile aisément les réflexions hardies et les graves jugements. — Pascalin, en flânant, se sent effleuré par la poésie, et s'écrie très bien : « L'immensité, la splendeur, la majesté sont trois déesses inviolables. Dans notre monde pourri de névrose et de lymphatie, mourant d'avoir trop engendré, ce sont elles qui régissent les grandes âmes et les guident vers l'inaccessible beauté, ce sont elles qui enivrent, grisent et font vivre l'esprit, qui le terrassent et le consolent quelquefois. » Il croit à la nature : « Les ancêtres des forêts agitent leurs chevelures vénérables aux souffles de la terre, comme nos ancêtres à nous agitèrent les leurs au souffle des passions, et de leurs grands bras décharnés nous montrent l'horizon où court la route bordée de peupliers, semblables à des spectres dont le doigt noir indiquerait l'avenir. »

Michel vient à Paris. Sa vie d'abord y est oisive. Bientôt il aime Héléna, une fille de bourgeois, qui le repoussent : ce qui fait deux amants ; et même, les obstacles leur procurent une liaison adorable, passionnée. Lui, veut rompre complètement avec les préjugés, la convention sociale ; c'est l'apologie du mariage libre. Les lois matri-

moniales sont, surtout, une tyrannie de l'homme contre la femme. Michel et Héléna ont abrité leur ménage indépendant dans un coin de banlieue ; ce sont des mois de bonheur, toute une joie de leurs êtres et du décor, jusqu'à l'arrivée des soucis matériels.

Un nouvel ami, le financier Thésaur, permet un coup d'oeil sur la puissance commerciale juive, logique autant par l'art qu'ils ont que par l'association où la société les force de rechercher des appuis. Thésaur n'est pas le premier financier venu. D'abord il a du cœur. Puis, n'osant affronter la femme seule, il possède un harem, dans un petit hôtel d'aspect bourgeois : c'est là un intermède original, et une satire pénétrante des tromperies et tolérances entre époux de l'aristocratie et de la bourgeoisie. Suit une psychologie de l'amour et des femmes assez réaliste, mais exprimant bien l'état d'âme contemporain des mondains et de tous ceux qui subissent leur attraction pernicieuse. Voici un crochet vers les agences matrimoniales, ces pièges à nigauds , des digressions sur femmes laides et femmes âgées. Et certes, de plus en plus, un écart absolu avec les rêveries et idéalités amoureuses ! On ne peut descendre davantage en ce sens ; Riotor toutefois sait éviter la trivialité : c'est seulement d'une froideur... parfaite. Mais voilà de bons redressements d'erreurs sur le partage de la beauté et de la force entre les sexes, produit d'une éduca-

tion mal comprise. Remettez les sexes dans la nature, la santé, et tous deux seront égaux, car ils se complètent l'un l'autre. La femme dans la nature dépasserait peut-être l'homme ; mais l'équilibre est rétabli par le moral féminin, agent de discorde par sa passivité même, son inertie dans la sentimentalité. « Elle peut mentir, et mentir sans cesse... » Ceci, c'est tout simplement la ruse, arme des faibles, aggravée par la néfaste éducation qui maintient la femme dans un rôle d'infériorité; elle ne ment pas, elle fuit, on elle conspire, sans quoi elle serait une proie ou une serve perpétuelle. C'est donc là, et dans ce qui suit, la comédie de l'amour, plutôt que l'amour; du moins, cette comédie est bien exposée. Une historiette, d'ailleurs, rappelle à temps que même le scepticisme se laisse engluer. Tout bien examiné, le mariage devrait être l'association libre des deux sexes. Ici encore, l'anecdote d'un mariage selon les coutumes, décrit en caricature chargée à point, et en nuances expertes de peintre.

Parmi les hommes, quelle conduite tenir en définitive ? L'auteur conseille de bien faire, non comme les autres, mais selon soi-même, et de laisser dire ; d'être humble devers soi, orgueilleux devers autrui. L'humilité est bonne dans le sens démocratique : « Chacun est tour à tour égal, supérieur et inférieur à son voisin. S'imaginer n'avoir plus rien à craindre des coups du destin serait se désarmer volontairement. » L'orgueil est

bon dans le sens humain : « Obligez le voisin à reconnaître vos forces, vos talents, votre énergie, si vous ne voulez pas vous avouer vaincus d'avance dans la lutte quotidienne... Si vous accordez quelque considération à un individu, que ce ne soit que pour la succession de travaux qu'il a accumulés, la suite d'années qu'il a supportées sans faiblir, et non parce qu'il a de l'argent acquis san^ travail. » La théorie de la conduite se rectifie par la pratique : «Il ne faut pas blâmer celui dont les actions ne procèdent pas absolument des opinions. »

L'auteur se rapproche de plus en plus de la raison seule, et du moderne progrès, à propos duquel il émet ce jugement : « La démocratie sera mâle et femelle ou elle périra sans s'épanouir. Plus la société s'entêtera dans sa morgue aristocratique, plus elle résistera à cette persuasion que tout individu en vaut dix autres quand il le veut, plus vite elle creusera sa tombe. Les siècles suivants en parleront comme d'une époque de barbarie et de despotisme : voyez donc ce que nous disons de la féodalité qui se crut l'émancipatrice du sol ! C'est à pouffer de rire. 11 y a bien d'autres féodalités aujourd'hui, et ceux qui les constituent se prétendent philanthropes !... »

Par suite de bruits fâcheux, de médisances, de calomnies, l'adversité fond sur Pascalin. Pendant des mois de misère farouche, il ferme sa porte à tout. Sa fierté refuse de se plaindre, sa révolte

contre la société augmente. Mais « il faut être riche pour faire de la philosophie. » Il glisse parmi les bohèmes, plus bas encore, parmi les malheureux ; il s'égare dans les bouges, d'où une description vue du Château-Rouge : hors-d'œuvre dans le livre. Un petit enfant qu'il a d'Héléna dépérit ; les médecins sont impuissants, l'enfant meurt, c'est une tristesse aiguë. Puis la vie continue. Thésaur les aide, Pascalin obtient un emploi de répétiteur. Après un crochet dans le milieu brillant, superficiel et vain, du monde et des clubs, nous retrouvons le répétiteur devenu sous-directeur de son institution. Le bien-être revient, mais une froideur s'installe au foyer : ils subissent l'ensevelissement dans l'acceptation des usages, de la vie de tous. Ils existent, voilà tout. Au moment d'une effervescence politique, Pascalin, l'absolu perpétuel, manque encore l'occasion de parvenir à la fortune. Nous jetons un coup d'oeil sur la fièvre électorale, mal funeste : « Elle traîne derrière elle la lutte basse, hargneuse, ignoble, les médisances à figure de louve, les calomnies aux crocs acérés. L'honneur, la famille, le respect dû à une vie laborieuse et honnête, tout est impitoyablement foulé aux pieds. La police correctionnelle est aux anges. Les procéduriers se pourléchent, et quant aux journalistes, c'est à celui qui jettera le plus d'ordures et d'injures que sera décernée la lance du bon jouteur. »

Suivent des pages remarquables, d'observation

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acuitive et précise, sur les efforts innombrables, patients, qui préparent dans le peuple les mouvements sociaux, les ébullitions, les soulèvements, dont on est surpris quand ils se produisent, sans qu'on veuille se rendre compte qu'ils sont le résultat d'un travail à peine visible de chaque jour. Mais, « pour conduire avec la main du chef ces coalitions de la rue, arbitres des grands événements et des mémorables journées, il faut plus que du sang dans les veines, il faut du feu dans les os. » Voici encore de judicieuses remarques, sur la bienfaisance faussée de l'assistance publique, et d'autres quelque peu cyniques sur la question de savoir si l'on peut prendre la femme, du voisin. Pascalin fait mine de ne pas voir les coquetteries de sa « directrice » ; mais voilà que ses principes, son honnêteté stricte, le décident à révéler au directeur que son savant auxiliaire n'est pas même bachelier : il en perd sa place. Et il rentre dans l'éternelle lutte pour la vie, sans crainte, repris même par l'espérance, voulant vivre, et vivre en optimiste.

A la fin du livre, écrit de 1882 à 1887. Riotor annonçait une suite : ia Science de vivre. Mais les Raisons de Pascalin en sont une déjà, fort suggestive, et suffisamment cruelle. On reconnaît, en maints détails, l'enfance et l'adolescence de l'auteur, en son héros, jusqu'aux débuts de l'arrivée à Paris ; après, on l'y retrouve moins comme existence, mais toujours autant par les

idées. L'ouvrage est' une profession de foi. Comme dans le Parabolain, le socialisme s'aperçoit encore, mais l'écrivain s'évade davantage de ses utopies, l'assouplit, l'adapte à sa nature, à sa vision littéraire. C'est principalement une satire soutenue contre les préjugés, les usages dépressifs, les abus familiaux et sociaux, et le moyen pour un être intelligent d'évoluer parmi les innombrables désordres de ce temps. Riotor le connaît bien, ce temps-là, où il vit en acteur décidé et en spectateur sagace ; s'il en rejette les rêveries périlleuses et les institutions caduques, il en adopte la vigoureuse formule démocratique, et apparaît nettement de la lignée qui donne ses préférences à la raison et mène à ses fins le progrès moderne. L'ouvrage, publié d'abord en fascicules par le Mercure de France, avait, dès la fin de 1894, suscité diverses lettres, entr' autres celle-ci du rédacteur de la Révolte, devenue plus tard les Temps nouveaux : « Clair vaux, 20 décembre 1894. Cher monsieur. Comme je vous l'ai écrit, il me serait difficile de mener à bien cette discussion en ce moment, étant donné que, dans ma correspondance, je suis forcé de me restreindre, le plus possible, à des banalités ; je suis donc forcé de remettre cette petite discussion courtoise à un an d'ici. Mais si, pour le moment, le gouvernement nous a mis dans l'impossibilité de faire entendre notre voix, il n'a pas pu détruire ce qui a été fait précédemment. La collection de nos

brochures se trouve à la Bibliothèque nationale. La collection de notre journal : la Révolte^ y est sûrement. Si cette question vous intéresse, si vos occupations vous permettent d'y consacrer quelques heures, vous pourriez trouver là, tout ce que je pourrais bien vous dire, et vous assurer que nos idées ne sont pas la chose absurde que l'on a dit. En attendant, vous ne m'oublierez pas, j'espère, pour la suite des Raisons de Pascalin lorsqu'elles paraîtront. Bien cordialement, Jean Grave. »

Autres lettres : « Merci, cher monsieur, de vos beaux livres. Vous aurez un des premiers articles de ma seconde série. Certes, à vue de nez, votre Pascalin me paraît un peu subversif, mais nous sommes plus près que vous ne croyez en beaucoup de choses et d'idées. Cordialement vôtre, et tâchons de nous voir un peu. Charles Buet. » — « Mon cher confrère, Je vous remercie d'avoir bien voulu me faire prendre connaissance des Raisons de Pascalin, dont les deux premiers cahiers me sont parvenus. J'attends avec une impatience extrême la continuation de votre ouvrage d'une simplicité contenant un si grand nombre de conceptions générales. Cette lecture m'a enchanté. Je vous ai toutes sortes de gratitudes pour lenvoi de l'ouvrage, les minutes excellentes dont je lui suis redevable, et le souvenir de vous-même. Veuillez me croire à vous, Paul Adam. »

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