‹ Léon SayChapitre 38 sur 83 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

M. Léon Say reprend sa place au Sénat. — Son attitude en face des changements apportés dans notre situation politique et financière. — M. Léon Say à la tribune. — M. Léon Say au Journal des Débats, — Ses discours à Lyon. — Son cours à TÉcole des sciences politiques. — Ses travaux économiques et financiers à rinstitut et la Revue des Deux Mondes, — Son rôle dans la question de rimpôt foncier. — Son livre sur Turgot. — Le Nouveau dictionnaire (Péconomie politique et le Dictionnaire des finances.

On peut dire que de 1875 à 1882, M. Léon Say a dirigé no^ finances. Sans doute il n'est pas resté ministre pendant ce long espace de temps; mais alors même qu'il n'était pas au pouvoir, son influence continuait de s'y faire sentir. On le considérait toujours comme le ministre du lendemain et, dans les moments difficiles, les regards se tournaient vers lui. Quand, après une crise parlementaire, ses collaborateurs de cette maison des finances qu'il avait faite si grande le voyaient s'éloigner, ils savaient que la séparation ne serait pas longue et que bientôt ils retrouveraient le chef expérimenté. L'opinion publique partageait leur espoir.

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« Je ccnii^ij; re, cisait-îl, que le propre du |roDTef- Demexit j-arleiueiilaire. cVst d'être un gonrenieroent par les partis^, eD^^rjdus dans le sens le plus élevé, dans lacception la plus haute du mot Les partis, ce sont les représentants des grandes idées qui ont cours dans le pays. Oui, il faut que les partis gouvernent et pour qu'ils aient la force de gouverner, il est nécessaire qu'ils se soumettent à une discipline; j'ai toujours demandé à mes amis de main-

tenir cette discipline ; je la respecterai moi-même *. » Or le parti auquel s'honorait d'appartenir M. Léon Say, le centre gauche, s'il existait encore nominalement, n'était plus assez fort pour porter ses chefs au pouvoir et les y maintenir. La nouvelle génération parlementaire, qui s'était servie du centre gauche pour arriver aux affaires, affectait aujourd'hui de traiter comme quantité négligeable un groupe naguère encore si compact et qui comptait encore quelques hommes de valeur, mais que la mort, les désertions et les échecs électoraux avaient réduit à n'être plus guère qu'une expression parlementaire. L'atmosphère politique n'était plus la même. Le niveau intellectuel, le milieu social, les idées, le langage, les manières même du monde parlementaire, tout s'était transformé et abaissé. Les représentants des nouvelles couches électorales voyaient dans des hommes de la tournure d'esprit de M. Léon Say des êtres d'un autre âge. Ils ne comprenaient rien à leur manière désintéressée d'envisager la politique; ils étaient même incapables d'apprécier un genre d'éloquence qui, pour être goûté, demande une culture intellectuelle et une éducation au-dessus de la moyenne des politiciens de profession.

Par la force même des choses, M. Léon Say se trouvait donc isolé et comme exilé au milieu des nouvelles générations politiques. Et ce qu'il y a de plus grave

1. Les Finances de la France sous la troisième République, t. II, p. 629.

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M. I>Jon Say aurait donc manqué à sa conscience «'il n'arait pas combattu en 1885, et arec les mêmes armes, les mêmes abus qu'il arait combattus

LEON SàY, sa vie, SES ŒUVRES. 379

en 1865, avant ravènement de TEmpire libéral. Pouvait-on lui demander d'approuver sous la République des procédés qu'il jugeait détestables sous un autre régime? Et pourquoi n'aurait-il pas sévèrement condamné Tusage des douzièmes provisoires, le désordre financier, l'invasion croissante du fonctionnarisme, Taugmentation scandaleuse des imp6ts et l'accroissement monstrueux de la dette publique?

Par un douloureux retour des choses, il était réservé à M. Léon Say de voir chanceler et même s'effondrer les grands principes à la défense desquels il avait consacré toutes les forces de son intelligence et de son cœur. Il n'avait cessé, par exemple, de dire que le bon ordre dans les finances devait être la clé de voûte du régime républicain, et que sans de bonnes finances on ne pouvait pas faire de bonne politique; il n'avait épai^né ni son temps ni sa peine pour mettre en pratique ces vérités élémentaires. Or, il a vu les déGcits budgétaires succéder aux excédents, les emprunts aux emprunts, les augmentations d'impôts aux augmentations d'impôts, les douzièmes provisoires aux douzièmes provisoires. Il a vu l'amortissement réduit à une vaine apparence et les emprunts subreptices devenirune des pratiques habituelles de notre politique financière. Il avait foi dans le libre-échange, non pas seulement au point de vue de ses vertus stimulantes, mais parce qu'il savait que le libre-échange devait améliorer la condition du plus grand nombre, en abaissant le prix des choses les plus nécessaires à l'oxis-

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Ce n'est pas sans cne profonde tristesse qne M. Léon Say assista à la ruine de ses espérances. Mais, à la dîfTéreDire de plusieurs de ses amis politiques, ne subit-il pas, du moins, cette épreure arec la passivité d'un vaincu. 11 connaissait Tinanité des récriminations et n'i^orait pas que si, parfois, un homme peut se laisser convaincre par des aliments et revenir sur sa décision, il n'en était pas de même d*ane Assemblée irresponsable dont chaque membre n*écoule que son intérêt électoral. U ne se faisait donc aucune illusion sur la médiocre efficacité de conseils donnés à des hommes décidés à ne rien entendre, et à persévérer dans la voie où ils s*étaient engagés très consciemment. Mais, outre que proclamer ce que Ton croit être juste, ce que Ton sait être Trai, est pour une conscience droite le plus impérieux des besoins, H. Léon Say ne pouvait pas laisser supposer que son silence équivalait à un acquiescement.

Il demeura pour protester contre ce qu'il appelait la « caricature » du régime parlementaire, et pour éclairer Topinion sur les dangers de la triple menace de l'anarchie fînancière, de Tanarchie économique et de l'anarchie sociale.

Des esprits prévenus ou malveillants ont aflecté de voir, dans cette nouvelle attitude de M. Léon Say, l'effet d'une rancune mal dissimulée contre un régime qu'il avait accepté faute de mieux, c'est-à-dire à défaut d'une monarchie constitutionnelle. C'est l'opposé de la vérité. Bien qu'on ait dit et répété le contraire, M. Léon Say n'avait aucune attache monarchique. Libéral d'instinct et de tradition, très lié sous l'Empire avec les chefs du parti républicain, il devait nécessairement et sans effort compter parmi les premiers fondateurs et les soutiens de la troisième République, que ses amis et lui ont tant contribué à fonder. Républicain de raison autant que d'inclination, jamais il ne se laissa entraîner par imprudence à saper un régime qu'il aimait et qui était pour ainsi dire adéquat à sa façon de penser. Et c*est précisément parce que la République lui était chère, parce qu'il n'avait aucune velléité de lui substituer une autre forme de gouvernement, qu'il n'hésita pas a affronter la lutte avec ceux qui, volontairement ou non, contribuaient à la discréditer et à en fausser l'esprit. Nous avons vu comment il s'y était pris pour fonder et consolider la République : il nous reste à voir comment, dans le camp de l'opposition, ou

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entreprises improductires on imaginaires, et qn*elleles avait perdues. D s*agissait maintenant de payer à la spéculation une nourelle rançon de plusieurs milliards comme la rançon de 1871.

€ Notre première perte, celle de 1871, disait M. Léon Sav, nous Tarons courerte et comblée par des épar^es nourelles accumulées en 1872, 1873 et 1874, et qui ont refiait la fortune du pays; la perte que nous Tenons de subir, celle de 1881 et 1882, nous ne pourrons la couvrir et la combler que par la continuité des épargnes en 18S2, 1883 et 188i. D n'y a que le temps qui puisse noas euérir de la maladie que nous arons contractée. O faut attendre patiemment que le réserroîr de la fortune publique ait repris soo nireau d^autrefois. Tant que nous ne serons pas revenus à ce niveau, nous ne devons rien y puiser; ou, si nous le faisons, il faut que ce soit avec une extrême mo*iération et dans le cas seulement d'une nécessité in«lisculaLle. >

Cette extrême mf^iération, que recom maniait M- Léon Say, était moins q-e jamiis d*n« les iiées du ^uvememeo! ei de la ChamLre. Loin de nlectir les défenses, les j.«îv<:,ir» piLIIcs seœLIueat freûîre à tâche de le* accélérer. Le Lu iïet q *e M- Ltoa Say avait «i^j»** lors de *oa d^raier pasM^e aa miniftère éul: ce 3 ir.rJII*ri* Z^'A cJni-ri-s- D^fiDi moi* af-rès, la CLaiî^ire t'erri^ref**!: 5e vc<*er ^a boi^-tt de 3 zz ..i^rii 57* n;i,l'-(», K.n TZie a=ffme&laïka 4e !■> cLI— --ss ex'^

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i^ffA W U*i%% fu^W-il*:^ q'/zu t-ay$ rorr^me le nôtre, *ii w iorieui^ui or^Hui^ p*T'*A sgj p->rler, — fl ne fiat f^n qo il U;* éprouve toutes les trois eo même iemp&, le rriArn^; jour, >'otj% pouroos vaiocre bien des difiBcoHés, mkê% il ne faut pas len acirumuler toates sur le même tUhfUituL Voilà poun^uoi il est dn plus haut intérêt pour le gouvernement républicain, pour le pays, pour la Vrmuuif de faire de bonnes Gnances en 1883, parce que iUi nonl a:» bonnes finances de 1883 qui feront la bonne politique de 1885 '. »

4. té9Ê Financ€9 de la France ioui la Iroisième République, t n,p. 682.

Paroles mémorables, auxquelles les élections de 1885, qui faillirent compromettre Texistence de la République, donnèrent une confirmation éclatante.

Le Parlement n*en tint nul compte. Il s*empressâ de sanctionner une foule de dépenses inutiles ou inopportunes, et du même coup il votait 75 millions de dégrèvement du droit sur les vins, uniquement pour donner satisfaction à la partie la plus active et la plus influente de sa clientèle électorale. En même temps qu*ils augmentaient le budget ordinaire et qu*ils diminuaient les ressources qui devaient Talimenter, le Gouvernement et la Chambre dotaient dans des proportions exagérées le budget extraordinaire chargé de pourvoir à la construction des chemins de fer électoraux. Sur ce dernier point, M. Léon Say dut encore une fois exposer Téconomie générale du programme des travaux publics, rappeler dans quelles conditions il avait été élaboré et comment, de quatre milliards cinq cents millions, — chiffre primitif, — il avait été porté par la Chambre à plus de huit milliards!

Il ne se contentait pas de prodiguer les conseils à la tribune du Sénat; il avait repris avec joie sa place restée vide au Journal des Débats.

c II Taima d'une tendresse attentive et profonde, cette maison toujours hospitalière aux lettres : elle répondait doublement à ses goûts sensés et libéraux, car elle savait à la fois se conserver et se renouveler :

la vie du journal refleurissait sans cesse dans un

3M LEt'ï iXT. £A t:e, SES (ErTMES.

cèàre rieU^ du[t«> cette arc-nijgne âufteui« qu seadJe aTCHx la c^j^jt'ti/erie <k- «a TétstAL Braresse iwif^wi. plu» b«!Ui>*uMr que k paiiî^ d'à cûiLe^ «De a sn peoJant prê« d'un M^?çl« étiuLf'per ai;x rèvolutioBS et garder sa drnaj^ti^! M. Léoo Say y retrouva respectée et 4ofliîuziruc^^ U tr^iliK^o d^^ çraiïds fo^dateim. Le Ueii était v6r^ homi^ie^ açrfal'le. parfume d*arliaiiîlé. I>tf bureau, la <a^ de rédarti<:«o aTaii sa physioDomie trèf tnMr^uééfi; oo s'y serait cm dass mie réunion d*afiit%« 4mu% uo cercle d'esprits colthrés et polis, dans on sal/>ii^ riranf et actif salon qui prenait toojoors en politj/|o« le parti de la liberté et le parti du goût en littérature ^... »

On sait que la Société d'économie politique de Lyon a lliabitude de conrier, an banquet qui clôture ses travaux de Tannée, une personnalité marquante de la politique ou de Téconomie politique. Invité à venir présider la séance du 27 mars 1883, M. Léon Say accepta avec empressement cette invitation. Pour la première fois depuis la fondation de la société, tous les membres étaient présents au banquet, et i son entrée dans la salle M. Léon Say fut salué par de chaleureuses acclamations. Répondant au président, il développa avec un rare bonheur d*expression et une grande élévation d*idées le thème des rapports nécessaires entre la politique et Téconomie politique. Déjà son esprit était tourné du c6té des idées sociales,

!. Albert Vandal, Discours de réception à l'Académie française.

LÉON SAY, SA VIE, SES ŒUVllES. 387

et il suivait d*un œil inquiet le progrès du socialisme renaissant.il insista particulièrement sur la nécessité de ne pas exagérer Fintervention de TÉtat dans les affaires privées et, d'autre part, sur la nécessité de créer une atmosphère politique au milieu de laquelle les intérêts pourraient trouver la sécurité dont ils ont besoin.

€ Les lois économiques, dit-il, sont des lois qui sont à mes yeux aussi certaines que les lois physiques ou mathématiques. On ne peut pas les violer impunément. Ce sont, en même temps, des lois dont Texistence doit nous réjouir, car elles sont des lois de progrès. Les grandes lois économiques et politiques font des peuples ce qu*ils sont ; ce sont elles qui président au développement de Thumanité; ce sont des lois de consolation et non pas de tristesse ; elles nous apprennent comment un peuple accroît indéfiniment sa puissance et sa richesse ; elles ne connaissent pas les bornes du progrès, et, quand nous les étudions, nous apprenons que, ne mettant pas de limites à la richesse, elles en font suivre Taccroissement de moralité et de bien-être... » *

Abordant enfin la question de la liberté commerciale, M. Léon Say s'écriait : € Permettez-moi de terminer en disant que vous me trouverez toujours près de vous chaque fois qu'il s'agira de défendre la grande cause de la liberté commerciale. Je vous demande de me considérer comme le petit-fils d'un Lyonnais et de me permettre de marcher avec vous sous le drapeau du libre-échange dans le bataillon lyonnais. »

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T6»,i.'/> L>t> CHWXfer U cLiire ies Cnaflces à FEcole iJM u^ktwjs^ pon'.i'pies. Bien De répoQ'iait mirax aax ez/OT^nkaiM^^ de M. Sar, et cette ofire loi arriTiii an Wèhtnt^ï (jfforinn. Le professorat TaTait toajovrs •édaii et, si la politiqae oe Tarait pas entraîné dans 0D4( antre Toie, il eut regardé comcie one grande fzrenr de la fortune de monter dans la chaire illostrée

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par son grand-père. Il s*empressa donc d'accepter la proposition de M. Boatniy et il se mit i préparer son cours avec une ardeur juvénile.

S*adressant i un auditoire déjà au courant des principes qui président à la distribution des richesses et au mécanisme des impôts, M. Léon Say n'arait d'ailleurs pas à faire un cours proprement dit sur les finances, ni à en expliquer le fonctionnement. Se plaçant à un point de Tue très général, il aborda la question des impôts démocratiques. Dès la première leçon, qui eut lieu le 17 février 1886, c devant un auditoire d*élèves étonnés de coudover tant de notabilités accourues pour entendre un maître exceptionnel'», Q se révéla professeur dans la plu5 noble acception du terme, par la clarté de l'exposition, la rigueur de la méthode, la simplicité, Tart souverain de faire comprendre les choses les plus compliquées.

Nous aurons occasion de revenir sur les idées émises par M. Léon Say; nous nous contenterons, i cette place, d'en donner un aperçu sommaire.

11 commence par exposer les moyens que la «Jémocratie a employés pour imposer à ceux qui la rroovement le respect de l'égalité et de la justice, et les procédés qu'elle a mis en usage quand elle a voulu agir sur la fortune des citoyens afin d'égaliser kur» conditions. Celle étude générale ou plutôt ce taLîeaa remplit ses trois premières conférences. D aL->riç

!. M. René St-cra», y^'^Ji ter M- L^.o **? I^ a 7Acfct-î3ijc 4g» sciences WÈcnU* et ^<^'^s«» le iy*^ UYl.

ensuite quelques-uns des c6tés pratiques de la question, en montrant quelles ont été, en matière de finance, les luttes de la démocratie florentine au moyen âge. Il passe alors aux solutions financières des assemblées de la Révolution française et étudie au XIX* siècle, en Angleterre et en Italie, d'autres solutions auxquelles on a eu recours, comme, par exemple, en Angleterre Timpôt sur le revenu, et en Italie Timp6t sur la richesse mobilière. Dans un court exposé, il cherche à faire comprendre le principe des législations allemande et suisse, si différentes Tune de Fautre dans leur conception comme dans leur application, des législations de l'Angleterre et de l'Italie. Enfin la conclusion fait entrevoir ce que notre civilisation moderne et nos systèmes politiques peuvent craindre ou espérer des discussions qui se poursuivent dans les esprits et dans les assemblées du monde civilisé, et montre l'influence qu'ont exercée les principes de la saine économie politique sur les systèmes financiers.

< Quand la démocratie, dit M. Léon Say, a poursuivi l'égalité et la justice, elle s'est appuyée sur ce que j'appellerai l'esprit économique, c'est-à-dire sur des principes pratiqués par des hommes libéraux dont les doctrines ont constitué plus tard la science de l'économie politique. Lorsque, grâce au triomphe des idées économiques, la démocratie est parvenue à obtenir l'égalité de traitement devant la loi, ainsi que la justice dans la répartition des chaînes publiques.

cette victoire ne lui a pas suffi. Il lui a paru bon de faire un pas de plus, d'abandonner ceux qui Tavaient d*abord soutenue et de se mettre entre les mains d'un certain nombre d'hommes d'État hostiles à l'économie politique.

» Les voies dans lesquelles les nouveaux conducteurs de la démocratie l'engagent ne sont pas autres que les voies du socialisme ^ »

Telle était bien, en eflet, la conclusion qui se dégageait de cette intéressante excursion à travers les différents systèmes fiscaux du passé et du présent.

Dans sa retraite relative, M. Léon Say apprécia la situation politique et budgétaire avec son habituelle clairvoyance. Il n'était pas de ceux qui sacrifient leurs convictions au goût du jour. Aussi son parti fut-il vite pris. Il résolut de faire aux nouvelles mœurs financières qui menaçaient la fortune publique une opposition toujours courtoise et modérée dans la forme, mais au fond très nette et très vive. Par la plume et par la parole, il travailla sans relâche à maintenir en crédit les idées d'ordre et d'équilibre qui lui tenaient au cœur, à exhorter le pays au respect des traditions budgétaires qui, de 1875 à 1880, lui avaient assuré une exceptionnelle prospérité, et à lui rappeler les principes exacts de la science financière. Œuvre ingrate, sans doute, que de dénoncer des

1. Lea Solutions démocratiques de la question des impôts, t. I*', p. 39.

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Ce sont ces vérités, telles que les concevait M. Léon Say, et telles qu'il les a propagées à cette époque, qu'il nous faut maintenant essayer d'exposer brièvement dans leur ensemble.

Rien d'étonnant à ce que son attention se soit portée avant tout sur le budget. Le budget n'est-il pas l'acte le plus important de la vie financière d'un peuple? Le sort de la richesse nationale n*est-il pas en jeu lorsqu'on prépare le budget, ou qu'on le discute? N'y a-t-il pas dès lors un intérêt suprême à connaître les principes qui doivent présidera sa confection?

Ces priilcipes, M. Léon Say s'appliqua particulièrement à les mettre en lumière dans un article de la Revue des Deux Mondes — 15 janvier 1885 — intitulé : Le Budget devant les Chambres françaises.

Le budget, d'après lui, doit remplir quatre conditions : il doit posséder l'unité, il doit être annuel, il doit être préalable, il doit représenter une personnalité comptable.

L'unité est indispensable parce que, seule, elle procure la clarté. Sans unité, on ne saurait se rendre un compte exact de la situationdes finances, et des charges totales qui pèsent sur le pays. L'annalité est également nécessaire, pour que le pouvoir exécutif reste toujours soumis au contrôle légitime des représentants des contribuables. Il faut encore que le budget soit préalable, car autrement le Parlement se trouverait engagé malgré lui, si l'exécution du budget précédait l'assentiment qu'il a seul le droit de donner.

c Le budget préalable, écrit M. Léon Say, c*est tout bonnement la prévoyance dans Tadministration des finances. Rien de plus, rien de moins. Il serait commode de ne pas compter, et le budget de recette le plus simple a toujours été celui du Juif-Errant. Avoir un fonds, fût-il de cinq sous, qui se renouvelle sans cesse, c*est tout ce qu*il y a de plus commode; malheureusement, ce n*est pas ainsi que les choses se passent. »

Enfin, « le budget est voté comme Tacte de naissance d'une personne destinée à se mouvoir pendant toute une année ». C'est donc une sorte de personne imaginaire, à laquelle on doit pouvoir rattacher facilement les opérations qui ont eu lieu pendant un laps de temps pour lequel la loi lui a prêté la vie ; de même qu'on peut rattacher à une personne physique l'ensemble des droits acquis et des charges assumées par elle durant son existence.

Il fallait en quelque sorte monter la garde autour de ces quatre principes, et les défendre contre les atteintes des mauvaises volontés, ou celles, plus dangereuses peut-être, des bonnes volontés maladroites. Il fallait repousser toutes les réformes, si séduisantes fussent-elles d'autre part, qui pourraient avoir pour effet d'en compromettre l'observation.

C'est cette dernière considération qui détermina surtout M. Léon Say à combattre le changement de date d'ouverture de l'année financière, soutenu en 1888 par M. Peytral, ministre des finances. Il

LÉOIï 8AY, SA VIE, SES ŒUVRES. 395

s'agissait de reporter cette date du 1" janvier au !•' juillet. Le ministre croyait trouver, grâce à cette modification, le moyen de rapprocher l'époque de préparation du budget de ceUe de sa mise à exécution, et d'obtenir ainsi des évaluations plus justes.

Lorsque le projet, après avoir été adopté par la Chambre, vint devant le Sénat, M. Léon Say donna lecture à la tribune, le 11 juin 1888, d'un rapport dont il avait été chargé et où il développait ses objections.

Tout d'abord, disait-il, l'avantage escompté par le ministre était problématique. Il n'importait guère en réalité que le budget fût déposé en hiver au lieu de l'être au printemps. Sans doute, les vacances de Pâques étaient un peu plus courtes que les grandes vacances; mais ce n'était après tout qu'un gain de trois semaines à consacrer en plus à la discussion. Par contre, ce bénéfice minime était compensé dans de certains ordres de dépenses par de sérieux inconvénients. Ainsi, ce n'est qu'à la fin de l'année scolaire qu'on peut recueillir les renseignements nécessaires pour procéder aux marchés de fournitures. Ainsi encore, la période la plus active d'exécution des travaux publics se place au cœur de l'été : faudrait-il les ralentir ou les suspendre, en cas de retard dans le vote de la loi de finances? Le 1" juillet était-il bien choisi pour ouvrir en cette matière des crédits dont les formalités administratives — études des ingénieurs, devis, etc., — ne permettraient l'emploi qu'à la veille de la morte-saison d'hiver?

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Enfin, à celte i*iée qrje le badçet doit représenter orie personnalité comptai Lie, oo pourrait rattacher les élii'î^rs de M, Lé«^n Sar sur la comptabilité, et notammer.t ces charmantes et hamorisliqoes Considérmiioms $ur la e&mptaf/Uité en ffartic douMe, dont fl donna lecture à TAca/Jf^mie des sciences morales et politiques, le t9 décembre 1885.11 était difficile d*exposer arec

plus de grâce et d'esprit cette matière malaisément souriante :

c La comptabilité moderne est un art d'imagination qui porte l'empreinte du génie italien et du génie grec. Elle ne ressemble pas à cette comptabilité vulgaire qui naquit un jour dans le ménage, et fut inventée, sans aucun doute, par les utiles personnes auxquelles on a trop souvent donné la mission de faire la langue...

» Les pâtres de l'ancienne Grèce, en se désaltérant â l'eau d'une fontaine, croyaient voir la nymphe des eaux; ils peuplaient la nature d'une foule d'êtres au milieu desquels ils vivaient comme dans une société supérieure à la société humaine.

» Les marchands enfermés dans les villes n'entendent au milieu de leurs ballots la voix d'aucune naïade ; c'est tout au plus si, de temps à autre, Éole trouve assez de place pour dégonfler ses outres dans l'étroite merceria qui donne accès â leurs magasins. Les dieux du grand air ne se plaisent pas dans les arrière-boutiques. Cependant l'imagination ne perd jamais ses droits. Quand la race des pâtres est devenue marchande, elle a porté dans les affaires le goût qu'eue avait pour les fictions, et elle s'est fait un« nouvelle société d'êtres imaginaires pour ne pas vivre isolée. La caisse et le magasin sont devenus des personnages mythologiques, dieux roturiers qui n'ont d'ailleurs pas manqué d'autels. »

M. Léon Say projetait la lumière dans les obscu-

rites de la comptabilité en partie double, en examinait les avantages, et en notait les écueils :

«c Souvent, disait-il, elle perd de vue le réel et se laisse emporter par l'imagination... Et puisque j*ai parlé mythologie et fable, j'emploierai leur langage en finissant pour dire aux comptables qui tenteraient d'abuser de la partie double que s'il est beau d'animer Galatée, il est mal de la séduire. »

Relativement à la comptabilité publique, M. Léon Say était d'avis qu'il y avait lieu d'y apporter de profondes réformes :

«c L'ensemble des lois et des règlements sur la comptabilité publique est à refaire en entier », disaitil au Sénat*. Et plus tard, dans un discours à la Chambre : < Notre comptabilité n'est pas ce qu'on appelle une comptabilité patrimoniale. L'État n'a pas une comptabilité analogue à celle d'une maison de commerce. Nous ne pouvons point faire notre bilan. Le bilan du Trésor n'est pas le bilan de l'État, c'est le bilan du banquier de l'État... La comptabilité du Trésor, qui est le banquier de l'Etat, ne peut pas être la comptabilité de l'État; celle-ci n'existe pas; elle est très difficile à établir *. »

Mais ce n'est pas tout d'avoir dégagé les idées directrices qui doivent servir à établir les cadres du budget. Les formules techniques ne suffisent pas sans l'art de les faire vivre. Les quatre principes que nous

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