CHAPITRE XVII
ËleclioDs législatives de 1889. — M. Léon Say accepte la candidature dans la l'* circonscription de Pau. — Sa profession de fof. — La lutte électorale. — M. Léon Say est élu au premier tour de scrutin. — Son rôle pendant la législature. — La lutte contre le radicalisme. — Les embellissements de Pau. ~ Élections de 4893. — M. Léon Say est réélu. — Ses derniers travaux législatifs. — Lutte contre le socialisme.
Dans le cours de cette année 1889, si bien renir plie, et au moment où M. Léon Say consacrait tous ses soins à Torganisation de Texposition d*économie sociale et de TUnion libérale républicaine, MM. Paul Rey, Pisson-Abbadie, Faisans et Garet, conseillers généraux du département des Basses-Pyrénées, lui écrivirent une lettre collective pour lui offrir la canr didature dans la première circonscription de Pau, aux élections législatives qui devaient avoir lieu le 22 septembre. Cette démarche spontanée allait audevant des désirs de M. Léon Say. Depuis quelque temps déjà, en effet, il était résolu à quitter le Sénat pour un poste plus militant. L*aventure boulangiste et les dangers qu'elle avait fait courir à la République
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lui avaient inspiré le désir et comme le besoin de se livrer à une activité plus grande, et il 'espérait en trouver au Palais-Bourbon Toccasion et le moyen. Mais, avant de prendre un parti, il déclara qu'U n'accepterait la candidature qu'après s*ètre assuré du concours de tous les représentants, à Pau, du parti républicain modéré. Avec une patriotique abnégation, les quatre conseillers généraux de l'arrondissement déclarèrent que non seulement ils n'étaient pas candidats, mais encore qu'ils seraient heureux de se mettre à son service pour assurer dans sa personne le triomphe de leur parti. Nous verrons plus loin avec quelle fidélité scrupuleuse cet engagement a été tenu. Certain de ne pas diviser les forces libérales, M. Liéon Say se décida à accepter une lutte qui s'annonçait très ardente et, le 13 juillet, il adressa aux électeurs de Pau la profession de foi suivante :
€ Vous m'offrez la candidature républicaine de la première circonscription de Pau. C'est me faire un grand honneur, mais c'est m'imposer en même temps une lourde tftche. Je vous remercie de l'honneur, j'essayerai d'être à la hauteur de la tâche. Dans la crise que nous traversons, vous sentez comme moi qu'il faut, pour consolider la République, s'inspirer des principes sur lesquels on l'a fondée après 1870 et pratiquer une politique tolérante et modérée, mais d'une fermeté inébranlable.
» Le gouvernement appartiendra aux plus sages, disait, il y a près de vingt ans, M. Thiers. Il faut que
les républicains soient sages. Qui ne le comprend aujourd'hui? Si vous voulez que je le dise en votre nom, j*en accepte la mission.
» Je vous connais bien plus que vous ne me connaissez moi-même. J'ai passé inaperçu de nombreux et heureux moments auprès de vous, dans une famille qui est la mienne et qui a gardé et laissé des souvenirs de son long séjour dans votre beau pays.
» Je sais que vous avez le juste souci de la liberté, l^amour de la paix, le besoin de travailler dans le calme et Thorreur des révolutions. L'anarchie et le despotisme vous sont également odieux, parce qu'ils ne respectent ni les intérêts ni les consciences, et qu'ils refoulent dans les cœurs la passion de la liberté.
t Comptez sur moi pour vous défendre, pour combattre les entreprises, de ceux qui veulent détruire la République. Bien des gens en veulent à votre repos. Vous les apercevez autour de vous prenant des noms différents, afflchant des programmes variés, mais tous menaçants pour la liberté et qui, tout en paraissant se combattre, vous condamnent à une même ruine. En suivant le droit chemin, celui de la justice, du respect des lois et de la Constitution, vous échapperez aux uns et aux autres. C'est ce droit chemin qui sera le mien. »
Quelques jours après, M. Léon Say, arrivait à Pau et, commune par commune, entreprenait le rude pèlerinage du candidat. Hfttons-nous de dire qu'il
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ment. Toujours il a affirmé que le rôle de député ne consistait pas à demander des faveurs administratives pour les électeurs influents, mais à défendre les intérêts vitaux du pays, alors même que ces intérêts paraîtraient être en contradiction avec les intérêts privés des électeurs. Jamais il ne s'est abaissé à trin* quer avec les siens, non pas certes par fierté, mais par respect pour eux et pour lui-même. Les Béarnais ne s*ofrusquaient pas de cette réserve inusitée : au contraire, ils lui en savaient gré. M. Léon Say disait un jour aux conseillers généraux qui raccompagnaient ; € On m'avait toujours affirmé que, dans leurs jkournées, les candidats étaient obligés de boire avec tous les électeurs chez lesquels ils se présentent ; il parait que vos compatriotes font exception à la règle. C'est à peine si on m'a offert, une foiô ou deux, une bouteille de votre généreux vin de Jurançon. » c Ne vous hâtez pas de généraliser, lui répondit-on en souriant. L'usage de trinquer avec les candidats est fort répandu chez nous; mais, avec leur finesse coutumière, nos braves paysans ont compris que ces manières trop hospitalières ne seraient pas de mise avec vous. Plus heureux que nous, vous bénéficiez, monsieur Léon Say, de votre grande situation qui en impose à nos amis. Mais, ne vous y trompez pas, un autre candidat ne jouirait pas de la même immunité. »
Une autre considération, d'un ordre plus élevé, en imposait aussi aux électeurs : c'est que jamais M. Léon Say n'a attaqué la personne de son concurrent, dont
4T2 LÉ09 SAT, SA TIE. SES CCVftES.
il ne proDOOçait mèa%e pas le dob ; toejoars fl a phoé U lotte sur le terraiii de la politique çnérale, sans permettre qu'elle d^éoérit eo perscanalitM dégndaotes. Cette haate façon de traiter la politique électorale D^aarait peut-être pas réussi partout; mais fl bot le dire i rbonneur des électeurs béarnais, elle fut admirablement comprise par eux et elle contribua i assurer le succès de M. Léon Say. Au premi»* tour de scrutin, il était nommé arec une forte majorité.
Ce n*est pas sans un réel déchirement qu*il abandonnait le Sénat, où il comptait tant d'amis et où fl avait remporté de si nombreux succès oratoires. Ses regrets étaient d'autant plus sincères qu'il connaissait les dangers et les ennuis de la nouvelle carrière qu'il lui restait i parcourir. Au Sénat, dans un milieu qui conservait encore quelques traditions de l'ancienne urbanité parlementaire, il trouvait une atmosphère conforme à ses goûts et favorable à son genre d'éloquence. L'atmosphère de la Chambre était différente, et il ne Tignorait pas.
En 1889, les mœurs parlementaires, sans être aussi brutales et aussi grossières qu'elles le sont devenues depuis, n'étaient déjà plus celles de la bonne compagnie. On commençait à remplacer les arguments par les injures, sans en être encore arrivé aux cris d'animaux, aux ignobles vociférations de barrière, et aux voies de fait qui sont aujourd'hui la monnaie courante des réunions publiques du Palais-Bourbon. Avec beaucoup de patience, de politique et de perse-
vérance, un orateur rompu au métier et doué de solides poumons pouvait encore, à cette époque qu*on croirait reculée, aller jusqu'au bout de son discours et dire à peu près ce qu'il avait à dire. M. Léon Say en fit plusieurs fois Texpérience. Presque toujours il parvint à se faire écouter par la Chambre, bien que sa seule présence à la tribune soulevât les colères tumultueuses de Textrème gauche ^ Il ne se démontait pas; il tenait tête à Torage; mais, en lui-même, il gémissait en voyant l'abaissement graduel de ce régime parlementaire qu'il aimait et sur lequel il avait fondé tant de généreuses espérances qui s'évanouissaient une à une.
Quoi qu'il en soit, il n'hésita pas à faire son devoir; ayant volontairement affronté la lutte, il n'était pas homme à se dérober au moment décisif. Nous allons donc le voir dans un nouveau milieu, et le suivre à travers les péripéties d'un combat qu'il avait accepté en pleine connaissance de cause. Mais, pour bien comprendre le rôle qu'il était désormais appelé à
f . « Son éloquence était toujours applaudie, mais ses avis étaient rarement écoutés. Un jour cependant il obtint, après une discussion assez vive, le relèvement d*un crédit de 12 000 francs. Quelques instants après il rencontrait à la buvette un de ses plus ardents contradicteurs : « Eh bien, tu les as tes 12 000 francs, gros père -, lui dit celui-ci, en lui envoyant amicalement un coup de poing un peu au-dessous de la poitrine. En homme d'esprit, M. Léon Say ne fit que rire. Mais ces familiarités de la démocratie parlementaire ne laissaient pas de le déconcerter, et comme à mesure que son talent grandissait, il sentait son autorité décroître la bonhomie railleuse quMl avait promenée d^abord dans les couloirs de la Chambre finit par s'attrister un peu. • (Discours de M, le comte (PHaussonville en réponse à M, Albert Yandal à VAcademie française le i3 décembre 1897.)
jouer, il importe de revenir en arrière et d*embrasser d*un coup d*œil le chemin qu'il avait parcouru depuis sa dernière sortie du ministère.
La carrière politique de M. Léon Say forme dans son ensemble un tout harmonieux et solide, sans disparates, ni solutions de continuité. Tous ses actes partent d*un même principe et s*enchatnent d'une façon rigoureusement logique.
< Lorsque après avoir parcouru les phases diverses d'une vie aussi remplie que celle de M. Léon Say, écrit M. R. Stourm, on cherche à résumer son impression d'un seul mot, c'est celui de libéral qui surgit spontanément. Libéral, en effet, M. Léon Say le fut dès sa jeunesse; il le demeura pendant tout le cours de sa carrière; il l'était d'ailleurs par héritage.
» L'épithète s'impose d'autant plus que bien rares sont les hommes dont un mot peut symboliser l'existence. L'unité se rompt trop souvent au contact des événements, sous l'influence des changements d'états, rien que par l'effet de l'âge qui, d'année en année, ternit les premières impressions. Comment rester soi-même quand, autour de soi, tant de choses ont changé, quand surtout la fortune, complice du mérite, vous élève au sommet, en face d'horizons nouveaux traversés par les nuages de la politique ! Que de fois alors le libéralisme d'antan s'évanouit! Ici, bien au contraire, il survécut intact, s'accentuant même avec les années : ce qui n'était au début qu'une pieuse tradition, devint, dans l'âge mûr, une conviction profonde,
pour se transformer à là fin en passion presque intransigeante '. »
C*est, qu'en effet, le libéralisme n*était pas pour M. Léon Say, comme pour tant d'autres, le moyen de capter les suffrages, quitte à renier, une fois le mandat obtenu, les principes professés. Chose bien rare à notre époque, il restait libéral pour lui et pour les autres, même lorsque ses intérêts devaient en souffrir. En
politique, aussi bien qu'en matière économique, il est demeuré irréductible toutes les fois que la liberté était en jeu.
Si, maintenant, on étudie de plus près cette vie entièrement vouée à Ja défense de la liberté sous toutes ses formes, on y distingue trois phases principales. Dans la première, M. Léon Say lutte pour la conquête de la liberté; dans la seconde, il lutte pour affermir cette liberté si péniblement conquise; dans la troisième enfin, il lutte pour la défense de cette liberté menacée par la coalition des radicaux et de ses pires ennemis, les socialistes. Nous l'avons déjà suivi dans ses deux premières étapes; nous allons maintenant le voir aux prises avec ses derniers adversaires.
En 1882, lors de son dernier passage au ministère des finances, il avait adjuré la Chambre de faire de bonnes finances en 1883, pour que l'on pût faire de
1. Notice sur la vie et les travaux de M. Léon Say, par M. René Stourm, lue à la séance de TAcadémie des sciences morales et politiques le 5 juin 1891.
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En SA quAlité de sénateor, M. Léon Sat n^ATAÎt pas à intenrenir directement dans la lotte électorale de 1885. S*Q eût été, comme tant d*Antres, on simple politicien, il se serait bien gardé de sV mêler, de peor de sV compromettre. Un pareQ calcul était indigne de lui. Dès le début de la campagne électorale, fl arait pris ourertement parti pour les candidats répnblicAins libéraux de Seine-et-Oise, et on peut dire qu*il fut Tâme de leur campagne. H ayait d^autAnt plus de mérite à se mettre en avant, qu*il ne se faisait guère d*iIlusions sur le sort résenré à la liste des candidats de son parti. Il était évident, en effet, diaprés
la façon dont la lutte avait été engagée par des amis maladroits et la désertion de certains groupes sur lesquels on aurait dû pouvoir compter» que la coalition formée par les réactionnaires, les opportunistes et les radicaux socialistes, aurait raison des modérés réduits à leurs seules forces.
C'est en parcourant les communes et en se mettant en communication constante avec les électeurs, que M. Léon Say put se rendre clairement compte du changement qui s'était opéré depuis quelques années dans les esprits, et constater les ravages causés par la politique opportuniste. Il en fut profondément frappé. Aussi, quand, au lendemain des élections, les premiers symptômes de l'agitation boulangiste se manifestèrent, en fut-il médiocrement étonné. Il avait compris que la politique de coterie, d'intimidation et de persécution, pratiquée par les comités électoraux et encouragée par un gouvernement trop faible pour servir de frein, devait fatalement provoquer un mouvement de réaction contre les politiciens de profession qui ne voyaient dans la République qu'un syndicat d'intérêts. C'est de ce moment que date son mouvement offensif contre les menées du parti opportuniste, qui bientôt devait fusionner avec les radicaux. Il ne cessa, dans ses discours et dans ses écrits, de flétrir cette immorale association. C'est surtout au Sénat que, dans une circonstance solennelle, le 19 décembre 1888, de concert avec M. Challemel-Lacour, il eut le mérite de dévoiler les périls d'une situation que, complice ou
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1(1 valent ces politiciens de I ilaim chaque commune i , Un Hont pénétrés de celte ntuvt^rnement est Ut pour >^ «•( il» »\u)t D^sré «MM w<l# w*e. »
LÉaN SAY, SA VIE, SES ŒUVRES. 479
d*autre préoccupation que d'exclure de leur coterie, il aurait pu dire de leur syndicat, tous ceux dont le dévouement ne leur paraissait pas absolu, et qui, se sentant encouragés par le gouvernement, s'étaient faits dénonciateurs.
€ Ils se sont faits dénonciateurs, disait-il, c'est sur leurs dénonciations qu'on punit ou qu'on révoque les architectes qui vont à la messe ; c'est sur leurs dénonciations qu'on change les préfets, les sous-préfets, les magistrats. Ils veulent être seuls les maîtres; ils considèrent la République comme leur chose, comme leur propriété; ils entendent l'exploiter sans tenir compte des résistances de l'immense majorité de la nation.
» Voilà les hommes sur lesquels vous vous appuyez et que vous confondez à tort avec le pays. N'ai-je pas le droit de dire que vous avez créé ainsi une sorte de nouveau pays légal, qui vous condamne à commettre les mêmes fautes qui ont perdu les gouvernements qui vous ont précédés?
* Et savez-vous le mal que vous avez fait? Vous avez obscurci dans ce pays la notion de la liberté; et voilà pourquoi, voulant se délivrer de ces tyrannies locales que vous avez encouragées, une partie de la nation, s'abandonnant elle-même, appelle un de ces sauveurs que flétrissait tout à l'heure l'éloquence indignée de M. Challemel-Lacour.
1» Qui a créé le mouvement d'esprit qui serait une honte pour la France s'il devait durer? Qui l'a créé? C'est uniquement la politique radicale. »
H- Léon Say éimmérait ensuite les fautes accumulées par le parti radical qui, sur tous les points, a des conceptions contraires à toutes les grandes idées dont s'inspire une saine politique, et il démontrait que le radicalisme ne tendait à rien moins qu'& restaurer le pouvoir personnel sous la forme la plus haïssable, c'est-à-dire le pouvoir exercé par trois ou quatre cents souverains irresponsables.
< Vous avez laissé discréditer le gouveraement dans vos mains, ajoutait-il en se tournant du cdté des ministres; vous en avez passé les charges, sans la responsabilité malheureusement, aux membres du Parlement qui se prétendent les maîtres de leurs arrondissements, les maîtres de leurs départements, et qui vous imposent leurs volontés... Comment pourriei-vous leur résister? Vos préfets, vos souspréfots, vos agents inférieurs savent très bien que celui dont il faut rechercher la faveur, ce n'est pas vous, mais le souverain véritable, le député, ou plutdt le comité électoral de qui le député tient son existence. »
Il était impossible d'exposer plus exactement une situation dont les vices, entretenus avec soin par les politiciens intéressés à leur maintien, éclataient k tous les yeux. Pour la forme, le président du conseil fit entendre quelques explications embarrassées que n Say ne daigna pas réfuter. .\u contraire, l'occasion pour accentuer encore son réqut-
€ Vos fautes» s*écrîa-t-îl, ont été si grandes qu*elles sont parvenues à jeter la France dans un esprit d'inquiétude d*où résulte une situation que vousmêmes déclarez très grave. Elle Test, en effet, parce que vous avez tari cette source de force et de vie qui s'appelle la confiance. A ce pays qui aimait à espérer, vous avez appris la désespérance; vous avez rendu pessimiste ce pays essentiellement et généreusement optimiste. Or la France, quand on lui permet d'être optimiste, d'espérer et de croire, est la première nation du monde. »
Ce discours, un des plus beaux, certainement, qui aient été prononcés à la tribune du Sénat, et qui à lui seul sufGrait pour illustrer un orateur, n'eut pas, il faut bien le dire, tout le retentissement qu'il aurait dû avoir dans le pays. Et cela par une cause fortuite.
Dans cette même séance du 19 décembre 1888, M. Challemel-Lacour avait prononcé une admirable harangue dont le souvenir est resté dans tous les esprits, et qui visait les mêmes griefs que M. Léon Say devait dénoncer quelques instants après. L'opinion publique, qui ne peut s'éprendre de deux objets à la fois, s'attacha presque exclusivement au discours de M. Ghallemel-Lacour et celui de M. Léon Say se trouva relégué au second plan.
Néanmoins, dans les milieux politiques, l'effet en fut
considérable, si on en juge par les attaques furieuses
de la presse opportuno-radicale. Évidemment, M. Léon
Say avait mis le doigt sur la plaie en dénonçant la
\ni LE05 SAT. SA VIE, SES ŒUVRES.
tyrannie des pt^tidens de carrière et révénement a prooTé qu'il aTait tu juste. Les politiciens de village, comme les politiciens uriiains d'ailleurs, ont la rancune tenace : jamais ils n'ont pardonné i M. Léon Say la courageuse campagne qu'il avait menée contre eux.
Mais* bientôt, M. Léon Say devait se trouver eo présence d'adversaires plus tenaces, et aussi plus redoutables que ces radicaux dépourvus de principes dont un gouvernement peu scrupuleux aura toujours raison, grâce à de menues faveurs habilement octroyées. Nous voulons parler des socialistes, non pas seulement des socialistes de profession, mais des socialistes de doctrine et d*instinct.
On a vu que, dans un des premiers écrits de sa jeunesse, M. Léon Say se refusait absolument i admettre une distinction entre ce que certains esprits, ou superficiels, ou sentimentaux, appellent illogiquement le bon et le mauvais socialisme. L'expérience de la vie et l'observation des faits ne firent que le confirmer dans sa conviction.
En 1894, nous le retrouvons aussi ferme dans ses principes qu'au début de sa vie intellectuelle. Avec une rare perspicacité, il découvre le piège habilement tendu, non par les socialistes romantiques et démodés de l'école de 1848, mais par les politiciens pratiques de l'école moderne, qui, couvrant leurs desseins révolutionnaires du voile de la philanthropie, réussissent à trouver des complices inconscients et
à faire triompher petit à petit, en marchant i pas comptés, la doctrine du bouleversement universel, terme sans lendemain de toute leur philosophie économique.
€ Les vrais socialistes, écrivaitril, les révolutionnaires sans merci, ne sont effectivement pas pressés; ils se contentent de désorganiser lentement la société moderne, convaincus que par des destructions successives, dans lesquelles ils ont le talent de se faire aider par les radicaux et les innocents, ils préparent Tavènement de cette société mal définie, ou plutôt qui n*est pas définie du tout, par laquelle ils prétendent remplacer la société actuelle.
» Leur doctrine économique et financière, on le sait, n*est autre chose que la nationalisation ou la mise en commun de la terre et des capitaux existants, nationalisation nécessaire et inévitable, suivant eux, pour mettre les outils du travail et les instruments de la production — c'est-à-dire la terre et les capitaux immobilisés ou non — à la disposition de tout le monde.
9 Pour obtenir les alliés les plus inattendus dans leur campagne de destruction, les socialistes font appel à tous les sentiments, même aux meilleurs, mais ils ne se privent pas de faire appel aux plus mauvais. Ils s'adressent aux républicains et aux amis du progrès dont ils se donnent pour les représentants les plus autorisés, et les plus capables de diriger la marche en avant; puis aux philanthropes et aux sen-
timeoUiix, auxquels Us se préseoteot comme les défenseurs des opprimés contre la violence et l'injustice de leurs oppresseurs. Us parient de l'injustice de la répartitioo actuelle des impitts eotre les citoyens, dont les plus pauvres sont accablés comme par noe progression à rebours. Ils divisent, pour le besoin de leur propagande, la société moderne comme l'était la société de l'ancien régime, en deux classes ayant, disent-ils, dans la société capitaliste des droits inégaux, les pauvres et les riches, et ils établissent par de prétendus calculs le bilan des impôts payés par lacune de ces deux classes. Ds ne craignent pas de nier les lois naturelles de l'incidence des impôts et conconrent, en les oiant, à répandre l'opinion que le pariement, quand il fait une loi, a tout fait; que Ips mots qu'il a gravés SOT la table des lois sont des actes; et qu'il sufGt d'avoir formulé un texte avec la pensée de produire on effet déterminé, pour que cet effet se produise nécessairemenL
> Ils ont toujours à la bouche, quand il s'agit de hire voter des lois prétendues prolectrices des ouvriers, la fameuse loi d'airain des salaires comme un reproche i ceux qui ne veulent pas détruire la société ; ils l'oublient d'ailleurs aussitôt, et se gardent bien de rappeler tout ce qu'ik ont dit du mal qu'elle hil grAce aux écoDOmistes, quand il s'agit de faire voter des dégrèvements qui sont populaires parmi leurs électeurs '. ■
LLibênnid SoriaUHes, Kmt Am Dtmt MmSr*, l*oclafanlt»t.
LÉON SâY, sa vie, ses ŒUVRES. 485
L*ayènement parlementaire du socialisme intégral n'effrayait donc pas M. Léon Say outre mesure. Mais il avait compris le danger créé par Talliance des socialistes et des radicaux. Là, en effet, est le nœud de la situation. Dépourvus de doctrine philosophique ou économique, n*ayant en vue que la satisfaction exclusive de leurs appétits ou de leurs intérêts électoraux, affranchis de tous scrupules moraux ou scientifiques, les politiciens radicaux ont fort bien senti le profit à retirer d'une alliance avec les socialistes. Plus rusés que la plupart des socialistes doctrinaires, ils savent que les théories à prétention philosophique n'auront jamais une grande action sur le peuple, et ils se gardent bien d'approfondir les mystères de la révélation nouvelle. Mais ils savent aussi que les docteurs du socialisme peuvent devenir à un moment donné des concurrents dangereux, et tout au moins leur enlever une partie de leur clientèle électorale. C'est pourquoi ils ont adopté le vocabulaire de leurs alliés, et, tout en ayant l'air de répudier leurs idées par trop excessives, ils ont réussi par ce moyen à capter les suffrages et à pénétrer en nombre dans le Parlement.
En présence de cette coalition d'intérêts, M. Léon Say regardait comme du devoir des libéraux de faire franchement état de leur doctrine économique.
« C'est, écrivait-il, par la puissance d'attraction d'une doctrine bien pensée et bien propagée qu'ils peuvent détacher les radicaux de l'alliance socialiste et con-
limLi défri ticf ■
kl;
C'est pour la réalisation de ce programme, que M. Léon Say avait créé la Société de publications libérales et jeté les bases de Tassociation dite de rUnion libérale républicaine. Par la diffusion de brochures très courtes, et écrites d'un style très simple à la portée de toutes les intelligences, M. Léon Say espérait faire pénétrer dans les masses profondes les vérités économiques élémentaires et réfuter les sophismes des radicaux socialistes. En un mot, c'était l'application de la méthode anglaise, qui répand à profusion des tracts sur les sujets les plus variés. Comme toujours, il commença par payer de sa bourse et de sa personne. Il écrivit les premiers tracts^ dans lesquels étaient exposés le mécanisme du budget, le fonctionnement des impôts, etc., et fit d'activés démarches pour trouver des collaborateurs et des agents de propagande.
L'Union libérale fondée par ses soins devait avoir, non pas un autre but, mais des moyens d'action différents.
< Vous me demandez, écrivait-il le 24 août 1889, quels rapports pourront s'établir dans la Chambre prochaine entre les députés adhérents au programme de l'Union libérale et d'autres conservateurs modérés dont l'idéal n'est pas le nôtre, mais qui sont décidés à respecter les lois de la République.
9 L'Union libérale a pour objet de combattre, dans la prochaine session, les projets de revision des lois constitutionnelles, de consolider la République et,
pour y arriver, de rendre la République acceptable, ou, pour employer Texpression consacrée, habitable pour les hommes de bonne foi, ennemis des révolutions et soucieux des libertés publiques. Les conservateurs dont je parle sont, dans ces conditions, assurés de trouver chez nos amis le respect qui leur est dû et la ferme volonté d'être justes envers eux.
9 La question des invalidations n*en est plus une. Des partis se sont quelquefois accusés réciproquement d'exclure leurs adversaires sous prétexte de condamner leurs procédés électoraux, mais jamais les libéraux ne se sont prêtés et ne se prêteront à un mépris de la justice et de la loi. »
M. Léon Say se proposait d'atteindre, par la presse et par des conférences, une couche de public supérieure à celle que la Société de publications libérales s'efforçait d'éclairer et de convertir aux saines doctrines politiques et économiques.
Bien entendu, il prêcha d'exemple. Comme sous l'Empire il reprit la profession de conférencier. On le vil se prodiguer dans les réunions électorales de sa circonscription, dans les assemblées de la jeunesse protestante, dans les banquets organisés par l'Union libérale, partout enfin où sa parole, qui de jour en jour devenait plus grave et plus pénétrante, avait des chances de trouver un écho dans les âmes et dans les esprits. En même temps, il s'associait avec quelquesuns de ses amis pour l'acquisition d'un journal populaire quotidien, rédigé alors par un groupe de radicaux
]ui durent céder la place à une rédaction composée de républicains libéraux. Cette dernière combinaison n*eut qu'une durée limitée, mais la Société de publications libérales et TUnion libérale ont survécu. Si ces deux œuvres n*ont pas réalisé toutes les espérances de M. Léon Say, elles ont trouvé des continuateurs désintéresséSy et personne ne saurait nier Faction malheureusement restreinte, mais très réelle, qu'elles ont exercée sur le mouvement électoral en 1889, 1893 et 1898.
En même temps qu'il organisait une active campagne de conférences, de brochures et de presse, M. Léon Say ne négligeait aucune occasion de combattre pied à pied, à la tribune, les envahissements du socialisme ligué avec le radicalisme. Lors d'une interpellation à propos de la Bourse du travail à Paris, un des meneurs du parti ouvrier ayant démasqué ses batteries, en disant que le socialisme se préparait à donner l'assaut à l'organisation actuelle de la société, il releva la menace en ces termes :
€ C'est la paix sociale, dites-vous, je le veux bien ; c'est d'ailleurs le but auquel je tends moi-même. Mais votre paix sociale est une paix armée, et cette paix armée vous la défendez avec un vieil adage : si l'on veut la paix, il faut préparer la guerre. Oui, c'est la guerre que vous voulez préparer ; c'est pour la guerre que vous voulez organiser vos cadres, votre armée, que vous voulez être tout prêts à la mobilisation.
» Voilà une politique qui me parait très définie; j'en
suis Tadversaire très décidé. Remarquez, eu effet, que si vous Toulez créer tos cadres et oi^aniser Totre armée, vous êtes bien obligés, comme tous ceux qui ont une armée à oi^aniser, des cadres à créer, d^établir dans votre armée une discipline; et c^est de cette discipline qu*on pourrait dire qu'elle repose sur une loi d*airain. Et quand vous voulez, en employant le grand oi^anisme corporatif, détruire tout ce qu'il peut y avoir d'indépendance chez ceux que vous recruter» pour votre armée, vous ne pensez qu*à donner à une certaine catégorie de citoyens, que vous prétendez représenter, des privil^es dont ne jouiraient pas les autres. »
Puis, dans ce même discours, M. Léon Sav montrait rimpossibilité absolue où est le socialisme de changer les lois naturelles de la production, aussi impérieuses que les lois physiques.
€ G)mment! s'écriait-il, vous nous dites que nous faisons obstacle, avec des digues de petits morceaux de papier ou des discours qui s*eovolent, à la marche nécessaire de Thumanité! Et vous avez imaginé qu'il y avait une évolution qui devait nécessairement conduire la société au but que vous rêvez vousHmêmes, de sorte que nous serions condamnés fatalement, sans pouvoir faire autre chose que de pleurer sur notre pays, à cette solution que nous considérons comme le sceau de la décadence d^nitive de noire patrie. Fatalement! Comment peut-on s'imagioa* qu'il y ait quelque chose de fatal dans Thistoire de lliumanilé.
quand on vit dans un siècle où les hommes ont eu une importance si capitale sur le développement des phénomènes politiques ? »
Ce que M. Léon Say avait le plus en horreur dans sa lutte contre le socialisme, c*est ce qu*on a appelé la politique de la poudre aux yeux, c'est-à-dire Thypocrisie d'avoir l'air de faire quelque chose pour les adeptes en faisant miroiter à leurs yeux des semblants de réformes, qu'on est décidé d'ailleurs à ne pas exécuter. Ce procédé lui paraissait puéril et odieux. Il voulait, au contraire, que l'on discutât franchement avec eux et qu'on leur dît sans détour qu'on n'était pas de leur avis.
€ Ils ont montré, écrivait-il, quand par hasard ils n'ont pas fait de la politique d'obstruction, qu'ils savaient discuter. Il faut les provoquer à la discussion : ce serait une véritable œuvre de gouvernement ; et si on y arrive, il faudra les combattre à découvert sur un terrain véritablement sans broussailles. N'ontils pas déclaré qu'ils ne redoutaient pas la discussion? N'en ont-ils pas donné un commencement de preuve dans quelques rares occasions, tout en se refusant, malheureusement, le plus souvent, à se renfermer dans la question, en se plaisant à passionner le débat par des excès intolérables de langage et en se livrant à des personnalités plus intolérables encore pour lesquelles la Chambre des députés a toujours montré beaucoup trop d'indulgence? Si le ministre des finances se réserve, par un mauvais esprit de conciliation ou,
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ce qui serait pire, par un défaut de coorictiOT; sî refuse le corps-à-corps aux socialistes et se rëapt dans l'équivoque; s'il cherche à ramena les m» pv des mots et les autres par des concessions récffles, i se sera condamné lui-même et auia condamné k parlement à l'impuissance; nous n'aboutiitHis dès lors à rien. On aura ressuscité le Tieîl opportanisme sans y retrouver les avantages que, bioi souvent, h République y a rencontrés. On sera retombé daas l'ornière d'où nous sommes sortis avec tant de peme, et on s'y sera embourbé dans les plus mauviîses conditions*. »
Avons-nous besoin d'ajouter que les craintes de M. Léon Say se sont réalisées, et que nous continuons à nous embourber de plus en plus dans Tomière qQ*3 signalait avec une si courageuse clairvoyance?
En 1893, il eut une occasion solennelle d'affirmer ses principes. Son mandat était expiré et il en redemanda la continuation à ses électeurs de Pan. Cette fois, la lutte devait être plus vive qu'en 1889. M. Léon Say se trouvait en présence de son anciea concurrent réactionnaire, et on avait suscité une candidature radicale socialiste, dont l'unique but était de faire une diversion habile et de diviser les voix républicaines.
Mais aussi M. Léon Say avait la possession d'état : plus que jamais il pouvait compter sur le dévoue-