‹ Léon SayChapitre 5 sur 83 · r.iMili'fil lin m/irl/i»/c ilc. Jt^an-Klienne Say · texte numérisé non relu

r.iMili'fil lin m/irl/i»/c ilc. Jt^an-Klienne Say

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Bien que Castanet occupât un rang très honorable dans la hiérarchie commerciale de Lyon, son état de fortune n'était pas en rapport avec sa situation sociale. Jean-Baptiste Say attribue cette anomalie « à ce que M. Castanet était dépourvu de cette médiocrité d'esprit qui paraît nécessaire pour s'enrichir dans le commerce 9. Et il ajoute : « Mon grand-père portait ses vues plus loin. Il étudiait peut-être plus les résultats généraux du commerce que ses résultats prochains; plutôt ses principes, sa législation et les usages des différents peuples, que le parti qu'il en pouvait tirer. Dans les débats qui s'élevaient entre les négociants de la ville il était souvent pris pour arbitre, et les tribunaux lui renvoyaient la décision des cas difficiles. Dans une ville où le commerce est si étendu et si actif, l'attention qu'il donnait aux affaires des autres nuisait un peu au succès des siennes... »

Non, en vérité, ce n'était pas un commerçant; c'était ce qu'on appelait de son temps un philosophe et ce qu'on appelle aujourd'hui un économiste. Economiste, il l'était sans le savoir, cet idéologue qui, au lieu de s'absorber dans la patiente et minutieuse

cet événement. Mais les actes de Tétat civil ne mentionnent pas le numéro, et nos recherches à ce sujet n'ont abouti qu'à des probabilités. U se peut que la maison Castanet ait disparu par suite des expropriations nécessitées par le prolongement de la rue Impériale, aujourd'hui rue de la République. Dans ses MémoireSy J.-B. Say raconte que ses parents habitaient quai Saint-Clair, et que toute sa vie il a conservé l'impression de l'admirable panorama qu'il avait devant les yeux. 11 est donc vraisemblable qu'après la naissance des enfants, le logis de la rue Pizay étant devenu trop exigu, le ménage Say se transporta au quai Saint-Clair.

recherche du gain, passait son temps à méditer sur les principes des causes générales, et à essayer de résoudre les grands problèmes spéculatifs de la production et de réchange. Nous retrouverons plus loin chez ses descendants directs les traits distinctifs de ce caractère désintéressé. Nous verrons qu'il est le véritable ancêtre intellectuel de cette dvnastie économique des Say, qui a fourni à la science trois générations d'hommes marqués à son empreinte.

Si les affaires commerciales de Castanet n'étaient pas brillantes, celles de son gendre n'étaient guère plus prospères. Après une période relativement heureuse, J.-É. Say éprouva des revers. Son commerce consistait à envoyer des soieries de Lyon à l'étranger; il les expédiait en Hollande, en Allemagne, en Italie et jusqu'en Turquie; mais il restait garant auprès des fabricants de la valeur des marchandises. « Ses débiteurs, remarque judicieusement J.-B. Say, se trouvaient parsemés dans l'Europe et ses créanciers étaient à sa porte; quelques années peu favorables à la vente l'exposèrent à des pertes considérables. Il fallut qu'il payât n'étant point payé, et il se vit contraint de déposer son bilan. » D'ailleurs tous les malheurs semblaient conjurés contre lui. Son beaupère, qui aurait pu l'aider de ses conseils et de son crédit, avait été frappé d'une attaque de paralysie.

Mais si, au point de vue financier, le désastre de Jean-Étienne Say était complet, l'honneur restait intact. Comme il était aimé, comme on le savait

intègre, laborieux, rompu aux affaires — la suite Ta bien prouvé — il obtint facilement des arrangemenls de ses créanciers, et ceux-ci n'eurent pas i se repentir de leur générosité, car quatre années ne s'étaient pas écoulées que, non seulement Jean-Etienne Say s'acquittait de toutes ses dettes personnelles, mais encore payait la part de ses associés et obtenait sa réhabilitation complète.

Avant d'en venir là, Jean-Étienne Say avait subi de dures épreuves à son arrivée à Paris. Presque sans ressources, et déjà chargé de famille, il s'était occupé de courtage de banque, métier analogue à celui de remisier. Ses qualités ne tardèrent pas à le faire apprécier dans le monde de la finance, et après avoir été intéressé dans une charge d'agent de change, il obtint une place d'agent de change en titre. Le sort de la famille paraissait assuré. Mais la mauvaise fortune n'avait pas seulement porté un coup funeste à ses intérêts matériels; elle avait failli compromettre à jamais le développement intellectuel du fils aîné Jean-Baptiste, en l'obligeant à interrompre brusquement le cours de ses études. Dès l'âge de neuf ans, Jean-Baptiste avait été mis dans une pension que venaient d'établir près de Lyon, à Écully, un Italien nommé Giro et un abbé Gorali.

« Leur plan, écrit Jean-Baptiste Say, rejetait quelques-unes des pratiques suivies dans les collèges, et en général, l'instruction magistrale d'alors ; leur entreprise, en conséquence, eut des persécutions à essuyer

de la part de l'archevêque de Lyon, qui s'attribuait la surveillance de tous les établissements d'éducation et qui redoutait la pernicieuse tendance de l'esprit philosophique du siècle. Les noms de Washington et de Franklin commençaient à résonner à nos oreilles comme à celles de toute la France ; et l'on se vengeait sur de pauvres écoliers de l'émancipation de l'Amérique. Les litanies à la Vierge et aux saints qu'on nous faisait réciter à genoux étaient si longues et si fastidieuses, que je me trouvais mal et perdais connaissance presque toujours avant qu'elles fussent finies. On parvint ainsi à calmer le courroux de Monseigneur et à soutenir cette maison, où l'on cherchait i rendre l'instruction plutôt agréable aux élèves que forte.

» On nous enseignait l'histoire, telle qu'on la trouvait dans les livres de cette époque, c'est-à-dire une fable convenue; on nous enseignait la grammaire, la langue italienne assez bien, et le latin fort mal. Je puis dire, comme Jean-Jacques Rousseau, que j'étais destiné à apprendre le latin toute ma vie et à ne le savoir jamais. Du reste les deux chefs de la maison étaient bons envers leurs élèves, ils soignaient les développements de leur corps et de leur esprit, et j'ai conservé un tendre souvenir des soins qu'ils m'ont donnés. »

Certes cette éducation, qui d'ailleurs ne devait pas être très différente de celle qui était donnée, à cette époque, dans les autres établissements scolaires, n'était

pas parfaite. Ce qui prouve cependant qu'elle n'était pas si défectueuse, c'est que Jean-Baptiste Say n'en a pas gardé un mauvais souvenir: les maîtres savaient se faire aimer de leurs élèves, puisque toute sa vie il a conservé pour eux un souvenir reconnaissant et attendri.

Le brusque départ de Lyon interrompit cette éducation. Pendant les premières années du séjour à Paris, il ne fut pas question de la reprendre. Dans l'impossibilité où il ^tait de pourvoir aux frais d'une instruction classique, Jean-Étienne se contenta de faire donner à son fils une éducation commerciale moins coûteuse et d'un avantage plus immédiat. S'il est vrai que rien ne soit plus funeste pour la culture intellectuelle qu'une éducation commencée d'après une certaine méthode, puis interrompue et ensuite reprise dans un sens tout différent, et que mieux vaudrait peut-être un manque presque absolu d'instruction, on voit quels risques courait le jeune Jean- Baptiste en s'engageant à contre-cœur dans cette voie nouvelle. Il dut se mettre aux affaires de banque, mais il est permis de supposer que ces nouvelles occupations ne l'absorbèrent pas uniquement.

Jean-Baptiste n'avait pas le sens pratique très développé, ou tout au moins il ne possédait pas les qualités indispensables pour réussir dans les affaires. La preuve en est dans le peu de succès qu'il obtint plus tard dans l'industrie. En dépit du soin, de l'ordre, de la conscience exacte et rigoureuse qu'il apporta dans

ses tentatives commerciales, la fortune ne couronna jamais ses efforts. Il n'était pas pour rien le petit-fils, de Gastanet : comme lui, il voyait les choses à un autre point de vue que le^ commerçants ordinaires et il méditait plus qu'il n'agissait. En un mot, il manquait de cette qualité maîtresse en affaires qu'on appelle le sens pratique, et que faussement il qualiGait de médiocrité d'esprit, ce qui est bien différent.

Quoi qu'il en soit, les affaires de la famille paraissant en bonne voie, Jean-Baptiste pensa que le moment était venu d'exécuter un projet caressé depuis longtemps. C'était d'aller en Angleterre pour y apprendre la langue, compléter son éducation et étudier de près des mœurs et des institutions qui séduisaient sa jeune imagination. Il obtint la permission si désirée, et à l'âge de dix-neuf ans il partit pour l'Angleterre, en compagnie de son frère Horace qui venait d'avoir quatorze ans.

Ce premier séjour en Angleterre eut sur le développement intellectuel de Jean-Baptiste Say une influence considérable. Laissé à lui-même dans un milieu si différent de celui dans lequel il avait été élevé, isolé, au moins au début, par son ignorance de la langue, il se prit à étudier sérieusement et à réfléchir. C'est à cette époque décisive de sa vie qu'il sentit naître en lui cet esprit d'observation et cette faculté d'association d'idées, qui sont les marques distinctives de son génie scientifique. Tout devint pour lui matière à réflexion.

« Les moindres circonstances servent à notre édu-

cation, écrit-il. Un jour je vis entrer chez moi un couple de maçons avec des briques et du mortier. Je n'apercevais aucune réparation à faire; la maison était presque neuve ; mais j'avais deux fenêtres à ma chambre ; le Parlement, ou plutôt le ministre venait de décréter l'impôt sur les portes et fenêtres ; et mon hôte ayant calculé qu'une fenêtre suffisait pour notre travail et notre toilette, il fit murer l'autre. Je réfléchis alors que j'aurais une jouissance de moins et que ma fenêtre murée ne rapporterait rien à la Trésorerie. C'est peut-être la première de mes réflexions sur l'économie politique. »

L'année suivante, en 1787, à son retour à Paris, il fut amené, par une circonstance fortuite, à réfléchir plus mûrement et avec plus de méthode sur les phénomènes économiques et leur répercussion sur le bien-être moral et matériel des peuples. Etant secrétaire de Clavières, le futur ministre, alors directeur d'une compagnie d'assurances, il remarqua que son patron lisait assidûment et avec attention un ouvrage anglais : c'était la Richesse des nations de A. Smith. Il en lut quelques chapitres. L'impression qu'il en ressentit fut si profonde que, dès que ses moyens le lui permirent, il écrivit à Londres pour se faire envoyer un exemplaire du célèbre traité, qu'il conserva précieusement toute sa vie. Ce fut une révélation. Dès lors sa voie était tracée et son esprit avait trouvé sa véritable orientation.

Nous n'avons pas l'intention de suivre pas à pas

Jean-Baptiste Say dans sa féconde et glorieuse carrière. Ce travail ne rentre pas dans le cadre de notre étude, et d'ailleurs il a été fait au moins en partie *. Mais, en restant dans les limites que nous nous sommes fixées, nous croyons devoir rechercher les affinités morales et intellectuelles qui relient Horace et Léon Say à leur illustre aïeul.

A une époque où la théorie de Tatavisme et les questions de milieu occupent une place prépondérante, il est indispensable de remonter un peu dans le passé. Il est curieux surtout de discerner la part que M. Léon Say peut revendiquer dans l'héritage paternel, de montrer qu'un homme d'une nature aussi élevée et d'une urbanité aussi exquise n'est pas éclos spontanément. Ses rares qualités d'esprit et de cœur sont, pour beaucoup, la résultante d'une longue sélection et d'une sorte d'incubation morale et intellectuelle. Il y a aussi un intérêt historique de premier ordre à étudier comment se sont fondées, par quelles transformations presque invisibles ont passé ces grandes familles de la bourgeoisie française, qui ont eu une influence si directe sur la société moderne et dont la famille Say était, sans contredit, un des types les plus achevés.

Laissant donc de côté les événements extérieurs de l'existence publique et scientifique de Jean-Baptiste Say, nous allons pénétrer dans sa vie privée, jus-

1. Consulter à ce sujet les intéressanles éludes de M. Baudrillart et de M. É. Dubois de TEstang.

qu'ici peu connue. Notre tâche sera singulièrement facilitée par la faveur que nous a accordée madame Léon Say de puiser dans les archives de la famille.

Par un fortuit concours de circonstances, Jean- Baptiste Say, dont le temps était absorbé par mille occupations diverses, a beaucoup écrit de lettres, au moins pendant une période de sa vie, alors que son fils Horace séjournait en Amérique. Les autres lettres de famille sont peu nombreuses. La raison en est que Jean-Baptiste Say, tendrement attaché à son foyer *, s'absentait très rarement, et encore, le plus souvent, sa femme Taccompagnait-elle dans ces déplacements nécessités impérieusement par les affaires '.

Ce qui frappe d'abord quand on pénètre dans l'intimité de Jean-Baptiste Say et de sa famille, c'est la parfaite possession de soi-même et la sereine égalité d'humeur des personnages. Tous sont merveilleusement équilibrés; chez eux, nulle trace de nervosité ni de sensiblerie. Nous nous trouvons en présence d'âmes fièrement trempées, qui se savent supérieures aux événements. Dieu sait cependant que les épreuves et les catastrophes ne les ont pas épargnées. Jean-Baptiste

i. Jean-Baptisle s'était marié à Paris, en pleine Terreur, le 6 prairial de Pan I — 25 mai 1793 — avec mademoiselle Deloche.

2. En dehors des lettres de famille et de quelques correspondances échangées avec les personnages de son temps, J.-B. Say avait l'habitude de noter chaque jour les faits saillants de son existence et d'inscrire ses dépenses. Mais cette simple nomenclature, que n'accompagne aucune réflexion, n'a qu'un intérêt relatif au moins au point de vue qui nous occupe. Nous avons trouvé néanmoins quelques renseignements assez curieux au sujet du prix des choses au commencement de ce siècle, telles que gages des serviteurs, émoluments des médecins, prix des loyers, etc.

Say et sa femme ont connu toutes les vicissitudes de la fortune et toutes les difficultés de la vie. Plusieurs fois, au cours de leur laborieuse existence, ils ont assisté à la ruine de leurs espérances. Jean-Baptiste Say n'a pas été seulement atteint dans ses intérêts et dans ses affections privées, il a profondément souffert comme citoyen. Né libéral et mort libéral, il a été condamné à ne jamais assister, sauf dans quelques courts intervalles, au triomphe de ses principes, pas plus en politique qu'en matière d'économie politique. Comme tous les jeunes hommes de sa génération, il avait salué avec enthousiasme le mouvement de 1789. Quelques années après, témoin et victime de la Terreur, il mettait sa confiance dans l'apparition d'un gouvernement qui promettait de rétablir l'ordre et la liberté. Un moment il crut en Bonaparte, qui ne ménagea rien pour se l'attacher. Mais l'illusion ne fut pas longue : la séparation s'opéra et elle fut définitive.

Pour se consoler de ses déboires politiques et se créer des ressources, — car il n'avait même plus la liberté d'écrire et de professer, — Jean-Baptiste s'adonna à l'industrie. Il fonda à Auchv, dans le Pasde-Calais, une filature de coton. Auparavant, il avait tenu à s'initier aux détails de la fabrication, en opérant tous les jours sur un métier d'origine anglaise déposé au Conservatoire; son fils Horace lui servait de rattacheur. Pendant quelques années l'établissement prospéra, mais à la suite des événements provo-

qués par la folle politique de Napoléon, les affaires périclitèrent; 4814 et 1815 leur portèrent le dernier coup. Jean-Baptiste Say avait lutté avec une indomptable énergie; à la fin il avait dû s'avouer vaincu, et rentrer à Paris pour chercher une situation. Toutes les tristesses Tassaillirent; son usine était réduite à rinaction, son fils Horace était parti pour TAmérique dans rintention de ne plus être à charge à sa famille, et, pour comble, le spectacle des événements politiques et de la cynique explosion des convoitises débridées le navrèrent. Un moment il songea à s'expatrier et il s'en ouvrit à son fils Horace alors aux États-Unis. € Au lieu, lui écrit-il, de me coudoyer dans la foule pour arriver à quelque emploi qui me donnerait de quoi vivre avec peine, je tourne toujours mes regards vers l'exercice d'une industrie privée, et je ne tiens point du tout au séjour de la France, qui n'a rien qui me tente beaucoup à présent et où je vois qu'on sera mal gouverné. Les commerçants qui ont leurs capitaux sans cesse disponibles et réalisables s'en tireront encore. Ils sont cosmopolites par nature et une mauvaise administration n'a guère de prise sur eux, surtout quand elle est plus timide, plus faible que celle de Bonaparte. Ces pauvres Bourbons n'ont pour eux ni troupes ni argent. Les soldats n'ont pas encore crié une seule fois : « Vive le roi! » Les contribuables serrent tant qu'ils peuvent les cordons de leur bourse. Et le roi est entouré de loups dévorants. Recueille donc des notes et des avis sur les genres de commerce

et de manufactures qu'on pourrait établir aux États- Unis. Si nous pouvions faire une entreprise ensemble, je serais fort content. Tes sœurs se marieraient plus aisément là-bas qu'ici *. »

De son côté, madame J.-B. Say écrit à son fils : « C'est avec joie, mon cher enfant, que je vois arriver la fin de chaque jour; je me dis : en voilà encore un de fini et nous approchons de celui qui nous apportera des nouvelles de notre voyageur : avec quelle ardeur elles sont désirées, ces chères nouvelles! L'impatience, que sans doute tu éprouves de ton côté, ne peut te donner qu'une faible idée de la nôtre; cependant malgré la peine que me fait souffrir ton éloignement et notre long silence, je ne puis regretter le parti que tu as pris. J'aime mieux te savoir loin de nous, occupé de ton instruction, qu'exposé à tous les inconvénients qui auraient été la suite de ton séjour prolongé en Bretagne. Nous nous flattons que tu es heureusement arrivé à ta destination : que ne donnerais-je pas pour en avoir la certitude! Je voudrais savoir si ton œil est parfaitement guéri. Que ne voudrais-je pas savoir de ce qui te concerne? Les plus légers détails intéressent mon cœur ! Ton souvenir est toujours au milieu de nous, nous t'associons à toutes nos pensées...

» Ton papa se porte très bien et il conserve sa force dans un temps où tant d'autres perdent la leur.

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