‹ Léon SayChapitre 6 sur 83 · Lettre du 26 mai 18U · texte numérisé non relu

Lettre du 26 mai 18U

Son courage soutient le nôtre, et tu peux le vanter d'avoir la famille la plus calme de Paris... »

Jean-Baptiste Say ne donna point de suite à ses projets d'expatriation. Avec le retour de la paix et de la liberté, il put reprendre sa plume et trouver dans le professorat des moyens d'existence. Mais les années 18i4 et 1818 lui Jaissèrent une indélébile amertume. Partagé entre la haine que lui inspirait la criminelle ambition de Napoléon et le dégoût provoqué par les maladroites manifestations du parti ultra revenu aux affaires avec les Bourbons, atteint dans ses convictions et dans ses intérêts, il subit alors la crise la plus douloureuse de sa vie. Néanmoins, sauf quelques expressions un peu vives, mais que les circonstances justifient, contre la politique impériale, les nombreuses lettres datées de cette époque ne contiennent aucune trace de violence ou de colère contre les hommes. Il juge les personnages et apprécie les événements avec une clairvoyance que n'obscurcit presque jamais la passion. Ce n'est certes pas par indifférence, car nul ne souffre plus vivement que lui des malheurs publics et des palinodies de ses contemporains. Mais deux choses lui servent de refuge et de consolation : le culte désintéressé de la science et l'amour de son foyer.

Époux tendre et dévoué d'une femme au grand cœur et aux vertus antiques, père affectueux et attentif d'enfants qui devaient charmer et embellir son existence tourmentée, protecteur discret et éclairé, ami

sûr et fidèle, il avait su créer autour de lui une atmosphère d*affeetion et de respect, à l'abri des orages politiques et des assauts multipliés de Tadversité. Homme de famille dans la plus noble acception du terme, acceptant tous les devoirs et toutes les responsabilités de sa charge, il s'est dévoué toute sa vie au bonheur des siens.

Éducateur de premier ordre, il ne laissa à personne le soin de façonner le cœur et Tesprit de ses enfants. Non seulement il dirigeait de très près leurs travaux, mais encore cet homme d'un aspect un peu grave se mêlait avec une bonne grâce charmante à leurs amusements. Un détail donnera Fidée, et de sa sollicitude paternelle, et de son étonnante ouverture d'esprit.

Un moment, comme c'était la mode alors dans toutes les classes de la société, ses enfants et leurs jeunes camarades se passionnèrent pour les charades et les comédies qu'ils jouaient entre eux les jours de congé. J.-B. Say s'amusa à composer des pièces pour eux. Dans ses papiers nous avons retrouvé le scénario de vaudevilles et une comédie complètement achevée, écrite tout entière de sa main avec le soin minutieux qu'il mettait à toutes choses. Cette comédie de paravent, intitulée Monsieur Parenthèse^ n'est certes pas un chef-d'œuvre, mais elle est gaie, bon enfant, et d'un comique très fin. Il avait aussi écrit une série d'apologues : au moment de les mettre en vers « La Fontaine lui fit peur j>, comme il l'écrit en marge du manuscrit.

Toutes les lettres adressées à ses enfants respirent une tendresse infinie, avec quelque chose de ferme et de viril. Il leur fait peu de morale, mais, fidèle à son rôle d'éducateur, il ne laisse jamais passer Foccasfon de relever leurs fautes et de redresser leurs torts. Voici, par exemple, l'extrait d'une lettre écrite à son fils Horace, alors âgé de quatorze ans, qui donne un aperçu de sa méthode.

Auchy, 10 octobre 1808.

« J'ai été affligé d'apprendre, non par tes lettres, mais par celles de ta cousine et de ta tante, la perte de ta bourse. Je n'ai pas encore tant regretté la valeur de la somme — quoique je ne sois pas dans le cas de supporter gaîment aucune perte, puisque je ne possède encore que ce que je gagne journellement — que j'ai gémi de la nonchalance et de l'insouciance qui ont été cause de cette perle. Je ne te la reprocherai pas davantage pour ne pas augmenter les chagrins que tu en as éprouvés toi-même, mais je te ferai seulement remarquer deux torts que tu as eus dans cette affaire, afin qu'avec l'envie que tu as de te perfectionner en tous genres, tu puisses éviter des torts semblables par la suite.

» Le premier est l'imprudence d'avoir porté plusieurs jours de suite une aussi forte somme dans ta poche. C'est ce que je ne fais pas moi-même, quoique je sois plus raisonnable que toi. Il fallait se hâter de

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rembourser à ma cousine Targent qu'elle t'avait prêté et te débarrasser du reste dans ton coffre, sur-lechamp, en rentrant et avant de te livrer à aucun amusement, à aucune occupation.

» Le second tort est de n'avoir pas confié cet accident de suite, aussitôt que tu t'en es aperçu, aux personnes qui s'intéressent le plus à toi : à tes parents, à ta tante qui m'a tenu lieu de mère et à toi de grand'maman. Ce défaut de confiance, cette conduite cachée refroidit nécessairement l'intérêt qu'on prend à toi. Elle prend sa source, je le présume, dans un fond de faiblesse morale, qui redoute une réprimande, qui en éloigne le moment sans y rien gagner que de rendre les reproches plus amers et plus durables. Oh! qu'il vaut bien mieux, cofhme je te l'ai dit une fois que tu étais trop jeune pour me comprendre, aller droit au danger qu'on redoute, l'affronter de bonne grâce, et s'en tirer le moins mal possible. Voilà le vrai courage. Tâche, mon bon, mon cher ami, de former ton caractère sur ce plan. C'est par l'exercice qu'on se forme aux qualités morales, de même qu'à l'adresse et même à la force corporelles.

» Puisque je suis sur le chapitre des conseils, je vais t'en donner encore un dont tu ne sentiras pas encore toute l'importance, mais qui te reviendra à l'esprit souvent et fortement à mesure que ta raison se formera et que tu acquerras de la connaissance des hommes. C'est qu'il est fâcheux, dangereux, ou au

moins très nuisible dans la vie de laisser voir à qui que ce soit le mépris qu'on fait de lui.

» Tu peux croire à ma véracité : j'ai connu personnellement plus de sept ou huit personnes, et de réputation plus de cent personnes, à qui cette disposition a coûté la vie; et quant aux personnes à qui elle a coûté le repos, dont elle a ruiné les ressources et contrarié le succès, le nombre en est incalculable. Les seuls ennemis que je me connaisse — et ils m'ont déjà fait du mal — ne me viennent que du mépris que j'ai senti pour leur caractère ou pour leur talent, et que je n'ai pas su cacher assez soigneusoment. C'est par cette raison que toute espèce d'association, de coterie qui affecte la moindre supériorité sur les autres, attire infailliblement la haine. Cette haine est peu enracinée, peu dangereuse, dans une population . de marmots; mais si l'amitié même entre marmots est un sentiment précieux, faut-il s'exposer à sentir et à inspirer le sentiment contraire?

» Je te dirai de plus que l'on découvre à mesure qu'on vit qu'il y a très peu de personnes et même de choses complètement méprisables ou haïssables. On aune prévention terrible contre de certaines gens; vient-on à les connaître mieux, et à les juger soimême d'un sens plus rassis et d'un esprit plus froid. Ton découvre que ce qui nous avait paru si pitoyable ne l'était pas sous tous les rapports. Une observation qui doit nous rendre bien modestes, c'est que la personne dont nous méprisons le plus les connaissances

et rinstruction, sait quelque chose que nous ne savons pas, et que celle dont nous méprisons le plus Tespril et les talents réussira infailliblement mieux que nous dans un genre ou dans l'autre.

» Fais l'application de ce que je te dis là, et, à défaut de ton expérience propre, que ta confiance dans mon expérience et la justesse qu'il peut y avoir dans mes idées t'engagent à régler un peu ta conduite là-dessus. Fais-toi une règle de conduite à toi, indépendante des idées de ta coterie, de tes amis. Ne sois pas seulement supérieur à une clique, sois supérieur à toutes les cliques, et vois d'avance combien la meilleure des cliques te paraîtra peu de chose dans dix ans et à cent lieues de distance.

» Si cette conversation est un peu trop forte pour toi, garde ma lettre, relis-la dans quelques mois, dans quelques années et alors dis-m'en ton avis... »

On conçoit l'impression ineffaçable que dut produire sur un enfant de quatorze ans, très bien doué, une admonestation conçue en de tels termes. C'est que, quand la conscience était en jeu, J.-B. Say, d'ordinaire si indulgent, devenait intraitable. Aucune considération de famille ou d'amitié ne l'empêchait de dire la vérité.

Bien des années après, en 1827, son frère Louis, qui était fixé à Nantes où il avait fondé une raffinerie, mais qui, en sa qualité de petit-fils du rêveur Castanet, aimait à philosopher sur les causes générales,

lui envoya un livre qu'il venait de composer, intitulé : Considérations générales sur Vindusirie, Cette œuvre hâtivement faite déplut à J.-B. Say, qui s'en ouvrit à son frère avec une franchise qui va jusqu'à la sévérité. Voici sa lettre *.

Paris, 1827.

« J'ai reçu ton dernier ouvrage, et je te remercie de l'envoi. J'y ai trouvé beaucoup de bonnes choses, et toutes sont dictées par l'amour du bien et de l'humanité... Cependant je ne te cacherai pas que je suis fâché de cette nouvelle publication : je crois que tu aurais recueilli plus d'honneur en t' exerçant sur d'autres sujets. Je suis fâché, par exemple, que tu aies écrit sur la nature et l'usage des monnaies sans avoir lu les nombreux écrits que les Anglais ont fait paraître, dans ces dernières années, sur ce sujet où ils se sont instruits à leurs dépens, notamment, outre les brochures de Ricardo, celles de Th. Tooke, de Parnell et de A. Mushet. Tu aurais pu y suppléer en lisant les chapitres xxni et xxvi, livre I, de la cinquième édition de mon Traité. Tu aurais vu en même temps combien je me suis empressé de me corriger du

i. L'exemplaire envoyé à J.-B. Say a été conservé dans la famille. n est surchargé de noies, ce qui prouve avec quelle conscience J.-B. Say Tavait lu et étudié.

Publiée par les soins d*Uorace Say dans les Œuvres diverses de J.-B. Say, p. 544 et suivantes. Paris, Guillaumin, 1848.

moment que la vérité brille à mes yeux; mais il ne suffit pas de lire en courant, et ensuite de rouler sur ses propres idées. Il faut étudier profondément les bons auteurs, se pénétrer de leur sens, s*en rendre maître, et ne les combattre que lorsqu'on s'est convaincu qu'on a vu la portée de leur sens, et qu'on a trouvé, comme disait l'abbé Galiani, le Gite du Paralogisme. Autrement on se fait plus de tort qu'à eux.

» Depuis trente-huit ans j'étudie l'économie politique, c'est-à-dire depuis le temps où j'étais secrétaire de Clavière, avant qu'il fût ministre : il avait un exemplaire de Smith qu'il étudiait fréquemment; j'en lus quelques pages dont je fus frappé, et aussitôt que je le pus, j'en fis Aenir un exemplaire que j'ai encore. Depuis ce temps, chaque fois que je me suis trouvé une opinion différente de celle des auteurs d'un grand jugement, j'ai frémi de me tromper; j'ai remis mes essais sur le métier, et j'ai presque toujours trouvé que j'avais tort. Je crois que tu as lu trop légèrement, car c'est lire légèrement que de ne lire que pour trouver, non le sens intime d'un auteur et ses motifs, mais de lire seulement pour le critiquer, lorsqu'il s'éloigne de notre idée fixe.

» J'ai été affligé de la manière dont tu parles de Smith et du seul ouvrage de Malthus où il ait complètement raison : tu es dans ton tort, la nature des choses te donne un démenti perpétuel. Ce n'est point ici le cas où un seul homme a raison contre un vul-

gaire i^orant. Tout le inonde croyait la terre immobile au centre de Tunivers ; mais ce monde n'était pas instruit. Quand les observations de Copernic, de Galilée, de Newton eurent fourni des preuves que la terre tournait autour du soleil, ceux qui les ont combattus ont donné la mesure de leur instruction : et ce qui pouvait leur arriver de plus heureux, c'est que leurs écrits fussent oubliés... »

La leçon était un peu dure; mais elle était si méritée et elle venait d'un cœur tellement sincère, que les rapports affectueux entre les deux frères n'en parurent pas altérés. D'ailleurs, il faut bien le dire, soit que les circonstances de la vie les aient séparés de bonne heure, soit que leur tournure d'esprit fût trop différente, J.-B. Say n'eut jamais pour son frère Louis la même tendresse que pour son frère Horace, l'aimable compagnon de Londres.

C'est qu'aussi c'était une nature charmante que celle de cet Horace qui, élève de l'École des Beaux- Arts et dispensé de la réquisition militaire, volait à la frontière au premier coup de canon, disant simplement à son père : « Il faut, dans les circonstances où nous sommes, que chaque famille fournisse son tribut. J'acquitte le nôtre. » Sa première campagne lui donne le goût des armes. Il se présente à l'examen du concours de l'école du Génie de Metz, et dès le premier classement il obtient le numéro 1. A sa sortie de Técole, il est employé comme officier au blocus de

Luxembourg. Là, il se fait si bien apprécier de ses chefs qu'il est mandé à Paris pour rorganisation de l'École polytechnique, où il est chargé du cours des fortifications. Devenu collègue de Lagrange, de Monge et de Berthollet, il suit leurs travaux avec une ardeur passionnée. Tout en approfondissant Tart des fortifications, il publie une série de mémoires sur les questions nouvelles de chimie, de physique et de météorologie, qui attirèrent sur lui Tattention du monde savant.

Mais les études scientifiques ne l'absorbaient pas uniquement. Dévoré du désir de tout savoir et doué d'une grande ouverture d'esprit, — là encore nous retrouvons la trace de Castanet — il se reposait de ses labeurs scientifiques dans le culte de la littérature, de la philosophie et des arts. En analysant les œuvres de Locke et de Condillac, il avait été conduit, comme toutes les personnes qui se sont livrées à des études de ce genre, à des recherches fort étendues sur les langues, et il'avait jeté les fondements d'une grammaire philosophique dont les principes ingénieux et profonds ouvrirent des horizons nouveaux à une science encore à son enfance.

En même temps, il se délassait l'esprit en lisant « avec délices » les poètes anciens et modernes, et il publiait dans la Décade des allégories pleines de grâce et de fine ironie dans le genre des Troglodites de Montesquieu, dont le but était de faire sentir la fâcheuse influence des préjugés sur le sort de l'espèce

humaine. Esprit éminemment philosophique, il ne se perdait pas dans le détail ; instinctivement il s'élevait à des considérations générales, et tournait toutes ses idées vers le but que se proposaient alors les disciples de l'école physiocratique : le bonheur des hommes et le perfectionnement de l'espèce.

Mais ce penseur, ce philosophe, ce lettré était avant tout un homme d'action. A peine l'expédition d'Egypte était-elle résolue, qu'il demanda et obtint la faveur d'en faire partie en qualité de capitaine du génie. Il venait d'épouser la fille du D"" Delaroche. Son mariag^e avait eu lieu en novembre 4796. Devant Alexandrie il se signala par sa bouillante audace; un des premiers il monta à l'assaut et pénétra dans le cœur de la place. En récompense de cette action d'éclat, Bonaparte réleva, sur le champ de bataille, au grade de chef de bataillon. Il avait alors vingt-sept ans.

Désigné pour faire partie de l'expédition de Syrie, il eut le bras droit fracassé à un des assauts infructueux — il y en eut treize — de Sain t-Jean-d' Acre. La retraite est décidée», et dès le lendemain, après un pansement sommaire, il dut se mettre en marche; quelques jours ^rès il mourait de fatigue et d'épuisement.

La nouvelle de sa mort porta un coup aOreux à Jean- Baptiste Say . « Pourquoi faut-il, écrit-il dans la Décade^ que des liens si forts puissent se rompre en si peu d'instants? Pourquoi le ciel, qui nous a donné l'amitié fraternelle, y a-t-il ajouté l'éternelle séparation? La Patrie, qui aurait pu employer si utilement mon

frère dans les emplois civils, a voulu qu'il répandît son sang dans les combats avec moins d'avantage pour elle; je ne la chéris pas moins pour cela, mais elle ne pouvait me demander un plus grand sacrifice *. j>

Horace Say est mort avant d'avoir donné ce qu'il devait donner. Il n'était encore qu'une espérance. Tout fait croire que ce jeune homme, si merveilleuse-

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