‹ Léon SayChapitre 54 sur 83 · MARS 1875. — ÉCHEC DES POURPARLERS AVEC LE DUC PASQUIER · texte numérisé non relu

MARS 1875. — ÉCHEC DES POURPARLERS AVEC LE DUC PASQUIER

Extrait d'une note manuscrite de M. Léon Say.

La note dite : « Des trois hypothèses » avait été remise par moi, au nom de M. Dufaure et au mien, à M. Buffet, le dimanche 7 mars, et M. Buffet avait fait faire des propositions à M. le duc Pasquier pour le ministère de Tintérieur. Le lundi matin, 8 mars, le duc Pasquier avait eu une entrevue avec le Maréchal, et le Maréchal lui avait proposé le ministère de Tintérieur dans des termes peu obligeants, en lui disant qu'il espérait que son nom n'amènerait pas de désorganisation dans Tadministration française. Ce à quoi M. Pasquier avait répondu que son oncle d'Audiffret avait réorganisé la comptabilité publique, que son grand-oncle avait réorganisé l'administration des tabacs, et que son père adoptif M. Pasquier lui avait donné un nom qui n'était pas synonyme de désorganisation. En somme, Pasquier avait refusé.

Ce même matin, M. Buffet en a averti M. Dufaure, qui me Ta fait connaître vers midi. En même temps M. Buffet remettait au Maréchal les pouvoirs qui lui avaient été donnés de former un cabinet. Je demandai à M. Dufaure si nous pouvions nous considérer comme libres; mais

Le mardi matin, 9 mars, à neuf heures, je n'avais reçu aucun avis, d'où je tirai cette conclusion que tout était défait de nouveau. A neuf heures et demie, je reçus à Paris une dépêche du Maréchal me demandant de venir le trouver le plus tôt possible à Versailles. Je partis immédiatement, et, aussitôt arrivé à Thôtel de la Présidence, je fus introduit dans le cabinet du Maréchal.

Le Maréchal me dit qu'il n'avait pas besoin de me rappeler l'histoire des jours passés, que je connaissais. Il éiait dans une grande inquiétude de ce qui pouvait arriver si une entente ne s'établissait pas. Il me dit qu'il allait me montrer une combinaison à laquelle il ne manquait absolument que mon aiceptation. Il tira de dessous son buvard un papier qu'il me tendit. Ce papier contenait une liste ministérielle qui n'était pas celle dont on était convenu la veille. Au lieu d'être président du conseil sans portefeuille, M. Buffet avait l'intérieur. Au lieu de l'intérieur, le duc Pasquier avait l'instruction publique. Je fis remarquer au Président combien l'élimination de M. Wallon dans les circonstances actuelles devait paraître insolite, à cause du grand rôle qu'il avait joué dans le vote des lois constitutionnelles.

Le Maréchal insista sur ce que mon adhésion pouvait terminer tout. Il ajouta que, si cette combinaison ne réussissait pas, il lui serait impossible de trouver des députés, et qu'il serait alors obligé de chercher à former un ministère extra-parlementaire. Je dis alors que, dans ces conditions, j'acceptais.

Immédiatement et comme poussé par un ressort, le Maréchal se leva; ses yeux se mouillèrent de larmes; il me prit les mains et me dit : « Je vous remercie beaucoup; vous ne savez pas la vie intolérable que je mène. Mes anciens amis me tournent le dos. Je n'ai pas besoin de vous donner ma parole que je ne suis pas un bona-

partiste. Je suis d'ooe famille légitimiste, et lorsque la Intimité a été sur le point de rerenb j*aurais pu Taider puissammeot : c*est moi qui leur ai dit qn^on ne pouvait pas abandonner le drapeau tricolore. Eh bien! ce qae je n'ai pas fait pour la légitimité, est-ce que vous croyez que je serais capable de le faire pour TEmpire? Et cependant, si après avoir perdu mes anciens amis, je n*en retrouve pas de nouveaux dans ceux pour lesquels je les ai abandonnés, que voulez-vous que je fosse? Si on veut me faire partir, je m'en irai ; mais alors je sais quel sera le b... qui fera le coup, et il sera suivi par six corps d'armée. »

Après m'avoir dit ces choses, il voulait aller lui-même chez M. Dufaure. Je lui fis observer qu'il valait mienx qu'il l'envoyât chercher, et il fit partir M. Emmanuel d'Harcourt. M. E. d'Harcourt mit M. Dufaure au courant et lui communiqua la liste.

Pendant ce temps-là, j*étais resté dans un des salons voisins du cabinet du Président. Au bout d'un instant, le Maréchal vint me rejoindre et me remit lui-même une lettre. C'était une lettre de M. Dufaure qui, au lieu de venir, m'écrivait. Dans cette lettre il me disait que M. Buffet lui avait déclaré souvent, pendant leurs pourparlers, qu'il ne voulait pas prendre le ministère de l'intérieur : la combinaison lui paraissait fort hasardée. Quant à M. Wallon, il lui paraissait impossible qu'on pût admettre son exclusion.

Là-dessus, je demandai au Maréchal s'il était bien sûr de l'acceptation de M. Buffet et de M. Pasquier. Le Maréchal me répondit qu'il était sûr de M. Buffet et qu'il se portait fort pour M. Pasquier, qui s'était mis à sa disposition. Puis j'allai chez M. Dufaure, après avoir promis au Maréchal de revenir tout de suite.

M. Dufaure me dit qu'il trouvait la situation très grave, et qu'il demandait le temps de consulter le petit

conseil que nous avions formé depuis quelques jours : il se composait de MM. Gasimir-Perier, Ricard, Pothuau et Bardoux. Je savais que Perier et Pothuau devaient arriver par le train d'une heure. Je retournai donc chez le Maréchal pour lui demander d'attendre notre réponse jusqu'à deux heures.

Le Maréchal accueillit très mal cette demande d'ajournement, et dit que tout était perdu, que l'amiral Pothuau était l'homme de M. Thiers et qu'il empêcherait qu'on se mît d'accord. Je fis remarquer au Maréchal que, dans tous les cas, il valait mieux attendre une heure que de rompre tout de suite.

J'allai immédiatement chercher en voiture MM. Ricard et Bardoux, et j'envoyai le fils de M. Lepetit à la gare en le chargeant de guetter MM. Perier et Pothuau et de les amener tout de suite chez M. Dufaure. Vingt minutes après nous étions réunis. La délibération fut courte, mais elle aboutit au refus d'accepter la combinaison.

Je fus chargé d'aller transmettre cette réponse au Maréchal. Le Maréchal fut extrêmement irrité. Il me dit : « Dites à M. Dufaure que c'est lui qui est responsable de tout; c'est lui qui aura fait l'Empire. » Je ne pouvais plus discuter, je me retirai.

Quand je franchis la porte de la cour du Maroc, le flot des députés arrivait. Tout le monde croyait que le ministère était fait. Personne ne se doutait de la substitution qui avait eu lieu dans la nuit, et avait fait passer le duc Pasquier de l'intérieur à l'instruction publique, en éliminant Wallon. Pasquier, que je rencontrai un des premiers, fut très surpris de ce que je lui racontai. Il me dit qu'il n'avait point accepté cette substitution, et qu'il ne l'accepterait pas.

MINISTÈRE GAMBETTA. — M. LÉON SAY REFUSE D'ENTRER DANS LA COMBINAISON MINISTÉRIELLE.

Pt'ésidence du Sénat.

12 novembre 1881, samedi malin 7 heures.

Mon cher Pallaîn,

Vous êtes venu me trouver hier au soir, et vous m'avez dit de la part de M. Gambetta, qu'il pensait que nous pourrions nous mettre d'accord sur les questions que nous avons traitées dans notre entrevue, si j'acceptais ridée du rachat par TËtat de la compagnie d'Orléans. M. Gambetta me laissait le maître de chercher les garanties à. donner aux autres compagnies pour clore la question, garanties qui pourraient consister dans une suspension de la faculté de rachat pour un temps plus ou moins long.

Vous m'avez demandé ma réponse pour ce matin, a6n de ne pas arrêter plus longtemps les négociations que M. Gambetta a besoin de poursuivre avec ses autres amis.

Je ne puis entrer dans les vues que vous m'avez indiquées; le rachat d'une entreprise aussi vaste que celle de la compagnie d'Orléans, ne me permettrait pas de poursuivre les opérations que je crois nécessaires, et de

prendre des mesures qui me paraissent indispensables pour établir le crédit sur des bases inébranlables, et pour mettre la France à Tabri de toutes les éventualités. Vous voudrez bien dire à M. Gambetta que, placé en dehors de son cabinet, je n'en ferai pas moins tous mes efforts pour le seconder, car tous les bons citoyens sont intéressés au succès de sa politique et à rétablissement d'une autorité gouvernementale incontestée... »

LETTRE AU DIRECTEUR DU • TEMPS • POUR PAIRE CESSER DIVERS MALENTENDUS AU SUJET DU MESSAGE DU i& DÉCEMBRE 1877.

Présidence du Sénat.

14 décembre f881.

Mon cher Hébrard,

J*ai été fort sensible au reproche qui m'a été fait, dans le Temps du il décembre courant, d'avoir fait l'histoire du message du 14 décembre 1877 sans rendre à M. Dufaure tout ce qui lui était dû.

C'est que je n'ai parlé que d'un incident et que je ne croyais pas qu'il fût nécessaire de rappeler ce que personne ne pouvait ignorer.

C'est M. Dufaure qui avait formé le cabinet du 14 décembre; c'est lui qui en avait conçu le programme, qui nous dirigeait, qui nous inspirait. Il était notre chef, de nom et de fait.

Les arrangements ministériels avaient été terminées à Versailles, par M . Dufaure, dans la journée du 13 décembre . Nous avions résolu de lire le lendemain aux Chambres un message pour annoncer la formation du cabinet et affirmer notre politique, et il avait été convenu que ce

message serait soumis à M. le Maréchal de MaoMahon» dans la soirée du même jour à Paris.

Il était près de cinq heures du soir; nous étions encore à Versailles; nous devions nous réunir à huit heures et demie chez M. Dufaure, boulevard Haussmann, à Paris, et nous rendre ensuite à neuf heures et demie à l'Elysée.

Il fut entendu que M. de Marcère et moi écririons un projet pour servir de base à. notre rédaction définitive.

Je me hâtai de gagner la gare de la rive droite pour prendre le train. Je croyais que M. de Marcère me suivait. Je ne Taperçus ni à la gare de départ à Versailles, ni à. la gare d'arrivée à Paris. Je rentrai chez moi, où je l'attendis. Il ne vint pas. Craignant qu'il n*eût pas eu le temps de préparer de son côté le projet que nous avions été chargés de formuler, je récrivis et je me rendis, avec le papier auquel j'ai fait allusion dans mon discours de THôlel Continental, chez M. Dufaure à huit heures et demie précises.

Tout le cabinet y fut bientôt réuni, et comme M. de Marcère n'avait eu le loisir de rien écrire, je donnai connaissance de ce que j'avais proposé.

M. Dufaure et mes collègues approuvèrent le sens et la forme; des observations furent faites, et M. de Freycinet tint la plume pour introduire certaines modifications sur lesquelles on tomba d'accord. Aussitôt que la rédaction eut été arrêtée entre nous, nous allâmes tous à l'Elysée; il était près de dix heures du soir, car le temps avait marché avec rapidité.

M. le Maréchal ne voulut pas même entendre la lecture du document; il l'accepta de confiance en M. Dufaure. En sortant de l'Elysée, j'accompagnai M. de Marcère chez lui, où il me dit que nous rencontrerions quelques-uns de nos amis politiques. En effet nous vîmes là presque tous

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La séance deyait être ouverte à deux heures. M. Dufaure nous avait convoqués pour nous dire que M. le Maréchal, ayant pris connaissance du message, demandait qu'il y fût fait des changements très importants.

Ces changements ne pouvaient nous convenir. Nous reconnûmes pourtant que, sur un point, il pouvait être nécessaire de modiGer quelques expressions, aûn de ne pas paraître condamner d*une manière générale le droit de dissolution qui est écrit dans la constitution.

Nous nous rendîmes à TËlysée et, après une courte discussion, nous fîmes accepter le message par M. le Maréchal.

Mais le temps s'était écoulé et le train était parti; nous ne pûmes prendre que le train suivant.

On avait été étonné à Versailles de ne pas nous voir à deux heures, et déjà le bruit de la dislocation du cabinet commençait à. se répandre, lorsque M. Teisserenc de Bort, arrivant sans rien savoir de Tincident de Paris, rassura nos amis par son attitude pleine de confiance. Le retard ne pouvait être mis que sur le compte d'un événement fort ordinaire.

Telles sont les circonstances dans lesquelles le message du 14 décembre a été rédigé et enfin porté aux Chambres.

C'est M. Dufaure qui dans cette circonstance a tout inspiré; je n'ai joué que le rôle d'un rapporteur, dont le rapport a été approuvé presque sans changement. Je n'ai pas dit autre chose à THôtel Continental.

H y a beaucoup de témoins de cette journée; mais on oublie si vite I Un journal a bien considéré comme une révélation tardive le récit de ma conversation avec un membre du centre droit, lorsque mes amis et moi avions refusé de nous associer à ce que nous considérions comme une revanche de 89. Le soir du jour où cette conversa-

AFFISirCKS.

Lt*9 Sat.

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