CHAPITRE III
Le siège de Paris. — M. Léon Say organise le bataillon du chemin de fer du Nord. — Il pourvoit à Tinstallation et à l'cnlretien des réfugiés de Seine-el-Oise. — Sa vie à Paris pendant le siège. — Sa correspondance. — Le rationnement. — Le bombardement. — L'émeute du 21 janvier. — Derniers jours du siège. — M. Léon Say est chargé de négocier à Versailles le paiement de l'indemnité de guerre imposée à la Ville de Paris. — Les élections à l'Assemblée nationale.
Au moment de la déclaration de ^erre, M. Léon Say était à Villers-sur-Mer. Il y resta jusqu'à l'approche de l'armée ennemie et rentra à Paris dans la dernière semaine d'août, le jour même où la population, trompée par une dépêche mensongère, célébrait avec un enthousiasme délirant la nouvelle d'une prétendue victoire. Il ne devait en sortir que cinq mois plus tard.
La compagnie du chemin de fer du Nord ayant décidé la création d'un bataillon recruté exclusivement parmi ses agents en âge de porter les armes, M. Léon Say fut chargé de l'organiser en qualité de major. Ce bataillon, incorporé dans la garde nationale sous le numéro 256, avait pour mission
de proléger les magasins et les gares de la compagnie, et surtout de veiller au service des incendies. Plus tard il fournit un contingent important aux compagnies de marche. Pendant les premières semaines du siège, M. Léon Say fut très absorbé par ses nouvelles fonctions. Ce n'était pas, en effet, une tâche aisée que de pourvoir à l'équipement, à l'approvisionnement et au casernement de 1500 hommes. Il en vint à bout néanmoins avec assez de rapidité, et il eut la satisfaction de recevoir, à plusieurs reprises, les félicitations de l'autorité militaire au sujet de l'excellente tenue et du bon esprit de son bataillon.
Ce premier point réglé, M. Léon Say dut venir en aide aux nombreux habitants de Seine-et-Oise réfugiés à Paris. On sait que beaucoup des habitants des communes suburbaines s'étaient repliés précipitamment sur la ville. De tous les incidents d'un siège si fécond en péripéties, Tentrée des populations rurales en a été un des plus poignants. C'était, en effet, un spectacle lamentable et pittoresque, que celui de ces milliers de pauvres gens, poussés par un souffle d'épouvante, se pressant éperdus aux portes de la capitale. Sur des charrettes, on avait empilé à la hâte quelques pièces du mobilier et des sacs de provisions. Derrière, marchait la famille pôle-mêlc avec les anim.aux. Entrés dans Paris après une longue attente aux portes de l'octroi, ces malheureux erraient par la ville en quête d'un gîte, et le soir ils campaient dans les
rues et sur les places publiques autour de feux de bivouac.
Le gouvernement, absorbé par mille soins plus graves, ne pouvait leur venir en aide. Heureusement l'initiative privée fit son œuvre. Des comités se formèrent. Quelques notables habitants de Seine-et-Oise se réunirent pour secourir leurs concitoyens, sous la présidence de M. Barthélémy Sainl-Hilaire. On se partagea la besogne. M. Léon Say fut chargé de pourvoir à la subsistance des habitants du canton de Tlsle- Adam, au nombre de deux cent cinquante environ. Son premier soin fut de leur trouver des logements; il fallut ensuite leur procurer des vivres. Dans les premiers temps, les réfugiés avaient vécu sur leurs provisions; mais ces réserves avaient été promptement épuisées. Démoralisés par le changement d'habitudes, n'ayant pour se vêtir que des costumes d'été, entassés dans des logements insuffisants, ces infortunés connurent bientôt Textrôme détresse. M. Léon Sav avisa au plus pressé. II commença par ouvrir un bureau de secours, où il se tenait en permanence pendant presque toute la journée : c'est là que les réfugiés venaient recevoir les vivres, les vêtements et le combustible dont ils avaient besoin. Le gouvernement allouait une somme d'argent et des vivres en nature; mais ces subsides étaient insuffisants. M. Léon Say dut acheter des aliments, du bois et des vêtements, et, comme ses propres ressources ne tardèrent pas à s'épuiser, il entama les fonds appartenant à son oncle, M. Cheuvreux,
de rester constamment dans Tincerlitude sur leur sort. Cette préoccupation, auprès de laquelle les plus cuisants soucis et les privations matérielles ne comptent pour ainsi dire pas, se trahit dans les lettres qu'il écrivait tous les jours à madame Léon Say, sans savoir si ces lettres lui parviendraient jamais. Cependant, par une chance heureuse, presque toutes sont arrivées à destination. Elles ont été pieusement conservées, mais elles n'ont pas été publiées, et elles ne le seront peutêtre jamais entièrement, à cause de leur caractère d'intimité. Il nous a été permis de les lire et d'en copier quelques-unes que nous reproduisons.
Il ne faut pas oublier que ces lettres sont celles d'un mari et d'un père, qui avant tout cherche à rassurer les siens sur son sort et qui, par conséquent, leur présente la situation sous un jour plus favorable qu'elle ne Tétait réellement. Dans ces courtes lettres, écrites sur papier pelure, dont le poids était strictement limité et qui pouvaient tomber dans des mains ennemies, la politique ne pouvait tenir qu'une très petite place. Mais elles ont le mérite de montrer l'homme tel qu'il est. On verra avec quel calme, quelle possession de soi-même, quelle bonne humeur inaltérable, M. Léon Say supporte les privations d'un siège de cinq mois, et avec quelle impartialité il juge les acteurs de ce long drame. On verra aussi, par la lecture de ces simples billets, combien son cœur était compatissant à toutes les infortunes, et avec quel zèle infatigable il n'a cessé de s'occuper du soulagement des malheureux habitants
dé Seine-et-Oise confiés à ses soins. Voici quelques fragments de cette correspondance.
Mardi, 13 septembre 1870.
€ ... Aujourd'hui on ne rentre plus à Paris après huit heures du soir; demain il faudra une permission spéciale pour pouvoir sortir. Le siège est donc commencé de fait. . .
» Ce matin grande revue; toutes les rues sont pleines d'hommes armés. Trochu a passé entre deux haies de troupes depuis la Bastille jusqu'aux Champs- Elysées. Il y a eu beaucoup de cris de : « Vive la République ! Vive la France ! Vive ïrochu ! » C'est le cri de : Vive la République! qui dominait...
» Ce matin des troupes ont été envoyées à Enghien, qui a été abandonné par tous ses habitants, et elles ont détruit tout ce qui restait de provisions, faisant couler le vin dans les rues... »
IS septembre 1870.
«... J'ai re(]u ta lettre de mardi-mercredi. J'espcM'e que tu auras encore celle-ci et je compte avoir encore une lettre demain matin. Je ferai comme toi; je mettrai des lettres à la poste dans l'espoir que quelquesunes arriveront...
» Voilà notre train de Chantilly h Senlis qui a été pris. Les Prussiens seront à Chantilly dans une
heure. Viendront-ils par le premier train sur Saint- Denis?... »
n septembre 1870.
c ... C*est la première fois qu*il me manque une lettre de toi. Peut-être arrivera-t-elle demain par le Mans et Rouen. Ici, toujours le même aspect. Les Prussiens inondent la campagne. On les dit à Parmain, c'est-à-dire à l'Isle-Adam. On a parlé d'un combat à Juvisy, d'une bataille imminente à Châtillon...
9 ... Notre corps du Nord s'oi^nise; j'en suis décidément l'intendant; cela doit te rassurer. Couche en est le général ; il y aura quinze cents hommes. Moi, j'assurerai leur équipement et leur nourriture... »
Dimanche, 18 septembre 1870.
«... Voilà les portes de Paris fermées. Je mets cette lettre dans la boîte et je la livre aux hasards de la poste.
» Toutes les lettres qu'on échange peuvent être interceptées, saisies, publiées. Il faut donc faire attention.
» Dans un camp comme dans l'autre, si on laisse passer une lettre, ce ne sera sans doute qu'à la condition qu'on n'y donne que des nouvelles de famille. Borne-toi donc, si tu reçois cette lettre et
si tu peux y répondre, aux nouvelles de vos chères
santés... »
21 septembre 1870.
< ... On dit qu*on fait partir un ballon aujourd'hui. Je risque ce billet. Nous sommes complètement investis et la poste a été si maladroite, qu'il n'y a rien d'organisé, pour passer au travers des lignes ennemies...
> L aspect de Paris est toujours le même; beaucoup de monde dans les rues jusqu'à neuf heures. Après cette heure-là, le désert. On fait fermer les cafés.
> L'espoir d'un arrangement s'est évanoui. On n'a plus rien à faire qu'à résister. Cette résistance serat-elle efGcace? C'est ce qu'il est impossible de savoir. . . »
Jeudi, 22 septembre 1870.
«... Il parait que le ballon qu'on avait annoncé pour hier n'est pas parti. Je t'écris tous les jours. On dit que décidément on fera partir un ballon cette
nuit.
» Ce matin le Journal officiel a annoncé l'échec de l'entrevue de Jules Favre et a déclaré qu'on se défendrait îi outrance. Cela a fait un certain effet et la ville a Tair triste. Il y a très peu de monde dans les rues; les omnibus continuent néanmoins leur service; on voit aussi des fiacres, mais pas de voitures bour-
geoises... Le service de la garde nationale devient fort pénible. On est de garde aux fortifications pendant vingt-quatre heures de suite, et cela tous les trois jours.
» Pour moi, je suis major du corps des pompiers du Nord, c'est-à-dire administrateur; cela n'a rien de fatigant ni de dangereux.
» On a fini par armer tout le monde, et l'avis qu'on donnerait un franc cinquante par jour aux gardes nationaux nécessiteux a fait qu'une foule énorme s'est présentée pour recevoir un fusil. Que feront tous ces hommes armés du côté de l'intérieur? Nul ne le sait... »
Dimanche, 25 septembre 1870.
«... Depuis l'affaire de Villejuif d'il y a deux jours, il y a une confiance très grande, et, sans la privation des correspondances, on serait tout à fait comme à l'ordinaire. En général, les Parisiens n'ont pas d'inquiétude sur leurs familles. Mais tout le monde craint que les provinciaux ne se figurent que nous recevons par devant des bombes de Bismarck et par derrière des balles de Blanqui. Là-dessus, rassurez-vous. Il n'y a pas le moindre trouble. Il y a de temps en temps des bataillons de Belleville et autres lieux qui descendent des faubourgs le feuillage au bout du fusil, et qui vont porter une couronne à la statue de Strasbourg, place de la Concorde : mais cela se fait avec beaucoup de calme... »
29 septembre 1870.
«... La poste a organisé des ballons avec des aéronautes et des ballons perdus. L'investissement est absolu et nous n'avons aucune nouvelle du dehors...
» Depuis le 16, je n'ai aucune nouvelle de toi et nous sommes le 29. Cela fait treize jours! Quand cela cessera-t-il?...
» Nous avons Tidée d'imprimer sur papier pelure le journal, ou du moins les articles principaux du journal, pour les adresser aux rédacteurs de province. J'enverrai tous les jours un exemplaire à mon oncle pour vous, et pour qu'il le communique à un journal local...
» Tout le monde est triste, mais personne n'est découragé. Je suis sûr que vous nous croyez dans une bien plus mauvaise situation que notre situation réelle. On s'attend à un bombardement et à un assaut, mais je t'assure qu'on en a pris son parti. D'abord ce n'est pas si dangereux qu'on le pense, et, si cela devenait dangereux, ce serait comme un choléra, comme une peste. On peut en mourir, mais on peut s'en sauver. Ne te décourage pas : la vérité est que nous nous reverrons, et que nous serons ensemble pour de longues années encore.. »
Dimanche, 2 octobre 1870.
«... La vie s'écoule d'une façon monotone, mais nullement pénible, et si vous vous inquiétez de nous, vous avez tort. On vient d'afficher la prise de Toul et de Strasbourg, ce qui m'afflige cruellement. Quant a Paris, il est imprenable autrement que par la famine, et cela sera très difficile et très long...
» Parmi les choses étranges de cet étrange temps, l'évacuation des villages des alentours est ce qu'il y a de plus extraordinaire. Tout Boulogne-sur-Seine est venu à Paris avec son maire, son école, son asile, son notaire et son percepteur. Le maire est installé rue du Cardinal-Fesch ; les enfants sont envoyés dans une école. C'est un village qui s'est jeté dans Paris sans perdre son caractère spécial. On a logé les habitants dans le quartier de la Trinité, d'abord dans les maisons inhabitées, ensuite chez les particuliers comme on fait pour les troupes, par billets de logement. Pour aider ces braves gens, j'ai oflcrt à M. Rossignol, le maire, de loger une famille en le priant de la choisir. Il m'a envoyé un Suédois, sa femme, leur petite fille et sa bonne. Je ne les ai pas vus, mais ils ont vu madame Jean, qui m'a dit : « Ce sont des personnes très bien, comme monsieur et madame ». Décidément ils ont de la chance s'ils nous ressemblent autant que cela... »
6 octobre 1870.
c... Toujours le même calme; oq se croirait sur rOcéan. Ce qui est affreux, c*est Tabsence de nouvelles privées. Nous savons bien ce qui se passe en France, et encore! mais nous ne savons rien de ce qui se passe dans nos familles. Si c'était à recommencer, et que tu le voulusses bien, je te garderais avec moi. La première fois que nous nous trouverons dans une ville assiégée, nous resterons ensemble...
» J'ai été hier à l'Hôtel de Ville et je me suis trouvé au milieu de la manifestation Flourens.
9 Sept i huit mille gardes nationaux en blouse, mais armés, sont arrivés avec le plus grand ordre, demandant à faire des sorties, sauf à constituer la commune de Paris avant de sortir. Le gouvernement a répondu qu'il emploierait le courage des hommes, mais il a refusé de lais^r constituer la commune. Les gardes nationaux se sont retirés en bon ordre et en criant : c Vive la République ! et Vive la commune î... »
Vendredi, 7 octobre 1870.
«... Gambetta nous a quittés pour aller en province; il est parti ce matin en ballon, tout enveloppé de fourrure. Il avait Tair un peu inquiet de son sort...
9 La vie n'est pas difficile du tout. Je ne sais ce qui arrivera dans deux mois, mais pour le moment on
s'aperçoit à peine qu'on est dans une ville assiégée. C'est l'absence de nouvelles politiques, mais surtout de nouvelles de famille, qui forme l'unique tourment du siège, pour la plupart des Parisiens. Ceux qui ont des enfants engagés ont d'autres soucis; mais moi, je n'ai que celui-là...
» On nous effraie en nous disant que la province croit que Paris est à feu et à sang. La vérité est que la tranquillité est parfaite. Depuis quelques jours on n'entend que très peu le canon... »
Jeudi, 13 octobre.
«... L'aspect de Paris est assez normal; il n'y a plus de promenades militaires avec chant.
T» Depuis deux jours, il y a une diminution sensible dans le nombre des voitures qui circulent; le fourrage devenant cher et la viande de cheval étant très acceptée, on tue probablement beaucoup de chevaux de fiacre.
» Le soir, dès six heures et demie, les rues sont désertes. D'abord on n'allume guère le gaz des boutiques et les becs municipaux ne sont allumés que de deux en deux. Les rues sont néanmoins très sûres; on y rencontre des patrouilles de gardes nationaux qui sont très durs pour les voleurs. De temps en temps les forts tonnent et c'est tout.
9 On parle d'une attaque des Prussiens pour demain, anniversaire d'Iéna. Je n'y crois pas; c'est un blocus pur et simple... »
15 octobre 1870.
«... Depuis une quinzaine de jours, un gros ballon qui prend des paquets de journaux est en partance. J'y ai mis une première collection de journaux et comme son départ était relardé, j'ai ajouté des paquets supplémentaires. On dit qu'il part décidément demain matin ; j'y ajoute encore deuxjournauxetj'yjoins cette lettre.
» Le journal, comme tu pourras le voir, situ reçois mes paquets, est très nourri. La rédaction est très en train.
» Tous les soirs à dix heures, il y a réunion des rédacteurs au journal. On ne fait plus d'édition dans le jour, parce que la poste est arrêtée ; il n'y a qu'une édition qui se fait dans la nuit. Tâche de faire courir les journaux que je t'envoie, afin qu'on voie en province que nous résistons au parti anarchique et que nous sommes très soutenus par le public.
» Lemoinne a fait de très bons articles; ce pauvre Lemoinne est comme moi, il ne peut pas se consoler d'être sans nouvelles. Sa femme et ses filles sont à Étretat... >
Samedi, 22 octobre 1870.
«... J'ai bien peur que nos lettres ne fassent le tour par la Belgique. Ce matin, j'ai vu passer sur nos têtes un ballon qui prenait le chemin du nord. Si vous pouviez profiter de ce vent du sud pour nous envoyer
des ballons, quel bonheur ce serait ! L'absence de tes lettres forme ma seule privation ; mais c'est une privation insupportable...
» J'ai assisté hier, vendredi, du haut de l'arc-detriomphe, à un combat derrière le Mont-Valérien, entre la Jonchère et Buzenval. Tout ce que je voyais, c'était des nuages noirs qui se formaient en l*air et qui restaient suspendus comme des ballons. Il paraît que c'étaient des bombes éclatant en Tair. On dit que le combat nous a été favorable; mais les effets ne sont pas aisés à voir. Les Prussiens sont toujours à Meudon, à Sèvres et sinon dans le village, du moins dans le parc de Saint-Cloud...
9 Voilà Pasdeloup qui reprend les concerts populaires. Comme on ne sait que faire et qu'on ne peut plus aller au bois de Boulogne et au bois de Yincennes, il y aura un monde fou... »
24 octobre 1870, 36" jour du siège.
«... Depuis les tentatives avortées du parti Blanqui, le calme politique est absolu. Il semble même que l'on s'habitue au siège, et que la population reprend sa manière de vivre. La garde nationale, depuis qu'on donne un franc cinquante aux gardes, est un atelier national comme un autre. On fait pour trente sous d'exercice dans sa journée comme on aurait fait pour trente sous d'autre chose.
» Ce qui est étrange, c'est la sécurité absolue de la
population. Depuis qu*on sait que nous ne serons pas pris de vive force, la sérénité est devenue extrême, et on attend avec une patience inouïe que Tarmée du dehors arrive de Bourges ou de Metz...
9 Pendant que j*étais à la commission des réfugiés de Seine-et-Oise, il est venu un monsieur d'Enghien qui voulait absolument savoir où s'était réfugié le percepteur d'Enghien, parce qu'il voulait, selon son habitude, lui payer ses impôts en octobre... »
Lundi, 31 octobre 1870.
< ... J'ai de tes nouvelles du 15 octobre par une lettre de ta sœur à ta tante Edouard.
» De toutes les combinaisons, la seule qui ait réussi est celle de madame Edouard. Elle avait écrit à ta sœur et à toi d'envoyer une réponse à un homme expédié de Senlis par M. de Caix de Saint-Aimour. Hier, pendant la bataille du Bourget, l'homme a passé; il a essuyé deux coups de fusil; il s'est jeté à l'eau et il a pu atteindre nos postes sain et sauf. Il avait des lettres et des paquets de journaux...
9 Les nouvelles que nous avons apprises hier soir sont bien mauvaises. Thiers a apporté la nouvelle de la capitulation de Bazaine; il croyait que Paris le savait, tandis qu'au contraire on s'imaginait ici que Bazaine était plus solide que jamais.
9 Que va-t-il se passer quand la nouvelle sera officiellement connue?...
» L'affaire du Bourget, qui a eu lieu hier, a été très mauvaise pour nous, mal conduite, et a beaucoup irrité. Ce n*était pas une position importante; on l'avait emportée avant-hier; il fallait ou l'évacuer ou l'occuper en force. On a pris un parti intermédiaire qui a amené des pertes sérieuses.
9 Le fils de Casimir-Perier s'est beaucoup distingué dans la mobile, ainsi que Charles Walewsky, Louis Singer et Louis de Lasteyrie. »
1" novembre 1870.
«... Hier, journée révolutionnaire assez confuse, dont le résultat définitif parait être un nouvel échec pour le parti Flourens.
» La garde nationale me parait se prononcer pour le gouvernement, c'est-à-dire qu'elle acceptera l'armistice. Reste à savoir si les Prussiens l'accepteront à leur tour...
» Je suis resté avec Alphonse de R... dehors, cette nuit, jusqu'à cinq heures. A ce moment le gouvernement était délivré de l'emprisonnement que Flourens lui avait fait subir; seulement nous n'avons pas encore bien pu éclaircir si la liberté de Favre n'a pas été obtenue par une concession à Flourens.
» Une affiche signée Arago, mais qui me paraît apocryphe, fixe les élections du conseil municipal à aujourd'hui même à midi. C'est absurde; comment faire pour s'entendre d'ici midi?...
» Je doutais de Tarrivée exacte des ballons. La lettre de ta sœur m'a rassuré. Elle reçoit les Débats sur papier pelure ; tu les reçois donc aussi.
» Tu peux voir que la vie ici est tranquille et très sûre, et que les agitations inséparables de notre situation sont choses auxquelles on peut se faire facilement. La double chance d'avoir eu de tes nouvelles du 15 et du 26 m'a tout réconforté. Tu ne peux te figurer à quel point j'étais abattu de ne pas savoir ce que vous deveniez... »
2 novembre 1870.
€... Les choses sont toujours dans la confusion. Le gouvernement a le dessus évidemment dans l'opinion, et la population est très décidée à s'opposer à la faction Flourens-BIanqui. Maïs il a beaucoup de mollesse, et il ne sait pas s'appuyer sur cette volonté de la population. Je no sais pas ce qui en sortira...
» On va demain procéder au vote d'un plébiscite; c'était bien la peine de s'insurger contre le système plébiscitaire! Je suis obligé de m'occuper des réfugiés de Seine-et-Oise à ce sujet. Ils voteront sur la question de la conservation du gouvernement, et ils voteront dans les locaux où nous avons établi les bureaux de secours pour les nécessiteux.
j> Je suis obligé d'être là toute la journée pour certifier la qualité des personnes qui se présentent. Je ne sais pas comment tout cela va pouvoir s'organiser,
car il est difficile d'organiser en vingt-quatre heures des urnes, des bulletins et le reste... »
4 novembre 1870.
«... Je ne t'ai pas écrit hier, 3 novembre; c'est la première fois que cela m'arrive. Depuis le matin jusqu'à la nuit, j'ai été pris par le scrutin...
» Somme toute, le plébiscite a été bon. 400 000 oui et 60 000 non. On n'a encore donné que les votes civils.
» Tout cela est bien étrange; mais nous en verrons bien d'autres. Les événements des quatre derniers jours ont rompu la monotonie des quarante premiers jours de siège. On ne cesse de se raconter des histoires sur des épisodes de la fameuse nuit. Cela ressemble à s'y méprendre à un roman d'Alexandre Dumas. Flourens a escamoté le gouvernement comme d'Artagnan avait escamoté Louis XIV.
» J'étais là quand Ratisbonne a appris à neuf heures du soir, au club de la Porte-Sainl-Martin, que le gouvernement était emprisonné, gardé à vue. Il y eut une véritable stupeur. Je crois t'avoir dit que, vers les quatre heures du matin, j'ai appris à des gardes nationaux, qui étaient là depuis six heures du soir, que le gouvernement avait été arrêté, puis délivré... »
8 novembre 1810.
«... La vie de blocus a recommencé après une semaine assez agitée à l'intérieur.
» L'aspect des rues a repris son assiette habituelle. On rencontre beaucoup de monde dans les rues, et les boutiques sont ouvertes pour que les boutiquiers aient un endroit éclairé pour se tenir, car les affaires sont toujours nulles. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est risolement et Tignorance absolue de ce qui se passe en province.
> Il y a des bruits sur Tanarchie des départements, sur les procédés bizarres de Gambetta, mais on ne sait rien. On ne sait pas non plus ce qui en est de la reddition de Bazaine...
» Ce matin YOfficiel contient une circulaire de Jules Favre sur le refus de Tarmistice, circulaire qui selon moi n'a pas le sens commun. Ce sont des mots. Il dénonce la barbarie de la Prusse à l'Europe.
» Ce qu'il faut, c'est reconnaître qu'on est battu, et s'en remettre aux neutres pour ébaucher les conditions d'une paix définitive. C'est là un sentiment qui gagne beaucoup de terrain ici, mais je ne crois pas néanmoins qu'il se fasse rien avant une nouvelle action militaire dans laquelle on emploiera les plus jeunes de la garde nationale.
» Nous sommes encore séparés pour longtemps. J'ai été ravitaillé par les nouvelles de la lettre de madame 0... du 26 octobre; mais depuis je n'ai rien, et je n'ai pas eu une seule ligne de ta propre main; cela me désespère...
• Je ne sais rien, absolument rien de Stors. Le bruit s'est répandu que le vallon dans lequel est la
route de Beaumont à la Croix-Verte aurait beaucoup souffert; mais ce sont des bruits dont il n'est pas possible de retrouver la source... »
12 novembre 1870.
«... Je suis toujours très occupé de nos réfugiés; ils sont très malheureux...
» L'Hôtel de Ville nous donne pour rien du pain; le reste, nous Tachetons de notre argent. Hibert m'a donné cinq cents francs, et je pense avoir, des autres habitants de l'Isle-Adam, quelques sommes. Si la somme dont je resterai à découvert est trop grosse, je demanderai à mon oncle d'y entrer pour quelque chose. Les malheureux ont besoin de chaussures, matelas, couvertures, vêtements, bois. Je demandais à une femme de Méry ce dont elle avait besoin; elle m'a répondu : « Je n'ai rien à vous demander parce que j'ai besoin » de tout; mais ce qui est le plus pressé ce sont des » vêtements chauds pour mes six enfants. » Us sont tous venus en robes de toile, en pantalons et en blouses de toile, alors qu'il faisait chaucJ, et comptaient n'être absents du pays que quinze jours... »
Lundi, 14 novembre 1870.
«... Los jours se suivent et se ressemblent. Toujours l'isolement et toujours le calme le plus grand. On ne sait rien de ce qui se passe en province; il n'entre ni
lettres, ni journal ; nous vivons comme dans une cave. Depuis quelques jours, on dit aux avant-postes que la province constitue un gouvernement. Elle aurait bien raison. Cela est ridicule et dangereux pour un pays d'avoir un gouvernement enfermé avec lequel il ne peut pas communiquer.
» On prétend que ce gouvernement négocie avec la Prusse. Nous n'en savons rien. Trochu fait une grande proclamation dont le sens m'échappe, pour stimuler les courages. Il aurait bien mieux fait de convoquer une assemblée et de demander le passage pour les députés de Paris, afin qu'ils aillent rejoindre ceux de province.
» Ma grande préoccupation est toujours la commission des réfugiés. J'y ai passé la journée d'hier avec Barthélémy Saint-Hilaire. Il croit beaucoup en M. Thiers, et le considère comme le futur président de la République. A moins que vous n'ayez fait autre chose que ce que nous croyons, je pense (jue Saint- Hilaire a raison...
» L'Ambigu donne des représentations tous les soirs, un drame, je crois. L'Opéra a des concerts le soir. Les artistes se sont formés en société comme ceux du Conservatoire. Cela devenait urgent pour les choristes, qu'on ne payait plus depuis que la subvention avait été supprimée. Il y a aussi des représentations de jour au Français; tout cela entremêlé de concerts çà et là, pour les victimes de Châteaudun. On
se refait une petite vie naturelle comme on peut.
» Hier on avait ouvert le jardin réservé des Tuileries, celui qui est sous les fenêtres du château; le reste du jardin est plein de baraques servant d'écuries. Dans la partie ouverte, il y avait foule, des femmes, des enfants, et jusqu'aux moineaux habituels qui ne paraissaient pas souffrir du siège. Dans ce coin, on se serait cru à mille lieues de la guerre : tout y était au calme et à la paix. Adieu, je t'embrasse du plus profond de mon cœur. Voilà plus de deux mois que je vis sans toi; ce sont les deux mois les plus malheureux que j'aie vécus. Cela aura une fin sans doute, car tout finit... »
i7 novembre 1870.
«... Nous avons passé une partie de la nuit avec Léo et Molinari à traduire des journaux anglais qu'il fallait rendre ce matin.
» Ils ne sont pas bien frais; ils sont du 3 novembre et donnent des nouvelles de province du 28 au 29 octobre; mais il faut se contenter de ce qu'on a. Encore s'ils contenaient des correspondances de Pau! Jamais il n'v a de feuilles d'annonces et, si vous mettez des avis dans le Times ^ demandez à ce que ce soit ailleurs que sur la couverture, au-dessous de l'horloge avec les théâtres; comme cela il y aurait quelques chances...
» Les rues sont toujours animées pendant le jour, mais très désertes à la tombée du jour. A partir de ce
soir, il n'y aura plus de gaz dans les cafés, et ceux qui n auront pas d^éclairage spécial à Thuile, au pétrole ou à la bougie, devront fermer.
> 11 y a jusqu'à neuf heures des marchands ambulants sur les trottoirs du boulevard ; après on ne rencontre plus un chat... »
22 novembre 1870.
«... Toujours sans nouvelles, et cependant il arrive bien des dépêches. Il est aussi arrivé quelques lettres, de vraies lettres de quatre pages dans le bag de M. Washburne, le ministre d'Amérique...
» On est absolument privé de communications avec la province; il n'est arrivé aucun journal français. Les seuls journaux qui passent sont des journaux anglais, parce qu'ils viennent dans des sacs diplomatiques. Il faut voir comme le public court après. Quand on sait qu'il y a un journal anglais <à Paris, on organise des battues, comme s'il s'agissait de cerner un chevreuil dans un bois. Je ne suis pas des moins actifs à la battue, pour soutenir la réputation du journal...
» A chaque instant je me figure que je vais recevoir une dépèche ; mais on dit qu'il y a beaucoup de pigeons tués. Les dernières nouvelles, bien vagues, bien indirectes que j'ai eues de toi remontent au 2G octobre; il y aura un mois dans deux jours... j>
29 novembre 1870.
«... II y a dans ce moment une grande émotion dans tout Paris, parce qu'une bataille est engagée du côté de Choisy-le-Roi. Jusqu'à présent on est dans l'ignorance de ce qui se passe ; toutefois on sait que les Français avancent, que les Prussiens ont été obligés de reculer, et que nous occupons Choisy. On parle d'une charge de cavalerie très brillante ; je crois que c'est le général Bertin qui commande la division de cavalerie qui est employée dans ces parages.
» Devant cette attente tout le reste s'évanouit. Presque partout la garde nationale est de piquet ou consignée. Je crains un peu de désordre pour ce soir; mais un désordre peu dangereux...
» Si on ne nous cache rien, je suis porté à croire que nos opérations d'hier et d'aujourd'hui sont en bonne voie. La levée du siège de Paris serait indubitablement la paix; la paix, c'est-à-dire notre réunion.
» Cela est fort triste de penser que tant de gens meurent au moment où je t'écris. Il y a beaucoup de courage, de résolution. Y a-t-il aussi beaucoup de sagacité et de prudence dans le commandement? C'est ce que j'ignore... »
Mercredi, 30 novembre 1870.
€ ... La journée d'hier a été émouvante; le combat est engagé.
LÉON SAY, SA VIE, SES ŒUVRES. iOl
» Léon M... a été commandé par son ambulance. Dès le matin quatre cents voitures, avec leur escouade, ont été massées dans le Champ de Mars. Le docteur Chenu et Monseigneur Bauer à cheval les ont passées en revue.
> Les épisodes du combat et son résultat ne sont pas connus. L'affaire jusqu'à ce matin n*a pas été grosse. On a ramené une centaine de blessés...
» J*ai été dîner chez la baronne. A dix heures est arrivé le Times du 18. J'ai passé une partie de la nuit aie traduire. J'ai eu fini vers trois heures et demie. Vers deux heures la canonnade était très violente; cela a duré jusqu'à quatre heures et demie. Quand j'ai été rentré, j'ai vu de la fenêtre de mon cabinet Téclat des canons. A chaque coup c'était comme un éclair de chaleur à l'horizon dans le ciel, et puis, après, le bruit du canon.
> Le Times du 1 8 a fait connaître la note de la Russie et les appréciations anglaises. Cela fait énormément d'effet. J'espère qu'il en sortira du bien pour nous...
» Le bataillon du Nord a été envoyé hier en promenade militaire à Arcueil pendant le combat de l'Hay. Je lui avais envoyé un fourgon contenant du vin et de la viande. Ils ont été les mieux nourris de la journée... »
1" décembre.
« ... On se bat tout autour de nous. On dit que les opérations sont heureuses...
i02 LÉON SAY, SA VIE, SES ŒUVRES.
» J*ai passé la nuit au Journal des Débats. Je m'occupe de le faire le mieux possible; je voudrais tâcher de lui conserver au moins sa clientèle parisienne...
» J'ai eu la chance d'avoir et de faire paraître avant tout le monde la circulaire de lord Granville et le rapport de Thiers sur la rupture des négociations.
» A quatre heures du matin on a battu le rappel de quelques bataillons de marche...
» Nos réfugiés de l'Isle-Adam sont toujours très nombreux; tous les jours il en arrive de nouveaux qui, ayantépuisé leurs ressources, viennent se faire inscrire. Nous donnons en moyenne deux livres de pain par tête et par jour. J'ai acheté six cents kilos de riz et trois mille tablettes de potage. Je donne un sac de riz de temps en temps et des potages pour les enfants. J'ai donné des bons de vêtements sur l'ouvroir des Batignolles pour environ cent cinquante francs par semaine, et des bons de charbon pour cent francs. C'est d'ailleurs une dépepse une fois faite que celle des vêtements et chaussures, et j'aurai bientôt couvert les plus nécessiteux et chaussé toutes les femmes et tous les enfants. J'ai soixante familles de plus de trois personnes en moyenne. Il y en a de très bien. Ainsi une femme de Persan a demandé qu'on tienne compte de la valeur des bons de pain, pour qu'elle puisse les rembourser quand elle rentrerait au pays.
» Tout cela m'occupe beaucoup. Je suis aussi président du conseil de revision de Seine-et-Oise, pour
juger les réclamations des personnes mobilisées comme gardes nationaux. Enfin, je suis content d'être occupé; cela remplit mon isolement... »
Samedi, 3 décembre 1870.
«... J*ai eu hier soir une grande joie. En sortant de chez madame de R... le portier m'arrête et me dit qu'un monsieur vient d'apporter une lettre. C'était une lettre de Jules dans laquelle il y avait une petite lettre de toi. C'est la lettre que tu as envoyée à Amiens pour Grimbert, et qui est datée du 23 octobre.
» Ce Grimbert est étonnant: il a fait deux fois ce que personne n'avait fait une fois. Les deux fois, il a pu entrer pendant une bataille. La première fois pendantla bataille du Bourget et hier pendant la bataille de Champigny. Il avait plus de deux mille lettres dans son sac et une foule de personnes en sont ravies...
» Et dire que je n'avais pas vu ton écriture depuis soixante-quinze jours! C'est ta lettre qui a appris à Paris qu'il y avait des ruines à l'Isle-Adam. Aucun réfugié n'avait pu savoir ce qui s'était passé là'-bas... »
7 décembre 4870.
«... J'ai appris vers les deux heures, et tout Paris a su à cinq heures hier que l'armée de la Loire avait eu un échec à Orléans. Quelques personnes croient
que c'est un désastre, mais le plus grand nombre croit à une affaire sans importance. Si c'est le désastre qui est la vérité, cela découragera d*autant plus. Enfin on saura quelque jour ce qui se passe et ce qui s'est passé. Mais il y a en ce moment si peu de têtes de sang-froid, qu'on se fait une espèce de vérité sur les événements qui ne ressemble guère à la vraie vérité.
» Pendant quatre jours, on a cru à un grand succès dans les batailles de Champigny et de Villiers, et cependant ces batailles ont été livrées sous les yeux de tout Paris. La retraite de Ducros même n'avait pas convaincu...
» On n'a pas entendu le canon de nos côtés cette nuit. On a fait appel aux particuliers pour recevoir des blessés...
» Le gaz a été supprimé dans les maisons et réduit dans les rues. On n'allume guère qu'un bec sur trois ou quatre. Néanmoins quelques boutiques restées ouvertes, cafés, épiciers, etc., sont aussi claires qu'avant; elles ont toutes des lampes au pétrole... »
Jeudi, 15 décembre 1870.
«... J'ai repris toutes mes habitudes, y compris celle de ne pouvoir me consoler d'être sans toi. Nous sommes toujours sans nouvelles de la province, et sur dix personnes que l'on rencontre, neuf racontent que les Prussiens n'ont plus qu'à lever le siège tant ils sont épuisés. Les gens raisonnables, les dixièmes» ne
disent rien, mais ne sont pas gais. Enfin, il faut s'y faire...
» Si tu avais été ici, je t*aurais bien occupée. J'ai fini par trouver un orphelinat, un bien pauvre orphelinat. C'est une boutique avec deux sœurs de charité. Elles ne demandent pas mieux, les braves femmes, de garder des enfants, mais il faut leur trouver des couvertures et de la nourriture. Je leur ai donné soixante francs pour mes deux petites orphelines. J'ai peur d'en avoir d'autres... Il y a une famille C... composée de trois femmes dont deux malades et trois enfants, tous les six dans une chambre moitié moins grande que la mienne. Je leur cherche un logement ; c'est très difficile à trouver, car je ne veux pas faire de réquisition.
» Les propriétaires de chiens ne savent comment faire pour les défendre contre l'amour que le public a pour eux. Je n'ai pas encore mangé de chien et cela ne me ragoùte pas du tout; le seul plat nouveau que je retiendrai du siège, c'est le cheval mariné.
» Je te parle beaucoup de nourriture, et c'est tout simple. Je me rappelle avoir, en 1848, fait une enquête sur la situation des chifTonniers qui logeaient dans les garnis du quartier MoufTetard, et j'étais frappé de ce que leur unique conversation, leur unique objet de discussion, ou même de plaisanterie, était leur repas du jour et leur petit verre. Leur esprit ne se haussait à rien d'autre. On le comprend. Quand la nourriture vient toute seule, pour ainsi dire, on n'en a pas la tête
occupée ; mais, quand elle est une difficulté, elle devient la première de toutes les difficultés et le sujet de toutes les pensées. C*est pourquoi on n'a jamais tant parlé de nourriture que depuis trois mois...
» Hier, au soir, il faisait très sombre dans les rues. Le ciel était sans étoiles et les becs au pétrole étaient rares. On se serait cru dans quelque petite ville de province. Il y a encore des cafés ouverts... *
20 décembre 1870.
«... Toujours la même chose, toujours la même tristesse, toujours le même horizon. Il y aura bataille ce soir. Et puis, après?
* J'ai livré mon cheval de coupé. Il parait que le gouvernement, dans cette affaire de la réquisition des chevaux de luxe, a surtout pour but de donner à la classe pauvre la satisfaction de voir les riches aller à pied. Qu'on mange tous les chevaux si cela est nécessaire, c'est très bien, mais il aurait mieux valu commencer par manger ceux qui n'avaient pas de valeur, et attendre au dernier moment pour manger ceux qui valent quelque chose...
» Le docteur Barthe se livre à la chasse aux rats; il prétend qu'un civet de rat est une excellente chose, mais il distingue entre le rat d'écurie et le rat d'égout. Le rat d'écurie se nourrit de l'avoine destinée aux chevaux; c'est ce qu'on peut appeler un rat de grains, comme l'on dit d'un poulet. Le docteur prétend qu'un
civet de rat de grains est aussi bon qu'un civet de lapin de garenne. Ces expériences-là nre répugnent un peu; j'aimerais mieux vivre de pain et de vin. Depuis quelques jours, le pain est moins beau. On laisse un peu de son dans la farine.
• Je m'occupe toujours de mes réfugiés. On vient d'accorder une paie de soixante-quinze centimes aux femmes de ceux qui sont gardes nationaux; seulement, par contre, on leur retire deux livres de pain. Il y a beaucoup de malades, la mortalité de la semaine dernière est montée à deux mille sept cents... t
Dimanche, 25 décembre 1870.
«... On a eu, à la suite de l'affaire assez mal conduite duBourget, un grand nombre de journaux allemands. D'après la lecture de ces journaux, les Allemands se seraient rendus compte qu'il y avait en France de la résistance, résistance peu efficace jusqu'à présent, mais sérieuse. D'où l'on a conclu que la {riierrc pouvait, en se prolongeant, devenir très difficile pour les Allemands. Cela me semble vrai, mais tout dépend du siège de Paris. Je pense que l'effet moral de la chute Je Paris rendrait la continuation de la guerre très difficile en province.
» Nous sommes, en ce moment, dans un calme absolu, surtout à cause du froid, qui est extrêmement vif, 8, 10 et H degrés au-dessous de zéro.
» On a reparlé d'agitation dans le parti extrême. Au
journal on y attache plus d'importance que cela n'en mérite, à mon sens. Je ne crois pas qu'une tentative nouvelle ait plus de succès que celle du 31 octobre dernier. Ce qui inquiète certains modérés, c'est que Trochu serait peu goûté, môme par la garde nationale l)ourgeoise. Il est si indécis, si phraseur, si en dehors de l'action, qu'on n'a pas confiance en lui. On se demande, d'après cola, si la garde nationale le défendrait contre une entreprise des rouges. Mais les gens qui raisonnent comme cela oublient que c'était déjà le cas au 31 octobre, et d'ailleurs, en politique, on s'occupe beaucoup moins de soutenir quelqu'un que de résister à quelque autre...
i> La question des vivres devient difficile; il y a du pain et du vin tant qu'on veut, mais la viande est rare ; les lapins n'ont pas monté, ils sont toujours à trentecinq francs la pièce. En général on supporte très bien la chose. Pour moi, moins je mange et mieux je me porte. Je suis donc en dehors de la question. Ce sont les enfants qui souffrent le plus. En dehors du pain, il n'y a guère pour la classe des petits bourgeois que de la salade, des céleris-raves et de la viande une fois par semaine. Il y a aussi le riz, mais, chose singulière, cela n'entre pas dans les habitudes.
"» Notre provision de papier du journal avance beaucoup et à partir du !•' janvier nous paraîtrons sur une demi-feuille... »
26 décembre 1870.
« ... C'est aujourd'hui le centième jour du siège, et il est encore impossible d'en apercevoir le terme...
» On parle beaucoup d'une invention extraordinaire dans le télégraphe, qui serait un télégraphe sans fil intermédiaire. Des expériences ont réussi entre Bercy et Saint-Denis et il paraît qu'on va essayer de se mettre en rapport avec un poste qui a été établi à trente lieues de Paris. Aucun pigeon n'arrive par ce froid; les ballons partent toujours. Arrivent-ils?... »
27 décembre 1870.
c... On a eu quelques fragments de journaux anglais, et les Prussiens ont fait dire que l'armée de Faidherbe avait été défaite dans le Nord, les 23 et 24 décembre. Mais cela est Lien égal ici ; on ne croit pas aux défaites, et on croit que les Prussiens seront battus à force de nous faire éprouver des défaites.
» J*ai bien peur que notre gouvernement ne se laisse acculer, sans avoir réfléchi un seul instant sur ce qu'il serait convenable de faire pour sauver Tavenir. Il y a dans le gouvernement de bien braves gens, mais il y en a de terriblement en dehors de la pratique des choses et de la vie réelle.
» Ici on est en général, dans le parti modéré, mal disposé pour Gambetta; je m'abstiens de le juger, car
nous ne connaissons pas tous les éléments de la question. Si c'est à lui qu'on doit la formation de ces armées nouvelles, il ne manque pas de mérite, car ce n*était pas une chose facile. Les Allemands disent qu'il y a scission entre Gambetta et les autres membres du gouvernement. Mais nous vivons ici comme dans la lune, et nous ne connaissons de la terre que très peu de chose... »
30 décembre 1870.
«... Nos pauvres réfugiés s'en vont les uns après les autres. Il y a une famille de Méry qui est très malheureuse. C'est une famille de deux sœurs mariées, avec trois enfants, et une grande sœur non mariée. Les deux femmes sont si faibles qu'elles peuvent à peine quitter le lit; des trois enfants, un, le plus petit, meurt d'une fièvre typhoïde en trois jours, et ce matin la sœur valide est prise de la fièvre typhoïde à son tour. De sorte que les trois femmes sont malades, et deux d'entre elles couchent sur le même matelas. Je viens d'envoyer un matelas et une couverture; mais je suis débordé.
9 Un brave homme de l'Isle-Adam, qui s'appelle Valentin, m'a apporté quarante francs et s'est offert d'aller chercher les gens qui doivent s'intéresser à l'Isle- Adam. Une brave femme nommée Denaut, qui habite l'Isle-Adam, m'aide aussi. Je l'ai envoyée hier chez une de nos femmes, qu'il me semblait n'avoir pas vue depuis
plusieurs jours. « Je suis arrivée à temps, m'a-l-elle dit; lenfant est malade et la mère au lit avec la fièvre. » J'ai fait porter du bois, mais ce n'est pas facile d'avoir du bois ; on le pille un peu partout et bientôt il n'y aura plus de clôtures autour des terrains à bâtir. Mon marchand m'en a donné encore mille kilos pour mon bureau de secours, mais il s'est fait tirer l'oreille. On abat ce qui reste des Bois de Boulogne et de Vincennes : avec cela on aura du bois vert qui ne brûlera pas...
> Cette nuit je n'ai pas entendu la canonnade, sauF deux ou trois coups ce matin. L'évacuation du plateau d'Avron par nos troupes a fait mauvais effet, et encore ! Il y a des gens qui trouvent que cela nous permet de concentrer la défense. Les illusions sont grandes ; mais, dans l'ignorance de ce qui se passe en province, on ne peut pas trop affirmer que ce sonl des illusions.
31 décembre 1870.
«... Cette année n'en finit pas; je voudrais qu'elle fût à bout et que l'autre aussi fût finie. Quel affreux jour de l'an! Penser que je ne t'ai pas, que je n'ai pas ma fillette ! Quelle différence avec l'autre jour de l'an! Tout cela est si affreusement triste qu'il ne faut pas penser du tout, et se laisser vivre au jour le jour. Le /ai vécu de Sieyès est toute ma doctrine; que ce soit toute la tienne. Quand nous nous retrouverons, après avoir vécu, cela sera un si grand bonheur que^ nous supporterons tout le reste...
9 J'ai eu aujourd*hui beaucoup de monde à mon bureau de secours. La mère Denaut est trop drôle! C'est un terre-neuve fait femme. Elle y va avec une gaité inouïe. Elle guette les enfants pour leur donner des bas de laine...
Dimanche, 1* janvier 1871.
«... J*ai commencé Tannée dans la tristesse, dans risolement; je suis tout seul, je ne vous ai pas embrassées. Je ne sais même pas si vous vous portez bien; je n'ai aucune nouvelle de vous; j'en ai un chagrin que je ne peux pas te dire...
9 Je vais aller chez madame Edouard et chez ta tante Louise. On donne cette année des étrennes utiles et on s'en fait même un jeu. Boissier vend des sacs de marrons glacés remplis de pommes de terre. On s'envoie des côtelettes, et la rage est d'avoir un morceau de la trompe des éléphants qu'on a tués faute de fourrage. Je vais acheter deux pigeons et les mettre dans une jolie boîte de cristal pour les offrir à une de tes tantes. On m'a aussi promis un poulet vivant que je mettrai dans un panier à ouvrage. Il paraît que chez Çiraudin on trouve des fromages de Hollande. Que veux-tu? on rit de tout.
i> J'ai reçu cinq ou six cartes de visite!..
j> On est très préoccupé de la question de la commune qui a été transformée. Certains maires voudraient faire des maires et des adjoints une sorte de
conseil de gouvernement, qui serait comme la Convention, dont les membres du gouvernement, plus ou moins changés, seraient le pouvoir exécutif. Ce qui donne du corps à ce projet, c'est qu'on prêle, non sans raison, au gouvernement l'idée de s'en aller en ballon, si les choses en venaient à toute extrémité. Comme en 1814 et 1815, on laisserait la ville entre les mains d'une municipalité. J'espère encore que les hommes raisonnables du gouvernement accentueront leur résistance à ce mouvement, et en tout cas qu'ils ne se sauveront pas si le danger devient menaçant...
» L'aspect des rues est toujours le même, avec moins de voitures et moins de boutiques ouvertes. Il y a eu quelques boutiques en bois sur les boulevards; mais elles ne font pas grandes affaires... d
Mercredi, 4 janvier 1871.
«... Hier, j'ai passé ma journée comme toutes mes
journées. Bureau de secours d'abord. Une femme a
son enfant malade. « Je ne sais pas sa maladie, mais
» il s'en va, il est déjà comme mort; le médecin dit de
• le nourrir légèrement; un peu de i)oulet et de la
ï panade avec des œufs. » Imbécile de médecin ! Il va
dire h cette malheureuse de donner du poulet et des
œufs à son enfant alors qu'un poulet coûte trente
francs et les œufs deux francs cinquante pièce, et
encore n'en a pas qui veut.
* Ensuite conseil du bataillon, le fameux 256*. Co-
lonel Couche, major Léon Say, adjudant Alphonse de Rothschild. Le conseil décide qu'on donnera un punch à la compagnie de marche qui revient des avant-postes.
» Après, commission des départements réfugiés. C*est la question du bois qui nous tourmente.
» Enfîn il est six heures trois quarts; je vole chez M. Edouard. On a mis un petit poêle dans la salle à manger pour chauffer plus et brûler moins de combustible. Le feu devient aussi difficile à avoir que le beurre. Le dîner est substantiel. D'abord bœuf ou cheval, le cheval s'appelle bœuf main tenant; on ajoute à trente sous l'heure. Après le bœuf, de la trompe d'éléphant. On dirait de la langue de bœuf.
» Après le dîner je lis un article de moi sur les maires que tu recevras avec la pelure, puis un rapport de M. Stoffel, ancien attaché à Berlin, qui prouve que le gouvernement impérial était aussi inepte qu'on pouvait le supposer, puisque, prévenu, il a agi comme s'il ne Tétait pas du tout. A dix heures je vais au Journal des Débats et je rentre à pied avec Molinari. »
6 janvier 1871.
« Les premiers obus prussiens ont fait leur entrée dans l'ancien Paris du côté du boulevard Montparnasse. Cela a beaucoup amusé la population. Quels drôles de corps nous sommes!
» J'ai dîné hier chez les M... avec leur fils Edgar. Le brave garçon va à ravir. Il est toujours à Saint-
Denis avec ses mobiles du quartier Mouffetard et il est heureux comme un roi d'avoir froid et d'entendre ronfler les bombes. Voilà ce que c'est que d'être jeune. Tu as sans doute de la peine à comprendre cela, et pourtant c'est ainsi. Quant à Léon, il est monté en grade. De brancardier d'ambulance, il a passé courrier d'ambulance à cheval. Il a été à fond de train de Saint-Denis à Courbevoie. Aussi, à dîner, pouvait-il à peine s'asseoir. Décidément le siège est l'amusement des jeunes, sans compter que beaucoup de vieux s'en amusent aussi. Quels grands enfants que nos concitoyens!...
»La question du bois est toujours brûlante; néanmoins le temps s'adoucit, et j'espère un dégel sérieux... »
7 janvier 187i.
"... Le bombardement du sud de Paris ne cause presque pas de dommage; les bombes qui tombent aux environs du Luxembourg sont un objet de curiosité, et la foule se porte de ce côté...
•John Lemoinne, qui sort d'ici, me dit qu'il a été se promener hier, avec madame d'Alton "et sa sœur, auPoint-du-Jour. Ils sont descendus sur la berge de la ^eine, à côté du viaduc sur lequel passe le chemin de fer de ceinture, et, pendant qu'ils étaient là, des obus ont passé par-dessus leurs têtes et sont tombés soit ^ans l'eau, soit dans des terrains vagues. Les femmes,
ne LÉON SAY, SA VIE, SES ŒUVRES.
un peu émues, ont été enchantées d'avoir vu cela et d'avoir entendu le sifflement de crécelle des bombes en l'air. Lemoinne a fini par convenir que c'était une curiosité sans excuse...
i> Les pauvres réfugiés sont toujours bien malheureux... 9
Mardi, 10 janvier 187!.
«... En rentrant hier au soir du journal à minuit, j'ai eu une grande joie. J'ai trouvé chez Jean une enveloppe contenant une lettre, sur laquelle il y avait au crayon ce seul mot confidentiel , et, attaché avec une épingle, un petit morceau du Times découpé, contenant ta dépêche ou plutôt ton annonce du 8 décembre.
i> Me voilà donc ravitaillé ; 23 octobre, 8 et H novembre, et enfin 8 décembre...
» Le bombardement ne fait pas beaucoup plus d'efifet que jadis l'explosion du nitrate de potasse dans la boutique d'un droguiste. Dans les quartiers épargnés, qui forment la majorité, on lit les détails du bombardement comme s'il s'agissait de Valparaiso. On a été pourtant très attristé de ce que les enfants aient fourni le plus de victimes. Les pauvres enfants meurent de maladie; s'il faut y ajouter les bombes, c'est affreux...
i> Les nouvelles politiques ont été prises ici très en beau, sauf la dissolution des conseils généraux, qui inquiète. Pour les nouvelles militaires, on les a com-
prises comme ceci : les Prussiens sont perdus dans un délai plus ou moins long. Paris a-t-il des vivres pour attendre ce délai? Du reste il est probable que nous aurons pour les vivres la môme surprise que pour bien des choses. On s*est trompé en moins ; il y a plus qu'on ne croyait. Si nous avions un autre homme que Trochu, cela pourrait marcher. Mais je crois la tête de Trochu affaiblie. Je ne serais pas étonné que Picard et d'autres modérés du gouvernement n'en eussent par-dessus la tête, et on pourrait bien, avant peu, le mettre sous la remise. D'ailleurs, tranquillité parfaite dans toute la ville. i>
11 janvier 187i.
« J'ai été très occupé hier de mes réfugiés. Quelques-uns de ceux qui sont dans les quartiers bombardés voudraient trouver d'autres logements; je les aille tant que je peux, mais je ne veux pas faire de réquisitions *...
» Cette nuit, en rentrant du journal, j'ai vu des femmes fuvant avec des enfants dans les bras. Ce
1. M. Léon Say était, en eïTcl, absolument contraire au droit de réquisition, comme le prouve Tcxlrail suivant d'un article qu'il écrivait le \0 octobre, à propos d'un décret du gouvernement sur l^s rapports enire propriétaires et locataires. • Réquisition ne veut pas dire confiscation, et cependant recjuérir un logcmont sans indemniser le propriétaire, c'est confisquer certainement une valeur, ^i le gouvernement veut loger la population pour rien, (lu'il loue <les maisons; il trouvera à coup sûr des propriétaires disposés à louer pour des prix très modiques la plupart des locaux vacants. Mais si, au lieu d^acheter ou de louer, il prend, on peut dire qu'il *l>use. 11 n'est plus le droit, il est la force. •
qui diminue le danger, c'est qu'on a le temps de se sauver et qu'il y a beaucoup d'intervalle entre les obus. Il en tombe presque toujours plusieurs à la même place. En somme très peu de blessés, mais une très grande irritation. Il est impossible que ce bombardement ne soit pas vu avec horreur en Europe.
i> La vie est toujours la môme. Il y a un passage d'alouettes et on en vend beaucoup à quarante sous pièce. La nourriture étant devenue précieuse, les bijoutiers en vendent. Un orfèvre dont la boutique est située à la droite de la Trinité, près de la rue de Londres, a pôle-môle avec des boucles d'oreilles un peu de beurre, des lapins, des œufs, des pâtés de cheval. On a vendu un lapin cinquante francs. Mais quand on mange du riz, des raves, de l'orge et un peu de cheval, on trouve très bien à se nourrir. Un bon plat de siège, c'est de la salade de riz pas trop cuit, festé dur et assaisonné à l'huile et au vinaigre. Vous mangez làbas sans vous apercevoir que c'est agréable de manger. Après le siège, je me fais gourmand... »
14 janvier 1871.
«... Il y a des difficultés de mouture pour le pain qui agitent un peu la population. Si nos Parisiens ont une vie dure, nos pauvres réfugiés l'ont extrêmement difficile. Nous allons tout à l'heure, Barthélémy Saint- Hilaire et moi, chez Magnin, au ministère du commerce, lui demander sept mille kilos de légumes secs,
que nous paierons, pour faire une distribution. J'espère qu'il pourra nous les accorder. Cela n'est pas pour les miens, car je n'ai que deux cents personnes; je m'en tire comme je peux en dépensant beaucoup d'argent. Mais Maréchal, le délégué de Gonesse, en a trois mille cinq cents; Bugnet, le délégué de Lagny, en a huit mille. Les efforts particuliers sont nuls pour d'aussi gros chiffres...
» Vous avez sans doute en main le manifeste de Jules Favre et sa réponse à lord Granville... »
15 janvier 1871.
« ... J'ai passé hier une partie de ma journée à courir pour chercher des pois secs. J'ai été en demander au seul épicier qui en ait, qui est le ministre du commerce, et j'ai obtenu sept mille kilos de pois et trois cents de lard. La question des vivres devient difflcile. Aujourd'hui pourtant j'ai trouvé un rôti que j'ai apporté chez Jules; mon rôti se composait de six alouettes que j'ai payées huit francs. Elles étaient très grasses et très bonnes...
» Cette nuit j'ai peu entendu le canon. Il résonne plus fort en ce moment. Il est très difficile de juger ce qui se passe par le bruit qu'on entend ici. Suivant le vent on entend plus ou moins; mais c'est surtout quand le mont Valérien tire que nous entendons le plus. Les déménagements par suite de la crainte des obus continuent, ce qui occasionne des difficultés
dans la distribution du pain. Certains boulangers ont été épuisés très vite, leur clientèle ayant augmenté. On parle de rationner le pain, et de réduire à trois quarts de livre la part de chacun. Le malheur est qu*on ne vit pas de moyenne, et que si trois quarts de livre peuvent suffire à certains hommes comme moi et à certaines femmes et enfants, en laissant même du surplus, c'est trop peu pour beaucoup d'autres. Il y aura des gens qui auront trop et d'autres trop peu. Je vais aller à l'Hôtel de Ville, pour voir si on ne va pas déranger le système de nos bons de pain, et m'entendre là-dessus avec Ferry. J'ai besoin aussi de lui afin d'avoir du bois pour nos réfugiés... »
16 janvier 1871.
« ... Le bombardement a fait cette nuit énormément de bruit et moins de mal que de bruit. Depuis huit jours il n'y a eu que cinquante et un tués et cent trente-huit blessés. Il est possible que ce matin le bombardement soit dirigé sur Passy, car on entend de chez nous les coups de canon, comme si on y était, et nos carreaux en tremblent...
9 Le déménagement des bombardés s'effectue par toute sorte de moyens. On rencontre quelques charrettes chargées de meubles; mais les charrettes sont rares, celles du moins qu'on attelle. On rencontre beaucoup de gens avec des crochets et des matelas sur le dos. Bon nombre de personnes pourtant n'émigrent
pas. Ainsi madame Duméril, sa fille, le petit enfant, passent la journée au Jardin des Plantes, y dinent et ne le quittent que la nuit pour aller coucher chez le frère de madame Duméril. On s*habitue à tout, même aux bombes. Ce qu'il y avait dimanche de gens, avec femmes et enfants, allant en promenade visiter les quartiers où tombent les bombes, c'est inouï...
i> J'ai de nouvelles inscriptions de réfugiés; je croyais pourtant que c'était fini, mais il y a encore des gens qui ont lutté jusqu'à présent avec leurs petites ressources et celles de leurs amis, et qui ayant tout épuisé s'adressent à moi.
» Le plein dégel d'aujourd'hui va sans aucun doute amener des pigeons avec des nouvelles plus récentes. Il me semble qu'on devrait envoyer les dépêches les plus nouvelles et épuiser l'arriéré après. L'important est d'avoir des nouvelles fraîches.
» On dit beaucoup que Jules Favre va partir pour Londres. On se dispute un peu là-dessus dans le gouvernement, à ce que je crois, et je ne serais pas étonné que la question de cabinet fût posée. Ou Trochu quittera le commandement, ou il consen- Wra au départ de Jules Favre. On dit que les Prussiens veulent entraver ce départ; cela est possible. J^ ne comprends pas, dans ce cas, que Thiers ne soit pas désigné.
» Le bruit a été répandu ici que Gambetta avait fait arrêter le prince de Joinville et BuCfet... j>
i22 LÉON SAY, SA VIE, SES ŒUVRES.
17 janvier 1871.
«... Le bombardement continue; les projectiles s'avancent un peu du côté de Tîle Saint-Louis. Toute la rive gauche est menacée, à Tcxception du pâté compris entre la rue Dauphine et la rue de Beaune, d*unc part, et entre les rues Jacob, de Grenelle et le quai, d^autre part. Cela ne veut pas dire que tout le reste soit sous le coup des bombes; mais il peut y avoir des projectiles égarés. Il me semble qu*il n*y a pas de batteries possibles qui puissent menacer notre quartier. Jusqu'à présent les obus sont très innocents et l'habitude en est absolument prise. Cela ne suspend en aucune façon le peu de vie commerciale qui subsistait, et il vient du monde de tous côtés, même dans les côtés où Ton reçoit des obus, absolument comme avant.
» J'ai vu Washburne hier, qui m'a dit n'avoir pas reçu le Times depuis le 30 décembre. Je crois que ce n'est pas vrai; mais il veut laisser vieillir les nouvelles de famille, de peur que, sous des formules de santé, on ne cache des nouvelles politiques.
» On dit beaucoup que Gambetta a fait reconduire le prince de Joinville à la frontière... »
18 janvier 1871.
« ... J'ai passé presque toute ma journée d'hier à ma commission des réfugiés, pour examiner les
mesures que nous avons à prendre par suite du déménagement des bombardés et du rationnement du pain. Ce rationnement est fondé sur le domicile et sur lobligation pour les boulangers de ne délivrer le pain quaux porteurs de cartes de leur quartier. Maintenant, avec ces cartes, on ne pourra acheter — en payant avec de l'argent ou avec nos bons — que trois cents grammes de pain par tète et par jour. Ce sont nos campagnards qui en souffrent le plus, parce que d*abord ils sont habitués à manger beaucoup de pain, et ensuite parce que n'ayant absolument que du pain, ils en ont plus besoin que ceux qui peuvent se procurer autre chose. La santé de nos gens de Tlsle- Adam paraît meilleure; le grand froid leur a fait beaucoup de mal. Aujourd'hui qu'il fait doux, ils souffrent moins tout naturellement.
» L'esprit public paraît en train de se transformer; je ne sais pas trop ce que cela veut dire. On avait cru que la population verrait d'un mauvais œil le départ de Jules Favrc pour la conférence ; c'est le contraire qui est vrai. On s'impatiente aujourd'hui de ce que le saufconduit n'arrive pas. Arrivera-t-il? Je n'en sais rien.
* On se demande ici combien de temps nous pourrons vivre encore; et là-dessus le plus savant ne sait rien.
» A côté des questions matérielles, il y a les questions morales. Qu'on ait le temps ou non, il y a un vif désir d'une action militaire immédiate. C'est un grand danger, mais on sera obligé de le courir.
Si on livre tout au hasard d'un grand engagement, rinsurcès pourrait avoir pour résultat de rendre la continuation de la défense impossible. Je ne te parle plus du bombardement; il est entré dans les mœurs... »
19 janvier 1871.
«... Paris est aujourd'hui fort ému du rationnement du pain et de la bataille engagée; néanmoins le rationnement occupe davantage, parce qu'on n'entend pas le canon. On a eu, depuis plusieurs jours, un tel bruit de canonnade qu'on se figure qu'il y a un repos, parce qu'on ne tire plus de ce côté. Il est probable que c'est qu'on tire plus loin, du côté de Garches, et que le vent ne porte pas jusqu'ici.
» Le rationnement paraît dur; trois cents grammes, c'est très peu de chose, puisque c'est le tiers d'un kilo. Cela diminue beaucoup l'aide que l'État accordait à mes réfugiés. La ration valant deux sous, c'est deux cents pièces de deux sous qu'il donne aux gens de mon canton, ou vingt francs par jour, pour tout le monde; ce n'est rien du tout. J'insiste pour que le ministre du commerce nous donne de quoi leur distribuer quelque chose en sus ; mais je ne puis guère intervenir auprès du ministre du commerce, parce que je lui ai dit son fait à propos de la promesse qu'il a faite aux délateurs de leur donner vingt-cinq francs par hectolitre de blé qu'ils feraient trouver. J'ai fait prendre une délibération par ma commission pour blâmer cet appel à la délation... »
20 janvier 1871.
«... La journée d'hier a fini comme toutes les journées de Trochu, c'est-à-dire mal. Il me paraît être incapable de modifier ses plans en cours d'exécution, et de continuer longtemps un mouvement. Sa tête s'emplit tout de suite, et il devient comme un somnambule. C'a été un des malheurs de notre situation d'avoir eu un chef si peu capable.
> Cette nuit on n'a pas entendu le canon. La première journée aura eu pour effet de suspendre le bombardement. Peut-être la journée d'aujourd'hui sera-t-elle meilleure. Les troupes ont été très sensiblement améliorées par les gardes nationaux des compagnies de marche. J'ai vu hier soir Jemmy qui revenait de la tranchée; son bataillon avait perdu quelques hommes; il n'a heureusement rien eu...
» J'ai passé la journée à faire avoir des cartes de boulangerie à mes réfugiés. Le rationnement s'établit avec assez de difficultés et bien dos gens hier n'ont pu avoir de pain ; cela va se régulariser aujourd'hui, mais non sans beaucoup de peine. 11 y a des arrondissements où Ton donne en sus aux porteurs de bons un ;rrand verre de vin. Cela est du gaspillage; [)our nous, nous tâcherons de remplacer le pain par du riz ou des pois secs... »
21 janvier 1871.
« Edgar a été engagé dans la bataille du 19; il n*a pas été blessé. Jemmy est rentré des tranchées de Cachan. Son poste a été bombardé tout ce temps, et son bataillon a rapporté cent quarante obus non éclatés. Sa compagnie n'a eu que trois blessés. Parmi les blessés grièvement on cite Philippe de Montbrison.
» Trochu me paraît avoir perdu la têto des le commencement de l'action. A dix heures du matin» il télégraphiait « qu'il ne pouvait plus suivre les phases de la bataille ». Et, après le combat, il a exagéré les malheurs. Ainsi, il a télégraphié qu'il fallait à tout prix un armistice pour enlever les blessés, quand l'enlèvement était déjà terminé. J'ai été très étonné de ne pas voir son remplacement dans V Officiel..
» Le rationnement du pain et l'obligation de se fournir chez un boulanger spécial amènent des difficultés très grandes, surtout à cause des déménagements nécessités parle bombardement. Ainsi j'ai une famille de deux femmes et un enfant, que j'ai logée rue Pigalle ; elle n'a pas pu depuis deux jours avoir de pain. Comme ces femmes sont timides, j'ai craint qu'elles ne se fussent pas tirées d'affaire, et j'ai envoyé Jean savoir ce qu'elles devenaient. Il les a trouvées n'ayant rien mangé depuis la veille, et sans feu. 11 a tout de suite porté du bois, du pain et des tablettes de potage.
Malheureusement il y en a des quantités dans cette situation. D*ici à deux jours le rationnement sera établi, mais il y aura eu quatre jours bien difficiles... » Après le dîner j'ai été au journal; on y était fort attristé de l'incurie de ïrochu et des mauvaises nouvelles de Chanzy. Je suis rentré à minuit avec Molinari. Quel singulier peuple! Les échecs de Chanzy ne comptent plus, parce que c'est Bourbaki qui doit nous délivrer. L'échec de Trochu n'a pas fait tout l'effet qu'on aurait cru, toujours à cause de Bourbaki... »
22 janvier 1871.
«... Depuis l'échec de la sortie du 19, il y a dans la population une agitation très grande; agitation causée par l'échec d'abord, et ensuite par le rationnement. On exécute très sévèrement le décret de rationnement, et on ne peut acheter que trois cents grammes par tète sur la présentation d'une carte, valable chez un seul boulanger et disposée de manière à être pointée. Loin qu'il y ait de double emploi, c'est le contraire qui est vrai, car beaucoup de personnes ont négligé de se faire inscrire, et, n'ayant pas de cartes, ne peuvent pas avoir de pain. Les déménagements, rendus plus prompts par le bombardement, ont jeté encore du désordre dans tout cela, les déménagés ayant eu de la peine à faire changer leurs cartes, afin qu'elles fussent valables chez les boulangers de leur nouveau quartier. A cela il faut ajouter l'inquiétude qui a pris
tout d'un coup de Tépuîsement des approvisionnements, alors que la veille on disait qu'il y en avait pour trois mois.
» Des membres du gouvernement, la plupart sont incapables et tous sont sans expérience. Le seul qui ait grandi c'est Ernest Picard. Jules Favre est resté très supérieur, très admirable, mais il n'est pas devenu pratique. Toujours est-il que personne ne savait exactement où on en était comme farine; on a voulu aller au fond de la chose, et on a trouvé que le compte en était beaucoup plus court qu'on ne supposait. Les maires, avant-hier soir et hier, en ont été avertis et par leur canal tout le monde Ta su hier au soir.
» En môme temps, dès avant-hier, les collègues de Trochu ont reconnu que Trochu était devenu impossible. Il a fait des communications folles et prouvant que, pendant la bataille du 19, il avait perdu la tête. Avant-hier, dans la nuit, on a décidé de le remplacer comme gouverneur et général en chef; le décréta été préparé; mais Trochu n'a pas voulu consentir, si on le destituait du commandement, à rester dans le gouvernement. Ses collègues tenaient à ce qu'il y restât, et ils avaient raison, car on ne doit pas lui permettre de se dérober à sa responsabilité. Hier au soir, <lonc, on est revenu à la charge et on Fa discuté en sa présence, et en présence des maires des arrondissements. On. a fini par le forcer à accepter sa <Iestitution de général et son maintien dans le gouvernement.
» En même temps, les clubs se réunissaient, hier, samedi soir, 21, et s'envoyaient de l'Académie de médecine à la Villette, Belleville et Montmartre, des délégués pour organiser un mouvement pour aujourd'hui dimanche. Ce mouvement se fait pendant que je t'écris; mon sentiment est qu'il n'aboutira pas ; le contraire pourrait être vrai, et il est possible qu'il y ait une petite bataille. S'il y a bataille, la Commune échouera; elle ne réussirait que par faiblesse et transaction. Demain on entrera dans une nouvelle phase, et commencera un gouvernement de la défense ayant à décider si on entamera des négociations avant ou après un nouvel effort militaire. Je ne pense pas qu'il y ait de nouvel effort militaire. Les gens nerveux vont passer, ou sont en train de passer une mauvaise journée.
» Ce matin Lemoinne et Dufeuille sont venus à la maison et je les ai retenus à déjeuner; je leur ai donné du bœuf conservé, dos pommes de terre et de la salade de riz avec un tout petit morceau de pain, du thé et du café — pas au lait. — Les restaurants ne donnent plus de pain. Chaque dîneur apporte son pain. Lemoinne avait son pain dans sa poche pour la journée. » Quelle situation étrange! Je crois que nous touchons au dénouement. On croit à un désastre de Chanzy, sans connaître bien les détails, et on ne croit plus aux grands succès de Bourbaki. Enfin l'esprit public se déprime... »
Dimancbe soir, 22 janvier 1871.
a ... Le mouvement que je prévoyais s'est accompli. Il y a eu une journée. Tout est fini. On a malheureusement eu à déplorer la mort d'une vingtaine de personnes. La surprise de Mazas forme le pendant de la surprise de l'Hôtel de Ville au 31 octobre. Le directeur de Mazas est arrêté pour n'avoir pas su empêcher l'invasion de la prison et la délivrance de Flourens. La bande de Flourens s'est emparée pour quelques heures de la mairie de Bellevillo, puis on n'en a plus entendu parler. Le commandant Sapia a attaqué l'Hôtel de Ville et a fait faire feu. Un adjudant a été tué. Les mobiles ont répondu par une décharge. Le rappel a été battu partout. Les gardes nationaux sont venus en masse. A sept heures et demie la tranquillité était rétablie.
9 II est minuit et demi; je suis au journal, d'où je t'écris parce qu'on dit qu'un ballon va partir. Je t'écrirai demain matin plus longuement... »
Lundi, 23 janvier 1871.
«... Je suis sorti hier de chez moi à midi et demi; on battait le rappel dans beaucoup de quartiers. Un bataillon occupait la rue du Cardinal-Fesch, qu'on appelle maintenant rue de Chûteaudun. Arrivé k Notre-Dame de Lorette, je vois plusieurs enterre-
raenls réunis, et sortir de l'église Ernest Desmaret et Alfred André ; c'était l'enterrement des victimes de Buzenval. Je vais à la mairie avec notre maire et notre adjoint. Ils me racontent la surprise de Mazas et la délivrance de Flourens. Il y avait beaucoup de groupes en face de la mairie pour lire l'ordre du jour de Clément Thomas sur l'affaire de Mazas. Ferdinand Duval de sa haute taille dépassait tout le monde. Les bataillons affluaient; il y en avait dans la cour de l'Opéra et dans toutes les rues. On demandait pourquoi il n'y avait pas d'ordres.
> Je vais chez Alphonse; il ne savait trop rien. Nous
retournons ensemble rue Drouot, où il y avait une
réunion de maires de Seine-et-Marne. Les groupes
étaient toujours privés d'informations. Nous prenons
les boulevards; beaucoup de promeneurs, femmes et
enfants. Nous arrivons au faubourg Saint-Honoré. Il
y avait des bataillons et on continuait à battre le rappel.
La pluie se met do la partie. Place Bcauvau et
à l'Elysée, où se trouve l'état-major de la garde
nationale, grande animation. Dans la ruo, je vois
Charles Ferry. Il reçoit la nouvelle qu'on échange des
coups de fusil à l'Hôtel de Ville. Picard passe; nous
causons un instant; il est fort ému. Pelletan, Magnin,
'I autres membres du gouvernement vont et viennent.
Ils sont très affectés et disent que les ordres sont
donnés. Picard retourne aux Finances, il m'emmène.
Je le presse de faire savoir à la population la situation
♦les vivres. Aux Finances il est entraîné par les gardes
i32 LÉON SAY, SA VIE, SES ŒUVRES.
nationaux; je le perds. Je retourne place Beauvau, où j'avais une commission des réfugiés. Je rencontre des gardes nationaux de connaissance, entre autres les volontaires dont M. Gigot fait partie. On dit qu'on ne tire plus et que des bataillons nombreux se massent. Je retourne hôtel Beauvau; notre réunion a lieu. Vers cinq heures et demie nous nous séparons.
» Je rentre aux Finances avec Horace de Choiseul. Nous entendons là un rapport très complet dont voici la conclusion : « L'insurrection a échoué complète- » ment, elle a eu la mine d'un complot; peu de per- » sonnes y ont pris part. On compte sur la tranquil- » lité pour la nuit... »
» Voilà une affaire intérieure terminée. Je supplie les membres du gouvernement de faire savoir la situation des vivres. Tant que les Parisiens se croiront vainqueurs sur toute la ligne et pourvus de vivres pour trois mois, ils n'auront pas le sentiment de ce qu'il faut faire.
» De province on sait peu de chose; on croit, je ne sais sur quels indices, que Gamhetta est pris ou mort; mais les membres du gouvernement sont muets à cet égard. Je pense que ce bruit vient de ce qu'on ne lit pas son nom dans les dernières dépêches... »
Vendredi, 27 janvier 1871.
«... On dit que le dernier ballon part ce soir. Je t'ai écrit par le premier; je veux décrire par le dernier.
» La journée, qui était très incertaine, s'est passée dans un calme très grand. Il y a eu quelques groupes, peu de groupes, dans lesquels on discutait, mais sans violence et sans appel à Tinsurrection. Au point de vue de la tranquillité intérieure, il me semble que le danger est passé. Il y a beaucoup de tristesse, de rabattement, encore de Tillusion.
» Si vous avez reçu le journal sur papier pelure, vous aurez vu un compte rendu très exact de ce qui se dit sur le boulevard...
» J'ai passé la fin de la journée au ministère de l'intérieur, pour tâcher de régler le départ de nos réfugiés. Nous n'avons pu rien faire encore. Je crois qu'ils seront plus heureux, ou plutôt moins malheureux, chez eux qu'ici...
» Et dire qu'il y a plus de cent trente jours que nous ne nous sommes vus!... »
Dimanche, 20 janvier 1871.
«... Peut-être cette lettre te parviendra-t-elle encore par ballon, car on a de grandes difficultés à rétablir la poste. La convention qu'on appelle ici l'armistice, 6t que les Allemands vont appeler la capitulation, est Ws difficile à faire fonctionner dans ses détails. On ne sait pas encore qui pourra sortir, qui pourra rentrer. Enfin nous n'avons encore ni lettres ni journaux, et nous ignorons absolument ce qui se passe dans le reste de la France. Je m'imagine que la dictature de
Gambetta est finie, et j'ai peur d'une très grande réaction qui emporte la République.
» Le gouvernement est ici manifestement divisé en deux camps. Favre et Picard d'un côté et ce qu'on appelle les Aragoidns de l'autre côté. Je crois que le parti Favre-Picard aura le dessus, mais comme il va y avoir quarante-trois députés à nommer sur une liste, il y aura toujours des noms très avancés. Delécluze, Brionne, Brisson et peut-être Blanqui passeront.
» Il y a des gens qui croient que le parti modéré sera vainqueur sur toute la ligue; je l'espère sans y croire. Il y a eu de l'émotion, de l'agitation même, mais jusqu'à présent — il est vrai que je n'ai vu personne aujourd'hui — il n'y a pas eu de violence...
l" février 1871.
a ...J'ai fait publier dans les Débats plusieurs pages d'annonces du Times; le Gaulois nous a imités. Les nouvelles de province sont encore rares; celles de la banlieue commencent à arriver. On dit que Parmain est détruit, et que les réquisitions sont accablantes.
» Je n'ai pas encore pu quitter Paris; j'irai à Stors dimanche. Nous organisons d'abord les services des marchandises; nous organiserons après celui des voyageurs. Les réfugiés attendent le chemin de fer avec impatience; beaucoup s'en vont à pied. Breteuil, de Mériel, est venu avec un pain blanc. Il a retrouvé sa femme, mais pas sa petite fille, qui était morte. Il
LÉON SAY, SA VIE, SES ŒUVRES. 13o
a su que mon bureau avait secouru sa femme; il m'a apporté son pain blanc. La banlieue a été très émue du manque de pain à Paris; il est certain qu'il est difficile d'avoir un pain plus noir et d'en manger un plus mauvais. On craint qu'il ne manque tout à fait pour un jour, dimanche ou lundi. Ce serait une souffrance très réelle, quoique cela ne constitue pas un jeûne absolu, ni universel. Dès mardi, même avant, on aura quelques quintaux de vraie farine. Dans nos moulins du Nord on meut de l'amidon, du véritable amidon de blanchisseuse; cela avec l'avoine, le riz, un zeste de farine, fait le plus affreux mélange du monde. > On s'occupe beaucoup d'élections, mais on s'entend peu. Aussi la liste la plus rouge a-t-elle beaucoup de chances de passer. Il y a des gens qui mettent mon nom et celui d'Hector Bourruet; mais ni lui, ni moi, ni Lemoinne, ne passerons. Dans Seine-et-Oise, on met également mon nom sur des listes; mais tu peux te rassurer, cela ne réussira pas. D'ailleurs je ne fais ni circulaires, ni bulletins... »
Lundi, G février 1871.
«... Je crains que les correspondances par Versailles ne soient encore moins sûres que ne Tétaient les correspondances par feu les ballons. Toujours est-il que je n'ai reçu aucune autre lettre que celle du 30 décembre...
» Mes réfugiés m'ont mis sur les dents et les élections
m'achèvent. On me porte sur beaucoup.de listes : Journal de PariSy Moniteur, Temps, Soir, Patrie, Messager. Electeur. Je ne fais pas de circulaires ni de bulletins, et je ne vais pas aux réunions. Aussi est-il très probable que j échouerai, ce qui ne te fera pas de peine. Tu peux te rassurer pour Seine-et-Oise. Mon insuccès y est complet. Ce n'est donc pas à Bordeaux que nous nous reverrons; ce sera à Pau ou à Paris.
» Tu ne peux te figurer la joie que j'aurai à recevoir tes vieilles lettres. Je passerai des heures à refaire rhistoire de ta vie pendant cette séparation, la plus longue avant la dernière, que les événements nous ont imposée. Peut-être y aura-t-il aussi quelques lettres d'Anne.
» L'état de Paris est bizarre; il y a un calme mêlé d'agitation comme je n'en ai jamais vu. On croit toujours qu'il va se passer quelque chose, et il ne se passe rien. S'il y avait quelque chose à renverser, on le renverserait; mais c'est comme dans la parodie de la Vestale : Mon chapeau, je le inets par terre, il ne tombera pas,,. »
7 février 1871.
«... J'ai reçu hier au soir, par deux lettres du 31 janvier et du 1" février, des nouvelles directes. Je suis bien heureux... Ma grosse affaire est de savoir comment nous nous reverrons. Je suis très retenu ici par le Nord et par le journal.
» Il y a un grand mouvement électoral très confus, d'où sortira probablement une liste très avancée comme couleur politique. Tu auras peut-être su que mon nom était porté. Je n'ai aucune chance...
» Peu à peu mes réfugiés s'en vont, je vais bientôt fermer boutique. Je leur aurai sauvé la vîe, du moins à quelques-uns. Ils vont s'en retourner. Il y en a que nous reverrons à Mériel; les autres, on n'en entendra plus parler...
» Il y a, entre Parisiens, une société d'admiration mutuelle qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux. Nous n'avons été ni si admirables, ni si malheureux que cela. Il y a eu dans les classes pauvres une très grande misère, cela est vrai; mais on a soulagé cette misère au moyen de Vatelier national, dit garde nationale.
» La seule circonstance remarquable est la tenue de la population pendant le bombardement; même cela ne s'applique-t-il qu'à des quartiers restreints, car, de notre côté, on ne se doutait même pas qu'on bombardait. L'éclat du canon était quelquefois moins vif qu'à l'origine du siège; ce qu'on a entendu le plus, ce sont nos canons et non pas ceux de l'ennemi... »
8 février 1871.
«... Paris est très calme extérieurement; je ne sais pas ce qui se passe dans les esprits, mais rien ne se manifeste au dehors qu'un flànage gigantesque dans
les rues, de femmes, d*enfants, de soldats, de mobiles. L'absence presque complète de voitures fait que les piétons se servent de la chaussée, ce qui dérange beaucoup la physionomie générale de la ville. » Ce qui est le plus visible, c'est ce que les Anglais appelleraient le potatoes movement, c'est-à-dire le flot de gens allant aux avant-postes chercher des pommes de terre. Toutes les avenues au delà du pont de Neuilly sont comme un marché en plein vent, où les paysans apportent des légumes, du fromage, du pain blanc. On ne peut y aller qu'avec des laissez-passer, et on n'a pas le temps d'en fabriquer pour tous ceux qui en demandent. Le ravitaillement particulier se fait de cette manière sur une grande échelle, et les boutiques des bijoutiers qui, depuis le siège, ont été en général transformées en boutiques de denrées précieuses, sont pleines de bonnes choses. A la devanture d'un bijoutier qui est au coin de la rue Neuve-Saint-Auguslin et des boulevards, il y avait hier des fromages de Brie à douze francs, des faisans — sept ou huit — à vingt francs, une oie à soixante francs et d'autres victuailles dont le prix n'était pas indiqué. Le boisseau de pommes de tem^e est tombé à six francs et aux avantpostes, à condition d'avoir un sauf-conduit et de rapporter le sac sur son dos, on en a à deux francs.
» Quant au ravitaillement public, il s'opère très bien; le Nord a déjà fait entrer pour plusieurs jours de farine. Mais on était si bas, qu'on ne peut qu'améliorer lentement le pain; il est encore noir, seule-
ment il est moins gluant. En somme, d'après ce que nous apprenons, Paris a été moins malheureux que la province ; il ne s'est pas passé ici de ces faits horribles, comme on en raconte de la province ou de la banlieue.
» On dit que ce pauvre Jaubert, que tu connaissais, est mort des suites des coups qu'il a reçus en voulant défendre le curé de Coulonge. Dans la banlieue, il y a eu des pillages inouïs, des déménagements organisés cyniquement.
» Le gros Jean est venu me voir de Stors ; il s'est conduit avec présence d'esprit. C'est à lui qu'on doit d'avoir conservé le mobilier de Stors. On est venu avec des voitures pour l'enlever. Il entendait, comme il comprenait l'allemand, ce que disaient les conduceurs. Le blessé allemand soigné et sauvé par Jean et Beaudequin les a beaucoup aidés; c'est un brave homme. Toutes ces braves unités-là, chez eux comme chez nous, font des totalités sans scrupule.
» Quant à nous, nous ne méritons pas tous tes éloges. Ce qu'il y a eu de beau, c'est la résignation de la classe pauvre, qui a vécu d'un mauvais pain tout sec et qui a perdu les ])etits enfants. Mais il n'y a pas eu autant de combats que Gambetta Ta dit. L'affaire du 19 n'a pas duré trois jours, mais un seul jour, et n'a pas été une victoire. Les mobiles, c'est-à-dire les gardes nationaux non mariés, se sont seuls bien battus personnellement, mais tout à fait sans direction et comme au hasard. Trochu, du haut du mont Valé-
rien, dès onze heures du matin, télégraphiait qu'il ne savait plus ce qui se passait et ne dirigeait plus rien.
» Il y a ici une très grande irritation contre Gambetta. Je ne parle pas des hallucinés, mais des gens de sang-froid. Le nombre des gens de sang-froid augmente. Tout le monde a été fou pendant deux mois ; le calme revient peu à peu. Cela n'empêche pas que nous allons avoir de très mauvaises élections. Ils feront passer des inconnus. Les conservateurs auront quelques amiraux, et c'est tout. Je t'ai dit que j'étais sur des listes; mais ce n'est pas sérieux. Comment veux-tu que des hommes de ma nuance aient plus de 20 000 voix, et encore? On se divisera. Tel aimera mieux M. Sauvage, du chemin de fer de l'Est, ou M. André Cochut, et au milieu de tout cela Félix Pyat passera; quand je dis Félix Pyat, j'exagère, je veux dire un inconnu quelconque de la liste de Félix Pyat.
9 Je crains d'après tout ce qui me revient que vous n'ayez été inquiets de nous et que vous soyez restés longtemps sans nouvelles, du 24 janvier au 5 février. Tout s'est bien passé pendant ces jours difficiles.
» Ma grande préoccupation est de nous réunir. Les voyages ne sont pas commodes et les trains autorisés sont très incertains. Mais il est probable que les choses vont s'arranger, à ce point de vue là, d'ici à très peu de jours.
» On a nommé une commission de trois membres pour régler quelques détails à Versailles; j'en fais partie... »
M. Léon Say ne put profiter aussitôt qu'il Tespérait de sa liberté pour rejoindre sa famille. Un devoir public le retint à Paris. Chargé par le gouvernement de régler avec M. Alfred André, régent de la Banque, et M. Dutilleul, directeur au ministère des finances, le paiement de la contribution de 200 millions imposée par les Prussiens à la ville de Paris, il dut rassembler les fonds nécessaires et se rendre plusieurs fois à Versailles. Voici le récit de ces voyages accidentés.
Jeudi, 9 février 1871.
«... J'ai été hier à Versailles par le chemin de fer, par un train spécial. Jusqu'au pont d'Asnières rien qui soit changé; mais quand on traverse la Seine, on aperçoit le pont de la route, à droite, dont les arches sont détruites, et plus loin un second pont dont il ne reste plus que la moitié. C'est au pont d'Asnières que sont les sentinelles prussiennes. Une foule de gens allant aux provisions traversent le pont et stationnent de ce côté, à une barrière en bois, faisant examiner l'un après l'autre leur laissez-passer. Un courant de personnes rentrant dans Paris faisait également examiner ses sauf-conduits. Ceux-là étaient chargés de sacs et de paniers contenant des pommes de terre et (les légumes.
» Notre train continue à marcher. Du haut de Suresnes, le bois de Boulogne ne |)araît pas trop
détruit; il forme encore une masse boisée. La partie abattue est celle qui se trouve entre les fortifications et le lac. Auprès de Saint-Cloud, l'aspect est des plus tristes ; toutes les maisons que Ton voit sont sans toitures, sans planchers. Il ne reste littéralement que les quatre murs. Plus loin, à Ville-d'Avray, on ne voit rien de particulier; les maisons sont remplies de soldats allemands. Au lieu d'entrer dans la gare de la rue Duplessis, on suit le viaduc qui rejoint la rive gauche et on va débarquer à la gare de Chartres, près de la porte de Bue.
» Versailles a son aspect habituel; les boutiques sont ouvertes. J'y ai vu des choses auxquelles mes yeux n'étaient plus habitués, des tôtes de veau, par exemple; cela môme me faisait envie. Après avoir eu une conversation de deux heures avec les commissaires allemands auxquels j'avais affaire, je suis rentré à Paris.
» On a peu voté, dit-on; il y a beaucoup d'abstentions. Quoique mon nom soit sur beaucoup de listes, tu n'as pas à craindre que je sois nommé... »
10 février 1871, minuit.
« Voilà le troisième jour que je vais à Versailles; j'irai encore demain et après-demain. C'est assez fatigant, car il faut, entre les deux voyages, discuter là-bas, rapporter à Paris la discussion de Versailles, et se préparer à la discussion du lendemain.
» J'ai été deux fois par chemin de fer et une fois par la route en voiture. La route en voiture qui est seule praticable est l'avenue de la Grande-Armée, le pont de Neuilly, la route le long de la Seine jusqu'à Saint-Cloud, la montée de Montretout et Ville-d'Avray.
» Les ruines de Saint-Cloud vues du chemin de fer ne sont rien comparées aux ruines de Saint-Cloud vues de la route; toutes les maisons sont détruites, quelques-unes absolument, d'autres coupées en deux et laissant voir à un étage ouvert des meubles, d'autres enfin absolument détruites, cloisons, planchers, et ne subsistant que par les quatre murs debout. Une seule maison est intacte, c'est une belle maison en construction, à peu près achevée, à mi-côte à droite en montant. Il est probable que le feu a été mis pour dissimuler les pillages. Ville-d'Avray qu'on traverse ensuite ne paraît pas avoir souffert, mais les bois sont très abîmés. Il y a des abattis considérables faits probablement pour dégager des batteries, ou pour voir venir.
» Nous avons croisé un phaéton conduisant des officiers prussiens, et Alfred André a reconnu une de ses voitures qu'il avait laissées à Versailles chez sa mère...
» Tu dois penser que je n'ai guère le temps de songer aux électeurs. J'arrive à la queue en Seine-et- Oise et dans la Seine, sans être nommé nulle part. Je pense que cela ne te déplaît pas autrement. Aussitôt
mon aflaire de Versailles terminée, je chercherai à te rejoindre; j'avoue que ma patience est à bout...
» Les élections sont très mauvaises; mais elles n'amèneront pas de troubles dans la rue. On ne peut pas se tirer du dépouillement. Il y a deuxjoursetdeux nuits qu'on y travaille, en se succédant sans repos ni trêve, et on n'arrive pas. On sait seulement qu'il y a environ vingt députés nommés, dont quinze ou dix -huit des plus avancés et vingt-trois qui suivent non moins avancés. Je suis dans les vingt-trois conservateurs réservés au ballottage; mais ce ballottage aura lieu au milieu de l'inattention générale. Ni Favre ni Picard ne seront nommés, ce qui est une ingratitude inouïe... »
« P. 'S. — Samedi, 11 février. Je reçois ce matin la visite de Charles Richet, qui emporte cette lettre. On dit que je suis nommé dans Seine-et-Oise. On ne pourra pas dire que j'aie intrigué; je n'ai vu personne et n'ai fait aucune afficlie, ni liste. »
Enfin, le 12 février, les commissaires français remirent aux commissaires allemands la somme de 200 millions. M. de Bismarck assistait à l'entrevue. On compta les billets sur un billard et le grand chancelier apposa sa signature au bas du reçu, qui fut mis dans une enveloppe. Au moment de sceller le pli, on s'aperçut que le cachet ne mordait pas sur la cire. Impatienté, M. de Bismarck arracha le cachet des mains du secrétaire en disant : « Vous ne savez
pas vous y prendre », et alors M. de Bismarck se mit à passer le cachet sur ses cheveux et, après quelques frottements énergiques, le cachet fit son office ^
1. Toutes les pièces officielles relatives h cette négociation étaient restées en la possession de M. Léon Say. A sa mort, elles ont été déi)osées aux archives de la Ville de Paris par M. Georges Pallain. Voici, craprés une note manuscrite de la main de M. Say, le bilan des sommes versées. « Les commissaires français remettront aux commissaires allemands : 75 millions de billets de banque, 23 millions de numéraire livrés à Versailles, 50 millions de papiers sur Berlin à 3.75 plus .*; p. 100 tirés par une maison française, endossés par la Ville de Paris, mais assurés par l'intermédiaire de la Imnque Bleichroder, 50 millions de luipiers sur Londres à 25,20 tirés à huit jour:: par une maison de Paris sur Londres. Les 75 millions de billets de banque et les 50 millions de Londres seraient remis le 12 février. Pour les Tô millions restants, il serait remis le 12 février 73 millions de billets de banque, les(iuels seraient restitués lors de la remise, avant le 19, du numéraire et lors de la régularisation du papier sur Berlin. •
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