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Discours prononcé au Sénat, 21 mars

Quant à la fabrication par l'Etat, M. Léon Say montrait qu'en fait le gouvernement y avait eu recours pour la moitié environ du contingent de 1875 et il indiquait les considérations — dont l'exposé nous entraînerait trop loin — sur lesquelles le ministère s'était appuyé pour déterminer cette part dévolue à l'Etat. Puis, abordant la question de principe, il déclarait que la fabrication par l'État, introduite dans le dessein de lui faire obtenir des bénéfices, lui paraissait une mesure dangereuse et extrêmement fâcheuse. Enfin, en ce qui concerne le troisième grief articulé par M. de Parieu, le ministre déclarait que s'il avait, en effet, émis des bons de monnaie pour 1878, il s'était imposé comme règle que leur montant, ajouté à celui des bons délivrés pour 1877, ne dépasserait pas, au total, cette moitié du contingent de 1876 pour lequel la convention lui avait, en quelque sorte, ouvert un crédit; de sorte que l'avenir ne se trouvait pas engagé au delà des prévisions de la conférence de 1876.

Mais où le débat fut particulièrement important et intéressant, c'est lorsque M. Léon Say le fit porter sur la question même du double étalon, dont il prit la défense avec un plein succès. Soit qu'il combattît au Sénat les amendements de M. de Ventavon et de M. Pagézy, ou, à la Chambre des députés, celui de M. Bordet, il montra avec la môme pénétration et le môme bonheur comment les deux premières de ces propositions, qui s'accordaient pour donner à l'État

la fabrication de Targent, conduiraient fatalement au système de Tétalon unique, et combien il serait dangereux pour le pays de rompre brusquement avec ses traditions monétaires. La fabrication réservée exclusivement pour le compte de l'Etat, c'était, en effet, aux yeux de M. Léon Say, le premier pas dans la voie de la démonétisation de l'argent.

€ Une monnaie doit avoir trois caractères généraux. Ces caractères généraux sont la liberté de fabrication; cela veut dire que tout le monde peut faire transformer un lingot en pièces de vingt francs ou de cinq francs. Le second caractère, c'est que cette monnaie puisse être fabriquée en quantités illimitées. Et le troisième..., c'est que cette monnaie puisse servir à la libération des dettes d'une façon également illimitée... Or, que vous demande-t-on aujourd'hui, par opposition à ce que je vous demande? On vous demande de déclarer législativement, par un acte solennel, que l'argent ne peut plus être fabriqué par les particuliers : c'est un principe qu'on veut introduire dans notre législation. On veut poser ce second principe que l'argent doit être fabriqué par l'Etat. En résumé, on veut qu'il ne manque plus à cette nouvelle monnaie d'argent qu'une condition pour être une monnaie d'appoint, c'est la limitation de sa faculté libératoire. » Et qui sait, ajoutait M. Léon Say, si cette limitation ne vous sera pas demandée l'an prochain?

Dans ces conditions, la seule attitude qui convînt était celle de l'expectative. En donnant au ministre

la faculté de suspendre par décret la frappe de l'argent, on lui fournissait le moyen de rendre la situation stationnaire, et de Tempôcher de devenir inquiétante. Quant à aller plus loin, ne valait-il pas mieux laisser aux nations les plus intéressées au sort de l'argent, c'est-à-dire l'Angleterre à cause de ses transactions avec l'Inde, et les États-Unis à cause de leurs mines, le soin d'aborder de front la question? On agirait ensuite d'après ce qu'elles auraient résolu : « S'il y a quelque chose à faire, j'aime mieux que l'Angleterre nous dise ce qu'elle fera. »

Grâce à la loi que M. Léon Say dut à ses persévérants efforts de faire accepter par le Parlement, après une longue et aride discussion, les mauvais effets qu'on aurait pu craindre du maintien du bimétallisme ont été conjurés, et notre situation est pratiquement égale îi celle des pays à étalon d'or. Par contre, nous aurions l'avantage sur eux de n'éprouver aucune révolution monétaire, si, comme certains le prévoient, une entente internationale remettait en faveur le bimétallisme. Cette éventualité nous trouverait prêts à en tirer parti, sans que d'autre part la situation actuelle nous filt préjudiciable.

Le budiret de 1877, que M. Léon Say déposa sur le bureau de la Chambre au début de la session, n'offre rien qui mérite d'attirer particulièrement l'attention. Il man]uait, suivant le mot du ministre, un temps d'arrêt : « La loi de finances qui vous est soumise est d'une extrême simplicité. Aucun impôt n'est aggravé,

mais aucune réforme n'est proposée... Ce qu'on peut affirmer toutefois dès à présent, c'est que les ressources ne sont pas supérieures aux besoins, et que rien ne saurait être retranché des recettes du Trésor. »

Par contre, la discussion à laquelle ce budget donna lieu au sein des deux Assemblées fut très intéressante. On y vit poindre, pour la première fois, les grandes questions qui reviennent sans cesse dans les débats contemporains : celles des dégrèvements, de l'impôt sur la rente, sur le revenu, elc. M. Léon Say devait faire face à deux sortes d'adversaires': les uns qui critiquaient la progression continue du chiffre de nos budgets, les autres qui se basaient sur les plus-values constatées depuis quelques années dans le rendement de nos impôts, pour proposer de les réduire. Aux premiers il fallait montrer que les dépenses inscrites dans notre loi de finances étaient nécessaires, et aux seconds qu'il en était de même des crédits.

M. Léon Say ne niait pas l'accroissement des dépenses : « Seulement, ajoutait-il, la question est de savoir si elles augmentent pour la satisfaction de besoins réels, et si le gouvernement, en étendant son action dans une certaine mesure, ne rend pas au pays de véritables services. » Beaucoup de nos charges présentes étaient la rançon des fautes de l'Empire; mais, d'autre part, il ne faut pas oublier qu'un gouvernenment national n'est pas un gouvernement à bon marché. Un tel régime doit, en effet, avoir pour principal objectif la prospérité du pays : c'est là le fond

même de Tidée démocratique. Il a à s'occuper des travaux publics, de l'industrie, etc., en vue de développer la richesse publique. Enfin, le poids d'un budget de 2 milliards 700 millions, si lourd qu'il fût, pouvait être cependant supporté sans trop de peine par les contribuables. Et le ministre montrait, en s'appuyant sur des documents statistiques, que depuis 1840 la valeur capitale des successions enregistrées avait crû d'une manière à peu près parallèle à la progression des budgets. On en pouvait tirer cette conclusion rassurante, que les forces contributives de la France avaient grandi en même temps que les sacrifices qu'on lui imposait.

« Cependant, il ne faut pas se faire d'illusions, disait M. Léon Say; s'il est très dangereux d'être pessimiste, il est peut-être encore plus dangereux d'être optimiste, et je crois que si la Chambre devenait trop optimiste, elle pourrait se laisser entraîner soit dans un excès de dépenses, soit dans un excès de réductions d'impôt. j> Il fallait donc aussi répondre à ceux qui réclamaient ces réductions.

Aux yeux du minisire, c'était s'abandonner à une confiance aveugle et funeste, que de compter trop sur les excédents pour réaliser des dégrèvements. D'abord , ces excédents étaient loin d'être aussi considérables qu'on pouvait le croire; ils étaient en partie fictifs et provenaient de ce que les évaluations avaient été inférieures à ce qu'elles auraient dû être normalement. De fait, en rectifiant les supputations

inexactes et en les contrôlant sur la réalité, on voyait que les augmentations dans le rondement des impôts avaient été en moyenne de trois à quatre pour cent, et même elles n'atteignaient, de 1875 à 1876, que un et quart à un et demi pour cent, chiffre évidemment audessous des attentes les plus légitimes. La prudence commandait de quitter les longs espoirs et les vastes pensées. Au prix de beaucoup de peine, le ministre avait arrêté son budget avec un surplus de recettes de 4 millions seulement, somme absolument insignifiante par rapport au chiffre total de 2 milliards 700 millions; et le projet de la commission allait jusqu'à substituer à ce minime excédent, l'équilibre pur et simple. M. Léon Say exhortait le Parlement à prendre en considération cet état de choses inquiétant : c Un Jbudget réglé strictement est, disait-il, un budget mal :Féglé », et il concluait : « Je vous le disais en comxnençant, et je suis en ce moment un simple raison- :nement qui est celui-ci : au fur et à mesure que nous ïTiarchons, nous marchons vers un déficit. »

Que de fautes eussent été évitées, si le Parlement ^vait dans la suite tenu plus de compte de ce cri cl'alarme vraiment prophétique du ministre des Onances! Combien de ces a budgets d'espérances » cju'il signalait à la méfiance de ses collègues nous eussent été épargnés! « Je suis convaincu, ajoutait-il pour compléter sa prédiction, que si nous entrons dans le déficit nous n'en pourrons plus

sortir. »

M. Gambetta, président de la Com mission du budget à la Chambre, dans un rapport adressé i ses collègues de la Commission, avait conçu l'idée d'une vaste transformation de notre système fiscal, destinée à faire disparaître, par les plus-values, les contribu* tions indirectes.

M. Léon Say combattit, au sein de la commission, les vues de son président. Il s'opposait à la transformation demandée par lui de la contribution foncière en impôt de quotité : « Dans l'impôt de répartition, le fisc se trouve avec tous les contribuables contre le contribuable qui veut se faire exonérer... Dans le système de la quotité, le fisc, au contraire, est seul contre tout le monde \ »

Tout en étant d'accord avec M. Gambetta pour séparer le contingent de la propriété bâtie et de la propriété non bâtie, il s'opposait, au contraire, très vivement à la proposition d'un impôt sur la rente. Il démontrait avec beaucoup de force qu'il n'y avait pas dedifierenco entre un impôt sur la rente et une réduction pure et simple. Il rappelait la loi qui a déclaré que la rente serait à tout jamais exempte d'impôt. Il ajoutait que, quand bien même on ne craindrait pas de blesser la conscience publique, il y aurait encore une raison de ne point imposer la rente, c'est que ce serait une mauvaise affaire d'argent.

En cfTet, diminuer la valeur de la rente en la frap-

1. Les Finances de la France sous la troisième République^ tome H, p. 117.

pant d'un impôt, c*était supprimer Técart dont on avait besoin pour faire la conversion. Or, la possibilité de cette opération se faisait jour, et M. Léon Say comptait y trouver les 25 millions nécessaires pour une réforme capitale à ses yeux, l'abolition de Timpôt de la petite vitesse.

Enfin, comme M. Gambetta avait manifesté Tintention de voir modifier la proportion qui existait entre les impôts directs et indirects, à son avis trop développés en France, M. Léon Say s'éleva aussi contre <^c dessein qui lui paraissait receler les germes d'une C-liéorie économique inexacte. Si les impôts directs

^nt trop lourds, disait-il, le commerçant s'en récupère

:mi forçant le chiffre de ses factures, de sorte qu'ils

M*èvent finalement le consommateur aussi bien que

1^3â taxes de consommation. Et ailleurs, répondant

^ ^n autre député, le ministre montrait que « l'impôt

A i *ect devient de plus en plus et deviendra probable-

cot tout à fait un accessoire dans la partie qui

'Vient à l'État, et que le principal de cet impôt sera,

i^-ns un temps donné, la partie recueillie par les com-

w>vines ».

M. Maurice Bouvier, pour son compte, voyait alors i^ns l'établissement de l'impôt sur le revenu la solu- ^on de la question fiscale : « Je crois, disait-il dans un iiscours prononcé le 12 décembre 1875, qu'il faut procéder comme on le fait de l'autre côté de la Manche, qu'il faut établir un impôt sur le revenu, tel qu'il existe en Angleterre, sans s'attacher à la recherche de

m LE05 SAT, SA VIE. SBS ŒUVRES.

moyens empiriques. » Kt abordant le point délicat da mo«le de déclaration : € Non, messieurs, ajoutait41, je n'admets pas la suprématie de la loyauté, de la bonne foi saxonnes, sur la loyauté, la bonne foi françaises; on ne fraudera pas plus dans ce pays qu*on ne fraude dans les autres ! »

M. Léon Say montra rapidement les inconvénients que cet impôt aurait en France. Ni le land-lcLX, ni les licences anglaises n*étaient comparables à notre contribution et à nos patentes : Timpôt sur le revenu ne serait autre chose, chez nous, qu*une taxe de superposition, avec tous ses désavantages.

Le plan du ministre était plus modeste, plus simple et plus pratique; il voulait faire disparaître les mauvais impôts, mais seulement au fur et à mesure des améliorations de recettes. Ces mauvais impôts c'étaient tous ceux qui entravaient l'essor industriel et commercial du pays. Comme le disait dans les termes les plus heureux M. Léon Say :

« Nous ressemblons à un homme qui a trop de charges do famille; il ne peut faire que cela ne soit pas, il no peut rotal)lir son équilibre qu'on gagnant davantage. D'où je conclus que tout ce qui, dans nos réformes, est do nature à augmenter le travail, la production, mérite seul de nous attacher en premier lieu... 11 on résulte que si nous pouvons diminuer nos inipiMs, il faut nous bien mettre à ce point de vue que ce sont les impots industriels, les impôts qui ne nous permettent pas de développer suffisamment notre

clientèle extérieure, que nous devons atteindre les premiers. »

Pour le moment, il fallait se borner à tâcher de supprimer l'impôt sur la petite vitesse — la conversion fournirait les ressources nécessaires, — celui des savons et le droit d'entrée sur les huiles, — les 11 millions indispensables à cette fin se trouveraient dans les évaluations d'un nouveau tarif de douanes, — enfin abaisser la taxe postale et la taxe télégraphique, en employant à cette réforme le produit des excédents budgétaires.

Mais les débats, qui s'étaient prolongés au delà des prévisions, ne permettaient pas d'incorporer ces réformes dans le budget de 1877. Déjà, on avait été obligé de distraire du projet tout ce qui concernait les quatre contributions, pour en obtenir le vote avant la réunion des conseils généraux. L'ensemble du budget ne fut adopté que le 28 décembre 1876, à peu de modifications près, dans la forme où le ministre l'avait soumis à l'Assemblée.

Ces longues discussions, toutefois, n'avaient pas été inutiles; elles avaient soulevé un certain nombre de grosses questions, et permis à M. Léon Say de formuler son plan financier.

Cependant, l'année 1876 ne devait pas s'achever sans une nouvelle crise ministérielle. Combattu à outrance par la gauche sur la question de l'amnistie, M. Dufaure donna sa démission le 2 décembre.

Une crise ministérielle s'ouvrit. Le Maréchal con-

voqua les ministres démissionnaires à un conseil extraordinaire, qui eut lieu à TElysée le 9 décembre, à neuf heures du soir *.

M. Dufaure n*assistait pas à la séance, mais il s'était excusé par une lettre que lut le Maréchal. Dans cette lettre, M. Dufaure disait qu'il était trop fatigué pour venir à Paris, qu'il était disposé à abandonner le portefeuille des cultes à M. Bardoux, ne conservant pour lui que les sceaux, et qu'il était d'avis d'offrir le portefeuille de l'intérieur à M. Jules Simon.

Apres avoir donné lecture de cette lettre, le Maréchal demanda aux ministres présents s'ils accepteraient cette combinaison. M. le duc Decazes proposa qu'avant d& répondre les ministres s'entendissent entre eux. Mais M. Léon Say s'opposa à cette motion, en demandant que les explications les plus complètes eussent lieu, séance tenante, devant le Président de la République.

Le Maréchal prit alors la parole pour exposer la situation très difficile qui lui était faite.

« Si le pays se prononce contre moi, dit-il, je m'en irai. Je n'ai pas conspiré pour arriver au pouvoir, et je ne fais pas de question d'honneur en politique; mais la majorité dans une des Chambres n'est pas le pays. Je fais tout ce que je peux pour gouverner avec le centre gauche. J'ai appelé aux affaires l'homme le plus

1. La délibération resta secrète : rien ne transpira dans le public. En sortant de l'Klysée, M. Léon Say dicta le compte rendu de cette importante séance. C'est grâce à ce document que nous avons pu reconstituer un chapitre inédit de notre histoire contemporaine.

important de ce groupe. Il n'y en a qu'un de plus important que lui, c'est M. Thiers ; et je ne pourrais pas nommer M. Thiers ministre, je ne pourrais que me retirer devant lui. Je veux bien pourtant aller plus loin. J'accepte que l'on fasse des propositions à M. Jules Simon.

» Si on m'avait dit il y a six mois que j'accepterai M. Jules Simon pour ministre, on m'aurait bien étonné. Ne croyez pourtant pas que j'en veuille à M. Jules Simon de ce qu'il a dit de moi. Ce serait tout à fait inexact. Je n'aurais pas parlé de moi autrement que l'a fait M. Jules Simon. Il a dit que je n'aurais pas le prestige du comte de Chambord, qui représentait la race royale; que je n'aurais pas celui du comte de Paris, qui représentait, après le comte de Chambord, Ja race royale, et encore autre chose; que je n'aurais pas le prestige que son génie avait donné à Napoléon : tout cela est parfaitement vrai, j'aurais parlé ^nsi de moi-môme. Je n'en veux donc en aucune manière à M. Jules Simon.

» Mais si vous ne voulez pas qu'on lui fasse des propositions, qu'est-ce que je pourrai faire? Je serai bien obligé de rédiger un manifeste et de dire au pays que le centre gauche n'a pas voulu rester aux affaires, qu'il «l'a pas été satisfait que j'aie concédé M. Jules Simon; et alors il sera tout naturel de faire des élections; mais cène sera pas comme avec M. Buffet qui parlait beaucoup, mais qui, en fait, n'a pas agi sur les élections.

» Je crois qu'il faudra agir et agir vigoureusement.

Je n'irai pas plus à gauche que M. Jules Simon. M. Gambetta m*a fait passer une liste de ministère, avec M. Duclerc comme président du conseil, et pour ministres MM. Lepère, Le Royer et deFreycinet. Il y avait aussi M. Waddington. Ils auraient bien voulu éliminer M. Léon Say, mais ils s'étaient crus obligés de le conserver. C'est le général Borel qui m'a apporté cette liste. Le général Borel a connu M- de Frcycinet pendant la guerre. Il a trouvé qu'on l'accusait injustement; ce n'était pas un Napoléon, mais il avait fait beaucoup. Le général Borel l'a défendu devant la commission d'enquête. Plus tard, M. de Freycinet, qui lui était reconnaissant, lui a proposé de le faire nommer dans les soixante-quinze inamovibles du Sénat; mais Borel, qui appartient à la droite, n'a pas voulu prendre d'engagements avec les gauches. Comme Borel ne voulait pas être sur cette liste, on devait prendre un autre général, par exemple Gresley, que j'aime beaucoup et qui est un homme très «listingué.

» Vous comprenez que je ne puis pas faire faire mon ministère par M. Gambetta. M. Gambetta m'ayant proposé M. Duclerc, je n'accepterai pas de combinaison Duclerc. Et puis, il y a d'autres raisons. J'aime beaucoup M. Duclerc; il nous rend de très grands services conime président du compte de liquidation. Il a toujours voulu rapprocher M. Gambetta de moi. Il m'a un jour proposé une entrevue et, pour qu'on ne fît pas courir de bruits, je devais me

rencontrer, comme par hasard, au bois de Boulogne avec M. Gambetta. Mais je n*ai pas voulu, pas plus que je n'avais voulu d'une autre entrevue.

» Le comte de Chambord s'est rendu un jour à Versailles jusque dans mon antichambre, a vingt pas de mon cabinet; il était avec un de mes amis, qui est venu me dire que le comte de Chambord était là. Je lui ai répondu que je ne pouvais pas le voir; que j'avais le plus grand respect pour lui; — c'est son grand-père qui a accueilli ma famille, originaire d'Irlande, et qui a fait pair de France mon père et mon frère; — mais, comme Président de la République, je ne pouvais pas le voir; et je m'y suis refusé.

> Le prince Napoléon m'a aussi demandé une entrevue ; je l'ai refusée également.

» Je ne prendrai donc pas M. Duclerc; mais puisque j'accepte M. Jules Simon, qu'est-ce qu'on peut me demander de plus? »

M. Waddington fit remarquer que ce qui était important, c'était de savoir si on aurait de la force pour combattre M. Gambetta. Il est certain que M. Gambetta mène la Chambre. On peut essayer de lui en entèver la direction, et on se demande si M. Dufaure pourra reprendre de l'influence. Le maréchal interrompit alors brusquement M. Waddington en disant : € Mais, si vous ne voulez pas de M. Dufaure, qu'estce que vous voulez que je fasse? »

La question n'est pas de savoir, répondit M. Teisserenc de Bort, si lui et ses amis voulaient être avec

M. Dufaure, ce qui ne faisait aucun doute, mais si M. Dufaure pouvait reparaître devant les Chambres avec un cabinet dans lequel M. de Marcère serait simplement remplacé par un autre ministre de Tintérieur. Dans Topinion, on avait opposé le général Berthaut à M. de Marcère; si le général Berthaut restait et si M, de Marcère était évincé il y aurait tout de suite une interpellation.

« Comme je l'ai déjà dit, répliqua le Maréchal, je ne fais pas de question d'honneur dans la politique. Mais, pour Taflaire du général Berthaut, c'est autre chose; c'est là une vraie question d'honneur; il n'est pas possible d'abandonner Berthaut. D'abord, on ne peut pas changer un ministre de la guerre tous les six mois. Si les affaires extérieures se brouillaient, cela deviendrait très dangereux. »

Enfin, le Maréchal a insisté beaucoup pour savoir si, oui ou non, on s'opposait à ce qu'il fît faire des ouvertures à M. Jules Simon. A l'exception de M. Christophlc, les ministres présents furent d'avis que ces pourparlers ne pouvaient être qu'avantageux. Le Maréchal dit qu'il allait écrire immédiatement à M. Dufaure dans ce sens,

M. Léon Say prit alors la parole : « Il y a, dit-il, une question qui m'est personnelle et qu'il importe de trancher. M. le Maréchal a dit que le général Berthaut et M. de Marcère ne pouvaient pas rester ensemble dans le même cabinet, à cause de ce qui s'était passé dans la séance du 2 décembre. Il faut

que M. le Maréchal sache bien ce qui a eu lieu à cette séance. Il n'y avait que trois ministres au banc du gouvernement. M. Christophle était à une extrémité, entouré de ses directeurs généraux; à l'autre extrémité se trouvaient M. de Marcère et moi. Quand M, Laussedat a présenté son ordre du jour, M. de Marcère s'est penché vers moi pour demander mon avis. J'ai été d'avis d'accepter. Si donc aujourd'hui M. de Marcère sortait du cabinet pour avoir adhéré, il serait difficile de comprendre que je pusse, moi, y rester. »

A cela le Maréchal répondit qu'il n'y avait rien d^offîciel là dedans, que personne n'était obligé de «avoir s'il y avait eu entente ou non, et qu'après tout M. Léon Say ne pouvait pas sortir du cabinet, parce que M. Dufaure avait dit qu'il n'y resterait pas sans lui.

L'heure était très avancée. Les ministres prirent congé du Maréchal, après avoir décidé qu'ils s'ajournaient jusqu'au moment où l'on saurait le résultat des pourparlers de M. Dufaure et de M. J. Simon.

Après divers incidents dont le détail ne rentre pas dans le cadre de cette étude, le Journal officiel du 12 décembre publiait la composition du nouveau cabinet présidé par M. Jules Simon et dont M. Léon Say, M. Waddington, M. le duc Decazes et M. Martel étaient les principaux titulaires. Comme on le voit, le maréchal de Mac-Mahon, fidèle à ses précédentes déclarations, allait jusqu'à M. Jules Simon.

Le nouveau président du conseil était à peine en

fonctions que M. Léon Say reprenait Tétude de ses plans financiers et élaborait le budget de 1878, dont voici l'économie générale.

En premier lieu, le droit de fabrication sur les savons était supprimé; il en était de même du droit d'entrée pour les huiles. La moins-value résultant de cette double abrogation se trouvait couverte par un rehaussement du tarif général des douanes, qui devait être prochainement examiné par les Chambres. Quant à la réforme postale, le ministre espérait qu'elle serait un fait accompli dans le courant de l'année, et qu'on reviendrait aux anciennes taxes de 20 centimes et de 10 centimes pour l'intérieur, et de 25 centimes au lieu de 30 centimes pour l'étranger.

Enfin, en ce qui concerne la taxe de 5 p. 100 sur les transports en petite vitesse, le ministre ne croyait pas possible, vu la situation budgétaire, de supprimer complètement du jour au lendemain un produit de 22 208 000 fr. Aussi s'était-il arrêté à un moyen terme.

a Lorsqu'il s'agit, disait-il dans l'Exposé des motifs, d'impôts de consommation que l'on veut conserver, en les rendant plus légers, il faut, pour ainsi dire, frapper un grand coup, et provoquer la consommation par un abaissement considérable des prix... Le système des réductions progressives s'applique, au contraire, aux impôts qui ne doivent pas être conservés et qu'on n'a pas besoin de perfectionner, puisqu'on veut les abolir. » Tel était le cas de l'impôt sur la petite vitesse. Aussi M. Léon Say proposait-il de le

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rédoire chaque année de 1 p. 100 jusqu^à extinction, ce qui le ramenait i 4 p. 100 pour 1878. L'exercice subissait de ce chef une perte évaluée à 4 443 000 f r. Restaient à trouver les voies et moyens pour balancer la diflerence. Le ministre, dans cette intention, recourait à une réforme nouvelle relative aux ^umettes chimiques.

£n même temps, il indiquait la possibilité de faire

^iipporter à la dette flottante, ainsi remboursée de

^s avances, la charge moins lourde de l'entretien

^'une caisse des écoles, qui rendrait à la cause de Ten-

^cîg'nement public d'incontestables services.

Tel était, d'une manière très sommaire, le projet de ™- Iléon Say. Nous ne saurions en mieux dégager l'esprit que ne le faisait le ministre dans l'Exposé des motifs.

^ Par le projet même que nous vous apportons, "•*^it-il, nous fournissons la preuve qu'on peut et V^ On pourra, sans inquiéter les intérêts, sans troubler 1® c^ours ordinaire du commerce, arriver à modifier ^"'^oessivement tout ce qui, dans Tœuvre forcément iiatî-vede l'Assemblée nationale, semble ou semblera ^^ ï>ature à nuire au développement de la richesse P^l>lique.

^ Profiter de toutes les occasions que l'amélioration ^^ txos revenus pourra nous fournir pour faire un pas ^^ avant, c'est s'armer d'une foule de petites forces ^^^jours en action, dont on peut obtenir plus aisément ^^s résultats avantageux et définitifs que si Ton

employait des moyens plus énei^iques en apparence, mais moins sûrs en réalité ^ »

Nous n^avons pas à faire Thistoire du ministère Jules Simon, ni à rappeler les événements politiques qui en ont marqué la trace. Il nous suffira de dire que raccord entre M. Jules Simon et M. Léon Say a été constant, et qu*ils n'ont cessé de lutter contre les revendications de la droite.

1. Par suite des événemenls du 16 mai et des changements ministériels, le projet de M. Léon Say fut remplacé par un projet Caillaux, déposé le 11 novembre 1877. Le vote définitif du Parlement, survenu alors que M. Say avait déjà repris la direction des finances, supprima complètement la taxe des savons et celle de la petite vitesse, et maintint les droits sur les huiles.

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