Lettre de M. Léon Say à M. Cheuvreux, 30 janvier
quitter des fonctions qu'il n'avait acceptées que pour essayer de faire triompher une politique de conciliation. Il avait bien vite compris que la Chambre ne le seconderait pas dans sa mission ; mais, par devoir, il était resté à son poste. Le départ du Maréchal lui fournit l'occasion attendue; il la saisit avec un empressement presque joyeux.
« Cet excellent M. Dufaure, écrit M. Léon Say, est comme un poisson rentré dans Teau depuis qu'il n'est plus ministre. J'ai cru qu'il allait m'embrasser à la face de nos concitoyens, comme dit M. Prudhomme, quand nous nous sommes rencontrés tout à l'heure au Sénat. Il s'est fait jouer hier au soir une sonate de Mozart par sa fille et Sauzay, et il a dit à Sauzay : « Il n'y a que deux états : avocat ou artiste. »
La crise ministérielle qui suivit le départ de M. Dufaure fut très courte, et M. Waddington, qui avait accepté de constituer un ministère, ne rencontra aucune difficulté sérieuse. En apparence, peu de chose était changé, puisque le clief du nouveau cabinet appartenait au même groupe politique que son prédécesseur, et que les républicains modérés continuaient à ^tre représentés au ministère par M. Léon Say, qui, cédant aux instances réitérées de M. Waddington, avait repris le portefeuille des finances. Mais, en réalité, le changement était profond. D'abord le centre gauche cessait d'être dirigeant, il n'était plus que toléré, et une nouvelle école politique entrait en scène.
« Tout a roulé sur la nécessité de faire de la place à la
gauche, écrivait M. Léon Say le 6 février, voilà pour les personnes, — et sur la question de l*amnistie, voilà pour les choses. Les personnes sont très bien. On ne peut trouver rien de mieux que Le Royer, Ferry et Lepère, si ce n*est que Lepère ne sait pas ce que c'est qu*un tarif de douanes ; mais je me rappelle que dans ma jeunesse on parlait beaucoup du mot de M. Lefèvre-Duruflé qui, en prenant le ministère du commerce, avait donné pour raison de son impartialité sa parfaite ignorance du ministère qu'il acceptait.
» Pour Tamnistie, c'est une vilaine afîaire. L'amnistie ne se distingue de la grâce que parce qu'elle enlève les peines accessoires — surveillance et perte des droits politiques — que la grâce laisse subsister.
» M. Dufaure avait proposé de donner à la grâce la faculté d'ôter ces peines accessoires. Cela équivalait à amnistier ceux qui étaient graciés, mais sans dire le mot. Nous avons décidé, non sans beaucoup d'hésitations, de dire le mot sans faire autre chose. Nous pensons qu'au point de vue moral l'opposition que nous feral'extrôme gauche colorera TafTaire du bon côté... »
M. Léon Say était décidé à prêter son concours le plus entier à M. Waddington, avec lequel il avait toujours marché d'accord sur les questions politiques. Néanmoins, il subordonna son entrée au ministère aux conditions suivantes :
« Je crois devoir vous dire, écrivait-il le 3 février 1879 àM. Waddington, qu'il me serait impossible d'entrer dans un cabinet qui ne prendrait pas dans son
programme les points suivants comme base de sa politique économique : 1** le gouvernement défendrait le tarif général qui est en ce moment soumis aux Chambres ; 2® le tarif général serait considéré comme un maximum ; 3® le système des traités de commerce serait défendu par le gouvernement contre ceux qui l'attaqueraient, et on chercherait à obtenir par des traités un régime analogue au régime conventionnel en vigueur. »
Ces conditions ayant été acceptées sans hésitation, M. Léon Say resta au ministère, et se mit à préparer le budget de 1 880, qui, selon la promesse faite, était déposé à la Chambre dans les premiers jours de la session.
Rédigé avec une extrême sobriété et sous une forme succincte, ce projet de budget n'est rien moins qu'une des pages les plus saisissantes de notre histoire financière. Â elle seule, elle suffirait à assurer la gloire d'un homme d'État.
Toutes les prévisions de M. Léon Say se trouvaient confirmées d'une façon éclatante. Les impôts étaient rentrés avec facilité, et le bilan de l'exercice précédent se soldait avec des plus-values considérables. Pour l'année 1880, M. Léon Say s'était attaché à s'assurer les ressources nécessaires au développement des services publics et à l'exécution des lois dont l'application se poursuivait, telles que les lois sur l'organisation de l'armée et sur les pensions des militaires et des instituteurs. Rien n'était laissé au hasard. La dotation de l'amortissementétait augmentée en même temps qu'on
346 liÉON SAY, SA VIE, SES ŒUVRES.
dégrevait certains impôts vexatoires ou gênants pour le développement de la richesse publique. Recettes progressives et assurées, services publics largement dotés, dégrèvements en quelque sorte consolidés et continués dans une juste mesure, réduction de la dette, ressources abondantes accumulées pour la continuation des grands travaux, telle était en résumé l'œuvre accomplie par M. Léon Say pendant les quatre années de son passage au ministère des finances.
En présence de pareils résultats, d'autres auraient éprouvé une légitime fierté. Pas une trace de ce sentiment n'apparaît dans l'Exposé des motifs rédigé par M. Léon Say. Son rapport, véritable chef-d'œuvre de clarté et de sincérité, se présente aussi peu orné qu'un bilan de banque. 11 ne dit que ce qu'il doit dire, et aucune place n'est laissée aux développements oratoires et aux hypothèses optimistes. Jamais situation financière plus florissante n'avait été exposée avec plus de rigueur scientifique et plus de modestie.
Ce budget, préparé avec tant de soin, ne donna lieu à la Chambre qu'à une discussion sommaire et écourtée. Uniquement absorbée par des questions électorales, exclusivement préoccupée d'obtenir des nominations ou des révocations de fonctionnaires, la Chambre commençait visiblement à se désintéresser des questions d'afl'aires. Elle n'en était pas encore arrivée à asseoir définitivement le régime des douzièmes provisoires, comme elle devait le faire plus * tard, mais déjà les rares députés qui assistaient aux
séances consacrées à la discussion du budget ne prêtaient qu'une oreille distraite aux explications du ministre des finances. Néanmoins, M. Léon Say répondant pour la forme à quelques critiques superficielles, faites à son budget par des députés notoirement incompétents en matière de finances, crut devoir profiter de l'occasion pour exposer à grands traits notre situation fmancière. Il s'attacha surtout à établir le relevé des dépenses depuis 18G9, et à faire la part dans chacune d'elles des événements de 1870-1871. Il constatait que nous avions un milliard de dépenses de plus qu'en 1869, et il donnait à espérer que ce chiffre ne serait pas dépassé.
Ses prévisions ne se sont malheureusement pas réalisées. Vingt ans après, malgré les économies résultant de conversions successives, et la diminution considérable de l'annuité affectée à la garantie d'intérêts des compagnies de chemins de fer, le contribuable paie 1 milliard 700 millions de plus qu'en 1869. Au Sénat la discussion du budget ne donna lieu à aucun incident, pas plus d'ailleurs que les projets de loi relatifs à l'approbation do la convention monétaire et à la fabrication des monnaies, qui fournirent l'occasion à M. Léon Say d'exposer avec sa clarté et sa sûreté de méthode habituelles ses idées sur ces sujets techniques.
Cependant le ministère Waddington était depuis plus d'une année aux affaires. Cela ne pouvait durer. A la Chambre les impatients s'agitaient et les compétitions ministérielles faisaient rage. Disloqué par le départ
de deux de ses membres, le cabinet, que minaient sourdement des conspirations de couloirs, se voyait dans l'impuissance de vivre, bien qu'il n'eût pas été l'objet d'un vote formel de défiance.
« Nous sommes dans la chaudière politique, écrivait M. Léon Say; c'est plus que de l'eau, c'est de l'huile bobillante, et il est difficile de prévoir ce qui va en sortir. Marcère est attaqué avec une grande violence et il est abandonné dans les Chambres. La droite et l'extrême gauche se liguent contre lui aujourd'hui, et se ligueront demain contre Waddington et contre moi.
» Je suis très vivement attaqué à cause de cette affaire de la conversion, pour avoir attendu la constitution de la Commission du budget avant d'avoir fait ma communication. Cela n'est pas sérieux, mais c'est un prétexte.
» Je crois que nous ne pourrons pas nous en tirer et que nous sommes amenés nécessairement à un cabinet de pure gauche, probablement avec Le Royer comme président du conseil. Ce ne sera peut-être pas un mal. La résistance sera plus efficace, partant de républicains de vieille date. »
Dans les derniers jours de décembre, M. Waddington se retira. La crise était ouverte et les convoitises ministérielles pouvaient se donner libre carrière. La chasse aux portefeuilles commença. Chargé par le Président de la République de constituer un ministère, M. de Freycinet fit d'abord appel à M. Léon Say.
Celui-ci répondit qu'il ne resterait aux affaires qu'avec un cabinet où prendraient place des représentants de Tunion républicaine dissidente, et qu'il ne consentirait à aucune modification au programme antérieur, surtout en ce qui concernait l'amnistie. Sur cette déclaration formelle, M. de Freycinet renonça à sa mission et M. Grévy s'adressa à M. Waddingfên qui, au bout de deux jours, se retirait et cédait à son tour la place à M. de Freycinet. Encore une fois M. Léon Say refusa d'entrer au ministère sans M. Waddington. On lui offrit alors de faire partie d'une combinaison avec M. Brisson et M. AUain-Targé. Nouveau refus *.
Dès lors, M. de Freycinet n'avait plus à sa disposition que la combinaison qui devait aboutir au ministère du 29 décembre, c'est-à-dire à un cabinet dont le centre gauche était absolument éliminé. Ce ministère donnait ainsi satisfaction à la fraction la plus nombreuse et la plus remuante des gauches de la Chambre, dont il devint le prisonnier.
Cependant, M. Grévy avait été très ému de la résolution prise par M. Léon Say de se retirer avec M. Waddington. Ne pouvant triompher de ses refus opinià-
\, - Mon cher Pallain, écrivait M. Léon Say le 23 décembre 1879, ;M. Gambella me fait demander par vous, de la part de M. de Freycinet, si je serais disposé à conserver le ministère des flnances dans un cabinet dans lequel M. Brisson ou M. Allain-Targé occuperait le ministère de rintérieur et M. Hérold le ministère de la justice. Je vous serais obligé de répondre pour moi que je n'accepterai pas d'entrer à ces conditions dans le cabinet de M. de Freycinet, et que <l'ailleurs je ne me sépare pas de M. Waddington. • — M. Gambetta étant revenu à la charge, M. Léon Say lui confirma ses résolutions par une lettre en date du 28 décembre.
très, il voulut au moins reconnaître, d'une façon éclatante, les services rendus au pays par le grand ministre qui avait présidé à la colossale opération de la licjuidation de Tindemnité de guerre, et qui avait porté les finances publiques à un degré de prospérité inconnu sous la troisième République. Il demanda à M. Waddington de lui soumettre une série de décrets conférant d'emblée à M. Léon Say le grade suprême dans la Légion d'honneur.
€ Les décrets avaient été signés, mais arrêtés dans leur trajet entre TElysée et le Journal officiel : ainsi leur avait manqué l'indispensable sanction de la publicité : avait-on craint, en un temps où la modération devenait suspecte, de décerner à ce grand modéré un témoignage de gratitude nationale? Averti de l'intention, M. Léon Say ne réclama jamais contre un manque de mémoire ou de courage. Plus tard, après la retraite du Président, les décrets lui ayant été officieusèment remis, il les laissa dormir parmi ses papiers et n'en parla à personne. Dans sa fierté modeste, il ne fit aucune démarche pour obtenir le droit de porter la distinction si bien méritée, prenant pour règle les principes, à défaut des pratiques de son parti; nul ne désapprouvera, je pense, cette façon de se montrer républicain *. »
\. M. Albert Vandal, Discours de réception à l'Académie française, 23 décembre ISUT.
République de les reprendre. Mais rincertitude où Ton se trouvait à Paris sur l'issue de la discussion du tarif général des douanes présenté au Parlement, n'avait pas permis de déférer aux vœux de l'homme d'État anglais. On s'était borné à proroger le régime existant, pour une période qui devait prendre fin six mois après l'établissement définitif de ce tarif. En avril 1880, l'examen des Chambres était assez avancé pour laisser prévoir que cette échéance était relativement proche. Il y avait donc urgence à renouer les pourparlers avec l'Angleterre; de plus, la Chambre des députés semblait d'accord avec le ministère pour donner la préférence au système des traités de commerce.
C'est alors que M. de Freycinct fit appel au dévouement de M. Léon Say, et lui demanda d'accepter l'ambassade de Londres. M. Léon Say, qui était à la veille de partir pour l'Espagne, écrivit à M. de Freycinet la lettre suivante :
« Je me mets, comme vous me l'avez demandé, îi votre disposition, pour l'ambassade de Londres, si vous croyez que je puisse utilement négocier le traité de commerce dont la conclusion a tant d'importance pour l'avenir économique de notre pays.
» J'aurais préféré être chargé d'une mission, qui, comme colle de Cobden à Paris en 1860, aurait été spéciale et aurait forcément pris fin avec la signature du traité; mais vous avez jugé que, dans les circonstances actuelles, le négociateur manquerait d'autorité
s'il n'était pas revêtu de la dignité d'ambassadeur. Je désire qu'il ne puisse pas m'être fait de reproche, si, comme j'en ai pris la résolution h l'avance, je demande à revenir à mon siège au Sénat et à résigner mes fonctions d'ambassadeur, aussitôt après la signature ou la ratifîcation du traité de commerce. Je crois qu'il est nécessaire que je prenne ce parti i l'avance, pour éviter qu'on ne prête à cette détermination d'autres causes que celles qu'elle doit avoir.
» Je sais bien qu'on ne nomme pas d'ambassadeurs pour toujours, mais je ne pourrai pas laisser ignorer à mes collègues du Sénat et à mes amis de Seine-et- Oise, que c'est bien comme cela précisément que je comprends ma mission. Je tiens beaucoup à ne pas abandonner la situation que j'occupe au Sénat et dans mon département : pour moi les fonctions de sénateur priment toutes les autres.
» Je serai très heureux, mon cher ministre et ami, de reprendre avec vous une collaboration qui m'a été si agréable pendant deux ans. »
Avant d'accepter définitivement le poste qu'on lui offrait, M. Léon Say écrivit à l'amiral Pothuau, qui avait demandé à être relevé de ses fonctions d'ambassadeur à Londres, pour le tenir au courant de la situation et lui dire dans quelles conditions il acceptait sa succession. L'amiral Pothuau se montra très touché de cette courtoise démarche.
Comme on le voit, M. Léon Say ne se souciait pas
du titre d'ambassadeur; dans les hautes fonctions
qu'on lui offrait, il ne voyait que Toccasion de défendre les intérêts économiques du pays. Éviter à notre industrie la perturbation qu*aurait certainement amenée la rupture des relations commerciales avec TAngleterre, soutenir nos intérêts sans éveiller de susceptibilités jalouses et sans sacrifier les principes de la liberté commerciale dans laquelle il voyait la condition de notre progrès économique, telle était la tâche difficile qui s'imposait au nouvel ambassadeur. Elle le séduisait d'autant plus que son succès était de nature à faire une impression favorable sur le Sénat, dont l'intransigeance protectionniste était à redouter quand la question douanière y viendrait en délibération.
Le 6 mai 1883, M. Léon Say prit possession des services de l'ambassade, et se mit aussitôt en relations avec les membres du cabinet anglais : M. Gladstone, lord Granville et sir Ch. Dilke, sous-secrétaire d'État au Foreign Office. Il leur proposa de discuter sur les bases d'un plan bien défini, dont voici les trois points essentiels.
En échange des avantages que l'Angleterre trouverait dans la conclusion d'un traité nouveau sur le type de celui de 1860, notre représentant voulait en obtenir : 1** qu'elle réduisît notablement les droits de douane sur les vins français; 2° qu'elle laissât en dehors du tarif conventionnel les bestiaux et les produits agricoles; 3*" qu'elle remédiât aux abus des déclarations frauduleuses par la conversion des droits ad valorem en droits spécifiques.
LEON SAY, SA VIE, SES (EUVRE8. n%
Le premier point était, comme le disait M. Léon Say dans une de ses notes à M. de Freycinet, c la clé de tout renouvellement de traité ». Il s'agissait d*ouyrir à nos vins de faible valeur le marché de TAngleterre, où ils n'avaient pu encore pénétrer. L'intérêt était considérable pour les viticulteurs français, mais les chances de succès étaient incertaines, et dans sa correspondance diplomatique M. Léon Say les appréciait avec sa perspicacité habituelle.
Sans doute, TAngleterre avait lieu de nous ménager, à cause de la question d'Orient; sans doute aussi, les réclamations possibles des brasseurs, qui appartenaient en général à des associations torystes, n'auraient qu'un effet atténué sur le nouveau ministère libéral; mais, d'autre part, M. Gladstone, ainsi qu'il le reconnaissait devant M. Say, appartenait à « une école économique peu favorable aux traités, à une école qui croit que les droits de douane nuisent plus aux pays qui importent les marchandises grevées de droits, qu'à ceux qui les exportent ». Les libéraux avaient aussi promis, dans leurs manifestes électoraux, l'équilibre budgétaire compromis par leurs adversaires, et la réduction des droits était de nature à faire une brèche dans les recettes. Enfin les droits qui frappaient les vins étrangers en Angleterre n'étaient guère que des droits fiscaux, destinés à garantir la perception des taxes intérieures sur les boissons.
M. Léon Say se mit à l'œuvre pour résoudre toutes CCS difficultés. Il proposait aux ministres anglais
d'établir, à la frontière britannique, le système qui fonctionnait en France, c'est-à-dire un droit très faible sur les vins à bon marché, puis un droit complémentaire qui augmentait avec le degré de force alcoolique. Tour à tour il s'adressait à M. Gladstone, qui ripostait en demandant des compensations pour le commerce anglais, et à sir Ch. Dilke. S'il ne pouvait espérer vaincre d'emblée toutes les objections il sut du moins profiter habilement des assurances que le cabinet anglais donnait de son esprit conciliant, pour lui faire reconnaître officiellement comme principe de discussion du prochain traité le plan qu'il lui avait soumis. Dès le 28 mai, il indiquait à M. de Freycinet que l'on pourrait poser des préliminaires dans le sens que nous venons d'indiquer. Le ministère anglais hésitait encore, discutant les termes qui lui étaient soumis et proposant une rédaction nouvelle. Enfin, après imc active correspondance télégraphique avec le quai d'Orsay, M. Léon Say eut le plaisir d'échanger avec lord Granville, au nom de leurs gouvernements respectifs, des lettres qui consacraient les points de vue qu'il s'était attaché à faire prendre en considération. Un mois avait suffi à notre ambassadeur pour obtenir ce résultat, qui lui faisait grand honneur. Peutêtre n'a-t-on pas, lors de l'interpellation protectionniste de M. Pouyer-Quertier au Sénat, — le iojuin 1880, — apprécié assez haut les services qu'il avait rendus dans cette circonstance. Le mérite d'avoir réussi dans cette tâche ardue était très grand, et ses successeurs allaient
s'en apercevoir aux difficultés avec lesquelles ils étaient appelés à se trouver aux prises à leur tour *.
Dans une lettre adressée de Londres à M. Gambetta, — 5 juin 1880, — M. Léon Say a résumé en ces termes les résultats de sa mission.
c Je vais revenir à Paris dans deux jours, après une mission bien écourtée. Elle n'a pas été cependant sans produire ses fruits. Le cabinet Gladstone, après beaucoup d'hésitations, consent à accepter des bases pour un traité de commerce à négocier ultérieurement, et ces bases sont bonnes puisqu'elles contiennent le principe de l'abaissement du droit sur les vins, et du renouvellement du traité dans le sens d'un statu quo amélioré dans un sens libéral.
» J'aurais beaucoup voulu, avant de partir d'ici, avoir reçu de mon gouvernement l'autorisation d'échanger une note écrite à ce sujet, mais on ne me répond pas et je crois qu'on laisse échapper une bonne occasion. Je crois que notre politique vis-à-vis du Sénat est de rapporter le plus tôt possible d'Angleterre non pas un traité, mais une déclaration que le traité est possible. Cela fera tomber du coup l'intrigue de ceux des protectionnistes qui voudraient faire croire qu'on ne fera pas de traité du tout.
» C'est cela qui m'a donné l'idée d'un protocole à quatre points, qui servirait de base lorsqu'on croirait opportun de le négocier : 1° principe de l'abaissement
1. Les négociations durent être rompues au printemps de 1882.
du droit des vins en Angleterre; 2^ maintien en dehors du traité des matières agricoles; 3"* étude des meilleurs moyens à employer contre la fraude dans les déclarations — question de la conversion des droits ad valorem en droits spécifiques ; — 4* renouvellement de la base du statu quo amélioré dans un sens libéral. G*est aussi peu de chose que Ton veut, et en même temps c'est une porte ouverte pour tout entreprendre et par conséquent pour tout finir... »
Dans les premiers jours de juin, M. Léon Say quitta l*ambassade et vint prendre possession de la présidence du Sénat, à laquelle il avait été appelé par le suffrage de ses collègues.
Depuis longtemps déjà, M. Martel avait manifesté rintention d'abandonner le fauteuil présidentiel pour raison de santé. Malgré les instances du Sénat, qui refusa sa démission, il la réitéra irrévocablement le 20 mai, et l'élection de son successeur fut fixée au mardi suivant. Cédant aux sollicitations de ses amis, M. Léon Say était venu de Londres à Paris et s'était mis à leur disposition. Une réunion des gauches eut lieu le 25. Le centre gauche soutenait M. Léon Say, tandis que la gauche républicaine présentait M. Le Royer. M. Say ayant obtenu la majorité des voix resta seul candidat des gauches. Malgré l'opposition des fractions hostiles qui prétextaient que l'Angleterre serait froissée de son départ, M. Léon Say fut nommé par 147 voix.
. Cette élection empruntait aux circonstances une
signific^tioQ particulière. La discussion au Sénat du projet de loi sur Tinstruction publique, et particulièrement de Tarticle 7, finalement rejeté, avait introduit dans les groupes républicains des germes de division qu'il importait d'étoufier. Certains de leurs membres avaient voté à cette occasion contre le gouvernement. M. Léon Say était alors le seul homme qui pût rendre à la gauche son homogénéité, la rallier tout entière et décourager les velléités des dissidents. Il était d'autant mieux désigné pour cela qu'il ne se présentait aux suffrages du Sénat sous aucun patronage.
Gomme le lui écrivait M. Paul de Rémusat, le ministère avait été sage en ne le soutenant pas, plus sage en ne le combattant pas. Le Journal des Débats, par la plume de M. John Lemoinne, appréciait avec clairvoyance le vote du 25 mai dans les termes suivants : « Cette candidature n'a été soutenue par aucun journal; elle a fait son chemin toute seule. Elle n'est un triomphe pour personne, comme il arrive dans les œuvres de conciliation, et tout le monde peut se féliciter, même le gouvernement, qui n'a eu garde de s'y compromettre, mais qui y trouvera son compte. »
Les hautes fonctions que M. Léon Say allait occuper pendant près deux ans — mai 1880-janvier 1882 — lui donnaient un rôle, non pas certes plus effacé, mais moins actif que ceux qu'il avait remplis jusqu'alors. Est-il besoin d'ajouter qu'à la présidence du Sénat il sut conquérir l'estime et la sympathie de ses adversaires, qui ne pouvaient s'empêcher de
rendre hommage à la haute impartialité et à la dignité courtoise avec lesquelles il s'acquitta de sa mission, i € ces qualités exquises » dont M. Le Hoyer, en lui succédant à la présidence, faisait Téloge.
En sa qualité de président du Sénat, il accompagna à Cherbourg le Président de la République, de concert avec M. Gambetta, président de la Chambre des députés. Le 20 janvier 1881 il fut réélu président du Sénat par 170 voix sur m suffrages exprimés.
CependantM. Léon Say ne se confinait pas dans ses fonctions présidentielles, et il suivait d'un œil attentif le mouvement politique qui se déroulait autour de lui. Dans des discours à la ferme d'Eprunes, le 29 juillet 1880, et à la réunion du centre gauche sénatorial; plus tard dans une brève intervention à la tribune, il montrait quelle place la question de Timpôt foncier, notamment, tenait dans sa pensée. Il s'inquiétait aussi de la progression des dépenses publiques qui menaçait le bon ordre de nos finances.
La trace de ces préoccupations diverses se retrouve dans l'allocution qu'il prononça le 7 décembre 1881 à la réunion plénière des électeurs sénatoriaux de Seineet-Oise, dont il sollicitait le renouvellement de son mandat parlementaire*.
Il y exposa tout un programme politique et fit connaître brièvement ses vues sur les principaux problèmes que pourrait faire naître la revision de la
i. Les élections eurent lieu le 8 janvier 1882.
Constitution, dont on s'entretenait beaucoup à cette époque. Partisan résolu du Sénat, il aurait voulu accroître son autorité en élargissant la base de son recrutement. Il eût été à souhaiter, d*après lui, que les deux Assemblées relevassent du suffrage universel, les députés étant élus au scrutin d'arrondissement, les sénateurs au scrutin de liste et dans des catégories d'éligibles. Mais comme le sentiment du pays, dont il fallait tenir compte, tendait alors à appliquer le scrutin de liste à la Chambre, il ne restait plus pour le Sénat « que la conception, qui ne manque pas de grandeur, d'une élection à deux degrés, dans laquelle l'intérêt communal paraissait devoir être prédominant, et était en effet, prédominant ». Du moins on pouvait augmenter le corps électoral, et éviter qu'une grande ville ne pût, ni plus ni moins qu'une petite commune, nommer plus d'un délégué. Il aurait également été utile de substituer à l'institution de sénateurs inamovibles désignés par le Sénat lui-même celle de membres élus par un grand collège national, comprenant le Parlement tout entier.
Pour éviter les conflits budgétaires entre les deux Chambres, la suppression de l'initiative parlementaire en matière de crédits s'imposait. En efTet, dans ces conditions, si le gouvernement demandait au Sénat et obtenait de lui le rétablissement d'un crédit refusé par la Chambre, il faudrait bien retourner devant cette dernière, et elle aurait ainsi le dernier mot. Enfin, M. Léon Say insistait sur la nécessité de
faire bénéficier l'agriculture d'un dégrèvement de rimpôt foncier. Nous ne faisons que signaler, en le plaçant à sa date, Téconomie générale de cet important discours, sur lequel nous aurons occasion de revenir.
Dans la même période, M. Léon Say, toujours attentif à la situation économique du pays, traçait toute une méthode financière dans un article célèbre publié le IS décembre 1881 par le Journal des Économistes sur le Rachat des chemins de fer. Il devait s'inspirer des mêmes idées lorsqu'il reprit, deux mois après, pour la cinquième fois, la direction des finances françaises.
Il venait d'être élu une troisième fois à la présidence du Sénat, le 20 janvier 1882, quand M. de Freycinet lui demanda d'entrer dans le ministère qu'il était chargé de constituer. Obéissant à son premier mouvement, M. Léon Say avait refusé; tous ses amis le pressaient de persister dans sa résolution. Il était bien évident que, s'il n'avait écouté que son intérêt, il aurait dû maintenir sa détermination. Aban<lonner le second poste de l'Etat pour accepter, dans des conditions exceptionnellement difficiles, la lâche ingrate de réparer les fautes financières commises depuis deux ans, avec la certitude que personne ne lui tiendrait compte du sacrifice accompli, c'était renoncer volontairement à toutes les ambitions légitimement permises.
M. Léon Say ne l'ignorait pas, et quand, pour la
seconde fois, il fut mandé à TÉlysée, il était décidé à opposer un refus formel aux instances de M. Grévy. Mais le chef de TEtat fît appel dans les termes les plus pressants à son sentiment du devoir. Il lui représenta qu'il était seul capable de conjurer la catastrophe qui menaçait les fînances nationales et la fortune publique, ébranlées par une crise de Bourse sans précédents. Enfîn il le conjura de renoncer à ses préférences pour ne voir que l'intérêt public. M. Léon Say finit par céder, et en rentrant au Petit Luxembourg il annonça à ses amis étonnés et peines qu'il avait accepté le portefeuille des finances.
C'était presque un suicide politique, ou du moins un sacrifice absolu de sa personne; mais ce n'était pas une faute, ou du moins ce n'était pas la faute d'une âme vulgaire. Encore une fois, il venait de prouver que la politique n'était pas pour lui une carrière fructueuse ou brillante, mais une école d'abnégation. Il est bon que de temps en temps de pareils exemples soient donnés.
Mais avant de parler du ministère Freycinet, où M. Léon Say accepta le portefeuille des finances dans les conditions que nous venons de dire, il faut revenir un peu en arrière et faire mention du ministère Gambetta, sur lequel on avait fondé tant d'espérances et qui dura si peu de temps.