NOVEMBRE 1881 -7 AOUT
Ministère Gambella. — M. Léon Say refuse de faire partie de la comhinaison. — Chute du ministère Gaml)ella. — Ministère Freycinet. — Projet du budget de 1883. —Discussion du budget. — Triomphe oratoire de M. Léon Say. — Chute du cabinet. — La question d'Egypte.
C'est après la chute du ministère J. Ferry, au milieu de difficultés financières et politiques considérables, que M. Gambetta arriva aux affaires. Un de ses premiers soins fut de faire appel au concours de M. Léon Say; il lui demanda d'accepter le portefeuille des finances. M. Léon Say lui exposa alors, qu'étant donnée la gravité particulière de la situation, le gouvernement devait prendre pour base de son programme les trois principes suivants : « Pas de conversion, pas d'émission, pas de rachat », et il ne lui dissimula pas qu'en dehors de ces conditions formelles une entente avec lui serait impossible. M. Gambetta répondit : « Je vous concéderai ce que vous voudrez, si vous me laissez libre de racheter la Compagnie d'Orléans ; ses lignes formeront un réseau d'Etat mieux
construit, plus développé et plus complet que le petit réseau d'aujourd'hui, dont l'organisation laisse beaucoup à désirer. Pour le reste je suis de votre avis; on ne peut pas tout faire à la fois, et je ne veux pas abandonner le plan Freycinet. »
Ces conditions étaient trop contraires aux vues de M. Léon Say pour lui permettre d'accepter. Quelque désir qu'il eût de voir M. Gambetta au pouvoir, il ne pouvait cependant se prêter à des combinaisons qu'il considérait comme contraires aux intérêts du pays *. Le lendemain M. Ferry et M. de Freycinet se dégageaient aussi, et M. Gambetta constituait son ministère en dehors des concours qu'il avait essayé de s'assurer, sans rien faire de ce qu'il fallait pour y réussir. Il y eut dans le public une immense déception. M. AUain-Targé, qui était destiné d'abord aux travaux publics, passa aux finances, et dès le lendemain il se trouvait aux prises avec les redoutables difficultés si bien prévues par M. Léon Say *. On sait le reste, et ce n'est pas le lieu de rappeler à la suite de quelles circonstances le cabinet Gambetta ayant été
1. Voir à l'appendice D la lettre par laquelle M. Léon Say exposa les motifs de son refus.
2. • La Kourse se trouva bientôt dans un état de renversement absolu; des opérations insensées s'y étaient produites et M. Allain- Targé, nourri de doctrines tout autres que les miennes, crut qu'en usant d'autorité il pourrait venir à bout de tout, même du cours des valeurs... Je crois pouvoir rappeler un souvenir qui, à cet égard, est assez topique. Gambetta s'adrcssant à M. Allain-Targé, lui aurait dit un jour : « Tu voux faire la hausse <le la Bourse? C'est bien facile : lu n'as qu'à donner ta démission, les cours monteront le lendemain! - — Déposition de M. Lôon Sat/^ devant la Commission d'enquéle sur les Conventions, /" mars 1895.
renversé, M. de Freycinet fut invité à reconstituer un nouveau cabinet. Comme nous I*avons dit, il insista auprès de M. Léon Say pour obtenir son concours, et il l'obtint en effet.
La crise financière était alors dans toute son intensité. A la Bourse' le marché subissait le contre-coup de la fièvre de spéculation qui, depuis une année, sévissait sur tous les marchés du monde. Le crédit public en avait reçu une atteinte profonde. A tout prix il fallait réparer les désastres et ranimer la confiance. En même temps, la situation budgétaire, ébranlée sans être compromise, ne pouvait être rétablie que par un esprit net et une main ferme. L'initiative parlementaire avait exagéré jusqu'à l'absurde les dispositions et les limites dans lesquelles était renfermé le plan primitif de grands travaux publics. Le relèvement de la dotation des services publics, les pensions civiles, l'indemnité aux victimes du 2 Décembre, les chemins vicinaux, les constructions scolaires absorbaient des sommes considérables. En même temps la Chambre, éblouie par les excédents budgétaires, se livrait à une orgie de dégrèvements comme si elle disposait d'une réserve intarissable.
Un tel état de choses, s'il ne devait pas être pris au tragique, devait du moins être envisagé sérieusement. M. Léon Say s'en était déjà occupé dans l'article sur le Rachat des chemins de fer. 11 y montrait que l'emprunt d'un milliard fait par TÉtat en 3 p. iOO amortissable, et qui devait alimenter l'exécution des
travaux publics, n*était pas encore classé. Gela tenait à ce que le public, voyant grossir sans cesse en nombre et en importance les travaux projetés, s'attendait tous les jours à ce qu'on flt de nouveaux appels de fonds pour lesquels il se réservait. Il importait donc de calmer cet énervement en donnant la garantie que, pendant au moins deux ans, il y aurait relâche d'émissions.
Aussi M. Léon Say mit-il à son acceptation d'entrer dans le cabinet Freycinet les conditions très nettes qu'il avait déjà faites à M. Gambetta : « Pas de conversion, pas de rachat, pas d'émission >. Tel était son programme : la déclaration ministérielle du 31 janvier s'en fit l'écho.
11 s'appliqua à le mettre en pratique dans la préparation du budget de 1883, le dernier qu'il devait préparer. Ce budget a fait époque dans notre histoire financière. Et cependant, pour accomplir le travail gigantesque de refaire tout un budget, M. Léon Say n'avait pris qu'un mois. On imagine aisément à quel labeur intense il dut se livrer dans cette brève période. C'est grâce à ce zèle de tous les instants qu'il put déposer, dès le 2 mars 1882, un projet tout contraire à celui de M. Allain-Targé.
Il ne fallait pas songer à interrompre la réalisation <lu plan Freycinet; c'eût été manquer aux promesses faites à la France travailleuse, qui comptait légitimement sur l'amélioration de notre outillage national ; c'eût été aussi immobiliser stérilement les capitaux
énormes déjà engagés, et déconsidérer le crédit de rÉtat par un aveu injustifié d'impuissance. Et, d'autre part, les événements faisaient une loi au ministère des finances de ne recourir à aucune opération de nature à se répercuter sur le marché. La création d'un impôt nouveau était également impraticable. Par conséquent, trouver des ressources pour continuer les travaux, sans emprunt public et sans impôts nouveaux, tel était le problème, en apparence contradictoire, qu'il fallait résoudre.
De plus, il y avait lieu de prémunir les représentants du pays contre la fâcheuse tendance à gaspiller les fonds de TÉtat, sous prétexte de réformes démocratiques. Le budget vraiment démocratique, selon M. Léon Say, était celui qui donnait à la nation la vérité, et non celui qui la nourrissait d'illusions décevantes. Le ministre devait donc rétablir la sincérité des évaluations budgétaires, et réduire à leur juste valeur les excédents dans levsquels beaucoup voyaient une sorte de manne miraculeuse à distribuer aux contribuables sous forme de dégrèvements.
M. Léon Say était bien décidé à ne pas s'écarter de la ligne de prudence qu'il s'était tracée dans l'Exposé des motifs de son budget, et à se démettre plutôt que de se soumettre à une politique financière contraire à ses vues. Comme le laissait entendre une note officieuse parue dans le Journal des Débats du 46 mars, il était évident que le cabinet subsisterait ou périrait selon que les principes du budget seraient acceptés
OU rejetés. Aussi, le 22 mai, la Chambre ayant, malgré ses objurgations, pris en considération une proposition (le M. Corentin Guy ho, tendant à supprimer Timpôt sur les vins et les bières et à le remplacer par une surtaxe de Talcool, proposition qui bouleversait toutes ses combinaisons, M. Léon Say n'hésita pas à donner sa démission. L'alarme fut chaude dans le ministère et dans le Parlement. L'ascendant de M. Léon Say était si considérable et la crainte de son départ si vive, que, dès le lendemain, la Chambre revenant sur sa décision de la veille, manifesta l'intention d'ajourner la question, et donna au ministre des finances un vote de confiance adopté par 293 voix contre 36. Il était difficile de rester insensible à un si rare témoignage de confiance. M. Léon Say retira sa démission.
Un mois plus tard, le 20 juin, dans un banquet à l'Hôtel de ville de Bordeaux, où il était aller inaugurer l'exposition organisée par la Société philomathique, il affirmait encore son dessein bien arrêté de ne pas engager de réformes qui pourraient grever le Trésor :
« Yous vous souvenez, disait-il, qu'une femme d'un
charmant esprit, madame deSévigné, aimait beaucoup
ses amis, les obligeait autant qu'elle le pouvait, mais
que Bussy-Rabutin disait d'elle qu'elle les aimait jusqu'à
la bourse. Eh bien, moi, je dirai à mon tour : je suis
votre ami jusqu'à la bourse.
» Parce que la bourse que j'ai à protéger c'est la
bourse de la France, je saurai la défendre contre les entraînements de mes meilleurs amis. »
Lorsque s*ouyrit la discussion du budget, M. Léon Say eut à le défendre contre les partisans du « budget démocratique » de M. Allain-Targé. Il fît face à toutes les attaques, et dans un admirable discours à la Chambre des députés, qui dura deux séances — 26-27 juillet 1882 — et qui contribua à lui ouvrir plus tard les portes de TAcadémie française, il exposa magistralement toute sa politique. Rarement l'éloquence financière s'était élevée plus haut.
Point par point, le ministre reprenait son Exposé des motifs, le développait, le commentait avec sa merveilleuse clarté. Il soutenait avec force la nécessité de reprendre aux compagnies de chemins de fer l'argent que l'État leur avait avancé, et dénonçait la fausse honte qui avait empêcher de prendre des mesures pour parer aux dangers d'une situation critique. En môme temps, passant à rofîensive, il montrait ce que recouvrait en réalité l'apparence démocratique du budget qu'on opposait au sien, l'idée inexacte dont il s'inspirait, à savoir qu'on peut faire la loi au crédit, et il établissait, en face de cette doctrine autoritaire, que le crédit ne vit que de liberté et de sagesse. Puis il terminait, en rappelant les grandes leçons de M. Thiers, dont il se glorifiait d'être le disciple.
« Non, s'écriait-il, je n'ai pas partagé ses opinions économiques; mais j'ai su apprendre, sous sa direc-
LEON SAY, SA VIE, SES ŒUVRES. 37i
tion, comment il fallait défendre Torganisation de nos finances; j'ai appris de lui l'importance de l'ordre dans la comptabilité publique, et comment il fallait savoir résister à certaines exigences qui peuvent être légitimes en elles-mêmes, mais qui ne s'accordent pas avec l'intérêt général. M. Thiers disait qu'il fallait être féroce — c'était son mot favori — et il ajoutait, que la férocité n'était pas assez dans mon caractère.
» C'est le reproche qu'il me faisait; mais je m'appliquais à suivre ses leçons. C'est avec lui et avec son autorité que j'ai défendu le premier compte de liquidation qui n'était autre chose qu'un budget sur ressources extraordinaires, et je crois que le budget que je vous propose aujourd'hui ne diffère pas beaucoup, au point de vue de la forme et des principes de la comptabilité publique, du budget extraordinaire que nous avions alors.
» Ce que j'ai appris de lui, et ce dont je me souviendrai toujours, c'est que le premier devoir d'un ministre des finances, c'est la sincérité. Ce que je vous dois, c'est de dire la vérité. Je dois la vérité au pays et je la lui dirai toujours, quand bien même elle pourrait déplaire ; c'est mon devoir le plus strict.
» Messieurs, vous ne serez pas étonnés si je ne puis contenir mon émotion en évoquant le souvenir de ce grand maître et en rappelant les leçons de sincérité qu'il m'a données, leçons auxquelles je serai toujours fidèle.
» Vous savez que là-bas, sur les hauteurs du Père- Lachaise, on élève un tombeau à M. Thiers et que sur ce tombeau on grave cette épitaphe :
Veritatem coluit Palnam dilexit.
Jl a cultivé la vérité, et chéri sa patrie,
9 Messieurs, il faut que nous suivions son exemple et que nous sachions faire le bien de notre pays en lui disant la vérité.
9 Je vous demande d'inscrire au frontispice du budget de 1883 ces deux mots qui sont gravés sur le tombeau de ce grand homme :