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CHAPITRE XIV

M. Léon Say reprend sa place au Sénat. — Son attitude en face des changements apportés dans notre situation politique et financière. — M. Léon Say à la tribune. — M. Léon Say au Journal des Débats. — Ses discours à Lyon. — Son cours à l^Ëcole des sciences politiques. — Ses travaux économiques et financiers à rinstitut et la Revue des Deux Mondes, — Son rôle dans la question de rimpôt foncier. — Son livre sur Turgot. — Le Nouveau diclionnaire d'économie politique et le Dictionnaire des finances.

On peut dire que de 1875 à 1882, M. Léon Say a dirigé no3 flnances. Sans doute il n'est pas resté ministre pendant ce long espace de temps; mais alors même qu'il n'était pas au pouvoir, son influence continuait de s'y faire sentir. On le considérait toujours comme le ministre du lendemain et, dans les moments difficiles, les regards se tournaient vers lui. Quand, après une crise parlementaire, ses collaborateurs de cette maison des finances qu'il avait faite si grande le voyaient s'éloigner, ils savaient que la séparation ne serait pas longue et que bientôt ils retrouveraient le chef expérimenté. L'opinion publique partageait leur espoir.

Au lendemain de la chute du cabinet présidé par M. de Freycinet, on eut comme le sentiment que cette fois la séparation serait, sinon définitive, au moins de très longue durée. M. Léon Say n'avait pas attendu jusque-là pour ressentir cette impression. Au cours de son passage au ministère, il s'était aperçu à divers symptômes que, dans Tétat des esprits et avec l'orientation de la politique nouvelle, il n'y aurait bientôt plus de place pour lui aux affaires, ou du moins qu'il ne pourrait plus y revenir dans des conditions qui lui permettraient de veiller avec efficacité aux intérêts du pays. Il n'était pas, en effet, de ces politiciens à tout faire qui, avec une inconscience égale, passent d'un ministère à l'autre, aujourd'hui à la marine, demain à la justice ou au commerce, et, toujours inférieurs à leur tâche, surnagent comme des épaves dans les combinaisons les plus disparates. M. Léon Say ne comprenait le pouvoir qu'à la condition d'y être porté par un parti, avec mission de soutenir et de faire triompher les idées de ce parti.

« Je considère, disait-il, que le propre du gouvernement parlementaire, c'est d'ùtre un gouvernement par les partis, entendus dans le sens le plus élevé, dans l'acception la plus haute du mot. Les partis, ce sont les représentants des grandes idées qui ont cours dans le pays. Oui, il faut que les partis gouvernent et pour (ju'ils aient la force de gouverner, il est nécessaire qu'ils se soumettent à une discipline; j'ai toujours demandé à mes amis de main-

tenir cette discipline; je la respecterai moi-même*. » Or le parti auquel s'honorait d'appartenir M. Léon Say, le centre gauche, s'il existait encore nominalement, n'était plus assez fort pour porter ses chefs au pouvoir et les y maintenir. La nouvelle génération parlementaire, qui s'était servie du centre gauche pour arriver aux affaires, affectait aujourd'hui de traiter comme quantité négligeable un groupe naguère encore si compact et qui comptait encore quelques hommes de valeur, mais que la mort, les désertions et les échecs électoraux avaient réduit à n'être plus guère qu'une expression parlementaire. L'atmosphère politique n'était plus la même. Le niveau intellectuel, le milieu social, les idées, le langage, les manières même du monde parlementaire, tout s'était transformé et abaissé. Les représentants des nouvelles couches électorales voyaient dans des hommes de la tournure d'esprit de M. Léon Say des êtres d'un autre âge. Ils ne comprenaient rien à leur manière désintéressée d'envisager la politique; ils étaient même incapables d'apprécier un genre d'éloquence qui, pour être goûté, demande une culture intellectuelle et une éducation au-dessus de la movenne des politiciens de profession.

Par la force même des choses, M. Léon Sav se trouvait donc isolé et comme exilé au milieu des nouvelles générations politiques. Et ce qu'il y a de plus grave

1. Les Finances de la France sous la troisième République, t. II, p. 629.

est qu'il se voyait condamné au rôle d*opposant. Ce rôle, il l'accepta courageusement, non pas certes contre la République, qui n*était pas en cause, mais contre les sectaires et les habiles qui rexploitaient au profit exclusif de leurs passions ou de leurs intérêts. Parvenu à l'âge mûr, après avoir traversé le pouvoir il se voyait contraint de reprendre, sous la République, une lutte analogue à celle qu'il avait soutenue dans sa jeunesse sous l'Empire. En cela il était logique. Pourquoi, en effet, avait-il combattu le gouvernement impérial? Ce n'était pas seulement à cause de ses origines, mais encore parce que ce régime avait supprimé le contrôle de la nation, aussi bien dans l'ordre politique que dans l'ordre financier. Or, pour M. Léon Say, la République n'était pas une formule magique, ou un syndicat d'affaires constitué au profit de quelques privilégiés sans scrupules. République voulait dire : contrôle efficace et sincère du pouvoir parlementaire, gouvernement à bon marché, ordre dans les finances, répartition plus équitable des charges publiques, diminution du prix de la vie par la diffusion des échanges et le développement de la fortune publique. République voulait dire aussi : réduction des cadres bureaucratiques, simplification des rouages administratifs, suppression des abus qu'engendrent le favoritisme et le népotisme.

M. Léon Say aurait donc manqué à sa conscience s'il n'avait pas combattu en 188S, et avec les mômes armes, les mômes abus qu'il avait combattus

en 1865, avant lavènement de TEmpire libéral. Pouvait-on lui demander d'approuver sous la République des procédés qu'il jugeait détestables sous un autre régime? Et pourquoi n'aurait-il pas sévèrement condamné l'usage des douzièmes provisoires, le désordre financier, l'invasion croissante du fonctionnarisme, l'augmentation scandaleuse des impôts et l'accroissement monstrueux de la dette publique?

Par un douloureux retour des choses, il était réservé à M. Léon Say de voir chanceler et même s'effondrer les grands principes à la défense desquels il avait consacré toutes les forces de son intelligence et de son cœur. Il n'avait cessé, par exemple, de dire que le bon ordre dans les finances devait être la clé de voûte du régime républicain, et que sans de bonnes finances on ne pouvait pas faire de bonne politique; il n'avait épargné ni son temps ni sa peine pour mettre en pratique ces vérités élémentaires. Or, il a vu les déficits budgétaires succéder aux excédents, les emprunts aux emprunts, les augmentations d'impôts aux augmentations d'impôts, les douzièmes provisoires aux douzièmes provisoires. Il a vu l'amortissement réduit à une vaine apparence et les emprunts subreptices devenirune des pratiques habituelles de notre politique financière. Il avait foi dans le libre-échange, non pas seulement au point de vue de ses vertus stimulantes, mais parce qu'il savait que le libre-échange devait améliorer la condition du plus grand nombre, en abaissant le prix des choses les plus nécessaires à l'exis-

tence; et il devait voir des républicains abdiquer la politique, sur ce point libérale, de l'Empire, pour revenir en arrière et frapper de taxes exorbitantes toutes denrées indispensables à la vie, même le pain. Il avait reproché amèrement à l'Empire, et à M. Ilaussmann en particulier, leur passion pour les dépenses voluptuaires et surtout pour les bâtisses; et il devait encore voir un certain parti républicain, exagérant encore ce travers de TEmpire, gaspiller follement les ressources du pays en des constructions souvent inutiles et d'un entretien ruineux.

Ce n'est pas sans une profonde tristesse que M. Léon Say assista à la ruine de ses espérances. Mais, à la différence de plusieurs de ses amis politiques, ne subit-il pas, du moins, cette épreuve avec la passivité d'un vaincu. Il connaissait l'inanité des récriminations et n'ignorait pas que si, parfois, un homme peut se laisser convaincre par des arguments et revenir sur sa décision, il n'en était pas de même d'une Assemblée irresponsable dont chaque membre n'écoute que son intérêt électoral. Il ne se faisait donc aucune illusion sur la médiocre efficacité de conseils donnés à des hommes décidés à ne rien entendre, et à persévérer dans la voie où ils s'étaient engagés très consciemment. Mais, outre que proclamer ce que l'on croit ôtre juste, ce que Ton sait être vrai, est pour une conscience droite le plus impérieux des besoins, M. Léon Say ne pouvait pas laisser supposer que son silence équivalait à un acquiescement.

Il demeura pour protester contre ce qu'il appelait la « caricature » du régime parlementaire, et pour éclairer l'opinion sur les dangers de la triple menace de Tanarchie financière, de l'anarchie économique et de l'anarchie sociale.

Des esprits prévenus ou malveillants ont affecté de voir, dans cette nouvelle attitude de M. Léon Say, l'effet d'une rancune mal dissimulée contre un régime qu'il avait accepté faute de mieux, c'est-à-dire à défaut d'une monarchie constitutionnelle. C'est l'opposé de la vérité. Bien qu'on ait dit et répété le contraire, M. Léon Say n'avait aucune attache monarchique. Libéral d'instinct et de tradition, très lié sous l'Empire avec les chefs du parti républicain, il devait nécessairement et sans effort compter parmi les premiers fondateurs et les soutiens de la troisième République, que ses amis et lui ont tant contribué à fonder. Républicain de raison autant que d'inclination, jamais il ne se laissa entraîner par imprudence à saper un régime qu'il aimait et qui était pour ainsi dire adéquat à sa façon de penser. Et c'est précisément parce que la République lui était chère, parce qu'il n'avait aucune velléité de lui substituer une autre forme de gouvernement, qu'il n'hésita pas à affronter la lutte avec ceux qui, volontairement ou non, contribuaient à la discréditer et à en fausser l'esprit. Nous avons vu comment il s'y était pris pour fonder et consolider la République : il nous reste à voir comment, dans le camp de l'opposition, ou

plutôt de la résistance, il sut défendre les institutions qu'il aimait, contre les entraînements de ceux qui, sincèrement, risquaient de les compromettre ou de les détruire.

M. Léon Say était optimiste et il ne s'en cachait pas. « Je crois, disait-il souvent, que l'avenir appartient aux optimistes. > Mais il y eut un moment où cet optimisme fut soumis à une rude épreuve. C'était au cours de la crise sans exemple que le marché financier traversa durant les derniers mois de 1882, et dont le gouvernement ne paraissait pas soupçonner la gravité. Il se faisait illusion sur la situation du marché des capitaux au point de se croire maître de ce marché. « On met un point d'honneur, écrivait M. Léon Say, à dire qu'on peut lui forcer la main et que la France est assez riche pour faire la loi à l'argent. On s'imagine qu'il suffit de le vouloir pour faire des emprunts et que cela peut se voter comme une loi sur les permis de chasse *. »

Il démontrait ensuite que ce qui avait fait le mal, c'était qu'on avait créé trop d'affaires improductives, trop de banques surtout, et qu'on avait gaspillé les épar^mes publiques de plusieurs années. Il ne s'était pas agi seulement du déplacement d'un certain nombre de capitaux, du transfert de l'avoir d'un particulier qui a joué et perdu à un particulier qui a joué et gagné. Le plus grave de l'affaire c'est que, depuis deux ans, la France avait mis ses épargnes dans des

1. Lfis Finances de la France sous la troisième Répuôlique, t. II : La politique financière de la France.

entreprises improductives ou imaginaires, et qu'elle les avait perdues. II s'agissait maintenant de payer à la spéculation une nouvelle rançon de plusieurs milliards comme la rançon de 1871.

« Notre première perte, celle de 1871, disait M. Léon Say, nous l'avons couverte et comblée par des épaiçnes nouvelles accumulées en 1872, 1873 et 1874, et qui ont refait la fortune du pays; la perte que nous venons de subir, celle de 1881 et 1882, nous ne pourrons la couvrir et la combler que par la continuité des épargnes en 1882, 1883 et 1884. Il n'y a que le temps qui puisse nous guérir de la maladie que nous avons contractée. Il faut attendre patiemment que le réservoir de la fortune publique ait repris son niveau d'autrefois. Tant que nous ne serons pas revenus à ce niveau, nous ne devons rien y puiser; ou, si nous le faisons, il faut que ce soit avec une extrême modération et dans le cas seulement d'une nécessité indiscutable. »

Cette extrême modération, que recommandait M. Léon Say, était moins que jamais dans les idées du gouvernement et de la Chambre. Loin de ralentir les dépenses, les pouvoirs publics semblaient prendre à tâche de les accélérer. Le budget que M. Léon Say avait déposé lors de son dernier passage au ministère était de 3 milliards 564 millions. Deux mois après, la Chambre s'empressait de voter un budget de 3 milliards 574 millions, soit une augmentation de 10 millions exclusivement consacrés

à des dépenses électorales, et, de plus, la dotation de ramortissement était réduite à des proportions illusoires. Lorsque ce budget ainsi majoré revint devant le Sénat, M. Léon Say ne se contenta pas de signaler les côtés défectueux des combinaisons proposées, il fit un magistral exposé de notre situation financière depuis 1876, qui occupa deux séances.

Dans la première partie de son discours, il s*attacha à démontrer que les désastres causés par la crise financière n'étaient pas irréparables, mais à la condition qu'on voulût bien se donner la peine de les réparer au lieu de les aggraver.

« Faites, disait-il, de bonnes finances en 1883 pour que Ton fasse de bonne politique en 188S. Faites un bon budget; écartez toutes les difficultés financières; car si le pays peut bien subir des crises politiques, des crises industrielles, des embarras budgétaires comme ceux que nous rencontrons aujourd'hui, — oui, ce sont là trois maladies qu'un pays comme le nôtre, aussi fortement organisé peut suj)porter, — il ne faut pas qu'il les éprouve toutes les trois en môme temps, le même jour. Nous pouvons vaincre bien des difficultés, mais il ne faut pas les accumuler toutes sur le même moment. Voilà pounjuoi il est du plus haut intérêt pour le gouvernement républicain, pour le pays, pour la France, de faire de bonnes finances en 1883, parce que ce sont ces bonnes finances de 1883 qui feront la bonne politique de 1885 ^ »

1. Les Finances de la France soiis la troisième République^ t. n,p, G82.

Paroles mémorables, auxquelles les élections de 1885, qui faillirent compromettre Texistence de la République, donnèrent une confirmation éclatante.

Le Parlement n'en tint nul compte. Il s*empressà de sanctionner une foule de dépenses inutiles ou inopportunes, et du même coup il votait 75 millions de dégrèvement du droit sur les vins, uniquement pour donner satisfaction à la partie la plus active et la plus influente de sa clientèle électorale. En même temps qu'ils augmentaient le budget ordinaire et qu'ils diminuaient les ressources qui devaient l'alimenter , le Gouvernement et la Chambre dotaient dans des proportions exagérées le budget extraordinaire chargé de pourvoir à la construction des chemins de fer électoraux. Sur ce dernier point, M. Léon Say dut encore une fois exposer l'économie générale du programme des travaux publics, rappeler dans quelles conditions il avait été élaboré et comment, de quatre milliards cinq cents millions, — chiffre primitif, — il avait été porté par la Chambre à plus de huit milliards !

Il ne se contentait pas de prodiguer les conseils à la tribune du Sénat; il avait repris avec joie sa place restée vide au Journal des Débais.

€ Il l'aima d'une tendresse attentive et profonde, cette maison toujours hospitalière aux lettres : elle répondait doublement à ses goûts sensés et libéraux, car elle savait à la fois se conserver et se renouveler :

la vie du journal refleurissait sans cesse dans un

cadre vieilli, dans cette archaïque demeure qui semble avoir la coquetterie de sa vétusté. Heureuse maison, plus heureuse que le palais d*à côté, elle a su pendant près d'un siècle échapper aux révolutions et garder sa dynastie! M. Léon Say y retrouva respectée et dominatrice, la tradition des grands fondateurs. Le lieu était sûr, honnête, agréable, parfumé d*urbanité. Le bureau, la salle de rédaction avait sa physionomie très marquée; on s'y serait cru dans une réunion d'amis, dans un cercle d'esprits cultivés et polis, dans un salon, vivant et actif salon qui prenait toujours en politique le parti de la liberté et le parti du goût en littérature*.... »

On sait que la Société d'économie politique de Lyon a l'habitude de convier, au banquet qui clôture ses travaux de l'année, une personnalité marquante de la politique ou de l'économie politique. Invité à venir présider la séance du 27 mars 1883, M. Léon Say accepta avec empressement cette invitation. Pour la première fois depuis la fondation delà société, tous les membres étaient présents au banquet, et à son entrée dans la salle M. Léon Say fut salué par de chaleureuses acclamations. Répondant au président, il développa avec un rare bonheur d'expression et une grande élévation d'idées le thème des rapports nécessaires entre la politique et l'économie politique. Déjà son esprit était tourné du côté des idées sociales,

1. Albert Vandal, Discours de réception à l'Académie française.

et il suivait d*un œil inquiet le progrès du socialisme renaissant.il insista particulièrement sur la nécessité de ne pas exagérer Tintervention de TEtat dans les affaires privées et, d'autre part, sur la nécessité de créer une atmosphère politique au milieu de laquelle les intérêts pourraient trouver la sécurité dont ils ont besoin.

c Les lois économiques, dit-il, sont des lois qui sont à mes yeux aussi certaines que les lois physiques ou mathématiques. On ne peut pas les violer impunément. Ce sont, en même temps, des lois dont Texistence doit nous réjouir, car elles sont des lois de progrès. Les grandes lois économiques et politiques font des peuples ce qu'ils sont; ce sont elles qui président au développement de Thumanité; ce sont des lois de consolation et non pas de tristesse ; elles nous apprennent comment un peuple accroît indéfiniment sa puissance et sa richesse; elles ne connaissent pas les bornes du progrès, et, quand nous les étudions, nous apprenons que, ne mettant pas de limites à la richesse, elles en font suivre l'accroissement de moralité et de bien-être... »

Abordant enfin la question de la liberté commerciale, M. Léon Say s'écriait : c Permettez-moi de terminer en disant que vous me trouverez toujours près de vous chaque fois qu'il s'agira de défendre la grande cause de la liberté commerciale. Je vous demande de me considérer comme le petit-fils d'un Lyonnais et de me permettre de marcher avec vous sous le drapeau du libre-échange dans le bataillon lyonnais. »

Le lendemain de cette séance, qui marque une date dans les fastes de la Société d*économie politique de Lyon, la Chambre de commerce, présidée parH.Sévène, lui fit les honneurs inusités d*une séance solennelle. M. Léon Say prit encore une fois la parole. Il insista sur la question coloniale qui, jusqu*alors, n^avait pas tenu une grande place dans ses préoccupations.

Le moment approchait où M. Léon Say allait être appelé à défendre sur un théâtre plus vaste la liberté commerciale menacée. Mais, avant de raconter les péripéties de la campagne libre-échangiste, nous anticiperons un peu sur les événements pour le suivre dans sa brillante et trop courte carrière de professeur.

Déjà au cercle Saint-Simon il avait eu Toccasion de faire une série de conférences, réunies depuis en volume sous le titre de : Le Socialisme d'État, qui avaient eu un grand éclat, et où Torganisation du socialisme allemand avait été pour la première fois exposée dans tous ses détails. Ce succès inspira sans doute à M. Boulmy la pensée de lui demander de vouloir bien occuper la chaire des finances à TÉcole des sciences politiques. Rien ne répondait mieux aux convenances de M. Say, et cette offre lui arrivait au moment opportun. Le professorat Tavait toujours séduit et, si la politique ne Tavait pas entraîné dans une autre voie, il eût regardé comme une grande faveur de la fortune de monter dans la chaire illustrée

par son grand-père. Il s'empressa donc d'accepter la proposition de M. Boutmy et il se mit à préparer son cours avec une ardeur juvénile.

S'adressant à un auditoire déjà au courant des principes qui président à la distribution des richesses et au mécanisme des impôts, M. Léon Say n'avait d'ailleurs pas à faire un cours proprement dit sur les finances, ni à en expliquer le fonctionnement. Se plaçant à un point de vue très général, il aborda la question des impôts démocratiques. Dès la première leçon, qui eut lieu le 17 février 1886, « devant un auditoire d'élèves étonnés de coudoyer tant de notabilités accourues pour entendre un maître exceptionnel*», il se révéla professeur dans la plus noble acception du terme, par la clarté de l'exposition, la rigueur de la méthode, la simplicité, l'art souverain de faire comprendre les choses les plus compliquées.

Nous aurons occasion de revenir sur les idées émises par M. Léon Say; nous nous contenterons, à cette place, d'en donner un aperçu sommaire.

Il commence par exposer les moyens que la démocratie a employés pour imposer à ceux qui la gouvernent le respect de l'égalité et de la justice, et les procédés qu'elle a mis en usage quand elle a voulu agir sur la fortune des citoyens afin d'égaliser leurs conditions. Cette étude générale ou plutôt ce tableau remplit ses trois premières conférences. Il aborde

1. M. René Stourm, Notice sur M. Léon Say lue à rAcadémie des sciences morales et politiques le 5 juin 1897.

ensuite quelques-uns des côtés pratiques de la question, en montrant quelles ont été, en matière de finance, les luttes de la démocratie florentine au moyen âge. Il passe alors aux solutions financières des assemblées de la Révolution française et étudie au XIX* siècle, en Angleterre et en Italie, d'autres solutions auxquelles on a eu recours, comme, par exemple, en Angleterre Timpôt sur le revenu, et en Italie Timpôt sur la richesse mobilière. Dans un court exposé, il cherche à faire comprendre le principe des législations allemande et suisse, si diflérentes Tune de l'autre dans leur conception comme dans leur application, des législations de l'Angleterre et de l'Italie. Enfin la conclusion fait entrevoir ce que notre civilisation moderne et nos systèmes politiques peuvent craindre ou espérer des discussions qui se poursuivent dans les esprits et dans les assemblées du monde civilisé, et montre Tinfluence qu'ont exercée les principes de la saine économie politique sur les systèmes financiers.

« Quand la démocratie, dit M. Léon Say, a poursuivi Tégalité et la justice, elle s'est appuyée sur ce que j'appellerai l'esprit économique, c'est-à-dire sur des principes pratiqués par des hommes libéraux dont les doctrines ont constitué plus tard la science de l'économie politique. Lorsque, grâce au triomphe des idées économiques, la démocratie est parvenue à obtenir l'égalité de traitement devant la loi, ainsi que la justice dans la répartition des charges publiques,

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cette victoire ne lui a pas suffi. II lui a paru bon de faire un pas de plus, d'abandonner ceux qui l'avaient d'abord soutenue et de se mettre entre les mains d'un certain nombre d'hommes d'Etat hostiles à l'économie politique.

» Les voies dans lesquelles les nouveaux conducteurs de la démocratie l'engagent ne sont pas autres que les voies du socialisme*. »

Telle était bien, en effet, la conclusion qui se dégageait de cette intéressante excursion à travers les diflerents systèmes fiscaux du passé et du présent.

Dans sa retraite relative, M. Léon Say apprécia la situation politique et budgétaire avec son habituelle clairvoyance. Il n'était pas de ceux qui sacrifient leurs convictions au goût du jour. Aussi son parti fut-il vite pris. Il résolut de faire aux nouvelles mœurs financières qui menaçaient la fortune publique une opposition toujours courtoise et modérée dans la forme, mais au fond très nette et très vive. Par la plume et par la parole, il travailla sans relâche à maintenir en crédit les idées d'ordre et d'équilibre qui lui tenaient au cœur, à exhorter le pays au respect des traditions budgétaires qui, de 1875 à 1880, lui avaient assuré une exceptionnelle prospérité, et i lui rappeler les principes exacts de la science financière. Œuvre ingrate, sans doute, que de dénoncer des

1. Les Solutions démocratiques de la question des impôts, t. I*', p. 39.

392 LÉON SÂY, SA VIE, SES ŒUVUES.

erreurs d*autant plus chères à la démocratie qu^elles lui inspirent des illusions dangereuses, mais séduisantes! Du moins, si M. Say ne fut pas toujours entendu, il fut toujours écouté. Ses adversaires même lui savaient gré de rendre faciles, à force de compétence et de lucidité, les questions les plus ardues, et de leur donner de Tattrait à force de bonne grâce et d'esprit.

Désormais, nous n'aurons plus à le suivre, année par année, mois par mois, dans Taccomplissement des graves opérations qui incombent à un ministre. La tâche d'éducation financière et économique qu'il s'était imposée l'obligeait à reprendre plusieurs fois, soit dans des discours, soit dans des publications, les opinions qu'il voulait faire prévaloir : aussi l'ordre chronologique conduirait-il ici à des répétitions fastidieuses. Pour étudier son rôle scientifique dans la période qui va s'ouvrir, on ne saurait également séparer d'une façon complète son activité parlementaire, comme sénateur, et comme député depuis 1889, de son enseignement à l'Ecole des sciences politiques et de ses travaux de publiciste. Dans toutes les circonstances, devant les publics les plus divers, il est toujours resté un admirable éducateur, cherchant bien plus à instruire et à convaincre qu'à briller. Qu'il parlât à des jeunes gens désireux d'apprendre les vérités économiques et financières ou à un Parlement qui était censé les avoir oubliées, sa méthode était la même et jamais il ne perdait de vue le but à atteindre.

Ce sont ces vérités, telles que les concevait M. Léon Say, et telles qu'il les a propagées à cette époque, qu'il nous faut maintenant essayer d'exposer brièvement dans leur ensemble.

Rien d'étonnant i ce que son attention se soit portée avant tout sur le budget. Le budget n'est-il pas l'acte le plus important de la vie financière d'un peuple? Le sort de la richesse nationale n'est-il pas en jeu lorsqu'on prépare le budget, ou qu'on le discute? N'y a-t-il pas dès lors un intérêt suprême à connaître les principes qui doivent présidera sa confection?

Ces principes, M. Léon Say s'appliqua particulièrement à les mettre en lumière dans un article de la Revue des Deux Mondes — 15 janvier 1885 — intitulé : Le Budget devant les Chambres françaises.

Le budget, d'après lui, doit remplir quatre conditions : il doit posséder l'unité, il doit être annuel, il doit être préalable, il doit représenter une personnalité comptable.

L'unité est indispensable parce que, seule, elle procure la clarté. Sans unité, on ne saurait se rendre un compte exact de la situation des finances, et des charges totales qui pèsent sur le pays. L'annalité est également nécessaire, pour que le pouvoir exécutif reste toujours soumis au contrôle légitime des représentants des contribuables. Il faut encore que le budget soit préalable, car autrement le Parlement se trouverait engagé malgré lui, si l'exécution du budget précédait l'assentiment qu'il a seul le droit de donner.

< Le budget préalable, écrit M. Léon Say, c*est tout bonnement la prévoyance dans Tadministration des finances. Rien de plus, rien de moins. Il serait commode de ne pas compter, et le budget de recette le plus simple a toujours été celui du Juif-Errant. Avoir un fonds, fût-il de cinq sous, qui se renouvelle sans cesse, c'est tout ce qu'il y a de plus commode ; malheureusement, ce n'est pas ainsi que les choses se passent. »

Enfin, < le budget est voté comme l'acte de naissance d'une personne destinée à se mouvoir pendant toute une année ». C'est donc une sorte de personne imaginaire, à laquelle on doit pouvoir rattacher facilement les opérations qui ont eu lieu pendant un laps de temps pour lequel la loi lui a prêté la vie ; de même qu'on peut rattacher à une personne physique l'ensemble des droits acquis et des charges assumées par elle durant son existence.

Il fallait en quelque sorte monter la garde autour de ces quatre principes, et les défendre contre les atteintes des mauvaises volontés, ou celles, plus dangereuses peut-ôtre, des bonnes volontés maladroites. Il fallait repousser toutes les réformes, si séduisantes fussent-elles d^autre part, qui pourraient avoir pour eflet d'en compromettre l'observation.

C'est cette dernière considération qui détermina surtout M. Léon Say à combattre le changement de date d'ouverture de l'année financière, soutenu en 1888 par M. Peytral, ministre des finances. 11

s'agissait de reporter celte date du 1*' janvier au V juillet. Le ministre croyait trouver, grâce à cette modification, le moyen de rapprocher l'époque de préparation du budget de ceUe de sa mise à exécution, et d'obtenir ainsi des évaluations plus justes.

Lorsque le projet, après avoir été adopté par la Chambre, vint devant le Sénat, M. Léon Say donna lecture i la tribune, le H juin 1888, d'un rapport dont il avait été chargé et où il développait ses objections.

Tout d'abord, disait-il, l'avantage escompté par le ministre était problématique. Il n'importait guère en réalité que le budget fût déposé en hiver au lieu de l'être au printemps. Sans doute, les vacances de Pâques étaient un peu plus courtes que les grandes vacances; mais ce n'était après tout qu'un gain de trois semaines à consacrer en plus i la discussion. Par contre, ce bénéfice minime était compensé dans de certains ordres de dépenses par de sérieux inconvénients. Ainsi, ce n'est qu'à la fin de l'année scolaire qu'on peut recueillir les renseignements nécessaires pour procéder aux marchés de fournitures. Ainsi encore, la période la plus active d'exécution des travaux publics se place au cœur de l'été : faudrait-il les ralentir ou les suspendre, en cas de retard dans le vote de la loi de finances? Le 1" juillet était-il bien choisi pour ouvrir en cette matière des crédits dont les formalités administratives — études des ingénieurs, devis, etc., — ne permettraient l'emploi qu'à la veille de la morte-saison d'hiver?

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Ha» 9 T «rut </jctn^ b^ pcr-jt*^ ilit M. Peytr^ d» niv/fM frinf eiare» <fU!or^. LVpé>!|iH^ des sessions des #;/>nvriIii ^fiiétanx oe permetuit pas de ^baiiser la daU: do l*^ ykitri^r fOUT l'ourertare des bo*isets dépar- Urrn^rjUrix et commaoaax. Poar un motif analoeiie, iei^ i^/nfrif^atioDs directes* à eao^e des nécessités de lerjr r/rpartition, ne poaraient se plier à la modifîcation projetée. Il en était de même des droits d*entrée »ur les Tins, dont le n^me. dans notre législation, est étroitement lié à celui des octrois municipaux. Aussi, dan«^ ces trois cas, le ministre consenrait-il l'ancienne date.

Mais alors, que devenait Vunité budgétaire? On avait en réalité deux budgets partiels, chevauchant Tun sur Tautre à six mois d'intervalle. Dans un tel syst/;me, comment établir des comparaisons et obtenir des résultats d'ensemble? Comment savoir où Ton en est? Comment connaître le fardeau du contribuable «'carU'Ié, [>our ainsi dire, entre deux comptabilités? On ne peut [>as séparer les diverses parties d'un même contribuable [)Our les réunir ensuite, et en faire un contribuable total !

Knlin, à cette idée que le budget doit représenter \u\v personnalité comptable, on pourrait rattacher les étudrs de M. Léon Say sur la comptabilité, et notamnieul ces charmantes et humoristiques Considérations sur 1(1 ro)nptnbilitê en partie double^ dont il donna lecture à TAcadémie des sciences morales et politiques, le li) décembre ISSo.U était diflîcile d'exposer avec

plus de grâce et d'esprit cette matière malaisément souriante :

< La comptabilité moderne est un art d'imagination qui porte l'empreinte du génie italien et du génie grec. Elle ne ressemble pas à cette comptabilité vulgaire qui naquit un jour dans le ménage, et fut inventée, sans aucun doute, par les utiles personnes auxquelles on a trop souvent donné la mission de faire la langue...

9 Les pâtres de l'ancienne Grèce, en se désaltérant à l'eau d'une fontaine, croyaient voir la nymphe des eaux; ils peuplaient la nature d'une foule d'êtres au milieu desquels ils vivaient comme dans une société supérieure à la société humaine.

» Les marchands enfermés dans les villes n'entendent au milieu de leurs ballots la voix d'aucune naïade; c'est tout au plus si, de temps à autre, Éole trouve assez de place pour dégonfler ses outres dans l'étroite merceria qui donne accès à leurs magasins. Les dieux du grand air ne se plaisent pas dans les arrière-boutiques. Cependant l'imagination ne perd jamais ses droits. Quand la race des pâtres est devenue marchande, elle a porté dans les aflaires le goût qu'eue avait pour les fictions, et elle s'est fait une nouvelle société d'ôtres imaginaires pour ne pas vivre isolée. La caisse et le magasin sont devenus des personnages mythologiques, dieux roturiers qui n'ont d'ailleurs pas manqué d'autels. »

M. Léon Say projetait la lumière dans les obscu-

rites de la comptabilité en partie double, en examinait les avantages, et en notait les écueils :

« Souvent, disait-il, elle perd de vue le réel et se laisse emporter par Timagination... Et puisque j*ai parlé mythologie et fable, j'emploierai leur langage en finissant pour dire aux comptables qui tenteraient d'abuser de la partie double que s'il est beau d'animer Galatée, il est mal de la séduire. i>

Relativement à la comptabilité publique, M. Léon Say était d'avis qu'il y avait lieu d'y apporter de profondes réformes :

« L'ensemble des lois et des règlements sur la comptabilité publique est à refaire en entier », disaitil au Sénats Et plus tard, dans un discours à la Chambre : « Notre comptabilité n'est pas ce qu'on appelle une comptabilité patrimoniale. L'Etat n'a pas une comptabilité analogue à celle d'une maison de commerce. Nous ne pouvons point faire notre bilan. Le bilan du Trésor n'est pas le bilan de l'Etat, c'est le bilan du banquier de l'Etat... La comptabilité du

Trésor, qui est le banquier de l'Etal, ne peut pas être la comptabilité de l'Etat; celle-ci n'existe pas; elle est très difficile à établir*. »

Mais ce n'est pas tout d'avoir dégagé les idées directrices qui doivent servir à établir les cadres du budget. Les formules techniques ne suffisent pas sans l'art de les faire vivre. Les quatre principes que nous

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