Au lieu de 3,97 que proposait le ministre
Aussi M. Léon Say présenta-t-il ramendement suivant, qui passa à la majorité de 265 suffrages contre 247 : « Sont considérés comme bâtiments ruraux dispensés de rimpôt sur les propriétés bâties, les bâtiments servant aux exploitations rurales d'une valeur locative inférieure à 80 francs destinés à loger les cultivateurs... »
C'est un des rares succès qu'il remporta sur la routine, et encore ce succès ne fut-il pas définitif, car l'article fut rejeté par le Sénat *.
Heureusement, M. Léon Say trouvait ailleurs d'abondantes compensations aux ennuis d'une politique parlementaire sans principes fixes et sans idées générales. A peine sorti pour la dernière fois du ministère des finances, il s'était replongé avec délices dans ses travaux de prédilection, et avait mis à exécution l'idée longtemps caressée et toujours ajournée d'écrire une étude sur Turgot. Nous avons vu quelle impression décisive avaient faite sur l'esprit de J.-B. Say les œuvres d'Adam Smith. La lecture des mémoires et des lettres de Turgot produisit sur Léon Say une impression au moins aussi profonde. Toute sa vie il est resté fidèle au culte que, très jeune encore, il avait voué au grand ministre de Louis XVI. Ces deux esprits d'élite, que rapprochaient un fonds d'idées communes
1. La partie de ce travail relative à Tinipôt foncier et à l'analyse des budgets présenlés par M. Léon Say a été faite en collaboration avec M. Kdgar Allix, docteur en droit, ancien élève de l'Koole des sciences politi(jues, qui n'a cessé de nous prêter le concours le plus utile.
et un tour particulier d'exprimer leur pensée, étaient d'ailleurs bien faits pour se comprendre. Une occasion fortuite permit à M. Léon Say de réaliser son désir. La maison Hachette publiait une série d'études populaires, c'est-à-dire accessibles aux bourses moyennes, sur les grands écrivains de la langue française. On demanda à M. Léon Say de parler de Turgot. Tout de suite il se mit à l'œuvre. La difficulté n'était pas d'exposer l'ensemble des vues de Turgot, mais de condenser dans un petit volume la substance de son génie, et de mettre en relief les traits de cette physionomie à la fois si mobile et si grave*. M. Léon Say se renferma dans le cadre étroit qui lui était imposé. Son œuvre, loin de perdre h cette contrainte, y a plutôt gagné, parce qu'en peu de mots il a été obligé de dire beaucoup de choses, et de s'abstenir des digressions auxquelles il aimait d'ordinaire a se laisser aller. Depuis la première jusqu'à la dernière page, son œuvre est exquise, et la grande somme d'érudition qu'elle laisse deviner disparaît sous une forme aisée et charmante. On a beaucoup écrit sur Turgot, et très probablement on écrira encore beaucoup sur lui; mais nous doutons fort qu'à moins de découvertes de pièces inédites on puisse faire autre chose que répéter ou délayer ce qu'a dit M. Léon Say dans ce volume de. deux cents pages.
1. Plus tard, M. Léon Say a consacré un article, dans la revue illustrée — les Lettres et les Arts — aux poésies de jeunesse de Turgot. — Voir à la bibliographie, à la fin du volume.
Il ne faudrait pas croire, toutefois, que M. Léon Say fût un de ces disciples volontairement fermés à la critique qui, par paresse d*esprit ou par ignorance, se contentent d'admirer en bloc l'œuvre du maître. Ce qui nous plaît surtout dans son portrait de Turgot, c*est qu*il est conçu d*une façon très personnelle, et que Tauteur a trop de conscience pour dissimuler ou môme pour atténuer les défauts de son modèle. Avec une rare sagacité, il relève chemin faisant les erreurs de l'école de Turgot, et cela, non pour se donner le plaisir de trouver un grand esprit en faute ou de se faire valoir à ses dépens, mais pour tenir les générations futures en garde contre certaines doctrines qui ne doivent être acceptées qu'avec réserve et sous bénéfice d'inventaire. Ainsi, après avoir exposé les grandes vérités découvertes par les physiocrates, il ajoute : « Mais à ces grandes vérités combien d'erreurs ne se sont-elles pas mêlées? Est-il possible de croire avec Quesnay et Turgot, que la terre soit la source unique des richesses, des richesses renaissantes, pour employer l'expression même dont se sert Turgot? Nous savons aujourd'hui que tous les capitaux indistinctement, quel que soit l'emploi auquel on les destine et l'usage qu'on en fait, pourvu que ce soit un emploi et un usage productifs, ont, comme la terre, la faculté de faire renaître incessamment de nouvelles richesses dont ils sont la source. Adam Smith et Jean- Baptiste Say en ont donné des preuves qui ont clos le débat. »
De même, sur la question capitule des impôts, M. Léon Say n'hésite pas à combattre la théorie de Turgot qui ne reconnaît d'autre ressource légitime au budget des dépenses publiques que ce qu'il est possible de prélever sur le produit net de la nation, comme si rÉtat ne pouvait faire face à ses dépenses annuelles qu'au moyen des richesses nouvelles créées chaque année.
< Si cette opinion était fondée, remarque-t-il judicieusement, une nation dont la richesse cesserait de croître et qui vivrait simplement d'un travail alimenté par les anciennes accumulations de capitaux, n'aurait aucun droit de demander à ses nationaux les
moyens de subvenir aux dépenses publiques. Il est pourtant impossible de nier qu'un peuple, à quelque degré de richesse qu'il soit parvenu, ou à quelque degré de pauvreté qu'il ait été réduit, ne soit toujours obligé de pourvoir en commun à certains services généraux et de transformer, quoi qu'il arrive, quelques-unes de ses dépenses publiques. La vérité est que l'impôt doit être pour tout le monde une augmentation d'effort ou une diminution de jouissance, et que l'épargne annuelle du pays, si elle peut convenir à la dépense, ne doit pas faire le fonds unique, ni même le fonds principal des ressources budgétaires, i Nous avons tenu à reproduire intégralement ce passage, parce qu'il contient sous une forme très condensée toute la doctrine de l'impôt, telle que la concevait M. Léon Say.
414 LE05 SAT, SA VIE, SES SUVftES.
Mais les travaux historiques n^étaient pour lui qu*uDtf.' manière de distraction. A peine avait-fl achevé son étude sur Turgot qu'il en écrivait une nouvelle sur David Hume. Il jetait enfin les fondements de deux œuvres immenses que, grâce au xèle de collaborateurs éprouvés, il a pu mener rapidement à bonne fin : nous voulons parler du Diclionnaire de$ finance» et du Mouveau dictionnaire cTéconomie politique. Trop souvent, les ou^Tages de ce genre ne sont que des compilations ou des œuvres de seconde main. M. Léon Say ne Tentendait pas ainsi. Il a fait une œuvre personnelle et originale. Lui seul a tracé le plan à suivre, lui seul a choisi ses collaborateurs et dirigé leur travaiL Les innombrables articles contenus dans ces quatre gros volumes ont tous été inspirés par lui, revus par lui, remaniés par lui, et il a poussé la conscience jusqu'à corriger typographiquement toutes les épreuves. M. Léon Say excellait dans cette tâche ingrate et délicate de metteur en œuvre et de reviseur. Nul mieux que lui ne savait faire accepter une correction reconnue nécessaire, et tempérer par un mot aimable ou par un encouragement affectueux une observation qui aurait pu affliger. 11 y avait autant de plaisir que de prolit à travailler avec lui, et c'est par là qu'il a pu s'attacher le dévouement, en même temps que stimuler et soutenir l'activité de tous ceux qui y ont été appelés.
Quant aux œuvres mômes dont nous parlons, leur
titre suffit à en indiquer le caractère et Timportance. Si (les travaux analogues avaient été entrepris dans le passé, aucun n'avait été poussé aussi loin et n'avait donné des résultats aussi complets. Ces quatre volumes — il y en a deux pour chaque ouvrage — constituent une encyclopédie, où tous les sujets qui se rapportent aux finances et à l'économie politique ont été exposés théoriquement et pratiquement, dans leurs principes et dans leurs conséquences. Ce sont des livres indispensables pour ceux qui veulent aujourd'hui ou qui voudront plus tard connaître l'état exact de la science et toutes les applications qui en ont été faites dans les années de l'histoire où nous sommes. II y a là une abondance de recherches presque infinie, et ces recherches n'ont pas été faites seulement chez nous, mais dans tous les pays du monde où on pouvait trouver une information à recueillir, une comparaison à faire, enfin un objet d'instruction. Des travaux de ce genre honorent une époque, en montrant à quel degré on y a poussé l'intelligence des choses générales et le soin méticuleux des détails.
Ces études où tout autre se serait, sinon égaré, au moins fatigué, étaient un délassement pour M. Léon Say : il ne semblait prendre aucune peine à un travail destiné à. en épargner de si nombreuses à ceux qui devaient par la suite s'occuper des mômes études. Son esprit y revenait toujours volontiers, comme par une inclination naturelle, et on peut dire qu'il s'y complaisait. Le Nouveau dictionnaire d'économie politique
fussent soumis à la discusion de la Chambre haute. La liberté commerciale était en jeu : son devoir était tout tracé.
Sur ce point, en effet, comme sur beaucoup d*autres, il n'avait rien abandonné de Théritage moral de son père et de son grand-père. Foncièrement libéral, il avait toujours mis la liberté commerciale au rang des libertés nécessaires, et ses convictions n'avaient fait que se fortifier au contact des hommes et à l'expérience des choses. Fruit de longues et de sagaces observations, la foi économique de M. Léon Say était celle d'un philosophe et d'un démocrate, dans le sens le plus opposé à celui de démagogue *. Il était libreéchangiste parce qu'il savait que l'effort étant le principe fondamental de l'initiative individuelle, le libreéchange devait être le stimulant par excellence des qualités latentes d'une race, et que la prospérité matérielle d'une nation dépendait de son degré d'énergie. Certes, la liberté commerciale n'est pas tout; mais tout se tient dans Tordre économique et politique, et des citoyens habitués à faire eux-mêmes leurs affaires privées ne laissent pas le gouvernement empiéter sur leur domaine. M. Léon Say disait volontiers que là où règne la liberté commerciale le reste vient par surcroît, et l'épreuve a justifié partout cette observation tirée de l'étude des faits. M. Léon Sav n'allait pas juscju'à croire au règne prochain de la paix uni-
1. C'est en ces termes que M. Léon Say parle de Cobden dans la préface de ses Œuvres choisies.
verselle, mais il croyait fermement que quand les peuples seraient unis par une communauté d'intérêts, les guerres deviendraient moins féquentes. Pour lui le libre-échange était le premier pas dans la voie de la pacification.
Enfin, se plaçant au point de vue purement démocratique, il voyait surtout dans la liberté économique le moyen le plus efficace d'améliorer la condition matérielle des classes laborieuses. Il avait compris que, dans Tétat actuel de notre société, les salariés, c'est-à-dire l'immense majorité du peuple, devaient attendre l'amélioration de leur sort bien plus d'un abaissement du prix des denrées nécessaires à la vie, que d'une augmentation du taux des salaires, parce que l'augmentation des salaires est forcément limitée par la concurrence intérieure ou extérieure qui s'établit entre les productions, tandis que la diminution du prix des choses nécessaires à la vie est presque illimitée.
Or, seul, le libre-échange peut assurer le bas prix des objets indispensables à l'alimentation du peuple ; par conséquent toute atteinte portée au principe du libre-échange a pour contre-coup le renchérissement du prix de la vie. • Le grand point de vue, le point de vue de l'économie politique, celui que Bastiat ai si éloquemment mis en lumière, le point de vue du. consommateur, paraît oublié. Le consommateur, c'est pourtant tout le monde; c'est en réalité le pays luimême qui demande à s'approvisionner librement
au plus bas prix possible sur tous les marchés du globe *. »
Par atavisme, M. Thiers l'appelait c le petit-fils du libre-échange »; par instinct, par raison, par philanthropie, M. Léon Say était, en effet, libre-échangiste, et il devait rester fidèle à ses convictions jusqu'au dernier jour. Mais, précisément parce que ses convictions étaient sincères, inébranlables et raisonnées, il ne se croyait pas obligé d'étonner le monde par rintransigeance de son zèle. Aussi ne pouvait-il s'empôcher de sourire en voyant certains sectaires du libre-échange, violents comme tous les esprits bornés, se passionner en faveur d'une cause qu'ils compromettaient par les écarts de leur langage et les excommunications qu'ils lançaient contre tous ceux qui se permettaient de ne pas penser exactement comme eux sur tous les points. M. Léon Say avait trop de bon sens pour ne pas sentir le tort que ces excès, que la bonne foi n'excusait pas toujours, faisaient aux principes. II souffrait de cette singulière prétention à convertir les gens en les injuriant, sans même se donner la peine de discuter leurs arguments, et il se rendait parfaitement compte que cette manière de la défendre faisait plus de mal à la liberté que toutes les attaques des protectionnistes conjurés.
Comme M. Léon Say n'appartenait à aucune coterie et qu'il n'avait pas à faire oublier certaines
1. Discours prononcé à Mugron (Landes), Inauguration du monument de Bastiat, le 23 avril 1878.
défaillances économiques, il n'accablait personne du poids de ses anathèmes. Trop libéral pour étouffer la discussion, trop intelligent et trop scrupuleux pour ne pas admettre et peser toutes les objections, il ne s'est donné jamais le ridicule d'introduire des dogmes dans le domaine de faits essentiellement contingents et variables, c II était apôtre sans être sectaire », selon la belle définition qu'il donne de Bastiat. Surtout il n'était pas homme à se payer de formules toutes faites. A l'inverse de ces doctrinaires, trop fougueux pour être réellement convaincus, il ne croyait pas à la vertu intrinsèque du fameux axiome c laissez faire, laissez passer ». Il savait que trop d'esprits ignorants ou superficiels se réfugient derrière cette formule qui constitue leur unique bagage scientifique, ce qui les dispense d'étudier, de réfléchir et de comparer. Il est si commode et si tentant, en effet, de répéter que le principe du laissez-faire est une panacée, qu'il suffit à tout sans distinction de milieu, d'époque ou de circonstances ! Il savait enfin que les problèmes économiques sont complexes et délicats, qu'il ne suffit pas d'ânonner quelque formule magique pour les résoudre comme par enchantement, et qu'il faut se méfier des solutions trop simplistes ou trop séduisantes en apparence. Enfin il ne se dissimulait pas le mal que font à l'économie politique les hommes qui, par esprit de secte ou par ignorance, n'ont rien trouvé de mieux que d'englober toute la doctrine économique dans le libre-échange, qui n'en est qu'une partie.
M. Léon Say n'admettait pas non plus comme un dogme la maxime brutale que le travail est une marchandise comme une autre, et que, par conséquent, celui qui achète cette marchandise n'est tenu à aucun égard envers celui qui la vend. Il croyait, au contraire, que le contrat de travail est un échange mutuel de services, et qu'il doit faire naître des rapports de solidarité entre ceux qui le contractent. Il ne voulait pas qu'un homme obligé de vendre son travail fût à la merci de celui qui le paie, pas plus qu'il ne voulait que les faibles fussent laissés sans défense aux mains des forts. C'est pourquoi il a voté les lois de protection pour le travail des enfants et éclamé le repos du dimanche. Sur ce dernier point ses idées étaient très fermes. Président de la Ligue pour le repos du dimanche, il n'a cessé pendant toute sa vie de réclamer cette amélioration, en faveur de laquelle il consentait à rintcrvention de la loi. A la Chambre, notamment en 1891, il insista pour que, dans la loi sur le travail dans les ateliers, fût introduite une disposition d'après laquelle il y aurait un jour de repos par semaine, et pour que ce jour de repos fût fixé au dimanche. A ce mot de dimanche les francs-maçons de la gauche crièrent sus au « clérical ».
« Il m'est tout à fait indifférent, répondit M. Léon Say, qu'on dise que je suis clérical; je sais que je ne le suis pas, et j'ai ma conscience pour moi... Je sais bien qu'il y a des personnes qui introduisent
le cléricalisme partout, et c'est là une fâcheuse tendance qui n'existe que dans certaines assemblées parlementaires.... Toutes les fois que vous viendrez proclamer la supériorité du pouvoir civil sur le pouvoir religieux, la supériorité de TÉtat moderne, soyez persuadés, messieurs, que je serai avec vous de la fagon la plus formelle : mais il ne s'agit de rien de pareil en ce moment... Je ne fais pas ici le discours d'un moraliste ni le discours d'un pasteur. Je sais que la nécessité morale du repos hebdomadaire ne peut être contestée par personne dans cette Assemblée. Je me demande alors ce qui peut vous empêcher de prononcer le mot « dimanche ». Pourquoi ne pas écrire ce mot de votre main? Qu'a-t-il de blessant pour vous?... »
Comme J.-B. Say et Cobden, M. Léoa Say voulait établir sur des fondements solides la doctrine de l'harmonie des intérêts, de la liberté des échanges, de la liberté du travail, de la paix sociale et internationale, de l'entente cordiale sans idée d'oppression entre les divers collaborateurs de l'industrie, ouvriers ou patrons, et sans idée de domination entre les différentes nations de l'ancien et du nouveau monde. Mais il n'ignorait pas que rien n'est plus difficile que de persuader les esprits, prévenus ou indifférents, et qu'il ne suffit pas des quatre mots c laissez faire, laissez passer i pour avoir immédiatement raison de toutes les hostilités, et assurer le règne de l'âge d'or.
« Est-ce à dire, écrivait-il, que cette doctrine — celle
de J.-B. Say — soit près d'entrer dans la pratique des hommes d'État et des cabinets? Il serait téméraire de le croire. Elle est même plus loin de triompher à la fin de ce siècle qu'elle ne l'était il y a cinquante ans, et, il n'est pas difficile d'en trouver la raison. On s'est aperçu que, ni Bastiat, ni Cobden, n'avaient imaginé de remède à la misère humaine : ils n'en avaient pas plus la prétention que de guérir la société des vices inhérents à son organisation naturelle. »
Et M. Léon Say démontrait que les vrais économistes demandent simplement qu'on ne trouble pas, par des combinaisons chimériques et des règlements factices, l'organisation nécessaire de la société. « Ils n'ont pas, disait-il, fait don à leurs concitoyens d'une panacée pour guérir le mal social ; et comment serait-il possible de croire qu'ils aient cherché une panacée, puisque leur enseignement, leur propagande par la plume et par la parole, n'avaient pas d'autre objet que de démontrer Tinanitc de toutes les prétendues panacées législatives? »
A l'inverse de certains socialistes plus ou moins convaincus, et de ces politiciens de profession qui signalent sans cesse au peuple le mirage de la terre promise, M. Léon Say a toujours déclaré que le paradis n'était pas et ne pouvait pas être au bout de la marche des idées libérales économiques. Certaines gens cependant croyaient l'y trouver : bientôt déçus et dégoûtés de la liberté, ils prenaient un autre chemin. « Atteindront-ils un paradis par ce détour, se demande
M. Léon Say, ou par une marche rétrograde? Il n'est pas besoin d'être grand prophète pour prévoir qu'ils auront là une autre déception. L'humanité marche, elle n'arrive pas; elle se suffit en avançant, et elle s'honore par le progrès! i
Ni Cobden, ni Bastiat, ni M. Léon Say n'ont cru autre chose. « Nous défendons la liberté du commerce, disait le dernier à la Société d'économie politique de Paris*, parce que nous sommes les défenseurs du libéralisme par opposition au socialisme, dont le protectionnisme est une des branches. » Et il ajoutait : c Nous croyons aux avantages de la liberté du commerce, parce que c'est par la liberté du commerce que l'homme nous paraît pouvoir développer dans les conditions les meilleures, à son avantage et à l'avantage de son pays, les facultés dont la nature et l'éducation l'ont doué...
» Au temps où Cobden défendait avec tant d'éloquence, dans les réunions de la Ligue contre les lois céréales, les principes de la liberté commerciale, nous étions comme lui attaché à un système économique et politique qui laissait aux industriels et aux consommateurs, dans leurs transactions, une somme de liberté extrêmement étendue, et limitée seulement par les nécessités fiscales des divers pays. Nous considérions que cette politique était conforme aux lois naturelles, et que les pays qui l'avaient adoptée
i. 5 juin 1890.
devaient la pratiquer sans se soucier des systèmes contraires en vigueur chez les nations voisines. On espérait qu*avec le temps, les autres nations suivraient l'exemple donné par une nation libérale, reconnaîtraient la sagesse de ses vues et fonderaient leur politique économique sur la connaissance des lois naturelles économiques. C'était une doctrine du commerce qui faisait pendant à la doctrine morale... »
M. Léon Say était bien obligé de constater que, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, notre politique avait fait faillite à ses engagements et trompé les espérances qu'on avait fondées sur elle. Raison de plus de proclamer sans cesse les principes libéraux sur lesquels l'économie politique est fondée. « Nous prétendons, affirmait-il, qu'il est impossible de détruire les lois naturelles que l'économie politique a mises en lumière, pour substituer à ces lois d'autres lois positives et empiriques qu'inspirerait un esprit de socialisme autoritaire. L'économie politique doit rester libérale, ou son nom même sera effacé de la liste des sciences... »
Dans ce même discours du 5 juin 1890, M. Léon Say soutenait une thèse qui fit alors beaucoup de bruit, et souleva même un véritable scandale. On alla jusqu'à dire que, cédant à des considérations électorales, il s'était prononcé contre les traités de commerce. Ce qui est vrai, c'est que, se plaçant au point de vue de la pure doctrine libre-échangiste, il avait démontré que les traités de commerce étaient
bien loin de réaliser Tidéal de la liberté. Pour lui, la véritable liberté commerciale devait avoir comme base des tarifs très réduits, et non des traités qui ne don naient qu'une satisfaction limitée aux intérêts en cause et laissaient subsister des inégalités choquantes.
€ Il faut nous garder, disait-il, de nous compromettre avec ceux qui prônent les arrangements internationaux. Je sais bien qu'on est sorti du protectionnisme en 1860 par la porte des traités; mais ce sont les tarifs de 1860, et non pas la forme qu'on leur a donnée, qui ont produit le bien dont nous avons été les témoins. Ce que nous devons craindre par-dessus tout, c'est qu'on nous fasse entrer dans une sorte de combinaison européenne dont l'objet serait de comprimer la liberté économique, et d'enchaîner un pays libéral comme la France à une politique internationale de réglementation industrielle. »
Evidemment M. Léon Say exagérait sa pensée. Ce n'était pas aux traités de commerce en eux-mêmes qu'il s'en prenait, mais à la façon dont on pouvait faire ces traités et sanctionner, sous leur couvert, les atteintes les plus graves au principe de la liberté commerciale. Il ne faut pas oublier, en effet, qu'au moment où il parlait avec sévérité des traités de commerce, le pouvoir était entre les mains des protectionnistes, aussi bien en France qu'en Italie et en Allemagne.
Ses appréhensions avaient donc leur raison d'être. Cependant il était trop raisonnable pour ne pas accepter le bien d'où qu'il vînt.
« Je suis disposé à croire, disait-il, que les protectionnistes essaieront de nous apporter un projet de traité de commerce. Les deux parties contractantes auront fait assurément, dans ce traité, assaut de protectionnisme. Ce sera une œuvre évidemment accomplie avec amour, dans un esprit bien éloigné de l'esprit libéral qui est le nôtre ; mais si nous y trouvons quelque amélioration à une situation économique intolérable, nous ne manquerons pas d'en profiter. Nous n'avons pas le droit d'être difficiles, jusqu'à ce que nous ayons retrouvé notre force de jadis. »
C'est la seule fois, croyons-nous, que M. Léon Say se soit placé sur ce terrain exclusif de la liberté commerciale absolue, jusqu'au point de combattre les traités de commerce comme une atteinte à des principes intangibles. Dans tous les cas, nous ne retrouvons aucune trace de cette thèse, très vraie en pure théorie, mais trop subtile pour le vulgaire, dans ses discours ou dans ses écrits postérieurs à 1890. En 1893, au cours d'un voyage en Italie, nous le voyons rechercher activement, avec M. Luzzatti, le moyen d'amener une entente entre les deux peuples sur le terrain économique. A Bordeaux, en 1895, nous le retrouvons beaucoup mieux disposé en faveur de ces pauvres traités de commerce qu'il avait si malmenés dans un moment de mauvaise humeur.
« Il nous suffira pour aujourd'hui, disait-il, de faire un peu de bien, d'empêcher un peu de mal : nous nous donnerons plus tard des satisfactions de prin-
cipes. II est clair que si on se laisse toujours aller à un optimisme béat, on ne fera jamais rien... Ce que nous voulons, nous autres, c'est qu'on négocie des traités de commerce sur la base d'une réciprocité intelligente, avec des tarifs assez abaissés pour amener un mouvement sérieux d'importations et d'exportations *... »
Mais M. Léon Say ne se contentait pas d'affirmer des principes. Il vivait avec son temps : c'est-à-dire qu'il essayait d'organiser contre ses adversaires , maîtres de la majorité dans les chambres et dans le pays, une tactique qui pût permettre de reprendre, toutes les fois que l'occasion s'en présenterait, une partie du terrain perdu. Nous allons le suivre dans les longues phases de cette lutte qu'il ne devait abandonner qu'avec la vie.
Afin de combattre les lois présentées en 1884 par le gouvernement, pour frapper d'un droit de trois francs par hectolitre les blés entrant en France, M. Léon Say s'était proposé d'agir à la fois sur le Parlement et sur Topinion publique. Pour atteindre ce but, il provoqua la création d'une Ligue contre le renchérissement du pain et de la viande. Ce n'est pas une chose aisée, dans l'état de la loi et de nos mœurs publiques, que de secouer la torpeur de citoyens dont les uns ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre le sens et la portée de l'agitation à laquelle on leur
1. Ck>nférence faite au Grand-Thédirc de Bordeaux le 25 avril
demande de prendre part, et dont les autres, désabusés par une série d'échecs répétés, ne se soucient plus de déployer une activité inutile. Et puis, il ne suffit pas de grouper des adhérents et de récolter des souscriptions; il faut pourvoir aux mille détails d'opérations compliquées, trouver des hommes de bonne volonté pour vous seconder, des orateurs pour porter la bonne parole, des journaux pour la répandre; il faut organiser des réunions, des conférences, des banquets. M. Léon Say pourvut à tout : il fut au début à la fois le promoteur, l'organisateur et l'orateur de la Ligue. Nouveau Cobden, il devait bientôt trouver son Bright dans la personne de son cousin germain, M. Edgar Raoul-Duval , qui représentait le département de l'Eure à la Chambre
Bien que M. Edgar Raoul-Duval n'appartint pas à la majorité, il s'était créé très vite au Parlement une place considérable. Cette place, il la devait non pas seulement à son grand talent de parole et au charme de ses manières, mais aussi à la sincérité de ses convictions et à la droiture de son caractère. Libre-échangiste convaincu, il n'avait jamais dissimulé son drapeau; il l'arborait à la Chambre — ce qui est facile quand on est élu, — mais — ce qui est beaucoup plus méritoire — il le déployait à la veille des élections, devant un arrondissement composé en majorité de protectionnistes. Entre son mandat et ses convictions, jamais il n'avait hésité une seconde.
liÉON SAY, SA VIE, SES ŒUVRES. 431
c II faut que nous fassions la part du juste et du vrai, disait-il, et pour mon compte, vivant une bonne partie de Tannée à la campagne, représentant un arrondissement agricole, je ne crains pas de m'exposer à l'impopularité électorale en combattant le relèvement des droits auxquels on veut arriver. Oui, si je dis cela, ce n'est pas pour me faire une réclame électorale, attendu que si je reste dans les Chambres ou si j'en sors, c'est de peu de conséquence pour moi et c'est de nulle conséquence pour mon pays. J'ai voulu simplement, moi agriculteur, me permettre de parler devant un public parisien d'une question qui touche à l'agriculture, assurer au moins à l'opinion que je suis venu défendre devant vous le bénéfice du désintéressement *. »
Tel était l'homme qui devait soutenir, de concert avec M. Frédéric Passy, le poids de la campagne libre-échangiste à la Chambre, pendant que M. Léon Say combattait de son côté au Sénat.
Le 18 janvier 1885, eut lieu à Paris une grande réunion publique organisée par le bureau de la Ligue contre le renchérissement du pain et de la viande. Plus de trois mille personnes se pressaient dans la salle Tivoli. M. Léon Say, qui présidait la séance, eut d'abord quelque peine à se faire entendre. Un gros de socialistes s'étaient donné rendez-vous dans la salle ^ pour protester contre des bourgeois qui se mêlaient
1. Discours prononcé par M. E. Raoul-Duval à la salle Tivoli à. Paris, le 18 janvier 1885.
d'améliorer la condition du peuple. A leur entrée, M. Léon Say et ses amis furent salués par de chaleureuses acclamations, auxquelles répondirent de bruyantes et grossières invectives parties des groupes socialistes. Un moment, les opposants essayèrent même d'escalader Testrade où siégeaient le bureau de la Ligue et les délégués de la province. Il s'ensuivit une scène bruyante et tumultueuse. M. Léon Say tint bravement tète à l'orage, et il finit à force de sang-froid par imposer silence aux perturbateurs. Après avoir défini le rôle purement économique de la Ligue, il s'attacha à en mettre en lumière le côté pratique.
€ Ce que nous voulons, dit-il, c'est rechercher ce qui peut profiter le plus aux travailleurs de notre pays. Nous ne faisons pas de distinction entre les travailleurs : nous ne les divisons pas en travailleurs ruraux et en travailleurs urbains; nous croyons que eurs intérêts sont identi(|ues, harmoniques et, en défendant les principes de liberté, nous estimons que nous défendons les intérêts de tous. »
Il démontra ensuite que le droit de trois francs serait trùs préjudiciable au consommateur, en même temps qu'il serait désastreux pour l'ouvrier.
« Je crains pour ma part, dit-il, qu'on ne veuille surtout ouvrir la porte pour aller plus loin, et alors je ne sais pas si le remède serait efficace pour les agriculteurs; mais je sais qu'il produirait beaucoup de mal, un mal considérable, d'un autre côté; il n'est pas difficile de le j)rouver. Je considère qu'un droit sur le
blé, c'est-à-dire un droit sur Talimentation publique, ne peut être dénommé autrement qu'un impôt sur la main-d'œuvre. Cet impôt sur la main-d'œuvre, est-il opportun de l'établir? Si une crise industrielle nous menace aujourd'hui, vous savez bien que c'est parce que nous ne pouvons pas lutter contre certains produits étrangers, qui supportent des frais de maind'œuvre moins élevés que ceux des produits similaires français. Si la main-d'œuvre, en s'élevant, peut donner un plus grand bien-être au travailleur, il ne faut pas la surchai^er par des impôts qui empêcheraient nos produits d'être exportés, i
M. Edgar Raoul -Duval insista particulièrement sur ce dernier côté de la question. « Je conjure, dit-il, l'assemblée de se réunir dans une manifestation d'ensemble, afin de protester contre le projet de loi dont la Chambre est saisie, parce qu'il constituerait un immense malheur en grevant la main-d'œuvre française et en portant une atteinte désastreuse à l'exportation des produits que nous envoyons dans tous les pays du monde, de ces produits modèles qui portent partout l'influence et le génie de la France, de ces produits grâce auxquels nous avons eu dans le monde entier cette place qui a été si longtemps la première, que nous avons malheureusement perdue, mais que nous reconquerrons, j'en suis convaincu. » L'acte de protestation fut voté d'acclamation, en dépit d'un retour offensif des socialistes.
Quelques semaines après, la Ligue tenait une nou-
Telle réunion publique au Cirque d*Été. M. Léon Say y prenait la parole avec un succès encore plus éclatant qu*à la salle Tivoli. En mémo temps, sous las auspices de la Ligue, des conférences et des réunions contradictoires s*organisaient en province : à Palaiseau, à Avranches, à Granville, à Angouléme, à Pontoise, à Lyon. Mais il était malheureusement certain, qu*en dépit du zèle et de la valeur des cheCs, le mouvement provoqué par la Ligne n*avait pas réalisé les espérances qu*on en attendait. La masse du pays était restée indifférente.
Ce résultat n*a rien de surprenant pour qui connaît i fond Tesprit de notre pays. L*ftme française est ainsi faite que jamais elle ne s*est passionnée pour des questions touchant aux intérêts matériels : elle n*a pris feu que pour des abstractions. Sous ce rapport les nouvelles générations, en dépit de leurs grandes prétentions à la science positive, en sont restées exactement au même point que les générations précédentes. Les exemples abondent. La révolution de i830 s'est faite contre des ordonnances qui ne portaient aucune espèce d'atteinte au bien-être des masses, et des milliers de braves gens, qui de leur vie n'avaient lu un journal, se sont fait tuer parce que la presse était menacée d'une mesure fiscale. La révolution de 1848 s'est faite aux cris de : c Vive la Pologne! » alternant avec ceux de : « Vive la Réforme! » Cependant il fut un temps où le peuple se soulevait quand le prix du pain haussait, ou quand les impôts augmen-
taient. Le souvenir de ces révoltes était même resté si vivant et pendant si longtemps, que, jusqu'à ces dernières années, les candidats à la députation se croyaient obligés d'introduire dans leur profession de foi la promesse d'une diminution d'impôts. Aujourd'hui, si cette clause de style n'a pas disparu, il n'en est certainement tenu aucun compte. Des députés qui se disent démocrates, voire socialistes, ne se gênent pas pour voter cinquante ou soixante millions de plus d'impôts à la veille même des élections générales, et l'idée ne leur vient même pas de s'en excuser devant leurs électeurs. Dans ces conditions, comment une nation qui paie allègrement un budget qui s'achemine vers quatre milliards, chicanerait-elle les pouvoirs publics à propos d'une augmentation de quelques centimes sur le pain ?
Et puis, il est juste de le reconnaître, la question du pain n'a plus l'importance capitale qu'elle avait autrefois, parce que, d'une part, le pain joue un rôle de moins en moins important dans l'alimentation populaire grâce à l'attribution plus grande faite à la viande, au poisson et aux légumes, et que, d'autre part, la hausse des salaires a rendu moins sensibles les oscillations de son prix. Néanmoins, tout en faisant la part très large aux causes secondaires, l'indifférence de la démocratie française pour ses intérêts matériels ne laisse pas de surprendre. Il est curieux de constater une fois de plus que seule la politique, et une certaine politique, a encore un peu de prise sur
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les esprits. Au fond la démocratie est restée idéaliste. Sans doute son idéal est obscur, changeant, indécis et indéflnissable, mais il existe. L*aTenir est A ceux qui sauront en tirer parti, soit pour leur ambition personnelle, soit dans Tintérét du peuple.
Sans doute, en organisant la Ligue contre les lois du renchérissement du pain et de la viande, M. Léon Say et ses amis ne s*attendaient pas A provoquer un mouvement d'opinion comparable A celui qu'avait suscité Gobden contre les lois céréales. D*ahord la situation n*était pas la même, puisqu'il s'agissait en Angleterre de déposséder quelques propriétaires privil^és du droit de s'enrichir en affamant des populations entières, tandis qu'en France la donnée du problème était renversée, le marché des grains, au lieu d*ètre monopolisé entre quelques propriétaires, étant entre les mains de plusieurs millions de propriétaires ruraux. En Angleterre, du temps de Gobden, c'était la majorité du pays qui montait à l'assaut de quelques positions défendues par une minorité de privilégiés. En conséquence, la victoire n'était qu'une affaire de temps, car à la guerre comme dans les luttes économiques le dernier mot reste toujours aux gros bataillons, surtout quand les masses marchent disciplinées et compactes, et qu'elles ont pour elles le droit, le bon sens et la force des choses.
Néanmoins, le demi-avortement de la Ligue fondée par M. Léon Say demeure comme un des signes les
plus éclatants de raflaiblissement de nos mœurs publiques. Il est, en effet, suq)renant qu*une atteinte aussi manifeste portée aux intérêts vitaux de la masse populaire, n'ait provoqué que de rares et stériles protestations. Si M. Léon Say s'est trompé, il faut reconnaître que sa généreuse erreur a été partagée par les esprits les plus pénétrants et les moins chimériques de l'époque.
Comme lui, M. Paul Leroy-Beaulieu croyait que la campagne ultra-protectionniste provoquerait dans tous les rangs des consommateurs € une poussée terrible ». « L'œuvre de la commission des douanes, écrivait-il plus tard, sera attaquée avec une irrésistible ardeur par les millions de ménages que nourrissent nos industries d'exportation, par toute la classe élevée, littéraire, artistique, qui sert à la France non seulement de parure, mais de réclame et d'attrait, et que la dénonciation par les pays étrangers des conventions relatives à l'art, à la littérature, aux marques de fabrique, ruinerait de fond en comble : elle sera attaquée aussi par la généralité de ceux chez lesquels prédomine le point de vue du consommateur '... »
L'événement a prouvé que M. Léon Say et ses amis avaient trop présumé du bon sens et de Tesprit pratique des masses électorales ; mais en pareille matière ij vaut mieux pécher par un excès de confiance. Presque au môme moment , le sort réservait à M . Léon
\. Économiste françaii, 21 février 1891.
Say une éclatante compensation : le 11 février 1886 TAcadémie française l'appela à succédera M. Edmond About.
En 1874, il avait été élu membre libre de TAcadémie des sciences morales et politiques, et membre titulaire en 1880. Il attachait aux distinctions académiques une tout autre importance qu'aux fonctions politiques, même les plus élevées. Le vote de l'Académie française lui causa une satisfaction très vive, et il ne chercha pas à s'en défendre. Il fut reçu le 16 décembre 1886. Edmond About, qui succédait à Jules Sandeau, étant mort avant d*avoir été admis solennellement, à M. Léon Say incombait la double tâche de faire l'éloge de ses deux prédécesseurs, dont il n'avait connu personnellement que le second, et de parler de romans qui lui étaient peu familiers. Il s'acquitta de ce devoir avec beaucoup de bonne grâce et d'esprit, et chemin faisant il trouva moyen de plaider la cause de l'économie politique.
« Un des hommes qui ont été la gloire de celte Académie, disait-il, un grand citoyen dont j'ai eu l'insigne honneur d'être Télève et sous rautorilé duquel j'ai traité les plus graves questions de finances publiques, a dit un jour que l'économie politique était Tautre nom de la littérature ennuyeuse. C'était une boutade bien injuste, d'autant plus impardonnable, que celui auquel elle est échappée a fait aussi à sa manière de l'économie politique, et qu'il n'a jamais ennuyé personne. Il prétendait que, pour
répondre à cette critique on lui citait toujours le même nom : celui de Frédéric Bastiat.
» Les économistes ne sont pourtant pas si pauvres... d'esprit qu'il affectait de le croire. Us auraient eu, s'il leur avait fallu composer une liste d'écrivains de verve et de style, bien d'autres noms à y porter, tout enmettant celui de Bastiat en tête, sans compter About, qui n'est certes pas à classer parmi les ennuyeux...
» Au surplus, j'admets que l'économie politique n'est pas faite pour amuser. Ce n'est pas là son objet; elle est une des sciences de la vie, et la vie n'est pas toujours amusante ; j e suis tout près à reconnaître qu' About est moins drôle quand il discute l'étalon monétaire que quand il écrit ses romans de haute fantaisie... »
M. Rousse répondit à M. Léon Say. € Des orateurs tels que vous, dit-il, sont les bienvenus partout où la clarté de la pensée, la vivacité de l'esprit et la parfaite justesse du langage sont considérés comme les dons les plus rares de l'éloquence. L'Académie française, en vous nommant, savait quel honneur lui feraient vos discours, et quel plaisir elle prendrait à les entendre. »
Dans son discours, M. Léon Say n'avait pu se défendre de laisser percer le sentiment de dégoût que commençait à lui inspirer l'abaissement de nos mœurs politiques. Avec une ironie charmante, M. Rousse fit une allusion discrète à ce passage.
€ Vous nous parliez tout à l'heure de grâces dCéiai^ dit le maître vénéré du barreau; il en est une que je vous souhaite sincèrement en vous accueillant parmi
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nous ; c^est que tous puissiei trouTor dans notre paisible immortalité Toubli des désenchantements dont vous venez de nous faire la confidence.
» Vous arrivez d*un pays, à vous en croire, bien étrange, où vous devez être acclimaté depuis longtemps, et où, cependant, vous paraissez éprouver chaque jour de singulières surprises. On y rencontre, dites-vous, des politiques, des hommes d*État, des financiers, qui, sans avoir rien appris, auraient la prétention fâcheuse de tout savoir. Vous assurez même avoir entendu — est^e possible? — des orateurs qui ne disent pas toujours ce qu'ils pensent, et d'autres qui ne pensent pas toujours ce qu'ils disent. Yoiis venez chez nous chercher un air plus pur, des mœurs plus candides, des Ames plus naïves ; et vous appelez cela < changer de RéptMique...\ b
« Ah ! ne nous brouillez pas arec la République. •
Mais quittons cette fête de Tesprit pour revenir au récit des luttes économiques.
Tout en essayant de provoquer une agitation dans le public, M. Léon Say se préparait à mener énergiquement la campagne parlementaire. Sous ce rapport, ses illusions étaient encore moindres que quand il s*adressait aux masses. Mieux que personne, il savait que rien ne peut prévaloir contre la coalition des intérêts électoraux. Il savait aussi qu'à force de logique et d'éloquence, il parviendrait peut-être à ébranler les préjugés de quelques-uns de ses collé-
gues, mais qu'il ne changerait pas leurs votes. En dehors même de l'influence gouvernementale, deux causes devaient fatalement provoquer la défaite de la politique libérale. D'une part, les électeurs ruraux, qui constituent la majorité, n'auraient jamais pardonné a un député nommé par eux de voter contre des mesures destinées, disait-on, à proflter largement à l'agriculture, et, d'autre part, le monde parlementaire voyait avant tout dans les mesures proposées le moyen de grossir le budget des recettes, — c'est-à-dire le moyen de consacrer quelques dizaines de millions de plus par an à des dépenses purement électorales, telles que des chemins de fer d'intérêt local et des créations de fonctionnaires qui, à un moment donné, se transformaient en agents auprès des électeurs. Évidemment, la lutte n'était pas égale.
Néanmoins M. Léon Say se disposa à la bataille comme si le succès en était possible. Il voulait au moins sauver l'honneur de l'école dont il était le chef incontesté. Pendant plusieurs mois, il se consacra presque exclusivement à l'étude des matériaux et des innombrables statistiques qui devaient servir de base à la discussion. Ne laissant rien au hasard, il contrôla avec le plus grand soin les arguments mis en avant par les défenseurs et les adversaires de la loi projetée. Il ouvrit une enquête particulière, il recueillit une foule de témoignages et se donna la peine de contrôler rigoureusement les dépositions des intéressés.
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Jamais cause ne fut instruite avec plus de conscience et d'impartialité.
La discussion s*ouYrit au Sénat au milieu du mois de mars 1885. H. Léon Say occupa la tribune pendant une partie de la séance du 23, et pendant toute la séance du 24. Sa tâche était particulièrement difficile. La grande majorité de rassemblée restait franchement hostile à ses idées, et d*autre part il lui était pénible de se séparer de bon nombre de collègues qui pensaient comme lui sur les questions politiques, et qui, si souvent, avaient combattu avec lui le bon combat.
Très habilement, il s'attacha d'abord i montrer que les mesures soi-disant prises pour venir en aide aux classes agricoles n'étaient, au fond, que des mesures fiscales rendues nécessaires par la mauvaise gestion des finances. En réalité, il s'agissait de faire accepter une formidable augmentation d'impôts, sous couleur de protéger ragriculture nationale.
« Il ne suffit pas, disait-il, pour justifier un impôt comme celui que vous proposez, de dire que son produit aura un emploi utile. Avant de frapper d'un impôt la subsistance du peuple, il faut qu'il soit prouvé qu'on ne pouvait pas faire autrement. Certes, si cet impôt était nécessaire, la nation le supporterait, mais est-il si nécessaire? Non, et la nation le sent bien ; elle se dira que la vie en deviendra plus chère et que, cependant, l'agriculture ne profitera pas des sacrifices qu'on lui aura imposés.... Si cet impôt n'est
pas nécessaire, pourquoi faire, sans y être contraint, une loi d'impôt sur la consommation du pain?
9 Est-ce que M. le ministre des finances nous a demandé un impôt nouveau? Et quand on discutait la question de savoir s'il fallait créer des impôts nouveaux pour équilibrer le budget, est-ce qu'on n'a pas dit qu'on ne voulait pas en créer? Eh bien, c'est un impôt nouveau que vous allez créer : c'est un impôt d'équilibre, pas autre chose. »
C'était la vérité même, et l'avenir a prouvé que, sans cette ressource douanière, jamais on n'aurait pu arriver à équilibrer, même pour la forme, un budget chroniquement en déficit.
Passant ensuite à l'examen des théories protectionnistes, M. Léon Say démontrait en ces termes l'impossibilité d'une protection étendue à tous :
< On semble croire que l'égalité dans le système de protection est quelque chose de pratique, de possible. Quant à moi, je considère qu'entre l'égalité et la protection, il y a une impossibilité absolue d'accord; c'est une contradiction, une idée u topique, et je vais vous en donner les raisons. La protection est une faveur; or la faveur donnée à tout le monde n'est plus une faveur; si vous faites une faveur à l'un, une faveur à l'autre, une faveur à tout le monde, vous avez dépensé beaucoup d'argent en frais d'organisation de cette faveur, et vous n'avez rien fait pour personne. Mais je dirai plus : vous ne pouvez pas organiser cette faveur universelle, cela vous estimpos-
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sible; toute protection que vous accordei A Tun est une diminution de la protection que, la veille, tous aviez accordée à un autre.... Toutes les fois que vous protégez quelqu'un, c*est toujours au détriment d*on autre ; si vous protégez telle industrie, c^est au détriment de telle autre. Nous Tavons vu pour la fabrication lyonnaise : vous avez voulu protéger les fils de coton, cela a été aux dépens de l'industrie lyonnaise des fils de coton recouverts de soie. La protection absolue est une chimère, vous ne pourrez jamais y arriver. »
Mais M. Léon Say- ne se contentait pas de critiquer les mesures proposées : il lui fallait indiquer les remèdes à une situation dont il était le premier à reconnaître la gravité. Au lieu d'établir un droit d'entrée dont l'agriculture ne devait pas profiter, il proposait de dégrever l'agriculture de l'impôt foncier et de l'aDranchir ainsi d'une charge de 118 millions. Gomment combler le vide causé par ce dégrèvement? En relevant Timpôt sur l'alcool. « Vous avez là, disait M. Léon Say, une réforme considérable à réaliser, vous avez un système nouveau à imaginer : vous devez le faire aussi promptement que vous le pourrez. » Le Sénat parut fort goûter le conseil, mais il s'empressa de ne pas le suivre, trouvant plus expédient de voter des propositions toutes faites, qne de se donner la peine d'étudier des dégrèvements contrebalancés par des relèvements d'impôts.
Le droit de trois francs fut donc voté; mais, comme
l'avait bien prévu M. Léon Say, ce n'était qu'une première étape dans la voie des aggravations fiscales, et il dut reprendre de nouveau la lutte, lorsqu'on 1894 le gouvernement proposa une nouvelle augmentation de droits sur les blés étrangers.
Cette fois, M. Léon Say se trouvait en présence non plus seulement des protectionnistes de l'école de M. Pouyer-Quertier et de M. Méline, mais aussi des socialistes qui, pour prévenir la cherté du pain, ne proposaient rien moins que l'intervention obligatoire de l'État. Ils demandaient, comme la chose la plus naturelle du monde, que l'Etat fût Tunique acquéreur de la quantité de blé produite, et qu'il fût seul chargé de revendre ce blé aux consommateurs à des prix fixés par lui. En un mot, ces ennemis-nés de Taccaparement par les particuliers ne rougissaient pas d'organiser l'accaparement légal des céréales, et de donner à l'État le pouvoir do faire a son gré la hausse ou la baisse des prix.
Répondant à M. Jaurès, qui avait demandé la suppression du commerce libre des grains, M. Léon Say s'exprimait ainsi * :
€ Vous prohibez le blé, vous qui appartenez à une démocratie pour laquelle nous avons toujours réclamé le bon marché des denrées de première nécessité. Nous autres, qui aimons la démocratie et qui, nous pouvons le dire, en avons souvent donné des preuves;
1. Discours prononcé à la Chambre des députés le 19 février iSOi.
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nous, qui demandoQS que le pain soit i la disposition de ceux qui en ont besoin dans les meilleures conditions possibles, nous vous trouvons en face de nous. Vous qui avez la prétention d*étre encore plus démocrates que nous ne le sommes nous-mêmes, vous vous prononcez pour le renchérissement du blé, et vous croyez, par je ne sais quelle aberration de Tesprit, que ce renchérissement pourrait devenir la formule nécessaire de la démocratie française...
» Il parait que le commerce est suspect à la démocratie. En démocratie, tout devient très focilement suspect; c*est le grand vice des démocraties que la suspicion. Le commerce, dites-vous, n*est autre que le jeu, la spéculation; c*est quelque chose d^immoral et contre quoi on ne saurait trop protester. Il vaut mieux tuer le commerce que de permettre qu^il y ait au milieu des commerçants des joueurs, des spéculateurs éhontés faisant, comme Ta dit également Henry George, des opérations constituant une sorte de chantage. Ah! vous croyez, parce que la passion du jeu existe en France comme dans Thumanilé tout entière, que les joueurs gâtent par leur contact tous les honnêtes gens qui vivent dans leur voisinage? Mais alors, quelle serait la branche de Tactivité sociale qui ne serait pas gâtée par le voisinage de ces joueurs? »
Et M. Léon Say montrait que, dans cette branche du commerce des blés comme partout, seule la concurrence pouvait niveler et abaisser les prix.
Interrompu par un député socialiste qui, brutalement, reprochait aux libre-échangistes de n'avoir pas amélioré la condition du peuple, M. Léon Say saisit Toccasion d'affirmer une fois de plus en termes saisissants la doctrine économique.
< Le libre-échange, dit-il, n'est point une panacée sociale ; il vous demande simplement d'ôter les obstacles et de laisser à l'humanité le soin de grandir par son initiative, par le développement de son intelligence et de sa richesse. Le libre-échange permet aux nations de s'enrichir, voilà ce que je crois fermement...
» La protection avait la prétention d'amener une hausse des salaires, et d'être aussi favorable aux ouvriers qu'aux producteurs et aux patrons. Eh bien, cet engagement que la protection avait pris, elle y a failli; tandis que la liberté du commerce n'a pas failli à ses promesses parce qu'elle n'a pas d'autre prétention que de dire : à salaire égal, nous vous rendrons la vie plus facile; à salaire égal, vous aurez une existence plus large, vous pourrez vous donner des satisfactions auxquelles vous ne sauriez prétendre sous le régime de la protection...
» Je n'abandonnerai aucune de mes idées, je combattrai les lois de protection. A ce propos, je vous rappellerai une parole qui a été prononcée dans une salle voisine. Le 6 septembre 1870, je rencontrai M. Pouyer- Quertier. Il me dit :
» — Mon cher Say, il n'y a plus de protectionnistes, ni de libre-échangistes, il n'y a plus que des Français!
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» Eh bien, lorsque tous nous attaquei, tous attaquez la société française et les principes qui la font Tivre. Quand tous tous en prenei, je ne dirai pas A ce qui est Tobjet de notre culte, mais A ce qui est la raison même, nous serons, H. Héline et moi, alliés Tun A Tautre pour tous empêcher de réussir. Je combattrai les lois de protection de H. Héline, mais il sera aTec moi et je serai aTec lui pour combattre Tanarchie... »
Nous avons tenu A reproduire intégralement cet éloquent passage, parce que mieux que toutes les affirmations il montre avec quelle hauteur de vue H. Léon Say enTisageait les questions économiques. Souvent on Ta accusé de tout sacrifier au libreéchange. Ses adversaires lui en ont fait un crime, et de maladroits amis lui en ont fait une gloire. Certes, le petit-fils de J.-B. Say n*a jamais faibli dans sa croyance au libre-échange. Mais il y avait quelque chose qu'il plaçait plus haut que la liberté commerciale, c'était raffirmation des principes éternels sur lesquels repose la civilisation. Quand ces principes étaient en péril, il n'hésitait pas un instant à faire taire ses préférences, et à s'allier avec ses adversaires économiques pour la défense de la société menacée.
Le récit de la lutte contre les lois céréales nous a entraîné un peu loin. Il nous faut maintenant revenir en arrière, et suivre M. Léon Say dans sa campagne contre la politique douanière que le gouvernement
avait inaugurée en 1891, et dont les droits sur les blés n^avaientété que le prélude. Cette fois, il ne s'agissait plus seulement de protéger les producteurs de céréales, mais de modifler de fond en comble tout notre système économique. Au régime des traités de commerce succédait le régime des tarifs variables plus ou moins élevés, avec une base minima et une limite maxima.
Dès le début de la campagne, les chefs du protectionnisme avaient proclamé bien haut qu'ils n'étaient pas des doctrinaires, et que pour eux il n'y avait pas de principes en économie politique, mais seulement des intérêts. M. Léon Say devait commencer par montrer la fausseté de ce sophisme.
« Je sais bien, disait-il, que beaucoup de gens ne tiennent pas aux principes des autres, parce qu'ils n'en ont pas. On croit toujours que les principes n'ont pas de valeur pour les autres, quand on n'en a pas soi-même... Mais il y a cependant à se demander si des hommes politiques comme vous Têtes peuvent se passer de principes. Je pense, quant à moi, vous fournir la preuve du contraire. Ceux-là mêmes qui s'élèvent le plus contre les principes en ont, sans le savoir peut-être, mais enfin ils en ont. M. Méline est asservi à ses dogmes. Vous avez donc des principes, vous ne voulez pas l'avouer, et vous avez peut-être vos raisons pour cela; mais, enfin, vous en avez; seulement ils sont mauvais ^ d