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CHAPITRE XVI

^Exposition universelle de 1889. — M. Léon Say organise la section d*Kconomie sociale. — Son rapport d*ensemble. — Lettre au pape Léon XllI. — Les idées de M. Léon Say sur la mutualité et l'épargne. — Proposition de loi sur les caisses d'épargne.

Pour ne pas interrompre le récit de la campag-ne libre-échangiste, nous avons dû négliger les événements qui se sont accomplis dans la vie de M. Léon Say pendant ce long espace de temps. Il nous faut maintenant revenir en arrière, et montrer la part considérable qu'il a prise à Torganisalion de la section d'économie sociale on 1889.

L'année 1889 vit s'ouvrir à Paris la sixième exposition universelle. M. Léon Say s'intéressait à toutes les manifestations de l'activité humaine : le côté pittoresque de cette curieuse exhibition internationale ne pouvait donc le laisser indifTérent. Mais la curiosité ne venait qu'au troisième plan ; l'intérêt industriel même était pour lui presque secondaire. Alors que la foule s'amusait à contempler les mille produits de l'art et de l'industrie, il se demandait quels étaient

rétat d'âme et la condition matérielle des millions d*êtres humains qui produisaient tant de choses nécessaires, utiles ou agréables. Une haute et féconde impulsion à donner aux idées de réforme, une grande œuvre sociale à accomplir, Tétude des problèmes économiques et la recherche des moyens propres à améliorer le sort des travailleurs et à faire régner l'harmonie entre le capital et le travail, voilà ce qui l'occupa pendant une année entière, et l'enflamma d'une ardeur qui ne devait plus s'éteindre.

On sait que la gloire d'avoir donné une place prépondérante aux questions sociales dans les expositions revient à Frédéric Le Play. L'illustre auteur des Ouvriers européens avait introduit dans le règlement de l'exposition de 1867, dont il était le commissaire général, la disposition suivante. « Un ordre distinct de récompenses est créé en faveur des personnes, des établissements et des localités qui, par une organisalion ou des institutions spéciales, ont développé la bonne harmonie entre tous ceux qui coopèrent aux mêmes travaux et ont assuré aux ouvriers le bienêtre matériel, moral et intellectuel. » Le Play attachait une importance capitale à cette innovation. « Nous touchons, écrivait-il, à une épreuve décisive et qui nous montrera ce qu'on peut attendre de l'état actuel des esprits. Le moment approche où le Jury social va se réunir pour juger le nouveau genre de mérites. La discusion engagée à ce sujet devant vingtcinq représentants des diverses nations du monde sera

une excellente pierre de touche pour apprécier ce que notre œuvre pourra produire dans d*autres directions *. »

Il était réservé à M. Léon Say de reprendre et de développer Tœuvre de Le Play. Nommé président du groupe de TÉconomie sociale, il n*était pas homme à se contenter de ces fonctions à titre honorifique. Il prit pour lui la double tâche d*organisateur et de rapporteur général. Nous allons voir, en analysant le programme préparatoire des travaux du groupe social, dans quel esprit philosophique et avec quelle hauteur de vue il accomplit sa mission.

Après avoir fait la part des forces naturelles, il constate que ces forces ne sont pas seules à concourir à la production.

« Il y en a une autre, dit-il, qui joue quelquefois le même rôle, mais qui le joue dans des conditions bien différentes. Cette autre force s'appelle la force humaine', elle se confond avec Tàme et Tintelligence de Thomme. Au lieu d'être partout, elle est comme localisée et divisée pour habiter dans chacun de nous. Elle peut être détruite par l'abus et ne se défend contre

i. Le Play d'après sa corrwjoonda/ice, par M. Charles Ribbe, Paris,

2. « Celle force-là, c'esl une âme, c'est l'homme qui pense, qui travaille, qui soufTre. Celte force-là, c'est une force et c'est une pensée, une noble force : nous devons la relever quand elle est épuisée, la guérir quand elle est malade, en prolonger le plus longtemps possible l'existence et l'armer à rencontre des forces de fer et de bois qu'il faut jeter en les poussant brutalement du pied, quand elles ont donné ce qu'on pouvait en tirer. - {Discours prononcé par M. Léon Say à l'inauguration du Musée social, le 25 mars 1895),

les destructions dont Tindustrie pourrait la menacer que parce qu*elle a la faculté de se connaître elle-même, et qu*elle impose à tous les êtres pensants Tidée de sa dignité, de sa liberté, de sa moralité et du respect qui lui est dû. Comment doit-on faire les deux parts de la double action de la force humaine, agissant d*un côté sur le développement de l'industrie, et d'un autre côté sur son propre développement à elle-même, sur son perfectionnement par la culture, sur sa moralisation par l'éducation, Tinstruction et la réflexion? Toute la question sociale est dans la règle de ce partage ; elle y gît tout entière avec sa grandeur et ses contradictions. »

Aux yeux de M. Léon Say, l'exposition d'économie sociale avait pour but de faire connaître comment se pose ce problème cent ans après la Révolution de 1789, en nous révélant jusqu'à quel point l'âme humaine se connaît elle-même à l'époque où nous sommes, et les moyens qu'elle a aujourd'hui d'apprécier l'obligation où elle est d'abandonner à l'industrie la quantité de force motrice indispensable à la production des choses utiles, sans épuiser ses propres forces par un excès de collaboration matérielle.

« Tous les hommes de cœur, ajoutait-il, cherchent à concilier la contradiction qui apparaît entre cette nécessité première de demander aux travailleurs un large concours pour produire des utilités, et cette autre nécessité, non moins impérieuse, de leur laisser les moyens de se constituer une puissante réserve

destinée à remplir le premier objet de leur nature, la fin même de Thumanito à laquelle ils appartiennent, qui est de se perfectionner sans cesse et de croître tous les jours en intelligence et en moralité. »

Comme on le voit, les données du problème ne pouvaient être posées d'une manière plus élevée, ni plus précise. De tous côtés, en eflet, sauf dans le clan de ces économistes sans entrailles qui assimilent l'homme à une machine, se manifeste la ferme volonté de chercher un remède à Temploi industriel de la force humaine, et les manifestations de cette volonté sont extrêmement diverses, comme le sont le développement des intelligences, les mœurs, les besoins de l'homme.

Mais il restait à déterminer la méthode pratique pour arriver à la solution du problème. M. Léon Say, secondé par des collaborateurs dévoués, commença par faire une œuvre de classement afin d'établir, pour en mieux signaler rintérùt, les difierentes sources de ce qu'il considérait comme des efforts sociaux. Ici, c'est l'énergie individuelle et indépendante des travailleurs eux-mêmes ; là, c'est l'action extérieure des patrons qui suscitent ou réveillent l'énergie individuelle, paralysée ou endormie; plus loin, c'est l'action des pouvoirs publics qui tantôt respectent et secondent l'effort individuel, et tantôt l'étouffent par une intervention qui exclut la liberté.

« Il fallait, écrivait M. Léon Say, faire connaître au grand public international convié à Paris toutes

ces manifestations, non pas en les expliquant comme dans (les conférences, mais en les faisant toucher au doigt, dans un musée de documents, de cartes, de dessins, de graphiques, de tableaux, d*inscriptions murales qui, par les yeux, pussent pénétrer jusqu'au fond de Fàme d'une foule de visiteurs souvent ignorants, à prendre, pour ainsi dire, par le sens de la vue, afin de les amener à réfléchir. »

Pour classer méthodiquement les manifestations des eObrts sociaux, M. Léon Say chercha à connaître les types les mieux définis par une enquête ouverte auprès de ceux qu'il était intéressant d'attirer à l'exposition sociale. Cette enquête, commencée un peu tard, n'a pas donné, il faut en convenir, tous les résultats qu'on attendait; mais elle a produit, par la rédaction de ses questionnaires et par les classifications logiques qui ont été les préliminaires de cette rédaction, un travail du plus haut intérêt économique et social, qui restera comme un véritable monument scientifique, comme un Discours de la Méthode de la science sociale.

Cette enquête fut faite, en effet, au moyen d'un questionnaire adressé à chaque exposant sur une feuille imprimée, avec une place réservée aux réponses. Chacun de ces questionnaires comprenait plusieurs pages. Ils ont tous été conservés, avec leurs réponses, et ils constituent le dossier le plus complet qui ait peut-être été réuni sur les questions sociales. Voici rénumération de quelques-uns des sujets traités :

4BS Lies BAT, SA VIE, SES ŒUVEB8.

rémunération du travail, participation ans béiiéfiees» syndicats profesaionnels, apprratissage, caisses de retraites» caisses d'épaigne, associations coopératives de crédit, de production et de consommation, hygiène sociale, institutions patronales, habitations ouvrières, etc.

Ce n*était là que la première partie de la tAche* Il fallait procéder à Torganisation matérielle de Texposition sociale et, mission plus délicate, décerner les récompenses. Un seul chiffre donnera Tidée de rimportance de ce dernier travail. Les récompenses ont été au nombre de 884 pour les exposants, non compris 195 récompenses accordées aux collaborateurs.

M. Léon Say déploya, dans Taccomplissement de son œuvre, une merveilleuse activité. Rédaction des questionnaires, dépouillement des réponses, interrogatoires verbaux des exposants, visite quotidienne aux sections, correspondance incessante, présidence des enquêtes, discussions pour les attributions des prix, il pourvut à tout, communiquant à tous Tardeur de son zèle infatigable, prodiguant sans compter son temps, son travail et sa peine. Enfin, quand ses collaborateurs jouissaient d'un repos bien gagné et de récompenses honorifiques bien méritées, il se remettait à la tâche et écrivait ce rapport de 440 pages, ou plutôt ce bulletin détaillé de victoire, où tous ceux qui ont contribué au succès de Texposition sociale sont cités avec éloge, alors que celui qui avait été

Tâme de Tentreprise oublie de se nommer. A lire ce rapport, on croirait que M. Léon Say étudie en témoin désintéressé Tœuvre d*un autre, et qu*il n'a pris aucune part personnelle à tant de travaux si laborieusement accomplis.

M. Léon Say avait été très frappé des idées contenues dans les encycliques du pape sur les questions sociales : il s'empressa de faire hommage de son rapport à Léon Xin.

« Très Saint Père, écrivait-il le H juin 1891, c'est une bien grande liberté que je prends d'offrir à Votre Sainteté, comme un hommage trop peu digne d'Elle, le rapport que j'ai dû écrire sur les résultats de l'Exposition d'Économie sociale, ouverte à Paris en 1889, à côté de l'Exposition universelle de l'Industrie et des Arts.

» Il s'agit de ces graves questions ouvrières qui ont été l'objet des hautes instructions que Votre Sainteté a données au monde catholique; et ce n'est pas sans éprouver une satisfaction bien vive que j'ai pu m'assurer que mes conclusions, données à un point de vue tout profane, concordaient sur les points que j'ai traités avec l'enseignement sacré tombé des lèvres de Votre Sainteté.

» En parcourant nos galeries de l'Esplanade des Invalides, en feuilletant les documents qui nous ont été apportés par des personnes de conditions très diverses et habitant des lieux très éloignés les uns des autres, j'ai dû reconnaître qu'il n'y avait de solutions

aux questions ouvrières que celles qui respectaient la liberté humaine, et tenaient compte de la responsabilité individuelle sans laquelle la morale serait inintelligible.

» L*intervention de TÉtat, oupouremployerrexpression consacrée, le socialisme d'État, ai-je dit en concluant, apporte-t-elle enfin cette panacée qui régénérera rhumanité ? Étant données les conditions nouvelles de rindustrie et Fimpossibilité pour Tindividu isolé de se défendre contre les abus d'une lutte à outrance engagée entre les hommes, TÉtat doit- il étendre ses attributions et entreprendre de remédier à tous les maux de la société?... Il faut conclure qu'il n'y a de solution que par la variété des efforts, par l'étude incessante des besoins locaux et enfin par des tentatives restreintes. Il est impossible et dangereux de généraliser en matière de remèdes sociaux, et la généralisation supérieure, la plus haute de toutes, celle qui abîme Tindividu dans un panthéisme administratif, loin de s'imposer doit être rejetée. Cette généralisation suprême, aussi vide que les autres, n'a pas plus d'efficacité.

» Je serais extrêmement honoré si le Saint Père daignait se faire rendre compte de mon travail... »

Il eût été dommage que cette exposition sociale disparût sans laisser de traces. Assistant aux explications que M. Léon Say aimait à donner aux personnes désireuses do visiter à fond son exposition d'économie sociale, M. le comte de Ghambrun conçut la

pensée de perpétuer cette institution. Il se demanda s'il ne serait pas possible de constituer une collection de dossiers constamment entretenue et mise à jour. De là est né le Musée social.

« Ce que M. de Chambrun voulait, ce que nous voulons nous-mêmes, disait M. Léon Say à Tinauguration de ce musée, c'est exposer des documents réels, des documents qui ont vécu, si j'ose ainsi m'exprimer. Nous n'allons pas réunir dans notre exposition permanente des projets nés dans l'imagination de certains inventeurs; nous éconduirons les inventeurs en leur disant : Marchez d'abord et quand vous aurez marché, c'est-à-dire quand vous aurez eu des résultats, nous mettrons le compte rendu de ce que vous aurez produit sous les* yeux du grand public. Si votre résultat a été bon, nous trouverons des gens de bien pour vous imiter, mais voyons d'abord si votre invention est bonne et si elle a été mise à l'épreuve des faits. — C'est donc un musée expérimental, et ce musée, par cela môme qu'il sera expérimental, produira beaucoup de bien. »

M. Léon Say s'était si entièrement consacré à sa tâche d'organisateur de l'Exposition d'économie sociale, il avait scruté avec tant de conscience les documents et interrogé les travailleurs de toute catégorie avec tant de curiosité et d'attention, que son esprit conserva de cette enquête une empreinte ineflaçable. Certes, il ne négligea pas dans la suite la politique

proprement dite, mais les questions sociales devinrent sa préoccupation dominante.

De tous temps, d'ailleurs, il avait compris Tiraportance de ces redoutables problèmes, et deux points surtout avaient sollicité sa pensée : nous voulons parler de l'organisation de la mutualité et de celle de l'épargne. En ce qui touche la mutualité il avait déposé, dès 1882, étant ministre des finances, un projet de loi sur les sociétés de secours mutuels qui visait leur organisation, les droits et obligations des sociétés approuvées, la dotation des caisses de retraites, la dissolution et la liquidation des sociétés, les sociétés autorisées et la création d'une commission supérieure. Mais c'est principalement en 1885-1886 qu'il intervint comme président de la commission du Sénat chargée d'examiner le projet de loi adopté par la Chambre, et celui que le gouvernement avait présenté en 1882. Il rédigea, à ce titre, deux rapports successifs.

Notre rôle n'est pas d'exposer les discussions techniques et compliquées auxquelles se livra la haute assemblée, ni même d'entrer dans le détail des questions étudiées par M. Léon Say. La loi ne devait du reste aboutir, après de multiples péripéties, qu'en 1898. Il est du moins intéressant de connaître sommairement son opinion sur la nature des sociétés de secours mutuels.

La Chambre des députés semblait considérer ces sociétés comme des associations, ou encore comme des « œuvres ». L'Etat puisait son droit d'intervention

en cette matière dans les secours d*argent qu*il apportait aux sociétés. Telle n'était pasTopinion de M. Léon Say. D'après lui, les sociétés de secours mutuels ne pouvaient être de simples < associations » comme celles que régit l'article 291 du Gode pénal, mais bien des « sociétés », au sens juridique du terme, semblables à cet égard aux sociétés de commerce. Dans cette doctrine, « l'État puiserait son droit de régler les conditions de leurs constitutions à la même source où il puise le droit de régler la constitution des sociétés commerciales en général et des compagnies d'assurances en particulier \ »

Pendant longtemps, les mutualistes avaient cru qu'il était inutile de donner à leurs groupements des bases scientifiques, établies par des calculs rigoureux et consacrées dans des statuts précis. L'esprit de dévouement devait, dans leurs espérances, suppléer à tout. Us imitaient ces curés de campagne qui construisent leur église, et attendent de la Providence les moyens de la payer. La Providence, dans l'espèce, c'était la charité des membres honoraires ou les subventions de rÉtat. C'est qu'en effet l'expérience ne s'acquiert que par l'initiative, et le régime impérial qui plaçait les sociétés de secours mutuels dans les lisières du ministère de l'intérieur, se pré tait assez mal, là comme ailleurs, à l'éducation de la liberté.

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