Rapport au Sénat, 6 avril
Mais, aujourd'hui, il importe de se pénétrer de cette idée que les sociétés de secours mutuels sont à la fois des réunions de capitaux, et comme des administrations en commun de l'épargne des sociétaires. Les secours de TÉtat ne sont pour elles qu'un fait particulier. Il est donc naturel qu'elles se soumettent aux mêmes règles de prudence et de prévoyance que les caisses d'épargne ou les caisses d'assurances. € Si le cœur doit être le moteur de ces institutions, c'est la science qui doit en tenir le gouvernail. »
L'État a donc le droit d'intervenir, et de veiller aux intérêts des citoyens, généralement peu aisés, qui leur confient leurs économies. Il doit ne considérer comme véritables sociétés de secours mutuels que celles dont les statuts présentent les garanties nécessaires de compétence.
La loi de 1898 — notamment dans son article 5 — a donné satisfaction posthume au vœu de M. Léon Say.
La question des caisses d'épargne fut également de sa part l'objet de longues études. En 1883, il avait tenu à contrôler par lui-même leur fonctionnement dans l'Italie du nord. 11 en connaissait les résultats, mais il voulait se rendre compte des détails et saisir sur le vif le secret do la puissance de ces établissements. A peine venait-il de quitter le ministère des finances pour la dernière fois, qu'il mettait son projet à exécution. De concert avec son collègue au
Sénat, M. Emile Labiche, il partit pour ritalie, et dès son retour il écrivit de verve le récit de cette excursion entreprise, « non pour Tamour de Tart, mais pour l'amour du crédit agricole ».
C'est une des pages les plus charmantes et les plus instructives qui soient sorties de sa plume.
c Dans les moindres villages, il y a des livrets d'épargne et des petits dépôts apportés par les habitants pour alimenter la banque populaire du lieu, et au-dessus de toutes ces petites banques, les grandes institutions de Milan et de Bologne. La Banque magistrale de Milan et les grandes caisses d'épargne de Milan et de Bologne dominent, de la hauteur de leurs dizaines ou centaines de millions, tout le peuple de ces petites banques, avec leurs petites caisses d'épargne, qui se meuvent dans leur orbite et puisent les épargnes partout pour vivifier l'agriculture et les petites industries. »
En effet, en Italie, à la différence de ce qui se passe en France, la fortune privée des caisses d'épargne et les dépôts ne restent pas immobilisés dans les caisses ou convertis en rentes sur l'État. Les capitaux des déposants alimentent les banques populaires qui fournissent des fonds aux agriculteurs et aux ouvriers. Autrefois, les deux classes de la population étaient rongées par l'usure; aujourd'hui, grâce aux effets d'une législation aussi libérale qu'intelligente, due à M. Luzzatti, elles jouissent largement des bienfaits
du crédit à bon marché. Ce sera le grand honneur des
hommes politiques italiens d'avoir trouvé les solutions scientifiques de Tinitiative individuelle, alors que nos politiciens routiniers et bornés s'attardent encore aux billevesées d'un socialisme impuissant et chimérique.
Depuis 1883, les opérations de la caisse d'épargne de Milan n'ont cessé de grandir. A l'heure actuelle, cet établissement a pour 800 millions de francs de dépôts, et sa fortune personnelle dépasse 70 millions.
M. Léon Say revint littéralement émerveillé de la grandeur des résultais obtenus, et de l'ordre qui présidait à ces gigantesques opérations. Son ambition aurait été de doter la France d'une organisation analogue. Il se mit à l'œuvre, et rédigea un projet de loi calqué dans ses grandes lignes sur la législation italienne. Mais tous ses efforts devaient échouer devant l'indifférence des assemblées parle mentaires. C'est à peine si, au bout de quinze années de tentatives infructueuses, il parvint à faire voter un embryon de loi, qui accorde aux caisses d'épargne l'autorisation d'employer à des œuvres philanthropiques une portion insignifiante de leur fortune personnelle. Aujourd'hui, comme il y a vingt ans, les classes laborieuses ignorent les bienfaits du crédit populaire, alors que toutes les nations civilisées nous ont devancés dans cette voie féconde.