‹ Léon Say, sa vie, ses œuvresChapitre 41 sur 73 · Revue des Deux Mondes, 1" octobre · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes, 1" octobre

G*est pour la réalisation de ce programme, que M. Léon Say avait créé la Société de publications libérales et jeté les bases de Tassociation dite de rUnion libérale républicaine. Par la diflusion de brochures très courtes, et écrites d'un style très simple à la portée de toutes les intelligences, M. Léon Say espérait faire pénétrer dans les masses profondes les vérités économiques élémentaires et réfuter les sophismes des radicaux socialistes. En un mot, c'était l'application de la méthode anglaise, qui répand à profusion des tracts sur les sujets les plus variés. Comme toujours, il commença par payer de sa bourse et de sa personne. Il écrivit les premiers tracts, dans lesquels étaient exposés le mécanisme du budget, le fonctionnement des impôts, etc., et fit d'activés démarches pour trouver des collaborateurs et des agents de propagande.

L'Union libérale fondée par ses soins devait avoir, non pas un autre but, mais des moyens d'action différents.

« Vous me demandez, écrivait-il le 24 août 1889, quels rapports pourront s'établir dans la Chambre prochaine entre les députés adhérents au programme de l'Union libérale et d'autres conservateurs modérés dont l'idéal n'est pas le nôtre, mais qui sont décidés à respecter les lois de la République.

9 L'Union libérale a pour objet de combattre, dans la prochaine session, les projets de revision des lois constitutionnelles, de consolider la République et.

pour y arriver, de rendre la République acceptable, ou, pour employer Texpression consacrée, habitable pour les hommes de bonne foi, ennemis des révolutions et soucieux des libertés publiques. Les conservateurs dont je parle sont, dans ces conditions, assurés de trouver chei nos amis le respect qui leur est dû et la ferme volonté d*6tre justes envers eux.

» La question des invalidations n*en est plus une. Des partis se sont quelquefois accusés réciproquement d*exclure leurs adversaires sous prétexte de condamner leurs procédés électoraux, mais jamais les libéraux ne se sont prêtés et ne se prêteront i un mépris de la justice et de la loi. »

M. Léon Say se proposait d*atteindre, par la presse et par des conférences, une couche de public supérieure i celle que la Société de publications libérales s'efforçait d*éclairer et de convertir aux saines doctrines politiques et économiques.

Bien entendu, il prêcha d*exemple. Comme sous TEmpire il reprit la profession de conférencier. On le vil se prodiguer dans les réunions électorales de sa circonscription, dans les assemblées de la jeunesse protestante, dans les banquets organisés par TUnion libérale, partout enfin où sa parole, qui de jour en jour devenait plus grave et plus pénétrante, avait des chances de trouver un écho dans les âmes et dans les esprits. En même temps, il s'associait avec quelquesuns de ses amis pour l'acquisition d*un journal populaire quotidien, rédigé alors par un groupe de radicaux

qui durent céder la place à une rédaction composée de républicains libéraux. Cette dernière combinaison n'eut qu'une durée limitée, mais la Société de publications libérales et TUnion libérale ont survécu. Si ces deux œuvres n'ont pas réalisé toutes les espérances de M. Léon Say, elles ont trouvé des continuateurs désintéressés, et personne ne saurait nier Faction malheureusement restreinte, mais très réelle, qu'elles ont exercée sur le mouvement électoral en 1889, 1893 et 1898.

En même temps qu'il organisait une active campagne de conférences, de brochures et de presse, M. Léon Say ne négligeait aucune occasion de combattre pied à pied, à la tribune, les envahissements du socialisme ligué avec le radicalisme. Lors d'une interpellation à propos de la Bourse du travail à Paris, un des meneurs du parti ouvrier ayant démasqué ses batteries, en disant que le socialisme se préparait à donner l'assaut à l'organisation actuelle de la société, il releva la menace en ces termes :

• C'est la paix sociale, dites-vous, je le veux bien; c'est d'ailleurs le but auquel je tends moi-même. Mais votre paix sociale est une paix armée, et cette paix armée vous la défendez avec un vieil adage : si l'on veut la paix, il faut préparer la guerre. Oui, c'est la guerre que vous voulez préparer; c'est pour la guerre que vous voulez organiser vos cadres, votre armée, que vous voulez être tout prêts à la mobilisation.

» Voilà une politique qui me parait très définie; j'en

suis Tadversaire très décidé. Remarquez, en effet, que si vous voulez créer vos cadres et oi^aniser votre armée, vous êtes bien obligés, comme tous ceux qui ont une armée à oi^aniser, des cadres à créer, d'établir dans votre armée une discipline; et c'est de cette discipline qu'on pourrait dire qu'elle repose sur une loi d'airain. Et quand vous voulez, en employant le grand organisme corporatif, détruire tout ce qu'il peut y avoir d'indépendance chez ceux que vous recruterez pour votre armée, vous ne pensez qu'à donner à une certaine catégorie de citoyens, que vous prétendez représenter, des privilèges dont ne jouiraient pas les autres. »

Puis, dans ce même discours, M. Léon Say montrait l'impossibilité absolue où est le socialisme de changer les lois naturelles de la production, aussi impérieuses que les lois physiques.

• Comment! s'écriait-il, vous nous dites que nous faisons obstacle, avec des digues de petits morceaux de papier ou des discours qui s'envolent, à la marche nécessaire de Thumanité! Et vous avez imaginé qu'il y avait une évolution qui devait nécessairement conduire la société au but que vous rêvez vous-mêmes, de sorte que nous serions condamnés fatalement, sans pouvoir faire autre chose que de pleurer sur notre pays, à cette solution que nous considérons comme le sceau de la décadence définitive de notre patrie. Fatalement! Comment peut-on s'imaginer qu'il y ait quelque chose de fatal dans l'histoire de l'humanité,

quand on vit dans un siècle où les hommes ont eu une importance si capitale sur le développement des phénomènes politiques? i»

Ce que M. Léon Say avait le plus en horreur dans sa lutte contre le socialisme, c'est ce qu'on a appelé la politique de la poudre aux yeux, c'est-à-dire l'hypocrisie d'avoir l'air de faire quelque chose pour les adeptes en faisant miroiter à leurs yeux des semblants de réformes, qu'on est décidé d'ailleurs à ne pas exécuter. Ce procédé lui paraissait puéril et odieux. Il voulait, au contraire, que l'on discutât franchement avec eux et qu'on leur dît sans détour qu'on n'était pas de leur avis.

« Ils ont montré, écrivait-il, quand par hasard ils n'ont pas fait de la politique d'obstruction, qu'ils savaient discuter. Il faut les provoquer à la discussion : ce serait une véritable œuvre de gouvernement ; et si on y arrive, il faudra les combattre à découvert sur un terrain véritablement sans broussailles. N'ontils pas déclaré qu'ils ne redoutaient pas la discussion? N'en ont-ils pas donné un commencement de preuve dans quelques rares occasions, tout en se refusant, malheureusement, le plus souvent, à se renfermer dans la question, en se plaisant à passionner le débat par des excès intolérables de langage et en se livrant à des personnalités plus intolérables encore pour lesquelles la Chambre des députés a toujours montré beaucoup trop d'indulgence? Si le ministre des finances se réserve, par un mauvais esprit de conciliation ou,

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ce qui serait pire, par un défaut de conyiction; s'il refuse le corps-A-corps aux socialistes et se réfugie dans Téquivoque ; s*il cherche i ramener les uns par des mots et les autres par des concessions réelles, U se sera condamné lui-même et aura condamné le parlement à Timpuissance ; nous n'aboutirons dès lors à rien. On aura ressuscité le vieil opportunisme sans y retrouver les avantages que, bien souvent, la République y a rencontrés. On sera retombé dans Tomière d'où nous sommes sortis avec tant de peine, et on s'y sera embourbé dans les plus mauvaises conditions*. »

Avons-nous besoin d'ajouter que les craintes de M. Léon Say se sont réalisées, et que nous continuons i nous embourber de plus en plus dans Tomière qu'il signalait avec une si courageuse clairvoyance?

En 1893, il eut une occasion solennelle d'affirmer ses principes. Son mandat était expiré et il en redemanda la continuation à ses électeurs de Pau. Cette fois, la lutte devait être plus vive qu'en 1889. M. Léon Say se trouvait en présence de son ancien concurrent réactionnaire, et on avait suscité une candidature radicale socialiste, dont Tunique but était de faire une diversion habile et de diviser les voix républicaines.

Mais aussi M. Léon Say avait la possession d'état : plus que jamais il pouvait compter sur le dévoue-

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