CHAPITRE XVII
Élections législatives de 1889. — M. Léon Say accepte la candidature dans la 1" circonscription de Pau. — Sa profession de fof. — La lutte électorale. — M. Léon Say est élu au premier tour de scrutin. — Son rôle pendant la législature. — La lutte contre le radicalisme. — Les embellissements de Pau. — Élections de 1893. -— M. Léon Say est réélu. — Ses derniers travaux législatifs. — Lutte contre le socialisme.
Dans le cours de cette année 1889, si bien reniT plie, et au moment où M. Léon Say consacrait tous ses soins à Inorganisation de Texposition d*économie sociale et de TUnion libérale républicaine, MM. Paul Rey, Pisson-Abbadie, Faisans et Garet, conseillers généraux du département des Basses-Pyrénées, lui écrivirent une lettre collective pour lui offrir la candidature dans la première circonscription de Pau, aux élections législatives qui devaient avoir lieu le 22 septembre. Cette démarche spontanée allait audevant des désirs de M. Léon Say. Depuis quelque temps déjà, en effet, il était résolu à quitter le Sénat pour un poste plus militant. L*aventure boulangiste et les dangers qu'elle avait fait courir à la République
lui avaient inspiré le désir et comme le besoin de se livrer à une activité plus grande, et il 'espérait en trouver au Palais-Bourbon l'occasion et le moyen. Mais, avant de prendre un parti, il déclara qu'il n'accepterait la candidature qu'après s'être assuré du concours de tous les représentants, à Pau, du parti républicain modéré. Avec une patriotique abnégation, les quatre conseillers généraux de l'arrondissement déclarèrent que non seulement ils n'étaient pas candidats, mais encore qu'ils seraient heureux de se mettre à son service pour assurer dans sa personne le triomphe de leur parti. Nous verrons plus loin avec quelle fidélité scrupuleuse cet engagement a été tenu. Certain de ne pas diviser les forces libérales, M. Léon Say se décida à accepter une lutte qui s'annonçait très ardente et, le 13 juillet, il adressa aux électeurs de Pau la profession de foi suivante :
« Vous m'offrez la candidature républicaine de la première circonscription de Pau. C'est me faire un grand honneur, mais c'est m'imposer en même temps une lourde tâche. Je vous remercie de l'honneur, j'essayerai d'être à la hauteur de la tâche. Dans la crise que nous traversons, vous sentez comme moi qu'il faut, pour consolider la République, s'inspirer des principes sur lesquels on Ta fondée après 1870 et pratiquer une politique tolérante et modérée, mais d'une fermeté inébranlable.
» Le gouvernement appartiendra aux plus sages, disait, il y a près de vingt ans, M. Thiers. Il faut que
les républicains soient sages. Qui ne le comprend aujourd'hui? Si vous voulez que je le dise en votre nom, j*en accepte la mission.
» Je vous connais bien plus que vous ne me connaissez moi-même. J*ai passé inaperçu de nombreux et heureux moments auprès de vous, dans une famille qui est la mienne et qui a gardé et laissé des souvenirs de son long séjour dans votre beau pays.
» Je sais que vous avez le juste souci de la liberté, Tamour de la paix, le besoin de travailler dans le calme et Thorreur des révolutions. L*anarchie et le despotisme vous sont également odieux, parce qu'ils ne respectent ni les intérêts ni les consciences, et qu'ils refoulent dans les cœurs la passion de la liberté.
• Comptez sur moi pour vous défendre, pour combattre les entreprise*» de ceux qui veulent détruire la République. Bien des gens en veulent à votre repos. Vous les apercevez autour de vous prenant des noms différents, affichant des programmes variés, mais tous menaçants pour la liberté et qui, tout en paraissant .se combattre, vous condamnent à une même ruine. En suivant le droit chemin, celui de la justice, du respect des lois et de la Constitution, vous échapperez aux uns et aux autres. C'est ce droit chemin qui sera le mien. »
Quelques jours après, M. Léon Say, arrivait à Pau et, commune par commune, entreprenait le rude pèlerinage du candidat. Hâtons-nous de dire qu'il
iTO LÉOK SAY, SA VIE, SBS ŒUVRES.
y entrait avec une sorte d^allégresse. Il connaissait et aimait depuis longtemps cet admirable coin de la vieille France que la nature a comblé de ses dons. Il goûtait profondément le charme exquis de ses paysages à la fois grandioses et plantureux. Il aimait cette race béarnaise dont la finesse et la courtoisie ne se démentent jamais, même au plus fort des luttes électorales, et dans laquelle se perpétuent Tesprit et la bonne humeur du plus glorieux et du plus populaire de ses enfants.
Certes, M. Léon Say ne ménageait ni son temps ni sa fatigue; tous les jours il tenait une ou deux réunions électorales et se prodiguait en discours; mais il était récompensé de son labeur par les marques de sympathie et de confiance qui Taccueillaient à chacune des étapes de cette longue tournée. Jamais candidat n'a eu une tâche plus douce, grâce au zèle et à Tinaltérable dévouement de ses amis qui prenaient pour eux la prinripah^ peine, satisfaits d'assurer le succès du candidat auquel ils avaient sacrifié leurs légitimes ambitions.
Nous ne suivrons pas M. Léon Say dans sa campagne électorale, pas plus que nous n'analyserons ses discours, qui ne sont, cette fois, que la paraphrase du programme libéral. Nous dirons seulement que jamais il n'a sacrifié Tintérôt général à celui de sa candidature. Jamais il n'a fait aux électeurs une de ces promesses dont les candidats sont souvent si prodigues, et qu'ils oublient d'ailleurs si prompte-
ment. Toujours il a affirmé que le rôle de député ne consistait pas à demander des faveurs administratives pour les électeurs influents, mais à défendre les intérêts vitaux du pays, alors même que ces intérêts paraîtraient être en contradiction avec les intérêts privés des électeurs. Jamais il ne s'est abaissé à trinquer avec les siens, non pas certes par fierté, mais par respect pour eux et pour lui-même. Les Béarnais ne s'oflusquaient pas de cette réserve inusitée : au contraire, ils lui en savaient gré. M. Léon Say disait im jour aux conseillers généraux qui raccompagnaient : € On m'avait toujours affirmé que, dans leurs jtour; nées, les candidats étaient obligés de boire avec tous les électeurs chez lesquels ils se présentent; il parait que vos compatriotes font exception à la règle. C'est à peine si on m'a oflert, une ioh ou deux, une bouteille de votre généreux vin de Jurançon. » « Ne vous hâtez pas de généraliser, lui répondit-on en souriant. L'usage de trinquer avec les candidats est fort répandu chez nous; mais, avec leur finesse coutumîère, nos braves paysans ont compris que ces manières trop hospitalières ne seraient pas de mise avec vous. Plus heureux que nous, vous bénéficiez, monsieur Léon Say, de votre grande situation qui en impose à nos amis. Mais, ne vous y trompez pas, un autre candidat ne jouirait pas de la même immunité. »
Une autre considération, d'un ordre plus élevé, en imposait aussi aux électeurs : c'est que jamais M. Léon Say n'a attaqué la personne de son concurrent, dont
il ne prononçait même pas le nom ; toujours il a placé la lutte sur le terrain de la politique générale, sans permettre qu'elle dégénérât en personnalités d^radantes. Cette haute façon de traiter la politique électorale n'aurait peut-être pas réussi partout; msûs il faut le dire à l'honneur des électeurs béarnais, elle fut admirablement comprise par eux et elle contribua a assurer le succès de M. Léon Say. Au premier tour de scrutin, il était nommé avec une forte majorité.
Ce n'est pas sans un réel déchirement qu'il abandonnait le Sénat, où il comptait tant d'amis et où il avait remporté de si nombreux succès oratoires. Ses regrets étaient d'autant plus sincères qu'il connaissait les dangers et les ennuis de la nouvelle carrière qu'il lui restait à parcourir. Au Sénat, dans un milieu qui conservait encore quelques traditions de l'ancienne urbanité parlementaire, il trouvait une atmosphère conforme à ses goûts et favorable à son genre d'éloquence. L'atmosphère de la Chambre était différente, et il ne l'ignorait pas.
En 1889, les mœurs parlementaires, sans être aussi brutales et aussi grossières qu'elles le sont devenues depuis, n'étaient déjà plus celles de la bonne compagnie. On commençait à remplacer les arguments par les injures, sans en être encore arrivé aux cris d'animaux, aux ignobles vociférations de barrière, et aux voies de fait qui sont aujourd'hui la monnaie courante des réunions publiques du Palais-Bourbon. Avec beaucoup de patience, de politique et de perse-
vérance, un orateur rompu au métier et doué de solides poumons pouvait encore, à cette époque qu'on croirait reculée, aller jusqu'au bout de son discours et dire à peu près ce qu'il avait à dire. M. Léon Say en fît plusieurs fois l'expérience. Presque toujours il parvint à se faire écouter par la Chambre, bien que sa seule présence à la tribune soulevât les colères tumultueuses de l'extrême gauche *. Il ne se démontait pas; il tenait tète à l'orage; mais, en lui-même, il gémissait en voyant l'abaissement graduel de ce régime parlementaire qu'il aimait et sur lequel il avait fondé tant de généreuses espérances qui s'évanouissaient une à une.
Quoi qu'il en soit, il n'hésita pas à faire son devoir; ayant volontairement affronté la lutte, il n'était pas homme à se dérober au moment décisif. Nous allons donc le voir dans un nouveau milieu, et le suivre à travers les péripéties d'un combat qu'il avait accepté en pleine connaissance de cause. Mais, pour bien comprendre le rôle qu'il était désormais appelé à
i. • Son éloquence était toujours applaudie, mais ses avis étaient rarement écoutés. Un jour cependant il obtint, après une discussion assez vive, le relèvement d'un crédit de 12 000 francs. Quelques instants après il rencontrait à la buvette un de ses plus ardents contradicteurs: • Eh bien, tu les as tes 12 000 francs, gros père -, lui dit celui-ci, en lui envoyant amicalement un coup de poing un peu au-dessous de la poitrine. En homme d'esprit, M. Léon Say ne fit que rire. Mais ces familiarités de la démocratie parlementaire ne laissaient pas de le déconcerter, et comme à mesure que son talent grandissait, il sentait son autorité décroître la bonhomie railleuse qu'il avait promenée d*abord dans les couloirs de la Chambre finit par s'attrister un peu. - (Discours de M. le comte (PHaussonville en réponse à M, Albert Vandal à VAcademie française le 23 décembre 4897.)
jouer, il importe de revenir en arrière et d*embrasser d'un coup d'œil le chemin qu'il avait parcouru depuis sa dernière sortie du ministère.
La carrière politique de M. Léon Say forme dans son ensemble un tout harmonieux et solide, sans disparates, ni solutions de continuité. Tous ses actes partent d'un même principe et s'enchaînent d'une façon rigoureusement logique.
€ Lorsque après avoir parcouru les phases diverses d'une vie aussi remplie que celle de M. Léon Say, écrit M. R. Stourm, on cherche à résumer son impression d'un seul mot, c'est celui de libéral qui surgit spontanément. Libéral, en eCTet, M. Léon Say le fut dès sa jeunesse; il le demeura pendant tout le cours de sa carrière; il l'était d'ailleurs par héritage.
» L'épithète s'impose d'autant plus que bien rares sont les hommes dont un mot peut symboliser l'existence. L'unité se rompt trop souvent au contact des événements, sous l'influence des changements d'états, rien que par Teflct de Tûge qui, d'année en année, ternit les premières impressions. Comment rester soi-même quand, autour de soi, tant de choses ont changé, quand surtout la fortune, complice du mérite, vous élève au sommet, en face d'horizons nouveaux traversés par les nuages de la politique ! Que de fois alors le libéralisme d'anlan s'évanouit! Ici, bien au contraire, il survécut intact, s'accentuant même avec les années : ce qui n'était au début qu'une pieuse tradition, devint, dans l'âge mûr, une conviction profonde,
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pour se transformer à là fin en passion presque intransigeante *. »
C'est, qu'en effet, le libéralisme n'était pas pour M. Léon Say, comme pour tant d'autres, le moyen de capter les suffrages, quitte à renier, une fois le mandat obtenu, les principes professés. Chose bien rare à notre époque, il restait libéral pour lui et pour les autres, même lorsque ses intérêts devaient en souffrir. En politique, aussi bien qu'en matière économique, il est jdemeuré irréductible toutes les fois que la liberté était en jeu.
Si, maintenant, on étudie de plus près cette vie entièrement vouée à la défense de la liberté sous toutes ses formes, on y distingue trois phases principales. Dans la première, M. Léon Say lutte pour la conquête de la liberté; dans la seconde, il lutte pour affermir cette liberté si péniblement conquise; dans la troisième enfin, il lutte pour la défense de cette liberté menacée par la coalition des radicaux et de ses pires ennemis, les socialistes. Nous l'avons déjà suivi dans ses deux premières étapes; nous allons maintenant le voir aux prises avec ses derniers adversaires.
En 1882, lors de son dernier passage au ministère des finances, il avait adjuré la Chambre de faire de bonnes finances en 1883, pour que l'on pût faire de
1. Notice sur la vie et les travaux de M. Léon Say, par M. René Stourm, lue à la séance de l'Académie des sciences morales et politiques le 5 juin 1891.
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bonne politique, • c*e8t-i-dire de bonnes élections en 1885. On sait comment le conseil a été suivi : au lieu de faire de bonnes finances, la Chambre se livra, de 4882 i 1885, i une véritable frénésie de gaspillage. Le résultat de cette politique imprévoyante ne devait pas tarder i se produire. Les élections générales de 1885 furent un véritable désastre pour la République. Non seulement Topposition réactionnaire fit entrer i la Chambre deux cent dix de ses représentants, mais, dans un grand nombre de départements, les candidats républicains ne remportèrent qu*à une infime majorité. Enfin, dans plusieurs autres, les républicains n*avaient dû leur succès qu*i la pression administrative, et aux concessions qu'ils avaient faites i la coalition radico-socialiste. Pour la première fois depuis 1871, on constatait un recul dans le mouvement ascensionnel de la République.
En sa qualité de sénateur, M. Léon Say n*avait pas à intervenir directement dans la lutte électorale de 1885. S'il eût été, comme tant d'autres, un simple politicien, il se serait bien gardé de s'y mêler, de peur de s'y compromettre. Un pareil calcul était indigne de lui. Dès le début de la campagne électorale, il avait pris ouvertement parti pour les candidats républicains libéraux de Seine-et-Oise, et on peut dire qu'il fut l'àme de leur campagne. Il avait d'autant plus de mérite à se mettre en avant, qu'il ne se faisait guère d'illusions sur le sort réservé à la liste des candidats de son parti. Il était évident, en effet, d'après
la façon dont la lutte avait été engagée par des amis maladroits et la désertion de certains groupes sur lesquels on aurait dû pouvoir compter, que la coalition formée par les réactionnaires, les opportunistes et les radicaux socialistes, aurait raison des modérés réduits à leurs seules forces.
C'est en parcourant les communes et en se mettant en communication constante avec les électeurs, que M. Léon Say put se rendre clairement compte du changement qui s'était opéré depuis quelques années dans les esprits, et constater les ravages causés par la politique opportuniste. Il en fut profondément frappé. Aussi, quand, au lendemain des élections, les premiers symptômes de l'agitation boulangiste se manifestèrent, en fut-il médiocrement étonné. Il avait compris que la politique de coterie, d'intimidation et de persécution, pratiquée par les comités électoraux et encouragée par un gouvernement trop faible pour servir de frein, devait fatalement provoquer un mouvement de réaction contre les politiciens de profession qui ne voyaient dans la République qu'un syndicat d'intérêts. C'est de ce moment que date son mouvement offensif contre les menées du parti opportuniste, qui bientôt devait fusionner avec les radicaux. Il ne cessa, dans ses discours et dans ses écrits, de flétrir cette immorale association. C'est surtout au Sénat que, dans une circonstance solennelle, le 19 décembre 1888, de concert avec M. Challemel-Lacour, il eut le mérite de dévoiler les périls d'une situation que, complice ou
dupe, le gouvernement s*obstinait à ne pas voir, et de signaler les symptômes d'une catastrophe qu'il voyait, lui, imminente.
Remontant dans le passé, îl s'écriait :
« Lorsque la République a été fondée, et pas par vous, celui qui Ta fondée a voulu construire un large édifice pour abriter la France entière ; mais pendant que s'élevait l'édifice on voyait déjà paraître ceux qui ont la prétention d'avoir retrouvé les titres du parti républicain dans l'héritage de la Convention. Ils disaient : « Achevez la maison, mais elle est à nous et nous vous en ferons sortir. »
» Alors ont commencé les excommunications qui ont frappé tour à tour toutes les fractions du parti républicain, et qui se sont poursuivies dans tout le territoire. Jetez les yeux sur nos communes : dans toutes vous verrez ce qu'on appelait autrefois une société populaire, ce qu'on appelle aujourd'hui un comité, qui donne à M. le président du conseil une adhésion dont il est fier.
» Mais examinons ce que valent ces politiciens de village, qui sont parvenus dans chaque commune à dominer leurs concitoyens. Ils sont pénétrés de cette doctrine radicale « que le gouvernement est fait pour se désorganiser lui-même », et ils n'ont négligé aucun moyen de le pousser dans cette voie. »
Et alors, en termes saisissants, M. Léon Say montrait Tœuvre néfaste accomplie par ces politiciens, ou sectaires, ou simplement intéressés, qui n'avaient eu
(l'autre préoccupation que d'exclure de leur coterie, il aurait pu dire de leur syndicat, tous ceux dont le dévouement ne leur paraissait pas absolu, et qui, se sentant encouragés par le gouvernement, s'étaient faits dénonciateurs.
c Ils se sont faits dénonciateurs, disait-il, c'est sur leurs dénonciations qu'on punit ou qu'on révoque les architectes qui vont à la messe; c'est sur leurs dénonciations qu'on change les préfets, les sous-préfets, les magistrats. Ils veulent être seuls les maîtres; ils considèrent la République comme leur chose, comme leur propriété ; ils entendent l'exploiter sans tenir compte des résistances de l'immense majorité de la nation.
» Voilà les hommes sur lesquels vous vous appuyez et que vous confondez à tort avec le pays. N'ai-je pas le droit de dire que vous avez créé ainsi une sorte de nouveau pays légal, qui vous condamne à commettre les mêmes fautes qui ont perdu les gouvernements qui vous ont précédés?
» Et savez-vous le mal que vous avez fait? Vous avez obscurci dans ce pays la notion de la liberté; et voilà pourquoi, voulant se délivrer de ces tyrannies locales que vous avez encouragées, une partie de la nation, s'abandonnant elle-même, appelle un de ces sauveurs que flétrissait tout à l'heure l'éloquence indignée de M. Challemel-Lacour.
V Qui a créé le mouvement d'esprit qui serait une honte pour la France s'il devait durer? Qui l'a créé? C'est uniquement la politique radicale. »
M. Léon Say énumérait ensuite les fautes accumulées par le parti radical qui, sur tous les points, a des conceptions contraires à toutes les grandes idées dont s'inspire une saine politique, et il démontrait que le radicalisme ne tendait à rien moins qu*à restaurer le pouvoir personnel sous la forme la plus haïssable, c'est-à-dire le pouvoir exercé par trois ou quatre cents souverains irresponsables.
< Vous avez laissé discréditer le gouvernement dans vos mains, ajoutait-il en se tournant du côté des ministres; vous en avez passé les charges, sans la responsabilité malheureusement, aux membres du Parlement qui se prétendent les maîtres de leurs arrondissements, les maîtres de leurs départements, et qui vous imposent leurs volontés... Comment pourriez-vous leur résister? Vos préfets, vos souspréfets, vos agents inférieurs savent très bien que celui dont il faut rechercher la faveur, ce n'est pas vous, mais le souverain véritable, le député, ou plutôt le comité électoral de qui le député tient son existence. »
Il était impossible d*cxposer plus exactement une situation dont les vices, entretenus avec soin par les politiciens intéressés à leur maintien, éclataient à tous les yeux. Pour la forme, le président du conseil fit entendre quelques explications embarrassées que M. Léon Say ne daigna pas réfuter. Au contraire, il saisit l'occasion pour accentuer encore son réquisitoire.
« Vos fautes, s'écria-t-il, ont été si grandes qu'elles sont parvenues à jeter la France dans un esprit d'inquiétude d'où résulte une situation que vousmêmes déclarez très grave. Elle Test, en effet, parce que vous avez tari cette source de force et de vie qui s'appelle la confiance. Â ce pays qui aimait à espérer, vous avez appris la désespérance; vous avez rendu pessimiste ce pays essentiellement et généreusement optimiste. Or la France, quand on lui permet d'être optimiste, d'espérer et de croire, est la première nation du monde, j»
Ce discours, un des plus beaux, certainement, qui aient été prononcés à la tribune du Sénat, et qui à lui seul suffirait pour illustrer un orateur, n'eut pas, il faut bien le dire, tout le retentissement qu'il aurait dû avoir dans le pays. Et cela par une cause fortuite.
Dans cette même séance du 19 décembre 1888, M. Ghallemel-Lacour avait prononcé une admirable harangue dont le souvenir est resté dans tous les esprits, et qui visait les mêmes griefs que M. Léon Say devait dénoncer quelques instants après. L'opinion publique, qui ne peut s'éprendre de deux objets à la fois, s'attacha presque exclusivement au discours de M. Challemel-Lacour et celui de M. Léon Say se trouva relégué au second plan.
Néanmoins, dans les milieux politiques, l'effet en fut
considérable, si on en juge par les attaques furieuses
de la presse opportuno-radicale. Évidemment, M. Léon
Say avait mis le doigt sur la plaie en dénonçant la
tyrannie des politiciens de carrière et révénement a prouvé qu'il avait vu juste. Les politiciens de village, comme les politiciens urbains d'ailleurs, ont la rancune tenace : jamais ils n'ont pardonné à M. Léon Say la courageuse campagne qu'il avait menée contre eux.
Mais, bientôt, M. Léon Say devait se trouver en présence d'adversaires plus tenaces, et aussi plus redoutables que ces radicaux dépourvus de principes dont un gouvernement peu scrupuleux aura toujours raison, grâce à de menues faveurs habilement octroyées. Nous voulons parler des socialistes, non pas seulement des socialistes de profession, mais des socialistes de doctrine et d'instinct.
On a vu que, dans un des premiers écrits de sa jeunesse, M. Léon Say se refusait absolument à admettre une distinction entre ce que certains esprits, ou superficiels, ou sentimentaux, appellent illogiquement le bon et le mauvais socialisme. L'expérience de la vie et l'observation des faits ne firent que le confirmer dans sa conviction.
En 1894, nous le retrouvons aussi ferme dans ses principes qu'au début de sa vie intellectuelle. Avec une rare perspicacité, il découvre le piège habilement tendu, non par les socialistes romantiques et démodés de l'école de 1848, mais par les politiciens pratiques de l'école moderne, qui, couvrant leurs desseins révolutionnaires du voile de la philanthropie, réussissent à trouver des complices inconscients et
à faire triompher petit à petit, en marchant à pas comptés, la doctrine du bouleversement universel, terme sans lendemain de toute leur philosophie économique.
c Les vrais socialistes, écrivait-il, les révolutionnaires sans merci, ne sont effectivement pas pressés; ils se contentent de désorganiser lentement la société moderne, convaincus que par des destructions successives, dans lesquelles ils ont le talent de se faire aider par les radicaux et les innocents, ils préparent lavènement de cette société mal définie, ou plutôt qui n'est pas définie du tout, par laquelle ils prétendent remplacer la société actuelle.
» Leur doctrine économique et financière, on le sait, n'est autre chose que la nationalisation ou la mise en commun de la terre et des capitaux existants, nationalisation nécessaire et inévitable, suivant eux, pour mettre les outils du travail et les instruments de la production — c'est-à-dire la terre et les capitaux immobilisés ou non — à la disposition de tout le monde.
9 Pour obtenir les alliés les plus inattendus dans leur campagne de destruction, les socialistes font appel à tous les sentiments, même aux meilleurs, mais ils ne se privent pas de faire appel aux plus mauvais. Ils s'adressent aux républicains et aux amis du prog-rès dont ils se donnent pour les représentants les plus autorisés, et les plus capables de diriger la marche en avant; puis aux philanthropes et aux sen-
timentaux, auxquels ils se présentent comme les défenseurs des opprimés contre la violence et Tinjustice de leurs oppresseurs. Us parlent de l'injustice de la répartition actuelle des impôts entre les citoyens, dont les plus pauvres sont accablés comme par une progression à rebours. Ils divisent, pour le besoin d6 leur propagande, la société moderne comme Tétait la société de Tancien régime, en deux classes ayant, disent-ils, dans la société capitaliste des droits inégaux, les pauvres et les riches, et ils établissent par de prétendus calculs le bilan des impôts payés par chacune de ces deux classes. Ils ne craignent pas de nier les lois naturelles de Tincidence des impôts et concourent, eiE les niant, à répandre Topinion que le parlement, quand^ il fait une loi, a tout fait; que b^s mots qu'il a gravés sur la table des lois sont des actes; et qu'il sufCt d'avoir formulé un texte avec la pensée de produire un effet déterminé, pour que cet effet se produise nécessairement.
» Ils ont toujours à la bouche, quand il s'agit de faire voter des lois prétendues protectrices des ouvriers, la fameuse loi d'airain des salaires comme un reproche à ceux qui ne veulent pas détruire la société ; ils Toublient d'ailleurs aussitôt, et se gardent bien de rappeler tout ce qu'ils ont dit du mal qu'elle fait grâce aux économistes, quand il s'agit de faire voter des dégrèvements qui sont populaires parmi leurs électeurs '. »
1. Libéraux et Socialistes, Revue des Deux Mondes, 1" octobre 189i.
L^avènement parlementaire du socialisme intégral n'eflrayait donc pas M. Léon Say outre mesure. Mais il avait compris le danger créé par Talliance des socialistes et des radicaux. Là, en effet, est le nœud de la situation. Dépourvus de doctrine philosophique ou économique, n^ayant en vue que la satisfaction exclusive de leurs appétits ou de leurs intérêts électoraux, affranchis de tous scrupules moraux ou scientifîques, les politiciens radicaux ont fort bien senti le profit à retirer d'une alliance avec les socialistes. Plus rusés que la plupart des socialistes doctrinaires, ils savent que les théories à prétention philosophique n'auront jamais une grande action sur le peuple, et ils se gardent bien d'approfondir les mystères de la révélation nouvelle. Mais ils savent aussi que les docteurs du socialisme peuvent devenir à un moment donné des concurrents dangereux, et tout au moins leur enlever une partie de leur clientèle électorale. C'est pourquoi ils ont adopté le vocabulaire de leurs alliés, et, tout en ayant l'air de répudier leurs idées par trop excessives, ils ont réussi par ce moyen à capter les suffrages et à pénétrer en nombre dans le Parlement.
En présence de cette coalition d'intérêts, M. Léon Say regardait comme du devoir des libéraux de faire franchement état de leur doctrine économique.
« C'est, écrivait-il, par la puissance d'attraction d'une doctrine bien pensée et bien propagée qu'ils peuvent détacher les radicaux de l'alliance socialiste et con-
courir avec les autres républicains i former dans le Parlement une majorité de gouvernement. CSe n*est pas chose facile que de détacher des socialistes les radicaux qu*on appelle radicaux de gouvernement, car il y en a un très grand nombre parmi eux qui n*ontpas le sens des idées générales. Ce sont ceux-là qui ramé* nent tout i la vieille politique de parti; qui croient que les républicains, pour être de vrais républicains^ doivent toujours monter i Tassant du pouvoir, et s*^ assurer un certain nombre de places fortes afin d^ gouverner le pays dans Tintérét du parti. Mais, s*il '^ a un grand nombre de radicaux impénitents, il y e^ a cependant qui demeurent accessibles aux discuta' sions de bonne foi. Il y a surtout, dans leur voisinage^ des hommes qui ont craint de se séparer d*eux pou^ Inutilité électorale qu'ils tirent de leurs relations ave<^ eux, quoiqu'ils ne les aiment pas, mais qui commen^-^ cent à perdre confiance en eux parce qu'ils en ont moins peur.
» 11 est donc temps d'opposer drapeau à drapeau et tactique à tactique. Le meilleur des drapeaux est toujours celui de 1789, la meilleure des tactiques est toujours la franchise. Affirmons donc nos principes en face de ceux des socialistes; donnons le sens exact de notre doctrine historique et économique et mettons-la sans équivoque en contradiction avec la doctrine historique et économique des socialistes *. »