CHAPITRE XVIII
M. Léon Say dans la vie privée. — L'hôtel de la rue Fresnel. — Emploi de ses journées. — Ses nombreux voyages. — Ses derniers travaux. — Sa maladie et sa mort.
Oublieuse des services rendus comme toutes les démocraties, la nôtre est surtout jalouse des supériorités. Elle appelle volontiers à son aide les hommes de valeur pour la tirer d'un mauvais pas, mais, une fois la tâche accomplie, elle les abandonne avant môme qu'ils soient usés. Bien qu'instruits par Texpériencc, les hommes politiques, victimes de l'inconstance populaire, supportent en général assez mal l'inévitable disgrâce. Les uns regimbent contre l'injuste arrêt; ils rongent leur frein et gémissent bruyamment sur Fingratitude de leurs concitoyens. D'autres souffrent en silence; le sentiment d'être exilés au milieu de générations nouvelles qui les méconnaissent ou les ignorent, empoisonne leurs derniers jours. Ils marchent dans la vie comme des corps sans âme, très malheureux de se sentir démodés. Certains enfin sont encore plus à plaindre. Inconsolables de voir le
Tide se faire autour d'eux, ils essaient de Tiolenler rindifférence publique; ils changent de camp et offrent leurs services aux adversaires de la veille, trop flattés si on daigne les accepter pour un temps. Le monde les traite de renégats : ce ne sont que des épaves.
Écarté du pouvoir, M. Ijéon Say accepta le bit accompli avec la sérénité du sage. Dès la première heure il comprit que la rupture était complète, et que dans révolution nouvelle de la République il n'y aurait plus de place pour lui, au moins comme dirigeant. Il ne cria pas à l'ingratitude; il n'eut même aucun effort à £aire pour se résigner, car il n'avait jamais brigué ni aimé le pouvoir. Aurait-il d'ailleurs aspiré à y revenir, que sa perspicacité lui eût vite montré l'inanité de ses désirs. U connaissait trop bien les hommes et les choses de son temps pour conserver la moindre illusion sur un retour possible de la fortune. Que, dans son for intérieur, il ait parfois souffert de se voir délaissé, alors que plein de force et d'ardeur il pouvait encore rendre tant de services à sa cause, c*est ce que personne n*a su. On sait seulement que jamais il n*a laissé percer la moindre amertume, ni dans ses conversations les plus intimes, ni dans sa correspondance. Il avait d'ailleurs mieux i faire que de récriminer, car, dans son existence laborieuse et active, il n'y avait pas de place pour le découragement et les regrets superflus. Comme tous les hommes qui ont conscience de leur mission
sociale, et ont su se créer de nobles et intelligentes occupations, il aimait tout ce qui remplit la vie, Fembellit pour soi-même et la rend agréable et profitable aux autres.
Jusqu'en 1880, il avait continué de demeurer rue Labruyère, dans la maison familiale. Après la mort de sa fille — déjà il avait eu Taffliction de perdre un fils — il voulut quitter des lieux qui lui rappelaient trop cruellement le bonheur à jamais disparu. Il acheta un terrain en bordure du quai de Billy, et y fit construire rhô tel dont Feutrée est rue Fresnel. L'étude des plans et la construction de la maison apportèrent un dérivatif passager à sa douleur. Il se plut à aménager et à orner cette demeure dont le cabinet de travail, dans lequel il a passé les plus douces heures de la dernière partie de sa vie, occupait la place d'honneur. Tout, en effet, dans ce logis, véritable cité des livres, était aménagé pour le travail. Par raison, M. Léon Say avait mis un frein à sa passion de bibliophile. De bonne heure, il cessa d'acheter des ouvrages rares et des éditions de prix; mais il conserva toujours un faible pour les beaux livres et les riches reliures. Parfois encore, il se donnait le luxe de faire habiller somptueusement un volume favori, mais c'était pour l'offrir à un des siens. Sa bibliothèque de travail, méthodiquement classée par une main attentive et dévouée, contenait une foule de documents français et étrangers qu'il mettait largement à la disposition des
Les fleurs tenaient aussi une place à part dans ses goûts. Il les aimait avec passion. Il se plaisait k les suivre dans leur développement, et à s'entretenir avec celui de ses serviteurs qui était chaîné de Tentretien de la serre minuscule et du parterre en miniature de la cour de la rue Fresnel. Son élection à la présidence de la Société d'horticulture lui causa une satisfaction qu'il ne prit pas la peine de dissimuler, et il ne manqua jamais d'exercer ses fonctions avec un zèle empressé. En toute saison, il avait sur sa table de travail un vase rempli de fleurs, et il disait en souriant que, de ses grandeurs passées, il ne regrettait que la présidence du Sénat à cause des belles roses du jardin du Petit Luxembourg.
C'est dans cette demeure, aménagée selon ses goûts, que nous allons retrouver M. Say et assister à sa vie. L'emploi de ses journées était aussi réglé qu'il pouvait l'être à Paris, au milieu de tant d'occupations diverses, et, souvent encore, les circonstances en modifiaient-elles Tordre habituel. Le matin, hiver comme été, M. Léon Sav était à sa table de travail à six heures. Dès huit heures sa porte s'ouvrait : c'était alors un défilé d'anciens collaborateurs au ministère des finances, de candidats aux fauteuils ou aux prix académiques, de solliciteurs de toute nature qui formaient une véritable clientèle. Très accueillant pour tous, il avait un art délicat de mettre les gens à Taise en s'intéressant à leurs affaires. Sa politesse scrupuleuse et simple rappelait un peu celle
de l'ancien régime; l'entretien terminé, il accompagnait jusqu'au seuil de sa maison le plus humble des visiteurs. Entre deux audiences, il parcourait les journaux, feuilletait les documents parlementaires et expédiait sa correspondance courante : il répondait de sa main à toutes les lettres courrier par courrier.
Après le déjeuner, qui ne durait qu'une demi-heure à peine et auquel prenaient part un ou deux familiers dé la maison, M. Léon Say restait à causer quelques minutes, puis s'en allait tout courant où ses occupations l'appelaient : au conseil de direction du chemin de fer du Nord, dans les ministères, à la Chambre, à l'Académie, au comité d'une des nombreuses sociétés philanthropiques ou savantes dont il faisait partie. Sur les six heures, il rentrait d'ordinaire et s'installait dans son cabinet de travail, où Madame Léon Say faisait les honneurs du thé. C'était le bon moment de la journée. Entouré de quelques amis, toujours les mêmes, M. Léon Say se reposait en causant et en écoutant. Il dînait rarement en ville. Deux ou trois fois par hiver il allait au théâtre, et toujours dans un théâtre de musique. Le soir, il lisait et préparait, souvent jusqu'à une heure avancée, les matériaux pour la besogne du lendemain.
Le dimanche, il passait toute sa matinée à travailler, mais l'après-midi il se donnait congé; c'està-dire que le cabinet de travail du rez-de-chaussée, dont les fenêtres donnent sur la Seine , devenait un salon. C'était fête alors pour sa famille et ses
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intimes qui» ce jour-là seulement, étaient assurés de le rencontrer sans le troubler dans son labeur quotidien.
Assis dans un fauteuil à gauche de la grande cheminée, sous le portrait de son grand-père, peint par Pajou jeune, M. Léon Say, un livre ou une revue à la main, causait alors comme lui seul savait causer. C'était vraiment un charme inexprimable que d'entendre cet homme, qui, par sa famille et ses alliances, se rattachait à Tancienne société, et qui, mêlé à tant d*événements, connaissait tant de monde, deviser des choses du jour et revivre dans le passé. H s'intéressait à tout et sa prodigieuse mémoire n'oubliait rien. Il narrait à miracle, mais il n'abusait pas de l'anecdote, craignant par-dessus tout de se répéter. Esprit primesautier et chatoyant, il passait sans transition et sans effort d*un sujet à l'autre au gré de son imagination amusée. Il avait horreur de la banalité prétentieuse et vulgaire. Nul ne savait mieux que lui saisir les travers et les ridicules d'autrui; mais sa bonté était si profonde et si vraie qu'elle le retenait, quelque envie qu'il en eût, de faire un bon mot, fût-ce aux dépens de gens qui le ménageaient le moins. Héroïsme bien rare chez les hommes d'esprit, il s'arrêtait à mi-chemin, laissant à son regard plein de malice le soin de compléter Tépigramme. Sa philosophie indulgente s'accommodait mal de la médisance, et c'était lui déplaire que d'attaquer àprement devant lui ses pires adversaires ou de raconter sur eux des
anecdotes scandaleuses. Au fond il n*avait de haine contre persanne en particulier, mais il haïssait la catégorie des oisifs et ne s'en cachait pas. Le travailleur le plus humble, au contraire, lui inspirait une sorte de respect qui se traduisait par de bienveillants égards '. Il interrogeait beaucoup, aimait et provoquait la contradiction : ses interlocuteurs le savaient et ne se faisaient pas faute de lui tenir tête.
Un homme politique, qui a été ardemment mêlé à la lutte des partis, disait un jour, au sortir d'une de ces bonnes causeries du dimanche, que, dans cette paisible maison de Socrate, on semblait vivre dans une autre atmosphère et respirer un air différent : on en sortait réconforté et meilleur. C'est la vérité même. Toutes les personnes qui ont eu le rare privilège d'être admises dans l'intimité de ce foyer ont éprouvé la même impression, et elles en ont gardé le souvenir reconnaissant.
C'est qu'aussi on sentait et on savait que tant de cordiale amabilité, de bonne humeur et d'esprit n'étaient que les dehors d'un cœur tendre et d'une âme profondément désintéressée. Peu d'hommes, en
1. « Il était le maître dans toute Tacception du mot. Mais le maitre était aussi Tami, toujours bienveillant, toujours gracieux, toujours serviable... Il y a vingt ans déjà que M. Léon Say, ministre des finances, m'appelait à l'honneur d'une collaboration directe et quotidienne. Jamais pendant ces vingt années je n'ai vu M. Léon Say, même aux heures de chagrin, même aux heures de fatigue, même aux heures de fièvre et de lutte, se permettre à l'égard d'aucun de ceux dont le dévouement lui était acquis un mouvement d'impatience ou un mot désobligeant. • — M. A, de Foville. Notice sur Léon Say : Journal de la Société de statistique, mai 1896.
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effSet, ont eu comme M. Léon Say le culte de Tamitié. On serait presque tenté de dire qu'il s*en exagérait les obligations. Il poussait jusqu à la faiblesse le dévouement pour les personnes qui lui avaient rendu service ou qui lui avaient donné, dans les circonstances difficiles, des preuves d'attachement et de fidélité. Il n'y a pas de sacrifices qu'on n'eût obtenu de lui en invoquant les droits de l'amitié. Quand il s'agissait de venir en aide i un ami, il ne reculait devant aucune fatigue : il se prodiguait en démarches, lui qui estimait le prix de son temps infiniment plus que l'argent.
Chose qui ne surprendra que ceux qui ne l'ont pas connu, personne n'était moins homme d'aif;ent que cet ancien ministre, qui, ordonnateur rigide et jaloux des finances publiques, négligeait les siennes. Indifférent aux fluctuations de la cote de la Bourse sur laquelle, hormis quand il était aux affaires, il ne jetait jamais les yeux, les questions de placements de fonds, de remplois et de comptes l'ennuyaient : il ne s*en occupait que contraint et forcé. Très charitable * quand il s'agissait de secourir une infortune, très
1. A Tenvers de certains économistes au cœur sec, qui masquent hypocritement leur égolsme et leur avarice sous le couvert de formules prétendues scientifiques, M. Léon Say aimait et pratiquait la charité. Président de l'Union d'assistance du XVI* arrondissement, il s'acquittait très activement de ses fonctions. •• On donne beaucoup chez nous, disait-il à l'assemblée de cette société le 6 mars 1892, et on peut dire qu'en donnant, on se perfectionne soi-même; on développe son propre amour du prochain, on combat énergiquement et efficacement cette graine d'égolsme qui est au fond du cœur de tout homme et qui germe, hélas! si souvent quand on oublie les autres, ce qui est en réalité la même chose que de s'oublier soi-même. La charité fait toujours du bien à celui qui
généreux quand il s*agissait de soutenir les œuvres de propagande de son parti politique ou de sa confession religieuse, il donnait beaucoup, sans trop se soucier des conséquences de ses libéralités.
Un mot suffira pour épuiser ce sujet délicat, que nous n'aurions pas abordé si la malignité publique ne nous en avait fait un devoir. Cet homme que Ton dénonçait dans certains milieux comme un des plus puissants financiers de ce temps; que Ton affectait de qualifier de richissisme raffineur, alors qu*il n'avait jamais eu le moindre intérêt dans la grande entreprise industrielle qui porte le nom de sa famille; cet économiste que Ton disait uniquement préoccupé d'accroître son patrimoine, est mort laissant une fortune bien inférieure à celle qu'il tenait de ses parents, et cela malgré les revenus relativement considérables qu'il tirait de son travail et l'ordre qui régnait dans sa maison. Triste époque que la nôtre, où le désintéressement, la probité la plus scrupuleuse, sans compter d'éclatants services rendus à la cause publique, ne mettent pas les meilleurs citoyens à l'abri de la calomnie!
Au château de Stors, où pendant une partie de l'été H. Léon Say occupait un pavillon séparé dans lequel il avait installé ses bibliothèques, sa vie était à peu près la même, sauf qu'il se laissait aller aux charmes de la campagne. « Il aimait la vallée de l'Oise, ce
Texerce; c'est un fait démontré depuis bien des siècles, un axiome de morale et de religion. • — Consulter aussi le discours qu'il prononça à l'Académie flrançaise sur les prix de vertu, 20 novembre 1890.
pays plaisant et joli, aux harmonies discrètes; il en aimait les ondulations gracieuses, les lointains noyés de verdure et les horizons adoucis. Il aimait, dans le parc, les hautes futaies illuminées de soleil; tout l'attirait dans ce riant séjour, où il lui fut donné, jusqu'au soir de sa vie, de passer le meilleur de son temps : faveur enviable, car les lieux témoins de notre jeunesse nous font goûter en eux, autant que leur charme propre, Témotion des souvenirs *. »
Cette vie, uniformément remplie par le travail et rintimité du foyer, était cependant coupée par de fréquents voyages. M. Léon Say se déplaçait beaucoup, mais généralement pour un but utile. « Un jour à Vienne, un autre jour à Londres, à Turin, à Milan, a Rome, à Madrid, à Berlin, à Saint-Pétersbourg même ou à Gonstantinople, et partout présent, partout en même temps, à Paris de sa personne, de sa parole ou de sa plume, il semblait qu'il eût le don d'ubiquité, comme il avait le don de l'universalité. Ce qu'il avait, à un haut degré exceptionnel, c'étiiit le don d'employer le temps, parce qu'il en savait le prix, et une infatigable énergie dans le travail '. »
Sa facilité de déplacement était, en effet, extraordinaire. En voici un exemple entre plusieurs. Pendant l'hiver de 1890, il s'occupait d'un discours qu'il devait
i. M. Albert Vandal, Discours de réception à rAcadémic française, 23 décembre 1897.
2. Voir la belle et louchante allocution qu'a prononcée M. Frédéric Passy, président de la Société, quand il lit part à ses collègues, le 5 mai 1896, de la mort de M. Léon Say.
prononcer à la Chambre à propos de la loi en préparation sur les caisses d'épargne. Un jour, il s'aperçoit qu'il lui manque certains documents relatifs à la constitution et au fonctionnement des caisses d'épargne et des banques populaires en Italie. Écrire à M. Luzzatti?... mais le temps pressait. La discussion s'ouvrait dans trois jours. Gomment demander par lettre de longs détails, et qui sait si la réponse parviendrait assez tôt? M. Léon Say prend le train et arrive à Milan, où l'attendait M. Luzzatti prévenu par dépêche. L'après-midi tout entière est employée à dépouiller les pièces .du dossier, et, le soir même, M. Léon Say reprenant le chemin de fer arrivait à Paris juste à temps pour monter à la tribune. Une autre fois, revenant du Congrès de Saint-Pétersbourg, il trouve à Paris une lettre qui l'appelle à Madrid : le lendemain il part pour l'Espagne.
Lorsqu'on lui reprochait amicalement de pareilles imprudences, M. Léon Say répondait que les plus longs voyages étaient pour lui un repos, parce qu'en wagon il n'était pas obligé de parler et qu'il pouvait méditer sans crainte des importuns. Le fait est que ses forces semblaient décupler en voyage. On l'a bien vu aux congrès des chemins de fer de Milan et de Saint-Pétersbourg, où il étonnait tout le monde par sa vaillance et son incroyable puissance de travail. Mais c'est surtout au congrès de Londres, en 1894, — il avait alors soixante-huit ans, — qu'il se surpassa. Le congrès tenait deux séances par jour : M. Léon Say
les présidait toutes les deux. Dans rintervalle, il visitait avec des ingénieurs les ateliers des compagnies, et se faisait rendre compte des moindres détails d'organisation. Le soir, il présidait presque toujours un banquet, car une foule de sociétés et de corporations briguaient Thonneur de le recevoir, et il prononçait alors, quelquefois en anglais, soit un grand discours, suivant la circonstance, soit une de ces allocutions familières dont il avait le secret et dont la fine bonhomie était fort goûtée de ses auditeurs.
Dans toutes les classes de la société cultivée d'Europe, il comptait de nombreuses et solides amitiés; partout il était accueilli avec une déférence par ticulière. Alors seulement nous, ses compatriotes, témoins de tant de témoignages flatteurs, nous pouvions nous rendre compte de la grande place qu'il occupait dans le monde et de l'éclat qu'il jetait sur le nom et sur les idées françaises; une fois de plus nous constations avec mélancolie que notre pays ne sait pas honorer ses fils les plus méritants.
Dans tous les pays qu'il traversait, Angleterre, Autriche, Russie, Turquie, Belgique, Espagne, Italie surtout, les personnages les plus considérables de la politique, de la science et des aflaires accouraient pour renouer avec lui des relations anciennes ou solliciter la faveur de lui être présentés. Les académies s'honoraient de le compter parmi leurs membres; les souverains avaient pour lui des attentions particulières. « M. Léon Say, disait le roi Humbert au
chambellan qui, selon Tétiquette, présentait les personnes invitées au diner de Monza, n'a pas besoin de présentation ; ici nous le connaissons et Tadmirons tous. » M- Léon Say a-t-il souffert de ce contraste, ou seulement Ta-t-il remarqué? Dans tous les cas, il n'en a jamais rien laissé voir.
L'activité physique et intellectuelle dont il ne cessait de donner des preuves, loin de décliner avec les années, semblait croître au contraire. Cependant les personnes qui Taimaient en suivaient les développements avec une appréhension secrète; il devenait de jour en jour plus manifeste que ce besoin excessif de se dépenser trahissait une muette obsession. Dans son entourage on devinait, sans oser l'avouer, qu'il essayait, par un surcroît d'activité intellectuelle et physique, de donner le change à de douloureuses préoccupations. Ces préoccupations étaient de deux sortes. D'abord, plus M. Léon Say avançait en âge, et plus, en dépit d'une affection constante, il sentait le vide d*un foyer sans enfants. La blessure, toujours saignante, s'envenimait à la pensée que personne de son nom ne continuerait l'œuvre si péniblement édifiée par trois générations de penseurs et d'hommes d'action. Il n'abordait jamais ce sujet : à la moindre allusion ses traits s'altéraient et il détournait la conversation. Pour échapper à cette angoisse, il s'était jeté éperdument dans le travail. Mais il en est peut-être du travail comme de certains calmants : il faut progressivement doubler
OU tripler la dose pour qu'ils continuent à produire leur effet bienfaisant. En vieillissant, M. Léon Say en était arrivé là.
A cette préoccupation intime s'en mêlait une autre d'un ordre différent. M. Léon Say suivait avec une attention minutieuse la marche des idées socialistes, et s'étonnait de voir les progrès qu'elles faisaient dans les milieux les plus divers. L'aveuglement ou la lâcheté des hommes politiques devant les provocations les moins contenues l'indignaient. Homme de liberté et d'initiative avant tout, inébranlablement convaincu qu'une nation qui se laisse envahir par des doctrines qui sont la mort de la liberté et de l'initiative est une nation perdue, il s'était juré de consacrer tout ce qui lui restait de jours et de force à combattre l'ennemi sous toutes ses formes, par la tribune, par le livre, par la parole, par le journal.
La recrudescence des luttes religieuses l'inquiétait aussi beaucoup plus qu'on n'aurait pu le croire de la part d'un homme peu préoccupé jusqu'alors de ces questions. Protestant et libérai, il aimait à penser que les idées de tolérance étaient tellement ancrées dan^ nos mœurs que toute velléité de retour en arrière devenait impossible, et que la liberté de conscience était à jamais conquise. Les attaques dirigées contre le protestantisme l'émurent profondément.
« J'appartiens, — écrivait-il dans les Débats, deux mois encore avant sa mort, — j'appartiens à une race à laquelle la Révolution a rendu une patrie, à laquelle
elle a restitué des droits que nous considérions comme imprescriptibles : le droit d'être des citoyens français. C'est ce droit que nous avaient enlevé les persécutions, les dragonnades, les galères du roi, les supplices et la tour de Constance, où nos mères ont été enfermées comme otages, et il ne nous a pas été rendu, nous nous le rappelons bien, par l'Edit de tolérance de 1787. Nous considérons que, ce jour-là, on a commencé simplement à nous supporter, et nous avons toujours été reconnaissants à La Fayette de ne pas s'y être laissé prendre. Notre droit ne nous a été reconnu que plus tard, en 1789, et comme étant la conséquence nécessaire des éternels principes de la Révolution, dont la formule est et restera : Liberté, Égalité, Fraternité. »
Très peu mêlé aux luttes du protestantisme, sauf quand la liberté de conscience se trouvait menacée, M. Léon Say suivait néanmoins avec intérêt les évolutions de sa confession *. Pratiquait-il sa religion? Il pratiquait les vertus chrétiennes, la charité, le pardon des injures, le respect des consciences, et en ce sens il était chrétien; mais l'esprit du siècle l'avait touché dès sa jeunesse *.
1. n avait élé nommé membre et président du Conseil central des Eglises réformées de France le 21 décembre 1894.
2. Madame Cheuvreux, sa tante, qui n'appartenait pas à la religion réformée, s'était préoccupée plusieurs fois du scepticisme religieux de son neveu, et elle s*en était ouverte à une personne de contiance, probablement un ecclésiastique. Celui-ci lui répondit : « Chère Ifadame, Léon Say semble pratiquer trop naturellement les vertus chrétiennes pour que vous espériez jamais le convertir religieuse* ment. Vous avez beau faire, prenez-en votre parti : c'est un malheur,
Ainsi, par une coïncidence douloureuse^ au seuil de la vieillesse, M. Léon Say voyait battre en brèche toutes les institutions qui avaient été le réconfort de sa vie. Il ne luttait plus pour conquérir, mais pour conserver ces mêmes principes de la Révolution. Il lui fallait défendre à la fois la liberté politique ébranlée par les révolutionnaires, la liberté économique débordée de tous côtés, la liberté religieuse et la liberté même de la propriété, menacée de spoliation par les utopistes ou les innovateurs.
Averti par Tàge, il savait que ce serait sa dernière campagne et il se jeta dans Faction comme un homme qui n'a plus rien à attendre. Noble exemple, en vérité, que celui de ce prétendu sceptique' qui, au lieu d'assister de loin, comme tant d'autres, à un conflit qu'il avait tout fait pour écarter, use ce qui lui reste d'ardeur et de vie à lutter lui-même et à secouer l'inertie des autres.
Dépourvu d'intérêt personnel dans la question, puisqu'il savait qu'on ne lui saurait aucun gré de se^ efforts, et n'ayant rien à redouter de la victoire d socialisme, puisqu'il estimait que cette victoire n
mais je crains fort qu'il ne reste ce qu'il est. • L'ami de madame Gheuvrcux avait vu juste et l'avenir a prouvé la sûreté de son diagnostic moral. — Souvenirs inédits de madame Cheuvreur.
1. « La correspondance intime de M. Léon Say, pendant le siège, porte, dites-vous, la trace de ses angoisses patriotiques. Je n'ensuis pas étonné, sachant quelle sensibilité se cachait sous son apparence parfois un peu sceptique et indifférente. » — Réponse de M. le comte dllaussonville au discours de M. A. Vandal à V Académie française.
pouvait être prochaine et qu*il ne serait plus là pour en subir les effets, M. Léon Say se voua tout entier à une cause qu'il croyait juste.
Déjà marqué par la mort, il resta jusqu'au bout au poste qu'il avait choisi. C'est ce qui donne à sa fin un caractère héroïque. Nous en appelons à tous ceux qui en ont été les témoins avec une tristesse mêlée d'admiration.
Dans le courant de l'année 1895, sa santé qui s'était conservée robuste éprouva une atteinte inquiétante. II n'en tint nul compte : au lieu de se soigner et de prendre du repos, il sembla au contraire se hâter d'accomplir l'œuvre qu'il avait encore à faire, et cette dernière campagne contre les socialistes, dans laquelle il usa de toutes ses ressources et ouvrit un champ de bataille jusqu'à l'Institut, a été certainement une de celles qui lui ont fait le plus d'honneur.
Dès le début de la session extraordinaire le 28 octobre, le ministère Ribot fut renversé et remplacé bientôt après par le ministère Bourgeois. M. Léon Say éprouva un vif regret d'assister à l'avènement des radicaux aux affaires : pourtant, faut-il le dire? ce sentiment ne fut pas chez lui sans mélange. Adversaire déterminé des cabinets de concentration, il ne lui déplaisait pas d'avoir en face de lui un ministère homogène, bien que composé exclusivement de ses adversaires, et, au contraire, parce qu'il l'était exclusivement. Cela le mettait plus à l'aise pour une
lutte qui, dans ces conditions, lui semblait plus nette et aussi plus franche. Dès le 15 novembre, il montait à la tribune pour combattre les projets financiers de M. Doumer, notamment à propos du régime fîscal des successions. Son discours fut, cette fois encore, très frappant pour les esprits et très inefficace sur les votes. Quinze jours plus tard, le 30 novembre, il en lisait un autre à la séance publique annuelle de TÂcademie des sciences morales et politiques, et aussitôt après, sous le titre de Critique des discours du 1 5 et du 30 novembre i 895 et sous la forme humoristique et piquante d'une conversation entre un académicien et un député, il se plaisait à traiter de nouveau un sujet qu*il n'épuisait jamais à son gré. Il a réuni ces derniers travaux dans un livre intitulé Contre le Socialisme. Que pourrions-nous en dire de mieux que ce qu'il en a dit lui-même à la fin de la préface de ce petit volume?
« Je me suis trouvé à la Chambre des députés, écrivait-il, pendant la discussion sur les droits successoraux, face à face avec les socialistes de toutes déno^ minations qui, forts de la condescendance et môme de? Tappui du ministère radical, cherchaient à introduire dans notre législation fiscale, à titre de principe, la méthode la plus sûre pour arriver dans un délai plus ou moins rapproché à la nationalisation du sol, du capital et des instruments de travail. Cette méthode, c'est l'art de détruire, petit à petit, les capitaux appropriés, par rimpôt progressif.
» J*ai dû monter à la tribune pour combattre cette méthode de destruction, et, tout plein encore du discours académique que je venais* de préparer pour rinstitut, je m'en suis servi, en l'accommodant aux circonstances, afin d'affaiblir, si je le pouvais, le socialisme militant. J'ai pu, de la sorte, à quinze jours de distance, faire de la théorie et de l'application...
» On pourra se convaincre, j'espère, en rapprochant ces deux manifestations très dissemblables d'une seule et même opinion libérale, que la vraie force du socialisme provient de l'empressement de ses adversaires à lui ouvrir toutes les portes. »
Dans cette même séance du 30 novembre, M. Jules Simon donna lecture d'une notice sur Victor Duruy. Ces deux hommes qui s'étaient rencontrés si souvent dans la vie sous le même drapeau, et qui se succédaient encore à la tribune toute pacifique d'une séance d'Académie, devaient bientôt après, à trois mois d'intervalle l'un de l'autre, se suivre une dernière fois dans la mort.
On ne l'aurait pas cru à voir l'ardeur toujours jeune que M. Léon Say apportait dans ses polémiques, la souplesse alerte et vive de son esprit et la fermeté de sa parole. Il aurait fait plus encore si la timidité de ses amis ne l'en avait pas empêché : il se résignait quelquefois à s'y conformer, mais, heureusement, pas toujours. Il aurait voulu attaquer tout de suite le ministère Bourgeois, aussi bien sur le terrain politique que sur le terrain financier, et essayer de le
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renverser sans lui laisser le temps d'achever le mal qu*il devait accomplir, et dont nous souffrons encore. Il prépara une interpellation sur la politique générale; mais aussitôt ses collègues progressistes l'assaillirent des objurgations les plus pressantes. On lui disait qu'il allait commettre une grande faute de tactique parlementaire, et que le meilleur moyen de consolider le cabinet était de lui livrer un assaut prématuré. Cela est possible et nous n'en sommes pas juges; mais il est sûr que nous avons perdu un discours dans lequel M. Léon Say se serait mis tout entier, car il voulait en faire son testament politique et financier. Il a toujours regretté de ne l'avoir pas prononcé, et nous regrettons encore bien davantage de ne l'avoir pas entendu. En revanche, nous avons eu son discours du 14 janvier 1896, au banquet de l'Union libérale, discours où il a sans doute fait entrer beaucoup de ce qu'il aurait préféré dire à la Chambre. Rarement les principes et les méthodes du socialisme contemporain ont été dénoncés plus rudement. M. Léon Say en a découvert Torigine de l'autre côté du Rhin, et, après avoir indiqué tous les dangers de leur importation chez nous : « Vous reconnaîtrez alors, — disait-il, en les montrant déjà réalisés en partie, — vous reconnaîtrez, un peu tard, que vous avez inutilement grisé le pays avec deâ inventions allemandes. Laissez-nous nous réveiller et reprendre notre sang-froid. Nous voulons être des républicains français. »
Tous ces travaux avaient épuisé ses forces en déclin.
Il avait besoin de repos; mais il ne Taimait pas, on sait même qu*il le fuyait. Ses amis désespéraient qu'il pût jamais en prendre à Paris, au milieu des préoccupations et des affaires. Il céda enfln à leurs instances, et prévoyant que, pendant quelques semaines, il n'aurait rien d'utile à faire à la Chambre, il se rendit le 16 janvier à Pau pourvoir ses amis et se mettre en communication avec ses électeurs. Il commençait à peine à se reposer des secousses du voyage quand, le 20, il reçut la nouvelle de la mort d'un de ses vieux serviteurs qu'il avait laissé très malade. Il n'hésita pas ; il remonta en wagon et rentra assez tôt à Paris pour rendre les derniers devoirs à ce vieillard fidèle, dont il suivit la dépouille jusqu'au cimetière. L'effort l'avait épuisé : quand, à la nuit tombante, il rentra chez lui, ses traits étaient si altérés que son entourage en fut douloureusement frappé. Dès le lendemain néanmoins, il reprenait ses occupations ordinaires et mettait la dernière main à ce livre : Contre le Socialisme^ dont nous avons déjà parlé. Enfin il terminait son livre sur les Finances et en corrigeait les premières épreuves.
Cependant, au commencement de mars, de nouveaux symptômes très inquiétants se produisirent. M. Léon Say partit pour Cannes, espérant que le déplacement et le soleil auraient encore une fois raison d'un malaise qu'il croyait passager. En effet, dès son arrivée à Cannes il se sentit mieux et il put se livrer avec M. Gladstone, qui s'y trouvait eo
même temps, à une longue causerie sur ]a situation politique et surtout sur la situation économique ^ Par malheur la Chambre allait discuter Timpôt sur le revenu, et les socialistes se disposaient à donner à cette occasion libre carrière à leurs théories révolutionnaires.
N'écoutant que son devoir, M. Léon Say revint à Paris, le 13 mars, pour prendre part à la discussion. Il se mit au travail sans perdre une minute. Le 18, il présidait l'assemblée du Repos du dimanche. Le 21 mars, à la Chambre, il montait à la tribune pour répondre a M. Jaurès. Dès les premiers mots, il s'aperçut qu'une partie de TAssemblée était résolue à Tempêcher de parler. Des bancs de l'extrême gauche, partaient sans cesse de violentes interruptions qui hachaient chaque phrase de son discours. Il fit tête à l'orage. Par un effort surhumain de volonté, il finit par se faire écouter et à dire tout ce qu'il avait à dire. Dans cette lutte suprême, il parvint, non pas à convaincre des adversaires dont le siège était fait,
1. • Plus d'un parmi nous a souri «juand M. Gladstone, the grtai old mnn, causant cet hiver à Cannes avec le Président de la liépu' blique et ck'plorant les entraînements de la politique protection^ niste, s'écriait : • Léon Sny, à la bonne heure! c'est un roc. • L^ mot semblait mal ap|)roprié à cette nature si riche, à cet esprit sf souple, à celte grâce si souriante... Un roc! Nous n'aurions pas^ trouvé cela. Pourtant, M. Tdadstone «lisait bien ce qu'il voulait dire. Le granit se revêt parfois de verdure et de Heurs. Avec sa bienveillance innée, avec son afTabilité constante, Léon Say ne reculait jamais quand, sur un i)oint quelconque, rindépen<lance humaine lui paraissait en danger et, au moment décisif, c'était contre lui d'abord que le flot venait se briser. - —M, A. de Fouille, \otire sur Léon Satj : Journal de la Société de statistique^ mai 1896.
mais à forcer leur admiration pour tant .de talent, de sincérité, de courage et de logique. Quand il descendit de cette tribune qu*il ne devait plus jamais aborder, des applaudissements éclatèrent spontanément sur tous les bancs de la Chambre.
Le lendemain de cette mémorable séance, M. Léon Say présidait la Société protestante de secours mutuels. Il aimait ces réunions où il se rencontrait, non seulement avec des amis de longue date, mais avec des hommes qui partageaient ses croyances les plus chères, et jamais peut-être, du moins en public, il ne se laissait aller et s*abandonnait davantage au penchant de son esprit et de son cœur. N'était-il pas là au milieu des siens? Le 22 mars il présida pour la dernière fois l'assemblée générale; sa parole avait quelque chose de plus intime et par moment de plus ému qu'à l'ordinaire. Elle était à la fois grave, élevée, affectueuse.
€ Nous devons, disait-il en terminant, nous applaudir de ce que nous sommes et nous efforcer de devenir de plus en plus nombreux, pour accentuer la marche en avant de notre Société et accroître encore son influence. Son influence morale est aussi bonne que son administration. Nous sommes, entre nous, en famille, et nous nous aimons véritablement; nous sommes flers lorsque nous voyons quelques-uns de nos sociétaires arriver au succès, c'est-à-dire se distinguer dans leur profession. Chez nous il n'y a pas de rang; nous sommes la véritable démocratie, la
démocratie qui n*a pas d'envie, la démocratie qui n*a pas de jalousie, la démocratie qui sait et qui dit simplement que tous les hommes se valent quand ils ont un grand cœur. »
Cette péroraison était accueillie par de longs applaudissements. La Société protestante de secours mutuels n*a plus revu son président. Un mois après, le 24 avril, elle se réunissait de nouveau ; mais c'était pour entendre son éloge funèbre. Elle avait perdu un des hommes qui l'avaient le plus et le mieux aimée.
M. Léon Say avait été invité au banquet de la British Economie Association, qui devait avoir lieu le 24 mars. Partir pour Londres dans son état de santé était une suprême imprudence. Mais le devoir l'emporta encore sur toutes les autres considérations. II voulait une fois de plus consacrer ses forces chancelantes à la défense de la liberté commerciale et de l'économie politique, et faire entendre des vérités qu'il jugeait nécessaires. Il partit donc pour Londres et prononça, le môme jour, le discours attendu *^ - Le 25, il rentrait assez à temps à Paris pour prendra part à la séance de la Chambre. A celle du lende-^ main, les débats se prolongèrent violents et tumultueux
1. Voici un passage de ce discours : - A la Société d'économi^^ politique de Paris nous avons à combattre le parti socialiste, le^^ parti collecliviste, le parti socialiste révolutionnaire. Il y a parmi-^ nous des membres qui vont plus loin les uns que les autres, et ^ quelques-uns sont disposés à faire des concessions. Pour ma part, je fais tout ce que je peux pour les empêcher de faire des concessions toujours inutiles. Il est aisé de dire qu'il faut faire des concessions aux adversaires; mais les adversaires ne nous en ont aucune reconnaissance et le résultat est une défaite plus certaine. •
jusqu'à une heure avancée de la soirée. M. Léon Say ne rentra chez lui qu'à onze heures. Au cours de cette séance fertile en péripéties, M. Bourgeois eut l'occasion de citer un passage d'un de ses discours. Des applaudissements éclatèrent alors sur les bancs de la gauche et ils se renouvelèrent avec tant d'insistance que M. Léon Say dut, de sa place, remercier ses collègues de ce témoignage éclatant, mais bien tardif, de justice et de réparation. Il le fit en termes très dignes et très simples.
Le 29 mars, M. Léon Say devait présider l'Union d'assistance du XVP arrondissement; au dernier moment il se fit excuser. Le lendemain, cependant, il se livra à ses travaux habituels et passa une partie de la journée dans les ministères à s'occuper des affaires de sa circonscription. Le 31, il dut s'aliter. Pour la première fois de sa vie il s'avouait vaincu, et sans résistance il s'abandonnait aux soins des médecins. Dès lors, le mal fît des progrès effrayants, et bientôt la triste vérité apparut.
Son corps était terrassé, mais son esprit restait intact et son âme n'eut pas un instant de défaillance. De son lit, il continuait à s'intéresser à toutes les grandes causes dont il était le défenseur. Il corrigeait d'une main ferme les dernières épreuves de son livre sur les Finances et entretenait une correspondance suivie avec ses collaborateurs. Tous les jours, il se faisait lire les journaux et donnait son avis sur les questions politiques et économiques. Les conseils gêné-
raux examinaient alors les propositions du gouvernement relatives à l'impôt sur le revenu : Téchec des tentatives socialistes lui procura une très vive satisfaction.
Un moment, le 18 avril, le mal sembla s'arrêter. Autour de lui on reprit espoir. Mais ce n'était qu'un répit. Dès le début de sa maladie, M. Léon Say avait mis sous son oreiller le portrait de sa fille; souvent il le prenait et s'abîmait dans une contemplation muette. Ce jour-là, se croyant seul dans sa chambre, il couvrit de baisers ces traits chéris, et pleura.
Ses derniers jours furent recueillis et silencieux. Aucune plainte ne s'échappa de ses lèvres. Son esprit était toujours aussi lucide, mais la parole était devenue pour lui une fatigue. Dans la nuit du 21 au 22 avril, il expira sans souffrances apparentes.
Ses funérailles eurent lieu le 24 avril. Elles furent telles qu'il les avait souhaitées, c'est-à-dire très simples. Pas de pompes officielles, pas de couronnes, pas de fleurs, pas de discours. Mais une foule émue et beaucoup d'amis en larmes, accourus de tous les coins de la France pour rendre un suprême hommage au grand citoyen et au meilleur des hommes.