‹ Léon XIII d'après ses encycliquesChapitre 5 sur 6 · ENCYCLIQUES, BREFS, LETTRES DE LÉON XIII · texte numérisé non relu

ENCYCLIQUES, BREFS, LETTRES DE LÉON XIII

29 juin 1901. Aux supérieurs généraux des

Ordres et Instituts religieux.

8 septembre 1901. Parla humano generi,

en rhonneur de la consécration d^un nouveau sanctuaire de la B. V. Marie, sous le vocable du T. S. Rosaire, à Lourdes.

19 mars 1902. Parvenu à la vingt-cinquième année.

DAPRÈS SES ENCYCLIQU

La règle de la vie chrétienne se trouve dans les ei — La société éloignée du Christ doit revenii L'Église est la gardienne de la doctrine du Chr action en faveur de la civilisation. — Sa lutte c cUvage. — Son infaillibilité.

« Ceux qui veulent être des citoyens 1 et s'acquitter de leurs devoirs, comm l'exige, trouveront facilement dans bo; la règle de l'iionnêteté'. » Cette invita Léon XIU adressait à la grande Ré transatlantique, il l'éteadaît, du haut de de saint Pierre, non seulement à tous les chrétiens, mais aussi à l'univers entier, ces âmes créées à l'image de Dieu, do le représentant sur la terre, et auxquell

* Lettre aui archevêques et évêque» des Ét»t l'Amérique du Nord (fl janvier 1S95).

Dorter. comme son Maître, k parole de vie et

8 de quatre-vingt-cinq ans, après mées de pontificat, Léon XIll, qui lire arrivé au terme de sa carrière , ame le besoin d'embrasser les deux , « traversant par le cœur et par la

lointains espaces de l'OcéaD, » il loir résumer dans cette encyclique teignements passés, ivènement à la papauté, il a afSrmé été domestique et la société civile t , si elles veulent s'affranchir des irétiens; il n'a cessé de le répéter 1 pontificat, et au soir de sa vie, igard sur le chemin parcouru, il rapatholiques que ses encycliques con- 3 nombreux enseignements qu'ils ire et auxquels ils doivent obéir...

imaine, principaux devoirs des chréjir civil, constitution chrétienne des

avons touché à tous ces points dans t dans nos discours, nous appuyant cipes tirés tant de la doctrine évan-

de la raison, n

sont rares cependant les catholiques lent les encycliques de Léon XIII!

discutent, qui ne les ont pas lues!

même on a été privé en France d'un

11^11 iiwiyippt»" .^v* 5

recueil des lettres apostoliques; aujourd'hui que ces admirables discours ont été réunis en volumes, peut-on vraiment dire que la lecture en soit répandue dans les cercles religieux?

Là sont pourtant traitées toutes les grandes questions dont l'humanité n'a cessé de s'émouvoir, comme aussi celles qui éveillent plus particulièrement Tattention des temps présents.

Léon XIII a tout abordé : la religion et ses mystères , l'irréligion et le doute , la philosophie dans ses rapports avec la liberté, le progrès, la civilisation, la famille et la propriété, le droit social et ses problèmes concernant la richesse et la pauvreté, la politique en tant qu'elle touche à la source de l'autorité et aux rapports de l'Église et de l'Etat. Il s'est adressé à tous les peuples pour leur donner les conseils appropriés à leur situation, aux Français, aux Italiens, aux Espagnols, aux Portugais, aux Anglais, aux Allemands , aux Autrichiens , aux Hongrois , aux Ruthènes , aux Bavarois , aux Belges , aux Polonais, aux Arméniens, aux Orientaux, aux Cophtes, au clergé des Indes, aux évêques de Suisse, d'Ecosse, des États-Unis, du Canada, du Pérou, du Brésil, du Mexique et de toute l'Amérique latine. Il a voulu appeler à lui dans un même cri d'amour les princes et les peuples. Il a dénoncé la franc -maçonnerie et flétri le duel, il a célébré les saints et prêché aux fidèles la

PRÈS SES ENCTCLIQUES

a à la Viei^e; surtout il n'a our l'unité de la foi , et d'in- 1 se réconcilier avec l'Église

re de LéoD XIII. C'est par cliques qu'on apprend à le

vé au pontificat, qu'il attire le catholique sur « le triste qui accablent de toutes parts . Cette situation misérable Hé moderne, parce qu'elle irist et de son Église. Une rtelle » s'est insinuée dans Qouveau Pape afSrme le zèle lesquels il travaillera « à détoutes ses forces l'Église et postolique attaquée par tant

XIII a commencé sa noble rdeur croissante , il appellera i de son troupeau. Nul plus anlable, lorsqu'il s'agit de les principes; mais nul aussi

n'a mieux que lui l'intelligence de son temps; il connaît la mesure où la thèse peut se distinguer de l'hypothèse, et ni les critiques des hommes, ni les passions des partis ne l'arrêteront dans les concessions qu'il croira devoir faire, lorsqu'il s'agit du « bien commun » et de l'intérêt de tous.

S'il est permis de porter un jugement sur les opinions intimes de Léon XIII et d'en chercher l'expression dans ses discours aussi bien que ses actes, on est amené à penser, au risque d'étonner ceux qui n'ont qu'une connaissance superlîcieUe du Pontife, que ses tendances ne l'appelaient pas dans le camp des catholiques libéraux. S'il s'est montré à tant de reprises entraîné vers la démocratie et travaillé par le souci des questions modernes, c'est qu'il a été poussé sur ce terrain par l'aiguillon de sa grande inteUigence ; c'est qu'il a vu, à la lumière de son expérience et de son amour de l'humanité, où était le péril et où était le remède.

Il s'est penché sur le monde , comme un père sur le berceau de son enfant. Il a lu sur bien des fronts la souffrance, et il a connu les victimes de l'injustice humaine. Semblable au Christ qui eut pitié des foules, il s'est fait le patron des humbles et des opprimés, et il peut déjà avoir la douceur d'entrevoir que la postérité l'atmera parce qu'il eut compassion des déshérités de la vie .

Mais, avant de le suivre avec le Sauveur sur la montagne, voyons-le d'abord dans le temple, entouré des docteurs.

C'est l'habitude de Léon XIII de partir des devoirs des individus pour conclure à ceux des sociétés.

« Regarder vers Dieu et tendre vers lui : telle est la loi suprême de la vie de l'homme... Or ce qui est vrai de l'homme considéré individuellement l'est aussi de la société tant domestique que civile... Une société qui fait profession de ne donner à Dieu aucune place dans l'administration de la chose publique et de ne tenir aucun compte des lois morales, s'écarte d'ime façon très coupable de sa fin et des prescriptions de la nature. )) Il faut donc « retourner à Dieu et y conformer en tout la vie, les mœurs et les institutions des peuples* ».

La même vérité est affirmée , développée à plusieurs reprises : « Si la société humaine doit être guérie , elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme'. »

La vie chrétienne ne s'exerce que dans l'imitation de la vie du Christ, du Christ qui pouvait de bien des façons satisfaire à la justice divine , mais qui a mieux aimé le faire en sacrifiant sa vie dans les plus affreux tourments. Empruntant

^ Sapientiœ christianœ.

2 Rerum novarum.

•■iC

les paroles de saint Paul aux Galates, le Pontife redit aux fidèles que (( ceux qui sont au Christ ont crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscences » , et il ajoute : « Toute la vie chrétienne peut se résumer dans ce devoir capital : ne point céder à la corruption des mœurs du siècle , mais lui opposer une lutte , une résistance constante... L'homme ne peut atteindre les biens immortels d'où il a été déchu qu'en s'efForçant de suivre les traces mêmes du Christ. . . Chacun doit porter dans son corps les mortifications de Jésus... Sans doute le saint baptême détruit le péché contracté en naissant; mais toutes ces fibres entremêlées et perverses que le péché a enracinées dans Tâme ne sont nullement arrachées... Il faut une lutte de chaque jour pour fuir le vice et accomplir le devoir... Comment sera-t-il magnanime, bienfaisant, miséricordieux, tempérant, celui qui n'aura pas appris à se vaincre lui-même et à faire céder toutes les considérations humaines devant la vertu*? »

Mais qui aura en ce monde là garde de la vertu et de la doctrine, sinon l'Église fondée par le Christ, « cette chaire de vertu et de justice » qui a pour but « d'enseigner la religion et de combattre sans relâche Terreur » ? Au milieu des tempêtes présentes, Léon XIII la compare

^ Exeunte jam anno.

irqae de Génésâreth qai, pendant it le Seigneur et ses disciples, était

la violence des flots et de la toursait que, pour accomplir sa mission, saire qu'elle travaille et qu'elle lutte

mais il sait aussi « que le Ciel lui secours appropriés au temps )> , et il : dans cette parole de Chrysostome :

comparable à l'Église ; combien l'ont ae sont plus! ii

aes présentes ne sont d'ailleurs que

celles du passé : « C'est une accusa-

in ancienne que l'Église est contraire

de la société civile et incapable

conditions de bien-être et de gloire à bon droit et par une aspiration iite société bien constituée. Dès les clés de l'Église, nous le savons, les it été inquiétés par suite d'injustes

cette sorte et exposés à la haine et iments, sous prétexte qu'ils étaient

de l'Empire'. »

lis on a entendu ce cri insensé que it nui au progrès des esprits, à la ies peuples. ' » — <( On a agité contre nds Papes les torches ardentes de la Aussi Léon XIII ne s'émeut-il pas des

Dei.

ro coiuiderantes.

attaques ; fortifié par les enseignemenl toire, il redit avec saint Augustin à prétendent que la doctrine de l'Égliae e à la chose publique : « Donnez-nous di veraeurs de provinces, de tels maris, épouses , de tels parents , de tels enfan maîtres, de tels serviteurs, de tels rojuges tributaires enfin , et des percepte tels que les veut la doctrine chrétienn

Il ne se contente pas d'esquisser mission de l'Église; il veut aussi pro nom de l'histoire et de la science, reproche qui lui est sans cesse adressé la marche de la civilisation.

» C'est la gloire des Pontifes roi s'être toujours et sans relâche oppos un mur et un rempart à ce que humaine retombât dans la superstitio tique barbarie*. » Après la chute de romain, l'histoire trouva son seul re les monastères où les clercs la cultivèi

(( L'Église accueillera toujours vol avec joie tout ce qui contribuera h élargi des sciences, et ainsi qu'elle l'a toujour les autres sciences , elle favorisera et ei celles qui ont pour objet l'étude de la

Par ses apôtres, ne porte-t-elle pas

sation jusqu'aux extrémités du monde? <( L'œuvre des missions a pour objet direct la gloire du nom de Dieu, et l'extension du règne de Jésus-Christ sur la terre : elle est aussi \m bienfait inappréciable pour ceux qui sont tirés de la fange des vices et des ombres de la mort; car, non seulement ils deviennent aptes au salut étemel, mais ils sont amenés de la barbarie et d'un état de mœurs sauvages à la plénitude de la civilisation*. »

D'autre part, on ne saurait oublier la lutte constante de l'Eglise contre l'esclavage. « N'estce pas elle qui , faisant disparaître la calamité de l'esclavage, a rappelé les hommes à la dignité de leur très noble nature * ? »

L'histoire des temps anciens nous montre un lamentable spectacle; jusqu'à l'époque du divin Rédempteur, le genre humain , suivant la parole de Lucain, « ne vit que pour le petit nombre. » Que faisaient alors les philosophes? « Ils déclaraient que la servitude n'est autre chose que la condition nécessaire de la nature , et ils n'ont pas rougi d'enseigner que la race des esclaves cède de beaucoup en faculté intellectuelle et en beauté corporelle à la race des hommes libres... La foule des mortels était opprimée par cette profonde abjection,... lorsqu'une admirable lumière res-

^ Sancta Dei civitas.

2 Inscrntabili.

plendit du haut du ciel, et la grâce du Christ sauveur se répandit abondamment sur tous les hommes. A ceux que le baptême venait de régénérer, saint Paul tenait cet admirable discours que Ton ne saurait trop méditer en ces jours où les esprits passionnés ne vont plus s'abreuver aux sources chrétiennes : Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi dans le Christ Jésus; vous tous, en effet, qui êtes baptisés au nom du Christ, vous êtes revêtus du Christ lui-même. Il n'y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni mâle ni femelle, vous êtes tous une même chose dans le Christ Jésus. Il n'y a ni esclave ni maître, mais il y a toutes choses et, pour tous, le même Christ. En vérité nous avons été tous baptisés dans un même esprit et dans un même corps, aussi bien les Juifs que les gentils, les esclaves que les hommes libres , et tous nous avons été abreuvés en un même esprit*. »

Léon XIII ne pouvait pas songer sans émotion « à cette partie considérable de la famille humaine, assujettie depuis bien des siècles, gémissant ainsi dans la douleur de l'opprobre, contrairement à ce que Dieu et la nature ont d'abord établi ». Il pleure sur « ces quatre cent mille Africains, vendus chaque année, à l'instar des troupeaux de bêtes, dont la moitié,

* In plarimis.

câblés de coups le long d'un icombent mîsérablemeDt, de voyageurs en suivent la trace tant d'ossements!... Qui ne vue de tant de maux ? Pour la place du Christ et du Réant de tous les hommes , noiis à ces populations infortu-

;é du désir de venir en aide à ) le Pape en appelle au grand ■ fils, le cardinal Charles-Mar- 1 des hommes qui ont le mieux ité, » et il lui donne mission s principales villes d'Europe, le de ce honteux trafic, et per- 3 et aux particuliers de secou-

! qu'il aflirme l'action civilisa- Léon XIII a à cœur de mettre gnité et la grandeur de la le qu'il tient auprès de tous ace du Christ, que c'est vers tolique , comme vers l'inta-

TÎssable et incoimptible source d fixe le regard confiant des homm tous les rivages où règne le non y a pour rendre è l'Église romain tresse de toutes les églises, l'hoi pect qui lui sont dus, la même ai le même unanime accord.

« Le Pontife romain est l'inter de la parole de Dieu, le guide humaine... L'Église est une socî constituée, qui a pour but de n en possession de la paix et de la

Le décret du concile du Vatics la nature et la portée de la prîmi romain, n'a point introduit une op mais affirmé l'antique et consta] les siècles. Toujours, les concil « qu'il n'y avait point d'autorit celle du Siège apostolique... Ce s de la vérité et contredire ouverte titution divine de l'Église, que d« chacun des évèques., pris isolén soumis à la juridiction des Pontifei que tous les évéques pris ensemb pas... Est-ce que par hasard l'en!

bis gouverne et conduit le pastec

Et songeant à ces théologiens

1 Sapietttix ehrUtiante.

* Salit eognitnm.

font si forts d'assigner des bornes à l'infaillibi- : « Lorsqu'on trace les limites lue aux pasteurs des âmes, et é romain, il ne faut pas penser nt seulement les dogmes aux- :e doit adhérer, et dont le rejet le le crime d'hérésie..., il faut [ chrétiens considèrent comme laisser régir, gouverner et guié des évêques et surtout par postolique... Dans la sphère de u Pontife de déterminer ce qu'il ccomplir et d'éviter, si l'on veut éternel. Autrement il ne ponr- •prète infaillible de Dieu, ni le ie humaine*. »

tout dans sa lettre apostolique IX princes de Tunivers, que le jr le prestige de la papauté. II cœurs s'unissent dans une foi Lt « se rattacher plus étroite- ., et mettre en évidence cette ence du Pontificat romain est jgards... Comme nous tenons, le Dieu, de ce Dieu tout-puisluver tous les hommes et les té ; comme d'ailleurs le déclin

de notre âge et les amertumes nous ranorochent de ce qui est le dénouement < maine, nous avons cru devoir de notre sauveur et maître, Je près de retourner au ciel, dem pfere, dans l'effusion d'une ardt ses disciples et ses fidèles fua et de cœur : Je prie qu'ils soienf vous, mon Père en moi et m( qu'eux aussi soient en nous* ».

C'est avec regret qu'on est coi un terme aux cltatioils. Il faut I .magnifique discours. Le Saint-I Ciel que le saint nom de Jésw toutes les plagies, que l'on voi l'Évangile franchir les mers, élevé de terre, attire à lui to Jésus c< qui tient dans sa main te humaines pour les incliner où l

> PrœelarA grataUtionU.

— Appel à ceux qui le sont sëparéE Orientaux, aux Anglais, aux peuples llemands. — L'encyclique SatU cogni-

î de la grande famille chré- [• toute trace de division entre.

;Ure ceux qui se sont éloignés venir à l'unité », irds vers l'Orient, « berceau jenre humain '. » — « Entre t et nous, la ligne de démaris accentuée... Le point cafii- ;, c'est la primante du Pontife lies remontent à nos origines is considèrent les sentiments (ju'elles interrogent les tradi- .sines du commencement du trouveront là de quoi se conévidence, que c'est bien au le s'applique cette parole de

L'UNlTê RELIGIEUSE

Jésus-Christ : « Tu es Pierre, et su « je bâtirai mon Église. » — « Il i reconnaître, chez les Orientaux de i dispositions plus conciliantes à l'égi Uques, et même une certaine prt bienveillance... C'est pourquoi notr< à vous, qui que vous soyez, de ri tout autre rite oriental, qui été l'Église catholique. » Puis, s'empr surer ceux qu'il appelle & lui : « qui soit de nature à vous faire cra conséquence de ce retour, une din conque de vos droits, des privi patriarcats, des rites et des cou Églises respectives, car il fut e< jours dans les intentions du Siëgi comme dans ses traditions les pit d'user avec chaque peuple d'un g condescendance, et d'avoir égard, i mesure, à ses origines et à ses coi Après les Orientaux, Léon Xi protestants : » Avec une charîl ardente, nous nous tournons mi ces peuples qui, à une époque sous le coup d'insolites renversi temps et des choses, quittèreni l'Église romaine. Reléguant da vicissitudes du passé, qu'ils élèvf au-dessus des choses humaines, et

quement de vérité et de salut, ils considèrent l'Église fondée par Jésus-Christ... C'est notre cœur plus encore que notre voix qui vous fait appel, frères bien-aimés, qui, depuis trois siècles déjà, êtes en dissidence avec nous sur la foi chrétienne ; et vous tous , qui , pour une raison ou pour une autre , vous êtes séparés de noi^ , rallions-nous tous dans l'unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu. »

Il termine en s'adressant à ses enfants, à ses fidèles : « Pour clore l'expression de nos vœux au sujet de l'unité, il nous reste à adresser la parole à tous ceux, sur quelque point de la terre qu'ils se trouvent, qui tiennent si constamment en éveil nos pensées et nos sollicitudes ; nous voulons parler des catholiques que la profession de la foi romaine assujettit au Siège apostolique, comme elle les tient unis à Jésus-Christ... Nous devons les avertir de redouter les périls qui s'aggravent de toutes parts;... qu'ils se fassent une loi souveraine de se plier sans réserve et sans défiance , de grand cœur et d'une volonté prompte, à tous tes enseignements et à toutes les prescriptions de l'Église *. »

La sollicitude de Léon XIII à l'égard des Orientaux est si vive, qu'il leur consacre plusieurs Lettres apostoliques.

' PrmcUra gralaUlionit.

Nous trouvons la première marque de cet intérêt dans la lettre adressée aux Arméniens le 25 juin 1888.

Il leur demande de persévérer dans l'obéissance au Saint-Siège, d'être fidèlement soumis à leur patriarche et aux autres évêques qui ont le droit de les diriger. « Cette concorde, dit -il, vous attirera les regards et les cœurs de ceux qui, tout en ayant de commun avec vous la race et la nationalité, sont encore séparés de vous et de nous, et ne se trouvent pas dans l'enclos sacré du bercail dont nous avons la garde...

Dieu veuille qu'ils se décident à revenir à cette imité dont leurs ancêtres se sont séparés^ ! »

A cette occasion, le Vicaire du Christ ne fait que paraphraser le langage de l'Évangile à l'égard de l'enfant prodigue : « Nous voulons même que les dissidents soient rappelés par vous en notre nom et sur notre parole ; car, loin d'avoir à en rougir, il est d'une haute convenance de ramener à la maison paternelle les fils qui s'en sont éloignés et qui sont depuis longtemps attendus ; bien plus , il faut aller à leur rencontre et leur ouvrir les bras pour les embrasser à leur retour. »

Dieu seul, de qui relèvent toutes choses, qui inspire des sentiments religieux à qui il lui

* Paterna caritas.

!>RÈS SBS ENCYCLIQUES

ce retour. « Faites monter es Frères, de suppliantes is par sa grâce triomphante, lation qui , par le baptême , Kiciété de la vie chrétienne, )nt séparés de notre com- !)lent d'une joie entière en professant Is mime doctrine, harité et en nourrissant tous s. »

vent <( appliquer son attenmaintien et à la conservades Orientaux... La dignité les, consacrée par les plus llustres monuments de l'hisr et en vénération dans tout L'un des avantages, et non llicitude de l'Église poiu* les a été la défense et la coudes coutumes et des rites lence et son autorité leur ipter... NouB-même, conduit e zèle, dès le début de notre ns tourné nos regards avec Qs chrétiennes de l'Orient'. »

énumère les établissements ur des Églises orientales, à

Rome pour les Arméniens et les Maronites, à Philippopoli et à Andrinople pour les Bulgares , à Athènes et à Jérusalem pour le clergé grecmelchite. Il insiste sur Fimportance qu'il y a à conserver la discipline particulière de l'Orient . « Puisque cette légitime variété de la liturgie et de la discipline des Orientaux ajoute à tous ses avantages celui de la gloire et du bien de TÉglise, les devoirs de notre charge nous obligent à veiller attentivement, à éloigner tout obstacle, à empêcher toute impudence, de la part des ministres de l'Évangile entraînés de l'Occident vers ces peuples par la charité du Christ. »

C'est là que l'on reconnaît non seulement le pasteur des âmes , qui songe « à ne pas éteindre la mèche qui fume encore », mais aussi le conseiller suprême, dont la sagesse encourage l'œuvre de ses coopérateurs et qui veille à ce que des ardeurs intempestives n'aillent point au delà de leur but. Il suit , du reste , la voie tracée par ses prédécesseurs, et s'appuie sur la constitution de Benoît XIV : « Les prêtres latins sont envoyés dans les régions orientales par le Siège apostolique, uniquement pour être des auxiliaires et des soutiens. Il faut donc prendre garde qu'en usant des pouvoirs qui leur sont accordés, ils ne portent préjudice à la juridiction de ces ordinaires, et ne diminuent le nombre des fidèles qui leur sont soumis. » Léon XIII veut même

LÉON Xin O'APB&S SES ENCTCXIQnES

ure que les décisions de Bed'abord pour les Melchites,

les fidèles d'Orient de tous sotne ainsi : « Notre volonté llégués apostoliques estiment acré de conserrer, comme ils iges l^ués à ces peuples par ils respectent et fassent resest juste, l'aatorité des pas leurs rapports avec eux, ils [ue le conseil de l'Apôtre

prévenant d'un respect matent leur zèle et leur bienles, an clergé et au peuple, limés du même esprit que a saluant les sept Églises ) : Grâce à vous et paix par

est, et qui doit venir, o l'unité de la foi les diverses 1 avec leur Mère, l'Église unent l'œuvre à laquelle tend 3fforts de Léon XIII durant s il a soin de faire observer rail long et pénible et d'un a ». Pour le faire réussir, il sion permanente, u cbai^ée I à la réconciliation des disie, en 1895, un motu proprio es études.

Une année plus tard, le Pape, pours toujours la même pensée, signalait, da autre mota proprio, la méthode à suivw concorde à garder : u Nous jugeons qu boD, pour que nos décrets soient de mit naieux appliqués et obtiennent d'abondai sultats, d'y ajouter quelques décisions et tations en forme d'appendice à la consti déjà promulguée. »

Suit une esquisse très nette de la sit religieuse en Orient :

« Les conditions dans lesquelles l'Égl trouve en Orient, soit quant aux homme quant aux différents pays , sont tout à fai ciales, et cela depuis la plus haute ant Dans un même lien, en effet, se renco souvent plusieurs rites bien différents, qi tous légitimes, et, par suite, autant d'éi ayant chacun ses coopérateurs dans son ril ticulier. Il faut y ajouter de nombreux [ latins que le Saint-Siège a coutume d'ei pour aider et soulager les autres. Il y a, en ceux qui, pour servir d'appui à l'unité lique, remplissent la charge de délégu Saint-Siège, exécutent ses ordres et interp sa volonté...

M Or si tous, chacun dans sa propre j ne sont pas animés de là même Bainte et taire pensée, à l'exclusion de tout intéré

affection ne les unit pas 1 résultats utiles ne réponsntes et aux efforts de

e que l'exemple de cette r les délégués et par les le un subside annuel à ses voir à l'éclat du prestige 3rient; il ordonne, « pour e action commune, » que lu moins deux fois par an, d'iu commun accord, des fués apostoliques; il conon des écoles primaires, âge ne reçoive, avec les es littéraires, rien d'opposé lie catholiques ; » il encoution des journaux et autres i< rédigées avec science et

1 traçant aux délégués leurs prieurs des missions, et en Tie les autres h la concorde ideur de la cause très satu- Is travaillent ensemble. Il fuer qu'il veut rester fidèle ictions : » Les délégués se ; de leur devoir de veiller , ' pour que l'obéissance à

la constitution Orientalium soit complète chez tous ceux qu'elle regarde. Qu'en cela on arrive surtout à ce que rien absolument ne laisse à désirer dans les congrégations latines qui travaillent au progrès de la foi catholique en beaucoup d'endroits. Il impose, en effet, souverainement , au catholicisme , de faire disparaître cette opinion où sont demeurés beaucoup d'Orientaux, que les Latins voulaient anéantir ou diminuer leurs droits, leurs privilèges et leurs rites. »

La lettre du 25 mai 1898 donne une nouvelle preuve de la sollicitude de Léon XIII pour cette question d'Orient, et elle est écrite « à l'effet d'ériger dans l'église de l'Anastasie, à Constantinople, l'archiconfrérie de prières et de bonnes œuvres, pour le retour des Eglises dissidentes à l'unité catholique, sous le patronage de Notre-Dame de l'Assomption* ».

Le Pape débute en proclamant l'importance de l'œuvre dont les efforts « tendent à ramener les commimautés séparées des chrétiens d'Orient à l'unité du bercail catholique ». Il loue les Augustins de l'Assomption et les Sœurs oblates de l'Assomption des services qu'ils ont rendus , soit à Constantinople , soit en Asie Mineure , par leurs églises, leurs établissements, leurs séminaires, leurs écoles, leurs études et leur zèle des âmes.

* Cum divini Pastoris.

Il espère que les prières de la nouvelle association, composée non seulement de Latins, mais encore d'Orientaux de rites divers, ramèneront le plus tôt possible les dissidents au Pontife romain, et il Térige en archiconfrérie primaprimariay avec tous les privilèges accoutumés. Léon XIII ne cesse de travailler à cette réconciliation des dissidents. En présence de divergences d'opinions entre le nouveau patriarche d'Antioche, du rite grec-melchite, et quelques évêques de sa circonscription diocésaine, il leur écrit, le 21 juillet 1900 : « Nous avons, en maintes occasions, attesté notre bienveillance efficace à l'égard des catholiques orientaux, et rien n'a été plus précieux, plus sacré pour nous que le devoir d'exciter l'ardeur et la fécondité de la foi chez ceux qui se trouvent en communion avec le Siège apostolique, afin que, par des exemples renouvelés de leurs ancêtres, ils s'efforcent d'atteindre au mérite et à l'excellence «de ces derniers. » Il ne peut dissimuler la tristesse ressentie des dernières dissensions, et il indique les moyens par lesquels il entend ramener l'entente dans les esprits. Il prescrit un concile national où l'on traitera des droits du patriarche et des évêques ; mais il en appelle surtout à la charité, redisant cette belle parole de saint Bernard : « Que la charité fasse plus que l'autorité. »

Léon XIII veut aussi que « Tillustre nation anglaise reçoive un gage de sa très vive affection^ », et il écrit spécialement aux Anglais « qui cherchent le royaume du Christ dans l'unité de la foi » : « Nous nourrissons Tespoir de voir nos efforts contribuer à favoriser et à faire aboutir cette grande œuvre : obtenir l'unité chrétienne en Angleterre. »

Comme tous ceux qui considèrent de haut les faits de l'histoire et savent rattacher les effets aux causes lointaines, Léon XIII n'a cessé de déplorer dans ses écrits l'égarement des esprits au xvi® siècle, le pernicieux et déplorable goût de nouveautés qui bouleversa alors la religion chrétienne et qui fut la source des principes modernes de liberté effrénée. « Dans les tempêtes qui dévastèrent la catholicité en Europe, au XVI* siècle, l'Angleterre, elle aussi, subit de grands dommages, pour une raison qui n'est pas inconnue. Elle fut d'abord malheureusement séparée de la communion avec le Siège apostolique et ainsi privée de cette sainte foi dans laquelle, pendant de longs siècles, elle avait trouvé la joie et une grande liberté. »

Le Saint-Père retrace la douleur que ses pré-

^ Lettre au peuple anglais.

décesseurs ressentirent de ce déchirement. Us ne cessèrent cependant d'espérer dans le retour de la nation égarée , et la confiance du Pape actuel n'est pas moindre, lorsqu'il considère l'idéal social du peuple anglais, le zèle de ses associations, son respect pour les saintes Écritures et son observance publique des jours sacrés. Il sait qu'il faut attendre l'heure où les bonnes actions produisent leurs fruits , où le cœur des peuples comme celui des hommes est touché par la grâce, et il se réfugie dans la prière « pour le retour des nations chrétiennes, maintenant séparées, à l'unité des premiers jours ». Il convoque à cette union tous les enfants de l'Angleterre, « quelle que soit la communauté ou l'institution à laquelle Us appartiennent ; » il appelle à son aide « ses alliés les catholiques d'Angleterre, dont il connaît la foi et la piété » ; il s'efforce de réveiller l'ardeur de ceux qui , au delà comme en deçà de la Manche, sont » catholiques de nom, mais ne se montrent pas tels dans la pratique » , et il termine eu confondant son oraison avec celle du Christ ; « Père saint, conservez en votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient une seule chose comme nous sommes un... Sanctifiez-tes dans la vérité... Je suis en eux et vous en moi, afin qu'ils soient consommés dans l'unité, et que le monde connaisse que voua m'avez envoyé , et que vous les

ir ^ '\f.

UUNITÉ RELIGIEUSE 41

avez aimés comme vous m'avez aimé. » (Joan.

xvn.)

Une am[iée après avoir écrit cette encyclique, Léon XIII s'adresse encore à la nation anglaise , pour lui faire savoir qu'il a consenti à un nouvel examen de la question des ordinations anglicanes, « afin d'écarter à l'avenir, par l'autorité indiscutable d'un nouveau débat, tout prétexte au moindre doute*. »

Après s'être retirés du centre de l'unité chrétienne, les Anglais avaient introduit publiquement, sous le règne d'Edouard VI, dans la collation des Ordres sacrés, im rite absolument nouveau.. « Ils perdirent, par suite, le vrai sacrement de l'Ordre , tel que le Christ l'a institué, et en même temps la succession hiérarchique. »

Cette question, récemment soulevée à nouveau, avait été, bien auparavant, tranchée par un jugement du Siège apostolique : « La connaissance insuffisante des documents explique peut-être comment certains écrivains catholiques n'ont pas hésité à discuter librement sur ce point. » Léon XIII expose toutes les raisons pour lesquelles il estime que la cause proposée a été justement instruite et jugée par le Saint- Siège, et il conclut ainsi : « Nous conformant

^ Lettre sur les ordinations anglicanes.

LÉON Xin D'APRÈS SES ENCYCLIQUES

( de nos prédécesseurs, relatUs , les confimiaiit de nouveau et

par notre autorité, de notre nt et de science certaine, nous léclarons que les ordinations e rite anglican ont été et Bont ;s et entièrement nulles. »

s que les hommes de bonne foi s du Pasteur suprême, et, avec

des citations qui abondent en exhorte les égarés « k rentrer y puiser avec joie l'eau des fonj ».

; également une grande place tpations et dans les projets de ipeUe lui-même qu'il a consacré >rémices de son ministère aposii'au lendemain de son avènecat il a pris soin d'y rétablir ;t il adresse, en 1898, une en-

aux évêques de la nation qui lom très honorable de fille chéje' ...

sa lettre en traduisant avec iments d'ardeur qui ne cessent iur de père et d'apôtre : « Le [ui nous inspire et nous émeut

en ce qui touche le saiut de nos &ères dissidents ne nous permet pas de prendre même un instant de repos, tant que nous pourrons ramener dans les bras du Bon Pasteur quelques-uns de ceux que des erreurs variées retiennent loin de l'unique troupeau du Christ. »

Il déplore que les troubles violents qui désolèrent l'Église au zvie siècle aient arraché à la foi catholique la plupart des Écossais qui , pendant plus de mille années, avaient glorieusement conservé cette foi. Mais « faut-il penser qu'elle ne se réveillera jamais » ? Certains indices permettent de bien augurer de l'avenir de l'Ecosse, avec l'aide de Dieu. « Nous constatons, en effet, que les catholiques sont traités, dans ce paye, avec une douceur et une bienveillance croissantes. Les dogmes de la sagesse catholique ne sont plus, comme autrefois, l'objet d'un mépris à peu près général ; mais beaucoup d'hommes les étudient avec intérêt, et un. certain nombre y adhèrent; les opinions perverses, qui constituent un très grand nombre d'obstacles à la connaissance de la vérité, disparaissent peu à peu. »

Le Pape déclare que Jésus-Christ a confié l'enseignement à un seul; il montre « tout ce qu'il y a d'incertain , d'incomplet et d'incohérent dans le système de ceux qui pensent que l'on peut rechercher le sens des Écritures avec l'unique secours des Écritures elles-mêmes ». Il prie Dieu

"■""• î- l'Église, dans un avenir prochain, on d'ouvrir son sein à tous les lus à la Coi de leurs ancêtres en rite. »

i parlé au peuple anglais. Il a jeté

vérité, il attend du temps et de >nne ses Fruits. Incidemment, dans trdinal Vaughan, le H février 1901, la question : « En des occasions ous avons adressé d'instantes suprës du Dieu tout -puissant, pour 1 nation anglaise tout entière à la s ancêtres ; nous avons dit qu'il lans la probité des moeurs et l'invie le moyen d'être exaucé. Nous trd'hui ces avertissements et les ations. » Dans la même lettre, 'ec l'archevêque de Westminster, [a société moderne, il en montre ins la prépondérance acquise par mdains, dans la répugnance des

tradition chrétienne de la soufi leur penchant & la mollesse »...

ment les catholiques « à cultiver

former à l'humilité et au mépris

périr ». Puis il recommande la égard du Pontife romain. « Si rsaires s'efforcent d'affaiblir son ars discours ou de la rendre sus-

pecte, que les catholiqaes les réfatent sans crainte, en leur opposant cette déclaration dn vénérable Bède, doctenr de FEglise : « Le bien- « heureux Pierre, qui a confessé le Christ avec « une véritable foi et Ta suivi avec un véritable « amour, a reçu les clefs du royaume des cieux « et la souveraineté de la puissance judiciaire, (c précisément pour que tous les croyants com- (c prennent que quiconque se sépare de Funité de la foi ou de sa communion ne peut être délivré des liens du péché ni firanchir le seuil du royaume céleste. »

Léon XIII se tourne également vers les peuples du nouveau monde. En 1897, il adresse une lettre à Fépiscopat de la confédération canadienne. Il débute par invoquer le souvenir des rapports de mutuelle bienveillance qui ont régné de tout temps entre le Siège apostolique et le peuple canadien. « Ce sont les germes de la civilisation catholique, portés par les missionnaires, qui ont mis le peuple canadien au niveau des plus policés et des plus glorieux, et ont fait de lui, quoique venu tardivement, leur émule ^ »

Il lui est agréable de voir, « parmi ces multi-

* Affàri vos.

tades catholiques, un amour et un zèle pour la sainte religion, pour cette religion que leurs ancêtres, venus providentiellement, d'abord et surtout, de la France, puis de Tlrlande et d'ail> leurs encore dans la suite, professèrent scrupuleusement et transmirent à leur postérité comme un dépôt inviolable ». Il ajoute, pour rendre hommage à la vérité, « que la vigilance de l'activité du clergé et des catholiques n'ont rencontré ni défaveur ni entrave dans les lois de l'empire britannique. »

L'éducation de la jeunesse, sur quoi reposent les meilleures espérances de la société religieuse et civile, est toujours le souci du chef de l'Église. Elle l'intéresse d'autant plus, qu'une question d'une gravité exceptionnelle a été soulevée par le parlement du Manitoba. L'acte d'union à la confédération avait assuré aux enfants catholiques le droit d'être élevés dans les écoles publiques, selon les prescriptions de leur conscience ; or le parlement du Manitoba abolit ce droit par une loi contraire. « Loi nuisible, car il ne saurait être permis à nos enfants d'aller demander le bienfait de l'instruction à des écoles qui ignorent la religion catholique ou qui la combattent positivement, à des écoles où sa doctrine est méprisée et ses principes fondamentaux répudiés. Que si l'Église Ta permis quelque part, ce n'a été qu'avec peine, à son corps

nir une complète satisfaction, il recommande « de ne pas refuser les satisfactions partielles, jusqu'à ce qu'il soit donné de faire triompher toutes les revendications ». Et il termine par ces sages conseils :

« Partout où la loi, où le fait, où les bonnes dispositions des personnes leur offrent quelques moyens d'atteindre le mal et d'en éloigner davantage les dangers, il convient tout à fait, et il est utile qu'ils en usent et qu'ils en tirent le meilleur parti possible. Partout, au contraire, où le mal n'aurait pas d'autre remède, nous les exhortons et les conjurons d'y obvier par un redoublement de généreuse libéralité. »

Déjà, en 1892, Léon XIII s'était adressé aux évéques des deux Amériques, à l'occasion de l'anniversaire du jour où « un homme de Ligurie » aborda le premier, sous les auspices de Dieu, aux plages inconnues d'au delà l'océan Atlantique. « Dans les multiples hommages que l'on rend à sa mémoire, il ne convient pas que l'Église se taise entièrement... Elle a toujours grandement apprécié et honoré ceux qui ont bien mérité de la société humaine, et qui se sont rendus immortels dans la postérité *. »

1 Quarto àbennte saeculo.

Il aime à revenir sur cette pensée et à souligner le souci de FÉglise de travailler à l'accroissement des connaissances humaines : « Si elle était mieux connue, disait-il récemment au Sacré- Collège, elle apparaîtrait telle qu'elle est, l'épouse du Nazaréen, non pas ennemie, mais auxiliatrice de tout progrès social. » Rappelant, à propos de Christophe Colomb, les conquêtes scientifiques du xix® siècle : « Les catholiques doivent marcher à la tête et non à la suite des autres ; ils doivent se parer de tout l'éclat de la science, s'exercer avec ardeur à la recherche de la vérité et à l'investigation de toute la nature, autant que faire se peut... L'Église a mis tous ses efforts et tous ses soins à reculer les bornes de la science ^ »

Mais il y a un autre motif pour célébrer avec l'allégresse de la reconnaissance la découverte du nouveau monde : « C'est que Christophe Colomb nous appartient ; car, pour peu que l'on recherche quelle fut la principale raison qui le détermina à conquérir la ténébreuse mer, et dans quelle pensée il s'efforça de réaliser son projet, on ne saurait douter que la foi catholique n'ait eu la plus grande part dans la conception et l'exécution de l'entreprise, en sorte qu'à ce titre -là même le genre humain doit une grande reconnaissance à l'Église'. )>

^ LonginqusL Oceani, * Quarto abeunte sœculo»

Le Pape glorifie ensuite la grandeur des travaux du célèbre voyageur, la profondeur de ses desseins, la constance de sa piété, la sérénité de son âme, les grands résultats de son entreprise. Aussi veut -il que la sainteté de la religion s^ajoute à Téclat des solennités civiles et que rÉglise se réjouisse, en ce jour commémoratif , comme autrefois elle rendit de publiques actions de grâces à la première nouvelle des exploits du grand homme.

Une autre fois, Léon XIII sent le besoin de parler encore, et de parler « à part » aux archevêques et évêques des États-Unis de TAmérique du Nord, « afin d^étre de quelque utilité à la cause catholique parmi eux ^ » Il leur rappelle la part qu'il a prise aux fêtes du quatrième centenaire de la découverte de leur pays, et, trouvant dans son cœur la raison de sa sollicitude, il dit avec une infinie tendresse : « Le peuple américain était à peine né à la lumière, il vagissait encore pour ainsi dire dans son berceau, quand FÉglise le prit et le serra maternellement sur son sein. » Il vante la mimificence des catholiques américains, la propagation des congrégations pieuses, Téclat florissant des écoles, et surtout Féquité des lois de leur République bien constituée qui permet exceptionnellement, dans

^ Longinqua Oceani.

rUNITÉ RELIGIEUSE 51

ces régions, la séparation de FÉglise et de FEtat. Nous verrons en effet plus loin, en suivant Léon XIII dans Tétude de cette grave question, que, sur ce point, il estime que les États-Unis ont une situation à part et sans analogie avec aucun autre pays. Remarquons ici les conseils très sages que donne le Pape à ce peuple avide d'indépendance. Il signale les dangers de la liberté pour les nations qui méconnaissent la justice et s'écartent des préceptes évangéliques ; il encourage les catholiques à s'associer, mais à être prudents sur le choix de leurs amis, et à s'écarter de tout groupement condamné par le jugement de l'Église. Un dernier conseil est bon à méditer par tous : « Les temps commandent aux catholiques de travailler à la tranquillité publique, et, pour cela, d'observer les lois, d^avoir la violence en horreur et de ne pas demander plus que ne le permet l'équité et la justice. »

La suite du texte témoigne que Léon XIII fait ici allusion aux journalistes, à ces écrivains qui de nos jours disposent d'une force si puissante et qui en usent si peu pour le bien. « Pour assurer ce résultat, ceux-là, à coup sûr, peuvent beaucoup qui se sont consacrés à écrire, et, parmi eux, surtout ceux qui dépensent leurs forces dans la presse quotidienne... Il faut, par tous les moyens, chercher à augmenter le nombre

52 LËON Xin D-APttÈS SES ENCTCLIQCES

de ceux qui remplissent leur tAcbe d'écrivain avec science et bon esprit, ayant la religion pour giiide et l'honnêteté pour compare... Les écrivains font, au lieu d'œnvre utile et Ëractueuse, oeuvre défectueuse et nuisible, chaque fois qu'ils osent déférer à leur propre jugement les résolutions ou les actes des évéques, et dépouillant le respect qu'ils leur doivent, les critiquer, les censurer, ce voyant pas quelle perturbation de l'ordre et quels maux engendre leur conduite; qu'ils se souviennent donc de leurs devoirs, et qu'ils ne franchissent pas les justes bornes de la modestie. Il faut obéir aux évéques, qui sont à un très haut degré de l'autorité, et leur rendre l'honneur qui convient à la grandeur et à la sainteté de leurs fonctions, le respect auquel personne n'a le droit de manquer et qui, principalement chez les journalistes catholiques, doit briller et pour ainsi dire être a£Bché pour servir d'exemple. Les journaux, en effet, destinés à se répandre au loin, tombent tous les jours entre les mains du premier venu, et ils ont une grande influence sur l'opinion et la conduite de la multitude. ))

Il n'y a certes pas à regretter la longueur de cette citation, et ce travail n'aurait-il pour résultat que de convaincre quelques-uns du souci que Léon XIII a de la bonne presse et de sa diffusion dans le peuple, qu'il ne serait pas inutile.

L'UNITÉ RELIGIECSB S3

Qui ne sait que bien des maux présents sont bien moins l'effet de l'astuce des mauvais que de l'indolence ou de l'aveuglement des bons ! Coupables sont ceux qui se refusent à lutter et qui ne comprennent pas que , si le devoir n'appelle plus aussi souvent qu'autrefois les combattants sur les cbamps de bataille , il les contraint en conscience de se battre sur le terrain des idées. Plus que jamais il faut, aujourd'hui, faire arriver jusqu'au plus humble fbyer la parole franche, hardie, raisonnée et charitable, du vrai chrétien; c'est suivre les conseils de I.éon XllI et correspondre à ses inspirations que de donner son temps, son cœur et son argent, à l'œuvre la plus utile des temps présents : la bonne presse, la bonne pr^se répandue à profusion dans le monde entier.

Léon XllI est le père qui pense à tous, et, en terminant son encyclique aux évêques des États-Unis, après avoir songé à ceux qui poursuivent leur marche à travers les voies éclairées de la civilisation, il parle de ceux « dont la longue infortune implore et réclame l'assistance des hommes apostoliques..., ces Indiens, ces nègres qui habitent les territoires américains et qui n'out pas encore, pour la plupart, chassé les ténèbres de l'idolâtrie... Quel champ à défricher ! quelle multitude d'hommes à enrichir des biens acquis par Jésus-Christ »!

En 1893, dans une lettre au cardinal Gibbons, Léon Xlll avait également témoigné sa sollicitude aux États-Unis de l'Amérique du Nord. Il signale la preuve qu'il en a donnée par l'envoi d'un délégué au congrès épiscopal de Nev^- York, chargé aussi d'assister en son nom « à cette grandiose exposition de merveilles de tous genres qui se tient à Chicago, et à laquelle U a pris part, sur l'invitation gracieuse de ses présidents ' 11.

Le Pontife déclare qu'il avait donné comme instruction capitale à son envoyé, d'employer l'ardeur de son zèle « à faire disparaître tous les germes du dissentiment qui s'est montré dans des controverses trop connues, au sujet de la bonne éducation de la jeunesse catholique ». Il se félicite de ce que, conformément à son désir, « les archevêques se sont réunis à New-York, après avoir consulté leurs sufTragants, et ont délibéré ce qu'il y avait de mieux à décider au sujet de la fréquentation des écoles publiques, au lieu des écoles catholiques, par les enfants des fidèles, n Les sages décisions de cette assemblée ont paru dignes de tout éloge h. son délégué, qui a jugé qu'un grand bien en résulterait ; il confirme avec bonheur ce jugement, et adresse aux évéques et aux autres prélats qui se sont

I Clara ssepenumero.

L^UNTTË RELIGIEUSE 55

unis à eux des félicitations bien méritées, pour avoir répondu à ses desseins et à son attente. Mais voici que par suite « d'interprétations inexactes ou d'insinuations malignes répandues par les journaux, de nouvelles discussions se sont élevées et ont pris un caractère plus pénible et plus général ».

Les propositions du délégué du Saint-Siège, admises par l'assemblée des évêques, sont aujourd'hui critiquées. On en a appelé au Pape. Après avoir sérieusement examiné la question, il écrit au cardinal Gibbons : « Nous sommes persuadé que ces interprétations ne sont nullement d'accord avec la pensée de notre délégué, non plus qu'avec l'esprit de ce Siège apostolique. Les principales propositions que l'archevêque de Lépante a présentées, ont été tirées des décrets du troisième concile de Baltimore ; elles affirment, avant tout, la nécessité de susciter avec le plus grand zèle des écoles catholiques, et laissent au jugement et à la conscience de l'ordinaire de décider quand il est permis de défendre de fréquenter les écoles publiques. » Le Pontife démontre ensuite à ceux qui voudraient dénaturer la pensée de son délégué, que celui-ci avait déclaré que « ces décrets, en tant qu'ils donnent une règle générale de conduite, doivent être fidèlement observés, et que, sans condamner tout à fait les écoles publiques (il

peut arriver des cas, comme le synode d'ailleurs l'avait prévu, oà il soit permis de les fréquenter), des efforts doivent être taits avec énei^e pour que les écoles catholiques s'élèvent de plus en plus nombreuses et parfaitement oi^anisées ».

Ainsi veille tonjoors le pilote afin que la doctrine demeure intacte, que les possibilités soient données au bien de se faire, que la cbarité mutnelle en facilite l'expansion, et que la paix, troublée par les controverses, renaisse.

Une antre lettre du Saint-Père au cardinal Gibbons, celle du 22 janvier 1899, — a trait à ce qvi a été appelé Vaméricanume. — Comme le ralliement, l'américanisme est devenu une étiquette, que les polémistes se sont plu à attacher à beaucoup d'opinions et d'évolutions diverses. — Il est bon d'écouter, sur ce point comme sur les autres, le guide suprême, et de chercher la vérité dans ses discours eux-mêmes et non pas dans les commentateurs de sa parole.

(I Le but de cette lettre est, non de confirmer les éloges que nous avons souvent décernés, mais plutôt de vous signaler quelques écueils à éviter et certains points à corriger'. »

Après cet exorde, le Pape entre aussitôt dans le vif du sujet. « Vous n'ignorez pas, cher fils ,

1 Ttttem beneroUnlUe.

LUNITÉ RELIGIEUSE SI

que l'ouvrage sur la vie à'Isaac-Thomas Hecker, par le fait surtout de ceux qui Font traduit ou commenté en langue étrangère, a suscité de graves controverses, en raison des opinions qu'il propageait' relativement à la méthode de vie chrétienne. »

Le principe de ces opinions nouvelles peut se formuler en ces termes :

i< Pour ramener plus facilement les dissidents à la vérité catholique, il faut que l'Église s'adapte davantage à la civilisation d'im monde parvenu à l'âge d*homme et que, se relâchant de son ancienne rigueur, elle se montre favorable aux aspirations et aux théories des peuples modernes. »

« Or, fait remarquer Léon XIII , ce privilège , beaucoup l'étendent non seulement à la discipline, mais encore aux doctrines qui constituent le dépôt de la foi. Us soutiennent en effet qu'il est opportun, pour gagner les cœurs égarés, de taire certains points de la doctrine comme étant de moindre importance, ou de les atténuer au point de ne plus leur laisser le sens auquel l'Église s'est toujours tenue...

« Il n'est pas besoin de longs discours, chers fils, pour montrer combien est condamnable la tendance de cette conception... La doctrine de la foi révélée par Dieu a été présentée à l'esprit humain, non comme im système philosophique

à perfectionner, mais comme un dépôt divin confié à l'Epouse du Christ, qui doit fidèlement le garder et l'interpréter infailliblement.. « Le sens que notre sainte Mère l'Église a une fois déclaré être celui des dogmes saints doit être toujours conservé, et jamais il ne faut s'en écarter sous le prétexte ou l'apparence d'en mieux pénétrer la profondeur. »

Léon XIII établit sans doute ensuite la différence entre le dogme et la discipline. Celle-ci a pu être réglée , « de façon à tenir compte des mœurs et des exigences des nations si diverses que l'Église réunit dans son sein... Mais c'est à l'Église qu'il appartient de porter un jugement..., et ce n'est pas au gré des particuliers , facilement trompés par les apparences du bien, que la question se doit résoudre. »

Le Pontife ne saurait permettre qu'on touche au magistère de l'Église : « Nul ne doit songer à s'en écarter ; au contraire, tous doivent s'appliquer à s'en inspirer toujours et à s'y soumettre, de manière à se préserver plus facilement de toute erreur de leur sens propre. »

Après avoir condamné les nouvelles opinions émises, Léon XIII ajoute que leurs corollaires , s'ils ne sont pas mauvais dans l'intention, n'échappent en aucune manière au soupçon.

On ne saurait, dans une aussi grave ques-

tion, se contenter de donner ici des extraits du discours apostolique, il faut le lire en son entier. Qu'il suffise de dire que le Pontife ne permet pas d'affirmer « qu'il y ait des vertus chrétiennes plus appropriées que d'autres à certaines époques ».

Ce serait oublier les paroles de l'Apôtre :

« Ceux qu'il a connus d'avance, il les a aussi prédestinés à devenir conformes à l'image de son Fils. » — « Le Maître et le modèle de toute sainteté, c'est le Christ, c'est sur lui que doivent se régler tous ceux qui désirent trouver place parmi les bienheureux. . . Or le Christ ne change pas avec les siècles, mais il est le même aujourd'hui qu'il était hier et qu'il sera dans tous les siècles. »

D'autre part, les partisans des opinions nouvelles affirment « que les vœux prononcés dans les ordres religieux sont tout à fait contraires au génie de notre époque, en temps qu'ils restreignent les limites de la liberté humaine, et qu'ils conviennent aux âmes faibles plutôt qu'aux âmes fortes ». — « La fausseté de ces assertions ressort avec évidence de la pratique et de la doctrine de l'Eglise, qui a toujours eu la vie religieuse en haute estime... Ceux qui s'engagent dans les liens des vœux sont si loin de perdre leur liberté, qu'ils jouissent au contraire d'une liberté beaucoup plus entière et plus noble,

celle-là même par laquelle le Christ nous a renda» libres...

(I S'il en est cependant qui préfèrent se réunir sans se lier par aucun vceu, qu'ils agissent suivant leur inclination ; un institut de ce genre n'est ni nouveau ni désapprouvé par l'Église. Qu'ils évitent toutefois de le placer au-dessus des Ordres religieux, n

Enfin, le Saint-Père rappelle à ceux qui préconisent, avec un exclusivisme trop marqué, de nouvelles Aéthodes d'action, « qu'il est imprudent de négliger ce qui est éprouvé par une longue expérience et recommandé en outre dans les documents apostoliques. »

Il conclut, en déclarant qu'« il ne peut approuver les opinions dont l'ensemble est désigné par plusieurs sous le nom d'américanisme ».

En un mot, il condamne ceux qui pourraient Cl imaginer et désirer pour l'Amérique une Eglise autre que celle qui est répandue sur toute la terre ». Afin que ce terme à' américanisme ne prête pas à des confusions, il dit : « Si, par ce mot, on veut entendre certains dons de l'esprit qui honorent les peuples de l'Amérique, comme d'autres honorent d'autres nations, ou bien encore si l'on désigne par là la constitution de vos États, les lois et les mœurs en vigueur parmi vous, il n'y a rien là assurément qui puisse nous le faire rejeter. Mais si on emploie ce terme,

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non seulement pour désigner les doctrines cidessus mentionnées, mais encore pour les exalter, est -il permis de douter que nos vénérables frères les évêques d'Amérique seront les premiers, avant tous les autres, à le répudier et à le condamner comme souverainement injurieux pour eux-mêmes et pour toute la nation ? »

On sait que Tépiscopat des États-Unis tout entier adhéra aux paroles du Pape, et que Mgr Ireland, dont les américanistes avaient invoqué l'autorité, protesta avec indignation, répudiant et condamnant, « avec toute l'énergie de son âme » et « avec une grande joie de cœur », tout ce que la lettre apostolique répudiait et condamnait.

Entre temps, Léon XIII avait écrit, en 1895, à M9f SatoUi, son délégué apostolique aux Etats- Unis, au sujet du Congrès des religions. Nous ne saiu*ions négliger d'indiquer ici les conseils qu'il donne aux catholiques sur cette matière.

<( Nous avons appris qu'aux Etats-Unis on tient parfois des <( conventions » où les gens s'assemblent d'une façon très mêlée , — catholiques aussi bien qu'adhérents d'autres cultes, — pour traiter de questions religieuses ou morales. En cela nous reconnaissons l'intérêt de plus en plus vif dont ce peuple est animé pour les choses religieuses. Mais, bien que la poursuite de ces conventions ait été jusqu'à ce jour

tolérée avec un silence prudent, il semble néanmoins plus sage que les catholiques tiennent leurs congrès à part et que, — dussent ces congrès n'avoir d'utilité et de profit que pour eux seuls, — ils se bornent à les convoquer, en indiquant que la porte en sera ouverte à tous, y compris ceux qui sont en dehors de l'Église. »

Les autres peuples de l'Amérique attirent également l'attention du Vicaire du Christ. En 1894, il écrit à l'épiscopat mexicain pour encourager la dévotion de ce pays à Notre-Dame de Guadeloupe , et pour exprimer « sa joie en constatant la grande harmonie qui règne si heureusement soit dans le corps épiscopal, soit parmi tout le clei^é et le peuple ».

Il multiplie , d'autre part , ses encycliques aux évêques de l'Amérique du Sud. Il écrit à l'archevêque de Lima et aux autres évêques du Pérou, pour féliciter l'épiscopat de ce pays d'avoir, selon son désir, organisé une réunion à lima, à l'effet « de traiter des plus hauts intérêts de la religion et de travailler au progrès des bonnes mœurs dans le troupeau dont TEsprit-Saint lui a donné la direction )>.

Mais c'est surtout au Brésil qu'il adresse ses conseils. Le 5 mai 1888, il écrit aux évêques de

L'UNTTÉ RELIGIEUSE 63

ce pays pour se réjouir de ce que, à Toccasion du cinquantenaire de son sacerdoce, la liberté ait été légalement rendue à un grand nombre de ceux qui, dans le vaste territoire de cet empire, gémissaient sous le joug de la servitude. Il revendique et glorifie les droits de la liberté, montre à travers l'histoire Faction tutélaire de l'Église envers les captifs et les opprimés et conjure les évêques d'aider à l'heureuse réalisation de l'œuvre présente pour que « maîtres et esclaves s'accordent entre eux dans une pleine entente et bonne foi, que rien ne soit violé en fait de clémence et de justice, mais que toutes les transactions soient légitimement et chrétiennement résolues* ».

Quelques années après , observant qu'il y avait disproportion du nombre des évêques avec l'étendue du Brésil et le chiffre de la population, Léon XIII institue une seconde province ecclésiastique et quatre nouveaux sièges épiscopaux. Il saisit cette occasion pour recommander aux soins de l'épiscopat brésilien les moyens par lesquels il espère assurer dans ce pays le progrès de la foi et de la piété chrétienne.

Avant tout, « que les ecclésiastiques soient instruits dans les sciences, dans celles principalement dont ils ont le plus besoin pour bien

* In plurimis.

64 LËOM 1111 D'APRÈS SES ENGTCLIQUES

enseigner la vérité catholique... » L'expérience quotidienne montre , en effet , <( que les peuples sont presque perdus par l'i^orance de la foi et de la religion , là où les ministres sacrés manquent de la science convenable. »

Mais, comme dit l'Apôtre, « la science sans la charité enfle au lieu d'édifier. » Le Pontife se hftte donc d'ajouter que cette science ne conduirait aucunement au but voulu, » si elle était séparée de la sainteté de la vie et des mœurs, n

Que les évêques donnent en conséquence leur attention et leur zèle à leurs séminaires, qu'ils en créent de nouveaux, qu'ils profitent de la liberté d'enseignement reconnue dans leur pays ; qu'ils envoient enfin à Rome, au collège ecclésiastique fondé par Pie IX pour l'usage de l'Amérique du Sud, les jeunes gens qui donnent le plus d'espérances; que, d'autre part, ils ne négligent pas le secours que les Ordres religieux peuvent leur prêter pour le ministère sacré. « Dans notre sollicitude apostolique , nous avons voulu qu'ils fussent relevés de ce que les temps leur avaient fait perdre, et rétablis dans l'ancienne observance de leur institution. Dans ce but nous avons décidé que les maisons de religieux indigènes seraient soumises à l'autorité des évéques. Noua avons la confiance qu'en une affaire si utile et si importante, il n'y aura de votre côté rien qui

laisse à désirer... Nous félicitons les familles religieuses, tant d'hommes que de femmes, d'avoir accepté de bon cœur nos prescriptions et de s'être prêtées joyeusement au retour de leur primitive institution. »

Cinq années plus tard, le 18 septembre 1899, le Pape se réjouit du zèle déployé par Tépiscopat brésilien, à la suite de sa lettre précédente. « Fondés sur nos instructions, vous avez su réveiller la piété populaire par vos soins et par vos efforts , et ramener l'antique discipline chez les hommes revêtus des ordres sacrés...

« Toutefois, il y a des devoirs si importants pour le progrès de la religion catholique, qu'il ne suffît pas de les signaler une fois : ils demandent à être rappelés et recommandés très souvent. Tel est le soin des séminaires, à l'état desquels la fortune de l'Église est intimement liée. »

Pour y ramener la discipline, Léon XIII recommande d'établir partout les réformes déjà mises en vigueur par quelques évêques.

Puis, songeant au terrain où le clergé aura à jeter ses semences apostoliques, le Pape voudrait qu'il fût déjà préparé par l'action des catholiques ; car, » à notre époque, le peuple ne se forme guère d'opinions et ne règle guère sa vie que d'après la lecture quotidienne des journaux. » Il conseille donc de travailler avec autant

de zèle que de prudence à la rédaction et à la diffusion des journaux catholiques.

Il veut aussi qu'aux avantages de la presse religieuse « on joigne ceux qui résultent de l'accès des catholiques aux charges publiques et de leur admission à l'Assemblée législative. La parole, en effet, non moins que la plume, l'influence et l'autorité non moins que les écrits, peuvent servir la bonne cause ». Si Léon XIII ne désapprouve pas qu'on envoie quelquefois à la députation « des hommes revêtus du caractère sacerdotal... qui défendront mieux que personne les droits de l'Eglise » , il recommande à ceux-ci « d'éviter souverainement ces luttes sans mesure où l'amour des intérêts catholiques se manifesterait moins qu'une misérable ambition et un aveugle esprit de parti...

« Comment qualifier la conduite de ceux qui, se jetant dans le parti des mauvais, luttent sans trêve contre l'autorité établie? Il ne peut résulter de tout cela qu'un immense scandale pour le peuple et une source intarissable de haine contre le clergé. Il faut donc user avec modération des droits électoraux, éviter tout soupçon d'ambition, gagner les charges publiques avec prudence et ne jamais se départir du respect dû à l'autorité suprême. »

Ainsi, dans le nouveau monde comme dans l'ancien, Léon XIII poursuit la réalisation de la

même pensée : enflammer d'ardeur les catholiques dans la réalisation de leurs œuvres religieuses et sociales, et les détourner de perdre leurs forces dans les luttes purement politiques contre les gouvernements établis.

Léon XIII veut aussi que « les Indes immenses... aient la part bienfaisante du fruit de ses veilles ». Il publie à cet effet, le 24 juin 1893, une lettre sur la fondation des séminaires dans les Indes orientales , invoquant tout d'abord le souvenir de saint Thomas, qui promulgua dans ce pays la loi de TEvangile ; puis celui de saint François Xavier, dont « l'héroïsme arracha des centaines de milliers d'Indiens à l'impure superstition des Brahmes* ».

Mais combien vaste encore est le champ qui doit recevoir « la divine semence de l'Evangile » ! Il reste une grande chose à accomplir, de laquelle dépend en grande partie le salut des Indes ; le Pape veut travailler à sa réalisation. « La foi catholique dans les Indes n'aura pas un avenir certain, sa propagation ne sera point assurée, aussi longtemps qu'il n'existera pas de clergé formé à'indigènes préparés à remplir les

* Ad extremas.

fonctions sacerdotales, et qui soient capables, non seulement d'aider les missionnaires, mais de s^acquitter eux-mêmes des charges pastorales. » Former des prêtres pieux et intrépides nés dans le pays était, dès le début, le rêve de saint François Xavier.

Léon XIII montre tous les obstacles que rencontre le zèle des missionnaires européens, et l'impossibilité où finira par se trouver TEurope d'envoyer un nombre d'apôtres suffisant.

Aussi, conformément aux conseils et aux exhortations du Saint-Siège, les préfets des missions de l'Inde ont-ils fondé des séminaires partout où il leur a été permis de le faire. Malheureusement la bonne volonté des évêques se trouve entravée par la misère des familles et par la pénurie de prêtres aptes à l'enseignement et à une sage direction. — Pendant ce temps, « les gouverneurs civils et les nombreux protestants de ces contrées n'épargnent ni argent ni fatigues pour donner à la jeunesse une éducation malsaine...

« Cela montre combien l'établissement de ces collèges importe au salut des âmes... Nous vous demandons, vénérables Frères, de seconder, autant qu'il sera en vous, nos conseils et nos efforts. Apportez tous vos soins à assurer la condition du catholicisme dans ces lointaines régions ; faites comprendre aux fidèles, et surtout à ceux

qui réservent un< pécuniaires poui qu'ils doivent au Indiens. »

Nous grouper Léon Xm a adi — Notons ici la liques allemands causent leur dis exprimer l'espoii bientôt luire en meilleurs* ».

Entrant de si flétrit les lois qui à grand périt et i que nous avons de rétablir sur i la paix est si f manqué de décls la résolution où à leur volonté, j tracent les lois t

« Bien plus , n des preuves mai une cliose arrêta

' Jampridem.

Tavenir, nous ne négligerons rien de ce qui peut être utile au rétablissement et à rafFermissement de la concorde. Mais pour que nos vœux et nos espérances se réalisent, il faut surtout avoir soin que les lois publiques soient purgées de ce qui est contraire à Tessence de renseignement catholique, dans ce qu'il y a de plus sacré et de plus cher à la piété des fidèles ; qu'on retranche également ce qui entrave la liberté 'des évêques et les empêche de gouverner leurs églises d'après les règles divinement établies et de former la jeunesse dans les séminaires suivant les prescriptions des saints canons. En effet, malgré le sincère désir de la paix qui nous anime , il ne nous est cependant pas permis de rien oser contre les règles divinement établies; s'il le fallait, pour les défendre nous n'hésiterions pas, à l'exemple de nos prédécesseurs, à endurer les dernières rigueurs. »

Tel est le langage de Pierre , lorsqu'il s'agit de sauvegarder les libertés de l'Église. Une année après, s'adressant aux évêques de Bavière, il parle de même : « Et s'il arrivait que le pouvoir civil empiétât sur les droits de Dieu et de l'Église, que les prêtres soient alors un insigne exemple de la manière dont le chrétien doit persister dans le devoir, dans les temps redoutables pour la religion; qu'il supporte beaucoup de choses en silence, avec un courage inébranlable; qu'il soit

L'UNITÉ RELIGIEUSE Tl

prudent dans le mal qu.'il aura à endurer, et qu'il ne s'entende et ne pactise en rien avec • les méchants; et, si les choses en viennent à cette alternative de méconnaître les ordres de Dieu ou de déplaire aux hommes , qu'il refasse , d'une voix indépendante, la mémorable et très digne réponse des apôtres : « Il faut obéir à Dieu plu- « tôt qu'aux hommes ^ :»

Nous devons dire ici un mot des conseils que Léon XIII donna en 1886 au centre allemand pour l'encourager au vote du septennat militaire.

En Allemagne comme en France , le Pape n'a eu en vue que les intérêts de la religion , et l'on sait que, si son secrétaire d'État, le cardinal Jacobini, exhorta le nonce à prêcher au centre l'accession aux propositions du gouvernement, ce fut à l'effet d'obtenir la revision des lois de mai.

Le Saint-Siège espérait en même temps, par cette intervention, écarter les calamités d'une guerre, et les événements, du reste, lui ont donné raison. « Si par l'acceptation de cette loi, disait le secrétaire d'État de Léon XIII, on pouvait arriver à éviter le danger d'une guerre prochaine, le centre, en lui prêtant son concours^ aurait très bien mérité de la patrie, de l'humanité et de l'Europe. » — L'Allemagne comme

^ Officio sanctisaimo.

72 LÉON XIIl DIAPRÉS SES ENCYCLIQUES

la France ont des réfractaires. Des catholiques déclarèrent qu'il était absolument impossible pour le centre « d'obéir à des directions données pour des lois non ecclésiastiques ». — Le Saint- Siège répondit au centre que « la pleine liberté d'action » lui était laissée dans son action politique , mais que le souci des intérêts catholiques avait commandé à Rome de donner ces conseils dans une question où elle estimait assurer leur sauvegarde.

Dans tous les actes de Léon XIII , qu'ils concernent l'Allemagne, la France, l'Italie , l'Espagne, la Russie, ou les autres pays, nous retrouvons la même unité de pensée et de conduite : saisir partout l'occasion d'assurer le succès de la cause catholique, sans s'inquiéter des contingences politiques. Et c'est précisément parce que Léon XIII n'a pas de Credo politique qu'il a pu, sans se contredire, donner des directions diverses aux catholiques des différents pays.

Finalement, le septennat fut voté, et peu après la revision des lois de mai s'accomplissait.

Suivant les circonstances, Léon XIII s'adresse à tous les peuples dç la chrétienté ; mais vient un jour où, dans un même embrassement, il

veut presser contre son cœur tous ses enfants, dont il est le père en Jésus-Christ. Il désire parler à tous, et, suivant la formule solennelle, il s'adresse à ses vénérables frères les patriarches, primats , archevêques , évéques et ordinaires , pour les associer à sa tâche suprême : « Ramener les égarés au bercail que gouverne le souverain Pasteur des âmes, Jésus-Christ'. »

Dans ce discours, il veut tracer l'image de l'Église, en dessiner, pour ainsi dire, les traits marquants , et mettre surtout en relief « l'unité , caractère uniquâ de vérité et d'invincible puissance, que l'auteur divin de l'Eglise a imprimé pour toujours à son œuvre ». Il désire faire connaître cette Église que Jésus a aimée jusqu'à se livrer pour elle , et amener les âmes à expérimenter combien u le joug du Maître est doux et son fardeau léger ».

Il n'est pas possible d'analyser cette magnifique encyclique, qui est une exposition complète de la doctrine chrétienne , où tout se tient et s'enchaîne; mais on peut glaner au passage quelques-unes des vérités éternelles dont le Pontife rappelle la mémoire aux hommes.

11 montre l'Église comme la maison du salut : « Jésus-Christ y a appelé tous les hommes sans exception, ceux qui existaient de son temps et

' Stlit cognilnm.

ceux qui devaient exister dans l'avenir, les invitant à le suivre comme chef et comme sauveiir, non seulement chacun séparément , mais tous ensemble, unis par une telle association des personnes et des cœurs, que de cette multitude résultât un seul peuple légitimement constitué en société : un peuple vraiment uni par la communauté de foi, de but, de moyens appropriés au but, un peuple soumis à un seul et même pouvoir... C'est l'Église qui doit servir aux hommes de guide vers le ciel, et Dieu lui a donné la mission de juger et de décider par elle-même de tout ce qui touche la religion, et d'administrer à son gré, librement et sans entraves, les intérêts chrétiens. C'est donc, ou ne pas la bien connaître ou la calomnier injustement, que de l'accuser de vouloir envahir le domaine propre de la société civile ou empiéter sur les droits des souverains... Les hommes ne se séparent pas moins de l'unité de l'Eglise par le schisme que par l'hérésie. On met cette différence entre l'hérésie et le schisme que l'hérésie professe un dogme corrompu; le schisme, par suite d'une dissension dans l'épiscopat, se sépare de l'Église. » Ces paroles concordent avec celles de saint Jean Chrysostome sur le même sujet : « Je dis et je proteste que diviser l'Église n'est pas un moindre mal que de tomber dans l'hérésie. C'est pourquoi, si nulle hérésie ne peut

être légitime, de la même façon il n'j a pas de schisme qu'on puisse regarder comme fait à tton droit. 11 n'est rien de plus grave que le sacrilège du schisme : il n'y a point de nécessité légitime de rompre l'unité. »

Plus loin, le Pape cite la parole de saint Cyprien : « L'unique source d'où ont surgi les hérésies et d'où sont nés les schismes, c'est que l'on n'obéit point au Pontife de Dieu et que l'on ne veut pas reconnaître dans l'Église et en même temps un seul pontife et un seul juge qui tient la place du Christ, u

L'émotion gagne le Pontife lorsque, fixant son regard sur Jésus, <( l'auteur et le consommateur de la foi..., il sent sa charité s'enflammer. » U sait qu'il a d'autres brebis qui ne sont point de ce bercail, il faut qu'il les amène et qu'elles entendent sa voix. « Qu'ils ne refusent donc pas de nous écouter et de se montrer dociles à notre amour paternel, tous ceux qui détestent l'impiété aujourd'hui répandue, qui reconnaissent Jésus-Christ, qui le confessent Fils de Dieu et Sauveur du genre humain, mais qui pourtant vivent errants et éloignés de son Épouse. Ceux qui prennent Jésus-Christ, il &ut qu'ils le prennent tout entier. »

Et enfin, dans des termes d'une exquise délicatesse, sans plus désigner ceux qu'il veut convertir, il s'écrie : <' C'est aussi avec une égale

ardeur que notre cœur s'élance vers ceux que le souffle contagieux de Timpiété n'a point encore entièrement empoisonnés, et qui ont au moins le désir d'avoir pour père le Dieu véritable, créateur de la terre et du ciel. Qu'ils réfléchissent et qu'ils comprennent bien qu'ils ne peuvent en aucune façon être au nombre des enfants de Dieu, s'ils n'en viennent à reconnaître pour père Jésus-Christ et pour mère l'Église. » Ces sublimes paroles, vraiment pénétrées du sens évangélique, trouveront le chemin des cœurs de ceux de nos frères qui sont au moins imis à nous dans la vénération du Créateur du monde. « C'est à tous, dit pour finir Léon XIII, que nous adressons ces paroles empruntées à saint Augustin : <( Aimons le Seigneur notre Dieu, « aimons son Église ; lui comme un père , elle « comme une mère. »

TTV"

Origines du pouvoir civil. — Constitution chrétienne des États. — Principaux devoirs civils des chrétiens. — Séparation de rÉglise et de TÉtat.

Si Léon XIII s'est inspiré de la situation particulière des différentes nations pour donner aux catholiques les conseils propres à leur faciliter raccomplissement de leurs devoirs et à sauvegarder leurs droits , il a voulu définir aussi d'une manière générale les rapports qui doivent exister entre TEglise et TEtat.

Les encycliques sur les origines du pouvoir civil, sur la constitution chrétienne des États, sur les principaux devoirs civils des chrétiens, ont résumé la doctrine de T Église sur cette question. Mais, avant d'en aborder l'examen, il convient de résumer la lettre sur la liberté humaine.

La liberté, en tant que mot et en tant que chose, a trop passionné le xix^ siècle, pour que Léon XIII n'ait pas voulu chercher à éclairer les esprits sur ce grave sujet.

Le 20 juin 1888, il définissait la liberté morale et naturelle , et s'expliquait sur les libertés qu'on a coutume d'appeler des cultes, de conscience, d'enseignement et de la presse ^

Parlant de la liberté morale^ qui est la faculté d'agir licitement, le Pontife en indique la base essentielle dans la liberté naturelle^ ou faculté dagir selon son gré. Cette liberté, l'Église l'a toujours défendue contre les attaques des hérétiques et des partisans du fatalisme.

« La liberté, bien excellent de la nature et apanage exclusif des êtres doués d'intelligence ou de raison, confère à l'homme une dignité en vertu de laquelle il est mis entre les mains de son conseil et devient le maître de ses actes. »

Le Pontife rappelle ensuite que Jésus- Christ est « le libérateur du genre humain » , que c'est à la volonté même de l'homme qu'il a fait surtout sentir son influence , que l'Eglise ne saurait être l'adversaire de la liberté humaine et qu'elle a même approuvé avec empressement tout ce que les libertés modernes contiennent de bon.

« Mais, puisque beaucoup s'obstinent à voir dans ces libertés, même en ce qu'elles ont de vicieux, la plus belle gloire de notre époque,... il nous a paru nécessaire de traiter à part cette question. » C'est dans la loi naturelle, « qui est

1 Libertés prsestantissimnm.

écrite et gravée dans le cœur de chaque homme , » c'est « dans cette loi éternelle de Dieu qu'il faut chercher la règle et la loi de la liberté , non seulement pour les individus, mais aussi pour les sociétés humaines...

« Donc, dans une société d'hommes, la liberté digne de ce nom ne consiste pas à faire tout ce qui nous plaît...; elle consiste en ce que, par le secours des lois civiles, nous puissions pbis aisément vivre selon les prescriptions de la loi éternelle... La fin suprême vers laquelle doit aspirer la liberté humaine, c'est Dieu...

<( Mais il en est un grand nombre qui, à l'exemple de Lucifer, de qui est ce mot criminel : Je ne servirai pas^ entendent, par le nom de liberté, ce qui n'est qu'une pure et absurde licence. Tels sont ceux qui appartiennent à cette école si répandue et si puissante et qui, empruntant leur nom au mot de liberté, veulent être appelés libéraux.,. Selon eux, il n'y a dans la pratique de la vie aucune puissance divine à laquelle on soit tenu d'obéir, mais chacun est à soi-même sa propre loi. De là procède cette morale que l'on appelle indépendante ^ et qui, sous l'apparence de la liberté, détournant la volonté de l'observation des divers préceptes, conduit l'homme à une licence illimitée. »

Une telle doctrine est autant fimeste à l'individu qu'à la société ; elle abandonne la loi aux

caprices de la multitude, et, en remplaçant le frein du devoir par celui de la force, elle prépare la voie à la domination tyrannique.

Le Pape examine ensuite les diverses sortes de libertés que l'on donne « comme des conquêtes de notre époque ».

Et d'abord la liberté des cultes y « liberté qui repose sur ce principe qu'il est loisible à chacun de professer telle religion qui lui plaît, ou même de n'en professer aucune. »

Bien au contraire, l'homme a pour premier devoir de rendre à Dieu un culte de piété et de religion; et si l'on demande quelle est celle, parmi toutes ces religions opposées, qui doit être suivie à l'exclusion des autres, la raison et là nature s'unissent pour répondre : « Celle que Dieu a prescrite et qu'il est aisé de distinguer grâce à certains signes extérieurs par lesquels la divine Providence a voulu la rendre reconnaissable. )>

Au nom de la même prétendue liberté, on veut « que l'État ne rende aucun culte à Dieu ou n'autorise aucun culte public... Non, de par la justice; non, de par la raison, l'État ne peut être athée, ou, ce qui reviendrait à l'athéisme, être animé à l'égard de toutes ces religions, comme on dit, des mêmes dispositions, et leur accorder indistinctement les mêmes droits...

Puisqu'il est donc nécessaire de professer une

religion dans la société, il faut professer celle qui est la seule vraie et que Ton reconnaît sans peine, au moins dans les pays catholiques, aux signes de vérité dont elle porte l'éclatant caractère ».

Viennent ensuite des considérations sur la liberté d'exprimer par la parole ou par la presse tout ce que Ton veut.

« Assurément, si cette liberté n'est pas justement tempérée, si elle dépasse le terme et la mesure, une telle liberté n'est pas un droit, car le droit est une faculté morale, et il serait absurde de croire qu'elle appartient naturellement et sans distinction ni discernement à la vérité et au mensonge, au bien et au mal... Les doctrines mensongères,... les vices qui corrompent le cœur et les mœurs, il est juste que l'autorité publique emploie à les réprimer sa sollicitude, afin d'empêcher le mal de s'étendre pour la ruine de la société. »

Quant à la liberté de l'enseignement y l'Église seule est qualifiée pour distribuer la science des vérités éternelles : « Un champ immense reste ouvert où l'activité humaine peut se donner carrière et le génie s'exercer librement : nous voulons parler des matière^ qui n'ont pas une connexion nécessaire avec la doctrine de la foi et des mœurs chrétiennes, ou sur lesquelles l'Eglise, n'usant pas de son autorité,

laisse aux savants toute la liberté de leurs jugements. »

Cet examen des diverses libertés se termine par celle « que Ton proclame aussi bien haut et qu'on nomme liberté de conscience ». A cette occasion, la distinction est établie de nouveau entre la vraie et la fausse liberté de conscience. « Que si Ton entend par là que chacun peut indifféremment, à son gré, rendre ou ne pas rendre un culte à Dieu, les arguments qui ont été donnés plus haut sufSsent à le réfuter. Mais on peut l'entendre aussi en ce sens , que l'homme a dans l'Etat le droit de suivre , d'après la conscience de son devoir, la volonté de Dieu, et d'accomplir ses préceptes sans que rien puisse l'en empêcher. Cette liberté, la vraie liberté, la liberté digne des enfants de Dieu, qui protège si glorieusement la dignité de la personne humaine, est au-dessus de toute violence et de toute oppression, elle a toujours été l'objet de tous les vœux de l'Église et de sa particulière affection. »

Tels sont les principes chrétiens exposés par le vicaire du Christ. « Le plus vif désir de l'Église serait de les voir pénétrer dans tous les ordres de l'Etat, car ilis possèdent une merveilleuse efficacité pour guérir les maux du temps présent...

« Néanmoins, dans son appréciation maternelle,

r Eglise tient compte du poids accablant de Finfirmité humaine, et elle n'ignore pas le mouvement qui entraîne, à notre époque, les esprits et les choses. Pour ces motifs , tout en n'accordant de droits qu'à ce qui est vrai et honnête, elle ne s'oppose pas cependant à la tolérance dont la puissance publique croit pouvoir user à l'égard de certaines choses contraires à la vérité et à la justice, en vue d'un mal plus grand à éviter ou d'un bien plus grand à obtenir ou à conserver. Dieu lui-même, dans sa providence, quoique infiniment bon et tout-puissant, permet néanmoins l'existence de certains maux dans le monde, tantôt pour ne point empêcher des biens plus grands, tantôt pour empêcher de plus grands maux. Il convient, dans le gouvernement des États, d'imiter celui qui gouverne le monde. »

Et, pour mieux préciser la pensée chrétienne, Léon XIII déclare que le but et les limites de la tolérance se trouvent dans le salut public.

Telle est la très imparfaite esquisse de cette lettre sur la liberté, où se ti;'ouvent condensés et résumés tous les enseignements de l'Eglise à travers les âges. Nous resterons sur cette dernière parole de Léon XIII : « Il est absolument impossible de comprendre la liberté de l'homme sans la soumission à Dieu et l'assujettissement à sa volonté. »

Malheureusement, les esprits paraissent, à notre époque, vouloir échapper à la règle de toute autorité. Le vigilant observateur signale à la société moderne le péril menaçant ; il en indique à la fois les causes et les remèdes.

« La guerre redoutable, depuis longtemps entreprise contre la divine autorité de TÉglise, a eu l'issue qu'elle devait avoir : elle a mis en danger la société en général et tout spécialement le pouvoir civil, qui est le principal soutien du bien public *. »

Inspiré par l'orgueil et par l'esprit de rébellion, l'homme a vainement cherché à se soustraire à toute autorité. « Mais, à défaut d'une destruction totale de l'autorité politique dans les Etats, destruction qui eût été impossible, on s'est appliqué du moins par tous les moyens à en énerver la vigueur, à en amoindrir la majesté..., et aujourd'hui nos contemporains marchent sur les traces de ceux qui, au siècle dernier, se sont décerné le titre de philosophes, prétendant que tout pouvoir vient du peuple ; que, par suite, l'autorité n'appartient pas en propre à ceux qui l'exercent, mais à titre de mandat populaire, et sous cette réserve que la

1 Dia^nrnum.

volonté du peuple peut toujours retirer à ses mandataires la puissance qu'elle leur a déléguée. »

Une pareille théorie suffirait à justifier les révolutions quotidiennes : « C'est en quoi les catholiques se séparent de ces nouveaux maîtres ; ils vont chercher en Dieu le droit de commander et le font dériver de là comme de sa source naturelle et de son nécessaire principe. »

Sans doute , le peuple peut être libre de désigner ceux qui doivent gouverner la chose publique. La doctrine catholique ne fait pas le moindre obstacle à ce choix, elle déclare seulement qu'il ne constitue pas l'autorité, mais décide celui par lequel elle devra être exercée. C'est en Dieu seul que l'Église place la source du pouvoir. « Il n'y a de pouvoir que celui qui vient de Dieu, a dit l'Apôtre..., le souverain est le ministre de Dieu. »

Cette doctrine rend la soumission bien plus acceptable à la dignité humaine; elle nous éloigne des honneurs divins réclamés par les empereurs païens, et il est vrai de dire que pas un homme n'a, en soi, le droit de lier la conscience d'un autre.

D'autre part, celui ou ceux qui exercent l'autorité la tenant de Dieu, il n'est permis de leur refuser l'obéissance que lorsque le pouvoir établi donne un ordre contraire au droit naturel ou

divin ; car, où il n y a plus de justice , il n'y a plus d'autorité.

Léon XIII donne en exemple la conduite des premiers chrétiens : « Tourmentés avec autant de cruauté que d'injustice par les empereurs païens , ils n'ont jamais failli au devoir de l'obéissance et du respect, à ce point qu'une lutte semblait engagée entre la barbarie des uns et la soumission des autres... Aussi, ceux qui entreprenaient auprès des empereurs l'apologie publique du christianisme n'avaient pas de meilleur argument, pour établir l'iniquité des mesures législatives prises contre les chrétiens, que de mettre sous les yeux de tous leur vie exemplaire et leur respect des lois... « Le chrétien, disait <( Tertullien, n'est l'ennemi de personne; com- « ment le serait- il de l'empereur qu'il sait éta- « bli par Dieu, qu'il a pour cela le devoir d'ai- « mer, de révérer, d'honorer, dont enfin il doit « souhaiter la prospérité avec celle de tout l'Em- (( pire? » Et, dans son épître à Diognète, le même auteur disait : < Les chrétiens obéissent « aux lois établies, et, par le mérite de leur vie, (( ils vont plus loin que les lois mêmes. »

Aux gouvernants comme aux gouvernés l'Eglise trace leurs devoirs : « Il importe avant tout que les chefs des Etats comprennent bien que la puissance politique n'est faite pour servir l'intérêt privé de personne, et que les fonctions

publiques doivent être remplies pour Tavantage non de ceux qui gouvernent, mais de ceux qui sont gouvernés. » Ces paroles redoutables des saintes Lettres en témoignent : « Le Très- Haut interrogera vos actions et sondera vos pensées ; parce que, aux jours où vous étiez les ministres de sa royauté, vous n'avez pas jugé selon la justice... Son apparition soudaine vous glacera d'efifroi ; car ceux qui gouvernent doivent s'attendre à un jugement plein de rigueur... Dieu ne fera aucime acception de personne , il n'aura d'égard pour aucune grandeur : c'est lui qui a fait les petits et les grands, et il prend le même soin de tous les hommeà. Seulement aux plus puissants il réserve un supplice plus redoutable. » Avertissements aussi terribles pour les puissants que consolants pour les humbles, paroles qu'à l'exemple du Vicaire du Christ les ministres de l'Evangile ne devraient cesser de faire entendre aux grands.

En prétendant faire dépendre la puissance publique de la volonté du peuple, non seulement on commet une erreur de principe, mais on donne en outre à l'autorité un. fondement fragile et sans consistance. Elle est alors à la merci du caprice des foules, de leurs passions, de leurs violences, et c'est de cette fausse doctrine que sont nés le socialisme , le communisme , le nihilisme. Les chefs d'État effrayés pensent sauver

la société en édictant des pénalités, mais la digue est impuissante contre le torrent. « La crainte , comme l'enseigne saint Thomas, est un fondement infirme. » L'obéissance ne peut être obtenue que par un motif plus élevé : le sentiment du devoir et le respect de Dieu.

Ainsi, Léon XIII convie les chefs comme les sujets à puiser la force et la patience à la source divine, il cherche à convaincre la société qu'elle ne trouvera son salut que dans cette Eglise qui a fait entrer tant de douceur dans les âmes, tant d'humanité dans les mœurs, cette Eglise « qui a toujours détesté la tyrannie..., qui a dit aux rois de se dévouer aux peuples, et aux peuples de se soumettre aux rois ». Il termine enfin par une prière suppliante au Dieu « qui sauve les rois, qui donne aux peuples de se reposer parmi les splendeurs de la paix, sous les tentes de la confiance et dans les richesses de la concorde ».

Toute la doctrine du pouvoir est résumée dans cette lettre. Cependant, quatre années plus tard, Léon XIII revient sur cette question.

Montesquieu avait déjà dit dans VEsprit des lois : « La religion chrétienne, qui semble n'avoir d'autre but que notre bonheur dans l'autre vie, assure aussi notre félicité sur cette terre. » Le Pape écrit pareillement : « Œuvre immortelle du Dieu de miséricorde, l'Église,

bien qu'en soi et de sa nature elle ait pour but le salut des âmes et la félicité éternelle, est cependant , dans la sphère même des choses humaines, la source de tant et de tels avantages qu'elle n'en pourrait procurer de plus nombreux et de plus grands, lors même qu'elle eût été fondée surtout et directement en vue d'assurer la félicité de cette vie*. »

Lorsqu'on accuse à l'heure présente l'Eglise d'être contraire aux intérêts de la société civile, on la calomnie comme on calomniait, aux premiers jours, les chrétiens en les déclarant ennemis de l'Empire. L'Eglise connaîtra toujours ces hostilités, elle ne cessera d'avoir pour adversaires ceux dont elle ne flatte pas les passions. Aujourd'hui, « l'on se plaît à chercher la règle de la vie sociale en dehors des doctrines de l'Eglise catholique... Le droit nouveau ^ comme on l'appelle, et qu'on prétend être le fruit d'un âge adulte et le produit d'une liberté progressive, commence à prévaloir et à dominer partout. »

Or qu'est-ce que ce droit nouveau, sinon un ensemble de doctrines en opposition avec celles qui découlent de l'Évangile ?

D'après la philosophie chrétienne, l'homme est fait pour vivre en société; cette société

1 Immoriale Dei.

repose sur une autorité, cette autorité a son principe en Dieu. « Les puissants gouverneront justement, de peiur d'être puissamment punis. . . » Et les sujets seront soumis aux gouvernants, (c car il n'est pas plus permis de mépriser le pouvoir légitime, quelle que soit la personne en qui il réside, que de résister à la volonté de Dieu ; or ceux qui lui résistent courent d'eux-mêmes à leur perte; Qui résiste au pouvoir résiste à Tordre établi par Dieu, et ceux qui lui résistent s'attirent à eux-mêmes la damnation. Ainsi donc, secouer l'obéissance et révolutionner la société par le moyen de la sédition, c'est un crime de lèse-majesté, non seulement humaine, mais divine. »

La société politique est fondée sur ces principes, d'où il suit qu'elle a des devoirs à remplir envers Dieu; or, pour ce qui regarde les choses célestes, « c'est à l'Église et non à l'Etat qu'il appartient de guider les hommes... Dieu a divisé le gouvernement du genre humain entre deux puissances : la puissance ecclésiastique et la puissance civile ; celle-là préposée aux choses divines, celle-ci aux choses humaines. Chacune d'elles en son genre est souveraine, chacune est renfermée dans des limites parfaitement déterminées et tracées en conformité de sa nature et de son but spécial. Il y a donc comme une sphère circonscrite, dans laquelle chacune exerce

WVr^

son action jure proprio. Toutefois, leur autorité s'exerçant sur les mêmes sujets, il peut arriver qu'une seule et même chose, bien qu'à un titre différent, mais pourtant une seule et même chose ressortisse à la juridiction et au jugement de Tune et de l'autre puissance... Il est donc nécessaire qu'il y ait entre les deux puissances un système de rapports bien ordonné, non sans analogie avec celui qui dans l'homme constitue l'union de l'âme et du corps... Ainsi, tout ce qui dans les choses humaines est sacré à vai titre quelconque, tout ce qui touche au salut des âmes et au culte de Dieu, soit par sa nature, soit par rapport à son but, tout cela est du ressort de l'autorité de l'Église. Quant aux autres choses qu'embrasse l'ordre civil et politique, il est juste qu'elles soient soumises à l'autorité civile, puisque Jésus -Christ a commandé de rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Des temps arrivent parfois où prévaut un autre mode d'assurer la concorde et de garantir la paix et la liberté; c'est quand les chefs d'Etat et les Souverains Pontifes se sont mis d'accord par un traité sur quelque point particulier. Dans de telles circonstances, l'Eglise donne des preuves éclatantes de sa charité maternelle en poussant aussi loin que possible l'indulgence et la condescendance. » Après avoir esquissé l'organisation chrétienne

de la société civile, Léon XIII rappelle le temps où la philosophie de TEglise gouvernait les Etats et où , grâce à Tinfluence de la religion , TEurope chrétienne « domptait les nations barbares, les faisant passer de la férocité à la mansuétude, de la superstition à la vérité ». Mais le xvie siècle vit naître « un pernicieux et déplorable goût de nouveautéiS» » ; on ne chercha plus le fondement de Fautorité publique que dans la volonté du peuple. La souveraineté de Dieu fut passée sous silence, comme si Dieu n^existait pas.

Puis rÉtat fut déclaré neutre en matière religieuse, rÉglise se vit refuser toute ingérence dans rinstruction publique. Délaissée, dépouillée, souvent j>ersécutée, elle demeure considérée comme une association semblable aux autres, et non comme une société parfaite devant marcher parallèlement avec la société civile pour travailler au bien des êtres. Elle est désormais à la merci des gouvernants : c'est là le droit nouveau.

De là les lois contraires aux préceptes évangéliques, l'éducation sans religion, la spoliation et la destruction des Ordres religieux, la suppression du pouvoir temporel des Pontifes romains. On exclut l'Église de la vie publique, des lois, de l'éducation de la jeunesse, de la Société domestique ; « c'est une grande et per-

nicieuse erreur. » On prétend Tassujettir au pouvoir civil dans Texercice de son ministère ; « c'est à la fois une grande injustice et une grande témérité... Par ce fait même on trouble Tordre, car on donne le pas aux choses naturelles sur les choses surnaturelles... Ces doctrines, que la raison humaine réprouve et qui ont une influence si considérable sur la marche des choses publiques, les Pontifes romains, nos prédécesseurs, dans la pleine conscience de ce que réclamait d'eux la charge apostolique, n'ont jamais souffert qu'elles fussent impunément émises. »

Léon XIII, après avoir cité à ce sujet la célèbre encyclique de Grégoire XVI , Mirari vos^ conclut par les déclarations suivantes :

(( L'origine de la puissance publique doit s'attribuer à Dieu et non à la multitude... Le droit à l'émeute répugne à la raison... Traiter de la même manière les différentes religions n'est permis ni aux individus ni aux sociétés... La liberté illimitée de penser et d'émettre en public ses pensées ne doit nullement être rangée parmi les droits des citoyens... Les dépositaires du pouvoir ne doivent pas prétendre asservir et subjuguer l'Église, ni diminuer sa liberté d'action dans sa sphère... Dans les questions du droit mixte, il est pleinement conforme à la nature et aux desseins de Dieu, non de séparer

94 LÉON Xin DIAPRÉS SES ENCYCLIQUES

une puissance de Tautre, mais d'établir entre elles la concorde... L'Église ne réprouve en soi aucune des différentes formes de gouvernement, attendu que celles-ci n'ont rien qui répugne à la doctrine catholique... Elle ne réprouve pas en soi que le peuple ait sa part plus ou moins grande au gouvernement ; cela même, en certain temps et sous certaines lois, peut devenir non seulement un avantage, mais tm devoir pour les citoyens... Il n'y a pour personne de motif d'ac* cuser l'Eglise d'être l'ennemie soit d'une juste tolérance, soit d'une saine et légitime liberté. En effet, si rËglise juge qu'il n'est pas permis de mettre les divers cultes sur le même pied légal que la vraie religion, elle ne condamne pas pour cela les chefs d'État qui, en vue d'un bien à atteindre ou d'un mal à empêcher, tolèrent dans la pratique que ces divers cultes aient chacun leur place dans l'État... Personne ne doit être forcé d'embrasser la foi catholique contre son gré : « L'homme, a dit saint Augus- « tin, ne peut croire que de plein gré. »

« Si, dans ces conjonctures difficiles, les catholiques nous écoutent, comme c'est leur devoir, ils sauront exactement quels sont les devoirs de chacun tant en théorie qu'en pratique... En théorie d'abord, il est nécessaire de s'en tenir avec une adhésion inébranlable à tout ce que les Pontifes romains ont enseigné ou enseigneront,

et, toutes les fois que les circonstances l'exigeront, d'en faire profession publique... En pratique, dans l'ordre privé, le premier devoir de chacun est de ne pas reculer devant ce que la vertu chrétienne impose de quelque peu difficile à souffrir et à endurer... Dans l'ordre public, les catholiques doivent sagement prêter leur concours à l'administration des affaires municipales... Il sera généralement utile et louable qu'ils étendent leur action au delà des limites de ce champ trop restreint, et assument les grandes charges de l'État... Il est donc évident que les catholiques ont de justes motifs d'aborder la vie politique ; car ils le font et doivent le faire, non pour approuver ce qu'il peut y avoir de blâmable présentement dans les institutions politiques, mais pour tirer de ces institutions mêmes, autant que faire se peut, le bien public sincère et vrai, en se proposant d'infuser, dans toutes les veines de l'État, comme une sève et un sang réparateur, la vertu et l'influence de la religion catholique. »

Léon XIII, on le voit, n'encourage donc pas ceux qui boudent ou qui se lamentent inutilement. «Laissez les morts ensevelir leurs morts, » dit -il autre part à ceux qui consument leur vie à regretter inutilement le passé. Qu'ils s'inspirent au contraire, dans l'histoire, de l'exemple que leur ont laissé les chrétiens des premiers

âges. « Rien n'était plus éloigné des maximes et des mœurs de TÉvangile que les maximes et les mœurs des païens; on voyait toutefois les chrétiens, incorruptibles en pleine superstition et toujours semblables à eux-mêmes, entrer courageusement partout où s'ouvrait un accès. (( Nous ne sommes que d'hier, disait Tertullien, « et nous remplissons tout ce qui est à vous, « vos villes, vos îles, vos forteresses, vos mu- « nicipes, vos conciliabules, vos camps eux- « mêmes, les tribus, les décuries, le palais, le u sénat, le forum. »

(( Il faut avant tout conserver la concorde des volontés et tendre à l'uniformité de l'action. On obtiendra aisément ce double résultat, si chacun prend pour règle de conduite les prescriptions du Siège apostolique, et l'obéissance aux évêques que l'Esprit -Saint a établis poiu* régir l'Église de Dieu. »

Après avoir traité de l'origine du pouvoir civil, de la constitution chrétienne des États, Léon XIII revient, en 1890, une troisième fois sur cette question, en résumant les principaux devoirs civiques des chrétiens. C'est avec intention qu'il redit les mêmes choses , les catholiques ne pouvant jamais trop entendre les échos de la voix évangélique.

Il sait les maux présents, il en connaît aussi les remèdes. « Retourner aux principes chrétiens, et y conformer en tout la vie, les mœurs

et les institutions des peuples est une nécessité qui, de jour en jour, devient plus évidente... Regarder vers Dieu et tendre à Lui, telle est la loi suprême de la vie de Thomme... Or ce qui est vrai de Thomme Test aussi de la société tant domestique que civile *. »

Il semblerait qu'en cette lettre, le Pasteur des âmes ait voulu s'adresser plus particulièrement aux catholiques fervents, à ceux qui ne se contentent pas de citer le Décalogue, mais entendent aussi obéir à ses prescriptions.

« Des devoirs plus nombreux et plus graves sont imposés aux catholiques qu'aux hommes mal instruits de notre foi, ou totalement étrangers à ses enseignements... Chacun, dans la mesure de ses moyens et de son intelligence, doit faire de la doctrine chrétienne une étude approfondie , et s'efforcer d'arriver à une connaissance aussi parfaite que possible des vérités religieuses accessibles à la raison humaine... Quand les circonstances en font une nécessité, ce ne sont pas seulement les prélats qui doivent veiller à l'intégrité de la foi ; mais, comme le dit saint Thomas : « Chacun est tenu de manifester « publiquement sa foi, soit pour instruire et « encourager les autres fidèles, soit pour repous- « ser les attaques des adversaires. »

^ Sapientise chrisiianse.

Après avoir rappelé que « les chrétiens sont nés pour le combat » , et avoir invité les fidèles à Fétude et à Taffirmation de leurs croyances, le Saint-Père réclame d'eux Tobéissance, l'obéissance si nécessaire à l'armée catholique; car le Pontife, interprète infaillible de la parole de Dieu, est aussi « le guide sûr de la vie humaine ».

Le guide sûr de la vie humaine ! Hélas ! combien de catholiques, au lieu de chercher leur abri dans la barque de Pierre, ont peu à peu abandonné la voie droite, se laissant diriger par les hommes mêlés aux passions des luttes ! Combien « ont voulu engager l'Eglise dans les querelles des partis, et ont prétendu se servir de son appui pour triompher plus aisément de leurs adversaires!... C'est abuser indirectement de la religion. Au contraire, les partis doivent s'entendre pour entourer la religion du même respect et la garantir contre toute atteinte... Dès qu'on voit menacés les intérêts du catholicisme, tout dissentiment doit cesser entre catholiques ».

Ceux qui prennent part aux affaires publiques ont à éviter avec le plus grand soin deux écueils : la fausse prudence et la témérité. Il convient de blâmer énergiquement les hommes qui, « sous prétexte de ne pas exaspérer davantage les méchants, ne pensent pas opportun de résister de

front à riniquité puissante et dominante; ceux qui ne permettent à personne d'élever des doutes sur leur dévouement au Siège apostolique, mais qui ont toujours quelques reproches à formuler contre le Pontife romain... Mais par contre, d'autres en assez grand nombre, mus par un faux zèle , ou , ce qui serait encore plus répréhensible, affectant des sentiments que dément leur conduite, s'arrogent un rôle qui ne leur appartient pas. Ils prétendent subordonner la conduite de l'Eglise à leurs idées et à leur volonté, jusque-là qu'ils supportent avec peine et n'acceptent qu'avec répugnance tout ce qui s'en écarte. » Ceux qui ont eu l'honneur de s'entretenir avec Léon XIII ne doutent pas qu'il ne fasse ici allusion à ces soi-disant écrivains catholiques, publicistes ignorants et tapageurs, qui se croient Pères de l'Eglise, hommes souvent sans mœurs, toujours sans charité , qui prêchent leur évangile, mais non celui du Christ. Ce ne sont pas là les catholiques chers au cœur du Pontife, et il répète, à cette occasion, la parole de saint Paul aux Colossiens : « Par-dessus tout, ayez la charité qui est le lien de la perfection. »

« Nous croyons, dit -il en terminant, avoir indiqué aux catholiques de notre temps la conduite qu'ils doivent tenir et les périls qu'ils doivent éviter. » Puis, se tournant vers les évéques, en leur rappelant que le joug de Jésus-

Christ est doux et que son fardeau est léger : « Si toutefois quelques-uns de nos conseils paraissaient d'une pratique difiScile, c'est à vous d'user de votre autorité et d'agir par votre exemple, afin de décider les fidèles à faire de plus énergiques efforts, et à ne pas se laisser vaincre par les difficultés... Rappelez notre avertissement au peuple chrétien : les biens de l'ordre le plus élevé et les plus dignes d'estime sont en péril ; pour les conserver, il n'y a pas de fatigues qu'il ne faille endurer. »

En précisant les devoirs de l'Eglise et de l'État, Léon XIII est amené à définir les rapports qui doivent exister entre eux.

« Personne ne doute que le divin Fondateur de l'Eglise, Jésus-Christ, n'ait voulu que la puissance ecclésiastique fût distincte de la puissance civile, et que chacune fût libre et apte à remplir sa mission propre, avec cette clause, toutefois , qui est utile à chactme des deux puissances et qui importe à l'intérêt de tous les hommes, que l'accord et l'harmonie régneraient entre elles , et que , dans les questions qui appartiennent à la fois au jugement et à la juridiction da l'une et de l'autre , bien que sous un rapport différent, celle qui a charge des choses

humaines dépendrait d'une manière opportune et convenable de l'autre, qui a reçu le dépôt des choses célestes... Nous exhortons les princes à la concorde et à l'amitié avec l'Église , et nous leur tendons, pour ainsi dire, le premier la main avec une paternelle bienveillance, en leur offrant le secours de notre pouvoir suprême, dont l'appui leur est d'autant plus nécessaire en ce temps -ci que le droit de commander, comme s'il avait reçu quelque blessure, est plus affaibli dans l'opinion des hommes. Au moment où les esprits sont enflammés par une liberté indomptée,... le salut public exige que les deux pouvoirs réunissent leurs forces pour empêcher les malheurs qui ne menacent pas seulement l'Eglise, mais la société civile elle-même*. »

Ainsi la neutralité religieuse de l'Etat répugne à la raison. « La nature même le crie, il faut que la société donne aux citoyens les moyens et les facilités de passer leur vie selon l'honnêteté, c'est-à-dire selon les lois de Dieu, puisque Dieu est le principe de toute honnêteté et de toute justice ; il répugnerait donc absolument que l'Etat pût se désintéresser de ces mêmes lois ou même aller contre elles en quoi que ce soit*. »

Il arrivera quelquefois que, dans l'accomplissement de leurs fonctions, les deux pouvoirs se

^ Arcanum divinae sapientiœ.

2 Libertas prsestantissimum.

rencontreront. « Le conflit, dans cette occurrence, serait absurde. » Il faut donc établir un accord entre eux , semblable à Funion qui existe entre Tâme et le corps. « La séparation est particulièrement funeste au corps, puisqu'elle le prive de vie. » C'est la condamnation « de la pernicieuse erreur de la séparation de TEglise et de FEtat », d'après laquelle, « dans les affaires publiques de l'État, il n'y a pas à tenir compte de l'autorité de Dieu. »

Quelques années plus tard, dans la lettre au clergé de France, Léon XIII s'exprime presque dans les mêmes termes : « Nous ne voulons pas nous arrêter à démontrer ici tout ce qu'a d'absurde la théorie de cette séparation ; chacun le comprendra de lui-même. Dès que l'État refuse de donner à Dieu ce qui est à Dieu, il refuse, par une conséquence nécessaire, de donner aux citoyens ce à quoi ils ont droit comme hommes ; car, qu'on le veuille ou non, les vrais droits de l'homme naissent précisément de ses devoirs envers Dieu. »

Cette séparation a ses partisans chez certains catholiques , dont quelques-uns peuvent être convaincus, mais dont la plupart n'ont fait qu'une étude très légère de la question : « Les catholiques ne sauraient trop se garder de soutenir une telle séparation. En effet, vouloir que l'État se sépare de l'Eglise, ce serait vouloir, par une conséquence logique, que l'Église fût réduite

à la liberté de vivre selon le droit commun à tous les citoyens. » Sans doute, certains esprits épris de liberté auront peine ici à faire taire leurs sentiments et à renoncer à leurs espérances. Mais c'est le cas de faire preuve de cette obéissance recommandée par le chef de TEglise, et d'estimer que, dans sa vue générale des choses, il donne aux catholiques des conseils d'une grande sagesse, contre lesquels leur inexpérience ne saurait prévaloir.

A ceux qui objecteraient la situation de l'Eglise en certains pays, et notamment aux Etats-Unis, Léon XIII répond : « C'est une manière d'être qui, si elle a ses nombreux et graves inconvénients, offre aussi quelques avantages, surtout quand le législateur, par une heureuse inconséquence , ne laisse pas que de s'inspirer des principes chrétiens, et ces avantages, bien qu'ils ne puissent justifier le faux principe de la séparation ni autoriser à le défendre, rendent cependant digne de tolérance un état de choses qui, pratiquement, n'est pas le pire de tous. »

Les mêmes idées avaient été développées aux Américains eux-mêmes : « Chez vous, grâce à la bonne constitution de l'État, l'Église, n'étant gênée par les liens d'aucune loi, étant défendue contre la violence par le droit commun et l'équité des jugements, a obtenu la liberté garantie de vivre et d'agir sans obstacles. Toutes ces re-

marques sont vraies ; pourtant , il faut se garder d une erreur ; qu'on n'aille pas conclure de là que la meilleure situation pour TÉglise est celle qu'elle a en Amérique, ou bien qu'il est toujours permis et utile de séparer, de disjoindre les intérêts de l'Eglise et de l'Etat, comme en Amérique. En effet, si la religion catholique est honorée parmi vous, si elle prospère, si même elle s'est accrue, il faut l'attribuer entièrement à la fécondité divine dont jouit l'Église, qui, lorsque personne ne s'y oppose, lorsque rien ne lui fait obstacle, s'étend d'elle-même et se répand ; pourtant elle produirait encore bien plus de fruits si elle jouissait, non seulement de la liberté, mais encore de la faveur des lois et de la protection des pouvoirs publics ^ »

Il ne saurait en être de même en France, nation catholique par ses traditions et par la foi présente de la grande majorité de ses fils; l'Eglise ne doit pas j être mise dans la situation précaire qu'elle subit chez d'autres peuples. Les catholiques peuvent d'autant moins préconiser la séparation, qu'ils connaissent mieux les intentions des ennemis qui la désirent. Pour ces derniers, et ils le disent assez clairement, cette séparation, c'est l'indépendance entière de la législation politique envers la législation reli-

^ Longinqna, Oce&ni.

Léon XllI d'après ses Encycliqul

Un volume in-12, broché »

Librairie Ch. Poussielgue, i5, rue

En analysant le monumental ensemble k cycliques de Léon XIII, l'auteur n'a pas n ments purement dogmatiques ou mystl attaché de préférence aux questions i^ politico-religieuses. C'est dire le très actui à une heure où ces questions se posent plJ jamais, et où tous les partis commentent | données Tauguste vieillard du Vaticail écrit par un laïque, mais un laïque reml et informé.

LkA.

gieuse ; il y a plus , c'est rindififérence absolue du pouvoir à l'égard des intérêts de la société chrétienne, c'est-à-dire de l'Église, et la négation même de son existence. Ils font cependant une réserve, qui se formule ainsi : Dès que l'Eglise, utilisant les ressources que le droit commun laisse aux moindres des Français, saura, par un redoublement de son activité native , faire prospérer son œuvre, aussitôt l'État, intervenant, pourra et devra mettre les catholiques français hors du droit commun lui-même.

« Pour tout dire, en un mot, l'idéal de ces hommes serait le retour au paganisme : TEtat ne reconnaît l'Église qu'au jour où il lui plaît de la persécuter*. »

* Lettre encyclique au clergé de France.

Formation du clergé. — Étude des sciences bibliques, philosophiques et historiques. — Pouvoir temporel. — Francmaçonnerie.

Soucieux des droits de TÉglise , le grand Pape Test aussi de la vertu et de la science de ses ministres. Il veut un clergé sage et éclairé, et il rinvite à Tétude de la philosophie. « Que les élèves de l'Église, quand ils seront formés et af&nés par les humanités, n'abordent pas les éminentes études de la théologie sacrée avant de s'y être diligemment préparés par l'étude de la philosophie, nous voulons dire cette philosophie profonde et solide, investigatrice des problèmes les plus élevés, patronne éminente de vérité et dont la vertu, les empêchant de flotter et d'être entraînés à tout vent de doctrine par la malice des hommes et par l'astuce de ceux qui nous environnent d'erreurs^ leur permettra de fournir à la vérité même l'appui des autres doctrines, par la discussion et la réfutation des théories captieuses ou décevantes*. »

^ Officio sanctissimo.

« La cause des maux qui nous accablent, comme de ceux qui nous menacent, consiste en ce que des opinions erronées sur les choses divines et humaines se sont peu à peu insinuées, des écoles des philosophes d'où jadis elles sortirent, dans tous les rangs de la société, et sont arrivées à se faire accepter d'un très grand nombre d'esprits... Nous ne devons ni mépriser ni négliger les secours naturels mis à la portée des hommes par un bienfait de la divine Sagesse... Et, de ces secours, le plus puissant est l'usage bien réglé de la philosophie. Ce n'est pas vainement que Dieu a fait luire dans l'esprit humain la lumière de la raison ^ »

Rappelant les victoires que remportèrent nos pères, « non pas seulement par la vertu et les armes de la foi, mais aussi avec l'aide de la raison humaine *, » Léon XIII ajoute que cet admirable accord de la foi avec la raison a été mis en honneur par les féconds travaux d'un grand nombre, mais qu'il brille surtout dans la Cité de Dieu de saint Augustin , et dans la Somme de saint Thomas.

« Le souvenir de si éclatants exemples doit être rappelé au clergé et entretenu par lui, aujourd'hui que , de toutes parts , les ennemis four-

* jEterni Patris.

s Officio sanctUsimo,

bissent leurs vieilles armes et qu'on renouvelle presque les anciens combats...

« Nous avons déjà averti de mettre en les mains du clergé et de lui exposer assidûment et habilement les œuvres du grand saint Thomas d'Aquin... La méthode du Docteur angélique est admirablement propre à former les esprits. »

Par leurs vertus, comme par leur science, les prêtres doivent prêcher d'exemple. « Si Ton cherche les moyens d'assurer le salut des individus et celui des sociétés, il n'est pas douteux que c'est le clergé qui, par sa vie et ses mœurs, peut avoir sur l'un et sur l'autre la plus sérieuse influence. Que tous se souviennent donc que, s'ils ont été appelés par Jésus -Christ la lumière du monde, c'est parce qu'il faut que, comme un flambeau qui éclairerait l'univers, rayonne l'âme du prêtre... Mais la doctrine a besoin, par- dessus tout, d'avoir pour compagne l'innocence de la vie, pour cette raison surtout que la réforme des hommes s'accomplit bien mieux par les bons exemples que par les beaux discours... Toutefois, ce n'est point assez pour eux de n'être point esclaves des passions : la sainteté de leur état réclame encore en eux l'habitude de l'énergie dans le commandement de soimême et dans l'application de toutes les facultés de l'âme , de l'intelligence surtout et de la

volonté, qui tiennent la première place dans l'homme, au service du Christ*. »

« Ceux qui, dès leurs premières années, ont choisi Dieu pour héritage, sont tenus, suivant le précepte du Prince des apôtres, de se montrer, aux yeux du peuple chrétien, comme le modèle vivant de la vertu et de la continence. Ils doivent donc apprendre de bonne heure, sous le magistère des évêques et la conduite de maîtres choisis, à dominer leurs passions, à mépriser les choses d'ici -bas, à rechercher les biens du ciel, dont la pensée et le désir les aideront à se conserver chastes et purs au milieu de la corruption du siècle*. »

Cette question de l'éducation des prêtres, à une époque où il est si nécessaire de se prémunir et de lutter contre l'erreur, préoccupe fort le Pape.

« Dès les temps les plus reculés de l'Eglise, les pontifes romains et les évêques catholiques ont mis tous leurs soins à établir, pour les candidats au sacerdoce, des asiles où... on leur enseignait les belles lettres, les sciences sacrées et surtout les mœurs en rapport avec leur vocation. . .

« L'éducation du clergé doit être l'objet d'un zèle et d'une attention toute particulière. Il faut

^ Exennte ja.m stnno.

2 Jampridem.

que les clercs, conformément à l'ordre divin, croissent et s'attachent de telle sorte à leur vocation sacrée, qu'ils soient, aux yeux des hommes et en réalité, le sel de la terre et la lumière du monde. »

Léon XIII recommande aux prêtres « de ne jamais se laisser conduire par l'esprit profane, par la cupidité intéressée ou par le soin des affaires séculières ^.. , de se donner à la doctrine, pour la culture de l'esprit; à la vertu, pour la perfection de l'âme'...; d'être attachés à l'évêque comme les cordes d'une lyre^ ».

« Les prêtres doivent se persuader et graver, pour ainsi dire, dans leur esprit, qu'ils ne sont plus de la famille du siècle, mais qu'ils ont été choisis, par un vrai dessein de Dieu, pour vivre de la vie de Notre -Seigneur Jésus -Christ, bien qu'ils passent leur temps au milieu du siècle^. »

A la fois citoyens et prêtres de Dieu , il leur faut obéir aux hommes préposés au pouvoir civil ; « car bien qu'on veuille méconnaître leurs droits, ils doivent, au contraire, être respectés par les autres citoyens et avec plus de zèle encore par les prêtres : Rendez à César ce qui est à César ^. »

Les prêtres se souviendront que le royaume

* Quod mnltnm.

* Pergraia.

3 Jampridem,

* Officio sanctissimo.

» Ibid.

FORMATION SACERDOTALE, FRANC-MAÇONNERIE Hl

du Christ n^est pas de ce monde. Dans son encyclique du 2 septembre 1893, aux évêques hongrois, Léon XIII recommande au clergé de ne pas compromettre son autorité dans les vaines querelles des hommes : « Que les prêtres prennent bien gar<Je de ne pas se livrer plus qu'il n'est juste aux affaires civiles ou politiques, et qu'ils se souviennent souvent de ce précepte de l'apôtre saint Paul : « Que personne, com- « battant pour Dieu, ne se mêle aux affaires du « siècle, afin de plaire à Celui auquel il s'est « consacré... » La plus grande sagesse et la plus grande vigilance sont nécessaires aux prêtres pour qu'ils ne perdent pas la dignité et la mesure, et qu'ils ne paraissent pas songer aux intérêts humains plus qu'aux intérêts célestes, conformément à la parole de Grégoire le Grand : i< Il faut quelquefois subir par charité les affaires « du siècle, il ne faut jamais les rechercher par « goût, de peur qu'elles n'alourdissent l'esprit « de celui qui les aime , et que , entraîné par leur (( poids, il ne descende des hauteurs célestes « jusqu'aux objets les moins élevés. »

C'est surtout dans la lettre au clergé de France, du 8 septembre 1899, que Léon XIII a signalé les devoirs des prêtres à l'heure présente. Sans doute, dans ce discours, il s'adresse spécialement à la France, qui, « depuis le jour où il a été élevé à la chaire pontificale, a été

il2 LÉON XIII D'APRÈS SES ENCYCLIQUES

constamment l'objet de sa sollicitude et de son affection toute particulière, » et qui est, « pour les nations infidèles, un foyer d'apostolat; » mais les règles générales qu'il trace au sujet du gouvernement des âmes, qui est « l'art des arts » , peuvent s'appliquer à la chrétienté tout entière.

Il recommande de discerner avant toute chose les jeunes gens « en qui le Très -Haut a déposé le germe de la vocation », et qui doivent laisser les filets pour devenir des pécheurs d'hommes. Les petits séminaires sont « la gloire de l'Église de France, qui en possède un dans chacun de ses diocèses ». Il est d'un intérêt souverain, pour maintenir l'influence du clergé sur la société, qu'il compte dans ses rangs un assez grand nombre de prêtres ne le cédant en rien pour la science. Mais les aspirants au sacerdoce n'en sont pas moins exhortés « à demeurer fidèles aux méthodes traditionnelles des siècles passés ». On sent qu'à une époque où s'accusent chaque jour les progrès de l'utilitarisme, le Vicaire du Christ veut que le clergé conservé intact le trésor des belles -lettres et garde le flambeau sacré de l'idéal. « Ce sont les belleslettres qui ont formé les hommes éminents dont l'Eglise de France est fière à juste titre... C'est leur étude qui a puissamment aidé ceuxci à devenir de très vaillants et utiles ouvriers

au service de TEglise, et les a rendus capables de composer des ouvrages vraiment dignes de passer à la postérité et qui contribuent encore de nos jours à la défense et à la diffusion de la vérité révélée. »

Les littératures grecque et latine sont les dépositaires des chefs-d'œuvre de science sacrée que rÉglise compte, à bon droit, parmi ses plus précieux trésors. Comme les nouvelles méthodes pédagogiques tendent à réduire les études latines et les exercices de prose et de poésie, en honneur jusqu'alors, le clergé, admirateur des belles -lettres, doit prendre à son compte le mot de saint Paul à son disciple Timothée : « Gardez-en le dépôt... » « Si un jour, ce qu'à Dieu ne plaise, elles devaient disparaître complètement des écoles publiques, que vos petits séminaires et collèges libres les conservent avec une intelligente et patriotique sollicitude. »

Au sortir du petit séminaire, où leur intelligence a été développée par l'étude des belleslettres, lesjeunes gens entrent au grand séminaire « pour se préparer, par la piété et l'exercice des vertus cléricales, à la réception des saints ordres, en même temps qu'ils s'y livreront à l'étude de la philosophie et de la théologie ».

Ils doivent être en garde contre les vaines subtilités de la mauvaise philosophie, philosophiam et inanem fallaciam; c'est par elle que l'esprit

des fidèles se laisse le plus souvent tromper et que la pureté de la foi se corrompt parmi les hommes. « Ce nous est une profonde douleur d'apprendre que, depuis quelques années, des catholiques ont cru pouvoir se mettre à la remorque d'une philosophie qui , sous le spécieux prétexte d'affranchir la raison humaine de toute idée préconçue et de toute illusion, lui dénie le droit de rien affirmer au delà de ses propres opérations, sacrifiant ainsi à un subjectivisme radical toutes les certitudes que la métaphysique traditionnelle, consacrée par l'autorité des plus vigoureux esprits , donnait comme nécessaires et inébranlables fondements à la démonstration de l'existence de Dieu , de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme, et de la réalité objective du monde extérieur. »

Les élèves des grands séminaires doivent être appliqués pendant deux ans au moins à Tétude de la philosophie rationnelle ^ « non seulement pour leur apprendre à bien raisonner..., mais pour les mettre à même de défendre la foi orthodoxe contre les arguments captieux et souvent sophistiques des adversaires ; » quant à l'étude des sciences physiques et naturelles, ils ne sauraient naturellement y demeurer étrangers, mais il suffit qu'ils en connaissent, avec précision , les grands principes et les conclusions sommaires : « Les professeurs ne doivent pas se croire

obligés d^en exposer en détail les applications presque innombrables aux diverses branches de rindustrie humaine...

« Viennent ensuite les sciences sacrées proprement dites, à savoir : la théologie dogmatique et morale, l'Écriture sainte, Thistoire ecclésiastique et le droit canon. Ce sont là les sciences propres au prêtre. Il en reçoit une première initiation pendant son séjour au grand séminaire ; il devra en poursuivre l'étude tout le reste de sa vie...

(( La théologie, c'est la science des choses de la foi. Elle s'alimente , nous dit le pape Sixte-Quint, à ces sources toujours jaillissantes qui sont les saintes Ecritures, les décisions des Papes, les décrets des conciles. »

Les livres par excellence du futur prêtre sont : la Somme théologique^ de saint Thomas d'Aquin , et le livre d'or connu sous le nom de Catéchisme du saint concile de Trente ou Catéchisme romain. « Qui posséderait à fond ce livre aurait toujours à sa disposition les ressources à l'aide desquelles un prêtre peut prêcher avec fruit, s'acquitter dignement de l'important ministère de la confession et de la direction des âmes, et être en état de réfuter victorieusement les objections des incrédules. »

Quant à l'étude des saintes Écritures, les enseignements sur lesquels nous allons avoir à revenir

sont résumés ici de la manière la plus claire et la plus précise : n Les professeurs mettront en garde leurs disciples contre des tendances inquiétantes qui cherchent à s'introduire dans l'interprétation de la Bible, et qui, si elles venaient à prévaloir, ne tarderaient pas à en ruiner l'inspiration et le caractère surnaturels. Sous le spécieux prétexte d'enlever aux adversaires de la parole révélée l'usage d'arguments qui semblaient irréfutables contre l'authenticité et la véracité des livres saints, des écrivains catholiques ont cru très habile de prendre ces arguments à leur compte. En vertu de cette étrange et périlleuse tactique, ils ont travaillé de leurs propres mains à faire des brèches dans les murailles de la cité qu'ils avaient mission de défendre... Nous avons fait justice de ces dangereuses .témérités. Tout en encourageant nos exégètes à se tenir au courant des progrès de la critique, nous avons fermement maintenu les principes sanctionnés en cette matière par l'autorité traditionnelle des Pères et des conciles, et renouvelés de nos jours par le concile du Vatican. »

Partant de cette vérité déjà inscrite au livre de Job que « Dieu n'a pas besoin de nos mensonges », Léon XIII recommande que tout ce qui concerne l'élément humain de l'histoire de l'Eglise soit exposé avec une grande probité... « L'historien de l'Eglise sera d'autant plus fort

pour faire ressortir son origine divine supérieure à tout concept d'ordre purement terrestre et naturel , qu'il aura été plus loyal à ne rien dissimuler des épreuves que les fautes de ses enfants et parfois même de ses ministres ont fait subir à cette Épouse du Christ dans le cours des siècles. »

Mais voici les séminaristes devenus prêtres, coopérateurs des évêques, et appelés à faire la conquête des âmes. Le Pape veut à la fois les encourager à correspondre aux besoins de la société moderne, et les prémunir contre les écueils de leur mission délicate et même contre les ardeurs de leur propre zèle. Il les loue d'aller au peuple , aux ouvriers , aux pauvres , de chercher à moraliser leurs ouailles , à rendre leur sort matériel moins dur, de provoquer des réunions et des congrès, de fonder des patronages, des cercles, des caisses rurales, des bureaux d'assurance et de placement pour les travailleurs, d'introduire des réformes dans l'ordre économique et social, d'écrire pour cela des livres ou des articles de journaux. Mais il leur rappelle aussi la parole de saint Bernard : « Le zèle séparé de la science et de l'esprit de discernement ou de discrétion est insupportable. » Et il ajoute pour son propre compte, avec une égale sagacité :

« Tel acte, telle mesure, telle pratique de zèle pourront être excellents en eux-mêmes, lesquels,

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VU les circonstances, ne produisent que des résultats fâcheux. »

Comment les prêtres réussiront - ils à garder la mesure voulue? En se conformant à l'ordre établi , aux règles de la discipline ecclésiastique , « qui exige Tunion entre les divers membres de la hiérarchie , le respect et lobéissance des inférieurs à regard des supérieurs... Ecoutez les paroles du grand martyr d'Antioche, saint Ignace, au clergé de l'Eglise primitive : « Que tous obéis- « sent à leur évéque, comme Jésus- Christ a obéi « à son Père^ Ne faites en dehors de votre évêque a rien de ce qui touche au service de l'Église, et « de même que Notre-Seigneur n'a rien fait que « dans une étroite union avec son Père, vous, « prêtres, ne faites rien sans votre évêque. »

Comme il s'agit ici de la France, une sévère allusion est faite à tous ces laïques , politiciens ou journalistes sans mandats, qui s'arrogent le droit de diriger les fidèles et les diocèses et, dans un langage qui n'a rien d'évangélique , prétendent ramener les âmes à la source de l'Evangile :

« N'écoutez pas ces hommes néfastes qui, tout en se disant chrétiens et catholiques, jettent la zizanie dans le champ du Seigneur et sèment la division dans son Eglise en attaquant, et souvent même en calomniant les évêques, établis par l'Esprit- Saint pour régir l'Eglise de Dieu. Ne lisez ni leurs brochures ^ ni leurs journaux.

Un bon prêtre ne doit autoriser en aucune manière ni leurs idées , ni la licence de leur langage. »

Le Pontife termine en recommandant aux prêtres de ne rien faire, de ne rien dire qui ne soit en harmonie avec la dignité de leur sacerdoce, de ne pas fréquenter les réunions populaires « où leur présence ne servirait qu'à exciter les passions des impies et les ennemis de TÉglise » ; de ne pas aller « au-devant des innovations les plus périlleuses de langage, d'allures, de relations ». Sa pensée se résume dans ce sage conseil : « Assurément, il y a des nouveautés avantageuses, propres à faire avancer le royaume de Dieu dans les âmes et dans la société. Mais, nous dit le saint Évangile, c'est au Père de famille et non aux enfants et aux serviteurs qu'il appartient de les examiner, et, s'il le juge à propos, de leur donner droit de cité, à côté des usages anciens et vénérables qui composent l'autre partie de son trésor. »

Ce serait faire œuvre incomplète que de ne pas signaler également l'affection témoignée par Léon XIII aux ordres religieux.

« Les ordres religieux tirent, chacun le sait, leur origine et leur raison d'être de ces sublimes conseils évangéliques que notre divin Rédempteur adressa, pour tout le cours des siècles, à ceux qui veulent conquérir la perfection chrétienne;

âmes fortes et généreuses qui, par la prière et la contemplation, par de saintes austérités, par la pratique de certaines règles, s^efforcent de monter jusqu^aux plus hauts sommets de la vie spirituelle.

« Le but des engagements des religieux est double : d'abord élever les personnes qui les émettent à un plus haut degré de perfection; ensuite les préparer, en épurant et en fortifiant leurs âmes, à un ministère extérieur qui s'exerce pour le salut éternel du prochain et pour le soulagement des misères si nombreuses de l'humanité*.

Les promesses du religieux , « faites librement et spontanément, après avoir été mûries dans les réflexions du noviciat, ont été regardées et respectées par tous les siècles comme des choses sacrées, source des plus rares vertus.

« Les ordres religieux n'auraient pas dû être si indignement traités , surtout dans les États où, par leur travail, leur génie et leur zèle, ils ont jeté les semences de civilisation et de gloire*. »

De nos jours, « ni leur activité, ni leur zèle, ni leur amour du prochain ne se sont amoindris. Le bien qu'ils accomplissent frappe tous les yeux et leurs vertus brillent d'un éclat qu'aucune accusation, qu'aucune attaque n'a pu ternir. »

1 Lettre au cardinal Richard.

2 Auspicàto.

Enfin, en ces derniers temps, Léon XIII a pu écrire que les familles religieuses ont reçu du Siège apostolique des témoignages particuliers de sollicitude affectueuse et prévoyante, « soit quand elles jouissaient des bienfaits de la paix, soit surtout dans les jours de dures épreuves ^ »

Une lettre spéciale <( sur Tétude de l'Écriture sainte )> a été adressée au monde catholique en i893. Après avoir éclairé le clergé dans la voie des sciences philosophique et théologique, Léon XIII a senti le besoin « de ranimer et de recommander cette si noble étude des saintes lettres, et de la diriger d'une façon plus conforme aux nécessités des temps actuels* ».

Cette encyclique d'un ordre tout scientifique échappe plus qu'une autre à l'analyse, et nécessite une lecture attentive et suivie. Bornons-nous ici à quelques citations qui nous paraissent en marquer le caractère principal.

« L'étude des livres saints doit être très recommandée... Notre-Seigneur Jésus-Christ avait coutume d'en appeler aux saintes Ecritures en témoignage de sa mission divine. — Ceux qui doivent répandre la vérité catholique ne trouve-

^ Lettre aux supérieurs généraux.

3 ProvidentUsimus Dens,

1^ LÉOK XIII D'APRÈS SES ENCTCUQUES

ront nulle part ailleurs des enseignements plus nombreux et pins étendus sor Dien. « L^ignoc rance des Ecritures, a dit saint Jérôme, c^est c l'ignorance du Christ. »

a Ils agissent donc d'une façon maladroite et imprévoyante, ceux qui parlent de la religion et énoncent les préceptes divins sans presque invoquer d autre autorité que celles de la science et de la sagesse humaine, s'appuyant sur leurs propres arguments plutôt que sur les ai^^uments divins.

«... Ces livres, dictés par TEsprit-Saint luimême, contiennent des vérités très importantes, cachées et difficiles à interpréter en beaucoup de points ; pour les comprendre et les expliquer, nous aurons donc toujours besoin de la présence de ce même esprit. »

Léon Xlll passe ensuite la revue <c de tous les hommes remarquables par la sainteté de leur vie et par leur science des vérités divines qui ont toujours cultivé assidûment les saintes Écritures ». Parmi ceux d'Orient, la première place revient à Origène; puis il faut citer Clément et Cyrille, Eusèbe, Basile, Grégoire de Nazianze, Chrysostome. En Occident : Tertullien, Cyprien, Hilaire, Ambroise, Léon le Grand, Grégoire le Grand et surtout Augustin et Jérôme.

Dans les siècles suivants se signalent encore Bède, Alcuin, Anselme, Bernard; mais il convient de signaler surtout les progrès faits au

moyen âge grâce à la méthode des scholas tiques. « Leurs livres, soit relatifs à la théologie, soit commentant les saintes Ecritures elles-mêmes, manifestent une science profonde puisée dans les livres sacrés. A ce titre, saint Thomas d'Aquin a obtenu parmi eux la palme...

« Lorsque les monuments de la science des Grecs nous furent rapportés, lorsque surtout Tart nouveau de l'imprimerie eut été inventé, le texte de la sainte Écriture se répandit beaucoup. Il est étonnant combien , en peu de temps, se multiplièrent les éditions des livres sacrés, surtout de la Vulgate...

« Un grand nombre d'hommes doctes, appartenant surtout aux ordres religieux, depuis le concile de Vienne jusqu'au concile de Trente, travaillèrent à la prospérité des études bibliques. Ils préparèrent en quelque sorte la route aux savants du siècle suivant, durant lequel, à la suite du concile de Trente, l'époque si prospère des Pères de l'Eglise parut en quelque sorte recommencer.

« Depuis cette époque le zèle n'a pas fait défaut à nos exégètes..., qui ont défendu les saintes lettres contre les attaques du rationalisme. )>

Mais le Pape entend surtout entretenir ses lecteurs « de ce qui paraît le plus utile à la bonne ordonnance de ces études » et aussi des adversaires de l'Eglise en cette matière.

Elle a d abord eu à lutter contre ceux qui, € s'appujant sur leur jugement particulier, affirmaient que TEcriture était Tunique source de la révélation et le juge suprême de la foi.

« Aujourd'hui ses principaux adversaires sont les rationalistes qui ont rejeté entièrement même ces restes de foi chrétienne encore acceptés par leurs prédécesseurs,... qui nient toute inspiration , nient rÉcriture et proclament que tous les objets sacrés ne sont qu'inventions et artifices dés hommes... Pour appuyer de telles erreurs, ils invoquent les décisions d'une nouvelle science libre... 11 faut qu'à cette science fausse on oppose la doctrine antique et vraie que l'Église a reçue du Christ par l'intermédiaire des apôtres et que, dans un tel combat, se lèvent de toutes parts d'habiles défenseurs de la sainte Écriture.

« Notre premier soin doit donc être que dans les séminaires, dans les universités, les lettres divines soient enseignées en tout point comme le demandent l'importance même de cette science et les nécessités de l'époque actuelle. »

Des conseils précis sont ensuite adressés à ceux qui se vouent spécialement aux études bibliques ; il faut lire en leur entier ces précieuses instructions, dont on risquerait de dénaturer le sens en n'en citant que des fragments.

La conclusion de cette lettre est que tous les livres « que l'Église a reçus comme sacrés et

canoniques dans toutes leurs parties, ont été écrits sous l'inspiration de TEsprit-Saint », conformément à un décret du concile du Vatican : « Les livres entiers de l'ancien et du nouveau Testament, dans toutes leurs parties, tels qu'ils sont énumérés par le décret du même concile de Trente, et tels qu'ils sont contenus dans l'ancienne édition Vulgate en latin , doivent être regardés comme sacrés et canoniques. L'Église les tient pour sacrés et canoniques non parce que, rédigés par la seule science humaine, ils ont été ensuite approuvés par l'autorité de la dite Église; non parce que seulement ils renferment la vérité sans erreur, mais parce qu'écrits sous l'inspiration du Saint-Esprit, ils ont Dieu pour auteur. »

Après avoir fait connaître sa manière de voir sur les études philosophiques et théologiques, le Pape -docteur a voulu entre trenir les catholiques des études historiques.

Convaincu de l'influence exercée actuellement sur les esprits par la science, et des droits qu'a l'Église de revendiquer sa part dans l'histoire des progrès intellectuels des peuples, il s'est préoccupé de prouver que les Papes ont non seulement été les meilleurs agents de civilisation, mais aussi les gardiens des trésors histo-

riques. C'est à cet effet qu'il écrivit, en 1883, aux cardinaux de Luca, Pitra et Hei^nrœther, une lettre sur les études historiques.

Ce document débute par signaler les attaques des ennemis de TÉglise et de la Papauté « contre l'histoire des âges chrétiens et surtout contre les annales qui renferment les fastes des Pontifes romains dans leur rapport et leur liaison avec les destinées italiennes^ ». — L'ancien évêque de Pérouse veut que ses compatriotes sachent « que rÉglise fut pour eux dans le passé et qu'elle sera dans l'avenir la plus abondante source de bienfaits ». 11 faut donc veiller à ce que Tétude de l'histoire ne soit pas (c une conspiration contre la vérité » , et empêcher que les enfants ne reçoivent rinstruction dans des manuels <( parsemés de mensonges )>. 11 faut redire « que l'unique charité des Papes , concourant avec d'autres causes, donna naissance à leur souveraineté, qui a eu cette gloire d'être toujours inséparable de la commune utilité...; que les peuples d'Italie ont profité de la résistance des Papes aux injustes passions des princes ; . . . qu'au Saint-Siège revient la plus grande part du renom acquis par l'Italie dans les sciences et les beaux-arts...

« Aussi , représenter la Papauté en soi ou le pouvoir temporel comme funeste à la race ita-

1 Ssepenumero considérantes.

FORMATION SACERDOTALE, FRANC-MAÇONNERIE i27

lienne , ce n'est autre chose que mentir volontairement sur des faits évidents et notoires. »

Si rhistoire devient Tesclave de Tesprit de parti et des passions mobiles des hommes, elle ne sera plus « la maîtresse de la vie et le flambeau de la vérité », Il est donc hautement important « qu'on ne transforme pas ce très noble métier d'historien en fléau public et domestique des plus graves... Il faut que les hommes de cœur, doctement versés en ce genre d'études, se dévouent à écrire l'histoire; que les accusations insultantes, depuis trop longtemps accumulées contre les pontifes romains, soient dissipées ; . . . que les mensonges et les faussetés soient réfutés, en recourant aux sources ».

La conclusion témoigne hautement que le Siège apostolique ne craint pas l'éclat de la vérité. « Nous avons statué qu'il serait permis d'user de toutes les ressources que nos dépôts littéraires offrent au développement de la religion et des bonnes études. Nous déclarons que, pour faire les œuvres historiques dont nous avons parlé, notre bibliothèque vaticane fournira les matériaux opportuns. »

Suit un éloquent appel aux savants et aux amants de l'éternelle vérité :

« Plaise à Dieu qu'en foule accourent ceux qui aiment la recherche du vrai, pour recueillir les monuments dignes de mémoire. Toute Fhis-

toire crie qu'il y a un Dieu, modérateur, par sa providence suprême, du mouvement varié et perpétuel des choses humaines, et qui, malgré les mortels , fait tout concourir à Taccroissement de l'Eglise; l'histoire proclame que, malgré les combats et les assauts violents, le pontificat romain est toujours resté victorieux, et que ses adversaires, déçus dans leur espérance , n'ont fait que provoquer leur perte. L'histoire, non moins évidemment, atteste ce qui a été divinement prévu dès l'origine de Rome. C'est qu'elle donnerait au successeur du bienheureux Pierre une demeure et un trône , pour gouverner d'ici , comme d'un centre, indépendant de toute puissance, l'universelle république de la chrétienté. Nul n'a osé s'opposeir à ce plan divin de la Providence , que , tôt ou tard, il n'ait senti sa vaine entreprise échouer. »

Pas plus que Pie IX , Léon XIII n'a , en effet , souscrit à la déchéance de la puissance terrestre du Saint-Siège.

A son avènement, tout un parti était intéressé à insinuer qu'il chercherait à s'entendre avec le gouvernement italien, et qu'il n'hésiterait pas à payer par de sérieux sacrifices les avantages d'une réconciliation.

Ceux qui envisageaient cette éventualité ont

été vite détrompés. Dès sa première encyclique, le nouveau pontife écrivait : « Ce n'est ni par esprit d'ambition, ni par désir de domination, vénérables frères, que nous sommes poussé à demander le retour à Tétat de choses où les desseins de la divine Providence avaient autrefois placé les Pontifes romains, mais bien par les devoirs de notre charge et par les engagements religieux du serment qui nous lie; nous y sommes en outre poussé, non seulement par la considération que ce principat nous est nécessaire pour défendre et conserver la pleine liberté du pouvoir spirituel, mais encore parce qu'il a été pleinement constaté que, lorsqu'il s'agit du principat temporel du Siège apostolique, c'est la cause même du bien public et du salut de toute la société humaine qui est en question. Il suit de là que, à raison du devoir de notre charge, qui nous oblige à défendre les droits de la sainte Église, nous ne pouvons nous dispenser de renouveler et de confirmer, dans cette lettre, les déclarations et les protestations que notre prédécesseur Pie IX, de sainte mémoire, a plusieurs fois émises et renouvelées , tant contre l'occupation du pouvoir temporel que contre la violation des droits de l'Église romaine^. »

Cette thèse a été soutenue sans relâche depuis

* Inscrutabili,

un quart de siècle que dure le pontificat de Léon XIII. Le Pape doit être souverain , car s'il n^est pas souverain il est sujet, et s'il est sujet il n'est pas libre.

La condition à laquelle lont réduit les vicissitudes des temps est <( dure », « intolérable, » u désastreuse ; » il ne saurait se contenter « de cette apparence de majesté royale qu'on lui laisse comme par dérision , après l'avoir dépouillé de ses droits légitimes »,... de la jouissance même de la liberté qui lui a été concédée, « et qui est susceptible d'être ravie ou diminuée au gré d'autrui. »

Léon XIII, nous l'avons vu, a invoqué l'histoire pour établir que la souveraineté des Papes prit naissance dans leur charité tutélaire et dans la protection qu'ils donnèrent à la patrie commune, soit pour la défendre contre les envahisseurs, soit pour y faire briller l'éclat des arts.

Comparant le présent avec le passé , il montre combien l'Italie d'aujourd'hui souffre de sa mésintelligence avec le Saint-Siège. Il qualifie de <( folie » l'espoir de voir les Papes sacrifier leur souveraineté civile, seul gage de leur liberté dans le gouvernement de l'Eglise. Les événements ne lui ont, hélas ! que trop donné raison; ils ont démontré que ce que certains appellent son intransigeance n'est qu'une haute et sage prévoyance. On connaît les tristes désordres de

la nuit du 13 juillet 1881, lorsque les restes de Pie IX furent transportés de Saint-Pierre à Saint- Laurent, et que la police laissa une bande de misérables insulter le cortège. Si, comme on Ta dit, de tels excès étaient possibles contre les restes inanimés dun pontife, quel aurait été le sort d'un pape vivant, s'il avait voulu sortir de sa prison volontaire du Vatican?

Léon XIII eut à cœur de venger la mémoire de son prédécesseur et la majesté du pontificat, en dénonçant « l'horrible forfait » qui venait de se commettre : « Que le monde catholique voie par là quelle sécurité nous est laissée dans la ville étemelle!... On comprend de mieux en mieux que nous ne pouvons actuellement résider à Rome que captif au Vatican. »

Mais nul discours ne contient une protestation à la fois plus émue et plus digne contre la situation faite au Saint-Siège que la lettre écrite au cardinal RampoUa le 8 octobre 1895, au lendemain de manifestations politiques « dont les derniers échos achevaient à peine de s'évanouir dans les rues de Rome )>.

(( En vérité, il nous semblait que, à raison de ce sentiment d'humanité et de décence tout à la fois qui subsiste même dans les esprits excités par la passion, nous pouvions espérer quelques égards au moins pour notre vieillesse... Familier, par la grâce de Dieu, avec la souf-

i32 LÉON XIII D'APRÈS SES ENCYCLIQUES

france et le pardon, nous oublions l'affront fait à notre personne... Mais ce qui nous émeut et nous afflige, c'est la solennité de Toffense aux droits du Siège apostolique et Tintention manifeste de perpétuer, au lieu de Tapaiser, un conflit dont nul ne peut mesurer les désastreux effets... En glorifiant Tévénement de 1870, on a eu pour but, avant tout, d'assurer les finiits de la conquête et de faire entendre à l'Italie et au monde que le Pontife doit se résigner désormais à une captivité sans espoir de délivrance. »

L'occupation de Rome a été dictée par un mot d'ordre essentiellement antireligieux. « Si on étendit la main pour renverser les murs de la métropole civile, ce fut pour mieux battre en brèche la cité sacerdotale ; et , pour arriver à attaquer de près la puissance spirituelle du Pape, on commença par en abattre le rempart terrestre... Les sectaires nourrissaient le projet bien arrêté de changer les destinées de la cité privilégiée, de la transformer, de la faire redevenir païenne; ce qui fut appelé, dans leur jargon, donner naissance à la troisième Rome. »

Quels profits la nation a -t- elle recueillis de cette conquête , sinon la division morale de l'Italie, l'ébranlement des fondements de l'ordre civil et social?

« Au milieu de ces maux toujours grandissants.

on voit devenir plus violente la guerre à TEglise et particulièrement à son chef visible, auquel fut ravie, en même temps que sa puissance civile, Fautonomie non moins convenable à la dignité du Pontife que nécessaire à la liberté du ministère apostolique. Et c'est en vain qu'on a recours à des expédients législatifs. Aucune disposition juridique ne pourra jamais conférer l'indépendance vraie sans une juridiction territoriale. La situation qu'ils affirment nous avoir garantie n'est pas celle qui nous est due et qui nous est nécessaire , elle n'est pas une indépendance effective, mais apparente et éphémère, parce qu'elle est subordonnée au caprice d'autrui. Cette forme d'indépendance, celui qui l'a donnée peut l'enlever; hier on l'a décrétée, demain on peut la supprimer. N'avons -nous pas vu, dans les jours qui viennent de s'écouler, demander d'une part et faire entrevoir de l'autre, d'une manière menaçante, l'abrogation des soi-disant garanties pontificales ?. . .

« Si les Italiens nous prêtaient une oreille docile, s'ils puisaient dans les traditions des ancêtres et dans la conscience de leurs vrais intérêts le courage de secouer le joug maçonnique, nous ouvririons notre âme aux plus douces espérances , par rapport à cette terre italienne si tendrement aimée. Mais si le contraire arrivait, il nous est douloureux de le dire , nous ne pour-

rions présager que de nouveaux périls et de plus grandes ruines. »

Trois années après cette lettre à son secrétaire d^Etat , Léon XIII éprouve le <( douloureux devoir » de protester encore, « à l'occasion d'actes accomplis au détriment de l'Eglise et de la religion par ceux qui, à la suite de bouleversements bien connus, dirigent, en Italie, les affaires publiques. »

C'est l'objet de la lettre encyclique du 5 août 1898 aux évêques, au clergé et au peuple d'Italie, où sont résumées d'une manière saisissante toutes les difficultés de la question romaine :

« Des événements néfastes sont survenus, mêlés de désordres et de l'effusion du sang des citoyens , qui mirent dans le deuil quelques contrées de l'Italie*... Nous pensions que ceux qui ont la direction des affaires publiques, remontant des effets aux causes et faisant leur profit de la dure leçon qu'ils venaient de recevoir, reviendraient aux règles chrétiennes de l'organisation sociale, à l'aide desquelles les nations doivent se renouveler si elles ne veulent pas se laisser périr, et que, par conséquent, ils mettraient en honneur les principes de justice, de probité et de religion d'où dérive principale-

* II s'agit notamment des troubles de Milan.

ment même le bien-être matériel d'mi peuple... Mais grande fut notre surprise et notre douleur, quand nous apprîmes que, sous un prétexte absurde, mal dissimulé par Tartifice, on osait, afin d'égarer l'opinion publique et d'exécuter plus aisément un dessein prémédité, déverser sur les catholiques la folle accusation de perturbateurs de Tordre, pour faire retomber sur eux le blâme et le dommage des mouvements séditieux dont quelques régions de Fltalie avaient été le théâtre. »

La douleur du Pape s'accroît en voyant les vengeances ou plutôt les injustices succéder aux calomnies : les journaux catholiques suspendus ou supprimés, les comités diocésains ou paroissiaux proscrits, les réunions des congrès dispersées, la destruction, en quelques heures, d'œuvres longuement et péniblement édifiées. Ces persécutions ravivent, dans le cœur du vieux Pontife, le souvenir des événements de 1870. Il en retrace l'image aux hommes , trop disposés à oublier les malheurs des victimes de l'oppression. « Après avoir renversé le principat civil des Papes, on en vint, en Italie, à dépouiller graduellement l'Église catholique de ses éléments de vie et d'action et de son influence native et séculaire dans l'organisation publique et sociale. Par une série progressive d'actes systématiquement coordonnés, on ferma les monastères et les couvents ; on dis-

sipa, par la confiscation des biens ecclésiastiques, la plus grande partie du patrimoine de TÉglise; on imposa aux clercs le service militaire; on entrava la liberté du ministère ecclésiastique par d'injustes mesures d'exception; on s'efforça constamment d'effacer de toutes les institutions publiques l'empreinte religieuse et chrétienne ; on favorisa les cultes dissidents; et, pendant que l'on concédait aux sectes maçonniques la plus ample liberté, on réservait l'intolérance et d'odieuses vexations à cette unique religion qui fut toujours la gloire, le soutien et la force des Italiens. »

Tous ces actes passés et présents sont « pernicieux pour les intérêts des populations, pour la conservation sociale, pour le bien véritable de l'Italie ».

Sans doute, on prétend les justifier en accusant les sociétés catholiques « de tendances contraires à l'organisation politique actuelle de l'Italie ». Le Pape tient à s'expliquer à ce sujet et à dissiper une équivoque créée et maintenue à dessein par les ennemis de l'Eglise et de la religion, pour donner devant le public une couleur favorable à l'ostracisme odieux dont ils veulent frapper les associations catholiques.

On ne saurait prêter trop d'attention aux paroles suivantes, où sont comme condensées les revendications actuelles de la Papauté. On

verra qu'elles ne contredisent en aucune manière les instructions données par le chef de l'Eglise aux autres pays , et qu'en Italie , comme ailleurs , il ne recherche que le bien de la religion, « la liberté et l'indépendance de l'Eglise catholique. » « Les catholiques italiens, en vertu des principes immuables et bien connus de leur religion, se refusent à toute conspiration ou révolte contre les pouvoirs publics, auxquels ils rendent le tribut qui leur est dû... Mais les catholiques italiens, précisément parce qu'ils sont catholiques, ne peuvent renoncer à vouloir qu'on restitue à leur chef suprême l'indépendance nécessaire et la plénitude de la liberté vraie et effective, qui est la condition indispensable de la liberté et de Tindépendance catholique. Sur ce point, leurs sentiments ne changeront ni par les menaces, ni par la violence : ils subiront l'ordre de choses actuel ; mais , tant qu'il aura pour but l'abaissement de la Papauté et pour cause la conspiration de tous les éléments antireligieux et sectaires, ils ne pourront jamais, sans violer leurs plus sacrés devoirs, concourir à le soutenir par leur adhésion et par leur appui. Demander aux catholiques un concours positif pour maintenir l'ordre de choses actuel serait une prétention déraisonnable et absurde ; car il ne leur serait plus permis d'obtempérer aux enseignements et aux préceptes du Siège aposto-

lique ; au contraire , ils devraient agir en opposition avec ces enseignements et se départir de la conduite que tiennent les catholiques de toutes les autres nations.

(( Voilà pourquoi l'action des catholiques, dans Tétat présent des choses, demeurant étrangère à la politique, se concentre sur le champ social et religieux et vise à moraliser les populations, à les rendre obéissantes à TEglise et à son chef, à les éloigner des périls du socialisme et de l'anarchie, à leur inculquer le respect du principe d'autorité, enfin à soulager leur indigence par les œuvres multiples de la charité chrétienne. »

A cette occasion, Léon XIII fait voir de nouveau à quel point sa situation est « pénible, précaire, intolérable », et combien sa liberté est garantie ironiquement. « A quoi se réduit, à vrai dire, notre liberté, quand, après avoir été dépouillé de la plus grande partie des anciennes ressources morales et matérielles dont les siècles chrétiens avaient enrichi le Siège apostolique et l'Église en Italie, nous sommes maintenant privé même de ces moyens d'action religieuse et sociale que notre sollicitude et le zèle admirable de l'épiscopat, du clergé et des fidèles avaient réunis pour la défense de la religion et pour le bien du peuple italien? »

Chaque nouvel événement peut être l'occasion

d'une nouvelle spoliation. Le Pontife signale cet état de chose à ses fils d'Italie et à ceux des autres nations ; mais , se tournant spécialement vers ses compatriotes, vers ceux qui « ont été en butte à de plus pénibles vexations parce qu'ils sont plus près de lui : Catholiques italiens, ne perdez pas courage; mais, vous tenant rigoureusement, comme par le passé, dans les limites de la loi et pleinement soumis à la direction de vos pasteurs , poursuivez les mêmes desseins avec une ardeur vraiment chrétienne. »

Mais où le chef de l'Église sent le plus douloureusement son impuissance et où sa protestation est à la fois la plus vibrante et la plus indignée , c'est lorsqu'il voit les efforts de l'hérésie s'exercer au centre même du monde catholique, à Rome.

Le mal devenant menaçant, il écrit, le 19 août 1900, à son cardinal vicaire : « Il est maintenant connu de chacun par l'évidence des faits que le dessein conçu par les sectes hérétiques, émanations multiformes du protestantisme, est de planter l'étendard de la discorde et de la rébellion religieuse dans la péninsule, mais surtout dans cette noble cité dans laquelle Dieu luimême, ordonnant admirablement les événements, établit le centre de cette féconde et sublime unité qui fut l'objet de la prière adressée par notre divin Sauveur à son Père céleste [Joan, xvii,

H y 21), et que les Papes conservèrent jalousement, même au prix de leur vie, malgré les oppositions des hommes et les vicissitudes du temps. »

Ces sectes ont réussi à s'introduire « dans la vigne élue du Seigneur. . . Ne pouvant compter sur la force de la vérité,... elles tirent profit, pour éteindre ou du moins comprimer dans Tâme la foi catholique, de Tâge tendre et sans défense, de Tinsuffisance de culture, de la détresse de rindigence » !

Il faut combattre le mal; Léon XIII recommande aux catholiques Tœuvre de la Préservation de la Foi y fondée dans ce dessein; mais il saisit cette occasion pour affirmer une fois de plus combien « est pénible la condition faite au chef de TÉglise catholique, contraint de voir le libre et progressif développement de l'hérésie dans cette cité sainte, de laquelle doit rayonner sur le monde entier la lumière de la vérité et de l'exemple, et qui devrait être le siège respecté du vicaire de Jésus- Christ ».

A côté de l'hérésie proprement dite , Léon XIII n'a cessé de dénoncer, dès le début de son pontificat , la secte qui s'attache aujourd'hui avec le plus de téïiacité à miner la foi chrétienne , prin-

cipalement dans les pays catholiques : « Au temps présent, les ennemis du monde catholique croissent outre mesure en nombre, en force, en audace dans leurs desseins; il ne leur suffît pas de renier publiquement les doctrines célestes, ils travaillent avec une force et ime ardeur extrêmes ou à bannir complètement l'Église du sein de la société, ou à la réduire du moins à ne rien pouvoir dans la vie publique des peuples*. »

En 1884, désireux de préserver de toute contagion le troupeau confié à sa garde et de le protéger contre la ruse ou Taudace des ravisseurs, le Pontife consacre à la secte des francs -maçons une encyclique demeurée célèbre : « Depuis que, par la jalousie du démon , le genre humain s'est misérablement séparé de Dieu auquel il était redevable de son appel à l'existence et des dons surnaturels, il s'est partagé en deux camps ennemis, lesquels ne cessent pas de combattre, l'un pour la vérité et pour la vertu , l'autre pour tout ce qui est contraire à la vertu et à la vérité... A notre époque, les fauteurs du mal paraissent s'être coalisés dans un immense effort, sous l'impulsion et avec l'aide d'une société répandue en un grand nombre de lieux et fortement organisée, la société des francs -maçons. Ceux-ci, en effet , ne prennent plus la peine de dissimuler

1 MilUans.

leurs intentions, et ils rivalisent d'audace entre eux contre l'auguste majesté de Dieu*. »

Il semble à Léon XIII qu'il entend la parole du psalmiste : « Seigneur, voici que vos ennemis font un grand fracas; ceux qui vous trahissent ont levé la tête, » et sa conscience lui commande d'opposer toute la résistance possible à l'impiété des adversaires.

En agissant ainsi , il déclare suivre non seu~ lement l'exemple de ses prédécesseurs, Clément XII, Benoît XIV, Pie VII et Pie IX, mais aussi celui des princes et des chefs d'États qui en Hollande, en Autriche, en Suisse, en Espagne, en Bavière, en Savoie et dans quelques parties de l'Italie, dénoncèrent la société des francsmaçons au Siège apostolique et la frappèrent eux-mêmes en portant des lois contre elle.

Il faut éclairer les âmes naïves et crédules qui, dans une pensée philanthropique , croient pouvoir entrer dans cette association.

(( A croire les francs -maçons, leur seul but est d'améliorer le sort de la multitude et d'étendre à un plus grand nombre d'hommes les avantages de la société civile. Mais à supposer que ces intentions fussent sincères , elles seraient loin d'épuiser tous leurs desseins. En effet, ceux qui sont affiliés doivent promettre d'obéir aveu-

^ Humanum genus.

glément et sans discussion aux injonctions des chefs ; de se tenir toujours prêts sur la moindre notification, sur le plus léger signe, à exécuter les ordres donnés... Il s*agit pour eux de détruire de fond en comble toute la discipline religieuse et sociale qui est née des institutions chrétiennes et de lui en substituer ime nouvelle façonnée à leurs idées, et dont les principes fondamentaux et les lois sont empruntés au naturalisme. »

Sans doute, il existe des francs -maçons qui sont entrés dans la secte sans tendre à ce but, la plupart étant même incapables de le poursuivre. Beaucoup sont entraînés par faiblesse, par ignorance:

« Tout ce que nous venons ou ce que nous nous proposons de dire doit être entendu de la secte maçonnique envisagée dans son ensemble, en tant qu'elle embrasse d'autres sociétés qui sont pour elle des sœurs et des alliées. Nous ne prétendons pas appliquer toutes ces réflexions à chacun de leurs membres pris individuellement.

« Parmi eux, en effet, il s'en peut trouver, et même en bon nombre, qui, bien que non exempts de faute pour s'être affiliés à de semblables sociétés, ne trempent cependant pas dans leurs actes criminels et ignorent le but final que ces sociétés s'efforcent d'atteindre...

144 LÉON XIll D APRÈS SES ENCYCLIQUES

« Prise dans son ensemble, la secte fait profession de croire à l'existence de Dieu; mais le témoignage de ses propres membres établit que cette croyance n'est pas, pour chacun d'eux individuellement , Tobjet d'une adhésion ferme et d'une inébranlable certitude. — Us ne dissimulent pas que la question de Dieu est parmi eux une cause de grands dissentiments... En fait, ceux qui nient résolument l'existence de Dieu sont aussi bien reçus à l'initiation que ceux qui, d'une certaine façon, admettent encore le dogme, mais en le dénaturant... Or, quand ce fondement nécessaire est détruit ou seulement ébranlé, il va de soi que les autres principes de l'ordre naturel chancellent dans la raison humaine et qu'elle ne sait plus à quoi s'en tenir, ni sur la création du monde par tm acte libre et souverain du Créateur, ni sur le gouvernement de la Providence , ni sur la survivance de l'âme et la réalité d'une vie future et immortelle succédant à la vie présente. »

La morale « est la seule chose qui eût trouvé grâce devant les membres de la secte » ; mais ils veulent qu'elle soit civique ^ indépendante , libre ^ en un mot une morale « qui ne fasse aucune place aux idées religieuses ».

On a pu voir « combien une telle morale est insuffisante, et comment elle fléchit sous le soufile des passions... Là où elle a pris la place

de la morale chrétienne,... on a vu promptement dépérir la probité et l'intégrité des mœurs, grandir et se fortifier les opinions les plus monstrueuses, et Taudace des crimes partout déborder ».

La secte poursuit la destruction de toutes les forces sociales. « Elle concentre ses énergies et ses efforts pour s'emparer de l'éducation de la jeunesse... et proscrire de l'enseignement de la morale les grands et saints devoirs qui unissent l'homme à Dieu. » Elle ébranle la constitution de la famille par l'encouragement au divorce; enfin , « avec une témérité sans exemple , même chez les païens, elle a la prétention de faire l'Etat complètement étranger à la religion et pouvant administrer les affaires publiques sans tenir plus de compte de Dieu que s'il n'existait pas. » Elle n'a pas finalement le droit de se dire étrangère aux attentats des communistes et des socialistes, puisque, sur le terrain des principes, elle se trouve entièrement d'accord avec eux; puisqu'elle « supprime la crainte de Dieu et le respect dû à ses lois , laisse tomber en discrédit l'autorité des princes , donne libre carrière et encouragement à la manie des révolutions , lâche la bride aux passions populaires, brise tout frein, sauf celui des châtiments ».

Et pourtant la franc -maçonnerie a su « cha-

touiller agréablement les oreilles des princes et des peuples, prenant les uns et les autres par la douceur de ses maximes et Tappftt de ses flatteries ». Comme les ennemis de TÉglise au temps de saint Augustin, ceux d'aujourd'hui « croient ou cherchent à faire croire que la doctrine chrétienne est incompatible avec le bien de l'État, parce qu'ils veulent fonder l'État, non sur la solidité des vertus, mais sur l'impunité des vices ».

Il faut déplorer que la « sagesse politique des princes et des peuples ne les invite pas à s'unir à l'Église pour combattre les francs -maçons, au lieu de s'unir aux francs -maçons pour combattre l'Église ».

Le Pontife conjure les catholiques de faire de la lutte antimaçonnique « le point central de la résistance contre l'ennemi commun » ; il renouvelle toutes les sentences prononcées par ses prédécesseurs « pour détourner les hommes de s'affilier à la secte ou pour les déterminer à en sortir », et s'adressant aux évêques : « Arrachez à la franc -maçonnerie le masque dont elle se couvre, et faites la voir telle qu'elle est. »

Contre l'association, les chrétiens doivent lutter par l'association : « Que renaissent, appropriées aux besoins du temps présent, les corporations ouvrières destinées à protéger, sous la tutelle de la religion, les intérêts du travail et

les mœurs des travailleurs; que des sociétés de patrons se constituent pour venir en aide à Thonnête classe des prolétaires. » Et la grande œuvre d'Ozanam s'offre à la pensée de Léon XIII ; il se souvient de ce que cet homme de bien, sous la seule inspiration de sa piété et de son ardeur évangélique, a su faire à travers le monde entier :

« Nous ne saurions passer sous silence une société qui a donné tant d'exemples admirables et qui a si bien mérité des classes populaires. Nous voulons parler de celle qui a pris le nom de son patron, Vincent de Paul... Les efforts de ses membres tendent uniquement à se porter par une charitable initiative au secours des pauvres et des malheureux, ce qu'ils font avec une merveilleuse sagacité et une non moins admirable modestie. »

Enfin, avec la lassitude du vigneron qui, au soir de la journée, sa tâche accomplie, sent l'inutilité de son travail, s'il n'est pas aidé par Celui qui dispose des éléments, le Pontife s'écrie : « Du reste, nous savons très bien que nos communs labeurs pour arracher du champ du Seigneur les semences pernicieuses seraient tout à fait impuissants si, du haut du ciel, le Maître de la vigne ne secondait nos efforts. » C'est aux gens de bien « de tendre vers Dieu leurs mains suppliantes, afin que leurs gémissements s'ef-

forcent d'obtenir la prospérité et les progrès persévérants du christianisme, la paisible jouissance pour rÉglise de la liberté nécessaire, le retour des égarés au bien, le triomphe de la vérité sur l'erreur, de la vertu sur le vice ».

Organisation de la famille chrétienne. — Éducation des enfants. — De l'indissolubilité du mariage. — Du duel et de là guerre.

Léon XIII a montré Faction destructive de la franc -maçonnerie dans Tordre social et moral ; il s'applique, autre part, à mettre en lumière les principes sur lesquels repose la société chrétienne. Il débute par définir très nettement les droits de la famille, « société très petite sans doute, mais réelle et antérieure à toute société civile, à laquelle, dès lors, il faudra de toute nécessité attribuer certains droits et certains devoirs absolument indépendants de TÉtat^ »

Il revient à chaque instant sur cette pensée que l'autorité paternelle ne saurait être abolie ni absorbée par l'Etat, et que les enfants doivent demeurer soumis à leurs parents jusqu'à ce qu'ils aient conquis leur personnalité. Il rappelle, à ce sujet, la doctrine de saint Thomas : « De ce

* Rerum novarum.

iSO LÉON XIII D'APRÈS SES ENCYCLIQUES

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que les fils sont naturellement quelque chose de leur père,... ils doivent rester sous la tutelle des parents jusqu'à ce qu'ils aient acquis l'usage du libre arbitre. » — « Ainsi, poursuit le Pape, en substituant à la providence paternelle la providence de l'État, les socialistes vont contre la justice naturelle et brisent les liens de la famille. »

Le pouvoir civil ne saurait donc envahir arbitrairement le sanctuaire de la famille , si ce n'est dans les cas extrêmes où une famille fait de vains efforts pour sortir d'une situation désespérée ; mais c'est surtout lorsqu'il s'agit de l'éducation des enfants, que la liberté des pères de famille réclame le respect. « C'est aux parents qu'il appartient, en vertu du droit naturel, d'élever ceux auxquels ils ont donné le jour, avec l'obligation d'adapter l'éducation et la formation de leurs enfants à la fin pour laquelle Dieu leur a donné de leur transmettre le don de la vie... Ils doivent donc s'opposer absolument à ce que leurs enfants fréquentent les écoles où ils sont exposés à boire le funeste poison de l'impiété*...

« En ce qui regarde la famille, il importe souverainement que les enfants nés de parents chrétiens soient de bonne heure instruits des

f Sapientise christianx.

préceptes de la foi et que l'instruction religieuse s'unisse à l'éducation par laquelle on a coutume de préparer l'homme et de le former dans le premier âge. Séparer l'une de l'autre, c'est vouloir, en réalité, que, lorsqu'il s'agit des devoirs envers Dieu , l'enfance reste neutre ; système mensonger, système par- dessus tout désastreux dans tm âge aussi tendre, puisqu'il ouvre, dans les âmes, la porte de l'athéisme et la ferme à la religion... L'Église, gardienne et vengeresse de l'intégrité de la foi,... a toujours condamné ouvertement les écoles appelées mixtes ou neutres^ et a maintes fois averti les pères de famille afin que, sui* ce point si important, ils demeurassent toujours vigilants, toujours sur leurs gardes*. »

Le Pape demande plus encore ; il veut des écoles « où les enfants soient avec le plus grand soin instruits des vérités saintes et des devoirs envers Dieu, où ils apprennent à connaître parfaitement l'Église , à écouter ses enseignements et à se persuader qu'il faut être prêt à souffrir pour sa cause * ».

Puis, de cette voix aimante qui sait toujours trouver des mots caressants lorsqu'elle s'attendrit, il rappelle que c'est sur les genoux de l'Église que les nations naissantes se sont élevées : « L'Église a toujours eu des embrasse-

^ Nobilisêima Gallornm gens.

« Ibid.

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ments maternels pour le jeune âge; elle n'a cessé de travailler amoureusement à sa protection , et elle la entouré de nombreux secours ; de là, toutes ces congrégations religieuses établies pour élever Fadolescence dans les arts et la science, surtout pour la former à la sagesse et à la vertu chrétienne... Elle a donc juste sujet de gémir, en voyant que ses enfants lui sont arrachés dès le premier âge et poussés dans les écoles où, lorsque toute connaissance de Dieu n'est pas supprimée, elle n'est que superficielle et mêlée de faux^ »

Les gouvernements privent leur autorité d'un inappréciable appui, lorsqu'ils ne veillent pas à ce que l'enfance soit élevée dans le respect et dans la crainte de Dieu, le maître suprême.

« D'innombrables et graves dangers menacent un État où l'enseignement et le système d'études sont constitués en dehors de la religion, et, ce qui est pis encore , contre elle. . . Les fondements sur lesquels repose toute autorité étant ébranlés , la société civile se dissout et s'évanouit ; il n'y a plus d'État, et il ne reste partout que la domination de la force et du crime ^. »

Dans la lettre aux évêques polonais, du 9 mars 1894, la même pensée est encore accentuée, s'il est possible. « Non seulement il faut

* Officio sanciissimo. 2 Ibid.

fuir les écoles et les collèges où, à renseignement, on mêle de parti pris Terreur au sujet de la religion, où domine Timpiété, mais aussi ceux dans lesquels on n'enseigne pas la doctrine et la morale chrétiennes, écartées comme si c'étaient des objets inutiles. »

C'est la condamnation évidente de l'école neutre, autrement dit de l'école athée. Le Saint- Père avait du reste déjà écrit, en 1886, auxévêques de Hongrie : « On désire et on réclame de toute part des écoles appelées neutres^ mixtes y laïques^ dans le but d'obtenir que les élèves croissent dans une complète ignorance des choses les plus saintes et sans le moindre souci de la religion. Le mal étant beaucoup plus étendu et plus grand que les remèdes , on voit se multiplier xme génération insouciante des biens de l'âme , ignorante de la religion, souvent impie. Ecartez un si grand malheur de votre Hongrie, vénérables Frères... Formez la jeunesse, dès la plus tendre enfance, aux mœurs et à la sagesse chrétienne... Ne vous lassez point d'avertir les pères de famille et d'insister auprès d'eux pour qu'ils ne permettent pas à leurs enfants de fréquenter les écoles où il est à craindre que la foi chrétienne ne soit en péril*. »

Signalons enfin cette recommandation dont

^ Quod mulium.

ne sauraient trop s^inspirer les catholiques et le clergé de beaucoup de pays : « Que, surtout dans les écoles, les enfants, petits et grands, soient bien instruits sur le catéchisme, et, autant que possible, par le soin des prêtres ^ dont vous avez le droit de demander le concours. »

Mais qui, avant le maître, avant même le prêtre, jettera dans Tâme de Fenfant les premières semences religieuses, sinon le père, la mère , qu'une sainte et indissoluble union a attachés Tun à l'autre et qui ont le devoir de conduire à la vie éternelle ceux auxquels ils ont donné le jour ?

Dès les premières années de son pontificat, Léon XIII a voulu glorifier le mariage en lui consacrant ime encyclique spéciale.

Il déclare que le mariage est le fondement de la société domestique et il en proclame l'indissolubilité, en s'appuyant sur la divine autorité de Jésus -Christ, qui a affirmé aux Juifs et aux Apôtres que le mariage ne doit avoir lieu qu'entre deux personnes, un seul homme et une seule femme; que, des deux, il doit se faire comme une seule chair, et que le lien nuptial, de par la volonté de Dieu, est si intimement et si fortement noué, qu'il n'est au pouvoir d'aucun

homme de le délier ou de le rompre : « Que rhomme ne sépare point ce que Dieu a uni. »

Que Ton songe à ce qu'était la société païenne avant la loi évangélique, « à quel degré de corruption et de déformation le mariage y descendit... La polygamie, la polyandrie, le divorce, y avaient libre cours... L'avilissement de l'épouse était si grand, qu'elle était presque considérée comme un instrument acheté pour satisfaire la passion ou pour procurer une postérité... Le pouvoir même était donné au père et au mari d'infliger à sa femme le dernier supplice*. » Mais le Christ parut et rétablit la dignité humaine. « Perfectionnant les lois mosaïques,... rappelant le mariage à la noblesse de sa première origine, réprouvant les mœurs des Juifs au sujet de la pluralité des épouses et de l'usage de la répudiation, il formula, en qualité de législateur suprême, cette règle : « Je vous dis que quiet conque renverra son épouse, hors le cas de « fornication , et en prendra une autre , est adul- « tère; et quiconque prendra celle qui a été « renvoyée est adultère. »

« Ce que l'autorité de Dieu avait décrété, les Apôtres, messagers des lois divines, le transmirent plus complètement et plus explicitement à la tradition et à l'Écriture... L'Église a tou-

* Arcanum divinse sapientiœ.

jours enseigné que le Christ a élevé le mariage à la dignité de sacrement... »

Le Christ, en un mot, après avoir renouvelé et relevé le mariage , en remit et confia à TÉglise toute la discipline. Aussi de midtiples devoirs découlent-ils de la sainteté de ce sacrement.

« L'homme est le chef de la famille et la tète de la femme; celle-ci cependant, parce qu'elle est la chair de sa chair et Tos de ses os, doit se soumettre et obéir à son mari, non à la façon d'une esclave, mais d'une compagne, afin que l'obéissance qu'elle lui rend ne soit ni sans dignité ni sans honneur...

« Pour ce qui est des enfants, ils doivent se soiunettre et obéir à leurs parents, les honorer par devoir de conscience ; et , en retour, il faut que les parents appliquent toutes leurs pensées et tous leurs soins à protéger leurs enfants, et surtout à les élever dans la vertu...

« Les époux se doivent la plus grande affection, une constante fidélité et une assistance réciproque, dévouée et assidue... L'égalité des droits a été reconnue entre l'homme et la femme. . . Ce qui n'est pas permis aux femmes est également interdit aux hommes, et, comme le dit saint Jérôme, dans une même condition, ils subissent le même joug... Il est défendu au mari de punir de mort sa femme adultère et de violer la foi jurée, en se livrant à l'impudicité et aux passions. »

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Enfin , « TÉglise , voulant être en cette matière du mariage le meilleur gardien et le plus ferme vengeur de la société,... a limité autant qu'il fallait le pouvoir du père de famille, pour que la juste liberté des fils et des filles qui veulent se marier ne fût en rien diminuée ; elle a déclaré la nullité des mariages entre parents et alliés à certains degrés, afin que Tamour surnaturel des époux se répandit dans im plus vaste champ ; elle a veillé à écarter du mariage , autant qu'elle le pouvait, Terreur, la violence et la fraude; elle a voulu assurer et maintenir intactes la sainte pudeur de la couche nuptiale, la sûreté des personnes, l'honneur des mariages et la fidélité aux serments. »

Mais aujourd'hui l'esprit du monde tend à combattre l'œuvre de l'Eglise et à pervertir la nature même du mariage. Beaucoup, « imbus des opinions d'une fausse philosophie et gâtés par des habitudes vicieuses, ne supportent riea plus impatiemment que la soumission et l'obéissance... Ils s'efforcent de dépouiller le mariage de tout caractère de sainteté et de le faire entrer dans la petite sphère des institutions humaines qui sont régies et administrées par le droit civil des peuples. »

A cette prétention s'opposent les droits de l'Eglise. « Le mariage étant sacré par son essence, par sa nature, par lui-même, il est

raisonnable qu'il soit réglé et gouverné, non point par le pouvoir des princes, mais par l'autorité divine de l'Eglise, qui, seule, a le magistère des choses sacrées. »

N'oublions point la faiblesse et la fragilité de nos meilleures intentions, dès que nous prétendons nous passer du concours de la grâce. « Si la religion chrétienne est éloignée et rejetée, le mariage se trouve inévitablement asservi à la nature corrompue de l'homme et à la domination des plus mauvaises passions, l'honnêteté naturelle ne pouvant lui fournir qu'une faible protection. »

Quelle est la fin de la divine institution du mariage ? Est-ce seulement la propagation du genre humain? Non, elle n'est pas limitée à ce seul objet. « Elle rend aussi meilleure et plus heureuse la vie des époux, et cela de plusieurs manières : par la mutuelle assistance, qui sert à alléger les nécessités de la vie; par l'amour constant et fidèle, par la communauté de tous les biens, par la grâce céleste que produit ce sacrement. »

Quel beau tableau du mariage chrétien !

« Pour tout dire en peu de mots , la constance tranquille et paisible des mariages sera assurée, si les époux nourrissent leurs esprits et leur vie de la vertu de religion , qui rend l'âme vaillante et forte , et qui produit cet effet que les défauts,

s'il en est dans les personnes , que la divergence des habitudes et du caractère, que le poids des soucis maternels, L'active sollicitude pour l'éducation des enfants, les peines, compagnes de la vie, et les adversités soient supportées, non seulement avec patience, mais aussi de bonne volonté. »

Au contraire, « le mariage réduit à ime servitude des passions capricieuses, conclu contre la volonté de Dieu, dépourvu par là même des grâces célestes qui lui sont nécessaires, manquant aussi de cette communion religieuse qui est la plus importante pour les hommes , ne peut que produire des fruits très amers pour la ruine complète des familles et des nations*. »

On doit veiller à ce que les mariages entre catholiques et non catholiques ne soient pas facilement conclus; car « lorsque les âmes sont séparées sur le terrain religieux, on peut difficilement espérer qu'elles puissent s'accorder sur le reste* ».

Mais où la voix du Pontife s'élève à la fois suppliante et impérative , c'est lorsqu'il s'agit de défendre l'indissolubilité du mariage : <( Au milieu de tant de doctrines confuses qui se répandent chaque jour davantage, il est nécessaire également que l'on sache qu'aucun pouvoir ne

^ Quod multam.

2 Arcannm divinse ssipientise.

i60 LÉON XIII D'APRÈS SES ENCYCLIQUES

peut dissoudre parmi les chrétiens un mariage ratifié et consommé, et que, par conséquent, les époux qui, pour quelque cause que ce soit, voudraient contracter un nouveau mariage avant que la mort ait rompu le premier, se rendraient coupables d'un crime manifeste. »

De là, la transition est toute naturelle aux conséquences funestes du divorce. « Par lui, les engagements du mariage deviennent mobiles ; Faffection réciproque est affaiblie ; Tinfidélité reçoit des encouragements pernicieux ; la protection et l'éducation des enfants sont compromises. Il fournit Toccasion de dissoudre les unions domestiques; il sème des germes de discorde entre les familles ; la dignité de la femme est amoindrie et abaissée, car elle court le danger d'être abandonnée , après avoir servi de jouet à la passion de Fhomme. Et comme rien ne contribue davantage à ruiner les familles et à affaiblir les Etats que la corruption des mœurs, il est facile de reconnaître que le divorce est extrêmement nuisible à la prospérité des familles et des peuples, attendu que le divorce, qui est la conséquence des mœurs dépravées, ouvre le chemin, Fexpérience le démontre, à une dépravation encore plus profonde des habitudes privées et publiques.. »

Sans doute, l'Eglise connaît les misères inhérentes à la vie humaine, et elle autorise la sépa-

ration. Léon XIII le rappelle, mais non sans donner aux catholiques des conseils propres à épargner bien des tristesses et des déceptions à ceux qui voudraient les écouter, au lieu de s'engager à la légère dans les liens du mariage.

(L Que si les choses arrivent à tel point que la vie en commun devienne intolérable, alors l'Eglise permet la séparation des époux et elle met en œuvre tous les soins et tous les remèdes qui conviennent à leur condition pour adoucir les inconvénients de cette séparation ; elle ne manque point de travailler au rétablissement de la concorde, dont elle ne désespère jamais. Mais ce sont là des extrémités auxquelles il serait facile aux époux de ne point arriver si, au lieu de se laisser conduire par les passions, ils réfléchissaient mûrement sur les devoirs du mariage, sur sa fin très noble, et s'ils se mariaient avec des intentions convenables, ne faisant pas précéder cet acte par une longue série de méfaits qui excitent la colère de Dieu. i>

Le Pontife dénonce encore les mœurs faciles, « au milieu de ce règne éhonté des passions, où il faut qu'avec un courage viril chacun se défende contre les séductions de la sensualité...

et fortifie son âme contre les attraits fastueux de la richesse ^. i>

Il exhorte les chrétiens à vivre conformément à la loi évangélique, et s'élève avec véhémence contre ceux qui ne sont catholiques que de nom. <t Cette classe d'hommes encourra, au jour du jugement, des reproches bien plus sévères de la part du Christ, que ceux qui ont le malheiu* d'ignorer la foi et la morale chrétienne ; car ceux-ci ne commettent pas la faute des autres, de croire d'une manière et de vivre d'une autre, mais, parce qu'ils sont privés de la lumière de rÉvangile, ils ont une certaine excuse, ou du moins , certainement , leur faute est moins grande...

<i Ce qui est déplorable, c'est cet abandon, cet oubli de la pratique chrétienne, qui, s'ils nç sont pas ime apostasie ouverte de la foi, y mènent certainement, la conduite de la vie n'ayant plus aucun rapport avec la foi *. d

Il songe aux duellistes, à ces catholiques qui, ouvertement, scandaleusement, préfèrent donner satisfaction aux lois du monde plutôt qu'aux lois de Dieu, et il écrit ime encyclique contre « Teffroyable manie du duel 3), contre ces chrétiens mondains qui, en face des calomnies, ne savent pas imiter le silence du Christ. Il gémit de voir

* Exeante jam anno.

2 Màffnœ Dei matris.

se perpétuer dans certains pays cette coutume « qui s'alimente de l'oubli des principes chrétiens ^ , et il pose formellement la règle : a Les j deux lois divines, tant celle qui émane de la lumière de la raison naturelle que celle qu'ont promulguée les écrits inspirés par le souffle divin, défendent formellement que personne, en dehors d'une cause publique, tue ou blesse son semblable , à moins que ce ne soit pour défendre sa vie et y être contraint par la nécessité...

« Il ne peut être obscur ou douteux pour personne que les duellistes commettent le crime du meurtre d'autrui et en même temps exposent volontairement leur propre vie^ 2>

La doctrine de l'Eglise est constante à cet égard : « Le concile de Trente sévit avec une rigueur particulière contre ceux qui affrontent les duels ou y participent de quelque manière , car il les marque en outre de la flétrissure d'infamie, et, les rejetant du sein de l'Église, les déclare , au cas où ils périraient dans le combat , indignes des honneurs de la sépulture ecclésiastique. j>

Benoît XIV a amplifié et expliqué les décisions du concile de Trente, et dans ces derniers temps Pie IX, par sa lettre Apostolicœ sedisy a déclaré ouvertement que les peines ecclésias-

* Pastoralis officii.

tiques étaient encourues , non seulement par les duellistes, mais encore par ceux que Ton appelle parrains, et aussi par les témoins et ceux qui ont connaissance du duel. y> f 11 serait superflu de s^attarder à discuter < la

sottise manifeste des arguments que Ton produit !* d'ordinaire pour justifier ou excuser Thorrible

; coutume du duel d . Tous les hommes sensés ont

dit depuis longtemps que Tissue du combat prouve rhabileté du vainqueur mais non son honorabilité, et si l'on se place au point de vue chrétien, <l c'est seulement le désir de vengeance qui pousse les hommes orgueilleux et vifs à tirer châtiment,... au lieu de refréner leur superbe et d'obéir à Dieu qui ordonne aux hommes de s'aimer entre eux d'un amour fraternel et qui défend de faire du mal à personne. j>

Qu'on n'objecte pas l'opinion du monde ou la déférence à certaines lois de la société : a: Ceux qui, provoqués, acceptent le combat, n'ont pas une excuse légitime dans la crainte qu'ils éprouvent de passer communément pour lâches s'ils refusent de se battre. Car, s'il fallait mesurer les devoirs des hommes aux fausses opinions de la foule, et non d'après la loi éternelle de la justice et de l'équité, il n'y axu'ait pas de différence naturelle et véritable entre les actions honnêtes et les faits honteux. Les sages et les païens ont eux-mêmes su et enseigné que l'homme

courageux et constant devait mépriser les jugements trompeurs du vulgaire... En outre, celui qui dédaigne les vaines opinions de la foule, qui aime mieux subir la flagellation des outrages que d'être infidèle jamais à son devoir, celui-là paraît être d une âme plus grande et plus élevée que l'autre, qui court aux armes aiguillonné par rinjure....

<r Toute gloire, si elle ne se fonde pas sur l'approbation de Dieu, est une gloire stupide. d

Ce n'est pas seulement la lutte fratricide dans les combats singuliers que déplore le Pontife, c'est aussi la guerre entre les peuples. Il n'estime pas qu'un vicaire du Christ, de celui que l'Eglise appelle Agnus Deiy puisse approuver ceux qui déclarent la guerre bénie de Dieu, et prétendent servir le <r Dieu des armées i> en encourageant les peuples à s'entre- tuer.

« Si l'on revenait à l'unité de la foi, il s'opérerait im rapprochement entre les nations , chose si désirable à notre époque pour prévenir les horreurs de la guerre *. »

Ce principe posé, le Saint -Père fait de notre paix armée ime description qui n'est que trop

* Prœclara gratulàtionis.

i66 LÉON XIII D'APRÈS SES ENCYCLIQUES

fidèle : « Nous avons devant les yeux la situation de l'Europe. Depuis nombre d'années déjà, on vit dans une paix plus apparente que réelle. Obsédés de mutuelles suspicions, presque tous les peuples poussent à Tenvi leurs préparatifs de guerre. L'adolescence , cet âge inconsidéré, est jetée loin des conseils de la direction paternelle, au milieu des dangers de la vie militaire. La robuste jeunesse est ravie aux travaux des champs, aux nobles études, au commerce, aux arts , et vouée pour de longues années au métier des armes. Delà d'énormes dépenses et l'épuisement du trésor public , de là encore une atteinte fatale portée à la richesse des nations comme à la fortune privée , et on est au point que l'on ne peut porter plus longtemps les charges de cette paix armée. Serait-ce donc là l'état naturel de la société? Or, impossible de sortir de cette crise et d'entrer dans une ère de paix véritable, si ce n'est par l'intervention bienfaisante de Jésus -Christ; car, à réprimer l'ambition, la convoitise , l'esprit de rivalité , ce triple foyer où s'allume d'ordinaire la guerre , rien ne sert mieux que les vertus chrétiennes et surtout la justice. Veut -on que le droit des gens soit respecté et la religion des traités inviolablement gardée ? veuton que les liens de la fraternité soient resserrés et raffermis? Que tout le monde se persuade de cette vérité, que la justice élève les nations, »

Tout commentaire affaiblirait ce discours; qui ne sent que partent de ce cœur de pasteur, à ladresse de l'humanité, des paroles de vie et de justice ! qui n'est heureux d'entendre l'Église tenir un langage que comprendrait si bien l'âme populaire s'il pouvait arriver jusqu'à elle !

Lorsque se présentèrent d'autres occasions de manifester la pensée du Saint-Siège sur les bienfaits des rapports pacifiques entre les peuples et sur l'aversion de l'Église pour la guerre, Léon XIII ne manqua pas d'élever la voix. Dans sa lettre au c très puissant Ménélick, empereur d'Ethiopie », où le Pape patriote s'adresse avec une si touchante éloquence au cœur du monarque chrétien pour l'inviter à la générosité envers les prisonniers italiens tombés entre ses mains, il fait entendre le vrai cri de l'étemelle justice : <i Que sont, après tout, les droits impitoyables de la guerre à côté des droits et des devoirs de la fraternité humaine ? i>

On sait qu'au mois d'août 1898, le tsar adressa aux puissances \m appel en faveur du désarmement, déclarant que <r le maintien de la paix générale et une réduction possible des armements excessifs qui pèsent sur toutes les nations se présentaient, dans la situation actuelle du monde entier, comme l'idéal auquel devraient tendre les efforts de tous les gouvernements 2>.

Il est intéressant de signaler que , près de dix

années auparavant, Léon XIII avait devancé oette démonstration pacifique dans son allocution au consistoire secret du 11 février 1889 : d Si jamais, dit -il, les peuples ont montré unanimement des aspirations pacifiques, c'est certainement dans ce temps où les mots de paix, de tranquillité , de repos , sont dans toutes les bouches. Les souverains et tous les gouvernements d'Europe attestent hautement qu'ils n'ont qu'un désir et qu'un but : garantir les bienfaits de la paix, et cela avec le plein assentiment de tous les ordres de l'État, car l'aversion des peuples pour la guerre se manifeste de plus en plus chaque jour... Et certes c'est une honnête aversion s'il en fût ; car, si combattre par les armes peut être quelquefois nécessaire, ce n'est jamais sans une énorme somme de calamités, d

L'angoisse du Pontife s'augmente lorsqu'il songe à l'immensité des armées actuelles et aux progrès de la science militaire , aussi n'hésite-t-il pas à déclarer que tout ce que l'on fait pour conjurer le danger de la guerre <r doit être considéré comme œuvre de salut public ».

Puis, remarquant qu'il ne suffit pas, pour assurer la tranquillité publique, de la désirer ni même de la protéger, il invite les hommes à la pratique des grandes vertus chrétiennes, et, en son auguste langage , il redit ces vérités éternelles , si méconnues à l'heure présente : « Il

est admis par la nature que Ton défende son droit par la force et par les armes ; mais ce que la nature ne permet pas , c'est que la force soit la cause efficiente du droit. "»

La source de la concorde est dans la justice et la charité, vertus dont TÉglise est la gardienne. <r C'est elle qui a adouci les nations barbares ; c'est elle qui a uni par le lien d'une charité fraternelle tous les peuples, si éloignés qu'ils soient les uns des autres et si dissemblables par tempérament. Se souvenant des préceptes et des exemples de son divin auteur, qui a voulu être appelé Roi pacifique , et dont la naissance fut anoncée par de célestes messagers de paix, elle veut que les hommes se reposent dans labeauté de la paix et, par de nombreuses prières, elle a souci de demander à Dieu que, pour le salut et la prospérité des peuples, il en écarte les dangers de la guerre, i»

En suite de l'appel du tsar, la conférence de la paix se tint à La Haye dans la seconde quinzaine de mai 1890. L'Italie, secondée par les nations protestantes, en fit exclure le représentant du Saint-Siège; mais Léon XIII, sans vouloir considérer les vexations dont il était l'objet, ne songea qu'à élever la voix en faveur de cette grande œuvre pacificatrice. Recevant solennellement les cardinaux, le 11 avril, il manifesta sa sympathie pour l'heureuse initiative de Nicolas II :

<L Rendre plus rare et moins sanglant le terrible jeu de la guerre, et préparer ainsi les voies pour une vie sociale plus calme, c'est ujie entreprise de nature à faire resplendir dans Thistoire de la civilisation celui qui a eu Tintelligence et le courage de s'en faire l'initiateur... Nous ne cessons de faire des vœux pour que l'effet réponde abondant et général à ces hautes intentions... La mission de l'Église est pacifique et pacificatrice par sa nature. "»

La reine Wilhelmine rendit hommage (t à la parole éloquente du Pape î , et lui exprima dans une lettre l'espoir qu'il voudrait bien donner € son précieux appui moral à la grande œuvre qui, d'après les généreux desseins du magnanime empereur de toutes les Russies, sera élaborée dans sa résidence d .

Léon XIII s'empressa de témoigner à la reine des Pays-Bas la satisfaction que lui causait sa lettre. Et, se proclamant avant tout soucieux du bien public et du progrès de la civilisation chrétienne, il prononça ces belles paroles en faveur de la paix : « Poiu* de telles entreprises, nous estimons qu'il entre tout spécialement dans notre rôle , non seulement de prêter un appui moral, mais d'y coopérer effectivement, car il s'agit d'un objet souverainement noble de sa nature et intimement lié avec notre auguste ministère, lequel, de par le divin Fondateur de

l'Église et en vertu de traditions bien des fois séculaires, possède une sorte de haute investiture comme médiateur de la paix. En effet, l'autorité du pontificat suprême dépasse les frontières des nations ; elle embrasse tous les peuples, afin de les confédérer dans la vraie paix de l'Evangile; son action pour promouvoir le bien général de l'humanité s'élève au-dessus des intérêts particuliers qu'ont en vue les divers chefs d'Etats, et mieux que personne elle sait incliner à la concorde tant de peuples au génie divers. t>

Enfin, lorsque tout récemment les massacres de Chine provoquèrent dans l'imivers une si pénible émotion , Léon XIII fit entendre sa voix et il écrivit à son vicaire, le cardinal Respighi, pour exprimer « la douleur que lui causait l'effusion de tant de sang humain d, et pour lui enjoindre de faire adresser des prières au Très- Haut, € afin qu'il daigne inspirer à tous des pensées de paix et de concorde, et mettre fin aux désastres et aux massacres. !>

De la condition des ouvriers. — De la démocratie chrétienne.

Ce sera Thonneur de Léon XIII d'avoir marqué un souci particulier pour les victimes de la force et pour tous ceux qui sont comme écrasés sous le poids du malheur ou de la misère. Sans doute rÉglise s'inquiète avant tout de tracer aux âmes le chemin de la vie éternelle, mais elle a également pour mission de procurer le bien de la société terrestre, afin que les hommes auxquels la terre a été donnée pour demeure par le Créateur mangent le moins amèrement possible le pain gagné par leur travail.

Après saint Thomas, qui a dit que dans une société bien constituée il doit se trouver encore une certaine abondance de biens, dont l'usage est requis à l'exercice de la vertu, Léon XIII écrit : « Que l'on ne pense pas que l'Eglise se laisse tellement absorber par le soin des âmes, qu'elle néglige ce qui se rapporte à la vie terrestre et mortelle. Pour ce qui est en particu-

lier de la classe des travailleurs, elle fait tous ses efforts pour les arracher à la misère et leur procurer un sort meilleur*, d

On sait Témotion que produisit dans le monde entier Tadmirable discours de Léon XIII sur la condition des ouvriers. On a admiré avec quelle hardiesse ce grand conservateur des traditions a indiqué, dans im langage précis, le secours qui pouvait être porté, qui devait même être donné à ceux que la loi du travail accable plus que ne le permettent la nature et la justice. Léon XIII rappelle que l'Eglise a pour mission de vaincre Tégoïsme des riches au profit des pauvres. Écoutons-le , et sans qu'il soit besoin de les commenter, entendons les consolations données par le grand Pontife au monde des travailleurs.

Bien avant même l'Encyclique Rerum novarum^ Léon XIII s'était apitoyé sur ceux qui « souffrent de gênes de famille' j>. Il avait dit : « La condition des humbles n'a rien d'abject, et non seulement le travail de l'ouvrier n'est pas déshonorant, mais il peut, si la vertu vient s y joindre, être grandement ennobli^, d II revient sur cette glorification du travail et de la misère : ^ Les déshérités de la fortune apprennent de l'Eglise que, selon le jugement de Dieu lui-même,

* Rerum novarum.

' Sancta Dei civitas.

3 Quamqaam pluries.

la pauvreté n'est pas un opprobre, et qu'il ne faut pas rougir de devoir gagner son pain à la sueur de son front. C'est ce que Jésus -Christ Notre -Seigneur a confirmé par son exemple, lui qui, tout riche qu'il était y s'est fait indigent , pour le salut des hommes; qui, Fils de Dieu et Dieu lui-même, a voulu passer aux yeux du monde poiu* le fils d'un artisan; qui est allé jusqu'à consumer une grande partie de sa vie dans un travail mercenaire. ]>

Après avoir relevé le courage des pauvres, après avoir même déclaré que « c'est vers les classes infortunées que le cœur de Dieu semble s'incliner davantage 3> , le Pape adresse ces paroles sévères à ceux qui sont esclaves des richesses : (i Le goût du bien-être, du plaisir a naturellement pour compagnon le désir de ce qui peut nous procurer l'un et l'autre. De là cet amour effréné de l'argent, qui aveugle ceux qui en sont saisis, et dont l'ardeur, quand il s'agit d'assouvir sa cupidité, ne peut plus se contenir, foulant aux pieds la distinction du juste et de l'injuste et affichant parfois pour la misère d'autrui le plus insolent dédain; c'est ainsi qu'un grand nombre , tout en passant leur vie au sein des richesses, se servent du mot de fraternité auprès d'une foule pour qui leur cœiu', au fond, n'a que de superbes dédains... Ajoutons à cela les séductions du vice , les funestes

invitations au péché : nous voulons parler de ces représentations théâtrales où s'étalent Timpiété et la licence, de ces livres et de ces journaux écrits dans le but de ridiculiser la vertu et de glorifier l'infamie, de tous ces arts qui, inventés pour les besoins de la vie et les honnêtes jouissances de Tâme, sont mis au service des passions pour suborner les âmes...

^ Il faut fortifier son cœur contre les attraits fastueux de la richesse, de peiu* qu'en aspirant à ces choses qu'on appelle des biens, mais qui ne peuvent pas rassasier notre âme et bientôt vont disparaître , on ne perde ce trésor dans le ciel qui ne périt jamais *. j>

Cette question de la richesse est traitée à plusieurs reprises dans les documents pontificaux. Leur auteur montre combien il est à la fois injuste et antichrétien de voir « l'affluence de la richesse dans les mains du petit nombre , à côté de l'indigence de la multitude;... le monopole du travail et des effets de commerce devenu le partage d'un petit nombre de riches et d'opulents qui imposent ainsi un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires;... la classe riche se faisant comme un rempart de ses richesses;... la classe indigente, au contraire, sans richesse pour la mettre à couvert des injus-

^ Exeunte jam anno.

176 LÉON Xlll D'APRÈS SES ENCYCLIQUES

tices... Les fortunés de ce monde sont avertis que les richesses ne les mettent pas à couvert de la douleur, qu'elles ne sont d'aucune utilité pour la vie éternelle, mais plutôt un obstacle; qu'ils doivent trembler devant les menaces inusitées que Jésus-Christ profère contre les riches ; qu'enfin il viendra un jour où ils devront rendre à Dieu, leur juge, un compte très rigoureux de l'usage qu'ils aiu'ont fait de leur fortune. ]»

Mais l'Évangile ne réserve pas ses menaces aux seuls mauvais richç9-% <i: Que vous abondiez en richesses et en tout ce qui est réputé biens de la fortune , ou que vous en soyez privé , cela n'importe nullement à l'éternelle béatitude ; l'usage que vous en ferez, voilà ce qui intéresse. D

Sans doute l'indigence n'était * point connue chez les premiers chrétiens, parce que, <i telle était la vertu de leur charité mutuelle, qu'il n'était point rare de voir les plus riches se dépouiller de leur patrimoine en faveur des pauvres; » mais ce ne sauraient être là aujourd'hui les exigences d'un devoir strict : d Nul, assurément, n'est tenu de soulager le prochain en prenant sur son nécessaire ou sur celui de sa famille, ni même de rien retrancher de ce que les convenances ou la bienséance imposent à sa personne : Nul, en effet, ne doit vivre contrai-

rement aux convenances. Mais, dès qu'on a suffisamment donné à la nécessité et au décorum, c'est un devoir de verser le superflu dans le sein des pauvres. »

C'est ici la doctrine traditionnelle de l'Eglise, d'après laquelle Vhomme ne doit pas tenir les choses extérieures pour privées ^ mais bien pour communes y de telle sorte qu'il en fasse part facilement aux autres dans leurs nécessités. C'est pourquoi V apôtre a dit : d Divitibus hujus sseculi praecipe.,, facile tribuere^ communicare. y>

Le bon sens réclame l'union des classes.

€ L'erreur capitale, dans la question présente, c'est de croire que les deux classes sont ennemies nées. l'une de l'autre, comme si la nature avait armé les riches et les pauvres pour qu'ils se combattent mutuellement dans un duel obstiné;... les deux classes sont destinées par la nature à s'unir harmonieusement et à se tenir mutuellement dans un parfait équilibre. Elles ont un impérieux besoin l'une de l'autre ; il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital. La concorde engendre l'ordre et la beauté; au contraire, d'un conflit perpétuel, il ne peut résulter que la confusion des luttes sauvages. Or, pour dirimer ce conflit et couper le mal dans sa racine, les institutions chrétiennes possèdent une vertu admirable et multiple. 3>

L^erreur des foules est de demander le remède de leurs misères aux socialistes, qui poussent à la haine jalouse des pauvres contre ceux qui possèdent, demandent la suppression de la propriété privée et voudraient que l'administration de la communauté revînt aux municipalités ou à rÉtat. <ï Pareille théorie, loin d'être capable de mettre fin au conflit, ferait tort à l'ouvrier si elle était mise en pratique. D'ailleurs, elle est souverainement injuste , en ce qu'elle viole les droits légitimes des propriétaires, dénature les fonctions de l'Etat et tend à bouleverser de fond en comble l'édifice social. }>

Durant tout son pontificat, Léon XIII n'a cessé de s'élever contre « la peste socialiste 3> , . . . <r le fléau du socialisme d , . . . <r la secte funeste des socialistes... d

Dès 1878, dans une encyclique sur les erreurs modernes, il s'exprime en ces termes : « Nous parlons de la secte de ces hommes qui s'appellent diversement et de noms presque barbares, socialistes y communistes et nihilistes^ et qui, répandus par toute la terre et liés étroitement entre eux par un pacte inique, ne demandent plus désormais leur force aux ténèbres de réunions occultes, mais se produisent au jour, publiquement et en toute confiance, s'efforcent de

mener à bout le dessein , qu'ils ont formé depuis longtemps, de bouleverser les fondements de la société civile ; . . . ces hommes qui blâment l'obéissance rendue aux puissances supérieures qui tiennent de Dieu le droit de commander,... qui séduits par la cupidité des biens... attaquent le droit de propriété sanctionné par le droit naturel * . »

Ce sont les doctrines socialistes qui ont troublé l'esprit de tant de malheureux, et ceux-ci ne sont que trop excusables de s'être laissé influencer. « Avec la diffusion au loin et au large de ces doctrines, avec la grande licence de penser et d'agir qui a été ainsi enfantée de toutes parts, faut-il s'étonner que les hommes de condition inférieure, ceux qui habitent une pauvre demeure ou un pauvre atelier, soient envieux de s'élever jusqu'aux palais et à la fortune de ceux qui sont plus riches ? Faut -il s'étonner qu'il n'y ait plus nulle tranquillité pour la vie publique ou privée et que le genre humain soit presque arrivé à sa perte? »

A rencontre des socialistes, l'Eglise est protectrice de la propriété. « Tandis que les socialistes présentent le droit de propriété comme étant une invention humaine , répugnant à l'égalité naturelle entre les hommes, tandis que, préchant la communauté des biens, ils pro-

* Qnod apostolici.

clament qu'on ne saurait supporter patiemment la pauvreté et qu'on peut impimément violer les possessions et les droits des riches, T Eglise reconnaît beaucoup plus utilement et sagement que rinégalité existe entre les hommes, naturellement dissemblables par les forces du corps et de Tesprit, et que cette inégalité existe même dans la possession des biens ; elle ordonne , en outre, que le droit de propriété et de domaine, provenant de la nature même, soit maintenu intact et inviolable dans les mains de qui le possède ; car elle sait que le vol et la rapine ont été condamnés par Dieu, l'auteur et le gardien de tout droit, au point qu'il n'est même pas permis de convoiter le bien d'autrui, et que les voleurs et les larrons sont exclus, comme les adultères et les idolâtres , du royaume des cieux. € Elle ne néglige pas pour cela, en bonne mère, le soin des pauvres, et n'omet point de pourvoir à leurs nécessités , parce que , les embrassant dans son sein maternel et sachant qu'ils représentent Jésus -Christ lui-même, qui considère comme fait à lui-même le bien fait au plus petit des pauvres, elle les a en grand honneur; elle les assiste de tout son pouvoir, elle a soin de faire élever partout des maisons et des hospices où ils sont recueillis, nourris et soignés, et les prend sous sa tutelle. De plus, elle fait un strict devoir aux riches de donner

leur superflu aux pauvres, et elle les efifraye par la pensée du divin jugement, qui les condamnera aux supplices éternels , s41s ne subviennent aux nécessités des indigents. Enfin, elle relève et console l'esprit des pauvres, soit en leur proposant l'exemple de Jésus-Christ, qui, étant riche, a voulu se faire pauvre pour nous, soit en leur rappelant les paroles par lesquelles il a déclaré bienheureux les pauvres, et leur a fait espérer les récompenses de l'éternelle félicité, d

En un mot, pour nos sociétés troublées, l'Eglise est le seul port de salut. Elle demeurera toujours la meilleure éducatrice des peuples et des princes, et, pour lutter contre les passions révolutionnaires, elle seule possède « une vertu qui ne se trouve ni dans les lois humaines, ni dans les répressions des magistrats, ni dans les armes des soldats 2> .

Ailleurs, la situation présente est comparée à celle du xiie siècle. Aujourd'hui comme alors, <i la divine charité s'est beaucoup affaiblie, et il y a , soit par négligence , soit par ignorance , un grand relâchement dans l'accomplissement des devoirs chrétiens. Beaucoup, emportés par un courant semblable des esprits et par des préoccupations du même genre, passent leur vie à la recherche avide du bien-être et du plaisir. Énervés par le luxe , ils dissipent leur bien et convoitent celui d'autrui; ils exaltent la paternité,

i82 LÉON XIII D'APRÈS SES ENCYCLIQUES

mais ils en parlent beaucoup plus qu'ils ne la pratiquent; Tégoïsme les absorbe, et la vraie charité pour les petits et les pauvres diminue chaque jour. — En ce temps-là, Terreur multiple des Albigeois , en excitant les foules contre le pouvoir de l'Église, avait troublé TÉtat en même temps qu'elle ouvrait la voie à un certain socialisme. De même, aujourd'hui, les fauteurs et les propagateurs du naturalisme se multiplient. Ceux-là nient qu^il faille être soumis à l'Église, et, par une conséquence nécessaire, ils vont jusqu'à méconnaître la puissance civile elle-même; ils approuvent la violence et la sédition dans le peuple; ils mettent en avant le partage; ils flattent les convoitises des prolétaires ; ils ébranlent les fondements de l'ordre civil et domestique*. »

Aux ignorants qui prétendent justifier par l'enseignement évangélique leurs idées socialistes, Léon XIII répond : « Quiconque suit pieusement et entièrement les préceptes de l'Évangile se tient bien loin , par le fait même , de toute ombre de socialisme. ^

En effet, la religion commande « d'être soumis et d'obéir au pouvoir légitime ; elle défend de rien entreprendre de séditieux ; elle prescrit de respecter les biens et les droits d'autrui; à

* Auspicato concessum.

ceux qui ont plus de richesses, elle ordonne de venir en aide avec bonté à la multitude de ceux qui sont dans Findigence ; elle entoure les pauvres de toutes les ressources de la charité; elle répand ses plus douces consolations sur les malheureux, en leur inspirant Tespoir de biens immenses et immortels qui seront d'autant plus grands que Ton aura eu plus durement ou plus longtemps à souffrir i> .

On pourrait montrer par bien d'autres citations les efforts du Souverain Pontife pour convaincre rhumanité que la religion commande aux riches la générosité et le désintéressement , tandis qu'elle réclame des pauvres la résignation qui aura sa récompense dans les biens éternels. L'encyclique sur la condition des ouvriers ne fait que condenser tous les enseignements sociaux de Léon XIII répandus dans ses autres œuvres , mais elle précise encore plus nettement la doctrine chrétienne, elle l'approprie encore mieux aux temps présents. Voici en quek termes elle traite de l'étemelle question de l'inégalité des conditions : « Quelles que soient les vicissitudes par lesquelles les formes de gouvernement sont appelées à passer, il y aura toujours entre les citoyens ces inégalités de conditions sans lesquelles une société ne peut ni exister ni être conçue. A tout prix il faut des hommes qui gouvernent, qui fassent des lois, qui rendent la

justice , qui enfin , de conseil ou d'autorité , administrent les affaires de la paix et les choses de la guerre; que ces hommes doivent avoir la prééminence dans toute société et y tenir le premier rang, personne n'en peut douter, puisqu'ils travaillent directement au bien commun et d'une manière si excellente^. j>

Malheureusement cette inégalité des conditions ne devient que trop souvent un malheur à cause de l'égoïsme des riches et de l'envie des pauvres. a La violence des révolutions politiques a divisé le corps social en deux classes, et a creusé entre elles un immense abîme. D'une part la toutepuissance dans l'opulence : une faction qui, maîtresse absolue de l'industrie et du commerce, détourne le cours des richesses et en fait affluer chez elle toutes les sources ; faction , d'ailleurs , qui tient en sa main plus d'un ressort de l'administration publique. De l'autre la faiblesse dans l'indigence ; une multitude , l'âme ulcérée , toujours prête au désordre. Eh bien ! que l'on stimule l'industrieuse activité du peuple par la perspective d'une participation à la propriété du sol , et l'on verra se combler peu à peu l'abîme qui sépare l'opulence de la misère et s'opérer le rapprochement des deux classes...

oc Qu'on n'oppose pas à la légitimité de la pro-

^ Rerum novarum.

priété le fait que Dieu a donné la terre en jouissance au genre humain tout entier, car Dieu ne l'a pas livrée aux hommes pour qu'ils la dominassent confusément tous ensemble. Tel n'est pas le sens de cette vérité. Elle signifie uniquement que Dieu n'a assigné de part à aucun homme en particulier, mais a voulu abandonner la délimitation des propriétés à l'industrie humaine et aux institutions des peuples... Il importe que les lois favorisent l'esprit de propriété, le réveillent et le développent autant qu'il est possible dans les masses populaires...

«c Si, en réduisant ses dépenses, le travailleur est arrivé à faire quelques épargnes et si, pour s'en assurer la conservation, il les a par exemple réalisées dans un champ, il est de toute évidence que ce champ n'est pas autre chose que le salaire transformé : le fonds ainsi acquis sera la propriété de l'artisan au même titre que la rémunération même de son travail. Mais qui ne voit que c'est précisément en cela que consiste le droit de propriété mobilière et immobilière ? d Et s'adressant aux partisans de la doctrine collectiviste , le Pape ajoute :

(c Ainsi cette conversion de la propriété privée en propriété collective, tant préconisée par le socialisme , n'aurait d'autre effet que de rendre la situation des ouvriers plus précaire, en leur retirant la libre disposition de leur salaire et en

186 LÉON Xlll D'APRÈS SES ENCYCLIQUES

leur enlevant par le fait même tout espoir et toute possibilité d^agrandir leur patrimoine et d'améliorer leur situation. j>

La question du salaire a soulevé bien des polémiques ; ce n'est pas ici le lieu de la discuter. Rappelons seulement ce qu'en dit la même encyclique en énumérant les principaux devoirs du patron, a II faut mettre au premier rang celui de donner à chacun le salaire qui lui convient. . . . Exploiter la pauvreté et la misère et spéculer sur rindigence , sont choses que réprouvent également les lois divines et humaines : Ecce merces operariorum.,. quse fraudata est a vobisy clamât : et clamor eorum in aures Domini Sabaoth introivit [Jac. v, 4)...

« Que le patron et l'ouvrier fassent tant et de telles conventions qu'il leur plaira, qu'ils tombent d'accord notamment sur le chiffre du salaire; au-dessus de leur libre volonté, il est une loi de justice plus élevée et plus ancienne , à savoir que ce salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. Que si , contraint par la nécessité ou poussé par la crainte d'un mal plus grand, il accepte des conditions dures que d'ailleurs il ne lui était pas loisible de refuser parce qu'elles lui sont imposées par le patron ou par celui qui fait Toffre du travail, c'est là subir une violence contre laquelle la justice proteste. j>

C'est ici que peut utilement intervenir le syndicat ou la corporation.

a: Mais de peur que , dans ces cas et autres analogues, comme en ce qui concerne la journée du travail et les soins de la santé des ouvriers dans les mines, les pouvoirs publics n'interviennent inopportunément, vu surtout la variété des circonstances des temps et des lieux , il sera préférable qu'en principe la solution en soit réservée aux corporations ou syndicats, d Et il va plus loin encore , sans crainte d'accusation de socialisme : a: Pour sauvegarder les intérêts des ouvriers, si la cause le réclamait , que l'on recoure au secours et à l'appui de l'État. j>

Léon XIII a toujours vu dans le retour aux corporations le meilleur remède aux troubles sociaux des temps présents. S'inspirant des paroles de l'Ecriture : a: Malheur à l'homme seul, car lorsqu'il sera tombé , il n'aura personne pour le relever... Le frère qui est aidé par son frère est comme une ville forte , i> il préconise la formation des associations privées.

Déjà, auparavant, il avait parlé « de ces corporations ouvrières destinées à protéger, sous la tutelle de la religion, les intérêts du travail et les mœurs des travailleurs... Ceux qui n'échappent à la misère qu'au prix du labeur de leurs mains , en même temps que , par leur condition, ils sont souverainement dignes de la cha-

ritable assistance de leurs semblables , sont aussi les plui^ exposés à être trompés par les séductions et les ruses des apôtres du mensonge. Il faut donc leur venir en aide avec une grande habileté et leur ouvrir les rangs d'associations honnêtes pour les empêcher d'être enrôlés dans les mauvaises^ 2».

Ce sujet ne pouvait être laissé de côté dans Fencyclique sur la condition des ouvriers : c Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes qui étaient pour les travailleurs une protection; tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travailleurs, isolés et sans défense, se sont vus, avec le temps , livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'ime concurrence effrénée.

a[ ... La première place appartient aux corporations ouvrières, qui en soi embrassent à peu près toutes les œuvres.

n Nos ancêtres éprouvèrent longtemps la bienfaisante influence de ces corporations ; car, tandis que les artisans y trouvaient d'inappréciables avantages, les arts, ainsi qu'une foule de monuments le proclament, y puisaient un nouveau lustre et une nouvelle vie. Aujourd'hui, les générations étant plus cultivées , les mœurs plus

* Humanum genns.

policées, les exigences de la vie quotidienne plus nombreuses, il n^est point douteux ^Hl ne faille adapter les corporations à la condition nouvelle. Aussi est-ce avec plaisir que nous voyons se former partout des sociétés de ce genre, soit composées des seuls ouvriers, ou mixtes , réunissant à la fois des ouvriers et des patrons ; il est à désirer qu'elles accroissent leur nombre et Tefficacité de leur action...

<i: Nous nous promettons des corporations les plus heureux fruits, pourvu qu'elles continuent à se développer, et que la prudence préside toujours à leur organisation ^. d

Léon XIII définit le but de l'association c qui consiste dans l'accroissement le plus grand possible des biens du corps, de l'esprit, de la fortime ^ , mais qui doit viser aussi < le perfectionnement moral et religieux i^ . Il veut que les associations pourvoient e: à ce qu'en aucun temps l'ouvrier ne manque de travail..., à ce que la subsistance d'un certain bien-être soit assurée aux faibles, i»

Enfin, dans une autre circonstance, il met en garde les ouvriers contre les erreurs où pourrait les entraîner la formation de ces sociétés :

€ Assurément, ils ont le droit de s'unir en des associations pour le bien de leurs intérêts :

* Rerum novarnm.

l'Église les favorise et elles sont conformes à la \ nature. Mais il leur importe vivement de considérer avec qui ils s'associent; car, en recherchsjit certains avantagea , ils pourraient parfois , par là même, mettre en péril des biens beaucoup plus grands... 11 faut fuir non seulement les associations ouvertement condamnées par le jugement de l'Église, mais encore celles que l'opinion des hommes sages, principalement des évéques, signale comme suspectes et dangereuses *. »

Ainsi s'établira la paix sociale par l'union des patrons et des ouvriers soumis aux préceptes de la rel^ion chrétienne.

4 Les patrons ne doivent pas traiter l'ouvrier en esclave, s Ils sont tenus de veiller « aux intérêts spirituels de l'ouvrier... Il leur est défendu d'imposer à leurs subordonnés un travail audessus de leurs forces ou en désaccord avec leur âge ou leur sexe » . Ils ont le devoir a de donner à chacun le salaire qui lui convient. Ils doivent s'interdire religieusement tout acte violent, toute fraude, toute manœuvre usuraire qui serait de nature à porter atteinte à l'épai^ne du pauvre, d'autant plus que celui-ci est moins apte à se déf^idre ».

Et voici parallèlement définis les devoirs des

* Longinqan Oceaai,

ouvriers, de tous a ces hommes des classes inférieures qui sont, pour la plupart, dans une situation d'infortune et de misère imméritée...

« L'ouvrier doit fournir intégralement et fidèlement tout le travail auquel il s'est engagé par contrat libre et conforme à Téquité; il ne doit point léser son patron , ni dans ses biens ni dans sa personne; ses revendications mêmes doivent être exemptes de violence et ne jamais revêtir la forme de sédition; il doit fuir les hommes pervers qui, dans les discours artificieux, lui suggèrent des espérances exagérées et lui font de grandes promesses qui n'aboutissent qu'à de stériles regrets et à la ruine des fortunes. j>

Outre les devoirs des patrons et des ouvriers, l'État a aussi les siens. La question est délicate à traiter par ceux qui d'autre part combattent le socialisme et ses utopies dangereuses. On peut cependant être adversaire de cette doctrine et reconnaître à l'État certaines obligations.

<r II est dans l'ordre que ni l'individu, ni la famille ne soient absorbés par l'État; il est juste que l'un et l'autre aient la faculté d'agir avec liberté aussi longtemps que cela n'atteint pas le bien général et ne fait injure à personne. Cependant, aux gouvernants il appartient de protéger la communauté et ses parties. Si donc, soit les intérêts généraux, soit l'intérêt d'une classe en particulier se trouvent ou lésés, ou simplement

menacés, et qu'il soit impossible d'y remédier ou d'y obvier autrement, il faudra de toute nécessité recourir à lautorité publique. »

Ainsi, bien que Léon XIII ait eu à cœur de démontrer dans ses discours que le bonheur des sociétés dépend bien plus des mœurs que des lois, il ne va pas jusqu'à déclarer, comme certains, que les lois soient impuissantes à produire le bien. Il dit expressément : a S'il arrive que les ouvriers, abandonnant le travail ou le suspendant par les grèves, menacent la tranquillité publique; que les liens naturels de la famille se relâchent parmi les travailleurs ; qu'on foule aux pieds la religion des ouvriers, en ne leur facilitant point l'accomplissement de leurs devoirs envers Dieu; que la promiscuité des sexes, ou d'autres excitations au vice constituent dans les usines un péril pour la moralité; que les patrons écrasent les travailleurs sous le poids de fardeaux iniques, ou déshonorent en eux la personne humaine par des conditions indignes et dégradantes; qu'ils attentent à leur santé par un travail excessif et hors de proportion avec leur âge et leur sexe; dans tous ces cas, il faut appliquer, en observant certaines limites, la force et l'autorité des lois. Les limites seront déterminées par la fin même qui appelle le secours des lois; c'est-à-dire que celles-ci ne doivent pas s'avancer ni rien entreprendre au

delà de ce qui est nécessaire pour réprimer les abus et écarter les dangers... y>

(T Dans la possession des droits privés, TÉtat doit se préoccuper d'une manière spéciale des faibles et des indigents. La classe riche se fait comme im rempart de ses richesses, et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesse pour la mettre à couvert des injustices, compte surtout sur la protection de l'Etat. Que l'État se fasse donc à un titre tout particulier la providence des travailleurs, qui appartiennent à la classe pauvre en général...

€ L'Etat peut grandement améliorer le sort de la classe ouvrière, et cela dans toute la rigueur de son droit et sans avoir à redouter le reproche d'ingérence ; car, en vertu même de son office, l'État doit servir l'intérêt commun...

« L'équité demande que l'État se préoccupe des travailleurs et fasse en sorte que de tous les biens qu'ils procurent à la société, il leur revienne une part convenable, comme l'habitation et le vêtement, et qu'ils puissent vivre au prix de moins de peines et de privations. D'où il suit que l'État doit favoriser tout ce qui, de près ou de loin, paraît de nature à améliorer leur sort. y>

' Résumant les principales obligations de Xzxxr iorité publique, Léon XIII lui prescrit d'inter-

venir <r pour mettre un frein aux excitations des meneurs, pour protéger les mœurs des ouvriers contre les artifices de la corruption et les légitimes propriétés contre le péril de la rapine, pour faciliter aux travailleurs lobservation du repos du dimanche,... pour arracher les malheureux ouvriers des mains des spéculateurs,... pour porter un remède à ces chômages voulus et concertés qu'on appelle grèves,... pour ne pas demander aux femmes et aux enfants la même contribution de travail qu'aux hommes,... pour veiller même, s'il est besoin, à ce que le salaire ne soit pas insuffisant j> .

Léon XIII ne définit pas seulement les devoirs des États considérés d'une manière abstraite, il rappelle aussi aux gouvernants leurs obligations. <r II importe que les chefs d'État comprennent bien que la puissance politique n'est faite pour servir l'intérêt privé de personne, et que les fonctions publiques doivent être remplies pour l'avantage non de ceux qui gouvernent, mais de ceux qui sont gouvernés; que les princes prennent modèle sur ce Dieu Très-Haut, de qui ils tiennent leur pouvoir; et que, se proposant son exemple dans l'administation de la chose publique, ils se montrent équitables et intègres dans le commandement et ajoutent à une sévérité nécessaire ime paternelle affection... Dieu ne fera aucune acception de personnes, il n'aura

d'égard pour aucune grandeur : c'est lui qui a fait les petits et les grands , et il prend le même soin de tous les hommes. Seulement aux plus puissants il réserve un supplice plus redoutable ^ J)

En dehors de la religion, les gouvernants ne disposent d'aucun remède propre à remettre l'ordre dans la société, la paix dans les esprits. La crainte, suivant l'enseignement de saint Thomas, est im fondement infirme. « Rien n'est faible comme la force, quand elle ne s'appuie pas sur la religion. y>

Tels sont les enseignements que le chef de la chrétienté, avide de paix sociale et embrasé de l'amour de l'himianité, ne cessera de faire entendre aux hommes de bonne volonté. Il termine l'encyclique Rerum novarum en indiquant le salut dans l'abondante effusion de la charité, cette charité <i qui est un antidote très assuré contre l'arrogance du siècle et l'amour immodéré de soi-même d, charité dont l'apôtre saint Paul a dit qu'elle était « patiente, bénigne; qu'elle ne cherchait pas son propre intérêt, qu'elle souffrait tout , qu'elle supportait tout d .

Il convient de rapprocher de cette encyclique celle que, neuf années plus tard, le 18 jan-

' Diûturnnm.

vier 1901 , Léon XIII consacra à la démocratie chrétienne.

Le Pape signale le caractère aigu que prennent les graves discussions sur les questions économiques générales et les discordes que les passions des hommes ont jetées entre les riches et les prolétaires. Dans ses précédentes lettres, il a averti les catholiques des erreurs profondes cachées dans les doctrines du socialisme, et il a indiqué , en s'inspirant des préceptes de l'Évangile , les remèdes propres à écarter tout conflit entre les classes de la société. Avec une légitime satisfaction, il constate les fruits retirés de ses enseignements. « Pour prendre plus à cœur les intérêts des prolétaires, nombre de nouvelles initiatives se sont produites... Signalons les secours offerts aux ignorants sous le nom de secrétariat du peuple , les caisses rurales de crédit, les mutualités d assistance ou de secours en cas de malheur, les associations d'ouvriers et d'autres sociétés ou œuvres de bienfaisance du même genre*. »

Des controverses se sont élevées dans les rangs catholiques sur l'approbation de l'ensemble de ces œuvres populaires. Le terme de socialisme chrétien est justement tombé en désuétude. Certains se sont ensuite appelés chrétiens sociaux,

* Graves de commnni.

sans que cette dénomination soulevât de sérieuses réclamations ; mais d'autres , ayant cru devoir opposer à la démocratie sociale des socialistes la démocratie chrétienne des catholiques, ont soulevé les protestations a de beaucoup d'honnêtes gens, qui trouvent à ce dernier terme un sens équivoque et dangereux d.

Il convient de a: poser des bornes à cette controverse, en définissant quelles doivent être les idées des catholiques en cette matière ». Disons de suite que, sous les réserves que nous allons analyser consciencieusement, Léon XIII reconnaît la a: démocratie chrétienne d.

Il s'attache tout d'abord à établir la différence profonde qu'il y a entre la démocratie sociale et la démocratie chrétienne^ c'est-à-dire entre le système socialiste et la profession de foi chrétienne.

a La première ne voit rien de supérieur aux choses de la terre et place le bonheur de l'homme dans la poursuite et la jouissance des biens corporels et extérieurs. C'est pour cela que ses adeptes voudraient que, dans l'État, le pouvoir appartînt au peuple. Ainsi, les classes sociales disparaissant et les citoyens étant tous réduits au môme niveau d'égalité, il serait l'acheminement vers l'égalité des biens ; le droit de propriété serait aboli, et toutes les fortunes qui appartiennent aux particuliers, les instruments

de production eux-mêmes seraient regardés comme des biens communs.

€ Au contraire, la démocratie chrétienne, par le seul fait qu'elle se dit chrétienne, doit s'appuyer sur les principes de la foi divine comme sur sa propre base. Elle doit pourvoir aux intérêts des petits, sans cesser de conduire à la perfection qui leur convient les âmes créées pour les biens éternels. Pour elle, il ne doit rien y avoir de plus sacré que la justice ; il lui faut garder à Tabri de toute atteinte le droit de propriété et de possession, maintenir la distinction des classes, qui, sans contredit, est le propre d un Etat bien constitué ; enfin , il faut qu'elle accepte de donner à la communauté humaine une forme et un caractère en harmonie avec ceux qu'a établis le Dieu créateur. }>

Ce point établi , le Pape se hâte d'ajouter qu'il ne donne pas un sens politique à ce qu'il appelle la démocratie chrétienne^ et qu'il ne veut louer et recommander ici (l qu'une bienfaisante action chrétienne parmi le peuple j>. C'est une occasion de rappeler une fois de plus que l'Eglise se place et s'est toujours placée en dehors et audessus de tous les partis politiques , de toutes les formes de gouvernement : « Les préceptes de la nature et de l'Évangile étant, par leur autorité propre, au-dessus des vicissitudes humaines, il est nécessaire qu'ils ne dépendent d'aucune forme de

gouvernement civil ; ils peuvent pourtant s'accommoder de n'importe laquelle de ces formes, pourvu qu'elle ne répugne ni à l'honnêteté ni à la justice, d

Et, en effet, a: quelle que soit la constitution d'im État, les citoyens peuvent et doivent observer ces mêmes préceptes qui leur commandent d'aimer Dieu par -dessus toutes choses et leur prochain comme eux-mêmes. j>

Il faut mettre la démocratie chrétienne à couvert d'un autre grief. Sans doute elle doit consacrer ses soins aux intérêts des classes inférieures, mais sans (l qu'elle paraisse laisser de côté les classes supérieures, dont l'utilité n'est pas moindre, pour la conservation et l'amélioration de l'État ».

Cet écueil sera évité en pratiquant la charité chrétienne, qui <i ouvre ses bras pour accueillir tous les hommes, quelle que soit leur condition, comme étant les enfants d'ime seule et même famille, créés par le même Père très bon, rachetés par le même Sauveur et appelés au même héritage étemel 3>.

Après avoir recommandé l'obéissance c aux supérieurs légitimes d , notamment aux évêques, « établis par l'Esprit - Saint pour gouverner l'Église de Dieu, j> Léon XIII manifeste l'espoir <L de voir disparaître tous les dissentiments relatifs au terme de démocratie chrétienne^ et s'éva-

nouir tous les soupçons de danger, quant à la chose elle-même exprimée par ce mot j>.

C'est aux gens de bonne foi à saisir la portée et le sens intime de la chose : a: Il ne se trouvera personne pour blâmer un zèle qui, selon la loi naturelle et la loi divine , n'a d'autre objet que d'amener à une situation plus tolérable ceux qui vivent du travail de leurs mains, de les mettre à même, petit à petit, d'assurer leur avenir, de pouvoir librement, au foyer comme en public, pratiquer la vertu et remplir leurs devoirs religieux, de sentir qu'ils sont des hommes et non des animaux, des chrétiens et non des païens, de se porter enfin avec plus de facilité et d'ardeur vers ce bien unique et nécessaire^ vers ce bien suprême pour lequel nous sommes nés. Voilà le but, voilà la tâche de ceux qui voudraient voir le peuple relevé à temps par l'esprit chrétien et préservé du fléau du socialisme. 3>

Rappelant ensuite la parole du Christ à ses disciples : € Je vous donne un commandement nouveau, celui de vous aimer les ims les autres comme je vous ai aimés. La loi de charité mutuelle , qui est comme le couronnement de la loi de justice, ne nous ordonne pas seulement d'accorder à chacun ce qui lui est dû et de n'entraver l'exercice d'aucun droit ; elle nous commande encore de nous rendre de mutuels services, non

de paroles ni de bouche, mais en action et en vérité. »

Et si cet empressement à servir les autres doit d'abord se préoccuper du bien éternel des âmes , <( il ne doit aussi , en aucune façon , négliger ce qui est nécessaire ou utile à la vie. :» L'Evangile ne nous donne -t- il pas l'exemple de la miséricordieuse compassion du Sauveur, qui eut pitié des foules , guérit les malades et <l passa en faisant le bien...

« Qu'il soit donc bien établi que cet empressement des catholiques à soulager et à élever le peuple est pleinement conforme à l'esprit de l'Eglise... Quant aux moyens qui contribuent à ce résultat, peu importe qu'on les désigne sous le nom à!a.ction chrétienne populaire ou sous celui de démocratie chrétienne;... ce qui importe par -dessus tout, c'est qu'il y ait chez les catholiques unité d'esprit, imité de volonté, unité d'action;... qu'on se taise sur certaines questions trop subtiles et presque sans utilité;... qu'on soit toujours dans la disposition d'être très religieusement attentif aux enseignements du Siège apostolique. i>

Voici, du reste, les principales maximes que les apôtres de la démocratie chrétienne sont invités à faire pénétrer dans l'âme du peuple : <c Se tenir toujours en garde contre les séditions et les séditieux ; respecter comme inviolables les

droits d'autnii ; accorder de bon gré aux maîtres le respect qu'ils méritent et fournir le travail qui leur est dû; ne pas prendre en dégoût la vie domestique, si riche en biens de toute sorte ; avant tout, pratiquer la religion et lui demander une consolation certaine dans les difficultés de la vie. »

Évoquant enfin le tableau si réconfortant de la sainte famille de Nazareth, le document pontifical recommande de rappeler souvent les exemples de ceux qui se sont servis de l'humilité même de leur condition pour s'élever aux sonmiets de la vertu.

Les catholiques et la politique. — Le ralliement. — Léon XIII et la France.

En s^efforçant d^éclairer les catholiques sur tous leurs devoirs, en leur traçant la règle de leur vie sociale et privée, Léon XIII a été amené à leur parler de leurs devoirs de citoyens. Non pas que le Pape ait jamais voulu faire de politique dans le sens étroit du mot et épouser la cause de tel ou tel parti ; mais , guidé par Tamour du troupeau dont il a la garde et fidèle aux doctrines de l'Église, il s'est toujours appliqué à distinguer l'absolu Au contingent et à dégager la cause religieuse des passions de la politique.

Écoutons-le remémorer cette éternelle vérité, que l'observation du Décalogue est la vraie source de paix entre les gouvernants et les gouvernés : a: Les préceptes et les exemples du droit ont une efficacité merveilleuse pour contenir dans le devoir aussi bien ceux qui obéissent que ceux qui commandent, et pour produire

entre eux cette harmonie, ce concert des volontés qui est conforme aux lois de la nature et qui assure le cours paisible et régulier des choses publiques ^ »

Il affirme, comme Tout affirmé ses prédécesseurs, que toutes les formes de gouvernement, appliquées avec sagesse et avec justice, peuvent garantir la prospérité publique. Il n^est pas question des différents régimes politiques ; rien n^empéche que TÉglise n*approuve le gouvernement d'un seul ou celui de plusieurs, pourvu que ce gouvernement soit juste et appliqué au bien commun. Aussi, réserve faite des droits acquis, il n'est point interdit aux peuples de se donner telle forme politiqpie qui s'adaptera mieux ou à leur génie propre ou à leurs traditions et à leurs coutumes...

« Vous savez, vénérables Frères, dit-il encore aux évêques de Portugal, combien pernicieuse est l'erreur de ceux, s'il en est chez vous, qui ne distinguent pas assez les affaires sacrées des affaires civiles et qui font servir le nom de la religion à patronner les partis politiques...

^ D'où l'on voit combien ils en agissent mal et injustement, ceux qui, afin de soutenir un parti politique , n'hésitent pas à accuser les autres de foi catholique suspecte, pour cela seul

1 Diuturnum.

qu'ils appartiennent à un parti politique dififérent, comme si Thonneur de la profession du catholicisme était nécessairement uni à tel ou tel parti politique*. »

Hélas ! combien de catholiques , en France et ailleurs, ont été élevés et élèvent leurs fils dans des idées tout opposées ! Combien oublient que la croix étend son ombre sur le monde entier, et non pas seulement sur le champ étroit de leur parti ! Combien n'affichent des idées religieuses que parce que cet étalage favorise le succès de leurs ambitions mondaines ou politiques !

Léon XIII en gémit. « Vouloir engager l'Eglise dans les querelles des partis et prétendre se servir de son appui pour triompher plus aisément de ses adversaires, c'est abuser indiscrètement de la religion*. j>

La même prudence préside à l'examen de cette question si délicate : Les peuples ont -ils parfois le droit et même le devoir de s'insurger contre leurs gouvernements? Il ressort des enseignements pontificaux qu'on doit respecter les droits acquis, tant que la justice n'est pas manifestement violée, et que, même en ce dernier cas, il faut' considérer si la révolution n'est pas contraire au bien commun du pays.

• « C'est un devoir très réel de respecter le

* Pergrsila, nobis.

* Ssipientiœ christianx.

205 LÉON lUI D'APRES SES ENCTCUQLES

pouvoir et de se soamettre aux lois justes : d'où vient que l'autoriié vigilante des lois préserve les citoyens des entreprises criminelles des méchants. Le pouvoir l^itime vient de Dieu, et celui qui résiste au pouvoir résiste k l'ordre établi par Dieu...

( Quand on est sous le coup ou sous la menace d'ime domination qui tient la société sons la pression d'une violence injuste, où on prive l'Église de sa liberté légitime, il est permis de chercher une autre oi^anisation politique, sous laquelle il soit possible d'agir avec liberté.

« L'Église ne condamne pas que l'on veuille affranchir son pajs ou de l'étranger ou d'un despote, pourvu que cela puisse se faire sa/u violer U juaiiceK »

On le voit, la théorie de Léon Xlll pourrait se résumer ainsi : Prenez garde, en luttant même contre l'injustice, de manquer vous-même cl la justice, c S'il arrive cependant aux princes d'excéder témérairement dans l'exercice de leur pouvoir, la doctrine catholique ne permet pas de s'insurger de soi-même contre eux, de peur que la tranquillité de l'ordre ne soit de plus en plus troublée et que la société n'en reçoive un plus grand dommage*. >

Nous poursuivons la citation, parce qu'elle

■ LiberlM prsuUntiêêimam.

■ Qaod aporloUei.

indique magistralement la suite des devoirs qui s'imposent aux catholiques dans les jours d'épreuves :

<r Et, lorsque Texcès en est venu au point qu'il ne paraisse plus aucune autre espérance de salut, la patience chrétienne apprend à chercher le remède dans le mérite et dans d'instantes prières auprès de Dieu...

an Que si les ordonnances des législateurs et des princes sanctionnent ou commandent quelque chose de contraire à la loi divine ou naturelle, la dignité du nom chrétien, le devoir et le précepte apostolique proclament qu'il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, d

Surtout pas de découragement , c'est le conseil maintes fois répété par le Père des fidèles : <r Honneur à ceux qui, provoqués au combat, descendent dans l'arène avec la ferme persuasion que la force de l'injustice aura un terme et qu'elle sera un jour vaincue par la sainteté du droit et de la religion ^ y>

C'est l'éternelle vérité proclamée par le psalmiste et vérifiée par l'histoire : Desiderium peccatorum peribit.

L'obéissance, voilà le secret de la force de ceux qui combattent avec égalité d'&me. Léon XIII ne cesse de la prêcher et de nous mettre en garde

^ Sapieniise christi&nœ.

208 LÉON XUl D APRÈS SES ENCYCUQUES

contre l'orgueil de ceux qui ne savent pas écouter les ordres du maître.

Avec saint Pierre, le premier pape, il dit :

« Soyez soimiis à toute créature humaine à cause de Dieu : au roi, parce qu'il est le premier en dignité; aux autres chefs, parce que Dieu les a envoyés pour le châtiment des méchants et rhonneur des bons ; telle est, en effet, la volonté de Dieu*. »

Une autre fois encore , il en appelle aux enseignements du premier pontife et il redit avec lui : a La grâce consiste à supporter par devoir de conscience envers Dieu les afflictions, et à souffrir même injustement. C'est en cela, en effet,, que se résume votre vocation, parce que le Christ a souffert pour nous , vous laissant l'exemple pour que vous en suiviez les traces*. y>

Si Léon XIII demande aux catholiques l'obéissance , même à l'égard de ceux qui souvent méconnaissent les lois de la justice , combien est-il en droit de réclamer la soumission à ses propres conseils, à ceux du Pasteur qui ne parle et qui ne commande que pour le bien de son troupeau !

Pour amener le triomphe de la bonne cause,

1 Diuturnnm, ' In plnrimis.

il n'a négligé aucun moyen d'amener Tunion parmi les catholiques des divers pays, et particulièrement de la France, de T Allemagne, de l'Espagne, de l'Italie, de la Russie et de la Belgique ; mais , suivant naturellement la pente de ses sympathies, c'est surtout à la France qu'il s'est plu à prodiguer ses conseils.

Ce qu'il a dit aux Français en 1892, il l'avait déjà indiqué aux Portugais en 1886, posant, à propos des questions très contingentes de la politique , un principe général propre à servir de réglé aux catholiques de tous les pays. € Que si par le passé il a été difficile d'obtenir la concorde des catholiques, cela a été parce que beaucoup, se montrant plus tenaces peut-être dans leurs opinions qu'il ne le faudrait, ont cru ne devoir se désister en rien ni pour aucun motif de l'attachement à leur parti. Or, bien qu'on ne puisse réprouver cet attachement lorsqu'il reste dans de certaines limites, il n'en est pas moins vrai qu'il s'oppose grandement à la réalisation de cette concorde suprême et désirable ^ j»

La première lettre de Léon XIII aux catholiques de France a été écrite le 16 février 1892. — Suivons pas à pas ce guide autorisé sur le chemin où il a voulu conduire la fille aînée de l'Église ; écoutons cette voix qui , hélas , comme

* Pergrata nobii.

celle des prophètes chez le peuple choisi de Dieu, n'a pas toujours rencontré Faccueil qui lui était du.

€ Nous croyons opportun, nécessaire même, d'élever de nouveau la voix pour exhorter plus instamment, nous ne dirons pas seulement les catholiques, mais tous les Français honnêtes et sensés à repousser loin d'eux tout germe de dissentiments politiques, afin de consacrer uniquement leurs forces à la pacification de leur patrie. . . Nous qui représentons sur la terre le Dieu de la paix^ nous convions, par les présentes lettres, toutes les âmes droites, tous les cœurs généreux à nous seconder pour la rendre stable et féconde. >

Par ce langage, le vicaire du Christ témoigne bien qu'il n'entend pas recommander en France la formation d'im parti uniquement catholique, mais qu'il invite tous <i: les honnêtesgens 3> , <l toutes les âmes droites i> à s'unir dans une pensée pacifique.

Pour réussir, c mie grande union est nécessaire, et, si l'on veut y parvenir, il est indispensable de mettre de côté toute préoccupation capable d'en amoindrir la force et l'efficacité...

a Ici, nous entendons principalement faire allusion aux divergences politiques des Français sur la conduite à tenir envers la République actuelle... '

« Dans l'ordre d'idées spéculatif, les catho-

liques, comme tout citoyen , ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l'autre, précisément en vertu de ce qu'aucune de ces formes sociales ne s'oppose par elle-même aux données de la saine raison, ni aux maximes de la doctrine chrétienne...

a: Que si Ton descend des abstractions sur le terrain des faits, il faut nous bien garder de renier les principes tout à Theure établis, ils demeurent inébranlables. Seulement, en s'incarnant dans ces faits, ils y revêtent un caractère de contingence déterminé par le milieu où se produit leur application...

a Inutile de rappeler que tous les individus sont tenus d'accepter les gouvernements et de ne rien tenter pour les renverser ou poiur en changer la forme... L'Eglise a toujours réprouvé les doctrines et condanmé les hommes rebelles à l'autorité légitime. Et cela dans le temps même où les dépositaires du pouvoir en abusaient contre EUe. ^

Mais alors, objectera- 1- on, l'Église considère -t- elle donc comme immuables les formes de gouvernement ?

« Quelle que soit la forme des pouvoirs civils dans une nation , on ne peut la considérer comme tellement définitive qu'elle doive demeurer immuable, fût-ce l'intention de ceux qui, à l'origine, l'ont déterminée... Le temps, ce grand

212 LÉON mu DIAPRÉS SES ENCYCLIQUES

transformateur de tout ici -bas, opère dans les institutions politiques des sociétés humaines de profonds changements...

€ Ces changements politiques succèdent parfois à des crises violentes , trop souvent sanglantes, au milieu desquelles les gouvernements préexistants disparaissent en fait : voilà l'anarchie qui domine ; bientôt Tordre public est bouleversé jusque dans ses fondements. Dès lors une nécessité sociale s'impose à la nation; elle doit sans retard pourvoir à elle-même... Cette nécessité justifie la création et Texistence des nouveaux gouvernements , quelque forme qu'ils prennent ; puisque , dans Thypothèse où nous raisonnons, ces nouveaux gouvernements sont nécessairement requis par Tordre public. 2>

Et Léon XIII continuant sa démonstration, déclarant que le bien commun doit être Tunique et suprême but du pouvoir, conclut ainsi : « Par conséquent, lorsque les nouveaux gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir sont constitués , les accepter n'est pas seulement permis, mais réclamé, voire même imposé par la nécessité du bien social qui les a faits et les maintient ; et ce grand devoir de respect et de dépendance persévérera tant que les exigences du bien commun le demanderont, puisque ce bien est après Dieu, dans la société, la loi première et dernière. i> Par là s'explique d'elle-même la sagesse de

rÉglise dans le maintien de ses relations avec les nombreux gouvernements qui se sont succédé en France en moins d'un siècle, et jamais sans produire des secousses violentes et profondes.

€ Une telle attitude est la plus sûre et la plus salutaire ligne de conduite pour tous les Français dans leurs relations civiles avec la République, qui est le gouvernement actuel de leur nation. Loin d'eux ces dissentiments politiques qui les divisent; tous leurs efforts doivent se combiner pour conserver ou relever la grandeur morale de leur patrie. »

On sait l'accueil que certains catholiques firent aux conseils du Saint -Père. Tous ceux qui étaient liés à la religion moins par des convictions que par des traditions politiques ou par le souci de certaines convenances mondaines ne purent admettre que l'Église prétendît enlever aux <r anciens partis T> le monopole de la défense religieuse. On vit les réfractaires s'unir aux sectaires pour déclarer que la Papauté , puissance étrangère , n'avait pas le droit d'intervenir dans les affaires intérieures de la France.

Mais Léon XIII ne se laissa pas ébranler par ces résistances. Il voyait de haut et il voyait loin.

Dans sa lettre du 3 mai 1892 aux cardinaux français, il écrivit :

« Notre encyclique , au milieu des sollicitudes ^

214 LÉON Xni D'APRÈS SES ENCTCLIQUES

a déjà fait beaucoup de bien, et elle en fera, nous l'espérons, davantage encore, malgré les attaques auxquelles elle s'est vue en butte de la part d'bommes passionnés; attaques contre lesquelles, du reste, nous aimions à le dire, elle a trouvé de vaillants défenseurs...

« Les attaques, nous les avionsprévues;... mais fallait-il pour cela nous taire? Quoi! la France souffre, et nous n'aurions pas ressenti jusqu'au fond de l'ftme les douleurs de cette fille aînée de l'Église ! La France , qui s'est acquise le titre de nation très chrétienne et n'entend en rien l'abdiquer, se débat au milieu des angoisses, contre la violence de ceux qui voudraient la déchristianiser et la rabaisser en face de tous les peuples, et nous aurions omis de faire appel à tous les catholiques, à tous les Français honnêtes , pour conserver à leur patrie cette foi sainte qui en fît la grandeur dans l'histoire ! A Dieu ne plaise ! >

Léon XIII révèle ici toute sa pensée et l'exprime encore plus loin avec vivacité : « Ne pas paraître contempler d'un œil impassible les souffrances de nos fils, les catholiques français. >

C'est, du reste, ajoute-t-il, une obligation de la Papauté de parler, quoiqu'il en advienne , « dès qu'il s'agit d'affirmer son droit divin d'enseigner, d'exhorter, d'avertir en face de ceux qui, sous prétexte de distinction entre la religion et

la politique , prétendraient en circonscrire l'universalité. î>

Puis le Pontife invite avec amour à l'union ceux qui résistent encore « peut-être avec un reste de bonne foi x> . De même que dans sa précédente lettre , il ne veut pas « se limiter aux catholiques » , il fait appel à « tous les hommes de sens et de droiture 3) , et il prédit, hélas, que « tous ses efforts deviendront radicalement stériles » s'il manque « aux forces conservatrices l'unité et la concorde dans la poursuite du but final j> .

Mais quels seront les moyens pour assurer cette union?

« Nous l'avons expliqué et nous tenons à le redire pour que personne ne se méprenne sur notre enseignement : un de ces moyens est d'accepter sans arrière-pensée, avec cette loyauté parfaite qui convient au chrétien , le pouvoir civil dans la forme où de fait il existe. 3>

Devant cette parole si précise, il faut vraiment croire que ceux-là qui prétendent que le Pape n'a jamais dit d'accepter franchement la République en France, n'ont jamis lu ses discours ou n'ont pas voulu les comprendre.

Léon XIII se hâte du reste de faire remarquer qu'il n'innove rien et qu'il ne fait que suivre la tradition de l'Eglise : <r Ainsi fut accepté en France le premier empire, au lendemain d'une

effroyable et sanglante anarchie; ainsi furent acceptés les autres pouvoirs, soit monarchiques, soit républicains, qui se succédèrent jusqu'à nos jours. >

Et quelle est la raison de cette acceptation? € C'est le bien commun de la société qui remporte sur tout autre intérêt, car il est le principe créateur, il est l'élément conservateur de la société humaine ; d'où il suit que tout vrai citoyen doit le vouloir et le procurer à tout prix. 1^

L'union dans la société, l'amour de l'humanité, la poursuite pacifique des biens spirituels et même temporels , voilà le rôle assigné à tout citoyen , comme à tout chrétien. Pour le succès de cette action civilisatrice , il doit tout sacrifier, et ne pas épuiser ses forces dans des luttes stériles. € Lorsque dans une société il existe un pouvoir constitué et mis à l'œuvre, l'intérêt commun se trouve lié à ce pouvoir, et l'on doit pour cette raison l'accepter tel qu'il est. C'est pour ces motifs et dans ce sens que nous avons dit aux catholiques français : Acceptez la République, c'est-à-dire le pouvoir constitué et existant parmi vous; respectez-la; soyez-lui soumis comme représentant le pouvoir venu de Dieu...

€ Qu'en serait-il, en effet, de l'honneur et de la conscience, s'il était permis au citoyen de sacrifier à ses visées personnelles et à ses attache-

ments de parti les bienfaits de la tranquillité publique?... Il ne faut pas faire passer la politique qui divise avant la reliffion qui unit. y>

Léon XIII avait raison de dire dans sa lettre aux cardinaux français : <!: Les attaques , nous les avions prévues. i> Elles furent passionnées, injustes , irrespectueuses et sûrement cruelles. C'est surtout dans la lettre au cardinal Lecot, du 13 août 1893, que l'auguste vieillard laisse percer son indignation qui n'est égalée que par la noblesse de son énergie.

« Nous ne pouvons nous soustraire au sentiment qui nous fait supporter avec peine et désapprouver gravement l'audace de quelques hommes qui, se recommandant du nom de catholiques et de leur attachement à la religion des ancêtres, se laissent emporter par l'esprit de parti, au point qu'ils n'hésitent pas à attaquer violemment, par des écrits injurieux livrés à la publicité, les plus hauts dignitaires de l'Église, et n'épai^nent même pas au Pontife suprême leurs critiques acerbes;... comme s'ils craignaient que ce qui peut faire le salut de la France ne se réalise , ils préfèrent voir les enfants de la même famille en désaccord, se séparer les uns des autres et prolonger les luttes fraternelles, au grand détriment de la patrie et de la religion. 3e>

L'intervention pontificale était légitime et nécessaire, à un moment où il ne paraissait pas

possible € que la France revint à Tancienne forme du pouvoir, sans passer par de graves perturbations...

€ Nous, dont la charge est de défendre ce qui peut assurer le mieux le salut de la religion , quoique nous sachions qu'il n'est permis à personne, sans témérité, d'imposer des limites à Faction de la Providence pour ce qui touche lavenir des nations, n'ayant jamais eu d'ailleurs la pensée de blesser des sentiments intimes auxquels est dû tout respect, nous n'avons pu cependant souffrir que quelques hommes entraînés par Tesprit de parti se servissent d'une apparence de rel^on, comme d'un bouclier, pour faire plus sûrement opposition au pouvoir public depuis longtemps établi; de ces tentatives d'opposition , en effet , on ne pouvait attendre aucun résultat utile, mais seulement des conséquences très défavorables pour l'Église. i>

C'est précisément pour dégager la reUgion de la politique, pour <r qu'elle gardât sa place audessus des incidents humains -» , que le Pape a fait appel « à tous les citoyens français , hommes de conscience et de cœur, leur persuadant de reconnaître et de garder loyalement la constitution du pays telle qu'elle était établie, et de travailler énergiquement à ce que la justice et l'équité président aux lois î .

Le Saint -Père termine en exécutant une der-

nière fois tous ces papes laïques qui prétendraient lui dicter sa conduite, et en envoyant l'expression de sa précieuse sympathie à ceux qui ont été avec lui et pour lui la cible des injures et des calomnies.

« Il est à la fois malheureux et absurde qu'il puisse se rencontrer quelqu'un qui , se vantant d'avoir plus souci de l'Eglise que nousmême, s'arroge le droit de parler en son nom contre les enseignements et les prescriptions de celui qui est en même temps le protecteur et le chef de l'Eglise. Nous croyons à la vérité que ces hommes, dont la conduite est à la fois si audacieuse et si indigne, ne peuvent trouver en France, parmi les vrais enfants de l'Eglise, personne qui soit de leur avis ou imite leurs exemples. Car nous estimons justement vrais enfants de l'Eglise ceux qui font sans peine au bien très supérieur de la religion et de la patrie le sacrifice de leurs sentiments et de leurs intérêts privés. i>

Quelques mois après, le 20 décembre 1893, Léon XIII, écrivant à l'évêque d'Autun, revient sur le même sujet; il continue à blâmer les trop nombreux catholiques qui rejettent ouvertement ses conseils ou n'en tiennent aucun compte, d Ils se font ainsi à eux-mêmes la grande illusion de croire qu'ils ont la piété filiale requise envers notre personne , alors qu'ils

se dérobent au devoir nécessaire de la soumission. »

Et Tauguste vieillard rappelle qu'il a été constitué, parla miséricordieuse providence de Dieu, la sentinelle de son Église : € C'est donc à juste titre que, dans sa lumière, nous revendiquons le pouvoir et le devoir de choisir les moyens les mieux appropriés aux circonstances des temps et des lieux pour procurer le bien de la religion au milieu des peuples , soit en la défendant là où elle est opprimée, soit en la faisant grandir là où elle s'exerce paisiblement. i>

Léon XIII , en un mot , tient à déclarer qu'il a parlé ainsi aux catholiques français, non seulement parce que c'était son droit, mais aussi pour obéir à son devoir.

Il proteste contre ceux qui l'accusent d'empiéter sur le terrain de la politique. € Non, sans doute, écrit -il à Mg^ Fava, nous ne cherchons pas à faire de la politique; mais quand la politique se trouve étroitement liée aux intérêts religieux , comme il arrive actuellement en France, si quelqu'un a mission pour déterminer la conduite qui peut efficacement sauvegarder les intérêts religieux dans lesquels consiste la fin suprême des choses, c'est le Pontife romain. ]E>

Cinq ans plus tard, le 28 mars 1897, visant le même but, et négligeant les insinuations des

réfractaires tendant à faire croire que le Pontife ne conseillait plus le ralliement aux institutions républicaines, Léon XIII écrit à Ms' Matthieu : a Nous n'avons jamais voulu rien ajouter ni aux appréciations des grands docteurs sur la valeur des diverses formes de gouvernement, ni à la doctrine catholique et aux traditions de ce Siège apostolique sur le degré d'obéissance dû aux pouvoirs constitués. En appropriant aux circonstances présentes ces maximes traditionnelles, loin de nous ingérer dans les questions d'ordre temporel débattues parmi vous, notre ambition était, est et sera de contribuer au bien moral et au bonheur de la France, toujours fille aînée de rÉglise, en conviant les hommes de toute nuance, qu'ils aient pour eux la puissance du nombre, ou la gloire du nom, ou le prestige des dons de Fesprit, ou l'influence pratique de la fortune, à se grouper utilement à cette fin sur le terrain des institutions en vigueur, d

Suit un conseil bon à méditer pour tant de gens qui ne savent que clamer et qui croient que la violence tient lieu d'énergie et peut dispenser de l'action : <î Et en vérité,... en sacrifiant sans réserve le respect humain, l'amourpropre, l'attachement aux idées personnelles, arriver à diminuer le mal , à réaliser dans une certaine mesure le bien dès aujourd'hui, et à le préparer plus étendu pour demain, c'est infini-

ment plus avisé, plus noble, plus louable que de s'agiter dans le vide, ou de s'endormir dans le bien-être, au grand préjudice des intérêts de la religion et de TÉglise. 3>

Deux années s'écoulent, et le 2S mai 1899 le Pape, inlassable dans la poursuite de ses desseins et dans sa sympathie pour la France , sent qu'il est besoin de parler encore pour protester contre les mensonges de la presse réfractaire. A la suite de sa lettre au cardinal Gibbons sur la biographie du Père Hecker, les adversaires de tout accommodement avec les temps présents avaient attribué très gratuitement de nouvelles pensées à Léon XIII.

Il se hâte d'écrire à l'archevêque de Bourges : <ï Nous n'avons pas appris sans une grande tristesse que, de certains actes récemment émanés du Siège apostolique, quelques-uns prenaient tout à fait à tort occasion pour déclarer publiquement que nous avons modifié nos vues relativement à la conduite des catholiques en France en matière politique et sociale, conduite que, dès le début, nous avons nous-mêmes tracée, et sur laquelle depuis nous n'avons cessé d'insister, chaque fois que l'occasion s'en est présentée... La vérité est que ces documents que nous avons récemment publiés se rapportent uniquement soit au dogme, soit à la discipline chrétienne, et ne regardent en aucune

façon les prescriptions qui, nous l'avons dit, concernent les catholiques de votre pays et sont clairement contenues dans la lettre aux Français du mois de février 1892 et dans l'encyclique Rerum novarum, d

Rien n'est changé , rien ne sera changé.

Léon XIII le déclare et il en donne la meilleure des raisons, celle qui devrait décourager à tout jamais ceux qui attendent et espèrent de Rome de nouvelles instructions : € II ne serait pas digne de la sagesse du Siège apostolique d'abandonner les décisions qu'il a prises après des considérations si mûries et qu'il a inculquées avec un zèle si soutenu. i>

Au lendemain de ces élections de 1898 où, grâce à l'aveuglement et à l'obstination d'un trop grand nombre de catholiques , les ralliés et les libéraux furent battus par les sectaires , Léon XIII , dont la vieillesse ne connaît pas le découragement, et qui a la ferme confiance qu'il a semé pour l'avenir, redit en toute tranquillité : a: Ces instructions et ces avis que nous avons si souvent donnés en vue du bien général, et qu'aujourd'hui nous désirons renouveler avec les plus vives instances, une fois de plus et de toutes nos forces, nous exhortons les catholiques de France à les suivre de point en point, et, dans un parfait accord de pensées et d'actions, à prendre à cœur, en toute circonstance,

par eux diriger, mouvoir, grouper pact*. >

même temps, il s'exprime semins une lettre adressée au cardinal ) Paris.

c l'action efficace exercée par les a groupes catholiques > , il dit :

botîques se placent résolument sur ;s institutions existantes que la lonnées, pour y travailler à l'intéle la religion et de la patrie, avec oanîmité et de concorde dont tout e doit être animé. > B même langage le 5 janvier 1901, i des dangers qui menacent les

religieuses, il en appellera encore pes démocratiques de liberté et forment actuellement la base du tionnel en France ».

s sa lettre du 10 janvier 1902 , re à l'archevêque de Bourges, il xpression de son amour paternel i : < Nous sommes absolument persaucoup d'amertumes nous eussent

à nous -même, beaucoup de calaà votre pays, si tous ceux qui en it le nom de catholiques s'étaient

aevêque de Bourge».

montrés dociles et avaient obéi à notre voix. » — Et le Saint -Père, après avoir stigmatisé « plusieurs journalistes qui, d'une manière ouverte ou dissimulée, continuent à contrecarrer ses enseignements et ses exhortations i> , redit, avec tous les observateurs attentifs, que les « malheurs présents n'ont pas été causés seulement par l'injustice des adversaires, mais peutêtre même par l'imprudence des bons ».

Ainsi, en 1902 comme en 1892, Léon XIII, fidèle à lui-même, expose avec la même autorité et la même sérénité la doctrine du ralliement. Ni les attaques perfides, ni les oppositions les plus cruelles et les moins attendues, ni les soumissions conditionnelles, ni les flatteries intéressées des adversaires, ni même les désillusions et la vision trop lointaine du succès final n'ont pu l'ébranler. Il demeure le soutien et l'espérance de ceux qui ont suivi sa barque et dont le cortège va sensiblement en grossissant, si bien que ceux-là même qui pensent suivre une voie si dijfférente de celle indiquée par l'auguste pilote sont entraînés malgré eux dans le sillage qu'il a tracé.

Certains adversaires ont pensé avoir beau jeu en essayant de mettre en contradiction les conseils donnés aux catholiques français et ceux adressés aux catholiques italiens; voici la réponse qu'ils s'attirent : <r On a prétendu qu'en

)N XIll D'APRES SES ENCYCLIQUES

- ces doctrines, nous tenions envers la le conduite autre que ceUe que nous

l'égard de l'Italie; de sorte que nous verions en contradiction avec nouscependant il n'en est rien. Notre but , aux catholiques français d'accepter le lent constitué, n'a été et n'est autre i la sauvegarde des intérêts religieux sont confiés. Or ce sont précisément ts religieux qui nous imposent, en

devoir de réclamer sans relâche la trté requise pour notre sublime foncef visible de l'Eglise catholique, pré- ^ouvemement des âmes; liberté qui as là où le Vicaire de Jésus-Christ chez lui, vrai sonverain, indépendant ouveraineté humaine. Que conclure de pie la question qui nous concerne en ; aussi, est éminemment religieuse, Ile rattachée au principe fondamental té de l'Église? Et c'est ainsi que dans luite à l'égard des diverses nations, cessons de faire converger tout au

: la religion, et par la religion le i société, le bonheur des peuples, t eaucoup ont affecté de ne vouloir enune partie des conseils de Léon XllI , ître ignorer la distinction capitale qu'il tntre la constitution et ta législation.

Voici comment il s'exprime dans la lettre même où il invite les catholiques à se rallier à la République.

€ Mais, fait- on remarquer, cette République est animée de sentiments si antichrétiens, que les hommes honnêtes, et beaucoup plus les catholiques, ne pourraient consciencieusement l'accepter. — Voilà surtout ce qui a donné naissance aux dissentiments et les a aggravés.

« On eût évité ces regrettables divergences si Ton avait su tenir soigneusement compte de la distinction considérable qu'il y a entre Pouvoirs constitués et Législation,.. La législation est l'œuvre des hommes investis du pouvoir et qui, de fait, gouvernent la nation. D'où il résulte qu'en pratique la qualité des lois dépend plus de la qualité de ces hommes que de la forme du pouvoir. Ces lois seront donc bonnes ou mauvaises , selon que les législateurs auront l'esprit imbu de bons ou de mauvais principes et se laisseront diriger ou par la prudence politique ou par la passion. »

Le terrain de combat indiqué pour les catholiques est donc celui « où , tout dissentiment politique mis à part, les gens de bien doivent s'unir comme un seul homme pour combattre, par tous les moyens légaux et honnêtes , les abus progressifs de la législation...

(L Le respect que Ton doit aux pouvoirs constitués ne saurait l'interdire. 3>

22S LÉON XIll D'APRÈS SES ENCYCLIQUES

L'auguste vieillard, qui sait transiger sur les questions contingentes, est inflexible lorsqu'il s'agit d'affirmer les principes. Il n'ignore pas du reste les difîicultés de l'heure présente, et il ne s'endort pas dans un optimisme facile. Dans ses discours il parle sans cesse n des temps hostiles et mauvais »,.., « du mal domestique qui consume les sociétés modernes >,... < des temps malheureux, calamiteux dont nous sommes afQigés. > Mais il ne veut pas d'autre part demeurer avec ceux qui ne savent que pleurer sur les tombes ou s'agiter dans le vide. Il cherche les remèdes aux maux présents et il les indique dans ses encycliques.

€ Notre devoir estd'avertir, d'instruire, d'exhorter chaque fidèle d'une manière conforme aux exigences des temps, afin que personne ne déserte la voie de la vérité.

1 Nous croyons avoir indiqué aux catholiques de notre temps la conduite qu'ils doivent tenir et les périls qu'ils doivent éviter... Les biens de l'ordre le plus élevé et les plus dignes d'estime sont en péril; pour les conserver, il n'y a pas de fatigues qu'il ne faille endurer : ces labeurs ' auront droit à la plus grande récompense dont puisse être couronnée la vie chrétienne '. »

s Expliquons où il convient de chercher le

< StpiealUe chrisliinx.

remède tant désiré... A moins de faire appel à la religion et à TÉglise, il est impossible de trouver jamais une solution efficace... C'est l'Église qui puise dans l'Évangile les doctrines capables soit de mettre fin au conflit, soit au moins de l'adoucir en lui enlevant tout ce qu'il y a d'âpreté et d'aigreur ; l'Église , qui ne se contente pas d'adoucir Tesprit de ses enseignements, mais s'efforce encore de régler en conséquence la vie et les mœurs d'un chacun ; l'Église , qui , par une foule d'institutions éminemment bienfaisantes, tend à améliorer le sort des classes pauvres; l'Église , qui veut et désire ardemment que toutes les classes mettent en commun leurs lumières et leurs forces pour donner à la question ouvrière la meilleure solution possible; l'Église enfin, qui estime que les lois et l'autorité publique doivent , avec mesure sans doute et avec sagesse , apporter à cette solution leur part de concours*, d

Avant de terminer ce chapitre, où la sympathie de Léon Xlll à l'égard de la France a été particulièrement étudiée et mise en lumière , il peut être intéressant de grouper dans un même tableau tous les discours par lui adressés à la fille aînée de l'Église. On verra quelle fut toujours

^ Rerum novarum.

la sollicitude et la tendresse de ce Pape pour notre nation.

Nous ne reviendrons naturellement pas sur les lettres adressées au clergé et aux cardinaux de France, à NN. SS. de Paris, d'Autun, de Bordeaux, de Grenoble, de Toulouse, de Bourges. Ces lettres, comme nous l'avons vu, ont eu particulièrement pour but de rappeler aux catholiques leurs devoirs à l'égard du pouvoir civil et les enseignements qu'ils trouveront à ce sujet aussi bien dans la lecture de TEvangile que dans celle de l'histoire de l'Eglise.

Mais dès 1884, Léon XIII avait éprouvé le désir <r de dire à la France sa pensée et de lui ouvrir son cœur* ». Il est doux de transcrire ici les paroles par lesquelles débute ce beau discours : (L La très noble nation française , par les grandes choses qu'elle a accomplies dans la paix et dans la guerre, s'est acquis envers l'Eglise catholique des mérites et des titres à une reconnaissance immortelle et à une gloire qui ne s'éteindra pas... Il est arrivé à vos ancêtres, grâce à leur fidèle dévouement à l'Eglise catholique, d'entrer comme en partage de ses gloires et de fonder des œuvres publiques et privées où se manifeste un admirable génie de religion, de bienfaisance, de magnanimité...

^ Nobilissima Gallorum gens.

« Et comme Dieu , père des peuples , rend dès ce monde aux nations la récompense de leurs vertus et de leurs belles actions , aussi a-t-il largement départi aux Français la prospérité , l'honneur des armes , les arts de la paix , un nom glorieux, un empire puissant. j>

Cependant la France , oublieuse parfois de ses traditions et de sa mission , a conçu envers FEglise des sentiments hostiles. Ce fut l'œuvre néfaste des philosophes au siècle dernier, et des francsmaçons à l'heure présente. De là le danger des écoles neutres , qui ferment l'âme de l'enfant aux sentiments religieux; Tacharnement avec lequel les sectes représentent le catholicisme comme l'ennemi de l'État; les persécutions entreprises contre les communautés religieuses.

L'histoire nous apprend qu'au lendemain de la Terreur, les chefs du gouvernement comprirent « que le meilleur moyen de relever la société fatiguée de tant de ruines, était de rétablir la religion catholique. En prévision des avantages futurs, Pie VII se prêta aux désirs du premier consul, poussant la condescendance et l'indulgence aussi loin que le devoir de sa charge le lui permit d.

Dieu sait si la patrie recueillit de ce fait de merveilleux avantages I Les mêmes motifs qui ont fait autrefois conclure la paix , engagent à la maintenir aujourd'hui.

Léon XIII déclare que lui aussi n'a rien omis de ce que les temps semblaient réclamer. Il a exprimé ses sentiments comme ses réclamations soit à son nonce apostolique , soit au cardinal de la sainte Église romaine, l'archevêque de Paris; il a même écrit au président de la Republique c pour déplorer toutes les entreprises nuisibles au salut des âmes et lésant les droits de rÉglise ». Il demeure c résolu à défendre à Tavenir avec la même constance les intérêts catholiques en France > , et il conjure Fépiscopat c de continuer à remplir avec prudence et fermeté les mêmes devoirs >.

Il a du reste la consolation de voir en France la vertu demeurer ferme au milieu de mille embûches et de mille périls ; le clergé s'appliquer à ses devoirs; les fidèles en grand nombre professer la foi catholique ouvertement et avec courage.

Il recommande lunion, c car nos ennemis ne désirent rien tant que les dissensions entre les catholiques... Si pour la conserver il est parfois nécessaire de renoncer à son sentiment et à son jugement particulier, qu'on le fasse volontiers en vue du bien commun. Et surtout, < que la règle soit de se soumettre avec piété filiale aux évêques que TEsprit-Saint a préposés pour régir TÉglisff de Dieu. »

Le Pape termine en assurant encore une fois la France / de Taffection profonde dont il l'en-

toure tout entière]?), et en souhaitant « le resserrement des liens de la salutaire union , qui en tous les temps a été pour la France comme pour le Siège apostolique la source d'avantages nombreux et considérables 3>.

En effet , TÉglise a besoin de la France comme la France de l'Église. C'est dans notre patrie qu'ont pris naissance les grandes œuvres catholiques qui portent la foi aux extrémités du monde.

En 1880 , le Saint-Père recommande aux fidèles <r les trois œuvres pies appelées par les Français : la Propagation delà Foi, la sainte Enfance , les Écoles d'Orient*.

« Celle qui brille entre toutes les sociétés, c'est la pieuse association qui s'est fondée en France, à Lyon, il y a près de soixante ans, et qui s'est appelée du nom de Propagation de la Foi. Tout d'abord elle eut pour but de venir en aide à certaines missions en Amérique ; mais bientôt, comme le grain de sénevé, elle crut et devint un grand arbre, dont les branches portent au loin le feuillage , si bien qu'elle étend son action bienfaisante à toutes les missions sur tous les points de la terre...

« Dans le même temps, l'émulation de la piété fit que deux autres sociétés se fondèrent,

^ Sancia Dei civitas.

dont Tune s'appela de la sainte Enfance de Jésus- Christ, et l'autre des Écoles d'Orient.

€ La première se propose de prendre et d'amener aux habitudes chrétiennes les malheureux enfants que leurs parents, poussés par la paresse ou la misère , exposent inhumainement , surtout dans les pays chinois où cette coutume barbare est plus en usage.

(L La seconde s'occupe des adolescents et s'efforce , par tous les moyens, de leur inculquer la saine doctrine en même temps qu'elle veille à écarter d'eux les périls de la fausse science à laquelle ils sont souvent exposés en raison de leur imprudente curiosité d'apprendre. »

Désireux d'augmenter n l'amour et la générosité des catholiques pour l'œuvre illustre de la Propagation de la Foi... dont les humbles débuts avaient été suivis de développements si merveilleux et si rapides » , Léon Xlll en avait précédemment vanté les vertus ; il conjura une seconde fois les fidèles d'accroître en sa faveur leurs largesses , afin de contribuer à ramener à l'Eglise unique tous les Orientaux, sans qu'il soit porté préjudice aux missions catholiques en les privant d'une partie des ressources qui les font vivre *.

Travaillant toujours à la réalisation de son

^ Christi nomen.

vœu intime, oc faire remonter les peuples d'Orient au noble rang qu*ils occupaient autrefois dans l'Église catholique, 3) c'est à des religieux français, les Augustins de l'Assomption, que le Pape s'adresse encore en 1895.

Dans sa lettre au supérieur de leur Ordre, il les loue de leurs œuvres en Orient, « qui se recommandent par un zèle ardent pour la gloire de Dieu et par une grande charité paternelle pour les dissidents, » et il leur annonce les dispositions prises par le Saint-Siège à l'effet de faciliter et d'encourager leur apostolat en faveur des Orientaux.

La même année s'était présentée, en France, une autre occasion d'inviter les fidèles à diriger leurs regards « vers cette terre chérie où se sont accomplis les mystères de la Rédemption des hommes, vers ces antiques Églises d'Orient auxquelles il porte un si vif intérêt 3>. L'évêque de Clermont-Ferrand avait, en effet, manifesté l'intention de célébrer avec une particulière solennité le prochain huitième centenaire du concile général tenu en 1095 dans sa ville épiscopale sous la présidence d'Urbain II. Léon XIII loue hautement ce dessein, glorifie « ces héroïques expéditions militaires dont le but était d'essuyer les larmes des chrétiens de la Palestine et de délivrer les lieux sanctifiés par la présence, la passion, la mort et la résurrection du

Sauveur des hommes >. Mais il a soin d'ajouter, en invitant les Français à se montrer, comme par le passé, < les fils obéissants de leur Père commim » : c Ces souvenirs doivent être chers surtout aux fils de la noble nation française , à qui revient la part principale dans cette expédition. ]i

Le 20 juillet 1898, alors que certaines circonstances pouvaient faire croire à l'ébranlement du protectorat français en Orient et en Extrême- Orient, Léon XIII écrit au cardinal Langénieux une lettre où il proclame une fois de plus les droits traditionnels du noble pays c qui fut par excellence la terre des croisés ».

« La France a en Orient une mission à part que la Providence lui a confiée, noble mission, qui a été consacrée , non seidement par une pratique séculaire, mais aussi par des traités internationaux, ainsi que Ta reconnu de nos jours notre Congrégation de la Propagande, par sa déclaration du 23 mai 1888. Le Saint-Siège, en effet, ne veut rien toucher au glorieux patrimoine que la France a reçu de ses ancêtres et qu'elle entend, sans nul doute, mériter de conserver, en se montrant toujours à la hauteur de sa tâche. D

Deux années après, dans sa lettre du 23 décembre 1900 au cardinal Richard, le Saint-Père affirme de nouveau les droits de la France en

Orient : « C'est précisément sur l'action laborieuse, patiente, infatigable de ces admirables missionnaires qu'est principalement fondé le protectorat de la France, que les gouvernements successifs de ce pays ont tous été jaloux de lui conserver, et que nous-même nous avons affirmé publiquement. j>

Que si d'Orient nous passons sur la côte d'Afrique, nous retrouvons le souvenir reconnaissant de Léon XIII à l'égard de la France. Dans sa lettre apostolique consacrée à la restauration du siège archiépiscopal de Carthage, il écrit : « Au commencement de ce siècle, quand les troupes françaises débarquèrent en Afrique et s'établirent victorieuses sur le littoral, une province y fut établie, dont le gouvernement leur appartint d'abord. Un peu plus tard, un évéque ayant été donné aux Algériens, ces très vastes régions, longtemps soumises à la domination des Sarrasins, parurent avoir repris quelque chose de leur ancien éclat. Ensuite, les diocèses d'Oran et de Constantine ayant été créés, les très saints rites catholiques furent restaurés ; la Tunisie elle-même, où s'était accru le nombre des chrétiens, vit remplacer la préfecture par un vicariat apostolique, et reçut du Siège de Rome un évêque*. d

i Materna Ecclesix caritas.

238 LÉON Xdl D"APHÈS SE3 ENCYCLIQUES

Le Pape rappelle ensuite toutes les grandes œuvres de l'archevêque français d'Alger, l'éminentissime cardinal Charles -Martial Lavigerie, chargé de l'administration du vicariat tunisien, et il rétablit, en le lui confiant, le siège archiépiscopal de Carthage.

C'est encore à ce prélat français, dont il connaît « l'activité et le zèle apostolique », qu'en 1890 il confie la propagation de Tdiuvre antiesclavagiste. Il lui donne a la mission d'aller dans les principales villes d'Europe pour montrer l'ignominie de ce honteux trafic et persuader aux princes et aux particuliers de secourir la malheureuse race des nègres • » .

A l'occasion du quatorzième centenaire du baptême de la France à Reims, Léon XIII accorde en 1896 à notre pays la faveur très exceptionnelle d'un jubilé national. Il écrit au cardinal Langénieux qu'il s'associe a à sa sainte et patriotique entreprise... Les conséquences historiques du baptême du royaume des Francs ont été de la plus haute importance, non seulement pour le peuple nouveau qui naissait à la foi du Christ , mais pour la chrétienté elle-même, puisque cette noble nation devait mériter, par sa fidélité et ses éminents bienfaits , d'être appelée la fille ainée de l'Eglise »,

' Catholicx EccletUe.

Et le Pape, voulant marquer davantage l'expression de sa sympathie pour notre patrie, ajoute : « Gomment pourrions -nous demeurer étranger aux fêtes que vous allez célébrer à Reims, nous qui n'avons cessé de donner à la France des témoignages réitérés, persévérants de notre affection paternelle ! Gomment ne serions-nous pas touché, en songeant aux desseins adorables de la bonté et de la providence de Dieu sur une nation tant de fois choisie comme un puissant instrument pour la défense de l'Eglise et la dilatation du règne de Jésus- Ghrist? »

Il insiste sur cette mission de la France, et, songeant aux nuages qui peuvent assombrir les temps présents, il souligne le caractère passager des tempêtes passées, pour que les cœurs ne se découragent pas.

« Si la France céda parfois à de déplorables entraînements, toujours après avoir souffert elle sut réagir contre le mal et puiser dans sa foi de nouvelles énergies , pour se relever de ses épreuves et reprendre la mission apostolique qui lui a été confiée par la Providence. »

11 s'attriste sur « les masses qui s'agitent aujourd'hui dans les ténèbres de l'incrédulité, et qui, déçues, découragées par mille erreurs, s'affaissent dans l'ombre de la mort d. Il prie pour que l'Eglise les reconquière et il leur dit

avec tendresse la parole de rÉcrilure ; <r Levezvous et le Christ vous illuminera. » C'est toujours ce Pontife éclairé, avide d'étancher cette soif de justice qui est à la fois l'honneur et le tourment de la société moderne ; il est réconfortant de l'entendre dire ; <r Au déclin de ce siècle et à l'aurore de celui qui s'annonce, en ces temps difficiles qui mettent en mouvement tous les peuples et tous les éléments du corps social , en cet âge où les âmes agitées , inquiètes , semblent altérées de justice , de cette justice que notre Seigneur seul peut verser à flots, il faut que le baptême de Clovis et de ses guerriers se renouvelle en esprit et reproduise, à quatorze siècles de distance, les fruits merveilleux d'autrefois : l'union sociale sous un pouvoir sage , respecté , et la fidélité sincère envers l'Eglise catholique. Cette union des Français, vous le savez, notre très cher fils, a été l'objet constant de notre sollicitude, et nous l'appelons encore aujourd'hui avec une croissante ardeur. »

A la fin comme au début des fêtes de Reims, la pensée de Léon XIII accompagne la France ; le 28 octobre 1896, il adresse une nouvelle lettre au cardinal Langénieux, pour lui exprimer la part qu'il a prise à cette solennelle commémoration et pour le remercier de l'ardeur déployée à l'effet d'amener les Français a: à répondre à sa toute particulière affection pour la fille aînée de

rÉglise... Vous n^gnorez pas, en effet, avec quelle insistance et pour quel motif nous souhaitons que, parmi les citoyens français, pour la sauvegarde des intérêts religieux et pour Taccroissement de la prospérité du pays, l'accord de la foi et des volontés devienne, par l'action des évêques et sous leur direction, de jour en jour plus parfait i>.

A quelques jours de là, le 6 janvier 1897, Léon XIII saisissait encore (n avec empressement rheureuse occasion qui s'offrait à lui de s'adresser à la noble nation française i» , en écrivant au cardinal -archevêque de Paris, qui célébrait le vingt -cinquième anniversaire de la fondation du sanctuaire de Montmartre : a: Nous sommes à la veille de voir se terminer la vingtcinquième année depuis que, avec la bénédiction de notre prédécesseur, fut commencée, dans votre* capitale, la construction d'une église votive en l'honneur du Sacré-Cœur de Jésus, et où l'on viendrait, au milieu des maux qui aCQigent à la fois le Siège apostolique et votre patrie, implorer jour et nuit, au nom commun de la nation, son infinie miséricorde... Peut- on oublier l'ardeur avec laquelle la France entière a contribué à l'exécution de cette grande œuvre , ce merveilleux concours de toutes les âmes, cette foi insigne, cette générosité vraiment splendide et qui ne s*est jamais interrompue?... »

Le Pontife nous donne encore une preuve de l'intérêt qu'il porte à toutes les manifestations de la vie chrétienne en France, dans la lettre qu'il adresse à l'évéque de Poitiers sur la Petite Église. Il manifeste sa joie en apprenant que « ceux qu'on appelle là-bas la Petite Église inclinent manifestement à répudier le schisme dans lequel ils ont été jusqu'ici retenus, et à chercher comme il convient la communion catholique sous les évéques établis par le Pontife romain >.

Aux catholiques séparés qui continueraient à prétendre que a leur unique préoccupation est d'atBrmer le droit propre et originaire de l'Église », le Pape répond, non sans justesse, pour ne pas dire sans ironie : tt A coup sûr, un homme de bon sens ne croira jamais que les droits et la liberté de l'Église tiennent plus au cœur de quelques particuliers ou de quelques évoques que du Saint-Siège lui-même, et de la Mère et Maîtresse de toutes les Églises, tellement que, pour procurer ce bien, l'Église romaine ait besoin des excitations de ceux qui, pour vouloir être et se faire considérer comme vrais catholiques, lui doivent, avant tout, soumission et obéissance. ::>

Précisant du reste la question, Léon XllI dit sans équivoque : « Il n'est permis à personne d'affirmer ou que l'Église catholique ait été en

quelque sorte exilée de France par Pie VII, ou qu'elle soit réduite à résider uniquement en quelques hommes privés de pasteurs. 3>

Enfin il démontre une fois de plus que l'humilité et l'obéissance sont les premières vertus chrétiennes et les qualités vraiment héroïques : « Ces évêques, qui ont, les uns immédiatement, les autres plus tard, obtempéré aux ordres du Pontife romain, s'étaient auparavant montrés, vis-à-vis de Dieu et de l'Église, par la fermeté de leur volonté contre les efforts des impies, par les souffrances et les épreuves de tout genre, des ouvriers que rien ne saurait confondre. Ils aidèrent plus encore l'Eglise et pourvurent davantage au salut des peuples quand, pour rétablir la paix et pour relever la religion en France , ils offrirent à Dieu et à l'Église d'abdiquer leur dignité, sans aucune atteinte portée à l'autorité du Siège apostolique, d

Alors même que la France donne des soucis à Léon XIII et que son cœur éprouve « une amère tristesse, en apprenant les dangers qui menacent les congrégations religieuses i> , il témoigne les mêmes sentiments à notre pays, et c'est au nom « de la profonde affection qu'il lui porte i> , qu'il envoie ses conseils au cardinal de Paris et à l'épiscopat français, le 23 décembre 1900. <i: Dans la noble carrière où les congrégations font assaut d'activité bienfaisante,

celles de France, nous le déclarons avec joie une fois de plus, occupent une place d'honneur.. . Si admirable est Factivité des congrégations françaises, qu'elle n'a pu rester circonscrite aux frontières nationales et qu'elle est allée porter rÉvangile jusqu'aux extrémités du monde, et, avec l'Evangile, le nom, la langue, le prestige de la France... Exilés volontaires, les missionnaires français s'en vont, à travers les tempêtes 1- de l'Océan et les sables du désert, chercher des

I? âmes à conquérir, dans les régions lointaines et

souvent inexplorées, d

En sévissant contre les ordres religieux en France, on priverait donc l'Église de ses coopérateurs les plus dévoués. ^ Le coup qui les frapfc perait aurait un retentissement partout... Le

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