Saint-Siège, tenu par mandat divin de pourvoir
f» à la diffusion de l'Evangile , se verrait dans la
nécessité de ne point s'opposer à ce que les vides laissés par des missionnaires français fussent comblés par les missionnaires d'autres nationalités. i>
Puis, avec la sagesse qui préside à tous ses actes, la prudence qui lui commande de ne pas I être Fauteur de la brisure irréparable : « Nous
voulons compter sur l'équitable impartialité des hommes qui président aux destinées de la France I , et sur la droiture et le bon sens qui distinguent
le peuple français. Nous avons la confiance qu^on
ne voudra pas perdre le précieux patrimoine moral et social que représentent les congrégations religieuses ; qu'on ne voudra pas , en attentant à la liberté commune par des lois d'exception , blesser le sentiment des catholiques français et aggraver les discordes intérieures du pays, à son grand détriment. j>
Hélas! Tauguste ami de la France, le saint vieillard était bientôt obligé de constater a qu'il avait espéré en vain que ses remontrances seraient entendues ». Se répandra- 1- il en paroles amères contre notre pays? Nullement. Ill'aimera, comme il Fa dit à ses familiers, jusqu'à son dernier soupir, et si ses devoirs de chef de l'Eglise l'obligent à protester avec énergie, il le fera cependant dans des termes où Ton sent que la désillusion et la tristesse n'ont pas vaincu l'afTection.
<r Voici que dans ces jours -ci, chez une nation singulièrement féconde en vocations religieuses, que nous avons toujours entourée de soins très particuliers, les pouvoirs publics ont approuvé et promulgué des lois d'exception à propos desquelles nous avions, il y a peu de mois, élevé la voix dans l'espérance de les conjurer*. » Se souvenant de ses devoirs sacrés, le Pontife (T réprouve hautement de telles lois, parce qu'elles sont contraires au droit naturel et évan-
* Lettre aux supérieurs généraux des Ordres et Instituts religieux.
gélique », et il tient à assurer les « familles religieuses » que le Saint-Siège est avec elles en ces jours d'épreuves. Mais il fait surtout entendre la vraie voix de la religion et de FEvangile : « Sans doute, à vous voir ainsi payés d'ingratitude, à vous voir ainsi repoussés, la nature s attriste; mais, chers fils, que la foi vous réconforte par ses oracles ! Elle vous rappelle l'exhortation sublime : Triomphez du mal par le bien. Elle vous met sous les yeux Imcomparable magnanimité de Tapôtre : On nous maudit et nous bénissons; on nous persécute et nous supportons; on blasphème contre nous et nous bénissons. Par -dessus tout, elle vous invite à répéter la supplication du Bienfaiteur du genre humain, Jésus, suspendu à la croix : Père y pardonnez-leur! 2>
Léon XIII fera enfin entendre encore le même langage rempli à la fois d'énergie, de résignation et d'espérance, dans une lettre écrite, le 8 septembre 1901 , à un évéque de France : « Nous croirions presque manquer à notre devoir si, en cette année avec laquelle le xxe siècle a pris naissance, nous négligions l'occasion favorable que nous ont spontanément offerte notre vénérable frère l'évêque de Tarbes, le clergé et le peuple de la ville de Lourdes, qui, dans un temple auguste dédié à Dieu en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie, sous le vocable du
très saint Rosaire, ont érigé quinze autels à consacrer aux quinze mystères du Rosaire.
d Nous profitons d'autant plus volontiers de cette occasion, qull s'agit de cette contrée de la France que rendent illustres de si nombreuses et de si grandes faveurs de la bienheureuse Vierge ; de cette contrée enfin qui se glorifie d'avoir autrefois possédé saint Dominique, père et législateur de son Ordre, et où se trouve le berceau du saint Rosaire. »
Puis, rapprochant dans une même pensée les soucis et les consolations que lui donne cette France vers laquelle revient si souvent sa sollicitude, il dit :
€ Nous déplorons grandement la tempête soulevée, dans le moment présent, en France surtout, contre les familles religieuses qui, par leurs œuvres de piété et de charité, ont si bien mérité de l'Église et des peuples. Or, pendant que nous gémissons siu* ces maux et que les graves afflictions de l'Eglise remplissent notre cœur d'une amère doideur, nous voyons avec joie, à côté du mal, apparaître les indices non douteux d'un meilleur avenir. En effet, ce nous est un favorable et heureux présage, — daigne l'auguste Reine du ciel le ratifier ! — que l'on doive , au mois d'octobre prochain , consacrer dans les sanctuaires de Lourdes autant d'autels qu'il y a de mystères du très saint Rosaire, i^
De la piété chrétienne. — Du culte de Ul Vierge et du Rosaire. -— Saint Thomas d'Aquin et saint François d'Assise. — Jésus -Christ Rédempteur.
Nous avons essayé d'esquisser Tœuvre de Léon XIII en résumant et en groupant ses enseignements sur le sens de la vie religieuse et sociale. Nous voudrions maintenant, en glanant toujours à travers ses discours, montrer le Pontife pieux et dévot qui invite les âmes à la pratique des vertus chrétiennes.
En 1897, il consacre une encyclique spéciale au culte du Saint-Esprit :
€ Jésus -Christ n'a pas voulu, pour des motifs insondables, achever lui-même sa mission sur toute la terre , mais il a confié au Saint-Esprit le soin de couronner l'œuvre qu'il avait reçue du Père : // est de votre intérêt , a-t-il dit, que je m'en ailles car si je ne m'en vais pas^ le Paraclet ne viendra pas vers vous; si^ au contraire^ je m'en vais, je vous l'enverrai *. »
' Divinnm illnd munns.
Ainsi le Saint-Esprit devait terminer l'ouvrage accompli par le Fils durant sa vie mortelle. Le Pape déclare qu'il s'est attaché religieusement à la fonction confiée par le Christ à Pierre, <( dont la dignité ne saurait défaillir, même dans un héritier indigne, ï> et il résume en quelques mots toute son œuvre et tous ses enseignements : « Dans cette intention, nous avons fait converger vers deux fins principales tous les travaux entrepris et poursuivis durant notre pontificat, déjà si long : en premier lieu, la restauration de la vie chrétienne dans la société et dans la famille, chez les princes et chez les peuples, toute véritable vie découlant du Christ ; en second lieu, la réconciliation de tous ceux qu'un motif de foi ou d'obéissance sépare de l'Eglise catholique , puisque le désir manifeste du Christ est de réunir tous les hommes en un seul bercail, sous un seul pasteur.
« Aujourd'hui, voyant approcher le terme de notre vie, nous éprouvons plus vivement que jamais le désir de recommander à TEsprit-Saint, qui est amour vivifiant, l'œuvre de notre apostolat , quels que soient les résultats obtenus jusqu'ici, pour qu'il la féconde et l'amène à pleine maturité. »
Léon XIII recommande de prier, de prier, comme dit l'apôtre, « à grands cris et avec larmes, » — de regarder vers Dieu, de tendre
à Lui, selon la loi suprême de la vie de rhomme.
« La prière est nécessaire pour livrer ce combat à la puissances des ténèbres, i> mais elle ne suffit pas , il faut aussi Fesprit de pénitence ; « car si la prière a pour effet de nourrir l'âme, de l'armer de courage, de l'élever aux choses divines, la pénitence nous donne la force de nous dominer, et surtout de commander au corps, qui, par suite de la faute originelle, est l'ennemi le plus redoutable de la doctrine et de la loi évangéliques*. »
(T Nous avons sous les yeux l'exemple de la pénitence des saints, et les fastes sacrés nous apprennent qu'à cause d'elle, précisément, leurs prières et leurs supplications ont été grandement agréables à Dieu et ont même eu la puissance d'opérer des prodiges... Ils poussaient la vertu jusqu'à s'abstenir des choses agréables, et même des plaisirs innocents : Pour nous, pouvaient-ils dire comme saint Paul, notre vie est dans les cieux.
« ... Quand nous aurons quitté cette vie , alors seulement nous commencerons à vivre... Non, Dieu ne nous a point faits pour les choses fragiles et caduques, mais pour les choses célestes et éternelles*. 3>
* Octobri mense.
* Rerum novarum.
A l'homme cheminant ici -bas, le Pape ne cesse de montrer Jésus-Christ, le divin modèle, Jésus qui, en échange des bienfaits dont il a gratifié les hommes, « a rencontré chez eux la haine et les plus indignes outrages. 5>
« Jésus -Christ n'a point supprimé les afflictions, qui forment presque toute la trame de la vie mortelle; il en a fait des stimulants de la vertu et des sources de mérite, en sorte qu'il n'est point d'homme qui puisse prétendre aux récompenses éternelles , s'il ne marche sur les traces sanglantes de Jésus -Christ. Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec lui *. >
Comme son Maître, le Pontife insiste sur la vertu de la charité. 11 redit aux hommes les paroles de l'apôtre : <r Vous êtes le corps du Christ et les membres du même corps. »
Il rappelle l'admirable doctrine de la communion entre les hommes, a ce genre de charité qui, modelé sur l'exemple du Christ donnant, par im immense amour, sa vie pour le rachat de nos péchés communs, consiste à prendre pour soi l'expiation des fautes d'autrui*... d « Pardessus tout ayez la charité, qui est le lien de la perfection... C'est encore trop peu de la simple amitié; si l'on obéit aux préceptes du christia-
* Rerum novarum,
* Octobri mense*
253 LÉON XIU D'APRÈS SE8 BNCTCLIQUES
nisme, c*est dans l'amoar fraternel que s'opérera
Guidons-nous toujours sur l'exemple du Christ qui, ( à l'approche des derniers tourments, ne demanda rien plus vivement à son Père que la dilection réciproque pour ceux qui croyaient ou qui croiraient en loi'. » A sa suite, les apôtres ont déclaré qu'il n'j a plus ni Juif, ni Grec, ni barbare, ni Scythe, mais que tous sont frères dans le Christ.
La charité ne comporte pas d'exception ; Léon XIII, nous invitant à l'amour universel, prononce cette parole si t:onsolante pour tous les parias de l'humanité : t Tous les hommes sont de même race et de même nature, et si l'on regarde aux devoirs et aux droits qui découlent de cette communauté d'origine et de destinée , il n'est pas douteux qu'ils ne soient tous égaux ^ »
Comme exemple de cette fraternité chrétienne, il vise saint François, le grand imitateur du Christ, « qui mérita bien de cette fraternité par laquelle Jésus-Christ, en la restaurant et en la perfectionnant, a fait de tout le genre humain comme une famille placée sous l'autorité de Dieu Père commun de tous *. »
' Quod anctorita-le apoitoUa > Hamannm gênas.
* Aaipicato c
Si Léon XIII loue surtout la charité qui aime, il veut aussi prêcher la charité qui donne.
« Quand tant d'idées perverses sont répandues dans le peuple, qui aiguisent l'appétit du bonheur terrestre et bannissent l'espérance des biens célestes, qu'attendre de ceux qui ne se servent de leur esprit que pour désirer, et de leur corps que pour se procurer le plaisir?... Le malheur des temps est venu aussi diminuer les dispositions généreuses des gens pieux euxmêmes*. 5>
« Quiconque a reçu de la divine bonté une grande abondance soit des biens externes et du corps, soit des biens de l'âme, les a reçus dans le but de les faire servir à son propre perfectionnement, et, tout ensenjible, comme ministre de la Providence, au soulagement des autres.
C'est pourquoi « quelqu'im a-t-il le talent de la parole , qu'il prenne garde de se taire ; une surabondance de biens , qu'il ne laisse pas la miséricorde s'engloutir au fond de son cœur; Tart de gouverner, qu'il s'applique avec soin à en partager avec son frère et l'exercice et les fruits*. j>
La fraternité doit se pratiquer dans la société des hommes, voulue et bénie par Dieu : a Ce qui réunit les hommes pour les faire vivre en
^ Sancta Dei civitas, a Bernm novarum.
loi de la nature; ou, plus exacité de Dieu , auteur de la nature ; auvent avec évidence et le don itrument principal des relations
société, et tant de désirs qui ous, et tant de besoins de preresteraient sans objet dans l'état is qui trouvent leur satisfaction nmes se rapprochent et s'asso-
ciété doit chercher sa règle en l'économie de la vie domestique d'après les commandements de cipes de la loi naturelle. > se laisse pas tellement absorber âmes qu'elle négU^ ce qui se e terrestre et mortelle; elle fait pour arracher les travailleurs à aur leur procurer un sort meil- ?voit directement au bonheur des ées par la fondation et le souis qu'elle estime propres à souî; et même en ce genre de bienement excellé, que ses propres : son éloge* t.
t pas non plus indifférente aux s qui font battre le cœur de
rhomme dans sa vie terrestre, qu'il s'agisse de l'amour de la gloire ou de celui de la science. « La gloire , dont les aiguillons mordent d'ordidinaire plus vivement les grandes âmes,... la lumière du génie qui n'a d'autre source que Dieu le Créateur... Elle a toujours grandement apprécié et honoré ceux qui ont bien mérité de la société humaine, et qui se sont rendus immortels dans la postérité ^ d
La lecture des encycliques de Léon XIII révèle non pas seulement le Pontife docteur et conducteur des peuples, mais aussi le guide des âmes, le pieux pasteur qui poursuit l'enseignement des vertus chrétiennes, comme il le faisait lorsqu'il était archevêque de Pérouse.
Il recommande l'amour du travail, « l'homme, même dans l'état d'innocence, n'étant pas destiné à vivre dans l'oisiveté'; » — le caractère, c'est-à-dire « cette dignité et cette constance de l'âme que ressusciteront seules les mœurs chrétiennes ^ 3> ; — la chasteté : « Nous avons appris avec joie que des sociétés se sont formées parmi les jeunes gens des classes supérieures pour conserver la pureté des mœurs et maintenir l'honneur dû à la femme. En effet, au sujet de la vertu chrétienne de continence , se répandent
^ Quarto abeunte sœcnlo.
^ Rerum novarum, ' Exeunte jam anno.
subtilement, ce qui est très regrettable , des opinions pernicieuses , comme si Ton croyait qu'un homme n'est pas aussi étroitement lié par le précepte qu'une femme* » ; — la fréquence de la prière : ^ On sait que c'est grâce à la prière qu'au milieu de la corruption si grande d'un monde dépravé , beaucoup se sont gardés intacts et se sont préservés de toute souillure de la chair et de l'esprit, accomplissant leur sanctification dans la crainte de Dieu; que d'autres, au moment où ils allaient se laisser entraîner au mal, se sont soudain retenus et ont puisé dans le danger et dans la tentation même d'heureux accroissements de vertu ; que d'autres enfin , qui avaient succombé , ont senti dans leur âme une certaine sollicitation à se relever et à se jeter dans le sein du Dieu de miséricorde*; 3> — la patience et la persévérance : a 11 nous plaît à ce propos de rappeler l'exemple de cette grande Judith, figure de la divine Vierge, qui réprima la folle impatience des Juifs, lesquels voulaient fixer à Dieu, selon leur gré, le jour de la délivrance de leur patrie opprimée ^ ; » — l'espérance : a II est une pensée capable de nous consoler du spectacle des mœurs présentes et de relever nos âmes par l'espoir d'un meilleur avenir. C'est
1 Lettre au peuple anglais.
2 Octobri mense.
3 Snperiore anno.
iwiir- 1 1— -- -" r - - - - I I
que Dieu a créé toutes choses pour la vie, et qu'il a fait guérissables les nations de la terre*. 3>
Le Pontife n'ignore pas combien le monde considère la pratique de toutes ces vertus comme difficile, pour ne pas dire impossible, et il reconnaît que la faiblesse de l'homme serait incurable sans le secours surnaturel de la grâce. <t Nous savons très bien que nos communs labeurs, pour arracher du champ du Seigneur les semences pernicieuses, seraient tout à fait impuissants si, du haut du ciel, le Maître de la vigne ne secondait nos efforts*. » Et pour aider les fidèles <r à penser chrétiennement et à agir chrétiennement d , il leur recommande la dévotion au rosaire et la confrérie du tiers ordre.
On connaît le zèle déployé par Léon XIII pour étendre à travers le monde catholique la dévotion au rosaire, « forme très belle de l'esprit de prières,... dévotion facile à pratiquer et féconde en résultats'. »
Il n'a pas consacré moins de dix encycliques au rosaire de Marie, et, le 8 septembre 1894, il pouvait se rendre ce témoignage : <r C'est
^ Exennte jam anno.
2 Hnmannm genus.
' Qnod anctoritate apostolica.
258 LÉON Xni D'APRÈS SES ENCYCLIQUES
toujours avec une attente joyeuse et pleine d'espérance que nous voyons revenir le mois d'octobre qui, par nos conseils et nos prescriptions, consacré à la bienheureuse Viei^e, est sanctifié, depuis un certain nombre d'années déjà, dans tout le monde catholique, par la dévotion fervente du rosaire. Nous avons dit plusieurs fois le motif de nos exhortations. Comme les temps calamiteux traversés par rÉglise et par la société civile réclamaient avec urgence le secours immédiat de Dieu , nous avons pensé qu'il fallait implorer ce secours par l'intercession de sa Mère, et que le mode de supplication qui devait être employé était celui dont le peuple chrétien n'avait jamais été sans éprouver la bienfaisante efficacité *. >
Une autre fois, le Pontife appelle à son aide € la sublime Mère de Dieu, la Vierge Marie, dépositaire souveraine de toute paix et dispensatrice de toute grâce > ; il veut que « la dévotion au rosaire soit l'objet d'une attention toute particulière dans le monde catholique ]> , et il demande aux évêques que <e leur autorité et leur zèle excitent la piété des peuples à se conformer religieusement à son dessein' -».
Saint Dominique, le premier, leva l'étendard du rosaire , à l'effet de guérir les maux de son
* Jucunda semper.
s Supremi apostoUtus.
aSLmSSmÊSÊSiOSIS^ÊÊaSA^A^
époque. « La formule du saint Rosaire a été composée de telle manière par saint Dominique, que les mystères de notre salut y sont rappelés dans leur ordre successif, et que cette manière de méditation est entremêlée et comme entrelacée par la prière de la salutation angélique, et par une oraison jaculatoire à Dieu , le Père de Notre -Seigneur Jésus- Christ. Nous qui cherchons un remède à des maux semblables, nous avons le droit de croire qu'en usant de la même prière qui a servi à saint Dominique pour faire tant de bien à tout le monde catholique, nous pourrons voir disparaître de même les calamités dont souffre notre époque. »
En conséquence le Saint-Père, désirant que le mois d'octobre soit spécialement consacré à la Reine du Rosaire, décrète et ordonne que, dans tout le monde catholique « on célèbre solennellement, par des services spéciaux et splendides, les offices du Rosaire d.
L'année suivante, « à l'approche du mois d'octobre, dans lequel le monde catholique fête la solennité du saint Rosaire *, x> il adresse les mêmes exhortations aux peuples chrétiens, afin d'obtenir la puissante protection de la Mère de Dieu.
Désormais les appels se multiplieront. Chaque automne est pour Léon XIII une occasion de
1 Superiore anno.
260 LÉON Xlll D'APRÈS SES ENCTCL1QDES
( manifester > en faveur de la Viei^. < Marie est l'intermëdiaire par laquelle nous est distribué cet immense trésor de ^ces accumulé par Dieu... De même qu'on ne peut aller au Père suprême que par le Fils , on ne peut aniver au Christ que par sa Mère. Du haut de sa croix , Jésus-Christ a confié à ses soins et à son amour la totalité du genre humain dans la personne du disciple Jean*. >
Dans sa vie terrestre, la Vîei^ nous a donné l'exemple des vertus que nous devons pratiquer : < Elle est sortie, il est vrai, de la race royale de David, mais il ne lui reste rien des richesses ou de la grandeur de ses aïeux; elle mène une vie obscure, dans une humble ville, dans une maison plus humble encore, d'autant plus contente de son obscurité et de sa pauvreté qu'elle peut plus librement élever son esprit vers Dieu et s'attacher à ce bien suprême et aimé pardessus tout... > Au ciel < elle sera assise éternellement, la couronne sur la tête, à cdté de son Fils , parce que , constamment pendant toute sa vie, plus constamment encore sur le Calvaire, elle aura bu avec lui le calice d'amertume... Nous sentons le besoin de proclamer que jamais notre espérance en elle n'a été déçue dans le cours de notre vie, ni surtout dans
PIÉTÉ CHRÉTIENNE ET DÉVOTION 2«i
l'exercice de notre suprême apostolat... Pour apaiser la justice de Dieu offensé et pour procurer à ceux qui souffirent la guérison dont ils ont besoin, rien ne vaut mieux que la prière pieuse et persévérante, pourvu qu'elle soit unie avec le souci et la pratique de la vie chrétienne, ce que nous croyons devoir être principalement obtenu par le rosaire en l'honneur de Marie*. »
e Cette prière a été décorée du beau nom de Rosaire, comme si elle avait quelque chose du parfum suave des roses et de la grâce des guirlandes fleuries '. :»
Et souhaitant l'extension de cette dévotion à travers le monde entier, Léon XIII s'écrie :
<( Quel éclat, quelle utilité dans ce concert de louanges et de prières qui s'élèvera par les villes, par les bourgs, par les villages, sur terre et sur mer, dans toute l'étendue de l'irnivers catholique, et que feront retentir des centaines de milliers d'âmes pieuses, saluant Marie à toute heure d'un cœur et d'une voix, implorant Marie , espérant tout par Marie! Que l'universalité des fidèles lui demande d'intercéder auprès de son Fils, pour que les nations dévoyées reviennent aux institutions et aux principes chrétiens, qui constituent la base du salut public et qui donnent
* MagnsB Dei matris.
2 Fidentem,
262 LÉON Xni D'APRÈS SES ENCYCLIQUES
une abondante floraison de la paix si désirée et du vrai bonheur *. »
C'est enfin auprès de la Vierge que le vieillard, sous le poids de la vie et des soucis de sa charge, vient chercher le repos et la consolation : ( Notre âme , accablée par les sollicitudes apostoliques, sentant s'approcher le moment de quitter cette vie, tourne avec d'autant plus de joie ses regards confiants vers celle qui est comme l'aurore bénie du jour éternellement bienheureux*. »
D'autre part, Léon XIll, voulant réchauffer la piété des fidèles et augmenter le nombre de leurs intercesseurs auprès de Dieu, prie le peuple chrétien a: de s'habituer à invoquer avec une grande piété et une grande confiance, en même temps que la Vierge, Mère de Dieu, son très chaste époux, le bienheureux Joseph : ce que nous estimons, de science certaine, être pour la Vierge elle-même désiré et agréable d. Il écrit à cet effet une encyclique « sur le patronage de saint Joseph et de la très sainte Vierge, qu'il convient d'invoquer à cause de la difficulté des temps ^. . .
a: En donnant Joseph pour époux à la Vierge, Dieu lui donna non seulement im compagnon
* Octobri mense.
* Fidentem piumque animum.
3 Quamquam pluries.
de sa vie, un témoin de sa virginité, un gardien de son honneur, mais encore, en vertu même du pacte conjugal, un participant de sa sublime dignité. » Joseph a été aussi « le gardien du Fils de Dieu... Celui-ci lui était humblement soumis, il lui obéissait et lui rendait tous les devoirs que les enfants sont obligés de rendre à leurs parents... Joseph gagna régulièrement par son travail ce qui était nécessaire à son épouse et au divin Enfant... Que les nobles de naissance apprennent de Joseph à garder, même dans l'infortune, leur dignité; que les riches comprennent par ses leçons quels sont les biens qu'il faut désirer et acquérir au prix de tous ses efforts.
« Quant aux prolétaires, aux ouvriers, aux personnes de condition médiocre , ils ont comme un droit spécial à recourir à Joseph et à se proposer son imitation. Joseph, en effet, de race royale, uni par le mariage à la plus grande et à la plus sainte des femmes, regardé comme le père du Fils de Dieu , passe néanmoins sa vie à travailler, et demande à son labeur d'artisan tout ce qui est nécessaire à l'entretien de sa famille. »
Si Léon XIII semble avoir concentré dans le culte de la Vierge toutes les ardeurs de sa piété ,
il se montre aussi, dans ses discours au moade chrétien, particulièrement jaloux de signaler les mérites et les vertus de saint Thomas d'Aquin et de saint François d'Assise , comme s'il avait voulu offrir en ce moment aux esprits troublés le modèle parfait de la science et de Tamour.
Le bref du 4 août 1880 proclame patron des écoles catholiques saint Thomas, c qui a toujours brillé à Tégal du soleil par la doctrine et par la vertu;... qui est le plus parfait modèle que, dans les diverses branches des sciences, les catholiques puissent se proposer... Sa doctrine est si vaste, qu'elle contient, comme une mer, toute la sagesse qui découle des anciens. Tout ce qui a été dit de vrai, tout ce qui a été sagement discuté par les philosophes païens , par les Pères et les Docteurs de l'Église , par les hommes supérieurs qui florissaient avant lui , non seulement il l'a pleinement connu, mais il l'a accru, complété, classé avec une telle perspicacité des espèces, avec ime telle perfection de méthode et une telle propriété de termes, qu'il semble n'avoir laissé à ceux qui le suivraient que la faculté de l'imiter, en leur ôtant la possibilité de l'égaler*. i>
Aussi Léon XIII a-t-il l'espoir que le patronage « de cet homme très grand et très saint sera
* Cum hoc sit.
très puissant pour la restauration des études philosophiques et théologiques, au grand avantage de la société i>. Dans un grand nombre de ses discours il fait appel à la méthode et à Tavis du maître. Cherchant d'où la théologie tire ses principes et définissant son rôle, il s'appuie, dans son enseignement , sur « le Prince des théologiens, saint Thomas d'Aquin* 2>.
Pareillement désireux de soulager les maux du genre humain en le ramenant aux règles de la vie.évangélique, Léon XIII, « habitué depuis l'enfance à avoir pour François d'Assise unô admiration et une dévotion particulières*», se glorifie d'avoir été inscrit dans la famille franciscaine , et exhorte vivement les chrétiens à entrer dans la milice du tiers ordre.
Il rappelle les maux qui accablaient la société au xnie siècle, la licence qui avait altéré les mœurs, la nécessité pour les hommes de revenir aux sentiments chrétiens, l'action providentielle qui, en ces occurrences, suscite toujours un homme chargé de pourvoir au rétablissement du salut public : « François fut l'ouvrier de cette grande œuvre. » Suit ce tableau du moyen âge :
« Il y avait alors grande pénurie de vertus, car un trop grand nombre d'hommes étaient, pour ainsi dire , asservis aux choses temporelles,
^ Providentissimus Deus.
> Auspicato concessum.
OU convoitaient avec frénésie les honneurs et les richesses, ou vivaient dans le luxe et les plaisirs. Quelques-uns avaient tout le pouvoir, et faisaient de leur puissance un instrument d'oppression pour la foule méprisable et méprisée ; et ceux-là même qui auraient dû, par leur profession, être un exemple aux hommes, n'avaient pas évité les souillures des vices commims. L'extinction de la charité en plusieurs lieux avait eu pour conséquence les fléaux multiples et quotidiens de l'envie , de la jalousie , de la haine ; les esprits étaient si divisés et si hostiles, que pour la moindre cause les cités voisines enti aient en guerre, et les citoyens s'armaient du fer l'un contre l'autre.
« C'est dans ce siècle que François parut. Avec ime constance admirable, une droiture égale à sa fermeté, il s'efiforça, par ses paroles et ses actes, de placer sous les yeux du monde vieillissant l'image authentique de la perfection chrétienne... Il avait embrassé la folie de la croix, et il la considérait comme la sagesse absolue. 2>
La ressemblance est frappante du disciple et du maître , dans leur prédication pour ceux que le monde méprise : <r II embrassait tous les hommes dans la charité , mais il chérissait particulièrement les pauvres et les petits, en sorte qu'il paraissait se plaire surtout avec ceux que les autres avaient coutume d'éviter ou de mépriser orgueilleusement. Par là, il mérita bien de
cette fraternité par laquelle Jésus -Christ, en la restaurant et en la perfectionnant , a fait de tout le genre humain comme une famille placée sous l'autorité de Dieu, père commun de tous... j>
On serait entraîné à reproduire en entier cette encyclique, qu'aimeront à lire tous les admirateurs de saint François et de son œuvre.
Disons seulement que Léon XIII montre à quel point le héros de la pauvreté s'appliqua à retracer l'image de Jésus -Christ, et comment une m.ultitude avide de l'entendre accourut en masse à lui, pleurant ses fautes, oubliant les injures, et revenant, par l'apaisement des discordes, à des sentiments de paix.
Un an après cette encyclique, le 23 janvier 1883, le Pape donnait la constitution sur la règle des Franciscains du tiers ordre séculier, s'inspirant de la piété maternelle de l'Eglise, <c qui est d'accommoder sagement, autant que possible, les lois aux temps, aux mœurs, et de garder toujours ime souveraine équité dans les préceptes et dans les exigences*. »
« Après avoir beaucoup lu et beaucoup appris, dit l'Imitation , il en faut toujoiu's revenir à l'unique principe de toutes choses. »
^ Misericors Dei filius.
Ainsi Léon XIII, après avoir agité, dans le courant de sa longue carrière de Pontife, tous les grands problèmes qui touchent aux pliu hautes questions des sciences sacrées et profanes , veut saluer au terme de sa vie Jésus- Christ Rédempteur, libérateur du monde.
Au spectacle des foules, qui au soir du siècle viennent de partout s'agenouiller sur le tombeau des saints apâtres, et « ont foi dans la vertu de l'indulgence que leur offre l'Église » , il voit l'horizon s'illuminer c d'un rayon d'espérance et de consolation * à l'occasion de l'année sainte; il sent le devoir de répandre de plus en plus la connaissance et l'amour de Jésus-Christ, et il adresse spécialement une encyclique à ceux < qui, sous leur nom de chrétiens , passent leur vie en dehors de la foi et de l'amour du Christ*. >
Il pose en principe que a le Christ est le principe et la source de tous les biens , et que le genre humain, qui n'a pu être délivré sans son bienfait, ne peut se conserver sans sa vertu >.
Au berceau du monde, Dieu avait promis le libérateur pour « vaincre et terrasser le serpent > .
Jésus vint et refit la conquête des hommes perdus par la chute origineUe : < Quand il eut détruit le décret rendu contre nous en s'attacbant k la croix, les colères du Ciel aussitôt s'apai-
* Ttmetii futur* proipicienlibat.
sèrent ; troublé et errant, le genre humain secoua les chaînes de son antique servitude , la réconciliation se fit avec Dieu , la grâce fut rendue avec l'accès de Téternelle béatitude, avec le droit et les moyens de racquérir...
<r Alors , comme réveillé d'une longue et mortelle léthargie , Thomme aperçut la lumière de la vérité qu'il avait désirée et cherchée en vain pendant tant de siècles ; il reconnut surtout qu'il était né pour des biens beaucoup plus élevés et plus magnifiques que les biens fragiles et périssables qui tombent sous les sens et auxquels il avait borné auparavant ses pensées et ses soucis. Il comprit que toute la constitution de la vie humaine , la loi suprême , le but universel est que , venus de Dieu, nous retournions un jour à lui... A cette source et sur ce fondement, on vit renaître la conscience de la dignité humaine... Et quand la connaissance du Rédempteur se fut répandue au loin, quand sa vertu eut pénétré jusqu'aux veines intimes des sociétés, dissipant les ténèbres et les vices de l'antiquité , alors s'opéra cette transformation qui, sous l'ère de la civilisation chrétienne, changea entièrement la face du monde. ï>
Le Pontife redit la parole du Christ : <r Personne n'arrive au Père que par moi, i^ c'est-à-dire par sa grâce. « Mais cette grâce resterait vaine dans l'homme s'il négligeait les préceptes et les lois du Christ. »
Après avoir assuré notre salut, Jésus -Christ devait laisser c une loi gardienne et tutrice de rhumanité et dont la règle, détournant les hommes de la perversité, leur permît d'arriver à Dieu en sécurité :».
Sans doute le bienfait de la Rédemption a renouvelé la nature humaine , mais il n'en subsiste pas moins en chacun de nous € une sorte de maladie, d'infirmité et de corruption. Des appétits divers emportent l'homme çà et là , et les séductions du dehors poussent facilement son âme à rechercher ce qui lui plaît plutôt qu'à suivre les commandements du Christ. 11 nous faut réagir et lutter de toutes nos forces contre nos passions, en esprit de soumission au Christ :»,
Le Vicaire de ce Christ, dont la vie a été une immolation, sent le besoin de convaincre ceux qui veulent être ses disciples qu'il est dans la condition humaine de beaucoup supporter et de beaucoup soufifrir : a: La volonté du Créateur a été de laisser subsister toujours les conséquences du péché originel. Il convient donc de ne pas attendre ici -bas la cessation de la douleur, de fortifier son âme pour la supporter et d'en user avec l'espérance certaine des plus grands biens. Ce n'est pas aux richesses et aux aises de la vie, ce n'est pas aux honneurs et à la puissance, mais à la patience et aux larmes, au zèle de la justice et à la pureté du cœur que le
PIÉTÉ CHRÉTIENNE ET DÉVOTION m
Christ a promis la béatitude étemelle du ciel. 3> Or, par la loi du Christ, « nous entendons non seulement les préceptes de la morale naturelle ou ceux dont les anciens reçurent la révélation et que Jésus-Christ a portés au plus haut degré de perfection par ses déclarations , par ses interprétations, par ses sanctions, mais encore le reste de sa doctrine et chacune de ses institutions. La première de toutes est assurément l'Église...
« Par le ministère de l'Eglise, il a voulu perpétuer la mission qu'il avait reçue lui-même de son Père, et il a enjoint très formellement aux hommes de lui obéir comme à lui-même : a: Celui € qui vous écoute m'écoute, et celui qui vous « méprise me méprise... » Donc c'est uniquement à l'Église qu'il faut demander la loi du Christ... Tous ceux qui veulent arriver au salut en dehors de l'Église se trompent de route et font de vains efforts. Ce qui est vrai pour les individus , l'est presque autant pour les nations : elles aussi courent forcément à leur perte en s'écartant de la voie. t>
Léon XIII, pasteur des âmes, connaît trop bien les doutes et les misères qui les agitent dans les temps présents pour ne pas chercher à adoucir l'orgueil des intelligences qui ne veulent pas s'abandonner tout à fait à l'autorité divine. <r Que si dans cette soumission de la raison à
Tautorité, la fierté de Tesprit, si vive en nous, se trouve contrainte et gémit un peu , il en ressort davantage que le chrétien doit se plier à une grande patience, non seulement de volonté, mais encore d'esprit. Nous voudrions voir s'en souvenir ceux qui imaginent et préfèrent ouvertement, dans la profession du christianisme, une règle de pensée et d'action dont les lois seraient plus douces, beaucoup plus indulgentes pour la nature humaine, avec peu ou point de patience, lis ne comprennent pas assez l'esprit de la foi et des institutions chrétiennes ; ils ne voient pas que de tous côtés se présente à nous la Croix pour servir de modèle à la vie et pour rester toujours l'étendard de ceux qui veulent suivre le Christ, non seulement de nom, mais par des actes réels. i>
En signalant les tristes effets de « l'honnêteté dédaigneuse de la foi divine i>, le Pontife conjure la société <t de réintégrer comme dans son domaine le Christ Seigneur, de faire puiser et imprégner à la source de sa vie tous les membres et tous les éléments de la société , les ordres et les défenses des lois , les institutions populaires , les maisons d'enseignement, le droit conjugal et les rapports domestiques, la demeure du riche et l'atelier de l'ouvrier i>.
Le Saint- Père, loin de maudire tant d'égarés, pleure sur eux comme le Christ, et a pour ces
frères un mot d'indulgente compassion : « Ceux qui vivent loin de Jésus -Christ sont plus ignorants que coupables ; on en compte en effet beaucoup qui s'appliquent à l'étude de l'homme et du monde, et bien peu à l'étude du Fils de Dieu. j>
En finissant, il supplie donc les chrétiens d'apprendre à connaître le Christ avec un cœur sincère ; il recommande au clergé de graver « sa notion exacte et presque son image d dans l'esprit des peuples. Il implore la miséricorde de Dieu <r afin qu'il ne laisse pas périr ceux qu'il a délivrés lui-même au prix de son sang ;... qu'il abaisse un regard propice sur ce siècle, qui certes a beaucoup péché, mais qui aussi a beaucoup expié par les épreuves qu'il a endurées ; que sa bienveillance embrasse les hommes de tout pays et de toute race , et qu'il se souvienne de sa parole : « Quand j'aurai été élevé de terre , a: j'attirerai tout à moi. »
C'est sur cette prière du Pape, et sur cette promesse du Christ, qu'il est bon de terminer notre étude. Tout pénétrés des enseignements que pendant plus de vingt -quatre ans le Vicaire du Christ a prodigués au monde , nous dirons avec Léon XIII au Maître suprême : <r Seigneur, attirez tout à vous. ]>