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- Le passant de vingtième siècle, qui entrera dans l'église de San-Lorenzo de Rome, s'y arrêtera devant un étrange tombeau. L'homme ou le saint dont la dépouille mortelle reposera dans la coquille de marbre que ses contemporains lui auront faite, représentera, par sa statue sculptée sur le couvercle, un pape aux traits émaciés jusqu^à l'apparence même du fantôme, et au corps si réduit par l'extrême vieillesse qu'il semblera redevenu lin corps d'enfant et qu'à travers ce corps, anéanti en quelque sorte, transparaîtra^ comme à travers les grains brillants de son albâtre ou de son marbre, — son âme toute grande. C'est cette âme, une des plus vastes que les temps auront faites, qu'aura pourtant su produire pour en être dominé, éclairé, illustré, le dix-neuvième siècle qui passait pour le plus petit des siècles. Le plus petit
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des siècles, en vérité, sera toujours celui que ses contemporains regarderont, sans en sortir ou sans le comparer à ceux qui l'auront précédé ; et la taille encore courte de ces critiques faciles gagnera à grandir, en montant vers les hauteurs d'un plus grand âge d*où se découvriront à leurs regards plus élevés les horizons plus élargis, mieux éclairés par un soleil qui n'aura peut-être pas prêté sa lampe glorieuse à des spectacles inutiles.
Cette foi ardente en la grandeur du siècle présent, dont j'aurai eu l'honneur de vivre les dernières années, m'inspire d'entreprendre ici l'étude d'un contemporain que des millions de voix célèbrent, à cette heure. La force indiscutable de ce grand homme n'esta peut-être, que la résultante des millions de forces individuelles qui l'ont constituée et qui l'acclament ; mais cette tète dominante n'en est pas moins présentement la clef de voûte du temple humain où elle enclave et harmonise au-dessous d'elle les personnalités le plus puissantes et les plus agissantes du monde politique moderne.
J'ai nommé Léon XIII. Et c'est cette grandeur indiscutable, indiscutée, d'un pape suprême par le caractère de son souverain pontificat et par la valeur réelle de sa personne, qui donne quelque orgueil à vivre de son temps quand ses magistrales paroles nous instruisent, et à survivre à cet auguste vieillard parle
souvenir de ses actes lorsque, comme un soleilde Tarrière-saison, sa voix, qui éclaira et féconda son siècle, sera tombée.
L'histoire des papes raconte que Lépn IX, sentant venir sa dernière heure, se fit descendre à l'église de Saint-Pierre et que, s'asseyant dans la tombe qu'il s'y était préparée, il dit à la pierre funèbre encore dressée sur lui : — « Tu vas te refermer sur moi, mais Dieu te rouvrira. » Et, ce disant, il s'allongea d.ans cette tombe, comme ferait un voyageur dans un lit d'hôtellerie où le soleil du lendemain saurait bien l'éveiller (i).
Soleil de la résurrection des corps, ou soleil de l'histoire des âmes, heureux ces papes sur l'avenir desquels veillent de telles lampes 1 Ainsi cet autre Léon d'aujourd'hui pourra, en s'endormant ce soir dans spn tombeau plein d'actes, compter que la bonté de Dieu ou la reconnaissance des hommes saura dorer d'immortels rayons sa passagère sépulture et son impérissable souvenir I
(i) Cf. Mgr Ph. Gerbet, Esquisse de Rome Chrétienne,
DE CARPINETO A VITERBE 1810-1817
L'enfant providentiel, qui allait naître un jour pour ne jamais plus mourir, vint au monde, le matin du 2 mars 1810, dans un petit domaine de TEtat pontifical, à Carpineto en Latium.
Moitié village, moitié ville, vous rencontrez -cet ancien fief papal sur le chemin qui vous mène de Tusculum à Ânagni, à travers les sites admirables des montagnes sabines et lépiniennes, dans un musée de paysages et dans un monde de souvenirs. Quand le jour est clair, et quand Tair adorablement bleu qui enveloppe de sa gaze limpide ces transparentes mon. tagnoles est aussi pur que Tazur presque ordinairement serein du ciel qui se reflète sur ces hauteurs et sur leurs lacs, si vous vous arrêtez sur une des cimes environnantes où Carpineto s'est assise, vous découvrez, en regardant vers Rome, un beau spectacle.
A droite, Tusculum, où dort la mémoire encore harmonieuse de Cicéron; non loin des cascatelles de Tibur où, au murmure du résonnant Anio, la légère muse d'Horace scande encore ses strophes. A gauche, Anagni, où le noir palazzo des vieux Caetani garde, sous l'ombre de ses créneaux, le souvenir austère de Boniface VIII et comme la trace du gantelet de fer de Colonna, qui silhouetta sur ces murs déshonorés par la chevalerie le geste du soufflet dont, plutôt que l'invulnérable papauté, la chevalerie se souffleta ellemême (i). Et là-bas, au fond de l'horizon, avec le
(i) Par deux fois cuyda le pape estre tué, par un chevalier de ceulx de la Coulonne, si ne fust qu'on le détourna. Toutefois, il le frappa de la main, armée d'un gantelet sur le visaige, jusques à grand effusion de sang. (Vid. Dupuj, Preuves du Différend, p. 19g.)
...Ruptis ostiis et fenestris palatii papae, et pluribus locis igné supposito, per vim ad papam exercitus est ingressus ; quem tune permulti yerbis contumeliosis sunt aggresst : minse etiam ei a pluribus sunt illatœ. Sed papa nulli re^ pondit. Enimverô cùm ad rationem positus esset, an vellet renuntiare papatui, constanter respondit « non » : imô citius vellet perderecaput 8uum,dicens in suo vulgari ; «Ecco il coUo, ecco il capo! > (Walsingham.)
... Walsingham, qui écrit sous une influence contraire, exagère plutôt le crime de Boniface. Selon lui, Colonna, Supino et le Sénéchal du roi de France, ajrant saisi le pape, le mirent sur un cheval sans frein, la face tournée vers la queue, et le firent courir presque jusqu^au dernier souffle; puis, ils l'auraient fait mourir de faim, sans le peuple d'Anagni. (Vid. Oupuy^ Preuvetdu Différend,)
LÉQM XIU DEVANT SES CONTEMPORAIKS li
soleil dorant ses séculaires murailles et ses pottôsières imimortelles, avec ses vieux palais tombant en ruioes pour se relever en églises nouvelles, avec ses millions de TÎtraux scintillants, ses innombrables coupoles et celle de San Pietit) les dominant toutes, comme un ajfeul colossal sa petite famille, — l'incomparable panorama de Rome vue, au lointain bleuâtre de Vagro^ au déclin d'un beau jour.
C'est par des rues étroites, escarpées, paysannes, que vous entrez dans ce silencieux Carpineto dont rimagela plus réelle et la plus pittoresque serait celle d'un de ces sombres nids d'aiglons ou de corneilles
• •• Tune populus fecit papam deportari in magnam plateam, ubi papa lacrymando populo praedicavît, inter omnia gratias agens Dec et popuio Anagnis de vita sua. Tandem in une sermonis dlxit : — « Boni homines et mulieres, constat vobis, qualiter inimici mei .venerunt et abstulerunt omnia bona mea, et non tantùiii mea, sed et omnia bona Ecclesiae et me ità pauperem sicut Job fuerat dimiserunt. Propter quod dico vobis veraciter, quod nihil habeo ad coraedendum vel bibendum, et jejunus remansi usque ad praesens. Et si sit aliqua bona mulier quae me velit de 8tia jovareeleemosyna, in pane vel vino ; et, si vinura non habuerit, de aqua permodica, dabo ei benedictionem Dei et meam...» Tune omnes ex ore papae clamabant : — « Vivas, Pater sanete? » Et nune eerneres mulieres currere eertatim ed palatium, ad oiferendum sibi panem, vinum v«l aqiiam. Et eum non invenirentur vasa ad capiendum allata» fundebant vinum et aquam in area eamerae papae, in magna quantitate. Et tune potuit quisque ingredi et eum papa 4o^\ii, 9icut eum alio pftupere,-(Walsii^gha{ii.}
que vous rencontrez si souvent, suspendus aux cordillères de ces calmes alpilles. La fumée bleue, montant des toits, vous a indiqué seulement la vie paisible de ce village ; comme les petits cris de la couvée vous auront marqué Theure où les aiglons, dans leur nid, attendent le retour de leur mère. Par une de ces rues, la plus étroite et la plus calme, vous êtes arrivé, ce matin du 2 mars 18 10, devant une maison de seigneuriale encore que modeste apparence, dpnt la " bonne réputation du pays vous a nommé le maître, en la personne du sindaco comte Pecci. Et vous êtes entré de plain-pied dans le grand salon de famille, à l'heure où, sortant radieux de la chambre attenante de la comtesse sa femme, l'heureux père de trois enfants déjà nés. apporte dans ses bras, à l'admiration de quelques villageois que Tavènement espéré avait groupés aussitôt autour de leur maire, son quatrième fils qui vient d'arriver au monde.
— Mon premier, leur dit -il, s'appelle Carlo. Mon escond, Gioan Battista. Mon troisième, Giuseppe. Mon dernier se nommera Vincenzo Gioacchino.
— Evviva ser Vincen:{0 Gioacchino Pecci I ont acclamé les paysans, fidèles à ces coutumes patriarcales qui associaient^ il y a cent ans encore, la joie d'un village entier à celle d'une famille que sa quotidienne bonté illustrait plus que ses anciens et oubliés faits
d^armes. Mais ce vieux temps et ces chères coutumes, combien de temps dureraient-ils ?
C'est que les siècles changent, avec les hommes qui les font. Celui-ci, qui commence, combien vivra-t-il encore tel qu'il est? Déjà le costume de colonel français» honoraire de la Grande-Armée, dont est revêtu le père portant entre ses bras son nouveau-né, n'est plus celui qu'avaient donné les anciens papes souverains aux précédents comtes Pecci, leurs feudalaires. Aujourd'hui, pour être comte de quelque Cour régnante, il faut l'être de celle que Napoléon vient d'installer à coups de sabre, dans l'Europe presque tout entière; et cet enfant, qui vient de naître à l'aurore d'un siècle n'ayant encore que dix ans et déjà tout renouvelé, n'a qu'à vivre quelques années encore pour entendre son père raconter, durant une veillée dans le salon où la famille se sera réunie et dans le repos de ce village pourtant si calme, malgré l'époque, le retentissant début de cette prodigieuse histoire .
Le temps n'est plus où^ de Ravenne à Bénévent, en carrosse doré, le Souverain Pontife pouvait se promener sans sortir de ses terres; le temps où, des Romagnes à la Campanie, un peuple entier se prosternait au passage des bienfaisantes mules blanches que les petits enfants caressaient de la main, sans frayeur. Depuis que, en 1793, "^ seul coup de rasoir
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dn maladroit barbier de Rome avait frappé en même temps Hugonde BassaviJle au ventre (i)et lamitié de la France au cœur, c'était, entre Paris et Rome, cet infranchissable fossé que Bonaparte avait ouvert plus largement encore à NIarengo : ce fossé plein du sang d'une excessive vengeance, que Berthier détourna jusqu'à la ville des papes d*où la voiture — non plus dorée mais endeuillée de Pie VI — ^se disposait déjà à sortir, pour conduire à Valence la plus illustre et la plus malheureuse victime d'un acte regrettable, mais pardonnable après tout. Encore si le pape, qui partait pour la prison et pour la mort, allait être le dernier dont Rome pleurerait, hélas! longtemps l'absence. Mais Pie VI, achevant son martyre en 1800, une minorité de cardinaux, réunis en toute hâte à Venise, allait nommer, avec Pie VII, moins le successeur de la papauté que du martyre qui n'était pas près de finir.
C'était l'heure où la victoire venait de couronner, en Bonaparte, son soldat heureux sur les plus beaux champs de bataille d'Europe, d'Asie, d'Afrique; et où la rel^ion, en la personne de son pap.e, manquait seule à l'insolente parade de ce nouveau malappris Souverain de corps-de-garde, dont i'épée redoutée donnait raison au sceptre redoutable et dont le sceptre,
{i) Yid, pastim les Mémoires du temps.
LÉON Xm DEVANT SES CONTEMPORAINS 1$
d'ailleurs, était symbolisé par uae inain d'ivoire à poigne qui le terminait signifîcativement. Les robes de ces dames, surmontées royalement de la chérusque en collerette de blonde, étaient déjà toutes prêtes (i). Sur l^s épaules de ces messieurs, complaisamment recrutés comme des paradeurs d# simple marque dans les dernières antichambres des derniers rois, les clefs et les faisceaux avaient brodé leurs éloquents emblèmes : et ce n'était qu'une envolée de manteaux en velours doublé de satin, de chapeaux retroussés sur le devant garni d'un panache, d'écharpes, de rabats en dentelles, d'épées postiches à la garde sans usure de nacre, dans ce palais des Tuileries où les sages abeilles de Platon, aveuglées par tant d'éclats et par tant d'ombres, ne savaient plus que mourir aplaties et. piquées des deux ailes sur le manteau impérial qui, avec elles, dans ses plis d'hermine et de pourpre, semblait ensevelir à tout jamais la sagesse elle-même. Comme assistant suprême de ce couronnement ou de ces funérailles, on n'attendait plus que le pape. Il fallut bien qu'il arrivât, plutôt traîné que porté à Fontainebleau par le carrosse où , du reste, l'impoli Souverain eut bien garde de laisser monter le premier le vieux Pontife (2).
(i) Mémoires de Madame de Rémusat, tome II, c ix, p. 55; édit. Calmann Lévy, i88i-i885.
(2) Ibidem, c. x, p. 6i.
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ï6 LÉON XIII DEVANT SES CONTEMPORAINS
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En vérité, le 2 décembre suivant, dans la froide Notre-Dame de Paris, Pie VII ne devait-il pas précéder de deux heures, et Vy attendre patiemment, Fempereur des Français, pour un couronnement où les mains augustes du pontife ne serviraient à rien, et où celles de Bonaparte ne feraient usage que d'elles seules pour poser sur sa tête le symbole lauré de ses victoires : « J'ai trouvé la couronne de France par terre, et je l'ai ramassée », dit-il. Qu'avait à lui répondre ce pontife vaincu, que Bonaparte avait pu trouver debout sur le trône de Rome, et qu'il av£tit aussitôt renversé? Pie VII aima mieux, sans répondre, laisser sortir de Notre-Dame cet empereur à qui l'insulte n'allait pas mieux que son manteau, trop grand pour ses épaules de colosse trapu. Il regagna Rome, en toute hâte, par cette porte où le maréchal Duroc menaçait de l'arrêter encore : « Nous avions prévu, Général, dit le noble pontife, qu'on songerait peut-être à nous y retenir, et Nous avons signé une abdication en règle, dont le cardinal Pignatelli est le dépositaire. Quand vous exécuterez vos projets, il ne vous restera plus qu'un pauvre moine qui s'appellera Barnabeo Chiaramonti 1 » (2),
Alors, comme pour se distraire de tant de servilités
(i) Ibidem, c. x, p. 69.
(2) Souvenirs du baron de Barante (i 782-1866;, t. I, c. m, p. i36; édit. Caïman n-Lévy, i8go.
abjectes que déposaient à ses pieds les princes de Tancien Régime devenus aujourd'hui ses chambellans, ou comme pour chercher en sebattant avec les nations coalisées une gloire que les lâches individus séparément asservis rendraient vaine, TEmpereur de repartir pour des conquêtes nouvelles. Alors, ce fut Austerlitz : une fugue dans le soleil. Alors, Eylau : un éclair sur la neige. Alors, léna: une chevauchée de parade avec, pour fanfares plaisantes, la canonnade ennemie et cette réponse plus plaisante encore de l'Empereur à Berthier qui lui demandait de s'arrêter : « Vous seriez
donc bien content, d'aller p (jeter de l'eau) dans la
Seine. ? (i) » Entre Friedland et Wagram, on s'arrêta deux semaines à Erfurth, cette fois pouj une véritable parade où, non plus Napoléon, mais Corneille se chargerait de jeter les vers de César magnanime à Cinna pardonné, par la tête d'autant de roitelets que l'Europe pouvait encore en contenir et que M. de Rémusat saurait caser au modeste parterre d'une toute petite salle de spectacle : « Monsieur Gœthe, dit l'Empereur en s'inclinant vers le poète, savez-vous ce qu il arrive aux écrivains qui montrent toujours la vertu dans des fictions : c'est qu'ils font croire que les vertus ne sont jamais que des chimères. Votre peuple est-il heureux? — Sire, il espère beaucoup! »
(i) Ibidem, c. vu, p. 349.
l8 LÉON XIII DEVANT SES CONTEMPORAINS
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Encore une royauté, — celle de Tesprit, — dont Napoléon, s'il l'eût voulu, se serait rendu maître (i). Et' &tigué de rencontrer tant d'hommes et pas un d*inviacible, l'Empereur retourna son cheval vers Paris. Et maintenant que, selon ses paroles du 2 décembre 18 10 au Corps Législatif, il a soumis TAragon et la Castille, et chassé de Madrid le gouvernement fallacieux formé par l'Angleterre ; maintenant qu'il a planté ses aigles sur les remparts de Vienne, qu'il a réuni la Toscane à TEmpire, et que, n'ayant pu concilier les int-érêts matériels et spirituels de la Papauté, il a annulé la donation des empereurs français, ses prédécesseurs, en réunissant les Etats Romains à la France; maintenant que, par le traité de Vienne,' tous les rois sont ses alliés, que la Hollande n'est réellement qu'une partie de la France, une alluvion du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut ; maintenant que, l'Angleterre restant sa seule et inattaquable ennemie, il ne lui reste plus qu'à aller au-delà des Pyrénées donner la chasse au Léopard épouvanté qui cherchera l'Océan pour éviter la honte, la défaite et la mort; — maintenant, donc, que manque-t-il à tous les vœux réalisés de ce César qui, plus grand que l'ancien, domine une Europe plus puissante que l'autre et n'est
(i) Cf. les Mémoires du prince de Talleyrand^ t. I. Cinquième partie, 1808; édit. Galmann Lévy, 1891.
encore qu'à la dixième année de son empire et de son siècle? Ce qui lui manque : c'est un lendemain à ce jour, c'est un fils à ce père, c'est un pape débile à ce mari désespéré qui dismande humblement le divorce. Humblement, pourquoi donc? Celui à qui nul homme, si fort fût-il, n'a résisté, trouvera-t-il un insurmontable obstacle dans ce pontife septuagénaire quand il lui parlera encore en maître ?
Et l'empereur parla, et lé pape se tut. Et Tempereur tonna, et le pape ne courba pas la tête. Et l'empereur fit conduire le pape en prison, et ce fut Tempereur^avec sa toute-puissance désormais entamée par un inébranlable vieillard, que le pape fît entrer le premier sous les verrous néfastes dé Savone. Alors, vin reat les jours du Roi de Rome qui, dès le berceau, avaient été comptés par une main mystérieuse traçant aux Tuileries, comme au palais de Balthazar, le premier mot de la sentence dont allait être à tout jamais condamné le geôlier du Vicaire du Christ : — t Mane ! » Ensuite arriva l'heure où, après avoir passé le Niémen dans le soleil brillant de juin et réblouissement d'une armée pareille à celles qui défilent dans les apothéoses (i), il fallut repasser laBérézina sous l'éclat bien changé des neiges ensevelis-
(i) Voir les Mémoires du général^ baron de Marbot, t. III, c. Yi, p« 53; édit. Pion et Nourrit, i8qi.
santés et tandis que la même main suprême inscrivait, aux yeux de Tempereur consterné, sur le ciel noir de la morne Russie, le second mot de la sentence : — « Thécel! » Et puis, on s'achemina vers le calvaire de Waterloo, comme un héros sublime des temps antiques sans doute, mais pour y tendre enfin les bras aux chaînes que Prométhée laissait libres et pour, au feu du bataillon carré des grenadiers invincibles mais .vaincus cette fois, y lire le dernier mot de la sentence accomplie : — « Phares ! » C'était la fin. Le Bellérophon, fumant aux quais de l'Angleterre, n'avait qu'à déraper, qu'à emporter à Sainte- Hélène sa victime. Pie VII aussi n'avait plus qu'à quitter sa prison et revenir à Rome où, par un retour ironique et généreux du sort, ce serait lui qui préparerait à la mère et aux parents déchus de l'empereur exilé une retraite aussi hospitalière que leur infortune fut grande.
— Mes enfants, ajouta le comte Pecci que sa famille avait écouté religieusement durant cette veillée, nous allons prier Dieu qu'il garde de nouveaux malheurs notre Saint- Père, le pape Pie Vil rentré hier, à Rome, de sa retraite de Savone : Oremus pro poniifice nostro, . .
Telle dut être, vers la troisième année de sa pieuse vie qui commençait à une époque si troublée, la prière de cet enfant jouant avec les galons d'or du
colonel son noble père : ce même petit Pecci, joignant ses blanches mains pour demander à Dieu qu'il conservât son Vicaire à ce siècle que le pape d'alors avait inauguré dans une prison, àSavone; lorsque, quatre-vingt-sept ans plus tard, ce même siècle finirait pour un autre pape dans une autre prison, au Vatican. Et l'œil se mouille à la pensée que ce pape et ce prisonnier, que l'avenir réserverait encore à notre histoire, ne serait autre que ce même enfant priant alors pour son pontife, en attendant que la Providence de Dieu voulût plus tard que le monde chrétien priât aussi pour lui, — devenu pape, à son heure.
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UE YITERBE A CARPIHETO
Les jours fuyaient. Comme après un orage épouvantable où tous les fleuves, débordés à la foi$, rentrent en même temps dans leurs Jits naturels ; ainsi, sur toutes les campagnes de TEurope traversées vingt ans durant, et foulées aux pieds des chevaux et des hommes de Bonaparte, les blés couchés se relevaient pour des moissons nouvelles qu'avait fécondées la pluie de sang tombée trop longtemps sur elles pour n'avoir pas risqué à en noyer les semences. Les mères aussi, recevant aux foyers dévastés ce qui restait d'hommes vivants, se reprenaient à enfanter, avec des nouveau-nés plus calmes, de moins sanglantes espérances. Entre le départ des derniers grenadiers du César pour le calvaire de Waterloo et l'arrivée du nouveau roi de France rentrant de Gand, elles n'avaient eu que le temps de fermer leurs yeux
SOT la vision de ces géants, esclaves d'un seul homnre, qui s'en allaient mourir pour lui ; et le soupir des relevailles de ces moins malheureuses femmes était passé, en même temps, sur la tombe où. s'ensevelissait l'ancienne Europe et sur le berceau où, de quelques années en retard, le présent siècle naissait enfin.
A Tâge où Gioacchino Pecci allait avoir huit ans, le dix-neuvième siècle, qui devrait à cet heureux enfant sa pacification finale, ne venait donc que de naître des restes eff'rayamment épiques de cette Grande- Armée dont chaque sillon d'Italie, d'Allemagne, d'Espagne, de Russie, de l'Europe entière, recouvrait à tou.t jamais les gigantesques et inutiles ossements.
Ce fut l'époque où de. si vastes cimetières, d'où ne sortait qu'un triste souvenir de vaine gloire humaine, commencèrent à parler d'autres Tîoix plus élo<iuentes que toutes les autres pages de l'histoire; l'heure où cet enfant, n'ayant pu lire encore que le nom seul de Napoléon sur les aigles armoriales des armes de son. père, demanda à sa mère de lui faire lire autre chose. Et kmère et l'enfant ouvrirent pacifiquement l'Evangile^ que le Bulleiinde la Grande-Armée avait )etédans l'ombre de ses fastueuses proclamations et que le Génie du Christianisme remettait tout-à-.coup en lumière« C'est à la clarté du. soleil d'Italie qui rebriUait enfia sur la terre natale, et aux rayons restaurateurs de ce: bon liMore- q:u'e]ivQyait à l'Europe abaissée kb
France réparatrice de ses fautes, qu'on aime à voir le petit Gioacchino ouvrir son âme toute grande sur le beau ciel chrétien qui allait le ravir. Ce livre d'une main, et l'autre main dans celle de son fils, on aime à voir cette mère pieuse accompagner leurs promenades et leurs lectures, à travers les harmonies du culte catholique qui partout renaissait de ses cendres, sur le. penchant bleu des collines doù Carpineto se devinait délicieusement, au loin, par le clocher natal et par la sonnée d'angelus tombant, avec le soir, sur les campagnes endormies et sur le sommeil plein de rêves heureux de ces deux âmes. Déjà, ce n'était plus cet horizon de sang où, chaque soir, du côté de Rome et de Paris, le soleil semblait s'aller coucher dans un épouvantable suaire. C'était, à présent, ce calme espace où la chanson du paysan moins effrayé du lendemain, qui l'attendait, montait de la vallée dans l'air plus pur qui promettait aux vignes et aux blés des récoltes plus sûres. C'était, pour cette femme moins anxieuse, sur l'avenir de son enfant,. des rêves de paix profonde à Tombre de la maison où il grandissait et de l'église où il priait : double maternité du foyer et de la religion, qui serait pour la pieuse comtesse sa double et maternelle tutelle.
Ainsi la paix succéda à la guerre, à Carpineto comme dans tout le reste de l'Europe, et dans cette patriarcale demeure des Pecci où, comme on l'avait
fait pour ses frères aînés déjà envoyés au collège, on se prit à rêver aussi d'un brillant avenir pour Gioacchino lorsqu'il n'avait encore que sept ans.
Ce Gioacchino, à l'œil brillant, à l'âme réfléchie, au sens droit, au caractère presque toujours décidé, qu'aimait-il mieux que tout ? Où réussirait-il mieux que d'autres? Le Comte Pecci, qui observait attentivement les premiers. instincts de son fils, ne tarda pas à deviner leur naturelle inclination. Un jour, qu'ils se promenaient tous les deux sur les hauteurs de Carpineto, comme le père marquait du doigt vers le lointain de l'admirable Campanie le point où devait se trouver Aquino et, un peu plus bas, Mont-Cassin :
— Aquino, interrompit l'enfant, où le docteur saint Thomas est né?... Et Mont-Cassin, où il apprit à lire et à écrire ?.,. Babbo, y allons-nous aussi appfendre à lire et à écrire, comme lui ?
En interrogeant son petit Gioacchino, le comte Pecci se rendit compte que l'enfant savait l'histoire de 'Çnomas d'Aquin, aussi bien que lui celle de Bonaparte : — mieux peut-être.
— Et moi,. qui voulais en faire un général ! dit le comte à sa dame, très sérieusement décontenancé.
— Eh bien ! que n'en feriez-vous un pape ? lui répondit-elle en souriant.
En vérité, le corps léger, le masque fin, l'allure vive, Tensemble ravissant, qui promettaient un che-
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valier di primo cartello en ce guilleret petit comte romain dont les doigts longs et la main preste pouvaient faire espérer de charmantes conquêtes, dans le monde chevaleresque où Télégânce des formes s'harmonise avec la bravoure du fond, déçurent un peu Tex-colonel honoraire de la Grande-Armée, quand celui-ci dut remplacer Tépée par le calice entre des mains de si pur damoiseau, et, entre ses jambes futées d'idéal lansquenet, les plis austères de la ^soutane aux capricieuses évolutions des bottes molles et de la sabretache.
Mais les goûts caractéristiquement religieux de l'enfant, consacrés déjà peut-être parles desseins de la Providence qui, peut-être aussi à la longue, saurait modifier Taustère décision d'une vocation trop jeune encore, furent respectés parle père. Et, l'année scolaire rouvrant ses cours avec le mois d'octobre 1818, Gioacchino Pecci partit vers cette époque pour le collège de Viterbe. Quand Theureuse comtesse Pecci vit disparaître, au tournant de Carpineto, le corricolo montagnol qui emportait à la célèbre maison d'éducation de Pères Jésuites et à la vocation sacerdotale à pou près assurée son plus jeune et son préféré Gioacchino, en compagnie et sous la sauvegarde du frère aîné Giuseppe, elle dut essuyer avec quelque consolation les larmes qui mouillèrent ses yeux; tandis qu'en refermant sa fenêtre, elle entendit le comte
LÉON XIII DEVANT SES CONTEMPORAINS TfJ
son mari dire, sans plus d*aigreur que d^enthousiasme:
— Je pense bien que Joseph ne fera guère qu'un Jésuite; mais je ne pourrai jamais me faire à Tidée que Jacques nous reviendra curé de son village I
— Mettez que Jacques sera pape et Joseph cardinal, lui répondit-elle, et tenez-vous tranquille sur Tavenir de nos enfants.
La réponse, pour paraître présomptueuse peut-ètr«, n'en était pas moins digne d'une mère chrétienne qui, par ses illusions inconscientes, calmait ainsi de trop réelles et trop vives douleurs. Pouvait-on supposer qu'à soixante ans de distance la comtesse Pecci fût un si bon prophète et que, de tout point, Tavenir lui donnerait raison ?
Notre jeune étudiant arriva au collège, à Theure où une pléiade de jeunes gens en sortaient pour employer leurs beaux génies au relèvement des lettres italiennes. J'ai peine à croire que, malgré la différence des idées qui les sépareraient toujours, Pecci n'ait alors entendu les noms de Monti, de Foscolo, de Leopardi, de Manzoni, de ces hardis preneurs de la lyre de Dante et de Pétrarque, qui venaient de trouver celle-ci tristement suspendue à des tombeaux et qui cherchaient à Taccorder aux tons supérieurs qu'envoyaient par-delà leurs monts les Goethe, les Schiller, les Byron et les Moore. Mais ces poètes
crûs en plein paganisme du dix-huitième siècle ne pouvaient communiquer, par la froideur marmoréenne de leurs strophes d'artistes, la vie dont une race plus troublée de soldats avait besoin pour redonner le souffle aux cadavres politiques ou religieux que venaient de laisser, derrière eux, leurs napoléoniens ou leurs voltairiens de pères. La muse éplorée de Lamartine n'avait pas encore éveillé Harmodius dormant dans Tâme de Hugo, et Alfieri gardait son souffle dont frémiraient bientôt les lauriers de Guerrazzi, de Mazzini, de Massimo d'Azeglio, d'une Italie nouvelle ressuscitante à laquelle ne manquerait que la main d'un vieillard, — d'un pape, — pour guider, comme par la main de la sagesse antique, cette jeunesse nationale à des couronnes sans épines et à des gloires sans revers.
Plus sages que ces écrivains nouveau-nés dont l'heure allait sonner, c'était aussi le temps où les anciens et oubliés Latins se réveillaient dans la poussière de leurs tombes découvertes, dans les bibliothèques séculaires, et venaient apporter à cette pauvre Italie, pour la ressusciter aussi, le trésor de leurs manuscrits retrouvés et le suprême efl'ort de leur mémoire renaissante. Un jour, du fond delà bibliothèque Vaticane, la faible voix d'un simple paléographe prononça, comme des noms connus de ce matin à peine, ceux de Cicéron et de Tacite; et la main tremblante du
bon Angelo Maï levant sur Tltalie, comme une aurore, le De Republicâ et le De Oratoribus^ sembla tout à coup avoir rendu à la petite Péninsule une parcelle de son soleil classique qui, sous les Césars, avait illuminé le monde et n*avait laissé depuis, aux ruines qu'il ne voulait plus éclairer, autre chose que le regret du plus grandiose et du plus humiliant souvenir.
Vers ces études latines, où la jeunesse de 1820 était sollicitée si impérieusement par de si précieuses trouvailles, notre Gioacchino ne sembla pas avoir été le plus faiblement attiré. Le style, plutôt latin qu'italien, qu'il se façonna vite dans la compagnie des maîtres anciens, le fit aisément remarquer comme un des plus incisifs et des plus éloquents à la fois; et telles sont les deux qualités maîtresses de ce style qu'en grandissant Pecci fortifierait, jusqu'à la perfection de la pensée serrée qui rappellerait celle de Tacite, et jusqu'à Timpeccabilité de la forme abondante dont la richesse égalerait peut-être celle de Cicéron. Mais je ne sais par quelle ressemblance plus identique je comparerais mieux le style, aussi brillant que précis, de Pecci à celui de Salluste : soit qu'on ressemble plus uniformément à un seul homme, soit parce que Cicéron et Tacite avaient emprunté les premiers les qualités diverses qui les distinguent, à Salluste qui les posséda à la fois avant eux et quiies
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communiquerait, dix-neuf cents ans plus tard, à ce jeune comte italien dont son ancêtre^ le patricien historiographe de Catilina et de Jugurtha^ tirerait toute gloire.
Mais cet esprit si apte aux triomphes du style, comment résisterait-il aux fascinations de la poésie qui dut l'attirer de bonne heure, comme un miroir où seules les âmes d'élite se reflètent, comme ce jeu de chaînes d*or qu'Homère a suspendues hardiment dans Téther et où quiconque a de l'élan s'enlace pouf toucher d'un seul bond, du iSni delà terre à Tinfîni du ciel? Par un secret penchant pour la précision des mesures et pour la logique des pensées, — et nous aurons à l'observer plus d'une fois dans les nombreuses poésies latines que nous aura laissées ce poète, — Pecci inclina tout d'abord vers Horace. Tour de langue rapide, effet rare des mots et exactitude des termes stricts, mordant de la pensée qui ne s'envole pas mais qui se fixe, qui ne caresse pas mais qui plaît> qui est plus forte que délicate, plus riche qu'élégante, plus vraie que véridique ; Horace enfin tel qu'il fut, c'est Pecci tel qu'il est ou tel qu'il voudrait être. Sans anticiper sur les dates, où maintes poésies furent ainsi écrites et que nous pourrons lire au cours de cette esquisse sommaire, dès la onzième année notre précoce latinisant composa sa première. Le R» P. Provincial des Jésuites était descendu, ce
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jour-là, en visite au collège de Viterbe. Il s'appelait Pàvani Vicenzo. Pecci aussi portait ce prénom^ en famille. Ohl si de ce Vicenzo Pavani, ce Vincenzô Pecci avait, également les vertus. Tout ceja^ dit en deux distiques : ^
Nomine Vincenti quo tUj Pavane vocaris, Parvulus atque infans Peccius ipse vocor :
Quaîes virtutes magnaSi Pavane, secutus O! utinam possim Peccius ipse sequi (i).
De si brefs exercices de style n'étaient pas faits précisément pour développer la langue du petit collégien, au détriment de sa pensée ; et Ton incline à penser que ses maîtres, contents de ses succès, lui accordèrent, pour écrire dans ses loisirs d'autres vers, le temps que d'autres, hélas ! ont passé à conjuguer des pensum.
Mais chaque année scolaire s'étant écoulée dans de si sérieuses études, on se représente Pecci regagnant avec joie, à petites journées, sur le biroccino campagnard qui Ten avait emporté dix mois auparavant, Carpineto où au cours d'une absence si dure,
(i) « Leonis XIII pontificis maxinii Inscriptiones et Garmina, cum addimentis novissimis, cura sacerdotum iËdis Teutonicorum Urbanae B. Maria V. de Anima, a sacerdotio beatissimi patris anno quinquagesimo.Pote.state facta ab ipso auctore augusto Germanice reddidit EdmuQdus Behringer. — Ratisbon^, F. Pu^tet, 1S87. p
la comtesse sa mère attendait chaque soir son retour» à la table et à la veillée de famille ; Carpineto où le comte Pecci, rendu sérieux lui-même par une séparation si longue, préparait en chantant les roccoli pour la chasse au lacet, et les bâtons ferrés pour les excursions montagnardes à travers les sentiers escarpés et les passes perdues des gorges apennines :
— En attendant que tu sois pape, et qu'on t'enferme !... disait le comte heureux de posséder, deux mois encore, son enfant.
Avec quelle émotion, renouvelée de celle des premières années, Gioacchino rentrait à la maison paternelle, en traduisant peut-être son émotion avec ces vers que la gloire naissante du Leopardi rendait déjà célèbres dans toute Tltalie :
Vaghe steîle delV Orsa^ io non credea Tornare ancor per uso a contemplarvi Sul giardino paterno scintillanti, E ragionar con voi, dalle flnestre Di questo albergo ove abitai fanciullo, . .
Che, tacitOy seduto in verde ^folla.
Délie sere io solea passar gran parte Mirando il cielo, ed ascoltando il canto Délia rana rimota alla campagna ;
e, sotto al patrio tetto,
Sonavan voci alterne e le tranquille Opre de' servi (i),.,
(i) Belles étoiles de POurse, je ne croyais pas — revenir encore d'habitude vous contempler — scintillant au-des-
Là étaient restées, au foyer domestique, les immuables douceurs de Tenfance trop tôt finie. Là, dans les tranquilles campagnoles, les pacifiques paysans et les mêmes paysages qu'autrefois. C'étaient aussi les mêmes jours de fête et les mêmes chansons rustiques, recélébrant les antiques travaux de la terre avec les fleurs et les fruits tout au plus renouvelés de la saison dernière :
La doni(élletta vien dalla campagna,
In sul calar del sole,
Col suo fascio delV erba ; e reca in mano
Un ma:{{olin di rose e di viole
Onde, siccome suole,
Ornare ella si appresta
Dimanî, al di difesta, il petto e il crine,
Siede con le vicine
Su la scala afilar la vecchierella,
Incontro là dove si perde il giorno ;
E novellando vien del suo buon tempo,
Quando ai di délia f esta ella si ornava,
Ed, ancor sana e snella,
Solea danjar la sera, intra di quel
Ch* ebbe compagni delV etàpiît bella.., (i)
sus du jardin paternel, — et raisonner avec vous, des fenêtres — de cet hôtel où j'habitai enfant,... — alors que silencieux, assis sur sillon verdissant, — des soirs, j'avais coutume de passer grande partie -^ à admirer le ciel, et écouter le chant — de la rai^iette cachée dans la campagne;... — et, sous le toit domestique — on entendait les voix mêlées et les tranquilles — besognes des serviteurs... (Leopardi, Le Ricordan^^e,) (i) La donzellette vient de la campagne, — sur la tombée
Et quand les émotions sacrées du cher pays natal étaient bien épuisées, quand les deux étudiants de la froide Viterbe avaient bien repris place au nid aimé du bon Carpineto, le cercle de famille se refermait autour de Giuseppe et de Gioacchino ; et c'était ay tour des voyageurs des grandes villes, de raconter leurs impressions au père et à la mère qui, eux partis, s*en rediraient si souvent les histoires! Alors, les mains bien dans les mains, les yeux bien surlesyeux^ les parents écoutant les enfants, c'était à ceux-ci le moment de parler. Et Giuseppe de raconter mille aventures de collège, où l'âme aimante des deux frères était peinte.
Mais c'était le tour de Gioacchino, quand il fallait peindre en artiste les murailles antiques de Viterbe que les Lombards avaient jetées au pied du Cumino, comme une fleur sévère aux dangereuses épines, comme un joyau de féodalité aux pieds des. Papes, •—
du jour, — avec son faisceau d'herbe ; et elle porte en mains — un gros bouquet de roses et de violettes — dont, selon la coutume, — elle s'apprête à parer — demain, au jour de fête, sa chevelure et son corset. — > Assise avec ses voisines — sur l'escalier et filant, la vieille reste — là contre» où l'ombre noie le jour; -^ et rajeunissant son bon vieux temps, elle revient aux jours — ' où pour la fête, elle se festonnait — et, encore saine et légère, — accoutumait de danser, au soir, dans le groupe de ceux — qu'elle eut pour compagnons de l'âge où elle fut plus belle... (Leopardi. Il Sabato del Villaggio,)
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enfants gâtés des redoutablçs Barbares ; -— quand il fallait représenter les merveilleuses ogives de San Lorenzo, où Henri de Cornwall dormait depuis que le poignard de Guy de Montfort Tavait couché là; quand il fallait mettre à la fenêtre de la tour Saint- Antoine l'incomparable Giuliana dont les Romains rivaux des trop heureux Viterbiens demandaient à voir seulement une fois le visage et à mourir ensuite à ses pieds. Et le fin buste, et l'expressif visage, et toute la fière personne du narrateur sur qui avait ses vues le Dieu à qui appartient l'avenir se redressait, avec une particulière majesté, pour dire l'épisode du Pape et de l'Empereur.
— C'est devant le portail de cette cathédrale, prononçait fermement Gioacchino, qu'Adrien II fit tenir l'étrier de sa mule par l'empereur Frédéric Barberousse.
— Oh! toi, lorsque tu seras pape !... ajoutait sans finir le malicieux comte.